Il y a des fleurs qui restent des fleurs. Le coquelicot n’a manifestement pas cette chance.
Il suffit qu’il apparaisse au milieu d’un champ pour qu’aussitôt il se mette à ressembler à autre chose : une bouche, un cœur, une goutte de sang, une jeune fille, un souvenir, un mort. À moins qu’il ne quitte tout à fait le champ pour aller se poser sur un tableau, une chanson, un calendrier des Postes. Et lorsqu’enfin on réclame qu’on nous rende nos coquelicots, ce n’est déjà presque plus de fleurs qu’il est question : c’est du monde vivant tout entier.
Du poème « Le Dormeur du val » de Rimbaud à la chanson « Comme un p’tit coquelicot », chantée par Mouloudji, le rapprochement s’impose. Il n’y a pourtant aucun coquelicot dans « Le Dormeur du val ». Coquelicot or not coquelicot ? Pas coquelicot. Et néanmoins.
Le sonnet de Rimbaud, écrit en 1870, pendant la guerre franco-prussienne, commence par faire disparaître le corps humain dans un paysage extraordinairement vivant. L’eau chante, la montagne rayonne, l’herbe et la lumière entourent un jeune soldat. Il dort, nous dit le poème. Il dort encore. Il repose dans la végétation comme dans un lit. Il faut parvenir au dernier vers pour que deux petites marques rouges obligent à relire tout ce qui précède : ce dormeur était un mort.
Dans « Comme un p’tit coquelicot » (1951), le procédé est assez voisin pour que le rapprochement ne soit pas seulement chromatique. Là encore, une jeune personne est retrouvée étendue au milieu de la végétation, dans la lumière estivale ; là encore, elle semble dormir ; là encore, le rouge transforme rétrospectivement le paysage et le corps. Cette fois, ce sont trois gouttes de sang qui prennent l’apparence d’une fleur à l’endroit du cœur. Le coquelicot s’est incarné : il n’est plus tout à fait une plante. Il est devenu la blessure d’un corps humain.
Et l’on compte. Deux trous chez Rimbaud, trois gouttes chez Mouloudji. Le rouge, minuscule dans l’étendue verte, suffit à faire entrer la mort dans le paysage. Il ne s’agit évidemment pas d’en déduire que Mouloudji et son parolier Raymond Asso auraient délibérément réécrit Rimbaud. Mais les deux œuvres font circuler une même configuration : corps étendu, nature estivale, sommeil trompeur, révélation différée, rouge du sang. Dans la chanson, le coquelicot donne un nom à cette circulation. La fleur devient corps.
Une fleur qui a un cœur
Cette incarnation est particulièrement nette dans les chansons. Dans « Coquelicot », chanson de Charles Trenet datant de 1948, la fleur est continuellement humanisée : elle possède un cœur, une âme, elle rougit, et finit par se confondre avec les femmes aimées et embrassées dont se souvient le chanteur. Le coquelicot devient jeune fille, amante, souvenir amoureux. Inversement, les jeunes femmes deviennent des coquelicots. La métaphore circule si facilement entre corps végétal et corps humain qu’il devient presque impossible de décider lequel représente l’autre.
Francis Jammes avait déjà opéré un déplacement comparable, mais d’une manière plus étrange encore. Dans « L’Après-midi… », daté de 1889, il imagine une journée de campagne avec linge propre, poussins, vol-au-vent, café, jardin et choux bleus. Puis vient la jeune fille. Les amoureux s’embrassent, leurs bouches rouges voisinant avec les coquelicots rouges. La correspondance est immédiate : pétales et lèvres appartiennent à la même gamme colorée, le végétal prolonge le corps désirant. On pourrait croire que, pour une fois, le coquelicot va échapper à la morgue. Ce serait compter sans le poème placé immédiatement après lui dans le recueil.
« C’est aujourd’hui… », daté du 8 juillet 1894, fait surgir Virginie, l’héroïne de Bernardin de Saint-Pierre (Paul et Virginie, 1788), morte en robe blanche. Le rouge du baiser et des fleurs, couleur de la chair vivante et du désir, se trouve ainsi placé à proximité d’un corps féminin disparu. Il n’est pas le sang de Virginie, ne forçons pas l’analogie. Mais la succession des deux poèmes fait voisiner avec une remarquable facilité coquelicots, sensualité, jeune femme et mort. Chez Mouloudji, le rouge floral permettra précisément de réunir ce que Jammes maintenait encore séparé : la fleur, le corps féminin et le sang. Le coquelicot possède donc cette propriété merveilleusement embarrassante : il incarne à la fois la vie et sa disparition. Sa couleur est celle de la bouche que l’on embrasse et de la blessure qui tue.
Les dormeurs des champs
C’est peut-être pourquoi deux œuvres où aucun coquelicot ne pousse sont venues presque spontanément rejoindre mon herbier : « Le Dormeur du val », donc, et Le Ravissement de Lol V. Stein de Marguerite Duras. Lol n’est pas morte. Ce détail mérite d’être précisé, vu la tournure prise par cette enquête.
Elle est en revanche couchée dans un champ de seigle – tout comme la femme aimée par le chanteur dans « Comme un p’tit coquelicot », qui dort dans un champ de blé, avant d’être tuée parce qu’elle résiste au désir d’un homme autre que le chanteur. Derrière l’Hôtel des Bois, Lol V. Stein observe la fenêtre derrière laquelle se trouvent Jacques Hold et Tatiana Karl. Le texte la fait glisser dans le seigle, s’asseoir puis s’allonger ; elle est « vivante, mourante », gagnée par une faiblesse qui la conduit jusqu’au sommeil. Le végétal reçoit son corps et l’absorbe presque. Plus loin, lorsqu’elle revient dans le champ, sa silhouette immobile fait croire à Jacques Hold qu’elle s’est endormie. Le sommeil, le corps étendu et le paysage recomposent ainsi, sans coquelicot et sans cadavre, certains éléments de la scène rimbaldienne.
Mais Duras inverse aussi le dispositif. Le dormeur de Rimbaud est regardé par le lecteur, qui finit par découvrir qu’il est mort. Lol, elle, est une dormeuse qui regarde. Couchée dans la végétation, elle observe le désir et les corps des autres. Elle est simultanément corps dans le paysage et regard porté hors de ce paysage.
Voilà peut-être pourquoi le coquelicot absent reste malgré tout dans les parages. Ce qui circule entre Rimbaud, Mouloudji et Duras n’est pas nécessairement une fleur, encore moins une influence qu’il faudrait démontrer. C’est une forme : un corps humain rendu au végétal, au point que la frontière entre être couché dans un champ, dormir et mourir devient incertaine.
De Monet à Georgette
Mais le mouvement inverse existe. Le coquelicot peut perdre son corps végétal pour devenir une image. Dans les Coquelicots peints par Claude Monet en 1873 à Argenteuil, les fleurs sont déjà, matériellement, des taches. Le musée d’Orsay souligne lui-même la « rythmique colorée » créée par ces touches rouges, dont les dimensions au premier plan affirment la primauté de l’impression visuelle. Le tableau, présenté lors de la première exposition impressionniste de 1874, est aujourd’hui l’une des œuvres les plus célèbres de Monet. Les deux couples mère-enfant s’inscrivent dans un paysage partagé entre rouge et vert bleuté.
La petite tache rouge commence alors une autre existence. Dans Musée haut, musée bas de Jean-Michel Ribes (2008), des visiteurs reconnaissent le tableau : c’est « le même que sur le calendrier des Postes de Georgette ». La plaisanterie est redoutable parce qu’elle renverse la hiérarchie attendue de la culture. On ne reconnaît plus la reproduction parce qu’on connaît Monet ; on reconnaît Monet parce qu’on connaît la reproduction. Le musée prétend conserver l’original, mais Georgette et son calendrier des Postes sont déjà entrés dans le musée.
Car la fleur circule. Elle passe du champ à la toile, de la toile au calendrier. À force d’être représentée, elle se désincarne : on peut vivre entouré de coquelicots sans rencontrer un seul Papaver rhoeas. Cette désincarnation n’est d’ailleurs pas nécessairement triste. Elle témoigne de la puissance d’une forme immédiatement reconnaissable : quelques pétales rouges, une tige verte, parfois une tache noire, et voilà le coquelicot. La plante est devenue signe. Mais que se passe-t-il lorsque le signe demeure tandis que la plante disparaît ?
Rendez-nous nos coquelicots
C’est là que la formule « Nous voulons des coquelicots » prend une force particulière.
L’appel lancé en 2018 autour de Fabrice Nicolino réclame l’interdiction des pesticides de synthèse. Le choix du coquelicot n’est pas anodin : la fleur sauvage devient l’emblème visible d’un monde vivant qui s’efface. Le texte ne réclame d’ailleurs bientôt plus seulement une fleur. Il énumère oiseaux, papillons, abeilles, grenouilles, sauterelles et fleurs sauvages avant de lancer : « Rendez-nous nos coquelicots ! » Le mouvement se présente explicitement comme une mobilisation en faveur du vivant.
Le coquelicot change alors une nouvelle fois de corps. Il était bouche chez Jammes, jeune femme chez Trenet, sang chez Mouloudji, tache picturale chez Monet. Il devient désormais corps politique : cocarde, signe de ralliement, représentation condensée de la biodiversité menacée. Le mouvement a d’ailleurs fabriqué des « coquelicocardes » et fait de la fleur son emblème collectif.
Mais cette incarnation politique part précisément d’une désincarnation réelle : les fleurs sauvages deviennent rares. Le coquelicot prolifère comme image au moment même où l’on s’inquiète de sa raréfaction dans les champs. Voilà un paradoxe qui me semble plus troublant que toutes les symboliques traditionnelles de la fleur : nous risquons de connaître parfaitement l’image d’une chose que nous faisons matériellement disparaître.
Soleil vert : quand il ne reste que les images
C’est pourquoi Soleil vert de Richard Fleischer, sorti en 1973, s’est invité dans cette histoire alors que, là encore, il n’y a vraisemblablement pas de coquelicot. Coquelicot or not coquelicot ? Not coquelicot.
À la fin du film, Sol Roth (Edward G. Robinson) choisit de mourir dans un centre d’euthanasie. Pendant sa mort, on projette devant lui les images d’une Terre disparue : fleurs, animaux, eau vive, oiseaux, cerfs, poissons, paysages. Thorn (Charlton Heston), qui appartient à un monde où cette nature n’existe plus, regarde ces images avec stupéfaction. Sol contemple donc, au moment où son propre corps meurt, le corps disparu du monde. Il ne reste de la nature que ses belles images.
Et le film va plus loin encore. Parmi les images projetées devant Sol Roth apparaît un immense champ de fleurs orangées. Coquelicots ? Tulipes ? L’image ne permet guère de trancher, et c’est peut-être précisément ce qui importe ici. Ces fleurs ressemblent suffisamment au coquelicot pour en réveiller l’image : une étendue végétale ponctuée de couleurs vives, devenue le souvenir d’un monde disparu.
Dans Soleil vert, la nature est devenue représentation. Les personnages peuvent encore voir les fleurs, mais ils ne peuvent plus vivre parmi elles. Le paysage subsiste comme archive visuelle, spectacle destiné aux mourants, mémoire artificielle d’un monde sensible disparu. Une analyse du film parle justement d’une nature édénique qui n’existe plus dans son univers fictionnel et dont les images accompagnent le rituel de mort de Sol. La désincarnation est achevée : la fleur n’a plus de corps. Il ne reste que son image. Et tout à coup le calendrier des Postes de Georgette devient légèrement moins innocent.
Entre Monet et Soleil vert, exactement un siècle s’est écoulé : 1873, 1973. Je n’en tirerai évidemment aucune généalogie mystérieuse. Mais la coïncidence est belle. Chez Monet, la représentation naît de l’expérience d’un paysage : des êtres humains traversent un champ constellé de fleurs. Chez Fleischer, cent ans plus tard, des êtres humains regardent sur un écran la représentation de paysages auxquels ils n’ont plus accès. Le tableau conservait l’expérience du vivant ; l’écran en conserve le fantôme.
Coquelicot or not coquelicot ?
Nous sommes donc passés des coquelicots aux corps. Un soldat mort chez Rimbaud. Une jeune femme assassinée chez Mouloudji. Une Virginie morte chez Jammes. Lol V. Stein qui s’allonge dans le seigle et s’approche du sommeil. Sol Roth qui meurt devant les images d’une nature disparue. Il était devenu difficile de choisir : le coquelicot, pour l’herbier ou pour la morgue ?
Mais le coquelicot semble précisément habiter cette frontière. Il peut prendre corps humain : cœur, bouche, jeune fille, sang. Le corps humain peut en retour devenir végétal : s’allonger dans l’herbe, se perdre dans le seigle, être rendu au paysage. Puis la fleur elle-même quitte son corps : tache rouge chez Monet, reproduction sur un calendrier, souvenir visuel, emblème militant.
Jusqu’au moment où cette désincarnation cesse d’être métaphorique. Lorsque les pesticides font disparaître les fleurs sauvages, « Nous voulons des coquelicots » ne demande plus le retour d’un symbole. Le mouvement réclame le retour de la chose elle-même : non pas l’image d’une fleur, mais une fleur qui pousse ; non pas un paysage projeté sur l’écran de Soleil vert, mais un monde dans lequel il soit encore possible d’entrer physiquement dans un champ.
Peut-être est-ce finalement cela, l’étrange voyage du coquelicot : nous n’avons cessé de lui prêter nos corps, nos bouches, nos cœurs, nos morts, nos amours et nos souvenirs. Nous l’avons peint, chanté, reproduit, imprimé, stylisé. Nous en avons fait une métaphore si commode qu’elle peut finir par exister partout sauf dans les champs.
Il faudrait donc renverser une dernière fois la question. Coquelicot or not coquelicot ? Cette fois, il ne suffit plus de reconnaître l’image. Il faudrait que ce soit, vraiment, un coquelicot.
L’éphémère du vivant.
Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Coquelicot or not coquelicot ? Incarnations et désincarnations d’une fleur », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/35624