Il suffit parfois d’une conversation pour rouvrir un livre. Après avoir publié sur Voyages autour de mon cerveau mon entretien avec la conteuse et comédienne Nathalie Prokhoris, j’ai repris La Couronne et la Lyre (1979) de Marguerite Yourcenar. Aucun programme de lecture ne m’y conduisait. Nathalie Prokhoris m’avait simplement parlé de ses racines grecques, de son rapport à la Grèce et de son travail autour des mythes grecs anciens. Quelques heures plus tard, Yourcenar était sur mon plateau, entre une pêche et un gâteau au chocolat. La transmission culturelle emprunte parfois de curieux chemins.
Nathalie Prokhoris et Marguerite Yourcenar ne font évidemment pas le même travail. La première est une femme de scène : le récit passe par sa voix, son corps, sa présence devant un public. La seconde, dans La Couronne et la Lyre, rassemble et traduit des poètes grecs de l’Antiquité. Pourtant, leurs gestes se rencontrent en un point essentiel : toutes deux font passer jusqu’à nous des paroles très anciennes.
Car transmettre n’est pas conserver sous verre. Un mythe que personne ne raconte plus, un poème que personne ne lit plus ne disparaissent peut-être pas matériellement, mais ils cessent peu à peu de faire partie de notre présent. Pour qu’ils continuent à vivre, il faut les remettre en circulation. Traduire est déjà une manière de les déplacer : une langue en accueille une autre, plusieurs siècles plus tard. Raconter un mythe sur une scène produit un autre déplacement encore : ce qui appartenait au texte redevient parole, souffle, geste, regard.
Dans La Couronne et la Lyre, Yourcenar se fait donc passeuse. Elle choisit, organise et traduit. Son anthologie ne nous invite pas seulement à admirer de loin une « grande civilisation » disparue. Elle cherche à nous rendre des voix. C’est peut-être là que traduction et art du récit se rejoignent : il ne suffit pas de transporter une histoire ou un poème d’un point à un autre ; encore faut-il trouver sous quelle forme ils pourront être entendus aujourd’hui.
C’est également ce qui m’intéresse dans le travail de Nathalie Prokhoris sur les mythes. Ceux-ci nous arrivent chargés de siècles de commentaires, de tableaux, de livres scolaires, d’opéras, de films et d’expressions devenues courantes. On pourrait croire que nous les connaissons déjà. Mais raconter de nouveau, c’est précisément leur retirer cette fausse évidence. Arachnée, mais aussi Médée, Ulysse, Antigone, Orphée ou Ariane peuvent alors redevenir non des entrées de dictionnaire, mais des personnages dont quelqu’un raconte l’histoire à quelqu’un d’autre.
La culture fonctionne peut-être beaucoup ainsi : par passages. Quelqu’un traduit un poème. Quelqu’un raconte un mythe. Quelqu’un écoute cette personne et, rentré chez lui, reprend un livre qu’il n’avait nullement prévu de lire. Une œuvre en appelle une autre ; une voix contemporaine réveille une voix ancienne. De passage en passage, la transmission culturelle se fait et s’élargit.
C’est ainsi que Nathalie Prokhoris m’a ramenée à Marguerite Yourcenar. Et que, par un après-midi de septembre, la Grèce ancienne s’est retrouvée en France, posée sur un plateau couvert d’oranges et de feuillages, accompagnée d’une pêche et de chocolat.
Il existe des voyages plus compliqués.
Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Passeuses de Grèce : Marguerite Yourcenar et Nathalie Prokhoris », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/35158
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Tiphaine Martin (12 septembre 2026). Passeuses de Grèce : Marguerite Yourcenar et Nathalie Prokhoris. Voyages autour de mon cerveau. Consulté le 17 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16rll
