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Pas fraternel (4) : La Dernière Énigme

C’est vraiment chic de se retrouver sur le sol natal après toutes ces belles années en Nouvelle-Zélande. Et ce, à tout jamais. Il ne reste plus qu’à trouver une maison où vivre avec Gilles. Gwenda est toute contente de l’avoir trouvée, leur demeure familiale, dans la campagne anglaise. Mais, comme nous sommes dans un roman policier, La Dernière Énigme (Agatha Christie, Sleeping Murder: Miss Marple’s Last Case, 1940/1976), ladite maison est étrange et le court séjour à Londres de Gwenda n’arrange rien.

Car Gwenda connaît cette maison. Sans savoir qu’elle la connaît. Elle sait où se trouvait une porte qui a été condamnée, quel papier peint recouvrait autrefois un mur, et se souvient progressivement d’un escalier et d’un cadavre. À Londres, une représentation de La Duchesse d’Amalfi (John Webster, The Duchess of Malfi, 1614), dont Christie ne nous donne le titre qu’à la fin du roman, fait brutalement ressurgir une phrase entendue autrefois et la vision d’une femme morte au pied de l’escalier. Jolie mise en abyme théâtrale d’un meurtre enfoui dans la mémoire. Seul subsiste un prénom : Helen.

Heureusement pour Gwenda, la détective Miss Marple va dénouer les fils de cette vieille affaire familiale. La Dernière Énigme appartient ainsi à une catégorie relativement rare chez Christie : le cold case, l’enquête sur un crime ancien, comme dans Cinq Petits Cochons (Five Little Pigs, 1942) et, beaucoup plus tard, Une mémoire d’éléphant (Elephants Can Remember, 1972), deux enquêtes d’Hercule Poirot. Ici, il ne s’agit pas seulement de savoir qui a tué, mais de reconstituer des souvenirs déformés ou incomplets et de faire parler un passé que tout le monde croyait définitivement enterré.

Cette vieille affaire est basée sur l’inceste, mais elle fait également appel au gaslighting, cette technique de manipulation qui consiste à persuader une personne que ses perceptions, ses souvenirs ou son jugement sont faux, jusqu’à la faire douter de sa propre santé mentale. Christie décrit le mécanisme sans employer, bien entendu, notre vocabulaire actuel. Ici, la victime de cette technique patriarcale est aussi un homme.

Le criminel procède en différents temps. D’abord, continuer à être, en apparence, un bon frère et un beau-frère admirable. Le docteur Kennedy dispose même d’un avantage supplémentaire : son statut de médecin lui confère autorité et respectabilité. Il peut parler des autres, de leur santé physique ou mentale, et être cru.

Puis, il drogue progressivement son beau-frère, le major Halliday, avant et après le meurtre d’Helen, jusqu’à le persuader qu’il a lui-même tué son épouse, Helen, la sœur de Kennedy. Halliday finit par demander son internement. Kennedy continue alors à le droguer, et le major se suicide, convaincu d’être un meurtrier. Le docteur Kennedy ne se contente donc pas de dissimuler son propre crime : il fabrique un coupable.

Le procédé rappelle, avec des différences importantes, Cinq Petits Cochons. Caroline Crale, condamnée pour le meurtre de son mari Amyas, se laisse accuser parce qu’elle croit sa jeune sœur Angela coupable et qu’elle souhaite la protéger, comme une manière d’expier un geste violent qu’elle avait commis contre elle lorsqu’elles étaient plus jeunes. Dans La Dernière Énigme, le major Halliday ne décide pas lui-même de porter la culpabilité d’un autre : Kennedy construit méthodiquement sa conviction d’avoir tué Helen. Mais, dans les deux romans, Christie s’intéresse à une culpabilité qui ne correspond pas au crime commis, à la manière dont un être humain peut porter jusqu’au sacrifice la faute d’un autre.

Les deux romans se répondent également par leurs assassins. Dans Cinq Petits Cochons, Elsa Greer tue Amyas Crale lorsqu’elle comprend que l’homme dont elle est la maîtresse ne quittera pas sa femme pour elle. Pire encore, Caroline la plaint, elle, la jeune, la belle, la fringante, l’étincelante Elsa ! Sa jalousie, son orgueil et son incapacité à accepter le rejet la conduisent au meurtre. Et elle punit Caroline d’avoir osé la prendre en pitié, en la faisant accuser du meurtre d’Amyas. Dans La Dernière Énigme, le docteur Kennedy a enfoui son désir incestueux pour sa sœur Helen au plus profond de lui-même. Il préfère la tuer plutôt que d’accepter qu’elle lui échappe et vive avec un autre homme. Deux criminels très différents, mais deux personnages chez lesquels Christie fouille l’obsession, la possession et l’impossibilité d’accepter que l’être désiré puisse choisir sa propre vie.

Helen, elle, a compris depuis longtemps que quelque chose ne va pas (Agatha Christie, La Dernière Énigme, Paris, Le Masque, 1980, p. 245) : « Je crois que j’ai toujours eu peur de toi. » Elle le dit à son frère. Et Kennedy ne tue pas seulement Helen. Leonie, la nurse suisse, a vu quelque chose le soir du meurtre : elle doit disparaître. Elle meurt. Lorsque, des années plus tard, Gwenda et Gilles commencent à remuer le passé, Lily, ancienne femme de chambre, revient vers la demeure où elle travaillait et pense pouvoir apporter un témoignage. Elle est assassinée près de la gare.

Trois femmes : Helen, Leonie, Lily. Trois féminicides qui permettent au même homme de conserver son secret.

Kennedy brouille également les pistes en parlant de sa sœur selon des clichés sexistes. Helen serait une femme instable, légère, partie avec un homme. Or l’histoire des vêtements qu’elle aurait soi-disant emportés dans sa fuite ne tient pas : les habits laissés ou prétendument pris ne correspondent pas au comportement attendu d’une femme préparant réellement son départ. Le récit de la fuite d’Helen est une reconstruction masculine maladroite. Le meurtrier a inventé les gestes d’une femme qu’il ne comprend pas.

Il a surtout utilisé une position particulièrement commode : celle du frère protecteur. Plus Kennedy paraît respectable, attentionné et raisonnable, moins on songe à le soupçonner. Le frère qui devrait protéger est précisément celui dont Helen doit avoir peur. Difficile de faire plus « pas fraternel ».

Ce mécanisme du gaslighting n’est d’ailleurs pas isolé dans l’œuvre de Christie. Dans Le Major parlait trop (A Caribbean Mystery, 1964), autre enquête de Miss Marple, la manipulation psychologique et la fabrication de la folie féminine par un homme jouent également un rôle essentiel. Miss Marple, qui connaît trop bien la violence tapie derrière les apparences respectables, ne se laisse guère impressionner par les beaux discours et découvre le meurtrier.

Dans ce même roman, Christie fait dire à sa détective (Agatha Christie, Le Major parlait trop, Paris, Le Club des Masques, 1989, p. 9) :

Pourtant l’existence à la campagne était loin du tableau idyllique que son neveu et les ignorants de sa sorte imaginaient. (…) beaucoup d’histoires sentimentales légales ou illégales, viols, incestes, perversions de toutes sortes, quelques-unes même inconnues des austères et savants jeunes gens d’Oxford qui écrivent sur ce sujet.

Après avoir égratigné au passage le travail d’écrivain de romans noirs de son neveu, Miss Marple analyse avec finesse l’aveuglement de gens qui ne regardent que leurs livres, et non la réalité. Son analyse convient parfaitement à La Dernière Énigme. Derrière une jolie maison de la campagne anglaise, son jardin et la respectabilité des familles se cachent inceste, meurtre, manipulation et suicide provoqué.

Miss Marple a d’ailleurs une philosophie assez peu sentimentale de la confiance (Agatha Christie, La Dernière Énigme, op. cit., p. 248) :

Non (…), parce que vous croyiez ce qu’il vous racontait. Il est très dangereux de croire les gens. En ce qui me concerne, il y a bien des années que je ne donne plus dans ce travers.

Il ne suffit donc pas d’écouter ce que les gens disent d’eux-mêmes et des autres. Il faut confronter les récits, observer les actes, retrouver les témoins, et accepter que le frère admirable, le médecin respectable ou le proche serviable puisse être celui qui ment.

Et, comme souvent sur Voyages autour de mon cerveau, voyageons. Gwenda quitte l’Angleterre pour la Nouvelle-Zélande après le meurtre de sa belle-mère et juste avant l’internement de son père. Adulte et mariée, elle effectue le trajet inverse, de la Nouvelle-Zélande vers l’Angleterre, puis depuis Londres vers la campagne pour acheter une maison. Elle revient ensuite à Londres pour assister à la pièce de Webster qui provoque la remontée de ses souvenirs.

Pour Helen comme pour Leonie, le retour est associé à la mort. Helen voyage de la maison de son frère, en Inde, pour épouser William Fane, puis revient en Angleterre, où elle meurt. Leonie voyage de la Suisse vers l’Angleterre, puis repart. Elle meurt chez elle. Miss Marple quitte St Mary Mead pour Londres afin de voir son neveu Raymond, écrivain de romans policiers pleins de sang et de fureur, et son épouse Joan, peintre, puis se rend dans le village où habitent Gwenda et Gilles afin de les aider à résoudre le cold case. Lily, enfin, revient vers la demeure où elle travaillait autrefois et meurt près de la gare avant de pouvoir révéler ce qu’elle sait.

Les voyages ne sont donc pas nécessairement libérateurs. Certains personnages parcourent des milliers de kilomètres et sont rattrapés par le passé. Trois trajectoires féminines dessinent d’ailleurs un mouvement géographique similaire, mais aux issues opposées : Helen quitte l’Angleterre pour l’Inde, puis revient en Angleterre, où elle est assassinée ; Leonie quitte la Suisse pour l’Angleterre, puis regagne la Suisse, où elle meurt ; Gwenda, enfin, quitte enfant l’Angleterre pour la Nouvelle-Zélande avant de revenir, adulte, dans son pays natal.

Pour Helen et Leonie, le retour est ainsi associé à la mort. Pour Gwenda, au contraire, il permet la connaissance et la vie. Elle accomplit le même grand mouvement géographique en sens inverse : partie enfant d’Angleterre pour la Nouvelle-Zélande afin d’être éloignée du drame, elle revient adulte en Angleterre et peut enfin découvrir ce qui s’est réellement passé. Son retour n’est donc pas un enfermement dans le passé. Il permet d’en sortir.

Pour autant, la fin de La Dernière Énigme n’est pas extrêmement heureuse. Comment le serait-elle ? Helen, Leonie et Lily sont mortes. Le major Halliday s’est suicidé en se croyant meurtrier. Découvrir la vérité ne ressuscite personne.

Mais la fin est soulagée. Gwenda sait enfin ce qu’elle a vu lorsqu’elle était enfant. Son père n’était pas un assassin. Helen n’était pas la femme instable et volage décrite par son frère. Le véritable criminel est démasqué. La maison elle-même semble pouvoir être enfin aérée de l’horreur qui l’habitait.

Et surtout, une autre famille est en train de naître. Gwenda est enceinte, Gilles est auprès d’elle. Leur enfant pourra grandir dans cette maison où une famille avait autrefois été détruite, mais dont le crime et les mensonges ont enfin été mis au jour. Christie ne ressuscite pas les morts et ne répare pas miraculeusement le passé. Elle permet simplement aux vivants de reprendre leur place.

Après l’inceste, les féminicides, le gaslighting, la culpabilité fabriquée et les secrets de famille, une maison redevient une maison.

Non aux secrets, donc. Et vive les familles où l’on peut enfin vivre sans peur.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Pas fraternel (4) : La Dernière Énigme », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/33912

Golf ou tennis Mademoiselle gagne tout.001 VADMC

Golf ou tennis ? Mademoiselle gagne tout

Ce sera golf et tennis. Elle lui déclare qu’elle est également excellente boxeuse, basketteuse, joueuse de tir à l’arc, de hockey sur glace, de base-ball. Sans oublier son adresse au tir au fusil dans les fêtes foraines. Si nous étions dans un dessin animé de type Tex Avery, le symbole dollar viendrait prendre la place de sa tête, tandis qu’ils la couvent des yeux, ravis d’être tombé sur la poule aux œufs d’or. Sagement, le film nous la montre uniquement au tennis et au golf, ne la transformant pas en bête curieuse, ni en figure d’exception, puisque d’autres (véritables) sportives jouent dans le film. Le problème étant que, lorsque son fiancé assiste à ses matchs de tennis ou à ses tournois de golf, elle perd tous ses moyens. Ce qui d’autant plus bizarre qu’il est riche, jeune, beau, sain d’esprit et de corps.

Mais rembobinons la pellicule, et recommençons au début de Mademoiselle gagne tout (George Cukor, Pat and Mike, 1952). Notons tout d’abord que le titre originel n’est pas genré – le premier prénom, Pat, pourrait être celui d’un homme autant que d’une femme. En outre, il établit une égalité entre les deux principaux protagonistes. Le titre français met l’héroïne en avant, certes, mais sur un mode genré, en insistant sur son statut non marital, alors qu’elle est explicitement désignée comme « Mrs Pemberton » dans la version originale, puisqu’elle déclare être veuve. Peut-être, également, s’agit-il d’un parallèle avec le titre du film français de 1948 Mademoiselle s’amuse, réalisé par Jean Boyer.

Voyons ensuite qu’il en est de même pour les affiches : l’américaine met l’actrice Katharine Hepburn (Pat) et l’acteur Spencer Tracy (Mike) à égalité, la française non, la tête d’Hepburn étant en-dessous de celle de Tracy (voir notre photographie de couverture). Le générique du film présente des dessins humoristiques, avec le couple Pat et Mike en tandem, Pat étant en premier. Le premier dessin représente Pat avec des raquettes de tennis et Mike avec un sac de clubs de golf. Le second dessin représente Pat forçant sur les pédales du tandem, tandis que Mike, sifflotant, est assis les pieds sur la barre de sa partie du tandem. L’humour des dessins montre donc une partie de l’intrigue et les positions de pouvoir dans le couple à venir.

Ce film met ainsi en scène la championne d’un nombre imposant de sports (cf. ci-dessus), Patricia Pemberton, dite Pat, qui perd tous ses moyens quand son fiancé Collier Weld (William Ching) la regarde jouer. Après avoir refusé de l’épouser et de devenir une femme au foyer bourgeoise, sautant littéralement du train en marche, elle signe un contrat avec l’entraîneur Mike Donovan (Spencer Tracy) et son associé Barney (Sammy White). Sa dépression, suite à un tournoi de golf raté, s’en va. Tiens, tiens, cela ne nous rappelle-t-il pas la trame des Stances à Sophie (1967) de Christiane Rochefort ? En effet, l’héroïne du roman rochefortais déprime dans son mariage bourgeois et ne retrouve le sourire qu’après son départ du domicile conjugal.

Pat, une fois son contrat signé, gagne matchs et tournois, tout en sauvant Mike, par de bonnes prises de karaté, des gangsters avec lesquels il fait affaire et qui ne veulent pas lâcher leurs combines. Nous sommes loin de l’injonction au retour au foyer des femmes dans l’après-guerre, qui est prégnant dans un film comme, par exemple, Allons donc, papa ! (Vincente Minelli, Father’s Little Dividend, 1951, avec Spencer Tracy dans le rôle du père). Loin également des films où l’héroïne doit choisir entre profession et amour. Oui, Pat « gagne tout » : ses matchs, ses tournois, et Mike.

En 1952, la persona d’Hepburn est déjà construite sur une image de modernité, d’allant, d’énergie, et, parfois de sororité, comme dans Pension d’artistes (Gregory La Cava, Stage Door, 1937), où, artiste, elle défend Jean Maitland (Ginger Rogers), autre artiste, contre les avances poussées d’Anthony Powell (Adolphe Menjou). Et comme dans Madame porte la culotte (George Cukor, Adam’s Rib, 1949), où, avocate, elle défend Doris Attinger (Judy Holliday), accusée d’avoir tenté de tuer son mari trompeur, Warren (Tom Ewell).

Sa persona est également construite comme sportive. Outre ses propres pratiques (cf. Katharine Hepburn, Moi. Histoires de ma vie, Paris, Presses Pocket, 1993, traduction de Françoise Cartano, p. 39 ; cf. aussi liens en fin d’article), son personnage, par exemple, fait du golf dans L’Impossible M. Bébé (Howard Hawks, Bringing Up Baby, 1938). Elle nage dans Indiscrétions (George Cukor, The Philadelphia Story, 1940), après avoir été aviatrice dans La Phalène d’argent (Dorothy Arzner, Christopher Strong, 1933).

Dans Mademoiselle gagne tout, tout le film repose sur les épaules de Pat. Le titre français est ici bien choisi de ce côté-ci. Pat est montrée dans de longues scènes en train de jouer, concentrée, au golf, au tennis, et, au début du film, en train d’entraîner une équipe de joueuses de basket. Elle n’arrive pas à mal jouer, finalement, alors que Collier le lui a demandé, afin d’obtenir les faveurs financières d’un riche bienfaiteur (Loring Smith), qui veut doter l’université où ils travaillent tous deux. Nous retrouvons une situation similaire à celle de L’Impossible M. Bébé, avec la partie de golf comme test de patience pour les demandeurs de fonds.

La tenue et le corps de Pat ne sont pas érotisés, sauf lorsqu’elle ôte ses vêtements après un tournoi de golf et qu’elle apparaît quelques secondes en chemise. Et, peut-être, lorsque Mike lui masse ses jambes nues. Et lorsque, après une de leurs premières rencontres, Mike commente le physique de Pat : « Not much meat on her, but that’s there is choice. » (Notes personnelles). C’est-à-dire : « Pas beaucoup de chair sur elle, mais ce qu’elle a est du premier choix. » (Traduction personnelle). Le sexisme de base dévoilerait-il le désir de Mike ?

Certes, Mike rentre à, plusieurs reprises dans sa chambre d’hôtel, dans le cadre d’un tournoi de golf, et de nuit. Mais, la première fois, c’est pour vérifier qu’elle a bien fermé ses fenêtres, afin de bien dormir, et, la seconde fois, pour la sauver d’une intrusion éruptive de son fiancé, venu lui demander des comptes sur sa relation avec Mike. Pat ayant compris que Mike n’aime pas être en position de faiblesse (voir ci-dessous), elle l’appelle à l’aide pour la protéger de Collier qui, tout de même, essaye de l’étouffer.

Il est également vrai qu’il n’y a rien de mieux pour faire fuir un homme qui n’est plus aimé – pour autant qu’il l’ait été un jour, ce dont on peut douter, vu la fuite quasi perpétuelle de Pat vis-à-vis de Collier, que la présence de celui qui est aimé, Mike. Pat retourne les habitudes patriarcales de combat de coqs à son avantage, ce qui lui permet, après le départ de Collier de sa chambre, de lui dire qu’elle a besoin d’être protégée, au moins un peu, et d’avouer son amour à Mike. D’abord (faussement) horrifié, celui-ci lui sourit avant de quitter sa chambre, chastement. Il y a un temps pour tout et elle a un tournoi de golf à gagner le lendemain.

La fin du film nous les montre tous deux comme formant un tandem professionnel et privé qui fonctionne parfaitement, dans une scène inversée d’un précédent tournoi de golf, où Pat avait perdu parce qu’elle s’était laissé impressionnée par Collier, tandis que Mike cherchait son regard. Lors du tournoi final, Pat gagne parce qu’elle a détourné le regard de Collier et cherché celui de Mike.

Au cours du film, plusieurs scènes sont consacrées aux contraintes liées à l’entraînement de Pat : nourriture et boisson frugales, pas de tabac ni de café, longs footings avec Mike. Et le côté réactionnaire de Collier est montré, lorsqu’il demande à Pat de se mettre en jupe longue pour faire du golf avec le couple de bienfaiteurs, soi-disant des personnes strictes, qui n’apprécieraient pas de la voir en pantalon. Pat arrive tout de même à aligner les coups impeccables au golf, montrant à la bienfaitrice potentielle qu’elle est une bonne joueuse. Le personnage de sportive professionnelle de Pat est donc pris au sérieux.

Pour autant, nous restons dans le registre de la comédie, avec les ratés de Pat quand son fiancé est là, sur fond de freudisme de comptoir, puis avec la jalousie professionnelle du boxeur (Aldo Ray) que Mike entraînait avec Pat, et qui se voit délaissé au profit de celle-ci, en tout bien tout honneur, bien entendu…

Dans le registre comique, il y a également l’air stupéfait puis atterré de Mike lorsqu’il voit Pat régler leur compte à ses amis gangsters. La virilité classique est mise à mal dans cette scène, et dans la scène suivante, au commissariat de police, lorsque Mike doit avouer qu’il ne s’est pas tant défendu, et que c’est Pat qui a mis à mal les deux voyous, bien connus des services de police. Mike joue les machos qui ne supportent pas qu’une femme leur vienne en aide, notamment physiquement. Mike va jusqu’à insulter Pat, la traitant de « Mrs Frankenstein », ce qui la met au bord des larmes. Avant de reconnaître, à la toute fin, sans s’aplatir devant elle, qu’elle l’a changé et que c’est bien ainsi.

Ce film montre bien la difficulté pour les hommes de laisser toute leur place aux femmes, même lorsqu’ils y trouvent un avantage financier. Cependant, comme souligné ci-dessus, la fin est complètement heureuse pour Pat, et pour Mike qui lâche finalement ses préjugés, au moins en grande partie. Il ne s’agit pas de le transformer en parangon d’une cause féministe qui s’en passe fort bien, mais de montrer qu’il est possible, pour un homme un vrai, de changer sa manière de penser et d’être. Pat aimerait-elle un Mike totalement différent ? Certes non. Ils restent à leur partage cinquante-cinquante, vers une égalité qui prend en compte leur individualités et leurs besoins à chacun·e.

À suivre et à imiter à notre niveau ?

Katharine Hepburn et le golf :

Bernie McGuire, « What impressed Harrington about legendary Hollywood actress Katharine Hepburn », 15th February 2022, Irish Golfer, https://irishgolfer.ie/latest-golf-news/2022/02/15/what-impressed-harrington-about-legendary-hollywood-actress-katharine-hepburn/

Amy Rogers, « Katharine Hepburn: Hollywood Actress and Lifelong Golfer », March 29th, 2021,   Ipga women’s network, https://lpgawomensnetwork.com/katharine-hepburn-hollywood-actress-and-lifelong-golfer/

Katharine Hepburn et le tennis :

Nicholas Fox Weber, « Dressed to win », Courts N. 3, autumn 2018, https://courts.club/dressed-to-win/

Scoop Malinowski, « Katharine Hepburn Called Tennis “A Sensational Game” », January 22, 2021, Tennis Prose, https://www.tennis-prose.com/articles/scoop/katharine-hepburn-called-tennis-a-sensational-game/

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Golf ou tennis ? Mademoiselle gagne tout », Voyages autour de mon cerveau, janvier 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/21180

 

Ivresse de l’arc-en-ciel Indiscrétions VADMC

Ivresse de l’arc-en-ciel : Indiscrétions

Lâcher prise est parfois difficile. Surtout quand on a reçu l’éducation idoine. Et qu’on refuse de ne pas maîtriser tout tout le temps, ce qui peut conduire à mépriser les humains normaux et à se conduire comme une « déesse » intraitable. Reproche que C.K. Dexter Haven (Cary Grant), ex-époux de Tracy Lord (Katharine Hepburn), envoie à son ex-femme, ce qu’elle nie, dans Indiscrétions (George Cukor, The Philadelphia Story, 1940, d’après la pièce éponyme de Philip Barry). Dexter impute à Tracy la responsabilité de leur divorce. Selon ses propos, Tracy aurait dû l’aider à sortir de son alcoolisme, antérieur à leur mariage, plutôt que de prendre de haut son addiction et de le mépriser pour s’y adonner.

Ces propos sont d’autant plus tendancieux que Tracy n’est pas psychanalyste mais jeune femme de la haute bourgeoisie de Philadelphie, et qu’à aucun moment C.K. Dexter ne reconnaît avoir essayé de consulter un/des spécialistes pour sortir de sa dépendance à l’alcool, tout en demandant le soutien de Tracy. Qu’il a battue.

De même, le père de Tracy, Seth (John Halliday), fait retomber ses infidélités, qui s’étalent dans les journaux à scandale, sur le manque d’amour de sa fille aînée. Sa fille cadette, une adolescente vive et intelligente, sans minauderies, Dinah (Virginia Weidler), n’est pas prise en compte. En outre, Seth établit un lien entre tromperies conjugales, fort bien acceptées par son épouse Margaret (Mary Nash) au nom de la double morale hétéro-patriarcale, et amour filial. Les deux principales figures masculines culpabilisent donc l’héroïne.

Quant au fiancé de Tracy, George Kittredge (John Howard), un homme d’affaires, il l’idolâtre, la considérant justement comme une « déesse » ou une « statue ». Ce qui ne fait pas non plus l’affaire de la jeune femme, pourtant vêtue à cet instant d’une tunique blanche très virginale et néo-hellénique.

Ne sachant plus où elle en est de ces injonctions contradictoires, ni dans ses amours, elle s’enivre pendant la soirée de ses fiançailles, avec Mike Connor (James Stewart), journaliste à scandale chargé de couvrir son mariage, en compagnie de sa collègue Liz Imbrie (Ruth Hussey). Après la soirée, Tracy se retrouve à se baigner dans la piscine de la demeure familiale, accompagnée de Mike, tout aussi ivre. Et qui, se croyant amoureux de Tracy, lui déclare sa flamme, en lui disant qu’elle n’est certes pas une déesse, mais un être extraordinaire, fait de chair et de sang. Ce qui fait fondre Tracy, peu habituée à ce genre de compliments. Ils s’embrassent, puis Tracy reprend ses esprits, et propose donc à Mike de plonger dans la piscine.

Mike la porte ensuite, ivre et à moitié endormie, de la piscine à sa chambre, tout en beuglant joyeusement le dernier succès à la mode : « Somewhere over the rainbow ». Cette chanson, « Quelque part au-delà de l’arc-en-ciel », interprétée par l’héroïne Dorothy (Judy Garland), est issue de la comédie musicale Le Magicien d’Oz (Victor Fleming, The Wizard of Oz, 1939), produite l’année précédente par la MGM, qui a produit Indiscrétions. Clin d’œil intéressé ou citation amusée ?

Au-delà de l’arc-en-ciel de la gueule de bois du lendemain matin (c’est-à-dire quelques heures plus tard après la baignade de quatre heures du matin), il y a, comme dans toutes les comédies de remariage, le remariage avec l’ancien mari, C.K. Dexter, que le lâcher prise de Tracy a amusé et ravi. Contrairement à George, il ne croit pas à une idylle poussée entre Mike et Tracy. Il en est de même pour Liz, amoureuse sans espoir de Mike, mais non jalouse de Tracy, dont elle constate l’absence de sentiments pour Mike. À la fin du film, Liz entrevoit enfin une chance de capter son attention, puisque Tracy se remarie avec C.K. Dexter. Liz ne souhaite pas se remarier à tout prix, elle qui est divorcée d’un quincaillier de sa ville provinciale natale, mais elle aime Mike et a souffert de voir qu’il a eu un gros coup de cœur pour Tracy.

Mike confirme d’ailleurs à Tracy, à C.K. Dexter et à George qu’il a déposé Tracy sur son lit et qu’il est parti, la laissant cuver son champagne. Il ajoute qu’il n’a pas voulu abuser de la situation, d’autant que Tracy était ivre. Cette conduite normale fait tout de même plusieurs lignes de dialogue, comme s’il fallait justifier, pour un homme, le fait de ne pas violer une femme sous l’emprise de l’alcool.

À l’instar de la très grande majorité des films occidentaux d’hier à aujourd’hui, les similitudes de sentiments masquent la lutte des classes, en perpétuent la hiérarchie sociale. Tracy ne peut pas tomber amoureuse de Mike, ni épouser George, puisqu’ils sont d’une classe sociale différente, même si George, d’abord ouvrier, a travaillé dur pour arriver à la haute bourgeoisie.

Mike est presque mis à part par la narration, car il est non seulement journaliste, mais également écrivain (et Liz est peintre). Il n’en reste pas moins d’une classe sociale inférieure à Tracy. Quant à George, il est portraituré comme un, fier de ses nouvelles richesses, ambitieux et ne connaissant pas les codes et les usages de sa nouvelle classe, ce pour quoi il est ridiculisé au début du film, puisqu’il est vêtu d’un costume d’équitation flambant neuf et qu’il a du mal à monter à cheval.

C’est en se mettant dans une situation similaire à celle de C.K. Dexter (en s’enivrant), mais non sur le long terme, que Tracy accède enfin à la reconnaissance de sa famille, qui n’apprécie pas George, et de son ancien mari, ainsi qu’au lâcher prise. On peut s’interroger sur la morale proposée par ce long-métrage, entre leçon de vie universelle (comment être un·e humain·e sensible, ouvert·e et épanoui·e) et enfermement des femmes dans un cadre fabriqué par les hommes (tu es humaine quand tu fais comme moi et comme ce que je te dis de faire).

Cette comédie pleine d’allant, d’énergie et de glamour, servie par un trio au somment (Hepburn, Grant, Stewart) et des seconds rôles talentueux, que Hepburn a adoré jouer au théâtre, puis au cinéma1, est ambiguë : elle présente une héroïne moderne, sportive, élégante, intelligente, entourée d’une famille aimante, et courtisée par un trio masculin qui représente trois volets de la société nord-américaine (la haute-bourgeoisie, le monde des affaires, le journalisme).

Mais il manque à cette héroïne, comblée de tant de dons, l’essentiel, à savoir l’amour de son prochain, et une sexualité épanouie. Ce manque ne viendrait pas de son éducation, ni des tabous de la société patriarcale de son époque, ni d’une mésentente profonde avec son ex-mari, mais uniquement d’elle-même. Tout le film tend à la transformer, à la modeler vers ce que ses proches attendent d’elle, c’est-à-dire étant une femme type de son époque, qui se fond dans les autres et qui accepte la sexualité conjugale, qu’elle lui plaise ou non. Imagine-t-on un film avec une telle problématique, centré sur un homme  ? L’anomalie ne vient pas d’un manque d’humanité, mais d’un manque d’humanité chez une femme.

Il reste la verve étincelante du texte, le brio de la mise en scène, le talent des interprètes, et la possibilité de s’interroger sur ce qui fait de nous des êtres humains.

1 Cf. Katharine Hepburn, Moi-Histoires de ma vie, Paris, Presses Pocket, 1993, p. 185, 193. Cf. également Andrew Scott Berg, Appelez-moi Kate, Paris, Robert Laffont, 2004, p. 130-131, 132, 135-140.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Ivresse de l’arc-en-ciel : Indiscrétions », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/17326

Cluny Brown VADMC

Partir, revenir, pourquoi ? (10) Oser partir : Cluny Brown

Même avec un goût prononcé pour la plomberie, il est compliqué de trouver du travail si on est femme. Et plus encore femme à Londres en 1938, alors que gronde le nazisme. Ainsi, la jeune Cluny Brown, héroïne du roman éponyme de Margery Sharp (1944) et de la fidèle adaptation d’Ernst Lubitsch (1946), ne fait que remplacer son oncle Arn (Billy Bevan), absent pour cause d’après-midi dominical loin de leur modeste appartement londonien. Cluny (Jennifer Jones) se rend chez l’aristocratique Hilary Ames (Reginald Gardiner), où elle débouche l’évier avec brio, sous le regard surpris d’Hilary, et, dans le film, amusé d’Adam Belinski (Charle Boyer), écrivain de romans policiers polonais/tchécoslovaque fuyant le nazisme, et en attente d’être appelé aux États-Unis par son éditeur.

Adam flirte avec Cluny, lui offrant son premier cocktail. Ivre, celle-ci s’endort sur le canapé, où la découvre, furieux, son oncle. Il morigène et les deux hommes, car la situation n’est pas nette et le viol d’une jeune naïve toujours possible, et sa nièce, d’avoir oublié, une fois de plus, quelle est sa place, c’est-à-dire au foyer, à s’occuper des tâches ménagères. Sa nièce a beau protester, il la ramène chez eux, puis lui trouve une place de servante, dans une demeure grande-bourgeoise, Friars Carmel, à la campagne. Où elle sème la confusion, à la grande joie du lectorat et du public, mais à la confusion de la gouvernante, Madame Maile (Sara Allgood), et Syrette (Ernest Cossart), le maître d’hôtel, ravis, quant à eux, de leur servitude volontaire. Servitude volontaire que Sacha Guitry a mis en scène dans Désiré (pièce de théâtre, 1927 ; film, 1937).

Dans le train qui l’amène à Friars Carmel, Cluny se lie d’amitié avec un colonel (C. Aubrey Smith), proche des Carmel, qui la prend pour une invitée et la conduit sur place. Les Carmel (Margaret Bannerman et Reginald Owen), de leur côté, pensent qu’elle est une amie du colonel et lui offrent le thé, à la joie de Cluny, qui les remercie de leur accueil si cordial. Son statut subalterne éventé, elle descend à l’étage des domestiques, faisant le chemin inverse de Johnny Case (Cary Grant) dans Vacances (Georges Cukor, Holiday, 1938), petit-bourgeois fiancée à la riche Julia Seton (Doris Nolan). Cluny remonte ensuite pour servir à table, mais sans s’en sortir, faute de formation adéquate. Le service n’est donc pas une question de gènes féminins et/ou de classe sociale. Puis, lorsqu’Adam est invité chez les Carmel par leur fils Andrew (Peter Lawford), il retrouve Cluny avec plaisir, tout en flirtant avec l’Honorable Betty Cream (Helen Walker), dont Andrew est amoureux, et qui crie calmement tout en lisant, lorsqu’Adam persiste à ne pas vouloir sortir de sa chambre, où il est entré de nuit, sous prétexte de lui parler d’Andrew (dans le film)/de la demander en mariage (dans le roman).

Cependant, dans le film, contrairement au roman, il ne se préoccupe de Betty que lorsque Cluny a « trouvé son bateau », c’est-à-dire un fiancé, en la personne de monsieur Wilson, sinistre pharmacien du village. Le – pourtant – jeune Wilson a non seulement un physique ingrat surmonté d’un pince-nez, mais il est également dénué d’humour, il joue de l’harmonium, il parle avec pondération et pédantisme, il est tout dévoué à sa mère, une vieille dame acariâtre (Una O’Connor), qui ne s’exprime que par une gamme de toussotements, régentant ainsi son fils.

Toujours dans le film, la métaphore viatique utilisée par Adam et Cluny sert à désigner l’arrivée de l’amour dans leur vie, loin de l’île déserte où ils languissent tous deux, côte à côte, mais uniquement amis, lointain écho de la situation d’Ellen (Irene Dunne) dans Mon épouse favorite (Leo McCarey, My Favorite Wife, 1940).

Autres métaphores viatiques, celles utilisées par Cluny dans le film, avec une prédilection pour l’Orient colonial britannique (celui d’Agatha Christie, entre autres) : chez Reginald, après avoir bu, elle se rêve en chat persan, qui se rend à Bagdad. Cité qu’elle traverse en rêve une fois à Friars Carmel, puis Le Caire, avant d’être emportée par Adam – revêtu d’un fez -, sous la tente de celui-ci, dans le désert. Cluny s’est alors forcée à se réveiller, car, comme elle le rappelle naïvement à Adam en lui racontant son rêve, ils ne sont qu’amis. Il n’aurait pas été convenable qu’il se passe quoi que ce soit entre eux sous cette tente, même avec Adam en moderne avatar du « cheik » Rudolf Valentino, référence implicite du rêve de Cluny. Point n’est besoin d’être fin·e psychologue pour saisir et l’amour que Cluny porte à Adam, et son mal-être à être coincée dans un espace fermé sur lui-même et morne, aux côtés de gens satisfaits de la médiocrité de leur existence, effrayés par le moindre changement.

Adam, de son côté, jaloux de Wilson, s’amuse à l’agacer, en faisant tinter la sonnette de la porte d’entrée de la pharmacie, puis en refermant vivement la porte. Cluny, de son côté, fait des efforts méritoires pour s’adapter à son nouvel environnement : travail, lieu, amour, tout finit par former un tout harmonieux. Cluny est prête à s’installer dans son rôle de femme ce pharmacien de campagne, avec une belle-mère qui serait comme la mère qu’elle n’a jamais connue. Ainsi, elle quittera son travail de servante. qu’elle a appris à faire, mais qui lui plaît toujours pas. Tout comme la campagne et les rossignols, dégoûts qu’elle partage avec Adam.

Heureusement, elle est sauvée par la canalisation de l’évier des Wilson, qui manifeste sa désapprobation au moment où Wilson va annoncer leurs fiançailles à ses ami·es, en présence de sa mère, dont c’est l’anniversaire. Cluny, après avoir vaillamment résisté à la tentation, va réparer la panne. Puis revient s’assoir, après voir été félicitée par un petit garçon, présent dans l’assistance. C’est alors la débandade chez les Wilson. Madame Wilson toussote sa réprobation, puis monte se coucher, les invité·es partent. Cluny aussi. Tout semble donc résolu côté sentimental, Cluny retrouvant Adam dans l’île déserte où ils attendent leur fameux bateau amoureux. Cependant, le pompeux monsieur Wilson ne peut admettre qu’elle lui échappe, elle si minuscule qu’il a daigné distinguer. Il lui pardonne donc dignement.

Heureusement, elle est sauvée par la paire de bas de soie que lui offre Adam comme cadeau d’adieu, avant son départ de Friars Carmel, puis de l’Angleterre, son éditeur américain l’ayant enfin contacté (et lui ayant payé le bateau). Dans le roman, point de symbole vestimentaire de la modernité urbaine, mais une simple conversation Adam-Cluny qui les emportent jusque de l’autre côté de l’Atlantique, après une halte courtoise chez l’oncle Arn. Dans le film, Cluny, en tenue de service, court après Adam, parti à la gare de Friars Carmel. Elle commence par franchir la porte principale du manoir, en sens inverse de son arrivée, mais toujours contre les bonnes manières et toujours en passant d’une classe sociale inférieure à une classe sociale élevée. Puis, Cluny se fait porter à bicyclette à la gare, sous le regard outré de Wilson. 

Elle rattrape Adam, explicitement pour le remercier de son cadeau et pour lui annoncer la mansuétude de saint Wilson. Implicitement, son langage corporel indique son mal-être et son désarroi. Adam ne s’y trompe pas et la fait entrer dans son compartiment, avant de lui annoncer leur prochain mariage, leur prochaine existence mouvementée, faite alternativement de vaches maigres et de louches de caviar, sans oublier sa terrible vengeance : transformer ce satané (en restant poli) rossignol en meurtrier dans son prochain roman policier. Cluny acquiesce à ce programme alléchant, qui comble ses vœux. Mais une inquiétude demeure : et si Adam et Cluny, de duo se transformait en trio ? Adam, qui a réponse à tout, rassure la future Madame Belinski : il pondrait un autre roman policier, qui, comme le premier, serait un succès.

Dont acte, dans la dernière scène du film, avec une Cluny enfin vêtue élégamment, s’évanouissant car enceinte, devant la vitrine d’une librairie regorgeant des romans policiers d’Adam, sous l’œil mauvais du rouge-gorge tueur de la couverture. Le dernier plan nous montre le deuxième opus dudit oiseau assassin. Et Cluny fut heureuse aux États-Unis avec son mari, ses livres et leurs enfants.

Un triple hourra pour cette valeureuse héroïne, qui a su sortir de son marasme social et, grâce au voyage, en osant partir de l’endroit où elle était le plus mal, trouver le bonheur.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Partir, revenir, pourquoi ? (10) Oser partir : Cluny Brown », Voyages autour de mon cerveau, juillet 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/16620