Archives de catégorie : Littérature jeunesse

Lire les ouvrages jeunesse avec le regard et le plaisir d’un·e adulte, c’est possible.

Histoire du suppositoire VADMC

À la recherche de la rose perdue

Que faire quand on est un suppo en pleine forme ? Partir à la découverte du vaste monde, bien entendu. C’est l’envie qui tenaille Paul, garçonnet suppositoire. Sans compter qu’il refuse de finir à l’intérieur d’un être humain, ce qui sera le cas de son ami Chico. Foin des conseils de prudence et des avis pessimistes de sa voisine Camille, Paul veut sentir l’odeur des roses, une fois.

Dans L’Histoire du suppositoire qui voulait échapper à sa destinée (Michel Lafon, 2022), Alex Vizorek et Caroline Allan imaginent les aventures rebondissantes d’un suppositoire et de ses congénères de l’armoire à pharmacie, dans une maison où deux bambin·es enchaînent les coliques. Le texte est très vivant, enchaînant les dialogues et de courts paragraphes de récit. Les référents adultes-médicaments restent des entités dont la parole est mystérieuse pour Camille et Paul : qui est ce Van Gogh (p. 18) dont parle monsieur Quiès ? comment peut-on revenir du postérieur d’un enfant mais sous une forme différente (p. 13) ? comment soigne-t-on le café (p. 19) ?

Les illustrations de Karo Pauwels donnent une profondeur humoristique supplémentaire au texte.  Par exemple, des jeux de mot sur les noms des médicaments (p. 14, 16, 17), ou des noms de destinations qui font référence tant à la réalité qu’au stade anal (p. 4).

La trajectoire de Paul est vue à hauteur d’enfant/de suppositoire, donc immense à ses yeux : armoire à pharmacie, sol de la salle de bains, couloir, cuisine, puis jardin, au pied des rosiers. Le conte n’est pas manichéen, les alliés peuvent se révéler des ennemis. C’est le cas du chat et du chien de la maison, qui font progresser Paul spatialement, le rapprochant de son but, mais parce qu’ils jouent avec lui. En même temps, quand on s’appelle Lucifer et Belzébuth, on est forcément double : séduisant mais fort peu sympathique au fond. Les êtres humains existent dans un monde parallèle, sauf lorsqu’ils utilisent des suppositoires, bien entendu. Mais ils ne sont ni amis ni ennemis, plutôt des divinités qui, indifférents au destin des médicaments, les utilisent au besoin.

Retenons le courage et la volonté acharnée de Paul, qui plongera, non dans le lac Titicaca en Amérique du Sud ou dans la mer de corail, mais … là où il doit arriver.

Alors, pour ou contre les départs au long cours ?

 

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « À la recherche de la rose perdue », Voyages autour de mon cerveau, mars 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/9344

Gwénaëlle Doumont VADMC

J’aime PAS… (2) Interview de Gwenaëlle Doumont

Un grand merci à Gwenaëlle Doumont pour ses réponses au sujet de la série « J’aime PAS » aux Éditions Talents Hauts.

Tiphaine Martin Quel est votre parcours ?

Gwenaëlle Doumont – J’ai choisi l’option arts appliqués en secondaire, fait quelques séances de peinture à l’huile le mercredi et samedi dans une académie. Ensuite j’ai fait une année préparatoire à Saint-Luc à Bruxelles pour enfin choisir un graduat [Licence, en Belgique] en illustration.

Lors de la sortie, en 1994 (c’est loin !), j’étais totalement larguée dans la jungle du livre jeunesse, comment se faire une place ? Il y en a tellement de toutes les sortes. Un peu découragée je resterai des années à vivre de petits boulots, sans dessiner. En 2003, j’attends ma fille et c’est ce qui me motive pour recommencer à dessiner, je ne serai pas une mère frustrée de n’avoir pas suivi ses envies et j’ai envie d’être illustratrice.

Hélas en 2005 on me diagnostique un cancer des glandes lymphatiques, soins, etc. jusqu’en 2007. Alors je bouge, je vais dans les salons du livre, je suis sur un forum mettant en relation des auteurs /illustrateurs, de là naît un projet , puis deux, etc.

Enfin en 2009 ma première parution et me voilà en 2023 avec une petite centaine de livres illustrés par mes soins.

T.M. – Pourquoi ce choix de l’illustration jeunesse anti-sexiste ? 

G. D. – Ce n’est pas vraiment un choix de ma part, j’ai illustré  J’aime PAS la danse et là je vais directement répondre à la question 3, c’est Stéphanie qui m’a proposé d’illustrer ce premier texte de ce qui sera la série des « j’aime PAS ». J’ai adoré l’histoire de cette petite qui n’aime pas la danse parce que j’ai agi EXACTEMENT de cette façon avec ma fille, j’ai fait un peu de danse classique enfant et adolescente, mais c’est une discipline tellement exigeante, quand j’ai su que je devais arrêter de manger des frites, j’ai arrêté la danse.

Et donc, Olivia (ma fille) en a fait les frais. à peine arrivée au monde, je la rêvais déjà en petit rat de l’opéra. Heureusement à un moment elle m’a dit très fermement : la danse, c’est STOP.

Voilà toute l’histoire de  J’aime PAS la danse en ce qui me concerne.

Et bien entendu si ça peut faire s’envoler les clichés, j’adhère totalement. Mais en général je ne suis pas une illustratrice militante.

T.M. – Quand et comment avez-vous été contactée par Stéphanie Richard ?

G. D. – Quand, je ne sais plus trop ça devait être aux alentour de 2009, 10 ? En tout cas je sais que c’est au salon de Montreuil que nous nous sommes rencontrées en vrai.

T.M. – Dans la série des « J’aime PAS… », quel album avez-vous préféré illustrer ?

G. D. – La danse ! mais j’ai aussi beaucoup aimé  J’aime PAS le foot et J’aime PAS être belle.

T.M. – Quels sont vos projets ?

G. D. – Je travaille actuellement sur une exposition itinérante en commun avec Sandrine Beau, qui explique notre façon de travailler ensemble. Il y aura des jeux, des illustrations originales tirées des livres que nous avons publiés ensemble, et plein de truc rigolos … 

J’illustre aussi une collection Montessori chez Hachette pour les jeunes lecteurs, en mai sortira un roman chez Alice jeunesse avec Olivier Dupin, et puis je ne sais pas, j’irai là où me mèneront les crayons …

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, Gwénaëlle Doumont, « J’aime PAS… (2) Interview de Gwenaëlle Doumont », Voyages autour de mon cerveau, mars 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/8925

 

Stéphanie Richard VADMC

J’aime PAS… (1) Interview de Stéphanie Richard

Un grand merci à Stéphanie Richard pour ses réponses au sujet de sa série « J’aime PAS » aux Éditions Talents Hauts.

Tiphaine Martin Quel est votre parcours ?

Stéphanie Richard – J’ai d’abord été comédienne, clown, chanteuse, metteuse en scène et intervenante théâtre durant 23 ans. J’ai commencé à écrire pour la jeunesse vers 2010, j’ai donc eu envie de faire une reconversion professionnelle dans ce domaine. J’ai fait un master 2 en Littérature de jeunesse entre 2016 et 2018 et suis bibliothécaire jeunesse à Aubervilliers depuis 2019.

T.M. – Pourquoi ce choix de la littérature jeunesse ?

S.R. – Comme beaucoup, c’est à la naissance de ma fille que j’ai découvert la LJ, je n’avais pas vu à quel point cette littérature s’était développée depuis ma propre enfance. J’ai découvert Claude Ponti et j’ai eu la sensation qu’une grande liberté était possible, c’est pourquoi j’ai commencé à écrire pour les enfants.

T.M. – D’où vous est venue l’idée de cette série anti-sexiste « J’aime PAS » ?

S.R. – Je n’ai pas eu l’idée d’une série anti-sexiste, nous avons proposé conjointement avec Gwenaëlle le projet de J’aime PAS la danse, l’histoire est très proche de ce qui s’est réellement passé quand j’étais petite. Je n’y ai vu, à ce moment là,  qu’une histoire qui m’amusait. C’est notre éditrice qui a pensé décliner cette idée du « J’aime PAS » avec l’idée que ce n’est pas parce que je suis une fille ou un garçon que je dois avoir des goûts attendus de fille ou de garçon.

T.M. – Comment choisissez-vous le sujet de chaque album de cette série ?

S.R. – Nous les avons choisis avec notre éditrice. Nous en avons décliné 6, plus nous aurait donné l’impression de chercher artificiellement de nouveaux thèmes.

T.M. – D’où vous est venue l’idée de cette série anti-sexiste « J’aime PAS » ?

T.M. – Quels sont vos projets ?

S.R. – J’écris pour tous les âges, de l’album d’éveil au roman pour grands ados. Je fais en fonction du moment, rien de bien précis actuellement.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, Stéphanie Richard, « J’aime PAS… (1) Interview de Stéphanie Richard », Voyages autour de mon cerveau, mars 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/8914

Les J'aime pas VADMC

Sus au sexisme ! La série des J’aime PAS…

Les Éditions Talents Hauts ont publié une série de six albums anti-sexistes intitulés « J’aime PAS… », écrits par Stéphanie Richard et illustrés par Gwénaëlle Doumont. Trois d’entre eux ont une héroïne : J’aime PAS la danse (2015), J’aime PAS être belle (2016), J’aime PAS  les poupées (2018). Les trois autres récits ont un héros : J’aime PAS le foot (2015), J’aime PAS être grand (2017), J’aime PAS les super-héros (2018).

Chaque album décrit une situation du quotidien enfantin et parental, à savoir les injonctions genrés de la société adulte. Ainsi, dans J’aime PAS la danse, la jeune héroïne, contrainte et forcée par sa mère de faire de la danse classique, finit-elle par faire ses propres pas sur scène, le jour du spectacle de fin d’année. Et gagne le droit à ne plus correspondre aux attentes maternelles, mais à faire ce qui lui plaît comme loisir(s).

Dans J’aime PAS être belle, la petite Tiphaine est-elle habillée comme une poupée par sa mère, pour la photo de classe : jupe rose à volants et cœurs rouges, haut blanc, souliers vernis, chaussettes blanches, coiffure élaborée. Sauf que la poupée est une fillette en bonne santé et de son temps, c’est-à-dire qu’elle bouge, qu’elle court, qu’elle joue au foot avec ses copains et copines, qu’elle fait de la peinture, qu’elle reçoit de l’encre du stylo-plume d’un voisin et des zestes de repas à la cantine. Et qu’elle se bagarre avec sa meilleure amie Aglaé. D’où un aspect sympathiquement hirsute sur la photo de classe.

Lili n’est pas non plus une petite fille bien sage, et surtout pas une « maman ». Elle revendique le droit à être une « enfant », qui préfère lire, mâcher du chewing-gum et jouer avec la, le chien·ne. Et qui en a plus qu’assez qu’on lui offre poupées, dînettes et poussettes. Par conséquent, quand une de ses grand-mères lui donne une poupée imitant parfaitement l’aspect et la taille d’une petite fille, Lili est-elle gênée, puis angoissée. Heureusement, elle trouve la bonne solution. Son ultime poupée sert donc de doudou au reptile de compagnie, dans son aquarium.

Trois bonnes raisons d’être une fille bien dans ses baskets, et trois bonnes raisons d’être un garçon sans poids de virilité toxique. Six bonnes raisons de lire et relire les albums de Stéphanie Richard et Gwénaëlle Doumont.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Sus au sexisme ! La série des J’aime PAS… », Voyages autour de mon cerveau, mars 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/9026

Le Magicien des couleurs VADMC

Quelle(s) couleur(s) pour le monde ? Le Magicien des couleurs

Comment rendre le monde plus beau, donc plus heureux ? C’est l’inquiétude du Magicien des couleurs (Arnold Lobel, 1968), qui vit dans un monde gris, blanc et noir et qui voit ses concitoyen·nes tristes. Mélangeant des pigments, il trouve le bleu. Les habitant·es sont ravi·es, mais retournent rapidement à leur marasme. Le magicien retourne dans son antre et fabrique du jaune. Mais celui-ci donne des maux de tête et d’yeux à tout le monde. Du rouge alors ? Mais des bagarres éclatent, et des querelles incessantes. Le magicien est pris à partie, et se cache chez lui. Il travaille, travaille, travaille, jusqu’à ce que ses pots de couleur débordent et se mélangent. C’est ainsi que le monde du magicien devient beau et bon, avec chacun·e qui choisit sa, ses, couleurs. Sans oublier de remercier leur bon génie.

Cet album est non seulement un guide pédagogique pour l’apprentissage des couleurs et de leurs mélanges chez la, le, jeune enfant, mais c’est aussi un hymne à la singularité rayonnante. Loin d’enfermer les gens dans un individualisme mortifère, la composition des couleurs permet d’être soi, en harmonie avec les autres. La grisaille du début est tout autant pénible à supporter que l’uniformité d’une couleur, sans compter que leur symbolique éclaire le monde d’une mauvaise lumière : mélancolique pour le bleu, morose pour le jaune, colérique pour le rouge. Tandis que la variété permet d’exalter le meilleur de chaque coloris.

Cet album nous invite, comme dans « La cabane du pêcheur » de Francis Cabrel (Samedi soir sur la Terre, 1994), à « faire nous-même le mélange des couleurs ». Au travail.

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Quelle(s) couleur(s) pour le monde ? Le Magicien des couleurs », Voyages autour de mon cerveau, mars 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/8876