À quoi sert une bicyclette ? À aller d’un point à un autre, certes. Mais encore ? À découvrir des paysages, à se ravitailler, à exercer son corps, à partir avec d’autres, à tomber, à repartir. À conquérir, aussi, une liberté de mouvement longtemps contestée aux femmes. De Simone de Beauvoir à Clémentine Beauvais, la bicyclette permet ainsi de parcourir, à près d’un siècle de distance, une histoire du corps féminin : corps que les autres regardent, jugent et voudraient parfois assigner, mais qui se révèle capable d’agir, de produire son propre déplacement et de choisir sa route. Je poursuis ici nos recherches de thèse sur Beauvoir et la bicyclette, tout en les élargissant au roman de Beauvais.
Dans Les Petites Reines de Clémentine Beauvais (2015), Mireille Laplanche, Astrid Blomvall et Hakima Idriss ont été élues respectivement Boudin de Bronze, Boudin d’Or et Boudin d’Argent de leur collège-lycée de Bourg-en-Bresse. Le classement, organisé sur Facebook par Malo, ancien ami de Mireille, transforme leurs corps en objets d’évaluation publique. Le commentaire consacré à Mireille la décompose en une série de caractéristiques physiques supposément disgracieuses ; soixante-dix-huit personnes ont déjà manifesté leur approbation. Mireille ajoute la sienne.
Ce « J’aime » constitue déjà une manière de reprendre la main sur le récit de son propre corps. Car Mireille est la narratrice du roman, et l’humour dont elle use constamment ne signifie pas que les insultes ne l’atteignent pas. Elle raconte à Astrid qu’elle possède une « capacité de détachement sur-humaine » (Les Petites Reines, J’ai Lu, 2019, p. 26), avant de reconnaître intérieurement les limites de cette imperméabilité. Plus loin, elle recompose même par l’humour une ancienne humiliation infligée par Malo, avant d’avouer au lecteur qu’elle n’avait nullement trouvé la repartie héroï-comique qu’elle vient de raconter : elle était restée pétrifiée. Le récit permet donc de reprendre après coup la maîtrise d’une scène dans laquelle le regard d’autrui avait momentanément imposé son pouvoir.
Une anecdote racontée par Simone de Beauvoir dans La Force de l’âge offre un curieux écho à ce dispositif. Après un accident de bicyclette sur les routes du sud-est de la France en 1941, son corps blessé suscite les commentaires des passants. Une femme lui demande avec inquiétude s’il s’agit d’un accident. Beauvoir raconte avoir longtemps regretté de ne pas lui avoir répondu : « Non, c’est de naissance. » (La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », p. 568).
Un homme, la voyant attendre Sartre, suppose quant à lui qu’elle a été battue par son compagnon. Là encore, le corps féminin visible devient un corps interprété par autrui ; là encore, l’écriture permet de reprendre possession de la scène, notamment grâce à l’humour.
Cette proximité invite à distinguer le corps regardé du corps vécu. Chez Beauvoir comme chez Beauvais, la bicyclette fait passer au premier plan non ce à quoi ressemble le corps féminin, mais ce qu’il peut faire.
De la femme séduisante à la femme qui pédale
Ce déplacement possède une histoire. À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, la pratique féminine de la bicyclette suscite de nombreuses résistances. Jean-Paul Laplagne rappelle ainsi, dans « La Femme et la bicyclette à l’affiche » (Jean-Paul Laplagne, « La Femme et la bicyclette à l’affiche », dans Pierre Arnaud et Thierry Terret (dir.), Histoire du sport féminin, t. I, Paris, L’Harmattan, 1996, p. 83), les discours médicaux qui présentent encore le cyclisme féminin comme susceptible de rendre les femmes stériles. Le développement du sport féminin se heurte plus largement à une conception du corps féminin orientée vers la maternité, mais aussi vers la décence et la séduction.
La chanson « Frou-Frou », en 1898, traduit ces inquiétudes sur un mode léger : la femme y serait plus charmante en jupe qu’en culotte de bicyclette. Derrière la plaisanterie apparaît une opposition essentielle : le corps féminin est volontiers accepté lorsqu’il est disposé pour le regard et la séduction, mais davantage suspect lorsqu’il devient corps actif, capable de faire jouer ses muscles et d’occuper l’espace public.
Simone de Beauvoir naît en 1908, au moment où ces pratiques sont en train de se diffuser. Pourtant, Françoise de Beauvoir n’encourage sa fille ni à nager ni à faire de la bicyclette. Les scrupules de décence de sa mère, liés aussi à son milieu social, maintiennent quelque temps la jeune Simone à l’écart de pratiques corporelles qui deviennent progressivement ordinaires parmi les jeunes filles. Les Années folles libèrent pourtant les silhouettes du corset, raccourcissent les cheveux et diffusent la bicyclette, la natation ou le tennis dans des milieux sociaux de plus en plus divers.
Beauvoir n’est donc nullement une pionnière du cyclisme féminin. Elle s’approprie même cette pratique avec un certain retard. Mais l’usage qu’elle en fait pendant la Seconde Guerre mondiale est remarquable. La bicyclette lui sert à découvrir de nouveaux espaces, à voyager et, dans les conditions difficiles de l’Occupation, à se ravitailler. Avec Bost, elle accomplit notamment plusieurs trajets à Neuilly-sous-Clermont afin d’acheter de la viande. La nécessité biologique rencontre ici la liberté du déplacement : il faut pédaler pour manger, et manger pour continuer à pédaler.
Dans Les Petites Reines, la nourriture carnée et spéciste est tout aussi omniprésente, mais Clémentine Beauvais opère un renversement comique supplémentaire. Bourg-en-Bresse est présentée comme une ville qui nourrit abondamment ses habitants : Mireille déroule avec gourmandise tartes au sucre, grenouilles, escargots, quenelles, fromages, brioches et autres nourritures avant de conclure qu’il n’est guère étonnant qu’elle soit plus dodue que le mannequin d’une vitrine. Le terme même de « boudin », qui réduisait les adolescentes à une apparence jugée indésirable, retrouve son sens alimentaire : les trois « Boudins » vont vendre des boudins au cours de leur voyage.
L’insulte devient nourriture, la nourriture marchandise, la marchandise accompagne le déplacement. À la fin du roman, l’argent récolté est même destiné à des associations d’anciens combattants, de lutte contre le harcèlement scolaire et de promotion du sport féminin. Le mot qui servait à assigner les filles à leur corps devient ainsi l’un des instruments de leur action.
Une « chair viatique »
Tous les moyens de transport ne mobilisent pas le corps de la même manière. Le train, l’automobile ou l’avion transportent un voyageur dont la chair peut demeurer relativement passive. La marche et la bicyclette exigent au contraire qu’il produise lui-même son déplacement. Dans mes recherches sur Beauvoir citées en introduction, j’ai défini ce corps en mouvement comme une « chair viatique ».
La bicyclette possède à cet égard une position singulière. Elle combine certains avantages des autres modes de transport : plus rapide que la marche, elle permet néanmoins de s’arrêter facilement et maintient un contact direct avec les personnes et les paysages. Elle ne sépare pas la voyageuse de l’espace parcouru comme peut le faire l’habitacle automobile. Le corps demeure exposé au froid, à la chaleur, aux odeurs, au relief, aux accidents et aux rencontres.
Clémentine Beauvais donne à cette expérience une formulation presque lyrique. Pour Mireille, le vélo est successivement balai volant, cheval et machine ; il répond « aux doigts, aux pieds, au bassin » (Les Petites Reines, op. cit., p. 66). Puis corps et machine semblent fusionner : la cycliste perçoit simultanément l’air, les irrégularités de la route, les engrenages et son propre sang « pompé à chaque coup de pédale » (Les Petites Reines, op. cit., p. 66).
Nous sommes très loin du corps que Malo découpait en seins, fesses, menton et yeux. Le corps n’est plus décrit selon sa conformité à un modèle esthétique : il est saisi dans son fonctionnement. Et il fonctionne imparfaitement. Après vingt minutes d’entraînement, les trois filles découvrent déjà leurs courbatures et avancent dans le marché en se soutenant les unes les autres, chaque muscle protestant contre l’effort. Lors du véritable voyage, la douleur à l’entrejambe, les jambes fatiguées, la transpiration, la maladie et l’épuisement rappellent constamment la matérialité de l’aventure. Après 36 kilomètres jusqu’à Mâcon, Mireille revendique pourtant leur performance : dix kilomètres à l’heure en tractant leur boutique de boudins, « c’est pas mal » (Les Petites Reines, op. cit., p. 134).
Cette vulnérabilité rapproche encore les cyclistes de Beauvais du corps voyageur de Beauvoir. Celui-ci n’est pas lisse : accidents de bicyclette ou d’automobile, maladies, crevaisons ralentissent les parcours. Ils ne les interrompent généralement que momentanément. La liberté n’est donc pas celle d’un corps invulnérable. Elle consiste plutôt dans la capacité à repartir.
Les Petites Reines en donnent une version spectaculaire. Les vélos sont sabotés à Nevers : cinq pneus sur six sont crevés et tous les câbles de frein coupés. Des réparateurs de cycles permettent néanmoins au groupe de reprendre la route. Plus tard, sous un orage apocalyptique, Mireille connaît si bien le rythme de ses compagnes qu’elle semble ressentir dans son propre corps la courbature d’Hakima, la cheville douloureuse d’Astrid, leurs respirations et leurs toux. Kader, frère d’Hakima, lui, continue de se propulser à la seule force de ses bras. Arrivée à Fontainebleau, Mireille tombe de son vélo, épuisée, mais ses jambes continuent toute la nuit à pédaler imaginairement.
La bicyclette a tellement investi le corps que celui-ci continue le voyage lorsqu’il est immobile.
Partir seule, ou libres ensemble ?
Cette conquête de la mobilité féminine doit cependant être nuancée. Dans Le Deuxième Sexe, Beauvoir souligne l’inégalité qui sépare encore les possibilités d’exploration offertes aux garçons et aux filles : un Lawrence peut partir à dix-huit ans découvrir le monde à bicyclette ; une jeune femme ne dispose pas de la même liberté sans accompagnateur.
Or Beauvoir elle-même voyage rarement seule à bicyclette. Son compagnon Sartre, ses ami·es Jacques-Laurent Bost, Olga Kosakiewicz, Nathalie Sorokine, partagent certains de ses déplacements. Faut-il en conclure que son autonomie serait incomplète ? Ce serait adopter comme unique modèle de liberté celui de l’aventurier masculin solitaire.
Les Petites Reines propose au contraire une autonomie collective. Mireille, Astrid et Hakima partent ensemble. Kader les accompagne en fauteuil roulant. Son mode de déplacement enrichit d’ailleurs la réflexion du roman sur le corps actif : privé de ses jambes après une blessure de guerre, il avance par la puissance de ses bras. Dès la première véritable étape, Mireille observe ceux-ci « comme des pistons » (Les Petites Reines, op. cit., p.133) tandis qu’il ouvre la voie.
L’accompagnement ne signifie donc nullement passivité. La question pertinente devient plutôt : qui entraîne qui ?
Beauvoir raconte ainsi qu’à La Pouèze elle réussit parfois à entraîner Sartre dehors. Ils se promènent à bicyclette ou, mieux encore, à pied, parce que « c’est plus commode pour causer ». De manière étonnamment proche, Les Petites Reines commence par une marche : Philippe propose de conduire Astrid et Mireille en voiture chez Hakima. Elles refusent, préférant marcher dans Bourg-en-Bresse afin de faire connaissance. Le mode de déplacement détermine ainsi une manière d’être ensemble.
Le choix du vélo détermine également une manière de voyager. Lorsque les filles préparent leur itinéraire, la recherche de la route la plus rapide ne suffit bientôt plus : apparaissent les étapes, les villages, les réparateurs, les paysages et les possibilités d’arrêt. Le trajet finalement retenu représente six jours et cinq nuits, avec cinq à sept heures quotidiennes de pédalage, à travers la Bourgogne puis le long de la Loire.
C’est exactement ce que permet la bicyclette : aller assez vite pour partir loin, assez lentement pour que le trajet continue d’exister. Sur les quais de Loire, les filles observent hérons, canards, moineaux, corbeaux, pêcheurs et joggeurs. Les passants ont à peine le temps de sortir leur téléphone qu’elles sont déjà reparties. Elles traversent donc simultanément un paysage physique et un paysage social.
Devenir visibles autrement
Car leur voyage devient progressivement un spectacle. Le paradoxe est remarquable : les adolescentes prennent la route pour échapper à une image qui leur a été imposée, et leur déplacement les expose à un regard infiniment plus vaste.
Facebook avait fabriqué les « Boudins » ; journaux, télévision et réseaux sociaux fabriquent bientôt les « Trois Boudins ». Les insultes ne disparaissent d’ailleurs pas avec la célébrité. Aux commentaires qui les disent fortes et combatives répondent ceux qui continuent à les traiter de « laiderons », de « truies » ou de « grosses connes moches ». Mireille reconnaît alors que, malgré la sagesse qu’elle revendique, certains commentaires parviennent encore à ébranler sa confiance. Le déplacement n’abolit donc pas le regard social sur le corps féminin.
Il permet en revanche d’en déplacer l’objet. C’est ce que formule explicitement la blogueuse féministe Simone de Gouges lorsqu’elle rencontre les voyageuses : elle milite d’une part contre le jugement systématique porté sur le physique des adolescentes, d’autre part pour qu’elles considèrent le sport non comme un moyen de maigrir, mais comme un moyen de se dépasser. Les trois voyageuses, lui semble-t-il, réunissent exactement ces deux combats. Merci en passant à Clémentine Beauvais d’avoir créé ce personnage à partir de deux figures majeures des féminismes français à travers les siècles, Olympe de Gouges (dix-huitième siècle) et Simone de Beauvoir (vingtième siècle).
La réponse du roman au concours initial est donc finalement très simple : ces corps que l’on avait regardés sont devenus des corps qui font. Ils pédalent, transpirent, mangent, souffrent, réparent, dorment, repartent. Ils traversent des villes et des paysages. Ils produisent de l’amitié et du récit.
À la fin du voyage, les trois adolescentes ne cessent d’ailleurs pas de faire du vélo. Dans le TGV du retour, transport qui, cette fois, les ramène passivement et rapidement à Bourg-en-Bresse, elles préparent déjà leur prochain périple, jusqu’à Bordeaux. Mireille continue même à rêver qu’elle pédale. Quelques semaines plus tard, les trois amies gravissent la roche de Solutré avec leurs « mollets surentraînés » (Les Petites Reines, op. cit., p. 313).
De Beauvoir à Beauvais, la bicyclette n’est donc pas simplement un symbole de liberté. Ce serait oublier les crevaisons, les blessures, les fatigues, les contraintes historiques, économiques et sociales, ainsi que le regard d’autrui qui accompagne le corps féminin jusque sur la route. Elle constitue plutôt une pratique matérielle de la liberté : une manière d’engager son corps dans l’espace, de produire soi-même son mouvement, de choisir certains arrêts, de rencontrer les autres et de transformer en expérience vécue ce qui, sur une carte, n’était encore qu’un itinéraire.
À la fin du XIXe siècle, on s’inquiétait de voir les femmes abandonner le frou-frou des jupes pour faire jouer leurs muscles à bicyclette. Chez Beauvoir, la jeune fille tenue à l’écart de cette pratique devient une adulte qui pédale pour voyager et se nourrir. Chez Beauvais, plus personne ne conteste sérieusement aux adolescentes le droit de monter sur un vélo : c’est désormais leur apparence que l’on prétend juger. Mais leurs corps ont autre chose à faire. Ils ont de la route à parcourir.
On les suit !
Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « De Beauvoir à Beauvais : belles vues à bicyclette », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/34716