Écrivaine majeure du XXe siècle, Simone de Beauvoir (1908-1986) fut également une philosophe, dramaturge, journaliste et essayiste. Pour la comprendre, la clef du voyage (avant, après, pendant) est essentielle. Ainsi, sa découverte des USA en janvier 1947 a été longuement préparée par l’écoute du jazz, par l’apprentissage de l’anglais dans son enfance, et par les multiples visions contrastées du cinéma nord-américain : les buildings et les pistolets des films de gangsters, les grands espaces et les troupeaux de chevaux des westerns, les demeures immenses et policées des comédies (policières et romantiques), la neige de La Ruée vers l’or et le soleil de Je suis un évadé. Tout cela concourt à l’envie mordante d’aller voir ce qu’il en est sur place.
Ce sera une passion, avec ses moments féériques et heureux – l’amour du « crocodile » Nelson Algren n’y est pas pour rien -, et ses désillusions cruelles – la ségrégation, du Nord au Sud, la dureté de la vie américaine sous les larges sourires. La marque de ces voyages (1947 et années suivantes) dans son œuvre est essentielle. Outre un récit de voyage (L’Amérique au jour le jour, 1948), Beauvoir en rapporte des clés de compréhension du monde qui ne la lâcheront plus. Elle transpose ensuite cette réflexion sur les mécanismes de la ségrégation raciale à la condition des femmes, quelles que soient leur origine ou leur nationalité. En sortent Le Deuxième Sexe, ses mémoires, ses romans ultérieurs et ses multiples engagements.
Mais les grands bouleversements intellectuels naissent aussi de détails infimes. Au fil des pages de L’Amérique au jour le jour, une cigarette de marijuana, un repas, un fromage blanc ou une conversation deviennent autant de révélateurs d’une civilisation. C’est souvent dans ces instants apparemment anecdotiques que Beauvoir construit sa compréhension des États-Unis. Comme elle le rapporte dans La Force des choses (1963 ; édition « Folio », 1998, p. 174) :
(…) je ne fréquentai guère que des intellectuels ; mais quelle distance entre les salades au fromage blanc de Vassar et la marihuana que je fumai dans une chambre du Plaza avec des bohèmes de Greenwich ! Une des chances de ce voyage c’est que, tout en étant orienté par le programme de mes conférences, il laissait une énorme place au hasard et à l’invention (…).
Le contraste entre les « salades au fromage blanc » et la « marijuana » ne renvoie pas simplement à deux aliments ou à deux consommations. Il symbolise deux Amériques. Ainsi, l’université de Vassar représente l’Amérique institutionnelle, universitaire, policée, féminine et fortement normative. Beauvoir y donne des conférences dans un prestigieux collège pour jeunes femmes. Greenwich Village représente l’Amérique bohème, artistique, expérimentale, celle des marges où les conventions sociales sont mises à distance, le tout dans un espace new-yorkais (Simone de Beauvoir, L’Amérique au jour le jour, Paris, Gallimard, « Folio », 1997, p. 460-463). Le contraste est social et culturel, mais aussi géographique : Vassar College se trouve à Poughkeepsie, dans la vallée de l’Hudson, à quelque cent trente kilomètres de Greenwich Village et du chic Plaza Hotel. Lorsque Beauvoir écrit, des années plus tard, « quelle distance entre » les deux expériences, la distance métaphorique se double ainsi d’une distance bien réelle.
Entre ces deux pôles, Beauvoir découvre une société extraordinairement diverse, impossible à réduire à un seul visage. C’est précisément cette diversité qui nourrit son regard d’écrivaine-voyageuse. Ce n’est pas la marijuana qui est importante en elle-même, mais ce qu’elle révèle, à savoir la disponibilité de Beauvoir à accepter le hasard, les rencontres et les expériences nouvelles. Sa curiosité insatiable est toujours à l’affût de la rencontre avec les autres, rencontre toujours incarnée. Ici, elle oscille entre un laitage (met dont elle a horreur, comme elle le déclare dans ses Mémoires d’une jeune fille rangée, publiées en 1958), et une plante transformée, dont elle rapporte dans L’Amérique au jour le jour la moindre nocivité que l’alcool (p. 461), selon ce que les drogué·es de l’époque en disaient.
Beauvoir veut moins éprouver la drogue pour elle-même qu’assister à une réunion où l’on en fume. Donc, dès le départ, sa curiosité est moins toxicologique qu’humaine et sociale. Puis viennent le contraste entre le Plaza respectable et la chambre des bohèmes, la diversité des personnes présentes, diversité des comportements et des apparences de genre, diversité de couleur de peau, les renseignements qu’elle recueille sur les effets et la dangerosité de la marijuana, mise en doute par les consommateurs et consommatrices. Finalement, arrive l’expérience personnelle, avec son délicieux caractère d’anti-aventure : elle fume, attend… mais « aucun ange » ne vient l’emporter. Pas de « flap flap » à la F’Murr, pas d’extase au pied de l’autel comme dans son enfance (en attendant son chocolat chaud), pas de « myriade d’yeux bienveillants » non plus (Mémoires d’une jeune fille rangée), pas d’éléphants roses comme dans la parade infernale, parce que fortement alcoolisée, de Dumbo (Studios Disney, 1941). Non, rien de rien. Ou alors, son ange gardien enfantin n’a pas réussi à passer le barrage d’Ellis Island. Mais elle ne regrette rien.
À Greenwich, Beauvoir entre dans un milieu pour voir, interroge, expérimente et observe. À Vassar, elle mange, interroge, observe et réfléchit. Dans les deux cas, elle ne demeure pas extérieure à la situation. Nous relierons cet épisode à celui où, à Wellesley College, en avril, elle écoute le témoignage d’une enseignante d’origine française sur « les mœurs sexuelles des étudiantes » (p. 390). Son interlocutrice est identifiée comme « Mlle T. » (p. 391), une Française âgée travaillant dans ce milieu universitaire américain. Beauvoir compare les deux institutions, Vassar et Wellesley (p. 387). Wellesley, avec son lac, ses arbres et ses « donjons moyenâgeux », lui apparaît comme plus splendide encore que Vassar, tandis que les études y sont tout aussi sérieuses.
Lorsque Beauvoir recueille le témoignage de Mlle T., elle ne se contente pas de le transcrire. Très sociologiquement, elle questionne la statistique (« Mais comment établit-on les statistiques ? »), puis formule ses propres hypothèses : « Le problème qui me semble le plus intéressant… », « j’imagine que… ». Nous voyons alors la pensée se fabriquer dans le récit de voyage. Ouvrons Le Deuxième Sexe , publié un an après L’Amérique au jour le jour, Beauvoir menant de front l’écriture de son essai féministe et de son essai de voyage : « Un professeur de collège américain me disait que ses élèves cessaient d’être vierges bien avant de devenir femmes… » (tome II, Gallimard, 1987, p. 155).
La proximité lexicale entre les deux récits est spectaculaire :
L’Amérique au jour le jour :
« devenir femme ne les change pas, ne les mûrit pas » (p. 391)
Le Deuxième Sexe :
« Ces pucelles déflorées demeurent des jeunes filles » (p. 155)
L’Amérique au jour le jour :
« ne représentent-elles pas une véritable initiation sexuelle » (p. 391)
Le Deuxième Sexe :
« Il n’y a de véritable maturité sexuelle que… » (p. 155)
L’Amérique au jour le jour :
« certains jeux équivoques de l’enfance » (p. 391)
Le Deuxième Sexe :
« elles regardent l’amour physique comme un jeu » (p. 155)
Beauvoir développe et théorise dans l’essai de 1949 une réflexion élaborée dans le récit. Dans L’Amérique au jour le jour, les voix restent visibles. Nous passons de Beauvoir à Mlle T. aux étudiantes, puis aux jeunes Français, à la statistique. Ensuite, de Beauvoir qui doute à Beauvoir qui interprète. Le savoir est situé, comme dans une description romanesque, théâtrale ou mémorielle. Nous savons qui parle, dans quelles circonstances, et même ce que Beauvoir ne sait pas.
Dans Le Deuxième Sexe, tout cela se resserre. L’anecdote disparaît, les vacances françaises disparaissent, les jeunes Français disparaissent, Mlle T. perd presque son individualité. En outre, l’analyse devient partie intégrante d’une réflexion générale sur la sexualité féminine. Nous avons ici un cas d’école de transformation d’un matériau viatique en matériau philosophique.
Rappelons également la lecture (« Folio », 1999, p. 153), par la jeune Simone, des Demi-Vierges de Marcel Prévost (1894). L’écriture et la publication des Mémoires d’une jeune fille rangée étant postérieure à celles de L’Amérique au jour le jour et du Deuxième Sexe, il est possible de voir dans cette notation, au-delà de la réalité de cette lecture à l’adolescence, un écho à cette conversation nord-américaine. Et la construction ancienne d’un fil d’intérêt beauvoirien. Ce que Beauvoir observe aux États-Unis ne surgit pas ex-nihilo. La conversation américaine réactive ainsi une interrogation plus ancienne chez Beauvoir : celle du passage de la jeune fille à la femme, déjà présente dans ses lectures adolescentes.
Le fromage blanc cache une matière autrement plus substantielle. À Vassar, dans l’État de New York, Beauvoir ne se contente pas d’observer le quotidien des étudiantes. Elle les interroge sur leurs aspirations professionnelles et matrimoniales, sur les dates et sur les normes qui organisent leur vie sociale. À Wellesley, dans le Massachusetts, Beauvoir recueille également le témoignage d’une enseignante française sur leurs pratiques sexuelles. Plusieurs de ces observations et conversations réapparaîtront, transformées et généralisées, deux ans plus tard dans Le Deuxième Sexe. Le voyage devient ainsi laboratoire : ce que Beauvoir mange, voit, entend et demande sur place nourrit ensuite sa réflexion sur la construction sociale de la féminité.
Chez Beauvoir, le récit de voyage peut constituer un état antérieur de la pensée philosophique publiée ensuite sous une autre forme, comme nous l’avons démontré dans notre Master 2, puis dans notre thèse. Le sensible n’est pas seulement le point de départ de la pensée chez Beauvoir, il lui survit.
Beauvoir discute avec ces jeunes femmes, des étudiantes, et découvre que « le plus essentiel est de trouver un mari » (p. 117) ; que certaines veulent également un métier, mais que la plupart pourraient s’en passer ; que le célibat est considéré comme une tare ; que le dimanche devient « le jour de la chasse au mari » (p. 118) ; et même que le prestige d’une college-girl dépend du nombre de dates qu’elle cumule (p. 118). La voyageuse Beauvoir observe une fabrique sociale de la féminité.
À Vassar, Beauvoir a sous les yeux un mécanisme concret de reproduction sociale de la féminité : ces jeunes femmes vivent dans un établissement féminin prestigieux, peuvent avoir un job pour manifester leur indépendance, mais restent prises dans un système où le mariage constitue « la seule destinée honorable » (118), où le célibat est stigmatisé et où la valeur sociale passe notamment par l’accumulation des dates. Puis, dans Le Deuxième Sexe, elle théorise précisément le mécanisme par lequel les femmes elles-mêmes participent à la transmission de cette destinée féminine (p. 28) :
On verra, plus loin, combien les rapports de la mère à la fille sont complexes : la fille est pour la mère à la fois son double et une autre, à la fois la mère la chérit impérieusement et elle lui est hostile ; elle impose à l’enfant sa propre destinée : c’est une manière de revendiquer orgueilleusement sa féminité, et une manière aussi de s’en venger. On trouve le même processus chez les pédérastes, les joueurs, les drogués, chez tous ceux qui à la fois se flattent d’appartenir à une certaine confrérie et en sont humiliés : ils essaient avec un ardent prosélytisme de gagner des adeptes. Ainsi, les femmes, quand une enfant leur est confiée, s’attachent, avec un zèle où l’arrogance se mélange à la rancune, à la transformer en une femme semblable à elles.
Le vocabulaire comparatif utilisé par Beauvoir — notamment sa référence aux homosexuels masculins avec le terme d’époque « pédérastes », ainsi qu’aux « joueurs » et aux « drogués » — mérite d’être historicisé. Ce passage porte aussi les catégories et certaines conceptions de son temps. Beauvoir peut écrire théoriquement « les drogués » comme catégorie dans Le Deuxième Sexe et, deux ans auparavant, dans L’Amérique au jour le jour, entrer dans une chambre, observer les consommateurs et les consommatrices, discuter avec eux, essayer elle-même la marijuana et raconter tout cela sans condamnation morale spectaculaire.
L’Amérique fournit à Beauvoir un laboratoire de situations, de témoignages et de conversations à partir desquels elle pense la fabrication sociale de la féminité.
Vassar, février 1947. Un fromage blanc. Greenwich Village, mai 1947. Des cigarettes de marijuana. Deux éléments spatiaux, viatiques et goûteux (ou non) qui vont donner lieu à : un essai de voyage (L’Amérique au jour le jour, 1948), à un essai féministe (Le Deuxième Sexe, 1949), à un souvenir condensé dans La Force des choses, 1963. La mémoire autobiographique ne conserve pas nécessairement le concept, mais elle conserve la sensation et l’image, ce qui est absolument beauvoirien. En 1947, l’écrivaine-voyageuse vit et observe. En 1948, elle raconte. En 1949, elle conceptualise. En 1963, elle se souvient.
Chez Beauvoir, le voyage n’est pas à côté de la pensée, il participe à sa fabrication. Ici, nous oscillons grâce à elle entre la norme et la marge, l’assignation et l’expérimentation, la respectabilité et la bohème (dorée), les identités codifiées et les identités brouillées, l’avenir matrimonial programmé et des destins beaucoup moins prévisibles.
Comme régulièrement chez Beauvoir, le voyage est une manière de confronter les idées aux corps, aux paroles, aux lieux et aux existences réelles. Le désir beauvoirien de ne pas rester enfermée dans le lieu où elle vient d’apprendre quelque chose. Voir, comprendre… puis repartir. Son Grand Tour des États-Unis 1947 n’est pas terminé.
En route !
Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir, entre marijuana et fromage blanc », Voyages autour de mon cerveau, 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32468