En 1947, lorsqu’elle voyage aux États-Unis, Simone de Beauvoir découvre un pays qui se pense volontiers comme celui de la liberté et de la démocratie, mais dans lequel une partie de la population demeure séparée de l’autre par la couleur de sa peau. Dans L’Amérique au jour le jour, publié l’année suivante, elle revient à plusieurs reprises sur la condition des Noirs américains, particulièrement lorsqu’elle traverse le Sud. Elle observe les espaces séparés, les discriminations, mais aussi les discours par lesquels une partie des Blancs américains parvient à concilier l’affirmation de principes démocratiques avec une réalité qui les contredit.
La réflexion de Beauvoir sur l’oppression ne naît cependant pas de son voyage américain. Plusieurs années auparavant, elle s’interroge déjà sur les conditions concrètes dans lesquelles une liberté peut s’exercer… ou être empêchée de s’exercer. Dans Pyrrhus et Cinéas (1944), elle évoque ainsi les sociétés qui vivent de l’exploitation d’autres êtres humains et doivent, pour assurer la permanence de cette exploitation, empêcher les dominés d’être pleinement reconnus comme des hommes. Dans ses exemples se côtoient notamment l’esclave de Virginie et le colonisé indochinois. L’oppression apparaît déjà comme un système qui ne se contente pas d’exploiter : il doit également produire une représentation de l’exploité qui rende son exploitation acceptable.
Cette réflexion se précise dans Pour une morale de l’ambiguïté, publié en 1947, l’année même du voyage américain. Beauvoir y évoque les esclavagistes du Sud des États-Unis et le lynchage ; ailleurs, elle décrit des colons d’Algérie qui apaisent leur conscience en méprisant les Arabes que la situation coloniale maintient dans la misère. Plus ceux-ci sont misérables, explique-t-elle, plus ils apparaissent méprisables aux yeux de ceux qui contribuent à produire leur misère : le résultat de l’oppression devient ainsi une justification supplémentaire de l’oppression.
Le problème est donc politique autant que moral. Beauvoir réfléchit dans le même ouvrage à l’autodétermination des opprimés – Noirs, colonisés, femmes – et aux arguments employés pour la leur refuser. La liberté ne consiste pas à déclarer abstraitement les êtres humains libres : encore faut-il qu’ils disposent effectivement des possibilités de décider de leur existence.
« Il m’a secoué l’âme » : Beauvoir et The Ox-Bow Incident
C’est dans ce contexte philosophique qu’il faut replacer l’expérience américaine de 1947. Elle n’est pas seulement faite de rencontres, de conversations, de villes et de paysages. Le cinéma participe lui aussi à la découverte que Beauvoir fait des États-Unis.
Le 13 mars, à Los Angeles, elle voit notamment L’Étrange Incident (William Wellman, The Ox-Bow Incident, 1943). La projection n’est pas ordinaire : le film est projeté pour elle aux studios RKO. Dans une lettre adressée à son compagnon Jean-Paul Sartre, Beauvoir manifeste immédiatement son enthousiasme : on lui avait recommandé le film sans lui en exagérer la valeur, constate-t-elle. C’est, à ses yeux, l’un des meilleurs qu’elle ait vus, et il lui a « secoué l’âme ». La formule est suffisamment forte pour interdire de réduire L’Étrange Incident à une référence cinéphilique parmi d’autres.
Dans L’Amérique au jour le jour, Beauvoir reprend l’épisode. Après avoir mentionné Les Plus Belles Années de notre vie (William Wyler, The Best Years of Our Lives, 1946) et Le Poison (Billy Wilder, The Lost Weekend, 1945), elle écrit (Paris, Gallimard, « Folio », 1997, p. 235) :
Aux studios R.K.O. on a projeté pour nous le Oxbow incident, ce chef-d’œuvre classique que les Américains ont refusé d’exporter parce qu’il raconte un lynchage situé pourtant au siècle dernier.
Le « pourtant » importe. Beauvoir souligne le décalage entre le temps de la fiction et celui de sa réception : le lynchage représenté par Wellman appartient au XIXe siècle, mais son évocation demeure, dans l’Amérique de 1947 telle qu’elle la décrit, suffisamment sensible pour expliquer le refus d’exporter le film.
Il faut ici conserver une distinction essentielle. L’Étrange Incident ne représente pas un lynchage de Noirs américains : les trois hommes exécutés par la foule ne le sont pas en raison de leur appartenance à la population afro-américaine, mais parce qu’ils sont Mexicains. Le film ne constitue donc pas une représentation cinématographique des lynchages racistes anti-noirs dont Beauvoir parle par ailleurs. Mais cette différence rend précisément le rapprochement intéressant. Le film met à nu un mécanisme de violence collective raciste : des hommes se constituent en instance de jugement, fabriquent des coupables à partir de soupçons, suspendent les procédures destinées à établir leur culpabilité et accomplissent finalement un meurtre au nom de la justice.
L’intérêt de Beauvoir ne s’arrête d’ailleurs pas à cette projection. Elle dira ensuite à son compagnon Nelson Algren avoir lu le récit dont le film a été tiré. De la réaction immédiate consignée dans une lettre à Sartre à la reprise de l’épisode dans L’Amérique au jour le jour, puis à la lecture de l’œuvre-source évoquée avec Algren, TL’Étrange Incident accompagne donc durablement sa réflexion et sa culture américaines.
De l’« égalité dans la différence » aux lois Jim Crow
Deux ans plus tard, dans Le Deuxième Sexe, Beauvoir formule de manière beaucoup plus systématique un mécanisme qu’elle a rencontré sous plusieurs formes.
Elle remarque que les adversaires de l’émancipation des femmes consentent parfois à leur accorder une prétendue « égalité dans la différence » (Tome 1, Paris, Gallimard, « Folio », 2023, p. 26). Or cette formule lui rappelle directement celle qui gouverne les lois Jim Crow aux États-Unis : une « ségrégation soi-disant égalitaire » qui a produit, écrit-elle, « les plus extrêmes discriminations » (p. 26-27). Et elle élargit aussitôt le raisonnement : lorsqu’une race, une caste, une classe ou un sexe sont réduits à une condition inférieure, « les processus de justification sont les mêmes (p. 27).
C’est ce que j’ai appelé ailleurs une « théorie des parallèles » chez Simone de Beauvoir. Cette théorie ne consiste justement pas à affirmer que toutes les oppressions seraient identiques. Beauvoir marque elle-même les limites des rapprochements qu’elle construit. Les femmes ne constituent pas une minorité comparable aux Noirs américains ou aux Juifs. L’introduction de l’esclavage en Amérique, la diaspora juive ou les conquêtes coloniales sont des événements historiques datés ; les groupes concernés ont pu connaître auparavant une autonomie, une histoire, une tradition ou une culture propres. Une situation produite par l’histoire peut également être défaite par l’histoire : Beauvoir cite à cet égard les Noirs d’Haïti.
Comparer n’est donc pas confondre. Il s’agit de rapprocher des situations distinctes afin d’identifier certains processus communs, puis de revenir à ce qui fait la spécificité de chacune. Beauvoir elle-même procède ainsi lorsqu’elle rapproche femmes, Noirs américains, Juifs, prolétaires et colonisés avant de rompre les parallèles qu’elle vient d’établir lorsque ceux-ci cessent d’être pertinents.
C’est cette méthode que l’on peut à notre tour appliquer à un système que Beauvoir n’analyse pas elle-même de manière comparable : l’apartheid sud-africain.
De Jim Crow à l’apartheid : comparer sans confondre
La ségrégation raciale des États-Unis et l’apartheid sud-africain ne sont pas deux noms donnés au même système. Ils diffèrent par leur histoire, leurs institutions, leur législation et les sociétés qui les ont produits.
Mais ma « théorie des parallèles » permet de poser aux deux une question commune : que vaut une égalité proclamée lorsque l’organisation concrète de la société en interdit l’exercice ? Beauvoir fournit elle-même une réponse remarquable lorsqu’elle décrit le raisonnement du groupe dominant. Celui-ci ne se contente pas d’imposer une situation aux dominés : il tire argument de la situation qu’il a créée. Dans Le Deuxième Sexe, elle reprend ainsi une réflexion ironique et mordante, qu’elle attribue à l’écrivain irlandais George Bernard Shaw : le Blanc américain relègue le Noir au rang de cireur de chaussures, puis conclut de cette situation que le Noir n’est bon qu’à cirer des chaussures (p. 27).
L’infériorité socialement produite est naturalisée après coup. Ce processus traverse chez Beauvoir différentes formes de domination. Les racistes, les colons ou les hommes peuvent attribuer aux dominés des caractères prétendument naturels – irresponsabilité, paresse, incapacité, infantilisme – qui sont précisément ceux que leur situation contribue à produire. Le système crée ses propres preuves. Et c’est ici que la rencontre avec Nelson Mandela devient particulièrement féconde.
Un homme noir dans le tribunal d’un homme blanc
Le 22 octobre 1962, devant le tribunal de Pretoria, Nelson Mandela prononce sa première déclaration au procès qui lui est intenté. Son texte est souvent désigné par son attaque : Black Man in a White Man’s Court. Mandela s’en prend précisément à une notion qui pourrait sembler incontestable : l’égalité devant la loi.
Il admet qu’un Africain et un Blanc comparaissant devant un tribunal puissent, formellement, être soumis aux mêmes règles de procédure et de preuve. Mais cette égalité procédurale ne suffit nullement à rendre les deux hommes égaux devant la loi. Car il faut poser une autre question : qui fait la loi ?
Les Noirs sud-africains sont soumis à des lois à l’élaboration desquelles ils ne participent pas dans les mêmes conditions que les Blancs. Ils sont privés des droits politiques qui leur permettraient de participer à la définition des règles auxquelles ils doivent pourtant obéir. Ils sont également exclus du pouvoir qui administre et applique ces lois. L’égalité formelle masque donc une inégalité politique préalable.
Le parallèle avec la critique beauvoirienne de l’« égalité dans la différence » devient alors saisissant. Dans les deux cas, une formule égalitaire peut coexister avec un système qui organise matériellement l’inégalité. L’égalité ne peut être jugée à partir de la seule formulation de la règle : elle doit l’être à partir des possibilités concrètes offertes à ceux auxquels cette règle s’applique.
Deux ans plus tard, lors du procès de Rivonia, Mandela approfondit cette position. Il réclame avant tout des droits politiques égaux. La division politique fondée sur la couleur doit disparaître avec la domination qu’elle permet. Son projet n’est pas de remplacer une domination blanche par une domination noire, mais de construire une société démocratique et libre dans laquelle tous disposent de possibilités égales.
Beauvoir et Mandela parlent donc depuis des positions radicalement différentes. Beauvoir est une voyageuse française blanche qui observe en 1947 un système dont elle ne subit pas personnellement la ségrégation. Mandela est un homme noir sud-africain auquel l’apartheid refuse précisément les droits qu’il revendique ; lorsqu’il analyse ce système, il le fait devant le tribunal qui est en train de le juger. L’une observe, interroge et théorise une domination dont d’autres sont victimes. L’autre parle depuis la situation qu’il décrit et lutte pour la détruire. Leurs paroles ne sont donc pas interchangeables.
Mais cette dissymétrie rend leur rapprochement plus intéressant encore : elle permet de confronter le regard extérieur d’une philosophe de la situation à la parole politique d’un homme qui revendique pour lui-même et pour son peuple la possibilité de transformer cette situation.
Briser le cercle
Chez Beauvoir, le système d’oppression comporte en effet quelque chose de circulaire. Un groupe est maintenu dans une situation d’infériorité. Cette situation limite ses possibilités. Les conséquences de cette limitation sont ensuite présentées comme des caractéristiques naturelles du groupe. Ces caractéristiques servent enfin à justifier le maintien de la situation qui les a produites. Le cercle semble parfait. Dans la conclusion du Deuxième Sexe, Beauvoir écrit cependant que si l’on maintient une caste en état d’infériorité, elle demeure effectivement inférieure : « mais la liberté peut briser le cercle » (Paris, Gallimard, « Folio », 2023, p. 649). La formule pourrait presque servir de point de rencontre avec Mandela.
Car le problème n’est plus seulement de dénoncer les représentations produites par le dominant : il faut modifier les conditions qui les rendent possibles. C’est pourquoi l’autodétermination, déjà présente dans Pour une morale de l’ambiguïté, devient essentielle. Les opprimés ne peuvent être déclarés abstraitement libres par ceux qui conservent le pouvoir de décider à leur place. Ils doivent devenir les sujets politiques de leur propre histoire.
Beauvoir formule ailleurs une proposition plus radicale encore : on ne saurait créer de justice au sein de l’injustice. Il ne suffit donc pas que le dominant se comporte mieux à l’intérieur d’un rapport de domination. C’est le rapport lui-même qui doit être transformé.
1948 : deux histoires qui se croisent
La chronologie rend le rapprochement encore plus saisissant. Beauvoir parcourt les États-Unis en 1947. L’Amérique au jour le jour paraît en 1948. Cette même année, le Parti national remporte les élections en Afrique du Sud et entreprend de systématiser, par un ensemble de lois et de dispositifs politiques, le régime auquel le nom d’apartheid restera attaché.
Il ne s’agit toujours pas de construire une fausse simultanéité : l’histoire de la domination raciale en Afrique du Sud précède évidemment 1948, tout comme celle de la ségrégation américaine précède largement le voyage de Beauvoir. Mais cette proximité chronologique est frappante. Au moment où Beauvoir publie le livre dans lequel elle confronte les principes démocratiques américains à la condition réelle des Noirs américains, un autre système de séparation raciale entre dans une nouvelle phase de son histoire à l’autre bout du monde. Et l’Afrique du Sud va bientôt apparaître dans la revue que Beauvoir a co-fondée avec Sartre en 1945.
Les Temps modernes : de l’apartheid à l’anticolonialisme
En juillet 1950, Les Temps modernes publient un article de I. R. Skine, « Apartheid en Afrique du Sud ». Cette présence est d’autant plus intéressante que l’écrivain Frantz Fanon cite l’article deux ans plus tard dans Peau noire, masques blancs. L’Afrique du Sud entre ainsi très tôt dans un réseau de réflexions sur le racisme, la colonisation et la production politique des identités dominées qui croise celui de Beauvoir.
Il faut certes résister à une tentation : rien ne permet, sur la seule présence de cet article dans Les Temps modernes, d’affirmer que Beauvoir l’a personnellement choisi, édité ou même lu. Mais il établit quelque chose de plus modeste et de parfaitement suffisant : l’apartheid est présent dès 1950 dans l’espace intellectuel collectif de la revue qu’elle a contribué à fonder et à laquelle elle participe.
Fanon constitue ensuite un trait d’union particulièrement intéressant. Dans Le Lièvre de Patagonie, le journaliste Claude Lanzmann revient sur ses rencontres avec lui (Paris, Gallimard, 2009, p. 352-357). Il évoque notamment la conférence panafricaine d’Accra de 1958, à laquelle Fanon participe et où sont présents des représentants de l’ANC sud-africain. Dans son récit, cette histoire est directement reliée aux réflexions de Fanon sur la violence et les luttes de libération.
Ce croisement africain appartient lui-même à une histoire beaucoup plus vaste : celle de l’engagement anticolonialiste des Temps modernes. Lanzmann raconte aussi très concrètement l’engagement partagé avec Beauvoir pendant la guerre d’Algérie. Avertis par Jacques Vergès de l’exécution imminente de militants algériens, ils pouvaient passer une partie de la nuit à chercher quelqu’un susceptible d’intervenir pour tenter d’empêcher leur mise à mort (p. 18). Lanzmann rappelle explicitement qu’ils militaient pour l’indépendance de l’Algérie, ce que Beauvoir décrit dans La Force des choses (1963).
Il ne s’agit donc toujours pas de transformer rétrospectivement Beauvoir en militante de l’ANC ni en commentatrice de Mandela. Ce serait substituer une filiation imaginaire à la « théorie des parallèles » que nous essayons précisément de respecter. Il s’agit plutôt de constater que la question de l’oppression raciale rencontrée par Beauvoir aux États-Unis s’inscrit progressivement dans un espace intellectuel plus vaste où racisme et colonialisme sont pensés ensemble sans être confondus.
1986 : Afrique du Sud : demain le feu
Cette histoire connaît un dernier épisode particulièrement frappant. Simone de Beauvoir meurt le 14 avril 1986. En juin de la même année, Les Temps modernes publient un énorme numéro triple, numéros 479-480-481, consacré à l’Afrique du Sud : Afrique du Sud : demain le feu. En plus de cinq cents pages, le dossier ne réduit pas l’apartheid à une question abstraite de préjugés raciaux. Il examine ses structures économiques et politiques : le capital sud-africain, le travail et les syndicats, les Bantoustans, la répression et la détention, l’ANC, l’United Democratic Front, les révoltes dans les townships, les grèves de masse, la conscription, l’éducation, les intellectuels engagés, la littérature noire et la politique sud-africaine de la France. Surtout, il accorde une place importante aux paroles et expériences sud-africaines elles-mêmes : militants, travailleurs, opposants, écrivains.
Nous ne savons pas, en l’état de nos recherches, quel rôle Beauvoir a éventuellement pu jouer dans la préparation de ce dossier paru quelques semaines après sa mort. Il serait donc imprudent de lui en attribuer la conception. Mais il n’est nullement nécessaire de le faire pour que la chronologie soit éloquente.
En 1950, Les Temps modernes publiaient « Apartheid en Afrique du Sud ». En 1986, la revue consacrait à l’Afrique du Sud un numéro triple entier. Entre les deux se déploient plusieurs décennies d’anticolonialisme, Fanon, la guerre d’Algérie, les mouvements de libération africains et l’ANC. Et derrière cette histoire collective demeure la question que Beauvoir avait rencontrée dès son voyage américain : comment une société produit-elle l’infériorité d’un groupe avant d’utiliser cette infériorité comme justification de sa domination ?
Beauvoir et Mandela : une théorie des parallèles
Le rapprochement entre Simone de Beauvoir et Nelson Mandela ne consiste donc pas à découvrir que les États-Unis ségrégationnistes et l’Afrique du Sud de l’apartheid auraient été deux sociétés identiques. Ce serait précisément trahir Beauvoir. Sa « théorie des parallèles » procède autrement. Elle rapproche pour comprendre ; elle distingue pour ne pas effacer l’histoire.
Les lois Jim Crow, l’apartheid, le colonialisme, l’oppression des femmes ne constituent pas un système unique auquel il suffirait de donner différents noms. Mais ils peuvent produire des mécanismes comparables : naturaliser une situation historiquement créée ; fabriquer l’infériorité avant de l’invoquer ; assigner les dominés à une place choisie par les dominants ; leur refuser la possibilité de définir eux-mêmes leurs intérêts ; proclamer éventuellement leur égalité tout en organisant les conditions concrètes de leur inégalité.
Beauvoir observe une partie de ces mécanismes dans l’Amérique de 1947 et les théorise. Mandela les affronte depuis l’intérieur de l’apartheid et revendique les moyens politiques de les abolir. Et peut-être est-ce finalement là que leurs deux paroles se rejoignent le plus exactement : la liberté ne se proclame pas à la place d’autrui. Elle exige que chacun dispose réellement des moyens de devenir sujet de sa propre existence. Du Sud des États-Unis à l’Afrique du Sud, les histoires sont différentes. Les voix sont différentes. Les situations sont différentes.
Mais le parallèle permet précisément de faire apparaître ce qui les traverse sans les confondre : la contradiction entre l’égalité affirmée et l’inégalité organisée, entre la liberté proclamée et les conditions qui en interdisent l’exercice.
Et si l’oppression travaille à refermer le cercle en transformant ses propres effets en justifications, Beauvoir nous avait déjà donné, avant Mandela, la formule qui permet de penser sa rupture :
(…) la liberté peut briser le cercle.
On le brise !
Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « D’une ségrégation à l’autre : Beauvoir en Amérique, Mandela en Afrique du Sud », Voyages autour de mon cerveau, 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/35134