Nous remercions chaleureusement Christophe Marie, spécialiste de Sartre et libraire à Joigny (Yonne 89), de nous avoir accordé cette interview. Toutes nos excuses à Sa Seigneurie Elphaba d’avoir distrait l’attention d’un de ses papas à cette occasion.
Tiphaine Martin — Quand et comment as-tu rencontré Simone de Beauvoir ?
Christophe Marie — Avec ma maman. Il y avait notamment les livres de Gisèle Halimi dans sa bibliothèque. J’ai entendu parler de Beauvoir par ma maman, qui m’expliquait ce qu’était le féminisme.
T.M. — Tu as consacré ton travail universitaire à Jean-Paul Sartre. Quelle place Beauvoir occupait-elle alors dans ta lecture de Sartre ?
C.M. — C’est un peu l’inverse qui s’est passé : c’est en lisant Sartre que je me suis dit qu’il serait bien de lire Beauvoir. À vingt ans, je m’intéressais à Sartre, en tant que philosophe et en tant qu’homme, donc je suis venu à Beauvoir par Sartre. Leur manière de vivre me parlait.
J’ai lu La Cérémonie des adieux, livre magnifique. Je suis entré dans Beauvoir par la mémorialiste. J’ai lu ses mémoires en sens inverse, en terminant par les Mémoires d’une jeune fille rangée, qui m’ont déstabilisé. Je savais qu’elle venait d’une famille bourgeoise, mais je ne savais pas que cette famille était aussi figée. Quel parcours !
J’avais ainsi un regard rétrospectif sur l’œuvre. Sa manière de vivre m’a vraiment marqué : qu’est-ce qui fait que leur couple dure ? C’est fascinant.
T.M. — Inversement, ta connaissance de Sartre a-t-elle influencé ta manière de lire Beauvoir ?
C.M. — Oui. Si j’avais une connaissance de Beauvoir par ma mère, ma lecture de Beauvoir est arrivée par Sartre, par mon travail universitaire et par ma passion pour l’existentialisme sartrien. Les textes autobiographiques, je les reliais à l’existentialisme sartrien, qui est ma période favorite.
T.M. — Tu as fondé Au Saut du Livre, librairie féministe et LGBTQIA+. Quelle place Beauvoir occupe-t-elle dans la librairie et auprès de ta clientèle ?
C.M. — Une place centrale, pour tout le monde. Quand il y a de nouvelles éditions, de nouvelles biographies, elles sont en bonne place dans les rayons. Beauvoir est demandée. Elle reste d’actualité. Un exemple récent : la BD sur Beauvoir. Elle reste une pièce fondamentale du rayon féminisme, toutes générations confondues.
T.M. — Ton regard sur Beauvoir a-t-il évolué au contact des féminismes contemporains, à celui de Stratonice et d’Elphaba, de ton expérience de libraire ?
C.M. — Non. Je pense qu’il y a de nouvelles autrices, de nouveaux auteurs, de nouvelles conceptions du féminisme, mais qui n’invalident en rien les combats et les idées de Beauvoir. Malgré les oppositions, Beauvoir reste une des matrices du féminisme. Une des sources.
T.M. — En tant que mâle alpha-bêta-gamma-delta blanc occidental gay, que représente Beauvoir pour toi ?
C.M. — Elle représente plus de justice, la volonté de faire éclore une société plus juste. Elle s’est battue pour les femmes, qui ne sont pas une minorité. Le dénominateur commun de tous ses combats est la justice. En tant que gay, c’est une figure de la justice sociale. Je pense que c’est ce qui l’a guidée.
T.M. — Quelle a été, quelle est, l’influence de Beauvoir sur ton existence ?
C.M. — Dans ma vie, bien qu’étant finalement différent d’elle dans mon couple : l’indépendance, la place des femmes, l’amour, mais aussi l’indépendance, et l’idée qu’on peut vivre avec quelqu’un, l’aimer et rester libre. Ce sont Sartre et Beauvoir qui m’ont fait penser que quelque chose de cet ordre était possible.
T.M. — Beauvoir en un mot pour toi ? Pourquoi ?
C.M. — Admiration. Pour son courage, sa témérité, son exemple. Sartre et Beauvoir, ce sont des gens qui me rendent responsable. Dans les temps difficiles d’aujourd’hui, leur philosophie est d’une actualité quotidienne.
Pour citer cet article : Tiphaine Martin, Christophe Marie, « S. de Beauvoir, les combats pour la justice. Interview de Christophe Marie – Beauvoir au masculin », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/35054
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Christophe Marie (11 septembre 2026). S. de Beauvoir, les combats pour la justice. Interview de Christophe Marie – Beauvoir au masculin. Voyages autour de mon cerveau. Consulté le 17 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16reb