Philosopher ou danser ? “T’es ok” Ottawa VADMC

Philosopher ou danser ? “T’es ok”, Ottawa

Penser ou pas ? Nous étudierons ici la chanson de 1980 « T’es ok », du duo français Ottawa. Soit quelques couplets braillés, mimant un dialogue entre un homme et une femme, dans un contexte de drague.

De manière traditionnelle, l’homme initie la séduction, la femme y résiste. Nous sommes bien dans les années 1980, époque soit de remise en cause des acquis pour l’égalité femme-homme, soit de continuation de la misogynie, ce que nous pouvons constater en visionnant les films des années 1970 et 1980, et en écoutant les chansons des mêmes décennies. Peu d’entre eux, peu d’entre elles, font état des avancées dans l’égalité femmes-hommes.

Comme son titre l’indique, « T’es ok », mêle le français et l’anglais, dans un contexte de forte américanisation de la société française. Rappelons l’implantation, en 1979, à Strasbourg, du premier « fast-food » de la marque nord-américaine MacDonald’s. Dans la chanson, le chanteur et la chanteuse égrènent d’autres expressions franco-anglaises : « t’es bath », « t’es in ». Ou parlent en anglais :

Et si t’es pas fatigué

Ensuite on ira partager

Le meilleur strawberry sundae

Des Champs-Élysées

Soit aller manger… une glace à la fraise, sur les Champs-Élysées, à Paris. Même le désir amoureux est réduit à un produit de consommation.. Mais il est tellement plus snob, plus arrogant, pardon, plus « hype », de chanter très très fort son envie de sucré en anglais qu’en français… En outre, le mélange français-anglais permet de remplir les couplets à peu de frais.

Quant à la séduction proprement dite, elle se caractérise par un appel à la pitié du narrateur, malheureux de ne pas être aimé. En retour, la narratrice lui lance son manque d’intérêt à la figure, ainsi que son refus de l’épouser. Comme le narrateur n’en a pas exprimé le souhait, la rebuffade de la narratrice pose question. Ce camouflet, alors même que le mariage n’a pas été évoqué par le narrateur, laisse transparaître les représentations traditionnelles du couple qui structurent le dialogue. Comme dans toute œuvre sexiste, les combats féministes séculaires sont invisibilisés.

En outre : « Mais un jour une fille/Te rendra malheureux ». Le narrateur n’a aucune chance de s’en tirer, à vouloir fréquenter l’autre sexe. Notons également, parallèlement, que la narratrice se doit d’être consentante dès le premier refrain : « t’es ok ». La répétition du refrain montre l’insistance du narrateur face au refus, explicite, de la narratrice. La violence masculine reste sous-jacente, mais elle est bien présente.

La résistance de la narratrice prend alors la forme d’une formule de compensation:

Au lieu de rester là

À philosopher

Viens plutôt danser

Viens plutôt chanter

La narratrice ne serait pas tant insensible au malheur du narrateur en refusant de l’écouter, que cherchant à détourner son attention. Ainsi : le narrateur veut parler. La narratrice lui répond : « viens danser. » C’est-à-dire que : 1) la parole est interrompue ; 2) la réflexion est interrompue ; 3) le conflit n’est pas résolu ; 4) il est remplacé par le divertissement. On peut ainsi placer « T’es ok » dans la lignée, par exemple, de la chanson « Petite fille de Français moyens » (Georges Aber, Jacques Monty et Claude Carrère, 1968), entonnée à pleins poumons par la chanteuse yé-yé Sheila.

Avant de clore cet article, faisons un détour par Le Bal d’Ettore Scola (1983) et par le dernier épisode du film. Nous passons de la pénombre de l’épisode Mai 68, puis de la valse du couple âgé sur fond du thème du « Bal » de Vladimir Cosma, aux lumières rutilantes et agressives de la boîte de nuit des années 1980, et à la chanson « T’es ok ». Certes, cet épisode, comme dans tout bon spectacle, permet aux artistes de se défouler avant que le rideau ne tombe/le générique de fin n’arrive.

Ce qui nous intéresse ici est le passage d’un moment de douceur, la valse bercée par le thème de Cosma, à l’agressivité du monde moderne, avec « T’es ok » fait ressentir au public plus profondément le choc culturel entre l’époque doucement politique de l’épisode Mai 68 et l’indifférence glacée (mais pas à la fraise) des années 1980. Dans l’épisode Mai 68, il y a la musique de « Michelle » puis le thème du « Bal ». Il y a ses couples qui se font et se défont sans problème. Tout cela est en opposition radicale avec la danse face à face des années 1980, voire solitaire face au miroir, tous néons allumés, pour le danseur qui quitte sa partenaire pour s’examiner reproduisant la chorégraphie de John Travolta dans La Fièvre du samedi soir (John Badham, Saturday Night Fever, 1977), sur fond de « T’es ok ».

Ainsi, il est préférable d’éviter cette chanson, et de lui préférer des mélodies et des paroles simples et goûteuses, comme, par exemple, « Elle est d’ailleurs », de Pierre Bachelet (paroles de Jean-Pierre Lang, 1980). Soit une rencontre simple entre un homme et une femme, avec une allusion culturelle au tableau « La Dentellière » du peintre hollandais Vermeer et une envie de voyage à deux.

Partons ailleurs, très loin de « T’es ok ».

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Philosopher ou danser ? “T’es ok”, Ottawa », Voyages autour de mon cerveau, 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/31564

Tiphaine Martin
Tiphaine Martin
Tiphaine Martin est chercheuse associée en littérature et cinéma au CELLF, Sorbonne Université. Ses recherches portent notamment sur Simone de… Lire la suite

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Tiphaine Martin (1 octobre 2026). Philosopher ou danser ? “T’es ok”, Ottawa. Voyages autour de mon cerveau. Consulté le 17 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16vuk


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