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Simone de Beauvoir, entre marijuana et fromage blanc VADMC .001

Simone de Beauvoir, entre marijuana et fromage blanc

Écrivaine majeure du XXe siècle, Simone de Beauvoir (1908-1986) fut également une philosophe, dramaturge, journaliste et essayiste. Pour la comprendre, la clef du voyage (avant, après, pendant) est essentielle. Ainsi, sa découverte des USA en janvier 1947 a été longuement préparée par l’écoute du jazz, par l’apprentissage de l’anglais dans son enfance, et par les multiples visions contrastées du cinéma nord-américain : les buildings et les pistolets des films de gangsters, les grands espaces et les troupeaux de chevaux des westerns, les demeures immenses et policées des comédies (policières et romantiques), la neige de La Ruée vers l’or et le soleil de Je suis un évadé. Tout cela concourt à l’envie mordante d’aller voir ce qu’il en est sur place.

Ce sera une passion, avec ses moments féériques et heureux – l’amour du « crocodile » Nelson Algren n’y est pas pour rien -, et ses désillusions cruelles – la ségrégation, du Nord au Sud, la dureté de la vie américaine sous les larges sourires. La marque de ces voyages (1947 et années suivantes) dans son œuvre est essentielle. Outre un récit de voyage (L’Amérique au jour le jour, 1948), Beauvoir en rapporte des clés de compréhension du monde qui ne la lâcheront plus. Elle transpose ensuite cette réflexion sur les mécanismes de la ségrégation raciale à la condition des femmes, quelles que soient leur origine ou leur nationalité. En sortent Le Deuxième Sexe, ses mémoires, ses romans ultérieurs et ses multiples engagements.

Mais les grands bouleversements intellectuels naissent aussi de détails infimes. Au fil des pages de L’Amérique au jour le jour, une cigarette de marijuana, un repas, un fromage blanc ou une conversation deviennent autant de révélateurs d’une civilisation. C’est souvent dans ces instants apparemment anecdotiques que Beauvoir construit sa compréhension des États-Unis. Comme elle le rapporte dans La Force des choses (1963 ; édition « Folio », 1998, p. 174) :

(…) je ne fréquentai guère que des intellectuels ; mais quelle distance entre les salades au fromage blanc de Vassar et la marihuana que je fumai dans une chambre du Plaza avec des bohèmes de Greenwich ! Une des chances de ce voyage c’est que, tout en étant orienté par le programme de mes conférences, il laissait une énorme place au hasard et à l’invention (…).

Le contraste entre les « salades au fromage blanc » et la « marijuana » ne renvoie pas simplement à deux aliments ou à deux consommations. Il symbolise deux Amériques. Ainsi, l’université de Vassar représente l’Amérique institutionnelle, universitaire, policée, féminine et fortement normative. Beauvoir y donne des conférences dans un prestigieux collège pour jeunes femmes. Greenwich Village représente l’Amérique bohème, artistique, expérimentale, celle des marges où les conventions sociales sont mises à distance, le tout dans un espace new-yorkais (Simone de Beauvoir, L’Amérique au jour le jour, Paris, Gallimard, « Folio », 1997, p. 460-463). Le contraste est social et culturel, mais aussi géographique : Vassar College se trouve à Poughkeepsie, dans la vallée de l’Hudson, à quelque cent trente kilomètres de Greenwich Village et du chic Plaza Hotel. Lorsque Beauvoir écrit, des années plus tard, « quelle distance entre » les deux expériences, la distance métaphorique se double ainsi d’une distance bien réelle.

Entre ces deux pôles, Beauvoir découvre une société extraordinairement diverse, impossible à réduire à un seul visage. C’est précisément cette diversité qui nourrit son regard d’écrivaine-voyageuse. Ce n’est pas la marijuana qui est importante en elle-même, mais ce qu’elle révèle, à savoir la disponibilité de Beauvoir à accepter le hasard, les rencontres et les expériences nouvelles. Sa curiosité insatiable est toujours à l’affût de la rencontre avec les autres, rencontre toujours incarnée. Ici, elle oscille entre un laitage (met dont elle a horreur, comme elle le déclare dans ses Mémoires d’une jeune fille rangée, publiées en 1958), et une plante transformée, dont elle rapporte dans L’Amérique au jour le jour la moindre nocivité que l’alcool (p. 461), selon ce que les drogué·es de l’époque en disaient.

Beauvoir veut moins éprouver la drogue pour elle-même qu’assister à une réunion où l’on en fume. Donc, dès le départ, sa curiosité est moins toxicologique qu’humaine et sociale. Puis viennent le contraste entre le Plaza respectable et la chambre des bohèmes, la diversité des personnes présentes, diversité des comportements et des apparences de genre, diversité de couleur de peau, les renseignements qu’elle recueille sur les effets et la dangerosité de la marijuana, mise en doute par les consommateurs et consommatrices. Finalement, arrive l’expérience personnelle, avec son délicieux caractère d’anti-aventure : elle fume, attend… mais « aucun ange » ne vient l’emporter. Pas de « flap flap » à la F’Murr, pas d’extase au pied de l’autel comme dans son enfance (en attendant son chocolat chaud), pas de « myriade d’yeux bienveillants » non plus (Mémoires d’une jeune fille rangée), pas d’éléphants roses comme dans la parade infernale, parce que fortement alcoolisée, de Dumbo (Studios Disney, 1941). Non, rien de rien. Ou alors, son ange gardien enfantin n’a pas réussi à passer le barrage d’Ellis Island. Mais elle ne regrette rien.

À Greenwich, Beauvoir entre dans un milieu pour voir, interroge, expérimente et observe. À Vassar, elle mange, interroge, observe et réfléchit. Dans les deux cas, elle ne demeure pas extérieure à la situation. Nous relierons cet épisode à celui où, à Wellesley College, en avril, elle écoute le témoignage d’une enseignante d’origine française sur « les mœurs sexuelles des étudiantes » (p. 390). Son interlocutrice est identifiée comme « Mlle T. » (p. 391), une Française âgée travaillant dans ce milieu universitaire américain. Beauvoir compare les deux institutions, Vassar et Wellesley (p. 387). Wellesley, avec son lac, ses arbres et ses « donjons moyenâgeux », lui apparaît comme plus splendide encore que Vassar, tandis que les études y sont tout aussi sérieuses.

Lorsque Beauvoir recueille le témoignage de Mlle T., elle ne se contente pas de le transcrire. Très sociologiquement, elle questionne la statistique (« Mais comment établit-on les statistiques ? »), puis formule ses propres hypothèses : « Le problème qui me semble le plus intéressant… », « j’imagine que… ». Nous voyons alors la pensée se fabriquer dans le récit de voyage. Ouvrons Le Deuxième Sexe , publié un an après L’Amérique au jour le jour, Beauvoir menant de front l’écriture de son essai féministe et de son essai de voyage : « Un professeur de collège américain me disait que ses élèves cessaient d’être vierges bien avant de devenir femmes… » (tome II, Gallimard, 1987, p. 155).

La proximité lexicale entre les deux récits est spectaculaire :

L’Amérique au jour le jour :

« devenir femme ne les change pas, ne les mûrit pas » (p. 391)

Le Deuxième Sexe :

« Ces pucelles déflorées demeurent des jeunes filles » (p. 155)

L’Amérique au jour le jour :

« ne représentent-elles pas une véritable initiation sexuelle » (p. 391)

Le Deuxième Sexe :

« Il n’y a de véritable maturité sexuelle que… » (p. 155)

L’Amérique au jour le jour :

« certains jeux équivoques de l’enfance » (p. 391)

Le Deuxième Sexe :

« elles regardent l’amour physique comme un jeu » (p. 155)

Beauvoir développe et théorise dans l’essai de 1949 une réflexion élaborée dans le récit. Dans L’Amérique au jour le jour, les voix restent visibles. Nous passons de Beauvoir à Mlle T. aux étudiantes, puis aux jeunes Français, à la statistique. Ensuite, de Beauvoir qui doute à Beauvoir qui interprète. Le savoir est situé, comme dans une description romanesque, théâtrale ou mémorielle. Nous savons qui parle, dans quelles circonstances, et même ce que Beauvoir ne sait pas.

Dans Le Deuxième Sexe, tout cela se resserre. L’anecdote disparaît, les vacances françaises disparaissent, les jeunes Français disparaissent, Mlle T. perd presque son individualité. En outre, l’analyse devient partie intégrante d’une réflexion générale sur la sexualité féminine. Nous avons ici un cas d’école de transformation d’un matériau viatique en matériau philosophique.

Rappelons également la lecture (« Folio », 1999, p. 153), par la jeune Simone, des Demi-Vierges de Marcel Prévost (1894). L’écriture et la publication des Mémoires d’une jeune fille rangée étant postérieure à celles de L’Amérique au jour le jour et du Deuxième Sexe, il est possible de voir dans cette notation, au-delà de la réalité de cette lecture à l’adolescence, un écho à cette conversation nord-américaine. Et la construction ancienne d’un fil d’intérêt beauvoirien. Ce que Beauvoir observe aux États-Unis ne surgit pas ex-nihilo. La conversation américaine réactive ainsi une interrogation plus ancienne chez Beauvoir : celle du passage de la jeune fille à la femme, déjà présente dans ses lectures adolescentes.

Le fromage blanc cache une matière autrement plus substantielle. À Vassar, dans l’État de New York, Beauvoir ne se contente pas d’observer le quotidien des étudiantes. Elle les interroge sur leurs aspirations professionnelles et matrimoniales, sur les dates et sur les normes qui organisent leur vie sociale. À Wellesley, dans le Massachusetts, Beauvoir recueille également le témoignage d’une enseignante française sur leurs pratiques sexuelles. Plusieurs de ces observations et conversations réapparaîtront, transformées et généralisées, deux ans plus tard dans Le Deuxième Sexe. Le voyage devient ainsi laboratoire : ce que Beauvoir mange, voit, entend et demande sur place nourrit ensuite sa réflexion sur la construction sociale de la féminité.

Chez Beauvoir, le récit de voyage peut constituer un état antérieur de la pensée philosophique publiée ensuite sous une autre forme, comme nous l’avons démontré dans notre Master 2, puis dans notre thèse. Le sensible n’est pas seulement le point de départ de la pensée chez Beauvoir, il lui survit.

Beauvoir discute avec ces jeunes femmes, des étudiantes, et découvre que « le plus essentiel est de trouver un mari » (p. 117) ; que certaines veulent également un métier, mais que la plupart pourraient s’en passer ; que le célibat est considéré comme une tare ; que le dimanche devient « le jour de la chasse au mari » (p. 118) ; et même que le prestige d’une college-girl dépend du nombre de dates qu’elle cumule (p. 118). La voyageuse Beauvoir observe une fabrique sociale de la féminité.

À Vassar, Beauvoir a sous les yeux un mécanisme concret de reproduction sociale de la féminité : ces jeunes femmes vivent dans un établissement féminin prestigieux, peuvent avoir un job pour manifester leur indépendance, mais restent prises dans un système où le mariage constitue « la seule destinée honorable » (118), où le célibat est stigmatisé et où la valeur sociale passe notamment par l’accumulation des dates. Puis, dans Le Deuxième Sexe, elle théorise précisément le mécanisme par lequel les femmes elles-mêmes participent à la transmission de cette destinée féminine (p. 28) :

On verra, plus loin, combien les rapports de la mère à la fille sont complexes : la fille est pour la mère à la fois son double et une autre, à la fois la mère la chérit impérieusement et elle lui est hostile ; elle impose à l’enfant sa propre destinée : c’est une manière de revendiquer orgueilleusement sa féminité, et une manière aussi de s’en venger. On trouve le même processus chez les pédérastes, les joueurs, les drogués, chez tous ceux qui à la fois se flattent d’appartenir à une certaine confrérie et en sont humiliés : ils essaient avec un ardent prosélytisme de gagner des adeptes. Ainsi, les femmes, quand une enfant leur est confiée, s’attachent, avec un zèle où l’arrogance se mélange à la rancune, à la transformer en une femme semblable à elles.

Le vocabulaire comparatif utilisé par Beauvoir — notamment sa référence aux homosexuels masculins avec le terme d’époque « pédérastes », ainsi qu’aux « joueurs » et aux « drogués » — mérite d’être historicisé. Ce passage porte aussi les catégories et certaines conceptions de son temps. Beauvoir peut écrire théoriquement « les drogués » comme catégorie dans Le Deuxième Sexe et, deux ans auparavant, dans L’Amérique au jour le jour, entrer dans une chambre, observer les consommateurs et les consommatrices, discuter avec eux, essayer elle-même la marijuana et raconter tout cela sans condamnation morale spectaculaire.

L’Amérique fournit à Beauvoir un laboratoire de situations, de témoignages et de conversations à partir desquels elle pense la fabrication sociale de la féminité.

Vassar, février 1947. Un fromage blanc. Greenwich Village, mai 1947. Des cigarettes de marijuana. Deux éléments spatiaux, viatiques et goûteux (ou non) qui vont donner lieu à : un essai de voyage (L’Amérique au jour le jour, 1948), à un essai féministe (Le Deuxième Sexe, 1949), à un  souvenir condensé dans La Force des choses, 1963. La mémoire autobiographique ne conserve pas nécessairement le concept, mais elle conserve la sensation et l’image, ce qui est absolument beauvoirien. En 1947, l’écrivaine-voyageuse vit et observe. En 1948, elle raconte. En 1949, elle conceptualise. En 1963, elle se souvient.

Chez Beauvoir, le voyage n’est pas à côté de la pensée, il participe à sa fabrication. Ici, nous oscillons grâce à elle entre la norme et la marge, l’assignation et l’expérimentation, la respectabilité et la bohème (dorée), les identités codifiées et les identités brouillées, l’avenir matrimonial programmé et des destins beaucoup moins prévisibles.

Comme régulièrement chez Beauvoir, le voyage est une manière de confronter les idées aux corps, aux paroles, aux lieux et aux existences réelles. Le désir beauvoirien de ne pas rester enfermée dans le lieu où elle vient d’apprendre quelque chose. Voir, comprendre… puis repartir. Son Grand Tour des États-Unis 1947 n’est pas terminé.

En route !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir, entre marijuana et fromage blanc », Voyages autour de mon cerveau, 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32468

 

Modèles féminins et masculins “On a besoin d’un idéal”, Grease VADMC

Modèles féminins et masculins : “On a besoin d’un idéal”, Grease

Les années 1977 et 1978 sont riches en propositions de modèles d’adultes célèbres à imiter, tant dans la chanson de Louis Amade et Gilbert Bécaud « On a besoin d’un idéal » (L’Indifférence, On a besoin d’un idéal) que dans le film musical Grease (Randal Kleiser). Si la chanson française ne s’adresse, au quatrième couplet, qu’aux « collégiens », avec des modèles uniquement masculins (Jean Moulin, Arthur Rimbaud, saint Vincent), le film états-unien propose aux lycéennes deux modèles féminins (Eleanor Roosevelt, Rosemary Clooney) et aux lycéens trois modèles masculins (Joe DiMaggio, Dwight Eisenhower, Richard Nixon).

Si les sexes restent séparés dans le film, ou ignorés pour moitié dans la chanson, il n’en reste pas moins que l’invitation des adultes à s’inspirer de célébrités ne peut que donner de l’élan aux plus jeunes. En effet, il ne s’agit pas d’artistes à la gloire éphémère, faisant du bruit et attirant l’attention des médias et du public par le clinquant de leur costume ou par des déclarations tapageuses, mais de personnalités, du vingtième siècle et du dix-septième siècle, ayant œuvré pour le bien et le divertissement communs.

En 1958, époque où se déroule l’action de Grease, la proviseure du lycée Rydell High, Madame McGee (Eve Arden), cite dans son discours de fin d’année scolaire un joueur de baseball, Jo DiMaggio, très célèbre, tant dans les années cinquante que dans les années soixante-dix. Hors domaine récréatif, Bécaud mentionne une personnalité religieuse (Vincent de Paul), qui a travaillé à diminuer la pauvreté et l’illettrisme de son temps.

Dans les artistes cité·es, il y a un poète (Rimbaud) et une chanteuse et actrice (Clooney). Rimbaud est connu pour avoir renouvelé la prosodie française, Clooney pour ses talents de chanteuse de jazz et d’interprète, surtout, du film musical Noël blanc (Michael Curtiz, White Christmas, 1954).

Quant aux politicien·nes, elle et ils sont quatre, trois hommes et une femme. Eleanor Roosevelt est une militante féministe et antiraciste, co-créatrice de l’ONU, première dame des États-Unis par son mari Franklin Delano Roosevelt, président démocrate de 1933 à 1945. Autre figure de gauche, le préfet puis résistant français Jean Moulin, créateur du Conseil national de la Résistance, arrêté et torturé par le Français Klaus Barbie, de la Gestapo, puis par la Gestapo allemande. Il est panthéonisé en 1964. Côté droite, Madame McGee cite le président, républicain, Eisenhower et son vice-président, républicain, Nixon, dans son discours, puisqu’ils sont tous deux en fonction en 1958. Il n’est pas impossible d’y voir également une pique ironique des scénaristes, puisqu’il n’y a aucun besoin de citer le vice-président en plus du président. En effet, dans les années soixante-dix, Nixon est surtout connu et profondément détesté, non seulement à cause du scandale du Watergate, mais également par son intensification de la guerre au Vietnam.

L’ensemble, quoique marqué de sexisme dans la distribution ou l’absence de modèles, permet l’acculturation du public, adolescent ou non, de Bécaud et des spectateurs spectatrices de Grease. En outre, il est possible de dépasser ledit sexisme en s’identifiant à des figures célèbres, quel que soit leur sexe. Et leur classe sociale, leur ethnie, etc.

Alors, chantons, regardons et agissons !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Modèles féminins et masculins : “On a besoin d’un idéal”, Grease », Voyages autour de mon cerveau, janvier 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/27922

Tout en rouge Jane Eyre Simone de Beauvoir VADMC.001

Tout en rouge : Jane Eyre, Simone de Beauvoir 

Il est toujours délicat de tracer un parallèle et d’établir des similarités entre un personnage de fiction et une personne ayant réellement vécu. Cependant, lorsque la personne écrit ses mémoires, l’écriture de son récit est forcément orienté par ce qu’elle souhaite signifier à son lectorat, tout comme dans la fiction, comme nous l’avons noté dans un article précédent. Dans les Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), Simone de Beauvoir raconte son enfance et son adolescence, ponctuées de crises de colère et de révolte contre la mort. Beauvoir symbolise cette crise existentielle par une scène canonique (Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « La Pléiade », 2018, p. 127) :

Un après-midi, à Paris, je réalisai que j’étais condamnée à mort. Il n’y avait personne que moi dans l’appartement et je ne refrénai pas mon désespoir ; j’ai crié, j’ai griffé la moquette rouge. Et quand je me relevai, hébétée, je me demandai : « Comment les autres gens font-ils ? Comment ferai-je ? » Il me semblait impossible de vivre toute ma vie le cœur tordu par l’horreur. Quand l’échéance s’approche, me disais-je, quand on a déjà trente ans, quarante ans et qu’on pense : « C’est pour demain », comment le supporte-t-on ? Plus que la mort elle-même je redoutais cette épouvante qui bientôt serait mon lot, et pour toujours.

L’adolescente de dix ans vient de perdre la foi, dans une autre scène canonique, dans la propriété grand-paternelle de Meyrignac, en Limousin (Idem, p. 126), après une autre scène, plus ancienne, toujours à Meyrignac (Idem, p. 44). Dans tous les cas, elle est seule face à elle-même, sans pouvoir exsuder sa terreur du néant. Autant la partie champêtre est calme et belle, autant la partie parisienne frappe par sa violence. Notons en passant l’âgisme dont Beauvoir est imprégnée. Selon elle, l’âge adulte est égal à la vieillesse, donc à la mort. Certes, si l’âge des décès était plus avancé qu’aujourd’hui, il n’empêche que trente ou quarante ans n’a rien de comparable à cent ans. L’adolescente a encore ses grands-parents, qui ont une soixantaine d’années, et ses parents, qui ont, justement, entre trente et quarante ans. Par conséquent, sa révolte contre la mort est également un refus, déjà exprimé, de grandir (Idem, p. 5-6).

Dans l’autobiographie fictionnelle de la préceptrice Jane Eyre (Charlotte Brontë, 1847), une scène de son enfance brimée contraint Jane à affronter l’idée de la mort (Charlotte Brontë, Jane Eyre, London, Bantam Books, 1981, p. 7, 8, 9-10, 11) :

The red-room was a square chamber (…) This room was chill, because it seldom had a fire; it was silent, because remote from the nursery and kitchen; solemn, because it was known to be so seldom entered. (…) Mr. Reed had been dead nine years: it was in this chamber he breathed his last; here he lay in state; hence his coffin was borne by the undertaker’s men; and, since that day, a sense of dreary consecration had guarded it from frequent intrusion. (…) I grew by degrees cold as a stone, and then my courage sank. My habitual mood of humiliation, self-doubt, forlorn depression, fell damp on the embers of my decaying ire. All said I was wicked, and perhaps I might be so; what thought had I been but just conceiving of starving myself to death? That certainly was a crime: and was I fit to die? (…) My heart beat thick, my head grew hot; a sound filled my ears, which I deemed the rushing of wings; something seemed near me; I was oppressed, suffocated: endurance broke down; I rushed to the door and shook the lock in desperate effort.

C’est-à-dire (traduction de Raymond Las Vergnas. Charlotte Brontë, Jane Eyre, Paris, Le Livre de Poche, 1992, p. 26-27, 29-30, 31) :

La chambre rouge était une chambre de réserve (…). Cette chambre était froide, parce qu’on y faisait rarement du feu ; elle était silencieuse, par suite de son éloignement de la nursery et des cuisines ; solennelle, parce qu’au su de tous on y entrait presque jamais. (…) Il y avait neuf ans que Mr. Reed était mort ; c’était dans cette chambre qu’il avait rendu le dernier soupir, qu’il avait été exposé en garde apparat ; c’est de là que son cercueil avait été emporté par les employés des pompes funèbres ; et depuis ce jour-là, le sentiment d’une sorte de consécration lugubre l’avait préservée de fréquentes intrusions. (…) je devins peu à peu froide comme une pierre, mon courage m’abandonna. Mon habituelle disposition d’esprit à m’humilier, à douter de moi-même, à être déprimée jusqu’à désespérer, tomba comme quelque chose d’humide sur les cadres ardentes de ma colère qui diminuait. Tout le monde disait que j’étais mauvaise ; je l’étais peut-être, en effet.  N’avais-je pas eu, un instant auparavant, la pensée de me laisser mourir de faim ? Sans aucun doute cela était un crime ; étais-je, d’ailleurs, prête à mourir ? (…) Mon cœur se mit à battre très vite, ma tête devint brûlante, un son, que je pris pour un bruissement d’ailes, emplit mes oreilles, j’eus l’impression que quelque chose était près de moi, j’étais oppressée, je suffoquais, mon endurance céda, je me précipitai à la porte et secouai la serrure d’un effort désespéré.

L’enfant fait ici une expérience traumatisante. Suite à une crise de colère, elle-même consécutive à des coups reçus de son cousin John Reed, Jane est enfermée dans une chambre où rôde encore le souffle de la mort. Elle doit faire face, seule, sans lumière un jour de pluie hivernale, au souvenir du décès de son oncle, seul aèrent qui l’ait jamais aimée. Ses réflexions profondes sur son sort l’amènent à un état d’exaltation poussée. Ce qui la conduit à éprouver une forte angoisse existentielle et à se jeter contre la porte de sa geôle, fermée à clef, afin d’être délivrée, spatialement et psychologiquement.

Tant Simone que Jane éprouvent la peur de la mort, à des âges similaires. Petites filles sensibles, elles réagissent avec force à ce choc existentiel, qui les marquent à jamais, sur fond rouge. Dans ce contexte, on peut avancer que cette couleur vive symbolise le sang qui s’écoule, même sans mètre en doute la véracité des souvenirs de Beauvoir et le réalisme du décor de la demeure où se trouve Jane Eyre.

Ainsi, tant le personnage que la personne fondent leur sens de la mort à partir d’une expérience forte, ressortant d’autant mieux sur le rouge. Simone tentera d’exorciser cette angoisse de sa mortalité par l’écriture et par le voyage (voir les travaux du professeur Éric Levéel, notamment sa thèse1, et les nôtres), ainsi que par l’écriture d’un roman philosophique d’aventures, Tous les hommes sont mortels (1947).  Jane, quant à elle, va être confrontée à une épidémie de typhus dans la pension où elle a été placée, puis, après quelques années de répit, manquer mourir de faim et de froid au bord d’un fossé, lorsqu’elle fuira un mariage d’amour, mais mariage bigame. Tout finit bien cependant pour nos deux héroïnes : Beauvoir devient une écrivaine célèbre, avec un compagnon principal au long cours, l’auteur Jean-Paul Sartre ; Jane Eyre retrouve l’amour, cette fois sanctifié par un mariage en bonne et due forme, et s’épanouit auprès de son bien-aimé.

1  Eric Levéel, Simone de Beauvoir : l’invitation aux voyages. Une étude biographique et littéraire, sous la direction du Professeur Serge D. Ménager, et de Mesdames Carole M. Beckett, et Vanessa M. Everson, Université du Natal (Pietermaritzburg), 2003.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Tout en rouge : Jane Eyre, Simone de Beauvoir », Voyages autour de mon cerveau, mai 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/24843

Amitié fidèle Helen, Zaza VADMC.001

Amitié fidèle : Helen, Zaza

And the vision that was planted in my brain

Still remains

Within the sound of silence1

Nous reprenons dans cet article un extrait de notre travail de Master 22, que nous complétons.

S’il est complexe et délicat de comparer un personnage et une personne, rappelons que l’écriture autobiographique suppose un point de vue singulier, donc une orientation particulière du récit, comme pour les œuvres de fiction. Tant l’écrivaine anglaise Charlotte Brontë que l’autrice française Simone de Beauvoir mettent en valeur l’amitié féminine, la première dans son roman Jane Eyre (1847), écrit à la première personne et sous-titrée « une autobiographie », la seconde dans le premier volume de ses mémoires, Mémoires d’une jeune fille rangée (1958). Rappelons que Beauvoir a lu et relu le roman de Brontë, comme elle le note dans son Journal de guerre : « (…) je commence Jane Eyre qui est moins ennuyeux que je ne me le rappelais3. » Cette relecture a peut-être influencé l’écriture, des années après, d’une partie de son portrait de son amie Zaza.

L’amitié entre Jane Eyre et Hélène Burns décrite dans le roman de Charlotte Brontë ressemble à celle de Simone de Beauvoir et d’Élisabeth Lacoin, dite Zaza. Ces deux amitiés sont fortes, durables et revivent sous la plume des survivantes. Simone et Zaza se rencontrent à l’école, à l’âge de dix ans4, tout comme Jane et Helen5. École privée catholique parisienne pour les deux premières, pension/orphelinat perdu·e dans la campagne anglaise pour les deux secondes. Tant Zaza qu’Helen deviennent les amies uniques de Simone et de Jane, et leur modèle. Jane et Simone se comparent de manière défavorable à Helen et Zaza, qu’elles jugent meilleures qu’elles et plus douées :

I knew and felt this: and though I am a defective being, with many faults and few redeeming points, yet I never tired of Helen Burns; nor ever ceased to cherish for her a sentiment of attachment, as strong, tender, and respectful as any that ever animated my heart. How couldit be otherwise, when Helen, at all times and under all circumstances, evinced for me a quiet and faithful friendship, which ill-humour never soured, nor irritation never troubled?6

C’est-à-dire (traduction de Raymond Las Vergnas) :

(…) je savais, je sentais tout cela et, bien que je sois une créature imparfaite, avec de nombreux défauts et peu de qualités pour les racheter, je ne me suis jamais lassée d’Helen Burns ; mon cœur ne fut jamais animé d’un sentiment d’affection plus fort, plus tendre et respectueux que celui que j’éprouvais sans cesse pour elle. Comment eût-il pu en être autrement, alors qu’en tout temps, en toutes circonstances, Helen m’avait manifesté une douce et fidèle amitié qui n’avait jamais été gâtée par la mauvaise humeur ni troublée par un accès de colère ?7

Jane exalte la figure d’Helen et porte au pinacle une amitié sans nuages, à rebours du cliché sexiste de l’impossibilité des filles et des femmes à être amies.

Quant à Simone, elle s’humilie devant Zaza et l’éclat de sa personnalité :

Je n’ai pas de personnalité”, me disais-je tristement. (…) Au lieu de demeurer la pure conscience incrustée au centre du Tout, je mincarnai : ce fut une douloureuse déchéance. (…) j’aimais tant Zaza quelle me semblait plus réelle que moi-même : j’étais son négatif” ; au lieu de revendiquer mes propres particularités, je les subis avec dépit. (…) Zaza ne soupçonnait pas combien je la vénérais, ni que je m’étais démise en sa faveur de tout orgueil8.

Comme Jane, Simone s’abîme devant son amie et sa supériorité, façonnant une amie idéale parce qu’idéalisée.

C’est cette dévotion à leur amie qui les pousse plus tard à parler d’elle longuement, une fois Zaza et Helen mortes tragiquement. Zaza meurt d’une encéphalite aiguë (voir notre exposition Zaza. Les traces vivantes du Chatfoin, partie « Élisabeth Lacoin. Les traces vivantes du Chatfoin. Paris. Famille, amitiés, musique, scolarité »), Helen de pneumonie. Problèmes familiaux et fragilité nerveuse d’une part, mauvais traitements d’autre part, les deux camarades de nos héroïnes décèdent brutalement, laissant Jane et Simone inconsolables. Il est gravé sur la tombe d’Hélène « resurgam9 », Zaza vient hanter le sommeil de Simone10 jusqu’à l’écriture de son histoire dans les Mémoires d’une jeune fille rangée (1958).

Afin de ne pas perdre leur amie définitivement, Jane et Simone écrivent longuement sur cette amitié essentielle de leur jeunesse. Helen et Zaza revivent sur le papier mémoriel, leur figure s’imprime durablement dans l’esprit de la lectrice et du lecteur, se haussant à la hauteur de figure sacrificielle, victimes d’une société bourgeoise impitoyable aux faibles. Seules les plus fortes s’en sortent. Et, dans le cas de Jane et de Simone, elles s’en sortent en se révoltant à certains moments de leur existence, et non en acceptant absolument la société patriarcale de leur époque.

Ces deux jeunes filles refusent le déterminisme social de leur temps et de leur trame existentielle. Toutes deux enseignantes, leurs chemins bifurquent ensuite : Beauvoir devient autrice, aux côtés d’un autre écrivain, Jean-Paul Sartre ; Jane Eyre est également autrice, après avoir épousé son ancien employeur, Edward Rochester.

Pour les deux femmes, le voyage est important. Jane Eyre rencontre Rochester à Thornfield Hall, la demeure de Rochester, loin de la pension où Helen est morte et où Jane est devenue enseignante. Beauvoir ne peut se définir sans ses voyages réguliers tout au long de son existence (voir nos travaux). Cependant, les déplacements de Jane sont régulièrement chargés de négatif, contrairement à ceux de Beauvoir.

Ainsi, Jane est heureuse d’aller à Lockwood, quittant enfin sa tante Reed, ses deux cousines et son cousin, tous et toutes violent·es à son égard. Mais les conditions d’existence à la pension/orphelinat sont rudes et le typhus décime la population d’élèves. Son séjour à Thornfield débouche sur une demande en mariage, après plusieurs épisodes dramatiques (départ de feu, tentative de meurtre), mais Rochester est déjà marié, à une folle. S’enfuyant alors de Thornfield, Jane perd le peu d’argent qu’elle a, et manque mourir de faim et de froid dans un fossé. Devenue maîtresse d’école, elle retrouve par un heureux hasard ses deux cousines, Mary et Diana, ainsi que son cousin, Saint-John. Jane hérite également d’un lointain cousin. Mais Saint-John lui enjoint d’apprendre l’hindoustani pour lui plaire, et voudrait la forcer à l’épouser, afin qu’elle lui serve de domestique non salariée dans son futur travail de missionnaire. Et, lorsque Jane repart à Thornfield, après avoir trouvé la force de briser la domination de Saint-John, profondément vexé de sa résistance, c’est pour ne plus bouger du manoir de Ferndean, après s’être mariée avec Rochester, devenu veuf. Pas d’Italie ni de France pour le voyage de noces, pas de France pour devenir religieuse catholique dans un couvent comme sa cousine Eliza Reed. Peut-être l’empreinte d’Helen sur l’existence de Jane est à voir de ce côté paisible, loin de ses révoltes initiales.

Concernant Beauvoir, comme le remarque la chercheuse Elène Cliche :

() c’était grâce à une autre petite fille que Simone de Beauvoir allait aimer follement, Zaza, quelle allait apprendre l’indépendance, la hardiesse et lirrespect (sans quoi je dirais la figure de lexploratrice ne pourrait prendre forme) ()11.

L’apport du caractère de Zaza serait donc essentiel dans la sortie des sentiers battus de Simone et dans son impulsion viatique existentielle. Si nous ne contestons pas cette contribution, beaucoup d’autres facteurs infantiles et adolescents expliquent la pulsion viatique de Beauvoir : lectures, écriture de récits avec voyages, étouffement dans la cellule familiale, voyages réguliers en Limousin dans sa famille paternelle mais très rarement ailleurs, envie d’imiter Zaza en voyageant elle aussi à l’étranger, etc. (voir nos travaux).

Ainsi, tant Helen que Zaza marquent à jamais Jane et Simone, tant dans leurs existences que dans leurs écrits. Beauvoir s’inspire, semble-t-il, de la fiction de Brontë pour construire son personnage de Zaza, inoubliable et qui marque son lectorat, à cause du tragique de son destin. Jane et Simone placent haut l’amitié, amitié féminine, loin des clichés patriarcaux de femmes qui se déchireraient systématiquement entre elles.

Une belle forme d’amitié, oui.

1 C’est-à-dire (traduction personnelle) : « Et la vision implantée dans mon cerveau/reste à jamais/accompagnée du son du silence. » Paul Simon and Art Garfunkel, « The Sound of Silence », 1964.

2 Tiphaine Martin, « Les récits de voyage dans l’œuvre autobiographique de Simone de Beauvoir », Master 2 de Lettres, Langues, Sciences Humaines et Sociales, Université Paris Diderot-Paris 7, 2008, sous la direction de la Professeure Julia Kristeva, p. 110-111.

3 Simone de Beauvoir, Journal de guerre , Paris, Gallimard, 1990, p. 43. Cf. aussi Simone de Beauvoir, Jacques-Laurent Bost, Correspondance croisée, Paris, Gallimard, 2004, p. 266.

4 Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 125.

5 Charlotte Brontë, Jane Eyre, London, Bantam Books, 1981, p. 42, 47-48 (anglais) ; Charlotte Brontë, Jane Eyre, Le Livre de Poche, 1992, p. 75, 83 (français).

6 Charlotte Brontë, Jane Eyre, op. cit., p. 70.

7 Charlotte Brontë, Jane Eyre, op. cit., p. 116.

8 Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 157, 158, 165. Cf. aussi Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 385.

9 Charlotte Brontë, Jane Eyre, op. cit., p. 75 ; Charlotte Brontë, Jane Eyre, op. cit., p. 122.

10 Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, op. cit., p. 74, 691.

11 Elène Cliche, « La figure de lexploratrice dans le discours de Simone de Beauvoir », Simone de Beauvoir Studies, 1989, Volume 6, p. 57-67, p. 59.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Amitié fidèle : Helen, Zaza », Voyages autour de mon cerveau, mai 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/25250

Aller au Paradis ? Simone de Beauvoir, Petula Clark VADMC.001

Aller au Paradis ? Simone de Beauvoir, Petula Clark

Les religions monothéistes promettent monts et merveilles à leurs fidèles après leur mort, si elles et ils se comportent bien pendant leur existence terrestre. Dans les religions chrétiennes, c’est un jardin de félicités, le Paradis, qui les attend. De nombreuses fictions le mettent en scène. Nous en avons choisi deux, un récit pour enfant du début du vingtième siècle, et une chanson du milieu de cette même ère. L’autrice française Simone de Beauvoir raconte dans ses Mémoires d’une jeune fille rangée (1958) comment un récit infantile à visée moralisatrice l’a rassurée, provisoirement, contre son angoisse existentielle :

(…) contre la mort, la foi me défendait : je fermerais les yeux, et en un éclair, les mains neigeuses des anges me transporteraient au ciel. Dans un livre doré sur tranche, je lus un apologue qui me combla de certitude ; une petite larve qui vivait au fond d’un étang s’inquiétait ; l’une après l’autre ses compagnes se perdaient dans la nuit du firmament aquatique : disparaîtrait-elle aussi ? Soudain, elle se retrouvait de l’autre côté des ténèbres : elle avait des ailes, elle volait, caressée par le soleil, parmi des fleurs merveilleuses. L’analogie me parut irréfutable ; un mince tapis d’azur me séparait des paradis où resplendit la vraie lumière ; souvent je me couchais sur la moquette, yeux clos, mains jointes, et je commandais à mon âme de s’échapper. Ce n’était qu’un jeu ; si j’avais cru ma dernière heure venue, j’aurais crié de terreur.

La petite Simone s’amuse à jouer sa mort, à l’image de ce qu’elle voit sur les images pieuses et de ce qu’elle lit. L’écrivaine se représente allongée sur la moquette de l’appartement parental, moquette rouge sur laquelle elle va, plus tard, hurler sa peur de la mort. Dans ce second épisode, l’adolescente a perdu la foi. Aucune entité ne la protège plus contre la finitude, ni contre le néant à venir.

C’est cette protection imaginaire dont parle la chanteuse anglaise d’expression française Petula Clark, dans sa chanson « Tout le monde veut aller au ciel mais personne ne veut mourir » (C’est ma chanson, 1967. Chanson de J. Kluger, Cy Coben, G. Aber) :

Je voudrais être un ange et puis vivre au paradis

Là tout l’monde est heureux, il y fait beau à ce qu’on dit

J’aimerais faire le voyage un jour, ce qui m’inquiète un peu

Y’a pas d’ticket pour le retour du paradis tout bleu.

Le rythme enjoué de la chanson et l’adverbe explétif « un peu » édulcorent la portée angoissante du couplet. La chanteuse décrit une image topique du paradis (ange, beau temps, donc ciel bleu), avant de souligner que c’est un voyage sans retour dont il s’agit, et non, par exemple, d’un séjour aux Bahamas ou tout autre lieu touristique enchanteur (si on n’est pas un autochtone subissent l’invasion touristique). Petula Clark rappelle ainsi, en creux, que la fiction religieuse masque une réalité angoissante. L’ironie du titre de la chanson et du refrain, qui reprend le titre, insiste sur cette réalité, sans donner de réponse.

Tant Beauvoir que Clark nous invitent à penser notre mort, et l’angoisse qui l’accompagne. Alors, on lit, on chante, on réfléchit, on vit ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Aller au Paradis ? Simone de Beauvoir, Petula Clark », Voyages autour de mon cerveau, mai 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/24806