Archives de catégorie : En chantant

Chanson pop, chanson d’auteurs et d’autrices, variétés.

Pas fraternel 5 Les Bernstein VADMC.001

Pas fraternel (5) : Les Bernstein

Ils sont américains. Ils sont compositeurs. Ils s’appellent Bernstein. Ils sont nés à quatre ans d’intervalle. L’un a composé West Side Story (1957), l’autre la musique des Sept Mercenaires (John Sturges, The Magnificent Seven, 1960). Leonard Bernstein (1918-1990) et Elmer Bernstein (1922-2004) avaient donc tout pour être frères. Sauf qu’ils ne l’étaient pas. Aucun lien de parenté entre eux. Voilà qui méritait bien un nouvel épisode de « Pas fraternel ».

D’autant que tous deux ont travaillé pour le cinéma et le spectacle, même si leurs carrières ont emprunté des chemins fort différents. Leonard Bernstein est avant tout chef d’orchestre, pianiste et compositeur de musique symphonique et de théâtre musical. Broadway lui doit notamment On The Town (1944), porté cinq ans plus tard à l’écran par Stanley Donen et Gene Kelly sous le titre français Un Jour à New York (1949), avec Gene Kelly et Frank Sinatra — et un dinosaure dont nous avons déjà déploré le triste sort sur VADMC. Puis viennent Wonderful Town (1953), Candide (1956) et, bien entendu, West Side Story, créé en 1957 avec Stephen Sondheim aux paroles et Arthur Laurents au livret. Hollywood s’en empare en 1961, sous la direction de Robert Wise et Jerome Robbins.

Leonard Bernstein n’est d’ailleurs pas un inconnu dans ces pages. Nous avons déjà croisé sa musique au détour du dinosaure malmené d’Un Jour à New York, puis des Jets de West Side Story, chantant leur peu de considération pour l’« officier Krupke » et, plus largement, pour les différentes autorités chargées de les remettre dans le droit chemin. West Side Story est revenu ensuite par d’autres chemins : à propos des escaliers de secours de Tous en scène (Vincente Minnelli, The Band Wagon, 1953), des violences masculines et de la jalousie dans Hélène de Troie (Robert Wise, Helen of Troy, 1956), ou encore des bandes de jeunes dans West Side Story, Grease (Randal Kleiser, 1978) et Dirty Dancing (Emile Ardolino, 1987). À force, Leonard Bernstein avait fini par avoir ses habitudes sur Voyages autour de mon cerveau.

Elmer Bernstein, lui, n’avait encore rien demandé.

Et c’est justement Les Sept Mercenaires qui nous a conduits jusqu’à lui. Quelques trompettes héroïques, des chevaux lancés au galop, et hop : « Leonard Bernstein ! » Eh bien non. Elmer. Il faut dire que la confusion est tentante : deux Bernstein, deux compositeurs américains du vingtième siècle, deux hommes liés, quoique de manière très différente, au cinéma, et deux œuvres immédiatement reconnaissables dès leurs premières mesures.

Elmer Bernstein est en effet l’un des grands compositeurs de musique de films hollywoodiens. Sa filmographie traverse les genres : le drame avec L’Homme au bras d’or (Otto Preminger, The Man with the Golden Arm, 1955), le western avec Les Sept Mercenaires, le drame judiciaire avec Du silence et des ombres (Robert Mulligan, To Kill a Mockingbird, 1962), le film de guerre avec La Grande Évasion (John Sturges, The Great Escape, 1963), avant une carrière qui se poursuit pendant plusieurs décennies.

Et nous voici repartis en voyage. La musique d’Elmer Bernstein accompagne volontiers des personnages qui partent, reviennent ou tentent de s’échapper. Frankie Machine (Frank Sinatra) revient dans son quartier de Chicago au début de L’Homme au bras d’or, après un séjour en prison et une cure de désintoxication, avec l’espoir de changer d’existence. Le film est adapté du roman homonyme de Nelson Algren. Nelson Algren, compagnon américain de… Simone de Beauvoir. Nous étions partis à cheval avec Les Sept Mercenaires ; quelques mesures d’Elmer Bernstein plus tard, nous voici revenus chez Beauvoir. On ne sort décidément jamais tout à fait de chez soi.

Dans Les Sept Mercenaires, justement, le déplacement est au cœur du récit : des hommes sont recrutés pour aller défendre un village mexicain contre les attaques de bandits. Ils franchissent une frontière, arrivent dans un lieu qui n’est pas le leur et doivent décider, au terme de l’aventure, s’ils repartent, restent ou, pour certains, ne repartiront jamais. Le voyage permet ici la rencontre avec un autre monde, tandis que le western transforme le déplacement des cavaliers en spectacle. Le célèbre thème d’Elmer Bernstein semble presque faire surgir à lui seul les chevaux, la poussière et les grands espaces.

Dans La Grande Évasion, le déplacement devient au contraire un objectif vital. Les prisonniers alliés enfermés dans un camp allemand creusent des tunnels pour sortir de l’espace qui leur est imposé, puis se dispersent, prennent la route, le train, la moto, tentent de franchir des frontières. Voyager signifie alors reconquérir sa liberté.

Quant à Du silence et des ombres, il est beaucoup plus sédentaire : Scout (Mary Badham) et Jem (Phillip Alford) parcourent surtout leur petite ville de Maycomb et découvrent, en se déplaçant d’un lieu à l’autre, les frontières sociales et raciales qui la structurent. Pas besoin de parcourir des milliers de kilomètres pour changer de monde. Simone de Beauvoir fait une remarque similaire dans L’Amérique au jour le jour 1947 à propos de Harlem : quelques rues new-yorkaises peuvent suffire pour passer d’un univers social à un autre, tant la ségrégation transforme l’espace urbain en territoire compartimenté. Et nous voici donc revenus une seconde fois à Beauvoir.

Chez Leonard, les groupes occupent volontiers la rue en chantant et en dansant ; chez Elmer, des hommes traversent les grands espaces, reviennent chez eux, cherchent à s’évader, tandis que des enfants découvrent les frontières invisibles de leur propre ville. Dans les deux cas, difficile de rester immobile. Ce qui tombe plutôt bien pour Voyages autour de mon cerveau.

Les deux Bernstein n’en sont pas moins très différents. Chez Leonard, West Side Story fait entrer dans Broadway le jazz, les rythmes latino-américains et les tensions de la ville moderne. Chez Elmer, le thème des Sept Mercenaires est devenu presque indissociable de l’imaginaire du western. Même patronyme, même pays, même siècle, même métier de compositeur : tout semblait conspirer pour fabriquer une fraternité là où la généalogie s’obstinait à ne pas en fournir.

Ce qui nous arrange fort bien.

Après les frères et sœurs qui craignent de l’être dans La Colline aux coquelicots et Ôtez-moi d’un doute, les familles très peu recommandables de La Fleur du mal et du Château des Oliviers, puis le docteur Kennedy, frère incestueux et meurtrier de La Dernière Énigme, voici donc deux hommes que l’on pourrait aisément prendre pour des frères et qui ne le sont pas.

Mais il nous reste un Elmer.

Il n’est ni compositeur, ni chef d’orchestre, ni même humain. C’est un éléphant. Elmer, le pachyderme bariolé créé par l’auteur et illustrateur britannique David McKee, fait son apparition dans la littérature jeunesse en 1968. Il n’a, à notre connaissance, aucun lien de parenté avec Leonard ou Elmer Bernstein. Mais puisque la littérature jeunesse a également droit de cité dans ces pages, il aurait été regrettable de l’abandonner au bord du chemin.

Ainsi s’achève notre enquête généalogique : Leonard Bernstein et Elmer Bernstein ne sont pas frères ; Elmer l’éléphant ne l’est ni de l’un ni de l’autre.

Leonard peut retourner à West Side Story. Elmer peut récupérer son cheval.

Et l’autre Elmer sa trompe.

Pas fraternel, donc. Mais sacrément musical. Et un peu pachydermique.

YIIIIHAAAAA !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Pas fraternel (5) : Les Bernstein », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/33940

Antimilitarisme (2) Les Sunlights VADMC.001

Antimilitarisme (2) : Les Sunlights

Le groupe français Les Sunlights écrit ses propres chansons pacifistes tout en s’inscrivant dans une tradition antimilitariste française, en reprenant « Le Déserteur » de Boris Vian (1954). Ce trio a écrit et composé « Ne joue pas au soldat » (1967), « Pourquoi » (1968), « Plus jamais ça » (2002).

Dans ces trois compositions originales, le groupe franco-sarde dénonce la responsabilité des dirigeants politiques dans le déclenchement des conflits armés qui se succèdent après la Seconde Guerre mondiale. Pacifiste, il souligne la militarisation de la jeunesse et la répétition des hécatombes. Après nos analyses de Maxime Le Forestier et de Jean Ferrat sur les guerres coloniales françaises, place donc aux Sunlights. Il ne s’agit plus seulement de dénoncer une guerre particulière, dont celle du Vietnam, mais la logique guerrière elle-même. Les chansons en deviennent plus universelles.

Le refus de la guerre et le pacifisme sont de toutes les époques, comme le montre les dates des chansons antimilitaristes des Sunlights, avec un point de vue diffracté, qui compose un tout pour la solidarité et l’entente entre les peuples. Après la reprise du « Déserteur » et son refus individuel de participer à la guerre (d’Indochine, et de n’importe quel conflit), « Ne joue pas au soldat » montre un refus parental de fabriquer des soldats. « Pourquoi » est une interrogation sur les causes de la guerre, et « Plus jamais ça » exprime le souhait qu’elle ne recommence jamais.

Ces chansons soulignent également que les hommes, premiers en ligne dans les conflits, ne sont pas tous pour quitter les leurs, ni pour aller tuer d’autres hommes, voire des femmes et des enfants – pensons effectivement à la guerre d’Indochine, à celles en Afrique du Nord, puis à nouveau au Vietnam, puis… jusqu’à l’invasion de l’Afghanistan en 2001, sous couvert de l’attaque terroriste islamiste des Twins Towers, le onze septembre 2001. Et tant d’autres guerres.

Les Sunlights ne posent pas aux guerriers assoiffés de sang et de pouvoir colonial et autre. Au contraire, ces chansons mettent en scène des hommes qui refusent la virilité traditionnelle, tant française qu’italienne, tout en pestant contre l’éducation genrée, dans « Ne joue pas au soldat » : 

Faut-il que les parents

N’aient rien dans les méninges

Les soirs de carnaval

Pour déguiser encore

Leurs enfants en poilus

Comme des petits singes

Si l’imaginaire convoqué ici est celui de la Première Guerre mondiale, par la référence au « poilu », il est tout à fait possible d’universaliser cette dénonciation du militarisme éducatif. Non, l’espace festif n’est pas fait pour la gloriole sanglante ! Et les parents n’ont pas à éduquer leurs fils à devenir des brutes. Cette réflexion rejoint notre témoignage sur la Journée d’appel de préparation à la défense (J.A.P.D.), où nous analysions déjà la manière dont les institutions participent à la diffusion d’un imaginaire militaire.

Prolongeons ce fil antimilitariste en rappelant que la violence masculine ne s’exerce pas uniquement contre des personnes d’une autre nationalité ou de la même nationalité, mais également sur les êtres du quotidien : femme, fille, fils, animaux.

Si les Sunlights savent divertir leur public avec des chansons festives comme « Cassez la baraque » (1971), ils n’abandonnent jamais totalement leur regard critique sur le monde. Leur répertoire rappelle que la chanson populaire peut aussi devenir un outil de réflexion et de résistance.

Va bè… on entonne toutes ces chansons en chœur, en se donnant la main ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Antimilitarisme (2) : Les Sunlights », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32321

« Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste cinématographique, télévisuel, musical, 1984-2002. Partie II. » Voyages autour de mon cerveau-2OK

Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste cinématographique, télévisuel, musical, 1984-2002. Partie II.

Entendre, apprendre, transmettre

Je vais commencer cette seconde partie par un hommage à mon professeur de musique de collège, monsieur Martin – aucun lien de parenté, juste une fine plaisanterie de temps en temps : « Alors, mademoiselle Martin ? – Oui, monsieur Martin ? – Vous nous jouez quoi à la flûte ? – “Les Chariots de feu”, de Vangelis. » Non pas pour m’avoir obligée, comme toute la classe, à chanter seule depuis ma place chaque chanson apprise par cœur en Sixième puis en Cinquième, ni parce que j’ai eu des très bonnes notes en flûte à bec pendant quatre ans, au vu de mes entrainements quotidiens chez mes parents. Mais pour deux choses :

  1. avoir remis à sa place, pédagogiquement, une… hum… une camarade de Troisième, qui voulait qu’on apprenne une chanson des 2B3 (prononcer « tou bi threeeee »), un de ces horribles « boys band » qui ont fleuri (sic) à la fin des années 90, pile pendant mes années collège. Après avoir dû supporter les Pokémon en primaire, je n’étais pas prête pour une autre vague de médiocrité. Or donc, monsieur Martin nous a expliqué que les « boys band » et les « girls band » étaient fabriqués par type physique, afin de plaire à une pléthore de décérébré·es, de fans, pardon. Et que les chansons étaient calibrées pour plaire à la même foultitude. Mine dépitée de la camarade. Joie intense de moi. Qui, mais si mais si, avait fait l’effort d’écouter, sur le walkman d’amies, une chanson de chaque groupe en question. Je précise également que : a) le paysage musical des années 90 était particulièrement horrible, avec toutes ces chanteuses qui criaient au lieu d’articuler, tous ces groupes pré-fabriqués, d’un côté, et de l’autre, des chanteurs marmonnants leur envie de suicide en se regardant le nombril ; b) que lesdits groupes pré-fabriqués ont brisé des amitiés de maternelle, car il n’était pas question, si j’ai bien compris, d’aimer les trois groupes. Comme pendant la Première Guerre mondiale, il fallait être soit du côté de la Triple Entente, soit du côté de la Triple Alliance. La cour de récréation du collège s’est transformée en guerre des tranchées, jusqu’à ce que le mondial de football de 98 mette tout le monde d’accord.
  2. nous avoir appris, à la fin de la Troisième, à regarder une musique de film. Je m’explique : monsieur Martin avait fait un montage, sur une VHS, d’extraits d’Indiana Jones, de Star Wars et de Rambo. Il nous a projeté plusieurs fois ces extraits, sur la télévision roulante du collège, en nous faisant écouter l’arrivée du thème du héros, par exemple, qui précède/accompagne l’action. Ou comment le thème d’amour se mêle et remplace le thème du héros.
  3. oui je sais, ça fait trois choses, et alors ? Dans le picon-citron de Marius, il y a bien quatre tiers. Bon, je reprends : nous avoir/m’avoir fait découvrir, entre autres, le continent irlandais, grâce aux chansons des Cranberries : « Zombie », « Just my imagination », « In the Ghetto » ; et grâce à un des spectacles de River Dance, dont je ne suis toujours pas sortie, plus de trente ans après. Et pour m’avoir fait découvrir que John Lennon était aussi un chanteur tout seul, qui avait composé cet hymne pacifiste qu’est « Imagine ».

Merci, monsieur Martin !

Avant les chansons et les musiques au collège, il y a eu celles en Maternelle (sic et re-sic pour le sexisme de cette appellation) et en Primaire. Dans mes toutes premières années de scolarité, j’ai appris, dont je me souviens : « Hérisson », « Nage, nage », « Bel escalier », « Petit Sapin », « Flocon papillon », d’Anne Sylvestre ; « Par les prés, par les bois », « Toi mon petit âne », de Raymond Fau ; « Petrouchka » et « Une fleur m’a dit », de Mannick ; « Un petit hamster », de Jo Akepsimas. Puis, en Primaire (sic et re-sic pour le côté « primitif » de cette appellation) : en CE1, mon institutrice, Nelly, nous avait fait écouter Piccolo & Saxo. Je m’étais alors drapée dans un sentiment – secret, je l’espère a posteriori -, de supériorité, car je connaissais ce conte musical depuis toute petite, ainsi que deux de ses suites, Passeport pour Piccolo & Saxo (mon favori), Piccolo & Saxo et le cirque Jolibois (bof au niveau de l’histoire, et puis, le cirque qui maltraite les animaux, sans façon !). En CM1, Jean-Paul, décharge de mon instituteur Francis et mari de Nelly, nous avait fait apprendre : « Santiano » et « Le Petit Âne gris » (non, je ne pleure pas), d’Hugues Aufray ; « Fye-Faye » (un crapaud qui « jouait du banjo ») ; « Les filles de Redon ». En CM2, Claudine, décharge de Francis, nous avait fait apprendre « San Francisco », de Maxime Le Forestier. Que de très bons souvenirs.

Ce qui m’amène, naturellement, aux spectacles de l’école. J’ai parlé, dans ma première partie d’article, du spectacle de Moyenne Section, à partir du Magicien des couleurs.

Quand j’étais en primaire, en CP puis au CE2, mon institutrice (la même), Jo, nous avait fait écrire des poèmes en vers libres : 1) rêves d’escaliers et d’échelles ; 2) la violence. Puis, un comédien était venu à l’école pour nous faire travailler ces poèmes et on avait fait un spectacle à la fin de l’année, dans la salle de répétition, en bas de notre école.

En CM1-CM2, Jean-Paul, la décharge de Francis, nous a fait apprendre des poèmes (Prévert et autres) et on a fabriqué un spectacle de poésie, que l’on a fait devant nos parents dans une salle de l’École normale d’Auxerre, non loin de notre école primaire.

En CM2, Francis nous a fait adapter un conte sénégalais, « Bakari » : on a transformé le conte en pièce de théâtre, puis on a peint les décors sur de grands draps blancs, puis nos mères et grands-mères ont cousu nos costumes. Puis, on a répété et on a joué, dans la « salle de théâtre » de l’École normale d’Auxerre. J’incarnais une partie du héros, joué par trois d’entre nous : Justine, une élève de CM1 (classe double), moi, Noëllie, une amie de CM2. Je faisais la partie où Bakari, rejeté par les villageois·es, trop trouillard·es pour combattre le monstre à trois têtes qui terrorisent leur village, part rencontrer trois marabouts, qui vont lui donner un conseil ou une amulette. En échange, Bakari leur donne un lingot d’or. Ces fichus lingots étaient trois ballons de hand-ball, entourés de papier doré, que je portais dans un sac de jute. Certes, j’étais grande et j’avais quelques muscles, mais c’était lourd. Est-ce pour cela que j’ai vibré, très très longtemps après, au Train sifflera trois fois ?

Je tiens d’autant plus à raconter tous ces souvenirs de Primaire que Jo, Nelly et Francis sont aujourd’hui décédés. Ils me manquent.

Les musiques héritées

Passons maintenant à la maison, à la famille. Comme pour la télévision et les films, il y a ma grand-mère maternelle et mes parents. Chez ma grand-mère, il y a une France qui s’étend des années 1930 aux années 1960 :

  • Fernand Raynaud, un 45T et un 33T de sketchs ;
  • Les Compagnons de la chanson, en vinyle ;
  • Jacques Lantier, en vinyle  ;
  • Les Frères Jacques, en vinyle ;
  • la bande originale du Bal, d’Ettore Scola, en vinyle  ;
  • Gilbert Bécaud, en vinyle et en CD, sa Bécaulogie ;
  • La Valse des patineurs, d’Émile Waldteufel, en vinyle tout petit ;
  • Sur un marché persan, de Ketelbey, en vinyle ;
  • le coffret vinyle 33T Pleins feux sur Franck Pourcel.

De ce coffret, je me souviens de : « La chanson de Lara », Sibelius, « Chariot ». J’ai mis des années à trouver son interprète, Petula Clark, mais j’ai réussi, quand j’étais étudiante à Paris, grâce à l’émission de Pierre Lescure et Dominique Besnehard sur les années 60. J’étais très heureuse.

Il y a aussi le duo Stone et Charden, via « Le prix des allumettes », entendu à Fa Si La Chanter. Comme j’avais adoré cette chanson, ma grand-mère, me gâtant comme toujours (oui, et alors ? des jaloux dans la salle ?), m’a offert la K7 audio de tubes de Stone et Charden, que j’ai retrouvé il y a peu en CD, en une bouffé de bonheur. Marcel P., c’est toi là-bas dans le noir ?

Chez mes parents, le paysage change complètement. Il est beaucoup plus marqué par les années 1960-1990 et par une ouverture internationale, en CD et en vinyle :

  • Anne Sylvestre et son répertoire adulte ;
  • Bruce Springsteen, Born in the USA ;
  • Renaud ;
  • Yves Simon ;
  • Maxime Le Forestier ;
  • Françoise Hardy ;
  • Marie Laforêt ;
  • Cat Stevens ;
  • la bande originale du Lauréat, portée par Simon & Garfunkel ;
  • Gene Vincent ;
  • Eddie Cochran ;
  • Jacques Higelin, Tombé du ciel, surtout ;
  • Georges Brassens ;
  • Boby Lapointe ;
  • Vivaldi et son Concerto pour mandoline en ut majeur, RV 425, subi mis à chaque Noël.

Pour ce qui est de Cat Stevens, Gene Vincent et Eddy Cochran, en vinyle, je les ai écoutés et réécoutés à l’adolescence, en faisant des parties de solitaire sur le PC de mon père, ou en faisant du repassage, dans le bureau de mon père donc.

Ma musique à moi-je

Bon, maintenant, ma musique à moi-je, en vinyle, en K7, puis en CD :

  • Anne Sylvestre, côté Fabulettes ;
  • Imbert et Moreau ;
  • Mannick ;
  • Jo Akepsimas ;
  • Pierre Lozère (vu en concert à la bibliothèque musicale d’Auxerre, joie !) ;
  • Henri Dès ;
  • Raymond Fau ;
  • une K7 de La Flûte enchantée (le petit ménestrel) ;
  • un 45T de l’histoire de Peter et Elliot le dragon.
  • un coffret CD de La Flûte enchantée et celui des Nozze di Figaro, pour mes dix ans, en même temps qu’un poste radio-cd-k7, couleur bleu nuit, que j’ai gardé jusqu’en 2007, date de mon départ pour l’université Paris VII en Master 2, puis en thèse, pendant mes trois années à la Cité Internationale Universitaire, à la Maison de la Suède, puis trois mois au Kremlin-Bicêtre, puis six mois d’Erasmus à Bologne, puis retour au Kremlin-Bicêtre ;
  • coffret vinyle illustré de Pierre et le Loup, chez Duculot ;
  • Les Lettres de mon moulin, par Fernandel ;
  • Piccolo & Saxo, comme expliqué plus haut.

Bref, j’ai une enfance terrible (au sens Johnny Hallyday du terme), comme vous pouvez le constater.

Pendant mon adolescence, il y a eu les CD empruntés à la bibliothèque municipale d’Auxerre, la Jacques Lacarrière :

  • Claude François ;
  • Charles Trenet ;
  • Françoise Hardy 89 ;
  • Jane Birkin ;
  • Pierre Dac ;
  • Les Maîtres du mystère ;
  • les livres audio : La Mariée était en noir, La Nuit du renard ;
  • Fellag ;
  • Offenbach.

J’ai découvert Offenbach sur ARTE, par Orphée aux Enfers, version Marc Minkowski. Étudiant le latin depuis la Cinquième et attendant d’être en Troisième pour commencer enfin le grec ancien, j’ai évidemment adoré la parodie du mythe antique d’Offenbach et de ses librettistes. J’ai continué mon exploration du monde d’Offenbach par La Belle Hélène (youpi, l’opéra-bouffe a donné son nom à la glace !) et Les Contes d’Hoffman, puis par un CD regroupant Les Dames de la Halle, Pomme d’Api et Monsieur Choufleuri. Aujourd’hui encore, je continue à découvrir l’œuvre d’Offenbach avec ravissement, après avoir appris deux trois choses sur sa vie son œuvre sur France musique, au début des années 2000, dans l’émission du regretté Benoît Duteurtre, « Étonnez-moi Benoît ».

Il faut que j’ajoute aussi que mes débuts avec Charles Trenet ont été compliqué. En effet, monsieur Martin, mon professeur de musique de collège, quand j’étais en sixième, nous a fait apprendre comme première chanson « Je chante », soit l’histoire d’un suicide. Je m’étais dit, en mon for intérieur, que les cours de musique allaient être bien ennuyeux et bien sombres. Et que je n’allais certes pas écouter autre chose de Trenet. Comme je vous l’ai dit au début de cet article, j’ai adoré mes cours de musique. Quant à mon écoute de Trenet, elle est devenue virale pendant mon année de Cinquième (ou de Quatrième, je ne sais plus). En effet, à Fa Si La chanter, une des chansons à découvrir était « Boum ». Et là, j’ai tout de suite accroché, et je suis allée emprunter un CD de Trenet à la discothèque municipale. C’est là que mon long compagnonnage avec Trenet et ses chansons a commencé. Ceci étant dit, j’ai toujours du mal avec « Je chante ».

Par contre, sa naissance à Narbonne, où je suis allée pendant dix ans et plus avec mes parents en vacances, l’été ou à l’automne, a fortement plaidé en sa faveur. Ainsi, quand j’ai entendu « La Mer » pour la première fois, j’ai tout de suite visualisé ce dont il parlait. Parce que quand on est au-dessus de Narbonne-Plage, sur la colline, et qu’on voit la mer, c’est bien une mer avec « reflets d’argent/le long des golfes clairs », comme dans la chanson de Trenet. Ce n’est pas la mer pailletée d’or comme à Capri, quand j’y suis allée en 2011, quand j’étais en Erasmus à Bologne. Effectivement, tout autour de Narbonne, dans la campagne, il y a aussi ces étangs dont Trenet parle dans « La Mer ». Adolescente, je n’ai pas pris « La Mer » comme une chanson ultra célèbre, de toute façon, je ne le savais pas, mais vraiment comme une chanson locale, régionale, d’un coin aimé.

Sans surprise, Trenet est devenu mon chanteur favori, à partir de ce moment-là. Je n’ai jamais trouvé, dans la musique de mon adolescence, un·e artiste qui me convienne, puisque j’étais, sinon, coincée entre les artistes commerciaux fabriqués à la chaîne (voir plus haut), les chanteuses à la voix en sirène d’alarme et les dépressifs marmonnants, pompeux et nombrilistes adoubés par France Inter, Télérama et Les Inrockuptibles. Le côté fabrication commerciale d’artistes m’a, cependant, permis de ne pas être trop surprise par les émissions de télé-réalité du début des années 2000, puisque c’était une logique similaire.

Ce qui me rappelle une autre forme de souffrance sonore : la « musique » dans les supermarchés. J’ai entendu tous ces tubes en CD quand j’étais étudiante à Paris. Tout cela est dû à mon écoute, en 2008, d’une émission de France Inter sur la musique en Mai 68. Dans cette émission, j’avais retrouvé, heureusement pour moi, la chanson « California Dreamin’ » que j’avais entendue dans Three Times de Hou Hsiao-hsien et que je cherchais depuis. Après avoir écouté cette émission, j’ai emprunté un super coffret de musiques des années 60 à la Médiathèque musicale à Paris. Et je me suis dit que j’allais continuer mon exploration musicale des tubes de la musique populaire dans les années 70, 80, 90, 2000. Ce que j’ai fait. Quand j’en suis arrivée aux années 80, je me suis aperçue à ma grande horreur que je connaissais toutes les paroles de quasiment tous les tubes que j’entendais dans les coffrets que j’avais empruntés. Gloups. Vite, une cure de Maurice Chevalier ! (Autre découverte d’adolescence.)

Par contre, je ne me souviens aucunement des musiques qui passaient dans les boums auxquelles j’ai assisté, soit à la fin des voyages scolaires de primaire et de collège : en CM1 à Saint-Aignan, dans le Morvan ; en CM2 à Six-Fours ; en Sixième à Super-Besse ; en Cinquième à ? (classe de neige), soit chez une amie, M., à la fin de notre année de CM2. Juste le souvenir de mon incapacité à danser. Ceci dit : 1) en CM1, j’ai pris plaisir à observer mes ami·es et camarades danser ; 2) en CM2, à Six-Fours, j’ai finalement dansé, grâce à mes amies, qui se sont relayées pour m’encourager ; 3) en Sixième, je me suis vaguement dandiné cinq minutes ; 4) en Cinquième, j’ai dansé un slow (oui, je suis une dinosaure) avec un ami de maternelle, A. Pour ce qui est de la boum de fin de CM2, chez M., elle a été gâchée par les histoires d’amours contrariées des uns et des autres – sauf moi, au-dessus de la mêlée. Conclusion : ma danse à moi passait ailleurs, par la danse contemporaine.

Quittons le terrain de proximité pour partir, brièvement, à la radio : tant enfant qu’adolescente, je n’écoutais pas beaucoup la radio. Mes petits-déjeuners, en compagnie de mon père, étaient rythmés par les infos et la météo de Jacques Kessler, sur France Inter. C’est à ce moment-là que j’ai appris le décès de Roald Dahl, un de mes écrivains favoris, depuis que j’avais appris à lire avec Le Doigt magique. Mes céréales ont eu un drôle de goût, tout d’un coup. Bien plus amusante était l’écoute, chaque dimanche en fin de matinée, de l’émission humoristique « Rien à cirer ». Je me souviens, je l’écoutais avec mes parents dans le salon : Laurent Gerra, Anne Roumanoff, Virginie Lemoine, Patrick Font, Jean-Jacques Vannier, Jacques Ramade… et Laurent Ruquier en maître d’œuvre… et un des génériques de l’émission était signé…. Charles Trenet ! Autrement, je me suis mise à France Culture à partir du lycée, comme je l’ai raconté ailleurs , mais uniquement le week-end et pendant les vacances scolaires, bien entendu.

Les musiques imagées

Dernier aspect de mon rapport à la musique, l’écran. Soit la musique de film, écoutée pour retrouver un film, et/ou pour elle-même.

Par exemple : une musique ample, lyrique. Et je vois tout de suite une place italienne écrasée de soleil, avec une église au bout. Puis j’entends la voix de Jean Debucourt (de la Comédie française), parlant à son prêtre favori, Don Camillo (Fernandel), de ses démêlés éternels avec le maire communiste du village, Peppone (Gino Cervi). Un sifflement joyeux : des gendarmes du sud de la France. Une chanson joyeuse et énergique : la fille d’un des gendarmes, qui danse avec ses amies et ses amis, dans un bar de Saint-Tropez.

Le Concerto pour mandolines de Vivaldi dont j’ai parlé il y a quelques pages : L’Enfant sauvage, de Truffaut. Le Concerto pour flautino de Vivaldi : le même film, et sa citation, par cette musique classique, dans Le Pornographe, de Bonello. Des bruits de balles de tennis : Les Vacances de M. Hulot, de Tati. Comment ça, je triche ? Même pas vrai. « Le Grand Choral » de Georges Delerue pour La Nuit américaine, de Truffaut : la chair de poule, la gorge serrée par l’émotion. Le flamboyant Concerto flamand de Maurice Jaubert, ré-enregistré pour La Chambre verte, de Truffaut : idem.

Un groupe de voyous, leurs donzelles, un juge et son épouse, égarés là par la jalousie de leur chauffeur : « Comme de bien entendu », morceau d’anthologie dansé et chanté dans Circonstances atténuantes, de Jean Boyer. Autre comédie de Jean Boyer, Nous irons à Paris, avec « À la mi-août », entonnée par Ray Ventura et son orchestre dans une grange languedocienne, en compagnie de… chut, il ne faut pas le dire, nous sommes sur Radio X, radio clandestine.

Une place ensoleillée, dans l’ouest de la France. Où plutôt non, je préfère le début : un pont transbordeur, autre que celui, marseillais, de Pagnol. Sur ce pont glissant, des camions. La musique du début du film continue. Mais elle s’adapte subtilement aux mouvements des camionneurs, qui s’étirent et font sortir les femmes des camions. Puis, tous et toutes s’étirent encore, puis… se mettent à danser. Jacques Demy, Michel Legrand, les troupes nord-américaines de danseurs et danseuses : Les Demoiselles de Rochefort.

Une salle de bal, en France, à différentes époques, avec le glissement temporel grâce au sublime thème de Vladimir Cosma : Le Bal, d’Ettore Scola. Et toutes les autres musiques du film, sauf les allemandes (période de l’Occupation), et sauf « T’es Ok », à la fin, parce que c’est une chanson horriblement bête.

De là, je passe naturellement à « Parlami d’amore Mariù », citée dans Le Bal, qui est une scène forte en douceur de Ces hommes, quels mufles !, de Mario Camerini. Réalisé en 1932, sous le fascisme, ce film n’a rien d’un film de propagande. Il raconte une histoire sentimentale dans l’Italie populaire de son temps (voir notre article ici).

Terminons ce très bref tour d’horizon de mes listes musicales filmiques par quelque chose de plus rythmé, à savoir la reprise, en mode électro, de « A far l’amore comincia tu », de Raffaella Carrà, dans La Grande Bellezza, de Paolo Sorrentino. Pas besoin de dialogues pour faire ressortir le vide de ces gens riches, très riches, à Rome, dans la seconde décennie du vingt-et-unième siècle.

Hum… non, c’est trop triste. Alors, je conclus par un chant solidaire, entonné par des êtres qui ont envie de porter secours à leur prochain, sous l’égide… d’Euripide : je parle, comme de bien entendu, de « SOS Société » (en VF) au début de Bernard et Bianca, des Studios Disney. Les souris déléguées de chaque pays se lèvent et chantent, sous la photo du fondateur de la société en question, la souris Euripide. Je m’interroge encore sur ce beau, mais très étonnant, choix de patronnage – peut-être déjà présent dans le roman de Margery Sharp, The Rescuers (1959).

D’ici la prochaine étape de mon palimpseste personnel, je vous souhaite beaucoup de curiosité, de découvertes, d’enchantements, de réflexion. À vous les studios !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste cinématographique, télévisuel, musical, 1984-2002. Partie II. », Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32826

Laisser partir l'être aimé Laforêt Sagan VADMC.001

Partir, revenir, pourquoi ? (22) Laisser partir l’être aimé  Marie Laforêt, Françoise Sagan

Qu’il est difficile de voir son aimé partir au loin. Reviendra-t-il ? Et si oui, quand ? Et, surtout, aura-t-il de quoi nous entretenir, ma flemme patriarcale et moi ? Tant dans la chanson « Sébastien » (1968) que dans la pièce de théâtre Un piano dans l’herbe (1970), les bouleversements sociaux, qui tendent à plus d’égalité femme-homme, sont ignorés.

La définition de Julia, l’amie de la narratrice du roman Les Stances à Sophie (Christiane Rochefort, Les Stances à Sophie, in Œuvre romanesque, Paris, Grasset, 2004 [1963], p. 356), peut s’appliquer aux deux personnages féminins des deux œuvres pré-citées :

(…) elle est mariée parce qu’elle ne sait rien foutre et qu’elle a la cosse. Je l’aime bien : elle sait où elle est. J’aime bien les gens qui savent où ils sont, qu’ils soient n’importe où.

En effet, tant la narratrice de « Sébastien » (chanson d’André Popp et d’Eddy Marnay, interprété par Marie Laforêt) que Maud, l’héroïne de la pièce de Françoise Sagan, ne pensent qu’en termes de confort matériel, obtenu par le mariage.

Loin des héroïnes romantiques prêtes à vivre « d’amour et d’eau fraîche », Maud comme la narratrice raisonnent en termes matériels. L’amour ne suffit pas, il doit être garanti par une aisance financière que l’homme est chargé d’aller conquérir au loin : au Brésil (Sagan) ; au Venezuela (Laforêt). Le pragmatisme féminin n’a rien d’émancipateur, il reconduit une répartition traditionnelle des rôles où l’homme produit la richesse tandis que la femme attend son retour.

Par contre, attention : l’homme attendu, espéré, aimé, riche enfin, ne doit pas :

Pourvu bien sûr qu’il n’est ni

Trop grossi ni trop vieilli

Mais faudrait pas

Qu’avec tout son argent

Il soit dev’nu trop intelligent

La narratrice a une grille négative très précise d’attentes, physiques et mentales, de son Sébastien revenu cousu d’or. La narratrice souhaite qu’il revienne enrichi, mais pas changé. Elle désire la prospérité sans remettre en cause l’équilibre du couple. L’argent est bienvenu, l’émancipation intellectuelle beaucoup moins. Cette revendication implicite d’une supériorité intellectuelle sur l’être aimé ne relève pas d’une logique d’émancipation réciproque, mais d’un rapport de domination au sein du couple. L’autonomie féminine demeure subordonnée à la dépendance économique envers un homme pourvoyeur de ressources. Surtout, qu’il n’en vienne pas à ressembler à Jean-Jacques Castella (Jean-Pierre Bacri) chef d’entreprise du Goût des autres (Agnès Jaoui, 2000), qui découvre le monde du théâtre, Ibsen, l’anglais et l’amour. Il en demeure changé à jamais.

Maud et sa petite bande de proches semblent plus ouverts, débattant à l’acte II des possibles réalisations de Jean-Loup, et des traces de ses exploits sur son physique. La déception est au rendez-vous : Jean-Loup, le poète efflanqué aux yeux rêveurs (nous paraphrasons), est devenu un homme d’affaires prospère, légèrement couperosé, bien dans ses chaussures vernies et dans son complet d’un bon faiseur. Il parle en bon bourgeois de ses affaires, a tous les tics langagiers de son époque : « gosses », « bornes », « boulot »… L’horreur. Le mythe s’effondre, laissant place à un homme banal. Cependant, on apprend par la même occasion le mensonge par omission de Maud pendant des années : Jean-Loup ne l’a pas abandonnée, elle l’a poussé à partir, puis s’est rapidement mariée pour avoir de l’argent, sans attendre le retour de Jean-Loup.

Le voyage de Jean-Loup au Brésil, demandé par Maud vingt ans auparavant, est, comme le voyage au Venezuela de Sébastien, un investissement économique. Les deux hommes ne partent pas pour découvrir le monde ni pour se réaliser. Ils partent travailler. Le voyage est un sacrifice destiné à assurer un avenir matériel au couple. On retrouve ici la figure ancienne de l’homme absent parce qu’il est chargé de rapporter la prospérité.

Le Venezuela et le Brésil appartiennent davantage au domaine du fantasme qu’à une géographie réelle : terres lointaines, richesses minières, fortunes rapides, aventure économique. Il serait intéressant de rapprocher cet exotisme des mythes des conquistadors ou des chercheurs d’or, davantage que d’un véritable intérêt pour les sociétés sud-américaines de cette époque. Notons pour l’anecdote cinéphile que ces deux pays ont été associés dans le film Pouic-Pouic (Jean Girault, 1963), signe d’une continuité fluide de l’attrait exotique du continent sud-américain.

Dans « Sébastien », la narratrice attend de retrouver l’homme aimé dans une exaltation presque lyrique, comme si l’attente avait été récompensée. Ce qui n’est pas encore le cas. Ou, si l’on veut être acerbe, ce qui ne sera pas le cas, car Sébastien, comme Jean-Loup, a peut-être choisi de fonder une famille loin de son troupeau… de son village natal. Dans Un piano dans l’herbe, la tentative de suicide de Maud à la fin de la pièce, suite au choc du retour de Jean-Loup, conduit à une révélation sentimentale. Jean-Loup parti rejoindre femme et enfants, Maud, poignets bandés, se sent mieux et découvre que son ami Louis l’aime et qu’elle l’aime. L’amour existait depuis longtemps mais restait invisible. Cependant, ce bonheur final repose sur des années de non-dits et de mensonges. Comme souvent chez Sagan, les personnages compliquent eux-mêmes leur existence, puis découvrent que le bonheur était à portée de main.

Ces deux œuvres montrent combien l’imaginaire patriarcal peut être intériorisé, y compris par des femmes qui disposent pourtant d’une capacité d’action.

Vive l’indépendance financière féminine, vive l’égalité femme-homme !

Pour citer est article : Tiphaine Martin, « Partir, revenir, pourquoi ? (22) Laisser partir l’être aimé : Marie Laforêt, Françoise Sagan », Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/31638

Espions internationaux Lautner Les Frères Jacques Exbrayat VADMC.001

Espions internationaux : Lautner, Les Frères Jacques, Exbrayat

Les années gaulliennes sont celles de la puissance nationale retrouvée, du prestige diplomatique, de la souveraineté, du verrouillage de l’information officielle. C’est aussi l’époque où l’imaginaire collectif se méfie des appareils secrets, dont les membres furent communément surnommés « barbouzes ».

Outre les journalistes et les dessinateurs de presse1, artistes et écrivain·es se sont emparé·es du sujet, sur le mode humoristique pour certain·es. Nous avons choisi un film, une chanson, un roman, le tout produit par des hommes, sur deux ans : Les Barbouzes (Georges Lautner, 1964), « Les Barbouzes » (Les Frères Jacques, 1964) et Mandolines et Barbouzes (Charles Exbrayat, 1965).

Dans l’ensemble de ces œuvres, les barbouzes sont ridiculisées, quelle que soit leur nationalité. Il est vrai que la figure du « barbouze » est parfaite pour la fiction comique. Le « barbouze » agit dans l’ombre. Il prétend maîtriser les événements, mais il est, souvent, grotesquement humain. C’est presque une inversion du mythe de James Bond, malgré les failles que les derniers films, à ce jour, laissent apparaître derrière sa façade marmoréenne.

Qui dit espion dit univers cosmopolite, que l’on soit pendant la Guerre froide, comme ici, ou non. Dans le film de Lautner, les pays suivants sont représentés : France, Suisse, URSS, Chine, Allemagne, États-Unis. Leurs espions se disputent l’honneur de conter fleurette à la Française Amaranthe (Mireille Darc), fraîchement veuve d’un industriel spécialiste en brevets d’armes atomiques.

Les Frères Jacques concentrent leurs lazzis sur les barbouzes françaises. Elles plastronnent, entre autres, par rapport à leurs voyages : « À Munich, à New York, au Caire ». Soit deux pays du bloc occidental (Allemagne de l’Ouest et États-Unis) et un pays non-aligné, l’Égypte, mais qui pouvait être vu comme communiste, à cause de l’accord entre l’Égypte et l’URSS au niveau de l’armement.

Chez Exbrayat, la France et l’URSS se chamaillent à coup de grenades, de pistolet et de poignard pour mettre la main sur les formules d’une micro-bombe atomique inventée par le professeur italien Marco Arena, à Modène. Dans toutes ces œuvres, le rire n’est pas dirigé contre un seul pays, il vise le fantasme même de l’espion tout-puissant.

Lautner accumule le nombre de puissances mondiales pour créer un effet de vertige comique. Toutes les grandes nations veulent leur morceau du gâteau, mais elles sont représentées par des individus qui passent leur temps à se tromper, à mentir, à se manipuler, à qui mettra une bombe dans la douche de l’un, à qui dynamitera, par erreur, la quasi intégralité des fenêtres du château d’Amaranthe, à qui aura l’honneur de mettre dehors la barbouze nord-américaine (Jess Hahn), etc.

Exbrayat réduit l’échelle géopolitique, mais il conserve le principe de Lautner de l’espion ridicule. Dans son roman, les grands espions internationaux sont vaincus non par une puissance supérieure, mais par des Modénais·es âgé·es, appartenant à la meilleure société appauvrie. Entre deux accords de leurs chères mandolines, elles et ils envoient les espions français et soviétiques dans la tombe, ainsi que leurs complices italiens, sans hésiter à manier le poignard lorsque cela s’avère nécessaire. Ces Modénais·es ne veulent pas de l’arme atomique, elles et ils se substituent alors, tout comme les barbouzes, aux pouvoirs officiels.

Elles et ils sont aidé·es par un Italien plus jeune, Ercole, musicien des rues, qui ne veut pas que les espions salissent son beau pays, et encore moins sa ville. En outre, la jeune Agnèse, modeste salariée, préfère voler le carnet du professeur Arena à son amoureux, l’espion français Robert/Bob (Morane ?), plutôt que mettre en péril la vie de millions de personnes. Non seulement Exbrayat ne fait pas preuve d’âgisme, mais il évite également l’autre écueil, en favorisant la solidarité trans-générationnelle. Il préserve également de la mort Bob, qui forme finalement couple avec Agnèse, et un espion soviétique, Anton, parce que celui-ci regrette le temps d’avant Lénine. L’anticommunisme sert la cause de la vie.

Les Frères Jacques alignent les clichés de la virilité triomphante de leurs espions, qui sont au-dessus des gendarmes, policiers et autres enquêteurs. Leurs barbouzes cognent dur, mangent carné, boivent alcoolisé, et ne sont pas de grands intellectuels. Il en est de même, avec plus ou moins de finesse dans la caricature, chez Lautner et chez Exbrayat.

Les Frères Jacques sont dans le détournement du sérieux. Le terme « barbouzes » porte une connotation masculine, virile, clandestine, dangereuse, alors que le changement final de sexe de leurs barbouzes fissure cette image. Chez Lautner et chez Exbrayat, les hommes censés être des maîtres de la manipulation deviennent des figures de spectacle. Soit des pantins entre les mains d’Amaranthe, parfaitement consciente, sous ses airs de biche innocente, des enjeux géo-politiques dont elle est l’objet. Les barbouzes se transforment en marionnettes destinées à mourir brutalement entre les mains musiciennes des Modénais·es âgé·es, pour le bien de la vie de tous et de toutes. La virilité des barbouzes est constamment mise en défaut. Les conclusions des œuvres ont des tonalités diverses : grand éclat de rire chez Lautner et Les Frères Jacques, douceur amusée chez Exbrayat. Le rire ne détruit pas seulement l’espionnage, il détruit aussi la posture masculine de l’espion.

Trinquons alors à la solidarité, à la vie, à l’amour et à la musique.

1 Cf. Jacques Lamalle (dir.), Le Canard enchaîné. La Ve République en 2000 dessins, Paris, Les Arènes, 2012, p. 116-117.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Espions internationaux : Lautner, Les Frères Jacques, Exbrayat », Voyages autour de mon cerveau, juillet 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/31790