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Bagarres en musique Les Enfants du Paradis French Cancan VADMC.001

 Bagarres en musique : Les Enfants du Paradis, French-Cancan 

Peut-on se battre en musique ? Carné et Renoir transforment une scène de violence en véritable chorégraphie, dans la première époque des Enfants du Paradis (Marcel Carné, 1945), donc au début du dix-neuvième siècle, et dans French-Cancan (Jean Renoir, 1955), donc au début du vingtième siècle. La scène est courte chez Carné, très développée chez Renoir, mais l’humour, de geste et de parole, est présent dans les deux films.

Dans les deux films, un homme traverse la bagarre avant d’en ressortir transformé. Baptiste le mime (Jean-Louis Barrault), chez Carné, retrouve aussitôt sa maîtrise de lui-même. Paulo le boulanger (Franco Pastorino), chez Renoir, estentraîné dans une spirale de violence dont il ne sort qu’en étant arrêté par les sergents de ville.

Baptiste l’intermittent du spectacle fait preuve de sang-froid dans toute la scène, contrairement à sa bonne amie Garance (Arletty), qui s’énerve contre Avril (Fabien Loris) le voyou et tente de le séparer de Baptiste. Le mime commence par repousser le malfrat, calmement. Puis, Avril pousse Baptiste à travers les vitres. Baptiste revient par la porte du cabaret, après être passé à travers les vitres, suite aux coups d’Avril. Garance et Baptiste partent, sous le regard admiratif de son nouvel ami Fil-de-Soie (Gaston Modot), le faux aveugle. Remarquons que Gaston Modot a le rôle de l’homme de confiance de Danglard (Jean Gabin), dans French-Cancan.

Chez Renoir, il s’agit d’une mêlée féminine et jalouse, lors de l’inauguration des fondations du Moulin rouge. En effet, le crêpage de chignons, avec vue sur des chevelures dégoulinantes, sur des morceaux de seins, de bras, de jambes, est là pour émoustiller le lecteur ou le spectateur, tout en démontrant l’impossible sororité. Le pugilat est initié par la danseuse Lola (Maria Felix), jalouse de la jeune danseuse Nini (Françoise Arnoul). Nous sommes dans un regard masculin type, dans les deux cas. Quand Paulo arrive sur les lieux, il s’en prend à Danglard et finit par le pousser dans un trou. Il est arrêté.

Entre-temps, Madame Olympe (Valentine Tessier), mère de Nini, est entrée en scène. Elle ordonne d’un geste souverain aux danseuses et amies de Nini : « Allez vous, occupez-vous de lui ! », telle Aglaonice (Juliette Gréco), la cheffe des Ménades ordonnant la mise à mort d’Orphée (Jean Marais), dans l’Orphée de Jean Cocteau (1950), alors que le texte ovidien du mythe grec est plus imprécis1Paulo est assailli par une nuée féminine piaillante, qui le tire, le pousse et le met à terre. Là aussi, le sexisme est présent, dans une représentation de l’hystérie typique, forcément féminine. Et c’est à une femme, Lola, que Paulo doit d’être arrêté par les sergents de ville. Lola le désigne comme responsable de ce qu’il a fait à Danglard. Nini tente de le défendre, en vain. Paulo est arrêté.

Puis, Danglard et Nini, vingt-sept ans de différence d’âge, remis de leurs blessures, visitent les fondations du Moulin rouge, restées en l’état. Nini soutenant Danglard, et au vu de leur différence d’âge, ils sont semblables à Œdipe soutenu par sa fille Antigone sur la route de Colone2. Si ce n’est que l’amour, de Nini pour Danglard, séparé de Lola, va s’en mêler. Rappelons que le duo Gabin-Arnoul se retrouve un an après French-Cancan, en couple adultère dans Des gens sans importance (Henri Verneuil, 1956). Notons également que Jean Renoir, dans ses souvenirs, écrit que la scène de bagarre entre Lola/Félix et Nini/Arnoul est réelle3.

Les deux apaches qui assistent à la bagarre, quant à eux, présentent de fortes ressemblances avec le duo Avril et Lacenaire son chef (Marcel Herrand). Un des apaches (Jean-Marc Tennberg) est soumis à son chef (Jacques Jouanneau), comme Avril est soumis à Lacenaire dans Les Enfants du Paradis. Il porte le même genre de casquette qu’Avril, et une fleur à la boutonnière, comme Avril. Son chef mâchonne régulièrement une fleur, une marguerite, ou la porte à la main, comme Avril porte une rose à l’oreille, à la bouche, à la main, ou, donc, à la boutonnière. Les deux apaches renoiriens sont embarqués par les sergents à la fin de la scène, tout comme Paulo. Rappelons, pour l’anecdote, que Jean-Marc Tennberg et Marcel Herrand jouent ensemble dans Fanfan la tulipe (Christian-Jaque, 1952), le personnage de Tennberg étant soumis à celui d’Herrand.

La musique révèle pourtant une différence essentielle entre les deux cinéastes. Chez Carné, le petit orchestre du cabaret s’interrompt lorsque la bagarre éclate. Le silence isole les coups, avant que la musique ne reprenne lorsque Baptiste a retrouvé son calme et que les danseurs reforment leurs couples. Chez Renoir, au contraire, l’orchestre continue de jouer. Oscar demande même à ses musiciens d’interpréter « Papillons et violettes », morceau léger qui accompagne ironiquement la violence. Là où Carné suspend le spectacle, Renoir l’intègre à la bagarre elle-même.

Cette transformation de la violence en spectacle musical traverse aussi le cinéma américain. Dans Nickelodeon (Peter Bogdanovich, 1976), une bagarre masculine de western est accompagnée par un musicien à l’harmonica : les coups semblent alors suivre un rythme, comme une danse improvisée. La violence n’est plus seulement subie ou donnée à voir ; elle devient une chorégraphie, un numéro parmi les autres, rappelant que le cinéma muet a souvent transformé les gestes les plus brutaux en figures comiques et musicales.

Après la violence, uniquement masculine chez Carné, mixte chez Renoir, l’amour arrive. De manière charnelle pour Danglard et Nini, de manière uniquement sentimentale pour Baptiste et Garance, du moins sur le moment4. Garance se console un temps avec l’acteur Frédérick Lemaître (Pierre Brasseur), mais celui-ci finit par lui souffler qu’elle murmure tout haut le prénom de son aimé, Baptiste, en dormant…

Mais le principal, dans les deux films, est que le spectacle continue : comédie sociale à destination de l’homme riche qui l’entretient pour Garance, mime pour Baptiste, pièce de Shakespeare (Othello), pour Frédérick, numéro de danse russo-orientale pour Lola, French cancan pour Nini, et gestion du tout pour Danglard.

Et spectacle du film pour nous, public, avant que le rideau du théâtre des Funambules ne tombe sur l’écran (Les Enfants du Paradis), et que la caméra ne sorte du Moulin rouge, à la nuit, avant de s’arrêter sur la place devant la salle de spectacle, où un homme titube, avant de s’arrêter face caméra et de nous saluer (French Cancan). Chez Carné comme chez Renoir, la violence n’interrompt jamais le spectacle ; elle en devient un numéro supplémentaire. La musique, le rire et le théâtre ne nient pas les coups : ils les transforment en représentation.

L’illusion, comique ou tragique, plutôt que la violence, oui, bien sûr.

 

1 https://bcs.fltr.ucl.ac.be/METAM/Met11/Met11-001-193.htm

2 Sophocle, Œdipe à Colone, 401 avant Jésus-Christ.

3 Jean Renoir, Ma vie et mes films, Paris, Flammarion, « Champs arts », 2008, p. 251.

4 Cf. notre article Tiphaine Martin, « Regarder l’être aimé : Les Enfants du ParadisPortrait de la jeune fille en feu », Voyages autour de mon cerveau, 23 février 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/28561

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Bagarres en musique : Les Enfants du ParadisFrench-Cancan », Voyages autour de mon cerveau, juillet 2026. URL  https://vadmc.hypotheses.org/29501

Partir, revenir, pourquoi ? (19) Vouloir rentrer chez soi. Uniformes et jupons courts VADMC

Partir, revenir, pourquoi ? (19) Vouloir rentrer chez soi. Uniformes et jupons courts 

Ah, il veut un shampoing à l’œuf de manière rapprochée, ce vieux dégoûtant ? Et tiens, vlan ! Sur son crâne aux cheveux rares, l’œuf explose. Elle lui lave ensuite sa sale bouche harceleuse avec la mousse de l’œuf éclaté. Puis, dignement, elle se frotte les mains sur une serviette de toilette, prend son manteau, laisse son matériel de coiffeuse à domicile, et sort. Heureusement, elle a gardé par mégarde un œuf dans son sac à main, qu’elle casse sur la tête du garçon d’ascenseur, un adolescent tout aussi excité que l’homme âgé sus-mentionné, et que le groom qui, quelques années plus tard, entreprend Josephine (Tony Curtis), dans Certains l’aiment chaud (Billy Wilder, Some Like It Hot, 1959).

Décidément, Susan fait bien de vouloir rentrer chez elle, dans l’Iowa, riante contrée campagnarde, où l’attend ce brave Will Duffy (Richard Fiske), le simplet, pardon, le brave gars qu’elle a naguère dédaigné, tout à ses rêves d’indépendance financière et de grande vie dans la… grande ville. Non, New York n’est pas le paradis qu’elle imaginait. Bon, sa maigre valise est faite, ses vingt-sept dollars et cinquante centimes pour le billet de retour sont dans son sac. C’est juste, mais ça ira.

En fait, non. La compagnie des chemins de fer ayant augmenté le prix des billets, et la compagnie de bus étant en grève, Susan Applegate (Ginger Rogers) est alors coincée. Son année à New York a donc été un échec complet : elle a enchaîné les petits boulots (vingt-cinq), échappant sans cesse au harcèlement sexuel des clients, dont le dernier, Albert Osborne (Robert Benchley) a refusé d’entendre ses refus répétés de boire de l’alcool avec lui et de « passer du bon temps » en sa compagnie chez lui, alors que son épouse est à des exercices de défense antiaérienne et que leur fils est dans une école loin de New York. Car, en effet, nous sommes en 1941, aux États-Unis, dans la comédie de Billy Wilder Uniformes et jupons courts (The Major and the Minor, 1942), et la guerre se rapproche. Dix-neuf ans avant son chef-d’œuvre Certains l’aiment chaud, et pour son premier long-métrage aux USA, le réalisateur d’origine européenne égratigne déjà les bonnes mœurs de son pays d’adoption. Et ce n’est que le début, dans ce film de 1942.

Le trajet de Susan jusque chez elle ne va donc pas être linéaire comme elle l’imaginait. Après s’être transformée en adolescente du nom de Su-Su afin de pouvoir payer un billet de train à tarif réduit, elle se fait passer pour une Suédoise auprès des contrôleurs, qui lui demandent : « Dis quelque chose en suédois. – Je veux être seule. » C’est-à-dire que Ginger Rogers aggrave sa voix afin de ressembler à celle de Greta Garbo, actrice d’origine suédoise, lançant sa réplique devenue fameuse dans Grand Hôtel (Edmund Goulding, Grand Hotel, 1932) : « I want to be alone ». Un clin d’œil admiratif de Wilder et de Charles Brackett, son co-scénariste ?

Ce stratagème fonctionne, jusqu’à ce que Susan éprouve le besoin de fumer sur la plate-forme arrière du train. Les contrôleurs, intrigués par cette toute jeune fille qui fume comme une adulte, l’interpellent. Et Susan/Su-Su a beau avaler sa cigarette allumée, ils lui redemandent son âge. Ils la poursuivent dans les couloirs du train quand elle s’enfuit, après avoir craché sa cigarette. Rogers montre ici son génie comique, que Charlie Chaplin ou Buster Keaton n’auraient pas désavoué.

Su-Su finit par se cacher dans le compartiment-couchette du major Philipp Kirby (Ray Milland). Voulant en sortir, elle est prise au piège de son mensonge, car le major ne veut pas laisser seule une mineure dans un train, la nuit. Il lui propose donc de dormir sur sa couchette, lui déplie la seconde couchette, au-dessus de celle de Susan. Tout se déroulerait dans la plus parfaite cordialité, sans problème, si la tempête n’éclatait au-dehors, les réveillant tous deux.

Philipp pense rassurer la petite Su-Su en lui contant que l’orage, ce n’est que des nains jouant au bowling (Terry Pratchett es-tu là ?). Billy Wilder et Charles Brackett auraient-ils pensé, par le plus grand des hasards cinématographiques, à la fameuse séquence « It’s a lovely day » dans la comédie musicale Top Hat (Mark Sandrich, 1935), lorsque Jerry Travers (Fred Astaire) feint de donner une leçon de climatologie à Dale Tremont (Ginger Rogers, déjà), dans une gloriette accueillante. Il lui explique que le tonnerre est dû au baiser entre un petit nuage et un gros nuage. Le petit nuage pleure, c’est la pluie qui tombe, etc. L’intention est clairement séductrice, ce qui n’est pas le cas dans Uniformes et jupons courts. Cependant… nous, spectateurs spectatrices, savons que Su-Su est une adulte, actuellement serrée dans les bras d’un adulte, Philip. Sur le lit d’un compartiment. De train (l’avons-nous déjà précisé ? Oui. Bon.). Elle tente de ne pas céder à la chaleur des bras masculins qui l’enserrent paternellement, étant une jeune fille probe, mais… après tout, l’orage lui fait vraiment peur. Et puis, tout cela est bientôt fini, elle va poursuivre son voyage, rentrer chez elle, oublier tout cela. Voilà, c’est ça.

Et, bien entendu, puisque nous sommes dans une comédie romantique, pas de chemins qui se séparent, du moins pas tout de suite, et encore moins d’oubli. Par contre, ô combien de situations scabreuses et drolatiques, comme Wilder les aime, tant, par exemple, dans Certains l’aiment chaud  que dans Sept ans de réflexion (The Seven Year Itch, 1955), que dans Embrasse-moi idiot (Kiss me stupid, 1964), que dans Ariane (Love in the Afternoon, 1957), que dans La Vie privée de Sherlock Holmes (The Private Life of Sherlock Holmes, 1970), que dans Avanti! (1972).

En termes cinématographiques, nous pouvons évoquer également le fameux « MacGuffin », terme forgé par le réalisateur nord-américain Alfred Hitchcock pour désigner un prétexte, objet ou autre, qui permet de faire avancer le scénario, sans que cet objet ou autre soit véritablement important. Dans Uniformes et jupons courts, Wilder et Brackett ont imaginé que Philipp a un œil faible, avec lequel il voit Susan comme une adulte, sauf lorsqu’il cache son œil faible et la regarde uniquement avec son bon œil. Le jeu œil faible/bon œil permet au réalisateur de ménager le suspens et de nous faire rire des mésaventures de Susan et de Philipp, puisque nous, spectateurs spectatrices, connaissons toute la vérité, à savoir que Su-Su est une adulte. Pas de pédophilie ni d’éloge de la pédophilie, ni de validisme, dans ce film.

Une fois sorti·es du train, sans que Susan puisse avouer son mensonge, l’un ne va pas à droite et l’autre à gauche. Au contraire, Su-Su séjourne à l’école militaire où Philipp est instructeur, après que Pamela Hill (Rita Johnson), fiancée à Philipp, a cru qu’il accueillait sa maîtresse dans son compartiment, ce qui lui a valu de prendre le plateau du petit-déjeuner dans la figure. Si Pamela, qui a deux bons yeux, semble, finalement, se laisser berner par le stratagème de Susan, malgré ses sourcils épilés, il n’en est pas de même pour sa sœur cadette Lucy Hill (Diana Lynn).

Cette adolescente intelligente et sympathique, qui ambitionne d’être « comme Madame Curie », propose un marché à Susan. Entre parenthèses, nous pouvons nous demander si ce personnage peut être à l’origine de l’héroïne de romans policiers Flavia de Luce, une adolescente passionnée par les sciences, créée par l’écrivain canadien Alan Bradley.

Le marché est le suivant : Lucy garde le secret sur l’âge de Susan, et Susan l’aide à détacher Philipp de Pamela, afin qu’il puisse réaliser son rêve de quitter l’école militaire et d’aller combattre dans le Pacifique. Or, Pamela se débrouille toujours pour bloquer les demandes de Philipp et le garder ainsi auprès d’elle. Cette chère Pamela veut sa petite vie bien tranquille, bourgeoise, loin des tumultes du monde et de la foule déchaînée. La guerre, la défense de la patrie ? Oh… quelle vulgarité… Prendre le thé, vérifier son rouge à lèvres, sa coiffure, redresser un napperon, s’angoisser d’une éraflure à son vernis à ongles, oui.

Wilder, en ces temps guerriers, montre deux types de femmes : l’une, prête à suivre son amour et/ou à l’attendre pendant qu’il guerroie, l’autre préférant le confort, un homme à ses pieds tous les jours et un cocon. Pourtant, Pamela est intelligente et sensible, tout autant que Susan. Mais Pamela reste prisonnière de son éducation bourgeoise, tandis que Susan, issue d’un milieu populaire/petit-bourgeois, est plus malléable, outre sa vitalité, son désir de nouveauté, son amour total pour Philipp et son dévouement à son pays. Si le film condamne l’attitude de Pamela, rappelons que la société occidentale d’après-guerre, et particulièrement en Amérique du Nord, prônera le retour au foyer et l’enfermement des femmes dans un espace clos, comme celui voulu par Pamela, avec un homme revenant du travail tous les soirs et passant son dimanche après-midi à laver sa voiture.

Rappelons également qu’un certain nombre de comédies hollywoodiennes des années 1930, puis des décennies suivantes, montrent de manière positive des femmes qui travaillent et/ou qui sont prêtes à suivre leur amour où qu’il aille. Les personnages féminins ne sont pas figés dans un moule de revendication de sédentarité, quelle que soit l’époque. Il reste que bien peu voyagent pour leur agrément, sans motif masculin comme récompense, et que les films se terminant par le mariage ou la promesse de mariage, les scénaristes et les réalisateurs évacuent le devenir professionnel de leurs personnages féminins qui travaillent. Ou allait-il de soi qu’elles arrêtaient de travailler après leur lune de miel ?

En 1941, pour arriver à ses fins, Susan utilise son charme d’adolescente-femme. Elle manipule les élèves pour pouvoir téléphoner à Washington, afin que Philipp obtienne sa mutation. Rappelons que les élèves, tous plus arrogants les uns que les autres, se sont conduits avec elle comme de parfaits harceleurs adultes, comme ceux que Susan a croisés dans New York. Tant près d’un canon que dans un canoë que lors d’une pause lors d’une promenade à bicyclette, ils ont tenté de l’embrasser de force (et parfois réussi) en la plaquant contre eux, sous prétexte de lui enseigner, soit « la prise de Sedan », soit « la prise de Paris », soit « la prise de Benghazi ». Ces trois références militaires, les deux premières françaises et l’autre libyenne (la Libye étant déchirée entre les Italiens et les Britanniques), rappellent, aussi, que la guerre est en cours, hors du territoire des États-Unis.

La sympathie de Wilder va explicitement à Lucy et à Su-Su plutôt qu’aux garçons. Comme chez Hitchcock, les filles sont intelligentes et dégourdies, tandis que les garçons sont désagréables et immatures. Cela n’empêche pas Wilder et Brackett d’ironiser sur la soumission de beaucoup de jeunes filles à la mode venue du cinéma. En effet, toutes les adolescentes du pensionnat voisin de l’école militaire sont coiffées « à la Veronica Lake », soit teintes en blond, avec la moitié du visage caché par leurs longs cheveux. Rappelons que l’actrice est l’héroïne des Voyages de Sullivan (Preston Sturges, Sullivan’s Travels, 1941), film produit par les studios Paramount, comme Uniformes et jupons courts. Wilder et Brackett font donc ici un clin d’œil moqueur à leur employeur et à la mode lancée, plus ou moins volontairement, par l’actrice. Nous nous permettons un autre clin d’œil à cette mode et à cette actrice :

Rémy de Gourmont souhaite que la femme porte ses cheveux flottants, libres comme les ruisseaux et les herbes des prairies : mais c’est sur la chevelure d’une Veronica Lake qu’on peut caresser les ondulations de l’eau et des épis, non sur une tignasse hirsute vraiment abandonnée à la nature.

Cette phrase est tirée de l’essai de l’écrivaine française Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe (1949 ; édition utilisée : Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe. Tome 1, Paris, Gallimard, 2000, p. 258-259). L’autrice analyse ici la fabrication d’un mythe patriarcal, celui de la femme faussement naturelle. L’injonction masculine fabrique une apparence à laquelle les femmes occidentales des années 1940 seraient contraintes de ressembler, sous peine de ne pas exister, exister au regard des hommes, bien entendu, non pour elles-mêmes, ni pour des hommes libres de tout préjugé.

Finalement, Susan arrive à faire muter Philipp, ce qui provoque une crise dans le couple PP (Pamela-Philipp), mais sans empêcher les épousailles. En effet, Pamela démasque Susan, grâce à… Albert Osborne, qui a un fils à l’école militaire et qui est venu, avec son épouse, assister au bal trimestriel de l’école. Le harceleur n’a presque aucune honte à révéler l’identité de Susan à Pamela, drapé dans la moralité/l’immoralité la plus commune (des choses sont permises aux hommes et pas aux femmes). Pamela en profite pour menacer Susan de faire renvoyer Philipp si elle lui révèle son âge et ce qu’elle a fait pour qu’il reprenne du service actif. Alors, Susan repart chez sa mère, sans rien dire, dans l’Iowa, où l’attend également son ancien petit ami, le brave Will Duffy, qui l’aime toujours. Ouf, tout est bien qui finit bien, n’est-ce pas ? Chacun a sa chacune, à classe sociale égale, dans des espaces différents et très éloignés l’un de l’autre. La morale traditionnelle est sauve.

Puisqu’on vous dit que tout va bien. Vraiment. Mais, dans ce cas, pourquoi donc Susan passe-t-elle tout son temps à rêvasser, plutôt que d’aller manger une glace en ville avec Will ? Parce que Wilder et Brackett n’aiment pas les fins convenues, parce que Rogers et Milland sont les deux têtes d’affiche et qu’on n’a jamais vu, ou presque, de mémoire hollywoodienne, les têtes d’affiche ne pas finir ensemble à la fin du film. Et parce que le couple Philipp-Susan fonctionne bien mieux que celui PP et SW (Susan-Will).

Suite à un ingénieux stratagème de Lucy, décidément la bonne fée du duo, Philipp rejoint Susan chez sa mère, lui apprenant que Pamela s’est mariée avec un homme riche et sédentaire. Philipp a également appris à regarder Susan comme une adulte, et ce, tant avec son bon œil qu’avec son œil faible. À la toute dernière image, Susan et Philipp s’embrassent, puis prennent le train ensemble pour se marier, puis Susan attendra dans une grande ville de l’Ouest le retour de Philipp, qui va partir au-delà des mers pour se battre. De train en train, leur couple s’est formé et solidifié.

Si Susan rentre chez elle, c’est pour mieux en partir définitivement. Et pourquoi pas ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Partir, revenir, pourquoi ? (19) Vouloir rentrer chez soi. Uniformes et jupons courts », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/27171

Partir, revenir, pourquoi ? (18) Y aller : “Allons voir”, Feu! Chatterton VADMC

 Partir, revenir, pourquoi ? (18) Y aller : “Allons voir”, Feu! Chatterton

Sortir de sa zone de confort, pour utiliser une expression toute faite actuelle, n’est pas l’action la plus aisée qui soit, surtout quand on est solitaire. À cette frilosité plus ou moins volontaire, puisque l’éducation, le sexe, la race et la classe sociale pèsent plutôt lourd dans la destinée de chacun·e et sa sociabilité, le groupe de musique française Feu! Chatterton répond par sa chanson « Allons voir » (Allons voir, 2025).

Il s’adresse d’abord à nous, public, directement, par le tutoiement : « Tu meurs d’envie d’aller voir/Par toi-même, faire tes preuves (…). » Créant ainsi une complicité rapide, le chanteur évoque un désir d’ailleurs, donc de départ, de la/du destinataire.

Mais, selon le chanteur, nous sommes encore prisonnier·es des livres et de nos rêves nocturnes:

Souvent tu attends la nuit

Quand plus rien ne fait mal

Et tu rêves que tu t’enfuis

À la nage, par le canal

Tu rêves d’un grand pays

D’une vie qui enivre

Comme celle que tu lis

Dans les pages des livres

Rêver est alors, classiquement, une évasion hors d’un quotidien violent, avec des voyages au bout de la nuit, comme, par exemple, dans la chanson d’Yves Simon « Chaque nuit tu t’enfuis » (Respirer, chanter, 1974) :

Tu me quittes

Chaque nuit

Pour des espaces nouveaux

Des astronomes dirigent

Les voyages de ton cerveau

Chaque nuit

Tu t’enfuis

Et tu pars en caravane

Sur des chameaux andalous

Comme très régulièrement chez Simon, imagination débridée et voyage dans les étendues du désert se conjuguent pour nous emmener avec lui, ici dans sa souffrance à sentir sa compagne très loin de lui, sans lui. Chez Feu! Chatterton, la destination est plus vague (« un grand pays »). Quant au « canal » évoqué, est-ce celui d’une banlieue triste, d’une ville lugubre, d’une campagne sinistre ? Ou devons-nous évoquer les ombres de Venise ou d’Amsterdam ? Donc celles de Dirk Bogarde (Luchino Visconti, Morte a Venezia, 1971), de Katharine Hepburn (David Lean, Summertime, 1955), ou celles de Brad Pitt et de Catherine Zeta-Jones (Steven Soderbergh, Ocean Twelve, 2004) ?

En effet, après le « canal » pré-cité, Feu! Chatterton joue avec l’expression toute faite « mer à boire » :

Tu meurs d’envie d’aller voir

Par toi-même, faire tes preuves

Et si c’était la mer à boire

Eh bien, que la mer t’abreuve

Le chanteur incite sa/son destinataire à partir, quelles que soient les difficultés qu’elle/il va rencontrer. Il retourne alors l’expression toute faite en la prenant au sens propre et figuré, comme un don, comme une chance, et non plus comme une épreuve à surmonter. Celle/celui qui voyage a donc tout à gagner à partir ailleurs.

Feu! Chatterton insiste sur la médiocrité d’une vie qui n’est pas une existence : « Le ciel sera toujours bas/À ceux qui vivent sans courage (…). » Ces derniers ne se contentent pas de rester figés dans leur petitesse, ils ne supportent pas que les autres s’en échappent, d’où, ici, leur argument « ce n’est pas de ton âge ». Tout est bon pour fixer les autres dans la glu de l’ennui, dans un espace et une mentalité bornées. Surtout pas d’échappatoire !

Au contraire, Feu! Chatterton tend la main à celles et ceux qui veulent y aller :

Allons voir 

Ce que la vie nous réserve

Ce que la vie nous réserve 

N’ayons peur de rien (…)

Prends-moi la main

Oui à l’entraide et à la solidarité pour voir, sentir, goûter, toucher l’ailleurs et les autres (avec leur consentement). Oui, soyons curieuses et curieux.

On y va ?

 

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Partir, revenir, pourquoi ? (18) Y aller : “Allons voir”, Feu! Chatterton », Voyages autour de mon cerveau, août 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/26806

Femmes en procès (1) Manon, de H.G. Clouzot VADMC

Femmes en procès (1) Manon, de H.G. Clouzot

Elle est jeune et belle. Elle n’a jamais aimé s’ennuyer. La date de fin de guerre, donc de l’occupation allemande, n’étant pas fixée dans les étoiles ni annoncée par avance, oui, elle a dansé avec des soldats nazis dans sa Normandie natale, dans le café de sa mère où elle était serveuse. Et oui, l’acharnement des vieilles femmes de son village lui semble injuste, tout comme leurs injures. Pendant ce temps, les hommes, jeunes et vieux, sont au spectacle et se régalent de son humiliation.

Heureusement, elle, Manon (Cécile Aubry) parvient à échapper à la tonte grâce à Robert Desgrieux (Michel Auclair), FFI, au début du retour en arrière du Manon d’Henri-Georges Clouzot (1949), et à son camarade (André Valmy), qui déclare aux Normand·es : « Elle a droit à la justice, comme tout le monde ! » (notes personnelles). Clouzot montre que les véritables combattants respectent le droit, contrairement aux attentistes, jaloux·ses et frustré·es.

Notons que la fille du pharmacien de Nevers, Elle (Emmanuelle Riva), n’a pas cette chance, dans le Hiroshima, mon amour d’Alain Resnais (1959), puisqu’elle est tondue sans pitié à la Libération, pour avoir eu une histoire d’amour avec un soldat allemand. Elle est ensuite promenée par les rues, sous les huées rigolardes et mixtes de la population, qui se charge de juger les femmes hors de toute légalité.

Le procès de Manon, implicite, puisqu’elle n’est finalement pas déférée devant la justice, se poursuit tout au long du film, pour aboutir à sa mort. Comme sa devancière Manon Lescaut imaginée par l’Abbé Prévost (1731), qui a du goût pour les femmes qui meurent, comme en témoignent nombre de ses romans, la Manon de Clouzot est punie de ne pas être une femme d’intérieur, ni une femme « respectable », c’est-à-dire qui respecte les codes patriarcaux. Alors que Desgrieux, depuis leur halte parisienne, a trouvé une place chez un notaire à Issoudun (coucou Balzac et sa Rabouilleuse ?), Manon refuse de l’y suivre, comme elle a refusé de l’accompagner dans sa ville natale de Clermont-Ferrand. Visiblement, elle en a soupé de la province, avec tout ce que ce terme charrie à l’époque de renfermé et de renfrogné. Notons que l’héroïne d’Hiroshima mon amour atterrit elle aussi dans la capitale, une fois ses cheveux repoussés. 

De même, Manon se révolte explicitement contre le patriarcat, en lançant à la figure d’un Desgrieux, qui ne voit pas où est le problème, qu’elle ne veut pas avoir la vie de sa mère, « entre les gosses, la vaisselle et le ménage » (notes personnelles). Rappelons que ce film est sorti la même année que Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir, où l’analyse de la pesanteur des tâches ménagères et de l’éducation des enfants est sans appel : tout cela n’est pas une sinécure et n’a rien d’attractif, sous les mythes de la féminité dont l’orne le patriarcat.

La mort finale de Manon serait-elle due, outre le coup de fusil d’un Bédouin sur la terre palestinienne, à sa débrouillardise en ces temps difficiles post-Libération ? Non seulement elle refuse le rôle de ménagère et de mère, mais elle arrive à accéder à l’élégance vestimentaire et à manger à sa faim en se prostituant, donc sans l’aide de Desgrieux. Certes, la prostitution est un esclavage, mais, ici, elle permet, aussi, l’indépendance financière de Manon. Ce qui met en rage Desgrieux, qui lui crache à la figure, puis tente de l’étrangler, « parce que je souffre tant » (notes personnelles). Cette justification traditionnelle de la violence masculine trouve son aboutissement dans l’étranglement, réalisé jusqu’au bout, de Léon (Serge Reggiani), frère de Manon, par Desgrieux. Léon avait pourtant été beau-fraternel avec Desgrieux, l’associant notamment à son trafic de pénicilline. Notons qu’un autre film de 1949, Le Troisième Homme (Carol Reed, The Third Man), repose également sur un trafic de pénicilline.

Rappelons également que l’adaptation des Amants du Tage de Joseph Kessel (1954) par Henri Verneuil (1955) montre également la violence masculine post-Seconde Guerre mondiale comme normale. Son héros, Pierre (Daniel Gélin), est acquitté du meurtre de l’amant de sa femme en 1944, puis il finit par partir sur un cargo, alors que sa nouvelle compagne, Kathleen (Françoise Arnoul), elle, reste à quai, arrêtée pour avoir tué son mari. Ou comment la justice est genrée en temps d’après-guerre.

Manon, finalement, décide de suivre Desgrieux, par amour. Ils partent à bord d’un cargo, en compagnie de Juifs et de Juives qui fuient l’Europe et leurs gouvernements, qui n’ont pas su les protéger de la fureur hitlérienne, soit en fermant les yeux sur leur extermination, soit en hâtant celle-ci, en les livrant aux nazis. En Palestine, Manon trouve la mort (cf. ci-dessus). Ce n’est pas tant le chagrin de Desgrieux que Clouzot choisit de montrer, mais plutôt son soulagement et son contentement qu’elle soit morte, donc toute à lui, comme il le déclare au cadavre de Manon. Puis, il se couche sur son corps ensablé. Tout finit donc très bien, dans le beau monde patriarcal de l’après-guerre, où les femmes sont remises au pas violemment, après une très relative liberté pendant l’Occupation, pendant que beaucoup d’hommes étaient prisonniers.

Attention donc aux violences masculines, quelle que soit l’époque.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Femmes en procès (1) Manon, de H.G. Clouzot », Voyages autour de mon cerveau, mars 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/24247

Le 22 à Asnières VADMC

Géographie mondiale au bureau de poste : “Le 22 à Asnières” 

Écologistes sans le savoir, beaucoup de Français·es de l’après-Seconde Guerre mondiale se déplaçaient à vélo, l’automobile étant un rêve économiquement inaccessible. En 1955, l’humoriste Fernand Raynaud créé un de ses sketchs les plus fameux, « Le 22 à Asnières ». Il interprète un Français moyen dont un pneu de vélo a crevé, et qui souhaite prévenir sa famille de son retard. Pour ce faire, il se rend dans un bureau de poste PTT (poste-télégraphe-téléphone) pour y téléphoner, comme il était possible à l’époque.

Il doit faire face à la mauvaise volonté de la postière, plus préoccupée du beau temps et de la pluie que de son travail. Il est également dérangé dans son attente du « 22 à Asnières » (les numéros de téléphones étaient courts, au vu du peu de personnes ayant le téléphone, surtout hors des grandes villes) par des touristes.

Raynaud met alors en avant le nouvel équilibre mondial post-Seconde Guerre mondiale, en s’amusant à grossir les traits verbaux des trois nationalités qu’il met en avant, tout en jouant sur l’inconscient collectif français vis-à-vis desdits pays et de leurs ressortissants. C’est d’abord un touriste états-unien qui souhaite un numéro à San Francisco, « en Pennsylvanie » comme l’explique doctement la postière à la collègue à laquelle elle demande le numéro. La géographie, il est vrai, n’a jamais été le fort des Français·es…

Une minute après, l’Américain a son numéro. C’est ensuite un touriste belge qui demande, à Liège, un certain Van der Brock ou Van der Bruck, il n’est pas sûr du nom et ne connaît pas son numéro, mais sait que son correspondant est charcutier. La collègue de la postière, à l’autre bout du fil, trouve le numéro. Le Belge a sa communication immédiatement. Pour finir, un touriste allemand demande un numéro à Berlin, du côté de l’Alexanderplatz (mis en roman par Alfred Döblin en 1929). L’Allemand a son numéro immédiatement.

Et le Français attend, attend… tout en se faisant rabrouer par la postière dès qu’il demande où en est sa demande du « 22 à Asnières ». Il finit par demander New York, qu’il a immédiatement, même sans avoir de numéro à donner. Il demande alors au téléphoniste le « Le 22 à Asnières »…

C’est donc d’abord un vainqueur de la Seconde Guerre mondiale, un Américain, qui pénètre dans le bureau de poste. Suivi d’un ressortissant d’un pays allié économiquement et historiquement à la France, un Belge. Suivi du vaincu européen de la guerre, ex-occupant de la France et de la Belgique, entre autres pays, un Allemand. La hiérarchie politique fait un mouvement spatial presque en droite ligne : États-Unis-Belgique-Allemagne. La France, symbolisée par le cycliste, assisterait aux jeux de pouvoir de ces trois puissances sans y prendre part, sauf en se rapprochant des États-Unis. Pas d’URSS ici, ni de Soviétique, donc. Pas de touristes du continent asiatique non plus. Nous restons à l’Ouest, entre Amérique du Nord et Europe.

Raynaud mime ses différents personnages d’après ce que les Français·es savent, via le cinéma, ou l’Occupation. L’Américain est rapide et précis, tout en ne parlant pas un mot de français. Le Belge est hésitant et ponctue ses phrases de « une fois » et de « septante-cinq », pour « soixante-quinze », tout en étant très poli. L’Allemand est rapide et précis, tout en ne parlant pas un mot de français.

Notons que plus les années passent, d’après les enregistrements réguliers de ce sketch, soit en vinyle, soit à la télévision, plus nous sommes loin de l’Occupation, plus Fernand Raynaud joue une postière qui ignore la langue allemande. Au contraire, dans les toutes premières versions, sa postière maîtrise parfaitement la langue d’Hitler et réagit avec grand plaisir au remerciement du touriste allemand. Serait-ce que les souvenirs, vrais ou fantasmés, de la collaboration féminine, parfois sous couvert d’amour, sont plus ou moins vivaces ?

Le vainqueur moderne de la guerre, tout comme l’ex-vainqueur, ont la même attitude, de vouloir être servi vite, tout en ne faisant aucun effort pour parler la langue du pays où ils se trouvent. Le sketch montre aussi, sous couvert d’humour, qu’un touriste étranger, francophone ou non, est plus vite servi qu’un autochtone, flattant ainsi le chauvinisme anti-fonctionnaire des Français·es.

Fernand Raynaud continue à s’amuser avec ledit nationalisme, par exemple dans son sketch de 1958 « Restons Français », où un autre Français moyen s’insurge contre l’envahissement des anglicismes nord-américain dans la vie courante. Puis, à la fin de sa carrière, en 1972, Raynaud créé « Le douanier », sketch antiraciste.

Dans « Le 22 à Asnières », l’humoriste se moque gentiment des clichés que les Français·es ont des étrangers sur fond de Guerre froide post-Seconde Guerre mondiale, tout en plaisantant sur le manque de réactivité des services publics vis-à-vis de leurs concitoyens. Un savoureux morceau d’anthologie.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Géographie mondiale au bureau de poste : “Le 22 à Asnières” », Voyages autour de mon cerveau, novembre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/19529