Archives de catégorie : De Simone à Beauvoir

Tout ce qui concerne Simone de Beauvoir

Couverture de ma Maîtrise - mois Maîtrise VADMC

Publication d’extraits de ma Maîtrise :  “Du Deuxième Sexe à La Femme rompue, une double écriture féministe” »

Vingt-et-un ans après avoir écrit ma Maîtrise, vingt ans et six mois après l’avoir soutenue, en mars 2006, j’y reviens, dans le but de la mettre en ligne sur mon carnet de recherche Voyages autour de mon cerveau. Avant la mise en ligne définitive, j’y consacre une série d’articles :

  1. Naissance et écriture de ma Maîtrise.
  2. Publication d’extraits de ma Maîtrise : épigraphe, introduction générale, introduction de la première partie, conclusion de la première partie,  introduction de la seconde partie, conclusion de la seconde partie, conclusion générale.
  3. « Les films de Monique : le cinéma comme élément de construction du personnage dans “La Femme rompue” de Simone de Beauvoir ».
  4. « Mise en perspective : de l’étude de La Femme rompueà la transmission d’une œuvre beauvoirienne ».

Continuons l’exploration de ma Maîtrise par ces extraits :

Épigraphe

« L’autorité elle la sape

Ellle désespère même le Pape

Et pourtant elle se cramponne

Elle manifeste elle s’époumone

C’est la faute aux hormones Simone

C’est la faute aux hormones »

Anne Sylvestre, Les hormones Simone, Partage des eaux, EPM, 20001

Introduction générale

L’écrivaine2 et philosophe Simone de Beauvoir est la référence incontournable du féminisme français. La phrase prononcée par la philosophe Elizabeth Badinter à l’occasion des funérailles de Simone de Beauvoir, le dix-neuf avril 1986 : « Femmes, vous lui devez tout ! », résume la position qu’occupe Simone de Beauvoir dans le mouvement féministe français. En effet, son essai le plus connu, Le Deuxième Sexe3 qui est édité en deux volumes, Les faits et les mythes et L’expérience vécue, a permis à plusieurs générations de lectrices de découvrir l’oppression qu’elles subissaient en tant que femmes. Ainsi, la première génération de lectrices françaises s’enthousiasme  « Je lis le Deuxième Sexe. Je nage dans l’enthousiasme. Enfin une femme qui a compris ! (…) cet essai emporte tout sur son passage, fond tous mes doutes qui s’évanouissent dans le creuset ardent de ma fanatique gratitude. “Nous sommes toutes vengées!” porte mon journal. (…) »4:Il en est de même pour la deuxième génération de lectrices françaises : « Depuis mon enfance, ma mère me mentionnait à l’occasion- et elles étaient nombreuses- les œuvres de Simone de Beauvoir ainsi que les événements qui marquaient sa vie : « Pourquoi n’essayerais-tu pas de lire Le Deuxième Sexe ? » J’essayai, en effet, mais sans enthousiasme. Qu’est-ce que ce livre pouvait m’apporter de plus sur ce que ma mère m’avait appris sur la condition féminine ? Je le lus à petite dose et découvris que je ne savais pas tout. En particulier, je mesurai ce à quoi j’avais échappé de par mon éducation. Pas un instant depuis ma naissance je n’avais ressenti un quelconque complexe d’infériorité ou de culpabilité du fait d’être femme. »5) A l’étranger, les réactions lors de la parution de la traduction sont positives, comme Simone de Beauvoir l’écrit dans une lettre à son amant américain Nelson Algren : «  J’ai reçu une flopée de lettres aimables d’Amérique, de femmes et quelques-unes d’hommes, à propos du Deuxième Sexe. »6 De même, l’article7 qui évoque « La diffusion en Espagne » fait état de la prise de conscience féministe grâce au Deuxième Sexe8 chez deux femmes dans les années 1950, sous le franquisme. Ces deux femmes, Maria Campo Alange et Mercedes Formica, n’ont pourtant eu ni la même vie ni les mêmes opinions politiques, puisque la première était monarchiste et que la seconde a appartenu à la Phalange et a publié dans la Revista de Estudios Politicos, définie comme « l’instrument politique du régime ». Cette prise de conscience féministe « conduit, dans une ambiance pas du tout propice, des femmes d’idéologies différentes sur d’autres plans (monarchiste « par tradition » l’une, phalangiste l’autre) à reconnaître et à valoriser l’importance pour les femmes d’un livre comme Le deuxième sexe.  Il convient d’affirmer que, toutes deux, en même temps qu’elles diffusaient cet ouvrage, trouvaient en lui une caution pour les positions qu’elles commençaient à adopter.» (456). Les lectrices du Deuxième Sexe y trouvent de quoi réfléchir à leur condition.

Cependant, l’accueil de la critique française est totalement différent, non seulement pour le Deuxième Sexe, mais également pour la plupart de ses œuvres, qu’il s’agisse de romans, d’essais ou de mémoire. Il en est ainsi de deux cas particuliers, celui du Deuxième Sexe et celui de La Femme rompue. En 1949, des chapitres du Deuxième Sexe sont d’abord publiés dans les Temps Modernes, revue fondée par Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir en 1945, puis l’essai est publié en deux volumes chez Gallimard. Simone de Beauvoir décrit cette publication « Le premier tome du Deuxième Sexe fut publié en juin; en mai avait paru dans Les Temps modernes le chapitre sur “l’initiation sexuelle de la femme”, que suivirent en juin et juillet ceux qui traitaient de “la lesbienne” et de “la maternité”. En novembre le second volume sortit chez Gallimard.» 9: La réaction des critiques ne se fait pas attendre, malgré un succès en librairie, tant pour la revue : « Les numéros juin-juillet-août des Temps modernes s’enlevèrent comme des petits pains : mais on les lisait, si j’ose dire, en se voilant la face. »(260) que pour les deux volumes : « Le Deuxième Sexe vient au troisième rang dans la liste des best-sellers des derniers mois, Sartre n’est que septième, pas mal pour un essai, non ? » (Lettres à Nelson Algren, lettre du samedi 3 décembre 1949).

Cependant, quelle que soit leur appartenance politique, les critiques sont horrifiés par cet ouvrage, à tel point que l’écrivain catholique François Mauriac va ouvrir une enquête dans le Figaro du 6 juin 1949 au sujet de l’immoralité dans la littérature contemporaine : « Nous posons à la jeunesse intellectuelle cette question : Croyez-vous que le recours systématique, dans les Lettres, aux forces instinctives et à la démence, et l’exploitation de l’érotisme qu’il a favorisé constituent un danger pour l’individu, pour la nation, pour la littérature elle-même, et que certains hommes, certaines doctrines en portent la responsabilité ? »10. Sylvie Chaperon explique les réactions des catholiques, à droite, par le refus de l’individualisme et de l’hédonisme que prônerait Simone de Beauvoir : « Tous ces critiques de droite obéissent donc à un schéma assez simple : l’existentialisme et sa prêtresse Simone de Beauvoir prônent des valeurs individualistes et hédonistes qui compromettent la civilisation chrétienne, fondée sur le mariage, la famille et le travail. Ils sont aussi soupçonnés de salir la noblesse des sentiments, d’ignorer la pureté éthérée des aspirations spirituelles, d’adopter une vulgarité malsaine. »11

A l’opposé, c’est-à-dire chez les critiques communistes, le rejet du Deuxième Sexe s’exprime par une argumentation qui « repose sur la même conception [que celle de la droite] de la morale, de la décence et de la littérature française. De part et d’autre, on se dispute les faveurs des chrétiens progressistes, chacun cherchant à occuper le terrain en matière de culture. A ceci près que les communistes accusent en outre Le Deuxième Sexe d’être un produit de la décadence bourgeoise, car, disent-ils, seuls le luxe, l’oisiveté, l’ennui peuvent expliquer une telle attention portée au sexe. » (177). En effet, un article des Lettres françaises (dirigées par Louis Aragon) du 23 juin 1949, de Marie-Louise Barron, se conclut par cette idée :  « En admettant qu’une idée aussi singulière lui vienne jamais à l’esprit, j’imagine le franc succès de rigolade qu’obtiendrait Mme de Beauvoir dans un atelier de Billancourt, par exemple, en exposant son programme libérateur de “défrustration”. »12. Cette conclusion fera l’objet d’un paragraphe dans la réponse de la socialiste Colette Audry, collègue de Simone de Beauvoir au lycée de Rouen en 193213. Cette réponse est publiée le 22 décembre 1949 dans le journal Combat : « (…) C’est estimer bien peu les ouvrières de Billancourt que de penser qu’elles se moqueraient ainsi d’une œuvre qui, à la fois, insiste sur l’importance historique de l’entrée des femmes dans la production, sur le rôle du prolétariat féminin dans la conquête des droits acquis aujourd’hui par l’ensemble des femmes, et passe en revue tous les problèmes auxquels se heurtent concrètement, quotidiennement, les travailleuses, d’une façon plus poignante et bien plus lourde de conséquences que les bourgeoises. »14

Toutes ces critiques montrent l’importance du débat soulevé par Simone de Beauvoir. L’indignation provoquée pointe l’hypocrisie de la société de 1949, qui voudrait croire que l’obtention du droit de vote a résolu tous les problèmes des femmes.

L’attitude négative de la critique recommencera, entre autres, en janvier 1968, avec la parution de La Femme rompue, un recueil de trois nouvelles (L’Age de discrétion, Monologue, La Femme rompue) 15. Cependant, il y a une légère différence : les critiques ne lui ont pas reproché son immoralité mais son « obscénité ». Ainsi, la journaliste Jacqueline Piatier, dans un article paru dans Le Monde du 24 janvier 1968, parle des phrases qui « semblent aussi sortir tout armées de cette presse du cœur (…) », en ce qui concerne la nouvelle éponyme (FR). Ce dernier grief est repris par la presse dans son ensemble, selon Simone de Beauvoir elle-même : « La plupart des critiques ont prouvé par leurs comptes rendus qu’ils l’avaient très mal lu. Ayant seulement pris connaissance de la première livraison d’Elle, M. Bernard Pivot s’est hâté de déclarer dans Le Figaro littéraire que puisque La Femme rompue paraissait dans un journal féminin, c’était un roman pour midinettes, un roman à l’eau de rose. L’expression a été reprise dans de nombreux articles, alors que je n’ai rien écrit de plus sombre que cette histoire (…) »16. Simone de Beauvoir regrette alors que ces mauvaises critiques détournent les lecteurs de lire ce recueil de nouvelles17. Cependant, « Tiré à cinquante mille exemplaires, l’ouvrage est épuisé en moins de huit jours. », selon ses biographes Claude Francis et Fernande Gontier18.. Seule la critique ne semble pas avoir apprécié cette œuvre. Comme Simone de Beauvoir le montre, la plupart des critiques semble s’être arrêté à l’idée que la publication de la nouvelle éponyme, La Femme rompue, dans un journal dit « féminin » classait automatiquement l’œuvre dans la catégorie des romans dit « à l’eau de rose ». De plus, la critique porte sur ce qu’aurait dû être l’œuvre : « Le projet [du recueil] était périlleux mais il pouvait aboutir à d’intéressants exercices de style, à une typologie féminine édifiée à partir du verbe. L’ennui, c’est que Simone de Beauvoir ne s’intéresse pas assez au langage en tant que tel pour réussir des jeux pareils et que d’autres démons la travaillent. » (Jacqueline Piatier, article cité). En outre, la critique objecte que : « Ce n’est pas du Simone de Beauvoir ; ce n’est pas le monde de Simone de Beauvoir ; elle parle de gens qui ne nous intéressent pas. »19. C’est un reproche que Simone de Beauvoir a déjà dû subir lors de la parution, en 1966, de son roman précédent, Les Belles Images. Il montre seulement les préjugés des critiques envers le genre de la fiction et le style d’un auteur. Celui-ci devrait, selon ceux-là, ne jamais renouveler, non seulement son style, mais également les thèmes de son inspiration. L’auteur devrait donc rester attaché à la même forme et au même fond.

Un autre reproche a été formulé à l’encontre de Simone de Beauvoir, quoique totalement différent. En effet, dans les années suivantes, des féministes reprocheront à Simone de Beauvoir de n’avoir raconté que des échecs, ce qui indigne Françoise d’Eaubonne : «Des militantes féministes, prouvant par leur exemple que le stalinisme est de tout bord, ont par ailleurs parlé de “trahison” parce que- toujours la même rengaine !- l’histoire ne contient pas d’héroïne “positive”.»20. Ce reproche montre l’incompréhension des féministes vis-à-vis de cette œuvre qui peut apparaître comme féministe:« Rien n’interdit de tirer une conclusion féministe de La Femme rompue : son malheur vient de la dépendance à laquelle elle a consenti. »21.

Enfin, les critiques ont reproché à Simone de Beauvoir le côté autobiographique du recueil, surtout en ce qui concerne L’Age de discrétion. Après avoir résumé la situation sociale et politique de la narratrice, Jacqueline Piatier conclut ainsi son résumé (article cité) : «  La ressemblance est claire. Pourquoi faut-il que Simone de Beauvoir donne un fils à cette femme ? ». Puis elle termine son exposé sur L’Age de discrétion par : « Si l’on n’entendait pas ici trembler dans toute sa candeur la voix de Simone et peut-être celle de Jean-Paul, comment résisterait-on à cette insignifiance ? » (idem). Elle rejoint ainsi le journaliste Mathieu Galey, cité par Simone de Beauvoir : « Eh oui ! madame, c’est triste de vieillir »22. La confusion auteure/narratrice est fréquente chez les critiques, selon Simone de Beauvoir elle-même : « L’universitaire colérique de L’Age de discrétion, ce serait moi.“Mais tout le monde le pense, m’a dit une amie. C’est vous, c’est Sartre et la mère de Sartre. Pour le fils, on hésite entre quelques noms.” La Femme rompue bien entendu ne pouvait être que moi. “Pour écrire cette histoire, il faut en avoir passé par là. Alors dans ses Mémoires elle n’a pas tout raconté”, ont dit certains. »23. Cette confusion viendrait-elle du préjugé sexiste selon lequel une femme qui écrit ne peut parler que d’elle-même ?

Ainsi, « (…) les rapports de Simone de Beauvoir avec la critique demeuraient singuliers, il semblait que certains ne lui pardonnaient toujours pas Le Deuxième Sexe. »24. En effet, Simone de Beauvoir rapporte, à propos de La Femme rompue : «  Beaucoup ont déploré que ce dernier ouvrage fût si indigne des Mandarins et du Deuxième Sexe. Quelle hypocrisie ! A l’époque ils avaient malmené Les Mandarins et traîné Le Deuxième Sexe dans la boue. C’est même à cause des positions que j’y ai prises qu’aujourd’hui encore ils me détestent tant. »25.

Ces prises de position ne sont pourtant déclarées féministes par Simone de Beauvoir que tardivement, dans les années 1970. L’édition en volume du numéro 54-55 de la revue Partisans (juillet-octobre 1970), « Libération des femmes, année zéro », porte la trace de cette évolution. En effet, la rédactrice de l’article, Aline, critique la position de Simone de Beauvoir, puis rapporte son engagement en faveur du féminisme : « Elle se satisfait d’être le numéro 2 dans une société d’hommes, bien acceptée, bien honorée, plutôt que de courir les risques d’une remise en question totale de sa place, en tant que femme aliénée dans une société d’hommes. 26» La distance initiale prise par Simone de Beauvoir par rapport au féminisme est expliquée par Christine Bard par la mauvaise réputation dont le mouvement féministe des années 1945-1950 est victime27 : « En 1949, quand Simone de Beauvoir publie Le Deuxième Sexe, une vaste polémique éclate. Que celle qui deviendra la référence la plus citée du féminisme mondial dans les années 1970 ne se considère pas à cette époque comme féministe en dit long sur la disqualification du mouvement. » Cependant, Simone de Beauvoir prendra peu à peu conscience de la nécessité d’une lutte féministe plus active 28: « Au fil des années, on la voit affuter (sic) la lame de ses jugements, au point de dire qu’on ne la trahit jamais en la présentant comme une féministe radicale.(…) Elle fait passer la lutte collective des femmes avant l’affranchissement personnel.(…) Il ne faut rien laisser passer, même les petites choses : c’est pourquoi elle finit par donner son aval à cette réfection féministe du vocabulaire et de la grammaire qu’elle avait d’abord jugée si puérile et même si incongrue. » Cela la conduira à s’engager aux côtés du Mouvement de Libération des Femmes et à signer, par exemple, le « Manifeste des 343 », publié dans Le Nouvel Observateur du 5 avril 1971. La publication de ce manifeste conduit le journal satirique Charlie Hebdo à demander en couverture du numéro 343, le 12 avril 1971 : «  Qui a engrossé les 343 salopes du manifeste sur l’avortement ? »

Les prises de position féministes de Simone de Beauvoir conduisent à se demander si sa dernière œuvre de fiction, La Femme rompue, est féministe, et si oui, pour quelles raisons.

De plus, un rapprochement avec le tome deux du Deuxième Sexe (L’expérience vécue), peut-il être fait, et si oui, pour quelles raisons ?

En outre, si le rapprochement entre les deux œuvres est possible, comment définir le féminisme de Simone de Beauvoir ? Une telle définition est-elle possible ?

Ainsi, dans quelle mesure les thèses du tome deux du Deuxième Sexe (L’expérience vécue) sont-elles mises en pratique dans La Femme rompue ?

De plus, peut-on dire que La Femme rompue est une œuvre féministe, et si oui, pour quelles raisons ?

Dans une première partie, on montrera les ressemblances et les différences entre les trois nouvelles de La Femme rompue.Ces ressemblances et ces différences font référence au Deuxième Sexe. Ce ne sont pas les points communs et les différences par rapport au Deuxième Sexe, puisque La Femme rompue est un recueil de nouvelles et Le Deuxième Sexe un essai. Il s’agit de tenter, dans cette partie, un rapprochement possible entre les deux œuvres, le Deuxième Sexe éclairant La Femme rompue.

Dans une seconde partie, on montrera le féminisme de La Femme rompue, à partir d’une définition générale du féminisme proposée par Simone de Beauvoir. Il s’agit de tenter, dans cette partie, de définir pourquoi La Femme rompue peut être qualifiée d’œuvre féministe. Cette définition s’appuiera sur les propos tenus par Simone de Beauvoir, et sur les définitions proposées par plusieurs dictionnaires.

Introduction de la première partie

La Femme rompue est un recueil de trois nouvelles, avec des personnages différents, mais qui ont des points communs. En effet, les personnages principaux sont trois femmes confrontées à des situations difficiles et qui sont également les narratrices. Dans la première nouvelle, L’Age de discrétion, la narratrice découvre la vieillesse et doit faire face à son fils unique. Dans la deuxième nouvelle, Monologue, la narratrice affronte la solitude ainsi qu’un sentiment de culpabilité lié au suicide de sa fille. Dans la troisième nouvelle, La Femme rompue, le personnage principal découvre la trahison de son mari et remet en cause sa vie tout entière. Selon Simone de Beauvoir  « Il y a des thèmes qui se retrouvent dans ces trois histoires : la solitude et l’échec. »29: Ce sont donc trois destins de femmes que Simone de Beauvoir met en scène.

Cependant, un rapprochement avec le tome deux du Deuxième Sexe est-il possible ? En effet, La Femme rompue est une fiction, tandis que le Deuxième Sexe est un essai qui examine les différents aspects de la condition des femmes.

Dans le premier tome, Simone de Beauvoir se propose de définir ce qu’est une femme (page 13 de l’Introduction), comment son aliénation a commencé, et de quelle manière celle-ci se manifeste (pages 29 et 30 de l’Introduction). Simone de Beauvoir étudie donc Les Faits et les Mythes qui ont conduit à considérer que les femmes étaient inférieures. Simone de Beauvoir écrit : « (…)la femme se connaît et se choisit non en tant qu’elle existe pour soi mais telle que l’homme la définit. » ( page 228, chapitre V, Deuxième partie, Histoire).

Dans le second tome, L’expérience vécue, Simone de Beauvoir examine la situation concrète des femmes. Tout d’abord, elle décrit dans une première partie la Formation des femmes. Puis elle étudie la Situation des femmes, sous divers aspects. Elle examine ensuite les Justifications auxquelles les femmes peuvent avoir recours. Enfin, Vers la libérationdécrit la réalité de 1949 pour La femme indépendante et conclue par le souhait d’une « fraternité » entre les hommes et les femmes (page 577, Vers la libération).

Ainsi, un rapprochement thématique semble possible entre les deux œuvres.

Dans cette partie, on examinera en premier lieu les différences qui peuvent exister entre les trois nouvelles de La Femme rompue. En deuxième lieu, on examinera les ressemblances partielles qui peuvent exister entre les trois nouvelles de La Femme rompue. En troisième lieu, on examinera les ressemblances totales qui peuvent exister entre les trois nouvelles de La Femme rompue. Ces ressemblances et ces différences font références au tome deux du Deuxième Sexe.

Conclusion

Ainsi, La Femme rompue est une œuvre qui peut être rapprochée de manière thématique du tome deux du Deuxième Sexe. En effet, presque tous les chapitres du tome deux du Deuxième Sexe sont plus ou moins utilisés par Simone de Beauvoir dans La Femme rompue. Il n’est pas possible, à cause des thèmes abordés dans La Femme rompue, de faire référence aux chapitres quatre (La lesbienne), huit (Prostituées et hétaïres), et treize (La mystique).

De plus, il n’y a pas de référence à faire au chapitre trois (L’initiation sexuelle). Cette absence provient également des thèmes de La Femme rompue. En effet, les narratrices n’ont aucune raison, selon le choix de Simone de Beauvoir, d’évoquer leur initiation sexuelle. Il en est de même pour les autres différences totales étudiées entre les trois nouvelles. En effet, alors que Murielle et Monique se référent souvent à leur enfance, la narratrice de L’Age de discrétion ne s’y réfère que très peu. De même, la narratrice de L’Age de discrétion et Monique ne font pas spécialement référence à leur jeunesse. Quant à Murielle, les références à sa jeunesse ne sont pas nombreuses. De plus, la situation sociale de Murielle et Monique ne permet pas de faire référence au chapitre quatorze (La femme indépendante) ni à la Conclusion du tome deux du Deuxième Sexe. De même, les chapitres onze (La narcissiste) et douze (L’amoureuse) n’ont pas de correspondance avec l’attitude de la narratrice de L’Age de discrétion.

A l’opposé, les nouvelles contiennent de nombreuses indications sur l’inscription de La Femme rompue dans le chapitre six (La vie de société). De même, il existe de fortes ressemblances entre les trois narratrices en ce qui concerne les chapitres sept (La mère), neuf (De la maturité à la vieillesse), et dix (Situation et caractère de la femme).

Cependant, il ne faut pas oublier que toutes ces différences et toutes ces ressemblances entre les trois nouvelles font appel au tome deux du Deuxième Sexe. En effet, un rapprochement systématique entre La Femme rompue et le tome deux du Deuxième Sexe a permis de constater que La Femme rompue reprenait un grand nombre de thèses du tome deux du Deuxième Sexe. On peut affirmer que La Femme rompue est l’illustration presque parfaite des thèses émises par Simone de Beauvoir dans son essai. Un rapprochement thématique entre les deux œuvres est donc pertinent. On a même pu constater que Murielle semblait avoir lu le tome deux du Deuxième Sexe, car elle exprime des opinions qui se rapprochent sensiblement de cet essai. De plus, ce rapprochement tendrait à montrer que la situation sociale et psychologique des femmes n’a guère changé entre 1949 et 1968.

Cependant, peut-on affirmer que La Femme rompue est une œuvre féministe ? La seconde partie va permettre de s’interroger à ce sujet.

Introduction de la seconde partie

Simone de Beauvoir est, aujourd’hui, unanimement considérée comme une écrivaine féministe. Par exemple, le manuel de littérature du XXe siècle de la Collection Henri Mitterand considère que : « La pensée féministe de Beauvoir trouve son plein épanouissement dans Le Deuxième Sexe (1949), une magistrale étude sur les différents aspects de l’aliénation féminine.(…) Cette analyse devait fortement influencer et soutenir, dans la suite, le mouvement féministe (…) »30 Cela n’a pas été toujours le cas, comme en témoigne cette critique du Deuxième Sexe dans le manuel de littérature du XXe siècle de la collection Lagarde & Michard : « Elle [Simone de Beauvoir] consacre une volumineuse étude, Le Deuxième Sexe (1949), à la condition de la femme : à l’en croire, il n’est pas plus d’“éternel féminin” que de “nature humaine” ; les traits distinctifs de la psychologie féminine seraient dus à un long asservissement et non à des différences originelles et immuables ; mais la thèse se trouve compromise par la méconnaissance de l’instinct maternel. »31 Simone de Beauvoir se tromperait donc et ne serait pas féministe (et pas même « féminine », car elle ignore la maternité !).

Mais, que veut dire « féministe » ? Comment définir ce mot, non seulement en général, mais aussi en ce qui concerne Simone de Beauvoir ? On tentera de définir ce mot en utilisant tout d’abord Le Dictionnaire historique de la langue française32 . Puis, on se servira des définitions proposées par des dictionnaires tels que le Larousse et le Robert. Enfin, on proposera une étude du féminisme selon Simone de Beauvoir, à l’aide, entre autres, du recueil d’entretiens réalisés par Alice Schwarzer, Simone de Beauvoir aujourd’hui33.

A partir de la définition du féminisme selon Simone de Beauvoir, on étudiera la manière dont Simone de Beauvoir utilise sa vie et son oeuvre pour ancrer le recueil de nouvelles dans la réalité, en évitant, peut-être, d’être misogyne. Ensuite, on étudiera chaque nouvelle de La Femme rompue. On pourra ainsi constater si La Femme rompue est une œuvre féminise ou non.

Conclusion

Ainsi, il est possible d’affirmer que La Femme rompue est une œuvre féministe. L’auteure ne simplifie pas le réel, elle en montre la complexité. De plus, La Femme rompue n’est pas une œuvre misogyne. En effet, Simone de Beauvoir a ancré ce recueil de nouvelles dans la réalité, en utilisant des événements qu’elle a vécus et des personnes qu’elle a croisées, tout en les transformant, puisqu’il s’agit d’une fiction, et non pas de mémoires. On peut également établir un lien entre les narratrices de La Femme rompue et les personnages d’autres œuvres de fiction de l’écrivaine. Or, Simone de Beauvoir34 a toujours revendiqué une manière d’écrire qui visait à retranscrire la réalité : « Un essai doit provoquer le lecteur, sinon il ne suscite aucune réaction. Dans un roman, au contraire, on s’efforce de montrer. On doit rendre la vie, les gens, dans leur ambiguïté. Le roman ne doit pas conclure, il est fait pour rendre compte de ces incertitudes, de ces tâtonnements. » Cependant, comme toute retranscription, celle-ci est orientée. Par conséquent, Simone de Beauvoir aurait pu, en décrivant la situation des femmes modernes, insister sur leur passivité et leur dépendance par rapport aux hommes, ces défauts étant dus à leur nature intrinsèque, à leur essence, de même que les écrivains misogynes. Mais l’auteure, si elle décrit les femmes dépendantes des hommes et flouées par la société, met ainsi clairement en cause le système patriarcal. Comme le déclare Jacques Dubois35 : « (…) parce qu’elle privilégie, à l’origine au moins, l’individuel et le singulier, la fiction romanesque (ou théâtrale ou cinématographique) atteint au social par une voie oblique bien différente de celle, frontale, qu’empruntent les sociologues. Ce qui lui permet de mieux percevoir que le social avec toute sa part d’histoire héritée a son siège à même les individus et à même les relations dans lesquelles ils sont pris. »

Pour Simone de Beauvoir, le féminisme se définit donc comme une lutte contre le système patriarcal. La lutte féministe doit lier la lutte des sexes avec la lutte des classes, et elle doit montrer la manière dont les femmes sont dépendantes économiquement, affectivement et socialement des hommes, ainsi que la violence qui découle de ces conflits. De plus, pour que la lutte féministe soit efficace, il faut que les femmes communiquent entre elles, ce que ne font pas toujours les personnages féminins de La Femme rompue, qui sont dépendants à divers degrés des hommes qu’elles connaissent. Pour finir, les définitions des dictionnaires à propos du mot « féminisme » ont conduit à s’interroger sur une éventuelle participation des narratrices aux différents mouvements féministes qui ont émergé dans les années 1970. Si une réponse positive est possible pour la narratrice de L’Age de discrétion, les cas de Murielle et de Monique sont plus complexes, car leurs échanges avec le monde extérieur sont difficiles.

Conclusion générale

Ainsi, il est possible de rapprocher le tome deux du Deuxième Sexe (L’expérience vécue) de La Femme rompue. En effet, les deux œuvres, quoique appartenant à des genres littéraires différents, ont des thèmes proches : la vie des femmes. Le tome deux du Deuxième Sexe envisage la situation des femmes sous différents aspects (Formation, Situation,Justifications, Vers la libération), tout comme La Femme rompue. Ainsi, L’Age de discrétion évoque le passage à la vieillesse. Monologue raconte l’histoire d’une femme qui tente d’échapper aux remords, suite au suicide de sa fille. Quant à La Femme rompue, elle essaie de sauvegarder son couple, après la trahison de son mari.

Cependant, il existe des différences et des ressemblances entre les trois nouvelles, en rapport avec le tome deux du Deuxième Sexe. Tout d’abord, les narratrices évoquent de manière différente leur Enfance. La narratrice de L’Age de discrétion ne fait référence qu’à des femmes de sa famille, et très peu. A l’opposé, Murielle et Monique font souvent référence à leur père, de manière laudative. Par conséquent, Monique ne parle presque pas de sa mère, et lorsqu’elle l’évoque, c’est toujours en relation avec son père. Murielle, quant à elle, ne parle de sa mère que dans un contexte négatif. Il en est de même en ce qui concerne la fratrie, tant pour Monique que pour Murielle. Monique se souvient de sa sœur seulement pour la comparer à la maîtresse de son mari, ce qui n’est pas flatteur. Et Murielle avoue la haine qu’elle porte à son frère cadet, depuis qu’il est né, car il est l’enfant préféré de sa mère. Il n’y a pas de référence explicite d’une préférence du père pour son fils :il le porte sur ses épaules pendant le feu d’artifice du 14 Juillet, mais comme le frère de Murielle est petit, il est possible d’y trouver une explication logique. (Cf. M, 88). C’est l’explication que Murielle donne de cet épisode. Elle ajoute que c’est elle que son père préférait.

Après l’enfance, l’adolescence. La narratrice de L’Age de discrétion et Murielle ne s’appesantissent pas sur cette période de leur vie. L’une ne se soucie que de son métier et de sa carrière. Quant à l’autre, elle ne parle que du manque d’affection et de soins dont elle a été victime dans son enfance. Le cas de Monique est différent. En effet, les souvenirs qu’elle évoque et la description qu’elle donne de l’éducation de sa fille aînée permettent à Simone de Beauvoir de montrer la permanence d’une éducation féminine centrée sur le mariage et non sur la réussite personnelle.

Après l’adolescence, L’Initiation Sexuelle. Aucune des narratrices n’y fait référence, si ce n’est, pour Monique, de rappeler qu’un enfant est une charge pour un jeune couple, lorsque l’avortement est impossible.

Les différences entre les trois narratrices se retrouvent dans les attitudes qu’elles prennent par rapport à leur entourage proche (mari, enfants et ami(e)s). La narratrice de L’Age de discrétion entretient une relation d’échange avec son mari, ce qui n’est pas le cas des deux autres narratrices. En effet, Murielle se contente de monologuer et de dénigrer son entourage, dont elle a cependant besoin. Elle correspond exactement au portrait de la Narcissiste telle que Simone de Beauvoir la décrit. Elle possède également quelques traits de L’Amoureuse, puisqu’elle s’est laissée tenter par la sécurité du mariage. Il en est de même pour Monique, qui s’absorbe dans la vie conjugale. Elle est entièrement dépendante de son mari (et de ses filles), qu’elle considère comme un dieu. Cependant, cette déification ne l’empêche pas de s’associer à son mari dans un « nous » qui permet le partage de valeurs communes, mises en péril par la maîtresse du mari. Mais lorsque le « nous » est menacé, Monique n’arrive pas à le sauvegarder. Elle se met en colère, pleure. Et son mari l’abandonne peu à peu, ce qui provoque une crise d’identité. Elle ne comprend pas que son dévouement ne soit plus accepté avec gratitude.

Toutes les narratrices ont donc des Justifications différentes et tentent plus ou moins d’être indépendantes.

A côté de ces différences, il est possible de constater que les trois nouvelles possèdent des ressemblances partielles, si l’on se réfère aux chapitres du tome deux du Deuxième Sexe concernant La Vie de société et la Femme mariée. En effet, Monologue et la Femme rompue font état d’amitiés féminines exclusivement tournées vers le monde masculin. Cependant, les situations sont différentes. En ce qui concerne Murielle, l’intérêt pour les hommes implique la coquetterie et la lutte contre le temps qui passe, tandis que pour Monique, s’il y a coquetterie, il s’agit avant tout de reconquérir son mari. Cette reconquête passe aussi par une tentative d’infidélité, qui aboutit, comme ses efforts de toilette, à un échec. Le mari de Monique non seulement blâme tout effort de sa part pour le reconquérir, mais encore critique le système de valeurs auquel Monique adhère, alors qu’il a été le sien pendant longtemps. C’est une victoire éclatante pour la maîtresse.

Cependant, il n’en est pas de même pour la narratrice de L’Age de discrétion, qui ne semble pas attacher d’importance à la coquetterie. De plus, elle forme un couple uni avec son époux. Mais il faut noter que c’est l’épouse qui a en charge l’économie du couple, c’est elle qui s’occupe du fonctionnement interne du foyer (courses et entretien).

La propreté, un des soucis de Murielle. Elle se plaint de son second époux, qui n’y fait pas attention, ce qui rejoint partiellement la situation de la narratrice de L’Age de discrétion. Mais Murielle ne peut pas protester, à causes des avantages sociaux et économiques du mariage. En effet, divorcer est difficile car les lois ne sont pas adaptées à l’évolution de la société. Cependant, elle lutte contre son mari pour conserver son indépendance et elle tente en même temps de retrouver un statut social.

Monique, quant à elle, concentre un nombre important de caractéristiques de La Femme mariée. Elle se dévoue aux autres et en attend une gratitude totale en contrepartie. Elle abandonne ainsi toute vie personnelle au profit de ses enfants et de son mari, qui remplace son père. Cet abandon, et le bonheur qui en résulte peuvent expliquer, en partie, les efforts de Monique pour sauvegarder son couple. Cependant, ce bonheur n’est construit que sur la consécration totale de Monique à son mari et au partage des mêmes intérêts. Ainsi, lorsque les intérêts divergent, la rupture est dure pour Monique, qui s’insurge que son mari l’ait laissée dans l’ignorance. Mais Monique proclame qu’une femme peut être heureuse en restant au foyer : elle en retire sa justification sociale. Cependant, la routine ménagère ne sert pas de rempart au malheur, comme Monique en fait l’expérience.

Toutes les narratrices vivent donc des situations maritales différentes, malgré certaines ressemblances.

Lorsqu’on tente d’établir un rapprochement entre les trois nouvelles et les chapitres du tome deux du Deuxième Sexe consacrés au passage De la maturité à la vieillesse, aux caractéristiques de Situation et caractère de la femme, et à la fonction de La Mère, on peut s’apercevoir que ces trois chapitres établissent de fortes ressemblances entre les nouvelles. En effet, Murielle et Monique se tournent sans cesse vers leur passé, ce qui leur permet de re-estimer leur caractère. Pour Murielle, il s’agit également de combler sa solitude. En ce qui concerne Monique, se retourner vers son passé lui permet de nier le passage du temps. Cet aveuglement (plus ou moins volontaire) la conduit à attendre un comportement identique de ses proches, c’est-à-dire qu’ils acceptent son dévouement avec gratitude et amour. De là provient une partie du drame qu’elle vit : ayant laissé le temps s’écouler, elle se retrouve à quarante-quatre ans sans aucune qualification et sans aucun centre d’intérêt autre que son mari (qui la trompe) et ses filles (une mariée, l’autre aux Etas-Unis). Selon Kate Millet 36: « La terreur de l’être pris au piège, la femme rompue que Beauvoir évoquera des années plus tard dans son chef-d’œuvre sont déjà là, esquissées au titre de conditions générales. » Quant à la narratrice de L’Age de discrétion, elle ne se tourne pas beaucoup vers le passé et ne re-estime aucunement son caractère. Le temps ne semble pas, à première vue, sa préoccupation majeure. Cependant, le passage à la vieillesse constituant le thème principal de la nouvelle, le temps prend peu à peu de l’importance pour la narratrice. En effet, elle parvient finalement à concilier deux aspects d’elle-même : la professeure qu’elle a été et la professeure à la retraite qu’elle est maintenant. Cet apprentissage ne se fait pas facilement, car la narratrice vit une situation de crise avec son fils, puis avec son mari.

Les trois narratrices ont également des traits communs. En effet, elles prêtent attention aux paysages et aux objets qui les entourent. Seule Murielle, enfermée dans son appartement, ne se préoccupe pas des paysages, et se moque du pittoresque que les touristes vont chercher dans les pays étrangers. D’autres caractéristiques du Caractère de la femme sont repérables chez les trois narratrices. Ainsi, la narratrice de L’Age de discrétion s’emporte souvent. Cependant, elle est consciente qu’il s’agit d’un excès, et qu’il lui faut réprimer ses accès de colère. Murielle, quant à elle, se révolte contre le système patriarcal. Elle dénonce dans son Monologue l’hypocrisie d’une société qui n’est permissive que pour mieux durer. En outre, elle s’insurge contre les discours qui visent à satisfaire la vanité et l’importance de ceux qui les prononcent. En ce qui concerne Monique, elle fait l’expérience que la morale masculine la mystifie. En effet, celle-ci excuse l’infidélité masculine et la réduit à un épisode de peu d’importance. L’infidélité du mari de Monique est d’autant plus grave que, selon les propos de Monique, Maurice a proposé de lui-même un « pacte de fidélité », car il était marqué par les infidélités de sa mère. Malgré cela, Monique tente de garder son mari, plutôt que de partir. Elle use des pleurs, par exemple, comme arme, ce qui irrite son mari. Cependant, elle ne peut agir autrement, car les tentatives qu’elle fait pour découvrir de nouveaux centres d’intérêts sont dévalorisées par son mari, puis par elle-même. En outre, lorsqu’elle essaie de rompre, elle n’y arrive pas : elle est consciente qu’il s’agit d’un jeu, non d’une volonté réelle. Comme Murielle, Monique n’agit pas. Elle parle seulement.

Toutes les narratrices ont des enfants, ce qui permet de les rapprocher. Elles sont toutes trois possessives envers leurs enfants, qu’il s’agisse de filles ou de garçons. Cette possessivité provoque la jalousie des mères dès que leurs enfants s’intéressent aux autres (ami(e)s, professeure, belle-fille). Cependant, leurs réactions sont différentes selon le sexe de l’enfant. En effet, la narratrice de L’Age de discrétion ne cherche pas un double dans son fils. Il est un dieu pour elle, ce qui n’empêche pas sa mère de l’étouffer. De plus, il l’aide à ne pas se sentir vieillir. En ce qui concerne Murielle, elle cherche un double dans sa fille, et ne lui reconnaît aucune altérité. Quant à Monique, si elle déclare respecter la différence de ses filles, elle finit par avouer que ce n’est pas la réalité. En effet, sa fille aînée s’est calquée sur elle, et sa fille cadette s’est systématiquement démarquée d’elle. Mais les narratrices sont, malgré tout, légèrement différentes. En effet, ce que Murielle réclame, c’est surtout de retrouver son statut social de mère, et les avantages qu’elle en retire. Cependant, cette réclamation est limitée par le comportement de Murielle, puisque la frustration qu’elle ressent depuis la naissance de son frère l’empêche d’avoir de bons rapports avec ses enfants. Sa frustration « a irradié sur son entourage au point d’empoisonner pour toujours son aperception du monde. »37. Monique, quant à elle, trouve son épanouissement personnel dans la maternité, selon ses propos. Cependant, elle est obligée de remettre en cause son dévouement inconditionnel à ses filles, ce qui prouve la justesse de l’affirmation de Simone de Beauvoir, selon laquelle les femmes qui travaillent sont les meilleures mères. Cependant, Simone de Beauvoir, dans la première nouvelle du recueil (AD), semble montre le contraire puisque même si la narratrice a travaillé, ce ne l’a pas empêchée de dominer entièrement son fils. Mais l’écrivaine a pris soin de doter la narratrice d’un époux qui compte beaucoup pour elle, et dont l’éloignement moral la peine, jusqu’à leur réconciliation finale, qui va de pair avec l’acceptation de la vieillesse.

Il est donc possible de faire un rapprochement entre le tome deux du Deuxième Sexe et La Femme rompue.

Ainsi, non seulement La Femme rompue est l’application des théories émises par Simone de Beauvoir dans le tome deux du Deuxième Sexe, mais c’est aussi une œuvre féministe. Tout d’abord, Simone de Beauvoir a utilisé des éléments personnels pour inscrire La Femme rompue dans le réel, et non par manque d’imagination. En effet, si les personnages ont des traits communs à Simone de Beauvoir, la ressemblance est moins forte que certains journalistes l’ont écrit38. La ressemblance est plutôt à chercher dans ses œuvres antérieures, chez certains de ses personnages féminins.

Cependant, Simone de Beauvoir a été accusée de misogynie39, puisqu’elle ne semble montrer dans La Femme rompue que des femmes qui échouent à surmonter les situations de crise auxquelles elles sont confrontées, ce qui lui a été souvent reproché. Mais si les narratrices de Monologue et de La Femme rompue échouent à résoudre leur conflit, elles ont essayé, plus ou moins, par l’écrit et par la parole, de réussir. Quant à la narratrice de L’Age de discrétion, son conflit est résolu à la fin de la nouvelle. De plus, si les personnages féminins de ce recueil échouent, ce n’est pas à cause d’une soi-disant « nature féminine », mais parce qu’ils sont confrontés à une société qui les opprime, à l’aide des hommes de leur entourage40. A ce reproche s’ajoute la question de la dépendance féminine par rapport aux hommes. En effet, les narratrices sont totalement dépendantes des hommes et l’auteure démontrerait ainsi la faiblesse des femmes, qui auraient besoin de protection masculine. Or, Simone de Beauvoir montre, à travers les contradictions des narratrices, qu’elles ont été éduquées de manière à être dépendantes des hommes. Une fois de plus, l’écrivaine récuse l’argumentation naturaliste et propose une interprétation du monde non essentialiste. Grâce au choix du journal intime et du monologue, la/le lecteur(-trice) peut percevoir les justifications et la mauvaise foi des narratrices, et mettre au jour l’oppression qu’elles subissent.

Si La Femme rompue n’est une œuvre ni « positive », ni misogyne, en quoi peut donc résider son féminisme ? Les nouvelles qui composent ce recueil décrivent donc la situation de trois femmes qui ont des problèmes, et qui doivent faire face à leur entourage. Pour Simone de Beauvoir, le point de vue qu’elle adopte est un point de vue féministe41. En ce qui la concerne, être féministe signifie d’abord lier la lutte des sexes et la lutte des classes. Ces luttes mettent en lumière les différentes formes de dépendance des femmes ; dépendance économique, sociale et affective. Ces luttes pour trouver l’indépendance aboutit à de la violence. Mais les femmes doivent lutter, en se réunissant et en communiquant, car le repli sur soi aboutit à l’échec.

A partir de cette définition, on a pu étudier les trois nouvelles. Cette étude a donné des résultats contrastés, avec, malgré tout, quelques ressemblances entre les nouvelles. Ainsi, il existe dans les trois nouvelles des liens très étroits entre la lutte des sexes et la lutte des classes. Dans L’Age de discrétion, la narratrice ne lutte pas tant contre son mari que contre sa belle-fille, qui lui a volé son fils, selon elle. Le conflit classique entre la belle-mère et la belle-fille n’est virulent que parce que le fils a changé de classe sociale par son mariage. Il renie les idéaux que ses parents (et surtout sa mère) lui ont inculqués. En acceptant le travail que lui offre son beau-père, il échappe définitivement à l’emprise maternelle. La victoire revient à un homme (le beau-père), et à une classe (la bourgeoisie de l’après-guerre). La lutte des classes est également présente dans l’analyse que fait le mari de la narratrice au sujet de ses anciens camarades de classe devenus paysans, alors qu’il est un savant. Il découvre qu’il a une situation privilégiée, et qu’il n’a pas le droit de se plaindre de son âge. Il manque ici l’analyse de la situation des paysannes face à la vieillesse, puisque leur sort est forcément différent de celui des paysans (elles n’ont pas effectué tout à fait le même travail qu’eux). Cependant, la narratrice éprouve à son tour un sentiment de privilège lors d’une promenade dans Paris, en croisant une femme âgée, qui doit ramasser des restes pour se nourrir, par manque d’argent. Deux mondes différents sont ici présents : à la ville, symbolisée par des personnages féminins (la narratrice, une femme âgée) s’oppose la campagne, symbolisée par des personnages masculins (André, ses amis paysans).

Dans Monologue, la lutte des sexes est au premier plan, mais la lutte des classes est également présente. En effet, Murielle lutte contre son second mari pour retrouver sa place au foyer, mais aussi parce qu’elle désire reprendre la place sociale que la société lui a assignée, c’est-à-dire sa place d’épouse et de mère. Elle lutte aussi contre son propre sexe : ses amies et sa fille, ce qui n’est pas de bon augure pour une lutte féministe collective. La lutte des classes oppose essentiellement Murielle à son second époux. Auparavant, elle fait une rapide allusion à sa femme de ménage, ce qui prouve qu’elle possède assez d’argent pour en avoir une à son service. Les diatribes constantes de Murielle contre son second mari montre qu’elle subit une oppression de classe, car elle fait sans cesse référence au statut social élevé de son second mari. L’évocation de son premier époux lui permet d’évoquer des vacances communes, qui contraste par leur médiocrité avec celles qu’elle a passé avec son second mari. Cependant, selon Murielle, changer de classe sociale par son second mariage ne l’a pas impressionnée.

La Femme rompue offre l’exemple d’une imbrication complexe de la lutte des sexes avec la lutte des classes. En effet, si Monique lutte contre son mari afin de préserver leur couple, elle lutte aussi, à distance, contre Noëllie pour garder son mari. La lutte contre Noëllie prend la forme de la lutte des classes pour Monique. Elle doit effectivement lutter non seulement contre une femme plus jeune qu’elle42, mais encore contre une femme qui travaille et qui l’exact contraire moral et social d’elle. L’écrivaine a opposé une femme au foyer qui conserve le code moral et les habitudes culturelles de sa jeunesse à une femme qui travaille, qui n’hésite pas à avoir une relation amoureuse avec un homme marié, et qui connaît ce qui est à la mode dans la culture moderne. Cependant, ce schématisme est à infléchir légèrement. En effet, si Monique échoue à remettre en cause son code moral, elle sait apprécier les nouveautés littéraires, par exemple. De plus, elle sait, contrairement à sa rivale, s’affranchir des modes, et détecter ce qui est représentatif d’une époque. Cette modernité est représentée dans la nouvelle par le cas du cinéma, grâce au réalisateur suédois Ingmar Bergman, dont elle va voir à plusieurs reprises les films, seule ou accompagnée. En effet, Noëllie aurait convaincu, selon l’analyse de Monique, Maurice de ne pas considérer le réalisateur comme bon, ce qui voudrait dire qu’il n’est pas à la mode dans le milieu de Noëllie. Or, une grande partie de la critique cinématographique de cette époque reconnaît Ingmar Bergman comme un réalisateur de génie43, et il est aujourd’hui reconnu comme un réalisateur important de la deuxième moitié du vingtième siècle. Qui, ici, est à la pointe de la mode ? Dans cette nouvelle, la lutte des classes est également visible à travers deux personnages secondaires, la femme de ménage du couple, qui marque la richesse du couple, et Marguerite Drin, la protégée de Monique. L’attitude de Monique envers sa femme de ménage est un mélange de paternalisme bienveillant et de culpabilité de classe. Le cas de Marguerite Drin mêle la lutte des sexes et la lutte des classes. En effet, elle est opprimée à la fois en tant que jeune fille et en tant que représentante d’une classe sociale défavorisée.

Dans ce recueil, les deux luttes sont donc liées, et elles mettent en lumière différentes formes de dépendances féminines (économique, sociale, affective). La narratrice de L’Age de discrétion échappe à presque toutes les formes de dépendance. En effet, elle ne fait aucune allusion à l’argent, au contraire de sa belle-fille, qui est préoccupée de voir son époux lui maintenir sa place sociale grâce à son travail bien rémunéré. En effet, si la/le lecteur(-trice) apprend le métier de tous les personnages de la nouvelle, seule la belle-fille est précisément située socialement. En ce qui concerne la dépendance affective, la narratrice, malgré ses dénégations, aime encore beaucoup son mari et son fils. Elle est marquée par les conflits qui les opposent, d’où des sentiments très fortement exprimés de colère et de chagrin.

Murielle, quant à elle, est fortement dépendante, tant au plan économique que social. En effet, comme elle ne travaille pas, elle dépend totalement de son second mari quant à l’aspect monétaire de sa vie. De même, elle n’arrive pas à se libérer du stéréotype machiste qui veut qu’une femme seule n’ait pas sa place dans la société. Elle réclame, par conséquent, sa place d’épouse et de mère à son second mari. Sa dépendance affective est réduite. En effet, si elle aime profondément sa fille, ses rapports affectifs avec son fils sont plus lointains, et elle ne s’en préoccupe que lorsqu’il s’agit de faire pression sur son mari pour retrouver sa place au domicile conjugal. Les rapports qu’elle a avec ses deux maris sont lointains et aucun souvenir heureux n’est signalé par Murielle en ce qui les concerne.

Quant à Monique, elle est subordonnée à son mari économiquement et affectivement, mais non socialement. En effet, si Monique se préoccupe de l’opinion de son entourage, ce n’est que par intermittence, et non de manière obsessionnelle comme Murielle. De plus, il ne s’agit pas du statut social de son couple, mais de l’apparente solidité de son couple (ce qui concerne la lutte des sexes, et la lutte des classes). A l’inverse, Monique est entièrement dépendante de son mari économiquement, puisqu’elle ne travaille pas, ayant arrêtée ses études pour se marier. Par conséquent, lorsque son mari finit par la quitter, elle se retrouve à quarante-quatre ans sans aucune qualification. A l’abandon financier s’ajoute l’abandon affectif, puisque son mari la quitte pour une autre femme. Cet abandon révèle la dépendance affective de Monique, qui s’est réjouie au début de la nouvelle d’être à nouveau seule avec son mari, après le départ de leurs deux filles. Monique n’est pas Monika, l’héroïne éponyme du film d’Ingmar Bergman (1952), qui assume pleinement son autonomie44. La dépendance économique et affective de Monique se retrouve chez sa fille aînée, Colette, qui reproduit fidèlement le schéma traditionaliste de sa mère.

Ces différentes formes de dépendance aboutissent à une certaine forme de violence, c’est-à-dire que les narratrices rompent plus ou moins avec le monde masculin. En effet si la narratrice de L’Age de discrétion ne rompt pas avec celui-ci, Murielle et Monique prenne leurs distances avec un monde qui les opprime. Cependant, la rupture n’est pas volontaire, tant pour Murielle que pour Monique.

A cette rupture nécessaire avec le monde masculin s’ajoute une communication fondamentale entre les femmes, pour lutter efficacement contre le patriarcat. On a pu remarquer que la narratrice de L’Age de discrétion n’arrive à établir de véritable communication qu’avec son mari, puisqu’elle se fâche avec son fils et avec sa belle-fille, et n’échange que des banalités avec sa belle-mère. Quant à ses échanges avec sa jeune amie Martine, ils sont finis dès que celle-ci est en désaccord avec les propos de la narratrice. La communication n’existe donc qu’avec un homme, ce qui n’est pas pertinent dans une analyse des échanges entre femmes.

En ce qui concerne Murielle, elle est coupée de toute communication avec le monde extérieur. En effet, elle vit cloîtré dans son appartement, et ses différents coups de téléphone sont des échecs. Elle n’arrive pas à rétablir un échange avec son entourage (mère et mari). De plus, son monologue, qui ressemble à un monologue théâtral, est l’exemple même de son échec, puisque aucun personnage n’entre pour dialoguer avec elle lorsque Murielle l’a terminé, à l’opposé d’une pièce de théâtre. De plus, ce monologue ne pourra pas même servir à d’autres femmes, car rien n’indique qu’il est enregistré sur un magnétophone, comme, par exemple, le monologue de Franz, dans Les Séquestrés d’Altona45.

Le cas de Monique est assez semblable à celui de Murielle, quoique légèrement différent. En effet, elle arrive à établir des échanges avec ses consoeurs, mais non avec des hommes, qu’il s’agisse de son mari, d’un amant potentiel, ou du psychiatre qu’elle consulte pendant quelque temps. De plus, quel est le sujet de conversation de Monique, de ses amies et de ses filles ? Son mari, les problèmes qu’il lui pose, ainsi que les moyens de le retenir.

A cette communication défaillante s’ajoute la tentation de se replier sur soi. Monique, plus que Murielle, en est un exemple frappant. En effet, si Murielle se cloître, ce n’est pas aussi volontaire qu’elle veut le faire croire. Elle désire sortir de chez elle, afin de montrer à son entourage qu’elle va bien, qu’elle ne se sent absolument pas coupable du suicide de sa fille. Monique, quant à elle, finit par couper toute communication avec son mari ses filles et ses amies. Elle abandonne les tentatives qu’elle a commencées pour se cultiver. Elle se drogue (comprimés, alcool, tabac). Elle préfère la saleté à la propreté. Ses seuls liens avec l’extérieur sont le téléphone– comme Murielle – et la radio. Par ces attitudes, elle espère culpabiliser et émouvoir son mari, tout comme Murielle. Ce repli sur soi est l’occasion, pour Monique, de questionnements ininterrompus, qui n’aboutissent à aucun résultat. En outre, Monique abandonne tout souci des autres, et leur malheur ne la touche plus, à l’instar de Murielle, qui est totalement indifférente au sort du reste du monde. Ces deux narratrices, en se repliant sur elles-mêmes, abandonnent le monde à sa perte, et n’arrivent plus à communiquer avec personne.

Un tel repli sur soi conduit à s’interroger sur un engagement féministe de Murielle et Monique, ainsi que de la part de la narratrice de L’Age de discrétion, puisqu’on a pu voir que, pour Simone de Beauvoir, la communication est un facteur déterminant dans une prise de conscience féministe. Les définitions des dictionnaires permettent d’ajouter un élément déterminant à la tentative de définition du féminisme selon Simone de Beauvoir, à savoir que le féminisme est un engagement.

La narratrice de L’Age de discrétion est la seule dont il est possible de prévoir un engagement féministe dans un des mouvements des années 1970. En effet, outre sa facilité à communiquer, elle s’intéresse aux jeunes et elle est moins engagée politiquement que son mari. Or les mouvements féministes se caractérisaient par une forte présence de jeunes et par un rejet du militantisme politique traditionnel. Par conséquent, elle a de fortes chances de devenir militante féministe.

A l’opposé, Murielle ne deviendra pas féministe, parce que trop indifférente aux problèmes des autres et trop repliée sur elle-même. Seule la possibilité de s’exhiber en public pourrait la décider à être féministe, afin de pouvoir se plaindre, même s’il ne faut pas oublier qu’elle n’a pas totalement tort de se plaindre des hommes qui profitent du système patriarcal.

Le cas de Monique est plus complexe. En effet, si la nouvelle se termine sur un échec personnel, puisqu’elle n’est pas arrivée à garder son mari au foyer conjugal, il y a malgré tout de l’espoir. En effet, Monique est consciente des justifications qu’elle utilise pour se présenter comme une victime. De plus, elle cherche sincèrement à changer. A la fin de la nouvelle, elle refuse l’aide de sa fille, et elle affronte seule le domicile conjugal vide, son mari étant déjà parti. Ce courage permet de penser qu’elle arrivera, peut-être, à vivre seule et à se remettre de l’abandon de son mari. En outre, le souci constant qu’elle a des autres pourrait la pousser vers un engagement en faveur des femmes, comme elle l’a fait pour Marguerite Drin.

Ainsi, La Femme rompue est une œuvre féministe qui met en application des thèses émises par Simone de Beauvoir dans le tome deux du Deuxième Sexe.

1 Cf. le texte complet en annexe

2 Le choix d’une orthographe « féministe » s’impose à cause du sujet. Cf. en annexe la circulaire du 11 mars 1986

3 Le Deuxième Sexe, Gallimard,1949. Edition de référence : tome 1 :2000 Tome 2 :1987

4 Françoise d’Eaubonne, Une femme nommée Castor, Encre, 1986, page 18

5 Claudine Monteil, Simone de Beauvoir, Le Mouvement des femmes, Editions du Rocher, 1996, page 31

6 Simone de Beauvoir, Lettres à Nelson Algren, Folio, 1997, page 775, lettre du 2 au 16 mai 1953

7 Gloria Nielfa, « La diffusion en Espagne », in Cinquantenaire du Deuxième Sexe, Syllepse, 2002, pages 453 à 459

8 Qui sera noté DS I ou DS II

9Simone de Beauvoir, La force des choses, tome I, Folio, 1998, page 257

10 Article cité dans Ingrid Galster, Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir, P.U. Paris-Sorbonne, 2004, page 26

11 Sylvie Chaperon, Les années Beauvoir, Fayard, 2000, page 173

12 Article cité dans Ingrid Galster, op. cit., page 130

13 Cf. Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Folio, 1999 page 140

14 Article cité dans Ingrid Galster, op. cit., page 236

15 Qui seront notés respectivement : AD ; ; FR. Simone de Beauvoir, La Femme rompue, Folio, 1999

16 Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., page 178

17 Simone de Beauvoir, op. cit., page 179

18 Claude Francis et Fernande Gontier, Simone de Beauvoir, Perrin, 1985, page 351

19 Simone de Beauvoir, op. cit., page 180

20 Françoise d’Eaubonne, op. cit., page 278

21 Simone de Beauvoir, op. cit., page 179

22 Simone de Beauvoir, op. cit., page 179

23 Simone de Beauvoir, op. cit., page 180

24 Claude Francis et Fernande Gontier, op. cit., page 352

25 Simone de Beauvoir, op. cit., page 179

26 « Depuis, S. de Beauvoir s’est solidarisée avec le nouveau féminisme (Le Nouvel Observateur, 14 février 1972). Notre édition 1972. » In Libération des femmes, année zéro, Maspero, réédition 1972, pages 82 et 83, note page 83

27 Christine Bard (dir.), Un siècle d’antiféminisme, Fayard, 1999, page 170

28 Mona Ozouf, Les Mots des femmes, Fayard, 1995, pages 308 et 309

29 Simone de Beauvoir, op. cit., page 177.

30 Collection Henri MITTERAND, Littérature, XXe siècle, Nathan, 2001, page 498

31 Lagarde & Michard, Le XXe siècle, Bordas, 1966, page 605

32 Alain Rey (dir.), Le Dictionnaire historique de la langue française, tome 2 (F-PR), Le Robert, 2000

33 Alice Schwarzer, Simone de Beauvoir aujourd’hui, Mercure de France, 1984

34 « Simone de Beauvoir. Entretien avec Madeleine Chapsal », Les Ecrivains en personne (Paris, Julliard, 1960), page 34, in Jacques J. Zéphir, « Féminisme et littérature dans l’œuvre de Simone de Beauvoir », Simone de Beauvoir Studies, 1984, Volume 2, page 13 et note page 21

35 Jacques Dubois, « La Nausée : roman de l’individu, roman du social ? », Temps Modernes, juillet-octobre 2005, N°632-633-634, page 194

36 Kate Millet, in Ingrid Galster (dir.), Simone de Beauvoir : Le Deuxième Sexe. Le livre fondateur du féminisme en situation, Champion, 2004, page 398

37 Anne Ophir, op. cit., page 45

38 Cf. l’article de Jacqueline Piatier cité dans l’Introduction générale, et reproduit en annexe.

39 Jacques J. Zéphir, « Féminisme et littérature dans l’œuvre de Simone de Beauvoir », Simone de Beauvoir Studies, 1984, Volume 2, pages 18 à 20, notes pages 22 et 23

40 Même un personnage secondaire comme Quillan (FR) n’est pas une exception : c’est lui qui propose à Monique de monter chez elle : elle ne prend pas même cette initiative (FR, 169 et 170).

41 Cf. Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., page 179

42 Mais pas très jeune : Noëllie a 38 ans (FR, 196). L’auteure a évité de tomber dans le cliché romanesque de la maîtresse beaucoup plus jeune que l’épouse (et que l’époux).

43 Cf. Antoine de Baecque, op. cit.

44 Cf. Antoine de Baecque, op. cit., chapitreVIII, « Marilyn, Monika, Bardot : les mutations de l’érotomanie cinéphile », page 285

45 Pièce de Jean-Paul Sartre, jouée en 1959. Jean-Paul Sartre, Les Séquestrés d’Altona, Le Livre de Poche, 1967, pages 381 et 382

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Publication d’extraits de ma Maîtrise : “Du Deuxième Sexe à La Femme rompue, une double écriture féministe” », Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32398

Simone de Beauvoir, entre marijuana et fromage blanc VADMC .001

Simone de Beauvoir, entre marijuana et fromage blanc

Écrivaine majeure du XXe siècle, Simone de Beauvoir (1908-1986) fut également une philosophe, dramaturge, journaliste et essayiste. Pour la comprendre, la clef du voyage (avant, après, pendant) est essentielle. Ainsi, sa découverte des USA en janvier 1947 a été longuement préparée par l’écoute du jazz, par l’apprentissage de l’anglais dans son enfance, et par les multiples visions contrastées du cinéma nord-américain : les buildings et les pistolets des films de gangsters, les grands espaces et les troupeaux de chevaux des westerns, les demeures immenses et policées des comédies (policières et romantiques), la neige de La Ruée vers l’or et le soleil de Je suis un évadé. Tout cela concourt à l’envie mordante d’aller voir ce qu’il en est sur place.

Ce sera une passion, avec ses moments féériques et heureux – l’amour du « crocodile » Nelson Algren n’y est pas pour rien -, et ses désillusions cruelles – la ségrégation, du Nord au Sud, la dureté de la vie américaine sous les larges sourires. La marque de ces voyages (1947 et années suivantes) dans son œuvre est essentielle. Outre un récit de voyage (L’Amérique au jour le jour, 1948), Beauvoir en rapporte des clés de compréhension du monde qui ne la lâcheront plus. Elle transpose ensuite cette réflexion sur les mécanismes de la ségrégation raciale à la condition des femmes, quelles que soient leur origine ou leur nationalité. En sortent Le Deuxième Sexe, ses mémoires, ses romans ultérieurs et ses multiples engagements.

Mais les grands bouleversements intellectuels naissent aussi de détails infimes. Au fil des pages de L’Amérique au jour le jour, une cigarette de marijuana, un repas, un fromage blanc ou une conversation deviennent autant de révélateurs d’une civilisation. C’est souvent dans ces instants apparemment anecdotiques que Beauvoir construit sa compréhension des États-Unis. Comme elle le rapporte dans La Force des choses (1963 ; édition « Folio », 1998, p. 174) :

(…) je ne fréquentai guère que des intellectuels ; mais quelle distance entre les salades au fromage blanc de Vassar et la marihuana que je fumai dans une chambre du Plaza avec des bohèmes de Greenwich ! Une des chances de ce voyage c’est que, tout en étant orienté par le programme de mes conférences, il laissait une énorme place au hasard et à l’invention (…).

Le contraste entre les « salades au fromage blanc » et la « marijuana » ne renvoie pas simplement à deux aliments ou à deux consommations. Il symbolise deux Amériques. Ainsi, l’université de Vassar représente l’Amérique institutionnelle, universitaire, policée, féminine et fortement normative. Beauvoir y donne des conférences dans un prestigieux collège pour jeunes femmes. Greenwich Village représente l’Amérique bohème, artistique, expérimentale, celle des marges où les conventions sociales sont mises à distance, le tout dans un espace new-yorkais (Simone de Beauvoir, L’Amérique au jour le jour, Paris, Gallimard, « Folio », 1997, p. 460-463). Le contraste est social et culturel, mais aussi géographique : Vassar College se trouve à Poughkeepsie, dans la vallée de l’Hudson, à quelque cent trente kilomètres de Greenwich Village et du chic Plaza Hotel. Lorsque Beauvoir écrit, des années plus tard, « quelle distance entre » les deux expériences, la distance métaphorique se double ainsi d’une distance bien réelle.

Entre ces deux pôles, Beauvoir découvre une société extraordinairement diverse, impossible à réduire à un seul visage. C’est précisément cette diversité qui nourrit son regard d’écrivaine-voyageuse. Ce n’est pas la marijuana qui est importante en elle-même, mais ce qu’elle révèle, à savoir la disponibilité de Beauvoir à accepter le hasard, les rencontres et les expériences nouvelles. Sa curiosité insatiable est toujours à l’affût de la rencontre avec les autres, rencontre toujours incarnée. Ici, elle oscille entre un laitage (met dont elle a horreur, comme elle le déclare dans ses Mémoires d’une jeune fille rangée, publiées en 1958), et une plante transformée, dont elle rapporte dans L’Amérique au jour le jour la moindre nocivité que l’alcool (p. 461), selon ce que les drogué·es de l’époque en disaient.

Beauvoir veut moins éprouver la drogue pour elle-même qu’assister à une réunion où l’on en fume. Donc, dès le départ, sa curiosité est moins toxicologique qu’humaine et sociale. Puis viennent le contraste entre le Plaza respectable et la chambre des bohèmes, la diversité des personnes présentes, diversité des comportements et des apparences de genre, diversité de couleur de peau, les renseignements qu’elle recueille sur les effets et la dangerosité de la marijuana, mise en doute par les consommateurs et consommatrices. Finalement, arrive l’expérience personnelle, avec son délicieux caractère d’anti-aventure : elle fume, attend… mais « aucun ange » ne vient l’emporter. Pas de « flap flap » à la F’Murr, pas d’extase au pied de l’autel comme dans son enfance (en attendant son chocolat chaud), pas de « myriade d’yeux bienveillants » non plus (Mémoires d’une jeune fille rangée), pas d’éléphants roses comme dans la parade infernale, parce que fortement alcoolisée, de Dumbo (Studios Disney, 1941). Non, rien de rien. Ou alors, son ange gardien enfantin n’a pas réussi à passer le barrage d’Ellis Island. Mais elle ne regrette rien.

À Greenwich, Beauvoir entre dans un milieu pour voir, interroge, expérimente et observe. À Vassar, elle mange, interroge, observe et réfléchit. Dans les deux cas, elle ne demeure pas extérieure à la situation. Nous relierons cet épisode à celui où, à Wellesley College, en avril, elle écoute le témoignage d’une enseignante d’origine française sur « les mœurs sexuelles des étudiantes » (p. 390). Son interlocutrice est identifiée comme « Mlle T. » (p. 391), une Française âgée travaillant dans ce milieu universitaire américain. Beauvoir compare les deux institutions, Vassar et Wellesley (p. 387). Wellesley, avec son lac, ses arbres et ses « donjons moyenâgeux », lui apparaît comme plus splendide encore que Vassar, tandis que les études y sont tout aussi sérieuses.

Lorsque Beauvoir recueille le témoignage de Mlle T., elle ne se contente pas de le transcrire. Très sociologiquement, elle questionne la statistique (« Mais comment établit-on les statistiques ? »), puis formule ses propres hypothèses : « Le problème qui me semble le plus intéressant… », « j’imagine que… ». Nous voyons alors la pensée se fabriquer dans le récit de voyage. Ouvrons Le Deuxième Sexe , publié un an après L’Amérique au jour le jour, Beauvoir menant de front l’écriture de son essai féministe et de son essai de voyage : « Un professeur de collège américain me disait que ses élèves cessaient d’être vierges bien avant de devenir femmes… » (tome II, Gallimard, 1987, p. 155).

La proximité lexicale entre les deux récits est spectaculaire :

L’Amérique au jour le jour :

« devenir femme ne les change pas, ne les mûrit pas » (p. 391)

Le Deuxième Sexe :

« Ces pucelles déflorées demeurent des jeunes filles » (p. 155)

L’Amérique au jour le jour :

« ne représentent-elles pas une véritable initiation sexuelle » (p. 391)

Le Deuxième Sexe :

« Il n’y a de véritable maturité sexuelle que… » (p. 155)

L’Amérique au jour le jour :

« certains jeux équivoques de l’enfance » (p. 391)

Le Deuxième Sexe :

« elles regardent l’amour physique comme un jeu » (p. 155)

Beauvoir développe et théorise dans l’essai de 1949 une réflexion élaborée dans le récit. Dans L’Amérique au jour le jour, les voix restent visibles. Nous passons de Beauvoir à Mlle T. aux étudiantes, puis aux jeunes Français, à la statistique. Ensuite, de Beauvoir qui doute à Beauvoir qui interprète. Le savoir est situé, comme dans une description romanesque, théâtrale ou mémorielle. Nous savons qui parle, dans quelles circonstances, et même ce que Beauvoir ne sait pas.

Dans Le Deuxième Sexe, tout cela se resserre. L’anecdote disparaît, les vacances françaises disparaissent, les jeunes Français disparaissent, Mlle T. perd presque son individualité. En outre, l’analyse devient partie intégrante d’une réflexion générale sur la sexualité féminine. Nous avons ici un cas d’école de transformation d’un matériau viatique en matériau philosophique.

Rappelons également la lecture (« Folio », 1999, p. 153), par la jeune Simone, des Demi-Vierges de Marcel Prévost (1894). L’écriture et la publication des Mémoires d’une jeune fille rangée étant postérieure à celles de L’Amérique au jour le jour et du Deuxième Sexe, il est possible de voir dans cette notation, au-delà de la réalité de cette lecture à l’adolescence, un écho à cette conversation nord-américaine. Et la construction ancienne d’un fil d’intérêt beauvoirien. Ce que Beauvoir observe aux États-Unis ne surgit pas ex-nihilo. La conversation américaine réactive ainsi une interrogation plus ancienne chez Beauvoir : celle du passage de la jeune fille à la femme, déjà présente dans ses lectures adolescentes.

Le fromage blanc cache une matière autrement plus substantielle. À Vassar, dans l’État de New York, Beauvoir ne se contente pas d’observer le quotidien des étudiantes. Elle les interroge sur leurs aspirations professionnelles et matrimoniales, sur les dates et sur les normes qui organisent leur vie sociale. À Wellesley, dans le Massachusetts, Beauvoir recueille également le témoignage d’une enseignante française sur leurs pratiques sexuelles. Plusieurs de ces observations et conversations réapparaîtront, transformées et généralisées, deux ans plus tard dans Le Deuxième Sexe. Le voyage devient ainsi laboratoire : ce que Beauvoir mange, voit, entend et demande sur place nourrit ensuite sa réflexion sur la construction sociale de la féminité.

Chez Beauvoir, le récit de voyage peut constituer un état antérieur de la pensée philosophique publiée ensuite sous une autre forme, comme nous l’avons démontré dans notre Master 2, puis dans notre thèse. Le sensible n’est pas seulement le point de départ de la pensée chez Beauvoir, il lui survit.

Beauvoir discute avec ces jeunes femmes, des étudiantes, et découvre que « le plus essentiel est de trouver un mari » (p. 117) ; que certaines veulent également un métier, mais que la plupart pourraient s’en passer ; que le célibat est considéré comme une tare ; que le dimanche devient « le jour de la chasse au mari » (p. 118) ; et même que le prestige d’une college-girl dépend du nombre de dates qu’elle cumule (p. 118). La voyageuse Beauvoir observe une fabrique sociale de la féminité.

À Vassar, Beauvoir a sous les yeux un mécanisme concret de reproduction sociale de la féminité : ces jeunes femmes vivent dans un établissement féminin prestigieux, peuvent avoir un job pour manifester leur indépendance, mais restent prises dans un système où le mariage constitue « la seule destinée honorable » (118), où le célibat est stigmatisé et où la valeur sociale passe notamment par l’accumulation des dates. Puis, dans Le Deuxième Sexe, elle théorise précisément le mécanisme par lequel les femmes elles-mêmes participent à la transmission de cette destinée féminine (p. 28) :

On verra, plus loin, combien les rapports de la mère à la fille sont complexes : la fille est pour la mère à la fois son double et une autre, à la fois la mère la chérit impérieusement et elle lui est hostile ; elle impose à l’enfant sa propre destinée : c’est une manière de revendiquer orgueilleusement sa féminité, et une manière aussi de s’en venger. On trouve le même processus chez les pédérastes, les joueurs, les drogués, chez tous ceux qui à la fois se flattent d’appartenir à une certaine confrérie et en sont humiliés : ils essaient avec un ardent prosélytisme de gagner des adeptes. Ainsi, les femmes, quand une enfant leur est confiée, s’attachent, avec un zèle où l’arrogance se mélange à la rancune, à la transformer en une femme semblable à elles.

Le vocabulaire comparatif utilisé par Beauvoir — notamment sa référence aux homosexuels masculins avec le terme d’époque « pédérastes », ainsi qu’aux « joueurs » et aux « drogués » — mérite d’être historicisé. Ce passage porte aussi les catégories et certaines conceptions de son temps. Beauvoir peut écrire théoriquement « les drogués » comme catégorie dans Le Deuxième Sexe et, deux ans auparavant, dans L’Amérique au jour le jour, entrer dans une chambre, observer les consommateurs et les consommatrices, discuter avec eux, essayer elle-même la marijuana et raconter tout cela sans condamnation morale spectaculaire.

L’Amérique fournit à Beauvoir un laboratoire de situations, de témoignages et de conversations à partir desquels elle pense la fabrication sociale de la féminité.

Vassar, février 1947. Un fromage blanc. Greenwich Village, mai 1947. Des cigarettes de marijuana. Deux éléments spatiaux, viatiques et goûteux (ou non) qui vont donner lieu à : un essai de voyage (L’Amérique au jour le jour, 1948), à un essai féministe (Le Deuxième Sexe, 1949), à un  souvenir condensé dans La Force des choses, 1963. La mémoire autobiographique ne conserve pas nécessairement le concept, mais elle conserve la sensation et l’image, ce qui est absolument beauvoirien. En 1947, l’écrivaine-voyageuse vit et observe. En 1948, elle raconte. En 1949, elle conceptualise. En 1963, elle se souvient.

Chez Beauvoir, le voyage n’est pas à côté de la pensée, il participe à sa fabrication. Ici, nous oscillons grâce à elle entre la norme et la marge, l’assignation et l’expérimentation, la respectabilité et la bohème (dorée), les identités codifiées et les identités brouillées, l’avenir matrimonial programmé et des destins beaucoup moins prévisibles.

Comme régulièrement chez Beauvoir, le voyage est une manière de confronter les idées aux corps, aux paroles, aux lieux et aux existences réelles. Le désir beauvoirien de ne pas rester enfermée dans le lieu où elle vient d’apprendre quelque chose. Voir, comprendre… puis repartir. Son Grand Tour des États-Unis 1947 n’est pas terminé.

En route !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir, entre marijuana et fromage blanc », Voyages autour de mon cerveau, 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32468

 

Couverture de ma Maîtrise - mois Maîtrise VADMC

Naissance et écriture de ma Maîtrise : “Du Deuxième Sexe à La Femme rompue, une double écriture féministe”

Vingt-et-un ans après avoir écrit ma Maîtrise, vingt ans et six mois après l’avoir soutenue, en mars 2006, j’y reviens, dans le but de la mettre en ligne sur mon carnet de recherche Voyages autour de mon cerveau. Avant la mise en ligne définitive, j’y consacre une série d’articles :

  1. « Naissance et écriture de ma Maîtrise : “Du Deuxième Sexe à La Femme rompue, une double écriture féministe” »
  2. « Publication d’extraits de ma Maîtrise :  “Du Deuxième Sexe à La Femme rompue, une double écriture féministe” » : épigraphe, introduction générale, introduction de la première partie, conclusion de la première partie, introduction de la seconde partie, conclusion de la seconde partie, conclusion générale.
  3. « Les films de Monique : le cinéma comme élément de construction du personnage dans “La Femme rompue” de Simone de Beauvoir ».
  4. « Mise en perspective : de l’étude de La Femme rompue à la transmission d’une œuvre beauvoirienne ».

Commençons par le commencement, la naissance et l’écriture de ma Maîtrise :

L’idée de cette maîtrise n’est pas née au hasard ni tardivement. Après avoir découvert Simone de Beauvoir à l’été 1999, comme je l’ai raconté dans l’interview que m’a consacré Françoise Cesbron pour Humanit’Elles, j’ai poursuivi une scolarité littéraire au lycée Jacques Amyot d’Auxerre (Yonne, 1999-2002), puis enchaîné avec un DEUG et une Licence de Lettres Classiques à l’université de Dijon (Côte d’Or, 2002-2005).

Après avoir validé mon premier semestre de Licence, j’avais déjà choisi le sujet de ma future maîtrise : Le Deuxième Sexe et La Femme rompue, avec une problématique et un plan. J’ai alors écrit au Professeur Jacques Poirier, en lui demandant s’il accepterait d’être mon directeur de Maîtrise. J’ai déposé ma lettre dans son casier à l’université de Dijon. Deux jours plus tard, en rentrant chez mes parents à Auxerre, une réponse m’attendait déjà, positive. J’ai toujours conservé cette lettre.

Dès que Monsieur Poirier eut accepté de diriger ma maîtrise, je n’ai pas attendu la rentrée universitaire pour commencer. À la fin des partiels du second semestre de licence, j’ai commencé à prendre des notes sur La Femme rompue et Le Deuxième Sexe. J’ai ouvert plus largement le champ à l’ensemble de l’œuvre de Simone de Beauvoir, afin de repérer d’éventuels prolongements ou éléments susceptibles d’éclairer mon sujet. Ainsi, le premier septembre, sans attendre le début officiel de l’année universitaire, j’ai commencé à écrire mon mémoire de maîtrise.

Quant à la soutenance, elle a été plutôt particulière. Mon directeur m’avait proposé de nous installer dans son bureau de directeur des éditions universitaires, plus calme, disait-il. À peine avais-je commencé mon exposé qu’un enseignant-chercheur est entré. Malgré l’indication de Jacques Poirier précisant qu’une soutenance était en cours, un échange s’est engagé, qui a duré près de trois quarts d’heure. Je me suis alors retrouvée dans une situation assez singulière : attendre le début réel de ma propre soutenance.

Puisque l’échange entre les deux enseignants durait, j’ai sorti le livre que j’avais dans mon sac, la biographie de Colette par Brunet et Pichois, et j’ai continué à la lire. Pour autant, j’ai lu sans vraiment lire, puisque évidemment très stressée.

Quand enfin l’entretien a commencé, tout s’est bien passé. Monsieur Poirier m’a annoncé une bonne note, fait une remarque sur mon style, qu’il trouvait un peu lourd, puis a plaisanté à ce sujet, puisque c’était la première fois qu’il m’en parlait. Avec le recul, cette soutenance reste pour moi un épisode marquant de mes années universitaires. Elle révèle à la fois l’enthousiasme qui m’animait alors et certaines réalités institutionnelles auxquelles je ne m’attendais pas. Pourtant, ce n’est pas cet épisode qui a défini la suite.

Plusieurs mois après ma soutenance, qui s’était déroulée en mars, j’ai reçu un courrier de l’université m’annonçant que j’étais ajournée. Après un appel à la secrétaire de la Maîtrise, la situation a été rapidement régularisée (une erreur, d’après ce qui m’avait été dit au téléphone par la secrétaire du Master), et j’ai finalement reçu la confirmation de mon diplôme.

Il s’agissait de la première étape d’un parcours de recherche qui se poursuit encore aujourd’hui.

Pour la couverture de mon mémoire, j’avais demandé à une amie de mes parents, Bella Buch, si elle pouvait peindre un tableau (huile et acrylique sur toile) à partir du recueil La Femme rompue. Ce qu’elle a très gentiment fait, allant jusqu’à m’offrir ce tableau à la fin de mon année de  Maîtrise, ce qui m’a fait très très plaisir :

Couverture de ma Maîtrise - mois Maîtrise VADMC

Ce tableau représente une femme assise, La Femme rompue sur les genoux. Elle a les yeux fermés, se détachant sur un fond bleu. À gauche, un couple, femme et homme, dos à nous. Ils s’éloignent dans un halo.

Opération lire, relire et analyser Beauvoir, Le Deuxième Sexe et La Femme rompue, oui !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Naissance et écriture de ma Maîtrise : “Du Deuxième Sexe à La Femme rompue, une double écriture féministe” », Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32391

Beauvoir chez Bardot VADMC.001

Beauvoir chez Bardot

Un an après la parution, aux États-Unis, de l’article de Simone de Beauvoir « Brigitte Bardot and the Lolita Syndrome » (Esquire, 1959), le film de Henri-Georges Clouzot, La Vérité (1960) sort sur les écrans français. L’héroïne en est Dominique Marceau, interprétée par Brigitte Bardot. Dominique, lors d’un procès à grand spectacle, est jugée plus pour sa conduite, jugée scandaleuse, que pour le meurtre de son compagnon, Gilbert Tellier (Sami Frey). Comme Meursault, le héros de L’Étranger (1942), d’Albert Camus, Dominique doit répondre de chaque instant de son existence. Cependant, Dominique est jaugée à l’aune de la misogynie et de l’âgisme de ses juges, ce qui n’est pas le cas de Meursault.

Parmi les accusations, celle d’avoir été expulsée de son collège de Rennes, parce que Dominique, jeune fille de la bourgeoisie locale, a fait lire Les Mandarins (1954), de Simone de Beauvoir, à ses camarades, qui, en retour, se le passaient. Le président de la cour d’assises (Louis Seigner), très âgé, fustige l’immoralité de cet ouvrage. Dominique déclare, moue boudeuse à l’appui, qu’elle l’a trouvé « plutôt barbant ». L’avocat de la partie civile, Maître Éparvier (Paul Meurisse), d’âge mur, en lit un court extrait, soigneusement choisi « au hasard » (sic) : la psychanalyste Anne fait l’amour avec l’écrivain Scriassine, dans un hôtel parisien. L’avocat de Dominique, Maître Guérin (Charles Vanel), très âgé, réplique à son confrère : c’est un livre qui a eu le prix Goncourt. Notons que la jeune avocate (Jacqueline Porel) de Dominique ne parle pas à ce moment-ci du film. Il s’agit d’un échange entre hommes, tous d’un âge certain. Ce sont des gens âgés qui jugent Dominique, et pas des plus ouverts d’esprit. Même son avocat fait preuve de cynisme facile après son suicide. Elle n’était qu’un cas parmi d’autres, et non une toute jeune femme amoureuse qui lutte pour sa vie.

Le terme « barbant », utilisé par la jeunesse de l’époque, montre que Dominique n’a pas noté l’érotisme brûlant (et finalement désenchanté) de cette page beauvoirienne. Elle n’a pas été intéressée, non plus, par les presque six cents autres pages, consacrées au petit monde parisien des années 1945-1954, avec des échappées d’Anne hors de Paris, en France, aux États-Unis et au Mexique. Le président de la cour d’assises et l’avocat de la partie civile ont donc sciemment choisi un des rares passages érotiques des Mandarins, dont nous avons brièvement parlé dans un article précédent.

L’écrivain Philippe Jaenada cite également ce moment du film dans son récit La Petite Femelle (2015), consacré à la criminelle Pauline Dubuisson, qui a fortement inspiré le personnage de Dominique Marceau (Philippe Jaenada, La Petite Femelle, Paris, Points, 2016, p. 667). Jaenada rappelle que le film de Clouzot a fait ressortir Dubuisson de l’anonymat où elle avait réussi à vivre, après sa sortie de prison (Op. cit., p. 666-676).

Ainsi, dans le film de Clouzot, ces deux hommes donnent l’impression que la jeune femme a des lectures à contenu sexuel, et qu’elle tente de pervertir ses camarades. Elle est donc hautement dépravée. Tout, soit un extrait de trois lignes d’un roman contemporain, concourt à condamner Dominique et à lui aliéner la sympathie des juré·es, tous et toutes âgé·es. Rien, bien entendu, n’est laissé au hasard.

Cependant, pourquoi citer cette page des Mandarins, et non un autre roman de l’époque ou ancien, avec des scènes de sexe ? Ce n’est pourtant pas ce qui manque dans la littérature française. Le choix des Mandarins, livre paru en 1954, est censé avoir été lu par Dominique au collège, sans précision d’âge. Elle en a vingt-deux au moment du procès, donc en 1961, soit un an après la sortie du film, puisqu’elle est censée être née en 1939.

Notons, tout d’abord, que Bardot, issue de la bourgeoisie parisienne, écrit dans le premier tome de ses mémoires, Initiales B.B. (Paris, Grasset, 1996, p. 88), qu’elle a lu, grâce à son premier mari, Roger Vadim, « les livres de Simone de Beauvoir et de Sartre. ». Cette citation se trouve dans l’année 1952, soit avant le tournage de La Vérité. Y aurait-il, comme souvent dans les films tournés par Bardot, confusion entre la vie privée de l’actrice, de ce qu’elle en écrit a posteriori, et le scénario qu’elle interprète ?

En outre, Henri-Georges Clouzot et ses scénaristes (Simone Drieu, Michèle Perrein, Jérôme Geronimi [Jean Clouzot], Christiane Rochefort, Véra Clouzot) ont-ils lu et Les Mandarins et l’article de Beauvoir sur Bardot ? Cela serait d’autant plus logique que le couple Clouzot a fréquenté le couple Beauvoir-Sartre dans l’après-Libération , comme l’indique Beauvoir dans La Force des choses (tome I, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 275, 320 ; tome II, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 209). Beauvoir cite également certains films de Clouzot au fil de ses mémoires, correspondances et dans son article « La pensée de droite aujourd’hui ». Notons que Christiane Rochefort deviendra une proche de Beauvoir dans les années soixante (La Force des choses II, op. cit., p. 253, 407). D’où, sans doute, le clin d’œil des Clouzot à leur amie.

Le choix des Mandarins peut également s’expliquer par le désir des scénaristes de montrer leur héroïne lire un roman, soi-disant pornographique, écrit par une femme. Double scandale. Mais un roman écrit non pas par une femme âgée, comme l’écrivaine Colette, qui s’est vue refuser des funérailles religieuses à son décès en 1954, sous prétexte de son ancienne activité de comédienne. Et de certains de ses romans, jugés contraires aux bonnes mœurs, comme Chéri (1920 ) et Le Blé en herbe (1923). Beauvoir, bien plus jeune que Colette, aurait-elle pris la suite de sa consœur, comme cible de ces « gens bien », qu’elle n’a cessé de conspuer dans ses romans, nouvelles, pièce de théâtre, mémoires, correspondances, récits, articles, et dont elle dénonce l’hypocrisie, dès son premier recueil de nouvelles, Quand prime le spirituel (1937, publié en 1979) ?

En effet, toujours selon Maître Guérin, dans la scène pré-citée : « Fait-on le procès de Madame de Beauvoir… ? » Nous sommes onze ans après la parution, accompagnée d’articles à charge (cf. Ingrid Galster,˝Le Deuxième Sexe” de Simone de Beauvoir, Presses de l’Université Paris- Sorbonne, 2004), du Deuxième Sexe (1949). Ne s’agirait-il pas, pour Clouzot et ses scénaristes, de montrer que Beauvoir l’athée, la femme de gauche, la non-mariée, la sans enfants, est toujours scandaleuse pour les bien-pensants, les bourgeois·es catholiques dont elle est issue ? Ce ne sont pas tant Les Mandarins qui seraient visés, mais plutôt Le Deuxième Sexe, sa liberté financière et sexuelle réclamées par Beauvoir pour toutes les femmes. Et ses analyses du patriarcat, plutôt ici celui de la bourgeoisie française, parisienne et provinciale.

Rappelons également que Beauvoir rapporte dans ses mémoires son effarement face aux bourgeois·es de Rouen, quand elle y était professeure de philosophie, de 1932 à 1936. Elle y avait retrouvé la même petite société, grouillant de préjugés, pieusement hypocrite, que celle de sa famille (voir La Force de l’âge, publiée en 1960). Entre la ville de Rennes de Dominique Marceau et le Rouen de Simone de Beauvoir, il n’y a que quelques lettres, un département à changer… et trois cents kilomètres de distance à parcourir.

De même, dans le volume précédent, Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), Beauvoir fait le procès de cette même bourgeoisie parisienne et provinciale : celle de sa famille paternelle, du Limousin, celle de son amie Élisabeth Lacoin, dite Zaza, des Landes. Mais rien ne prouve que Beauvor ait parlé de tout cela aux Clouzot, ni que Clouzot et ses scénaristes se soient inspirés des Mémoires d’une jeune fille rangée.

Par contre, elles et ils utilisent la réputation sulfureuse de Beauvoir, chez celles et ceux qui ne sont pas sorti·es du pétainisme et du pire des années 1930, pour montrer leur hypocrisie. Elles et ils montrent également, en ce début de film et du procès de Dominique, son côté innocent, puisque la description érotique des Mandarins pré-citée ne l’a pas marquée, ni le reste du roman. Dominique n’est pas une intellectuelle, ce qui rejoint ce que Beauvoir analyse de la persona de Bardot (Simone de Beauvoir, « Brigitte Bardot and the Lolita Syndrome », The New English Library, 1960, p. 52).

Dans ce moment de La Vérité, il y a donc un mélange de Bardot, de Dominique et de Beauvoir, soit trois femmes libres, qui luttent contre les bien-pensants de leur milieu et contre le poids des gens âgés, qui ne comprennent pas leur soif de liberté (Beauvoir aussi, en son temps). Bardot et Beauvoir ont survécu, Dominique y laisse sa vie.

Non à l’hypocrisie, oui à la liberté en tout consentement !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Beauvoir chez Bardot », Voyages autour de mon cerveau, juin 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/30734

 

Brigitte Bardot par Simone de Beauvoir : la mal aimée VADMC

Brigitte Bardot par Simone de Beauvoir : la mal aimée

Icône du cinéma français, mannequin, star mondiale, chanteuse, écrivaine, militante antispéciste, pionnière des droits des animaux, condamnée pour propos racistes (https://sos-racisme.org/actualites/de-lincarnation-de-la-liberte-aux-condamnations-pour-racisme-les-deux-vies-de-brigitte-bardot/), Brigitte Bardot s’est éteinte le vingt-huit décembre 2025. Autre grande figure mondiale, l’écrivaine, philosophe, dramaturge, journaliste, scénariste, militante féministe, Simone de Beauvoir a été une des premières, voire la première, des critiques français·es à analyser le mythe B.B., dans son article « Brigitte Bardot and the Lolita Syndrome1 ».

Rappelons que cet article n’a jamais été repris, et qu’il a fallu attendre 1979 pour qu’il soit traduit (ou re-traduit ?) en français par Claude Francis et Fernande Gontier, pour le volume Les Écrits de Simone de Beauvoir2, ce qui rend sa diffusion française hors études de genre, dans les études cinématographiques et dans les articles filmiques de journaux, très difficile, car plus que confidentielle. En outre, la traduction/re-traduction de Francis et Gontier est étonnante, parce que les traductrices n’ont pas repris le titre français des films… français de Bardot, mais ont traduit littéralement les titres anglais des films français de Bardot. Une traduction/retraduction de l’article de Beauvoir, correcte, revue, reste à publier.

Pionnière des études de genre en France, alors même que ce terme et ce genre d’analyse n’existaient pas/très peu, ni aux États-Unis ni en France, Beauvoir applique ses raisonnements du Deuxième Sexe (1949) à la fabrication du personnage public B.B., tant dans ses apparitions télévisuelles que dans les interviews qu’elle subit, sans oublier les héroïnes que Bardot interprète.

Dans son article sur Bardot, Beauvoir souligne le sexisme, voire la misogynie, des réactions des spectateurs, des spectatrices et des journalistes. Afin de ne pas surcharger notre texte, le texte original des citations figure à la fin de notre article, suivi de la liste de nos articles sur Bardot. Beauvoir, en bonne journaliste, commence son article de manière fracassante et imagée, après avoir placé le cadre de l’entrée de Bardot en scène, à la télévision3 :

Ce n’est pas bien difficile”, dirent les femmes, “je pourrais en faire autant. Elle n’est même pas jolie. Elle a l’air d’une femme de chambre.” Les hommes ne pouvaient s’empêcher de la dévorer des yeux, mais eux aussi ricanaient. Sur une trentaine de spectateurs, deux ou trois seulement la trouvaient charmante. Elle fit une excellente démonstration de ballet classique. “Elle sait danser” durent admettre les autres à regret. Une fois de plus je pus constater que Brigitte Bardot n’était pas aimée dans son propre pays. (…) la plupart de ces articles et de ces cancans sont malveillants. (…) tous les jours, des mères indignées écrivent aux éditeurs des journaux, au maire et au curé pour protester contre son existence.

Beauvoir place son sujet en position d’objet, dès les premières lignes de son article. Tant les femmes, ici fidèles alliées du patriarcat, que les hommes, ici partisans de la soumission féminine à leur bon vouloir, ne supportent pas la liberté, sexuelle, physique et morale, de Bardot. Notons que les spectatrices dont parle Beauvoir sont visiblement des bourgeoises, qui allient sexisme et classisme, en réduisant la singularité physique de Bardot à une apparence banale, celle d’une domestique. Rappelons que l’actrice a joué une serveuse d’hôtel, dans Un acte d’amour (Anatole Litvak, Act of Love, 1953). Il pourrait s’agit d’une remarque s’y référant inconsciemment. Cependant, le classisme féminin est d’autant plus frappant que les spectatrices n’ignorent pas l’origine bourgeoise de Bardot. Quant aux mères indignées, l’ironie beauvoirienne souligne la violence de leur frustration, qui les conduit à déverser leur bile contre Bardot, plutôt que de la soutenir contre les attaques sexistes dont elle est l’objet. Celle-ci se traduit également par des violences physiques envers l’actrice, dont l’attaque à la fourchette d’une soi-disant fille de salle, dans une clinique, en direction de son visage4.

Le manque de sororité est patent chez toutes ces femmes, celles qui sont désignées par Beauvoir (spectatrices et mères) et par Bardot. À moins de les considérer également comme des victimes d’un patriarcat tout-puissant, apte à diviser les femmes entre elles. Quoique juste, cette analyse n’en demeure pas moins réductrice, puisque faisant fi de la liberté de pensée individuelle et réduisant les femmes à un groupe uniforme de victimes. En outre, la division féminine n’est pas analysée dans l’article de Beauvoir sur Bardot, tandis que le « regard masculin », préhenseur et sexiste, l’est. Selon Beauvoir, les spectateurs déshabillent l’actrice du regard, donc dans leur tête, tout en étant gênés de leur désir.

Beauvoir souligne ensuite à quel point la persona de Bardot est complexe5 :

Ses admirateurs et ses détracteurs ont affaire à une créature imaginaire qu’ils voient sur l’écran à travers une énorme publicité. Sa légendeest nourrie de sa vie privée autant que de ses rôles. Cette légende reprend un ancien mythe que Vadim essaye de rajeunir. Il a inventé une version résolument moderne de “l’éternel féminin” et, ce faisant, a lancé un nouveau type d’érotisme. C’est cette nouveauté qui séduit les uns et choque les autres. (…) Tout compte fait, une étrange créature, et cette image ne s’écarte pas du mythe traditionnel de la féminité. Les rôles que les scénaristes lui ont écrits ont aussi leur côté conventionnel. Elle se présente comme une force de la nature, dangereuse tant qu’elle demeure indomptée, mais il appartient à l’homme de la domestiquer. Elle est douce, elle a bon cœur. Dans tous ses films, elle aime les animaux. Si jamais elle fait souffrir quelqu’un, ce n’est jamais volontairement. Sa légèreté et sa mauvaise conduite sont excusables à cause de sa jeunesse et à cause des circonstances.

L’essayiste loue la volonté du Pygmalion de Bardot de vouloir briser l’ancien érotisme cinématographique, fait de corset, de robes longues, de maîtrise de soi versus d’hystérie, d’artifices divers et variés. Roger Vadim a pris à son épouse, devenue son actrice et l’héroïne de ses films, sa jeunesse, sa liberté de ton, ses vêtements sans apprêt, sa nudité sans honte, sa malice. Pensons, par exemple, à une de ses réparties moqueuses dans Et Dieu…créa la femme (1956) :

Je savais pas que l’amour c’était une maladie. En tout cas, vous vous risquez rien, vous vous êtes fait vacciner.

Stupéfaction et horreur de la vieille fille, pieusement catholique, boutonnée jusqu’au menton par le temps chaud et ensoleillé de cette scène. Aigrie jusqu’au dernier degré, elle fait une enquête de moralité sur cette « mauvaise fille » (nous empruntons ce terme à Véronique Blanchard et David Niget, qui l’utilisent de manière ironique dans leur essai éponyme de 2016).

Cependant, Beauvoir montre également les limites de cette nouvelle fabrication. D’après elle, la portée novatrice de Bardot est limité par des attributs traditionnels de la féminité mythique, tels que Beauvoir les définit dans Le Deuxième Sexe : assimilation femme-nature-animaux, sauvagerie naturelle que seul un mâle peut asservir, asservissement avec ravissement à l’homme, infantilisation par dé-responsabilisation de ses actes.

Dans le même temps, Beauvoir analyse l’érotisme de Bardot comme nouveauté et comme rétablissant l’égalité entre les femmes et les hommes6 :

Cependant, de façon paradoxale, elle est intimidante. Elle n’est pas protégée par de riches vêtements ou par le prestige social, mais il y a quelque chose de hautain dans son visage boudeur, dans son corps musclé. “Vous devez comprendre, m’a dit un jour un Français moyen, que lorsqu’un homme trouve qu’une femme est attirante, il veut pouvoir lui pincer le derrière. Un geste obscène réduit une femme àl’état d’objet dont un homme peut faire ce qu’il veut sans se soucier de ce qui se passe dans son esprit, dans son cœur et dans son corps. (…)

Elle dérange d’autant plus qu’elle décourage les familiarités et ne se prête pas aux sublimations. (…) Ils sont forcés d’admettre lagrossièreté de leur désir, dont l’objet est très précis : ce corps, ces cuisses, ces fesses, ces seins. La plupart des gens n’ont pas le courge de limiter la sexualité à ce qu’elle est et d’en admettre le pouvoir. Ceux qui mettent leur hypocrisie au défi sont accusés de cynisme.

Point de fausse poésie ni de possibilité de harcèlement divers et varié avec B.B./Brigitte Bardot. D’où la haine des hommes envers elle, personne et personnage. En 1959, en France, la culture du viol est bien ancrée. Pour mémoire, rappelons cet extrait du roman de Claude Anet, Ariane, jeune fille russe (1920), qui se passe dans une Russie pré-soviétique d’opérette, qui a tout à voir avec la France des années post-guerre7 :

La civilisation a appris aux femmes à n’opposer, en telles circonstances, quun simulacre de résistance à l’attaque de lhomme, juste assez pour quil puisse faire le geste de lantique conquête. Cest une comédie charmante dont les scènes sont dès longtemps réglées.

Ah, la mignonnerie des agressions sexuelles… que c’est gracieux, plaisant, émoustillant… pour l’agresseur. Et comme Anet décrit bien, aussi, l’hypocrisie des violeurs lettrés, qui ont étudié en cours de latin l’épisode légendaire de l’enlèvement des Sabines par les envahisseurs romains, et qui se cachent derrière la mythologie patriarcale pour assouvir leur violence.

L’écrivain, lui, justifie les agressions sexuelles par le consentement éducatif des femmes, ce qui constitue malgré tout un progrès par rapport à tant de textes et d’œuvres autres, où ce sont les gènes féminins qui poussent les femmes à faire semblant de résister à une agression sexuelle qu’elles appellent de tous leurs vœux et de toute leur conduite. Le tout dans l’optique des hommes, bien entendu, qui parlent, dessinent, sculptent, filment… à leur place.

Beauvoir redonne la parole et leur corps aux femmes, dont Bardot. L’essayiste analyse la vérité du viol et du harcèlement. Ils n’ont rien de glorieux ni de charmant, c’est une chasse impitoyable qui transforme le sujet, la femme, en objet à briser.

D’où, aussi, la stupéfaction, suivie de la hargne et de la haine, des spectateurs envers Bardot. Son corps n’est, finalement, pas préhensile. Il est à elle, pas à eux. Et c’est elle qui choisit son partenaire. Et qui, parfois, choisit de montrer ou non son corps.

Avec sa malice habituelle et la complicité de la scénariste, Nina Companeez, et du réalisateur, Michel Deville, dans L’Ours et la Poupée (1967), Brigitte Bardot sort toute habillée d’un bain moussant dans la maison normande où son personnage s’est rendu, tout en clamant :

Bisque bisque rage, ils verront rien !

Pied-de-nez moqueur de l’actrice aux spectateurs qui attendent, le « cerveau » en ébullition, une autre scène de nudité de B.B. – il y en a une au début du film, quand Félicia (Bardot) prend un bain dans son appartement parisien.

C’est également dans ce film que Bardot fait un discours militant – et, ne lui en déplaise ainsi qu’à Companeez8, un discours militant féministe – sur les inégalités linguistiques, qui cantonnent les femmes dans des rôles de sexualité dévalorisée et dévoreuse, alors que les hommes, eux, sont valorisés, grâce au langage, dans des rôles dominateurs et puissants.

Bardot/Félicia enchaîne par une démonstration physique. Elle renverse les rôles féminin-masculin, en faisant semblant d’être un homme qui agresse, pardon Claude Anet et consort, qui conquiert, une femme. Son partenaire Jean-Pierre Cassel (Gaspard) lui donne la réplique, jouant une femme, effarouchée par cet homme qui l’agresse, pardon, qui la courtise. La démonstration, courte, drôle, est éloquente : non, il n’y a rien de plaisant à être agressée.

Beauvoir termine son article par un appel à Bardot9 :

Un regard sincère, même s’il n’embrase qu’un champ limité, est un feu qui peut prendre et réduire en cendres les pauvres déguisements qui camouflent la réalité. (…) J’espère quelle ne se résignera pas à l’insignifiance pour gagner en popularité. J’espère quelle mûrira, mais quelle ne changera pas.

L’essayiste dessine une belle métaphore visuelle, que n’aurait pas renié ses pairs surréalistes, écrivain·es, peintres et cinéastes. Beauvoir exprime ainsi le pouvoir d’une personne qui s’emploie à faire éclater l’hypocrisie et les tabous. Appliquée à Brigitte Bardot et aux personnages qu’elle interprète, cette métaphore décrit la sincérité que Beauvoir décèle chez l’actrice. D’où le souhait final de Beauvoir, de voir Bardot interpréter des personnages plus consistants, mais toujours sans hypocrisie.

Notons que Beauvoir cite le nom de Brigitte Bardot à une seule autre occasion, dans son troisième volume de mémoires, La Force des choses (1963), à l’occasion de sorties amoureuses au restaurant, en pleine Guerre d’Algérie10 :

On mavait traitée, parmi quelques autres, danti-française : je le devins. Je ne tolérais plus mes concitoyens. Quand je dînais au restaurant avec Lanzmann ou Sartre, nous nous terrions dans un coin ; même ainsi, le bruit des voix nous atteignait ; entre des considérations, malveillantes, sur Margaret, Coccinelle, Brigitte Bardot, Sagan, Grâce de Monaco, une phrase, soudain, nous donnait envie de déguerpir.

Beauvoir décrit la veulerie française, mélange ici de bruit, de racisme et misogynie. Le reste du paragraphe est consacré aux spectacles de pieds-noirs qu’elle doit subir, tant sur la rive gauche (cabaret des Trois Baudets, avant des chansons de son ami Boris Vian) que sur la rive droite (cabaret L’Olympia, avant le tour de chant de Juliette Gréco). Le racisme est autant sur scène que dans la salle, puisque tous les publics rient de bon cœur aux saillies anti-algériennes des humoristes. Comme sur le plan politique, la métropole écoute volontiers les coloniaux.

La longue liste de célébrités, citées par les Français, sont toutes des femmes : la princesse anglaise Margaret, alors célèbre pour ses amours plus ou moins heureuses, l’artiste transgenre Coccinelle, l’actrice Brigitte Bardot, l’écrivaine Françoise Sagan (déjà citée dans l’article de Beauvoir sur Bardot), la princesse monégasque Grace, ex-actrice hollywoodienne, sous son nom de naissance Grace Kelly. Toutes sont traquées par les journalistes, qui étalent leur vie privée, sous couvert d’informer librement les lecteurs et les lectrices, du moins celles et ceux qui se repaissent de ce genre de broutilles. La misogynie des citoyens est relayée par celle des journalistes, et vice-versa. Les journalistes focalisent leur objectif et leur papier sur les célébrités féminines, alimentant la rancœur des Français·es contre celles qui osent avoir une vie non convenue et/ou plus brillante que la leur.

Nous ajouterons à ces femmes célèbres le personnage d’Anna Scott (Julia Roberts) dans la comédie romantique Coup de foudre à Notting Hill (Roger Michell, Notting Hill, 1999). Elle aussi (elles aussi…) est victime de propos sexisto-vulgaires par un groupe de dîneurs, alors qu’elle mange tranquillement au restaurant avec son petit ami William Thacker (Hugh Grant). Ils s’étalent, à très haute voix, sur sa supposée vie privée débridée, commentaires graveleux à l’appui. Les temps ne changent pas, la misogynie est éternelle et internationale.

Peut-être serait-il enfin temps de changer notre regard sur les femmes célèbres et de dénoncer sans relâche la misogynie dont elles ont été et sont victimes ?

☀︎

Citations de Simone de Beauvoir, « Brigitte Bardot and the Lolita Syndrome », London, The New English Library, 196011:

‘That’s not hard,said the women. ‘I could do just as well. She’s not even pretty. She has the face of a housemaid The men couldn’t keep from devouring her with their eyes, but they too snickered. Only two or three of us, among thirty or so spectators, thought her charming. Then she did an excellent classical dance number. ‘She can dance’, the others admitted grudgingly. Once again I could observe that Brigitte Bardot was disliked in her own country. (…) half of these articles and gossip items seethe with spite. (…) every day indignant mothers write to newspaper editors and religious and civil authorities to protest against her existence.

Her admirers and detractors are concerned with the imaginary creature they see on the screen through a tremendous cloud of ballyhoo. In so far as she is exposed to the public gaze, her legend has been fed by her private life no less than by her film roles. This legend conforms to a very old myth that Vadim tried to rejuvenate. He invented a resolutely modern version of ‘the eternal female’ and thereby launched a new type of eroticism. It is this novelty that entices some people and shocks others. (…) A strange little creature, all in all; and this image does not depart from the traditional myth of femininity. The roles that her script-writers have offered her also have a conventional side. She appears as a force of nature, dangerous so long as she remains untamed, but it is up to the male to domesticate her. She is kind, she is good-hearted. In all her films she loves animals. If she ever makes anyone suffer, it is never deliberately. Her flightiness and slips of behaviour are excusable because she is so young and because of circumstances.

And yet, paradoxically, she is intimidating. She is not defended by rich apparel or social prestige, but there is something stubborn in her sulky face, in her sturdy body. You realize, an average Frenchman once said to me, ‘that when a man finds a woman attractive, he wants to be able to pinch her behind.’ A ribald gesture reduces a woman to a thing that a man can do with as he pleases without worrying about what goes on in her mind and heart and body. (…) Their men prefer the servility of these adults to the haughty shamelessness of BB. She disturbs them all the more in that, though discouraging their jollity, she nevertheless does not lend herself to idealistic sublimation. (…) They are obliged to recognize the crudity of their desire, the object of which is very precise -that body, those thighs, that bottom, those breasts. Most people are not bold enough to limit sexuality to itself and to recognize its power. Anyone who challenges their hypocrisy is accused of being cynical.

A sincere gaze, however limited its range, is a fire that may spread and reduce to ashes all the shoddy disguises that camouflage reality.(…) I hope that she will not resign herself to insignificance in order to gain popularity. I hope she will mature, but not change.

☀︎

Bibliographie

L’article de Simone de Beauvoir peut être consulté en version originale ici : https://classic.esquire.com/article/1959/8/1/brigitte-bardot-and-the-lolita-syndrome

Nos articles consacrés à Brigitte Bardot et à certains de ses films :

Tiphaine Martin, « De la laisse féminine : Colette, A. Christie, P. Gaspard-Huit, C. Klapisch », Voyages autour de mon cerveau, juin 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/16392

Tiphaine Martin, « Doux exil espagnol : La Femme et le Pantin, 1959 », Voyages autour de mon cerveau, novembre 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/13511

Tiphaine Martin, « Déjouer les mythes ? », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/12856

Tiphaine Martin, « Mon épouse favorite et L’Ours et la Poupée : danger pour les exploratrices », Voyages autour de mon cerveau, avril 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/9464

Tiphaine Martin, « Pas de mariage pour les directrices de mode », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2022. URL : https://vadmc.hypotheses.org/6539

Tiphaine Martin, « Y a-t-il des héritières Beauvoir ? Pour une arborescence féministe », Voyages autour de mon cerveau,avril 2021. URL : https://vadmc.hypotheses.org/1471

Tiphaine Martin, « Exposition Simone de Beauvoir, médiathèque Olympe de Gouges – Joigny », Voyages autour de mon cerveau, mai 2020. URL : https://vadmc.hypotheses.org/213

☀︎

1 Esquire, August 1, 1959, s.p., « translated by Bernard Fretchman », repris en volume en 1960, aux éditions The New English Library.

2 Paris, Gallimard, 1979, p. 363-376.

3 Simone de Beauvoir, « Brigitte Bardot et le syndrome de Lolita », in Claude Francis et Fernande Gontier, Les Écrits de Simone de Beauvoir, Paris, Gallimard, 1979, p. 363, 364.

4 Brigitte Bardot, Initiales B.B., Paris, Grasset, 1996, p. 220. Cf. aussi Idem, p. 299.

5 Simone de Beauvoir, « Brigitte Bardot et le syndrome de Lolita », op. cit., p. 364, 366.

6 Simone de Beauvoir, « Brigitte Bardot et le syndrome de Lolita », op. cit., p. 370-371.

7 Claude Anet, Ariane, jeune fille russe, Paris, Grasset, 1933, p. 91. Voir notre article : Tiphaine Martin, « Intellectuelle ou amoureuse ? Ariane, jeune fille russe de Claude Anet », Séminaire Littéraire des Armes de la Critique (S.L.A.C.) – 2014-2015, Département de Philosophie et de Sciences Sociales de l’Ecole Normale Supérieure. URL : https://f.hypotheses.org/wp-content/blogs.dir/851/files/2014/10/Intellectuelle-ou-amoureuse.pdf

8 Toutes deux refusant de se définir comme militantes féministes.

9 Simone de Beauvoir, « Brigitte Bardot et le syndrome de Lolita », op. cit., p. 375-376.

10 Simone de Beauvoir, La Force des choses. II, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 124-125.

11 Références : p. 5, 6 ; 8, 20 . 32, 34 ; 58-60.

☀︎

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Brigitte Bardot par Simone de Beauvoir : la mal aimée », Voyages autour de mon cerveau, mai 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/30169