Archives de catégorie : Bande-dessinée et al.

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Ovidés rebelles : Le Génie des Alpages, Shaun le mouton VADMC

Ovidés rebelles : Le Génie des Alpages, Shaun le mouton

Ou comment ne surtout pas se comporter comme un mouton. « Bé » et re-« Bé ». Mais un « Bé » revendicatif de sa liberté, liberté de penser, d’agir. La pensée reste individuelle, mais l’action est commune, tant chez les brebis suisses, dans la série de bande dessinée Le Génie des Alpages (F’Murr, 1973-2007), que dans les films d’animation ayant pour héros Shaun le mouton anglais (Nick Park, 2015, 2019). Shaun est déjà apparu dans Rasé de près (Nick Park, A Close Shave, 1995). Il a ensuite eu sa propre série (Nick Park, 2007-2020).

On rit beaucoup, en lisant et en regardant les bandes dessinées et les films d’animation. Peu à peu, derrière le rire, apparaissent d’autres questions : l’exil et l’accueil de l’étranger, les rapports entre les femmes et les hommes, le tourisme, la mode, l’opposition entre ville et campagne ou encore les violences infligées aux animaux. L’absurde devient alors un remarquable outil critique. Et, dans les deux cas, on remarque la manière dont une société traite celles et ceux qui n’entrent pas dans la norme.

Un détail relie même les deux univers : Shaun et une des brebis du Génie des Alpages aiment arborer un os entre leurs mâchoires comme un chien de berger, tant dans Rasé de près que dans le tome un du Génie des Alpages et sur la quatrième de couverture du tome quatre. Une simple image suffit à faire exploser un cliché animal pour en convoquer un autre. Ou comment on passe d’un cliché animal à un autre, dans un grand éclat de rire – du créateur et du public.

Remarquons que les brebis de F’Murrr parlent énormément. Elles philosophent, contestent, pinaillent, inventent des raisonnements improbables. Shaun, lui, ne s’exprime pas en langage humain. Mais son bêlement est un idiome à lui tout seul, compréhensible par les spectateurs et spectatrices. Chez les brebis alpines, le langage déborde. Chez Shaun, le langage se condense. Ce sont deux façons opposées d’arriver au même résultat : faire des brebis, du mouton et des autres personnages animaliers, de véritables personnages. Les brebis de F’Murrr parlent comme des philosophes absurdes ; Shaun pense comme un ingénieur burlesque. Les premières déconstruisent le monde par la parole, le second le reconstruit par l’action.

Inversement, le berger est dépassé, tant chez F’Murr que chez Park. Côté Suisse, le premier berger essaie désespérément de comprendre ce qui lui arrive. Côté Angleterre, le fermier ne comprend presque jamais ce qui se passe autour de lui, et son chien Bitzer passe son temps à limiter les dégâts. Finalement, le pouvoir humain est toujours un peu ridicule. Les humains croient gouverner ; les moutons, eux, imposent souvent leur propre logique, aussi déroutante soit-elle. Personne n’est réellement en danger, mais tout le monde perd un peu ses repères, d’où le rire qui prend le public dans ces festivals de l’absurde et du décalage humoristique. Ce qui n’empêche pas la gravité ni les violences.

Dans tous les cas, tant Shaun que la plupart des brebis vont vers les autres. Par exemple, Shaun va vers la petite lapine intergalactique dans Shaun le mouton, le film : La ferme contre-attaque (Nick Park, A Shaun the Sheep Movie: Farmageddon, 2019). Les brebis, pas très nettes dans d’autres domaines (hurlant à mort quand une goutte de pluie touche leur laine, par exemple), consolent Katarsis le sphinx égyptien, quand il a le mal du pays (tome un). Shaun, les autres moutons, les cochons de la ferme, le chien de troupeau et le fermier ; les brebis déjantées, le bélier, le chien de berger, le(s) berger(s), le lion hippie, Katarsis le sphinx : tous et toutes forment des communautés un peu improbables où l’on apprend à vivre ensemble malgré ses différences – et celles des autres.

C’est pourquoi, finalement, la campagne anglaise de Park, les Alpes de F’Murrr et celles de Johanna Spyri ne sont peut-être pas si éloignées. De l’autre côté de la montagne, Heidi accueille volontiers celles et ceux qui arrivent, qu’ils soient enfants, voyageurs, moutons anglais, brebis philosophiques ou sphinx nostalgiques.

Chez F’Murrr comme chez Nick Park, la communauté idéale n’est jamais celle où tout le monde se ressemble, mais celle où chacun·e peut demeurer profondément différent·e sans cesser d’être accueilli·e.

Finalement, qui sont les véritables moutons ?

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Ovidés rebelles : Le Génie des Alpages, Shaun le mouton », Voyages autour de mon cerveau, 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/31299

Amour, amour (2) : Jean Ferrat, “Je vous aime” VADMC

 Amour, amour (2) : Jean Ferrat, “Je vous aime” 

Qui a dit que l’érotisme ne pouvait pas se mêler aux sentiments ? Le chanteur Jean Ferrat nous en donne un exemple, dans sa chanson « Je vous aime » (Aimer à perdre la raison, 1971), sous forme d’un court récit érotico-sentimental, tout en consentement mutuel.

Ferrat narre la montée du désir masculin, symbolisé par l’ascension de l’escalier. Le personnage féminin est d’abord vu de dos, puis de face. Le regard du chanteur-compositeur-interprète s’attarde sur certaines parties du corps féminin, via les vêtements, par couches : châle, robe. Arrivés en haut des marches, dans l’appartement, elle et lui ne réfrènent plus leur désir :

Pour la lampe déjà éteinte et la première de vos plaintes

La porte à peine refermée

Pour vos dessous qui s’éparpillent comme des grappes de jonquilles

Aux quatre coins du lit semés

Pour vos yeux de vague mourante et ce désir qui s’impatiente

Aux pointes de vos seins levés

Notons que c’est toujours elle qui est l’objet du regard. Le narrateur décrit avec gourmandise les différentes étapes qui conduisent à l’amour : obscurité, vêtements jetés de ci de là, concrétisation. L’auteur personnifie les habits, les dotant d’une vie propre, tout en les comparant à un bouquet de fleurs symboles de renaissance. Puis, le narrateur jouit, visuellement, de sa proie consentante. Il s’agit bien du désir qui respecte celui de l’autre, d’où les paroles sans suite de la femme. L’envie est réciproque. Ensuite, le narrateur décrit le corps aimé : seins, sexe, hanches ondulant. Les effets de l’excitation sexuelle sont visibles chez le personnage féminin, et, par conséquent, ô combien flatteurs pour le personnage masculin. Le refrain faisant appel aux sentiments, « je vous aime », c’est une scène d’amour qui est ici dépeinte.

Un beau blason amoureux.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Amour, amour (2) : Jean Ferrat, “Je vous aime” », Voyages autour de mon cerveau, mai 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/24748

Vive Françoise d’Eaubonne ! – Interview d’OLT

Un grand merci au dessinateur et scénariste de bande dessinée OLT d’avoir répondu à nos questions et de nous avoir autorisé à utiliser sa planche sur Françoise d’Eaubonne en couverture de cette entrevue, disponible ici : https://www.partage-noir.fr/bd-francoise-d-eaubonne-pas-un-jour-sans-une-ligne

Voyages autour de mon cerveau – Comment êtes-vous venus à la bande dessinée ?

OLT – Tout naturellement par la lecture de Vaillant, puis de Pif-Gadget avec la découverte de dessinateurs tels que Raymond Poïvet, André Chéret et surtout d’Hugo Pratt. Dans les années 70, avec l’apparition de revues différentes telles que Charlie mensuel, l’Echo des savanes et toute la presse alternative qui suivit, les thèmes politiques sont entrés dans la BD francophone et même, en 1982, – surtout grâce à la création de V pour Vendetta par Alan Moore – dans les comics. Mais ce qui m’a réellement donné envie de réaliser des planches de BD historico/politiques c’est la parution en 1980 des Orgasmes de l’histoire d’Yves Frémion, François Volny et Guillaumes Keynia. Le survol des luttes et les espérances libertaires des peuples et des individus sur près 3 000 ans que j’ai trouvé dans cet ouvrage, c’était exactement ce qui m’intéressait.

VADMC – Qu’est-ce qui vous intéresse dans le parcours de Françoise d’Eaubonne ?

OLT – J’ai découvert, ou plutôt redécouvert, Françoise d’Eaubonne en cherchant une féministe écologiste libertaire pour illustrer un dossier de la revue Casse-Rôles. C’est en collectant la documentation et l’iconographie, lors de préparation de la planche, que j’ai constaté à quel point elle avait initié ou participé aux luttes libertaires, féministes et écologiste. Ces articles dans La Gueule Ouverte témoignent d’un radicalisme joyeusement assumé face aux dangers du nucléaire. Son implication dans le combat pour la liberté d’expression mené par les radios libres, son travail de recherche historique pour l’écriture de Louise Michel, la Canaque (1873-1880), les engagements qui jalonnent le parcours de Françoise d’Eaubonne étaient et restent d’actualité ; et ce quoi que l’on puisse penser de la personnalité de celle-ci.

VADMC – Quels sont vos projets ?

OLT – Je vais continuer à proposer des planches sur les militantes libertaires connues ou restées dans l’ombre à la revue féministe Casse-Rôles. Je collabore également à d’autres publications libertaires telles que Le Monde libertaire et Chroniques Noir et Rouge. De 1951 au début de 1980, paraissaient dans le journal Spirou « Les Belles Histoires de l’oncle Paul », j’ai parfois l’impression de faire la même chose dans le cadre du mouvement libertaire.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, OLT, « Vive Françoise d’Eaubonne ! – Interview d’OLT » , Voyages autour de mon cerveau, mai 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/16188

Présences de la bande dessinée dans les films VADMC

Présences de la bande dessinée dans les films

La bande dessinée, ses auteurs, ses autrices, ses illustrateurs et ses illustratrices ont dû longuement bataillé pour gagner le droit à être reconnus comme des artistes du Neuvième Art. La représentation de la bande dessinée dans les fictions est une des preuves de cette condescendance. Si Françoise Sagan base une scène de sexe hétérosexuel sur le rire commun d’une lecture partagée de La Famille Fenouillard de Christophe dans Un certain sourire (1956), certains réalisateurs de cinéma et leurs scénaristes s’en moquent, prenant les lecteurs et les lectrices de bande dessinée pour des gens peu cultivés.

C’est le cas d’Ernst Lubitsch et de Samson Raphaelson dans l’adaptation de la pièce de Leslie Bush-Fekete Le Ciel peut attendre (Heaven Can Wait, 1943) ; de Jean Girault et de Jacques Wilfrid dans l’adaptation de leur pièce Pouic-Pouic (1963) ; et de Roger Vadim et Claude Choublier dans l’adaptation de la pièce de Sagan Château en Suède (1963). Ces trois films se déroulent au sein de la grande bourgeoisie, nord-américaine chez Lubitsch, française chez Girault, voire de l’aristocratie, suédoise, chez Vadim.

La lecture de bande dessinée y est montrée comme le fait d’un couple de parvenus (Lubitsch), d’une grande bourgeoise folle de son poulet Pouic-Pouic (Girault), d’un frère et d’une sœur qui s’ennuient (Vadim). Sauf chez Vadim, aucun de ses personnages n’est montré en train de lire autre chose, indiquant par là leur manque de culture et d’intelligence. Toutes ses scènes se situent à la campagne, lieu dépréciatif dans l’échelle des valeurs du « bon goût », espace aussi du repos, quand on se situe du point de vue des urbain·es.

Pour ces trois cinéastes, l’espace de lecture de la bande dessinée n’est pas un pré, sous un chêne verdoyant, ou sur un banc dans une roseraie, mais à la table de la salle à manger, soit pendant le petit-déjeuner dominical (Lubitsch), soit après (Vadim), soit après le déjeuner (Girault). Et dans le salon après le dîner, chez Lubitsch que chez Vadim. Ce sont des moments de détente, ou qui devraient l’être. 

En effet, le couple du Kansas du Ciel peut attendre, les Strabel (Marjorie Main et Eugene Pallette), dont le nom résonne harmonieusement avec le nom de leur vache-totem, Mabel, se disputent, d’un bout à l’autre d’une immense table en bois ciré, le journal comique où se trouve la bande dessinée, The Katzenjammer Kids. Madame pousse le sadisme jusqu’à révéler à haute voix à Jasper (Clarence Muse), leur domestique noir, le moyen par lequel le héros s’est sorti de la situation délicate où il se trouvait dans le numéro précédent. Monsieur fulmine, car il voulait connaître par lui-même la suite de l’histoire. Nous retrouvons ledit journal sur son ventre proéminent dans la séquence post-dîner, signe que son épouse le lui a cédé. 

Dans Pouic-Pouic, Cynthia Monestier (Jacqueline Maillan) commente la bande du jour du Professeur Nimbus, dont les aventures ont été dessinées par André Daix, puis, à partir de la Libération, par J. Darthel, « pseudonyme collectif » de plusieurs dessinateurs (Antoine Sausverd, Dans l’ombre du professeur Nimbus, Paris, PLG, 2023, p. 135). Pendant ce temps, son époux Léonard (Louis de Funès) grogne, se plaint et tire des plans sur la comète, comme à son habitude. 

Sous le comique de ces scènes dans les deux films pointe la mésentente conjugale et les rapports de pouvoir, les épouses tentant de renverser leur position subordonnée et, pour Cynthia, d’éviter une énième scène conjugale. 

Dans Château en Suède, Sébastien (Jean-Claude Brialy) lit nonchalamment le journal Spirou, avant que sa sœur,  plus ou moins incestueuse, Éléonore (Monica Vitti) ne le ramasse et ne s’y plonge. Cette référence bédéesque souligne leur complicité et leur côté infantile, mais d’enfants cruels, gâtés, sans bornes morales, se réjouissant des assassinats successifs des amants d’Éléonore par son mari Hugo (Curd Jürgens), pourtant lui-même bigame.

Nous pouvons mesurer à travers ces trois exemples l’évolution de la vision de la bande dessinée, désormais considérée et étudiée, ainsi que la dynamique des rapports entre septième et neuvième arts.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Présences de la bande dessinée dans les films », Voyages autour de mon cerveau, mai 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/15956

Pourquoi les chats parlent-ils aux humains ? VADMC

 Pourquoi les chats parlent-ils aux humains ?

Les liens entre animaux non humains et animaux humains datent d’une époque lointaine, mais leur communication est souvent compliquée, faute de langue commune. Alors, faute de mieux, certains félins se résignent à adopter le langage humain. Mais pour quelles raisons et dans quelles circonstances ? 

Que ce soit dans la bande dessinée Le Chat du rabbin (Joann Sfar, 2002 – en cours), dans les romans jeunesse Le Chat qui parlait malgré lui (Claude Roy, 1982), Le Rêveur (The Daydreamer, Ian McEwan, 1994) et dans le roman Le Chat qui voulait sauver les livres (Hon O Mamoroutosuru Neko No Hanashi, Sôsuke Natsukawa, 2017), les quadrupèdes sont aux côtés des bipèdes dans leurs tourments, quelle que soit l’époque où se déroule l’intrigue et quel que soit le pays où ils se trouvent. Les quatre chats sont mâles et ils sont auprès d’hommes et de garçons. 

En effet, même si le Chat du rabbin Sfar, vivant à Alger dans les années 1920, voudrait rester avec sa jeune maîtresse Zlabya, sa faculté de langage, acquise en ayant croqué le perroquet de la maisonnée, lui interdit désormais toute intimité avec celle-ci. En effet, le rabbin préfère avoir son chat sous la main plutôt qu’occupé à lire des romans avec sa fille. Le chat décide alors de devenir un humain de confession juive comme un autre, afin de pouvoir rejoindre sa maîtresse. Ce qui l’entraîne dans de folles équipées antiracistes et œcuméniques, sur le continent africain et européen, plutôt sans Zlabya, qui finit par trouver un amour humain, remettant le Chat à sa place de félin, parlant humain ou non. Le langage humain n’apporte pas le bonheur espéré, mais permet de discuter sans fin et de découvrir d’autres espaces.

Gaspard, le fameux « Chat qui parlait malgré lui », de haute lignée écossaise, n’est pas heureux de sa nouvelle faculté, comme l’indique le titre, suite au mâchouillage intempestif d’une herbe étrange, dans un pays et une époque qui ne sont pas mentionnées, mais qui sont au moins francophones et de la fin du vingtième siècle, vu la technologie utilisée. Il était parfaitement tranquille sans. Outre la crainte d’être découvert par les parents de Thomas, son jeune maître (ou doit-on dire « esclave » ?), il ne peut s’empêcher, dans un premier temps, de dire, depuis le dessous de la table, leurs quatre vérités aux invité·es des parents de Thomas, ce qui provoque des incidents de voisinage et amicaux. Jusqu’à ce que Gaspard aide à arrêter deux malfaiteurs, via le père de Thomas. Et que celui-ci découvre la vérité, pour le plus grand bonheur de la famille. Le secret continue à être bien gardé, et Gaspard peut convoler avec Mina-la-Minnie, qui apprend également le langage humain. Gaspard joue un rôle de Pygmalion traditionnel, dans ce roman à l’humour léger.

Guillaume, le chat de Peter l’adolescent britannique qui est un « rêveur », ne parle pas directement, mais émet des phrases compréhensibles à l’oreille de Peter, une fois qu’ils ont à nouveau échangé leurs identités. Car c’est tout l’enjeu du chapitre « le chat » que de confronter Peter à l’existence quotidienne d’un chat, puis, à la fin du chapitre, au décès de Guillaume, âgé de dix-sept ans. Au-delà de l’anecdote amusante et ô combien virile de l’échange corporel entre un adolescent qui aimerait rester à la maison au chaud plutôt que d’aller à l’école, et un chat qui a envie de goûter à la vie de son maître, chacun réglant les problème de l’autre, il y a la fin de la vie du Guillaume. C’est-à-dire que l’écrivain met en scène le décès d’un animal de compagnie aimé et choyé au sein d’une famille lambda. C’est au moment du retour à l’enveloppe charnelle de chacun, puis lors de l’enterrement de Guillaume, que Peter entend celui-ci le remercier, en langage humain.

Le chat japonais qui, de nos jours, dit s’appeler Le Tigre, a lui aussi une mission claire et précise, bien moins funèbre que celle de Guillaume, moins amusante que celle de Gaspard, pas amoureuse comme celle du Chat du rabbin : celle de sauver les livres de leur effacement dans le monde humain. Le Tigre demande au jeune Rintarô, adolescent qui vient de perdre son grand-père libraire, qui l’a élevé, de l’aider dans sa tâche. Ensemble, ils affrontent, dans le labyrinthe d’un univers parallèle qui prend source au fond de la librairie familiale, « celui qui enfermait les livres », « celui qui découpait les livres », « celui qui liquidait les livres » et « celle qui ne ressentait rien ». Non seulement Rintarô sort de sa dépression, mais il prend confiance en lui et apprend que les livres sont des médiateurs vers les autres, et non un moyen de s’enfermer profondément en soi. Et, haricot rouge sur le mochi, il se rend compte de l’amour que lui porte une de ses camarades de classe, Yuzuki. Et il se laisse convaincre de retourner au lycée et de ne pas abandonner sa scolarité, mais de rester parmi ses pairs. Le Tigre peut alors partir définitivement.

Dans tous ces ouvrages, les félins sont anthropomorphisés afin de révéler les travers humains et d’aider les plus jeunes à devenir meilleurs et à cheminer vers l’âge adulte. Seul le Chat du rabbin interagit plus avec les adultes qu’avec les jeunes, mais il conserve alors la même attitude de questionnement sans fin de l’existence.

Les chats cités ont tout de même droit à une existence propre. Alors, à nous humain·es d’apprendre à parler félin afin d’aider les chat·tes ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Pourquoi les chats parlent-ils aux humains ? », Voyages autour de mon cerveau, mars 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/15571