Archives par étiquette : 1984

Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste littéraire et d'expositions, 1984-2002. Partie II. VADMC

Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste littéraire et d’expositions, 1984-2002. Partie II. 

Suite de notre article précédent,  Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste littéraire et d’expositions, 1984-2002. Partie I. »

À neuf ans, j’avais découvert Louis, enfant roi, le téléfilm de Roger Planchon. Puis, mes parents m’ont prêté Petit Louis, dit XIV, le roman de Claude Duneton qui a inspiré ce très grand téléfilm. J’ai beaucoup aimé le roman, aussi. À dix ans, j’ai lu Les Trois Mousquetaires. Un an après, mes parents m’ont offert l’intégrale de Molière en GF, que j’ai toujours. Il faut dire que j’étais dans ma période Louis XIV, parce qu’en classe de cinquième on étudiait Le Bourgeois gentilhomme. Dans le même temps, je lisais Vingt Ans après. La période de La Fronde ne m’était pas étrangère, par Louis, enfant roi. En outre, Aramis me faisait penser à l’hypocrisie religieuse du Tartuffe. Mais je préférais quand même Les Trois Mousquetaires, parce que dans Vingt Ans après les quatre amis se retrouvent dans des camps opposés. Une relecture adulte récente m’a fait beaucoup mieux percevoir la richesse historique du roman. Mais Aramis est toujours aussi Tartuffe.

Quant au Vicomte de Bragelonne, je me suis jurée de ne jamais le relire. La mort du bon gros géant Porthos est trop affreuse. Encore, si ç’avait été Aramis, justement, bon. Mais Porthos ? Le seul des mousquetaires qui ne s’étale pas devant Louis XIV, contrairement à d’Artagnan, ni devant les nobles, contrairement à Athos et à Aramis. Oui, je sais, Dumas est un très grand écrivain, d’avoir si bien magnifié cette scène de Porthos défiant la mort et étant enseveli par elle. Oui. Mais je m’en fiche. Je refuse de pleurer à nouveau. Là, j’ai dit.

Toujours à onze ans, au rayon adolescents de la bibliothèque municipale d’Auxerre, dans une section consacrée à Louis XIV, j’ai trouvé L’Allée du roi de Françoise Chandernagor. Je l’ai emprunté, j’ai adoré. Un mois environ plus tard, j’ouvre Télérama : L’Allée du roi allait passer à la télévision. J’ai regardé le feuilleton avec mes parents, pendant les vacances de Noël. Quelques semaines plus tard, mes parents allaient à Paris voir un spectacle. Ils sont passés à la Fnac des Halles à Paris et ont cherché pour moi l’édition de poche que j’avais lue. Elle n’y était pas. Ils m’ont donc rapporté l’édition grand format. Je l’ai toujours. Bibliothèque. Revue. Télévision. Librairie. Bibliothèque personnelle. Je ne le savais pas encore, mais j’avais déjà une méthode.

À cette époque, j’avais aussi ma première chatte, Fleur-de-Trèfle, née le cinq avril 1993, soit deux jours avant mon neuvième anniversaire. Son nom venait d’un conte que j’avais lu : trois chattes y aidaient une princesse à surmonter trois épreuves, et l’une d’elles s’appelait Feuille-de-Trèfle. J’avais transformé son nom en Fleur-de-Trèfle pour baptiser ma chatte.

À partir de 1994, un autre réseau se mettait en place : celui des bouquinistes. À Samoëns, en Haute-Savoie, où j’ai passé tous mes étés depuis avant ma naissance, puisque, paraît-il, j’y ai même été fabriquée durant l’été 1983, une bouquiniste s’est installée sur le marché en 1994. J’avais dix ans. Dès lors, je traversais le marché très vite. Les fruits et légumes ne m’intéressaient guère. Les matelas non plus. Les poulets rôtis pouvaient parfaitement se débrouiller sans moi, les pauvres. Il y avait des livres. À l’époque, un livre de poche coûtait trois francs. Je ne me souviens plus exactement de tout ce que je lui ai acheté. Je me souviens d’elle et de sa gentillesse. Nos échanges ont toujours été peu fournis, mais souriants. Il m’arrivait également de croiser au marché les bibliothécaires de Sixt-Fer-à-Cheval. Nous nous saluions. J’étais suffisamment habituée de la bibliothèque pour être reconnue en dehors de ses murs.

Cette bibliothèque de Sixt était importante dans mes vacances estivales. Le bâtiment était en pierre au rez-de-chaussée, en bois à l’étage, avec cette odeur légèrement ancienne mais propre des livres. J’y allais continuellement. Bien plus tard, elle a brûlé lors de l’incendie nocturne de la boulangerie voisine. Une partie de mes souvenirs matériels est partie avec elle. Et ces pauvres livres, tordus par les flammes. Affreux.

À Annemasse, un bouquiniste davantage spécialisé dans les livres anciens descendait à la cave lorsqu’il me voyait arriver et remontait avec un sac en papier rempli de vieux livres de poche. Il me faisait un prix. Un monsieur très gentil.

Dans la région de Caylus, dans l’Aveyron, où nous passions aussi des vacances, il y avait d’autres bouquinistes. Celui de Caylus, dans la rue descendant de la place du marché, m’a même un jour offert deux livres. Fête. Sur les marchés de Saint-Antonin-Noble-Val (le mardi), Najac (le dimanche), Villefranche-de-Rouergue (le jeudi), les bouquinistes me fournissaient notamment en anciennes Bibliothèques Vertes, par exemple Béatrice au grand galop, de beaux volumes Rouge et Or, des G.P., dont Les Secrets de l’étang.

Les vacances dans l’Aveyron, c’était aussi l’Abbaye de Beaulieu, un magnifique centre d’art contemporain, régulièrement visité. J’en profite pour saluer amicalement ma contemporaine Audrey Walas et sa famille, qui nous louaient leur gîte d’étape, au lieu-dit Ventaujols. Que de souvenirs : la maison, les animaux, le lac en contrebas, et… les grands-parents d’Audrey qui essayaient absolument de m’apprendre l’occitan. Je ne comprenais rien, mais j’acquiesçais poliment. Au moment du départ, les parents d’Audrey nous donnaient des tomates, des salades et des fruits de leurs récoltes dans des cagettes. La générosité et la gentillesse. Merci encore.

Retour dans l’Yonne, chez moi. Depuis la publication de la première partie de cet article, ma mère m’a rappelé un souvenir beaucoup plus ancien : elle pense que le premier livre que mes parents m’ont lu était Max et les Maximonstres, de Maurice Sendak. Je n’en avais aucun souvenir.

En sixième, mes parents m’ont offert L’Odyssée dans la traduction de Victor Bérard. J’ai adoré. J’aimais Ulysse, sa ruse, son intelligence, son rapport presque amical, voire affectueux, avec la déesse Athéna. Beaucoup moins les massacres à répétition de L’Iliade. Et vas-y que je te sorte un œil avec ma lance, et voilà-t-y-pas que j’enroule tes viscères avec mon épée, etc. etc. etc. Sans façon. Je ne savais évidemment pas qu’un jour un chat noir aux yeux d’ambre s’appellerait Ulysse et qu’il poserait sa patte sur mon cœur, définitivement.

À la bibliothèque d’Auxerre, je suis passée symboliquement du rayon enfants au rayon adolescents au début de la sixième. J’y ai trouvé assez peu de choses qui me retiennent durablement. Je suis donc rapidement allée voir ailleurs, au rayon adultes. J’y suis passée définitivement au début de mon année de quatrième. La seule restriction concernait les bandes dessinées adultes, interdites avant seize ans. Avec mon regard d’aujourd’hui, je trouve cette précaution des bibliothécaires tout à fait justifiée.

De toute façon, je ne manquais pas de bandes dessinées. Chez mon demi-frère, il y avait Yoko Tsuno et tous les Astérix. Yoko Tsuno m’a durablement marquée : femme forte, intelligente, compétente, entretenant avec ses amis masculins des rapports égalitaires, confrontée au racisme et ne le supportant pas, voyageant entre l’Europe et l’Asie, le présent et la science-fiction, et déjà attentive à l’écologie et au nucléaire.

À la bibliothèque de Sixt, j’empruntais des Cédric, des Femmes en blanc, puis les Mélusine, petite sorcière rousse délurée et sympathique. J’ai ainsi prénommé la petite chatte tricolore, non tatouée et non pucée à l’origine, qui est venue s’installer chez moi il y a quelques mois. À la bibliothèque d’Auxerre, au rayon adolescents, il y avait aussi la série Julie, Claire, Cécile, trois étudiantes dont les vies me fascinaient.

À Auxerre, mon père m’emmenait à La Pieuvre, la librairie de bandes dessinées tenue par un monsieur barbu, mais celui-ci ne m’impressionnait pas, contrairement au libraire d’Obliques. Mon père m’y achetait des Cédric, Les Femmes en blanc, Mélusine, Snoopy, Yoko Tsuno.

Mais surtout, mon père avait dans son bureau une bibliothèque de bandes dessinées qui constituait un continent. En vrac et dans le désordre joyeux de tous ces joyaux littéraires : Claire Bretécher, et notamment Cellulite. Gotlib. Alexis. Lauzier. F’Murr. La Jungle en folie. Cosey et À la recherche de Peter Pan. Wolinski. Tintin. Corto Maltese. Valérian et Laureline. Et tant d’autres que j’ai visiblement oubliés mais qui m’ont construite.

Ce continent était largement masculin, souvent très marqué par son époque et par des représentations genrées. Cela ne m’empêchait pas de me faire ma propre opinion. Vers seize ans, par exemple, comme j’aimais les dessins de Wolinski dans Charlie Hebdo, j’ai essayé ses albums. J’ai reposé. Beaucoup trop phallocrate pour moi. Dans Tintin, je préférais surtout Le Lotus bleu, précisément parce que j’y trouvais une dénonciation du racisme et un respect des personnages chinois qui résonnaient pour moi avec Vent d’Est, Vent d’Ouest de Pearl Buck. Valérian et Laureline m’offrait heureusement un univers beaucoup plus égalitaire.

Et puis il y a eu Corto Maltese. J’étais adolescente. Il était marin, beau, voyageur, avec une boucle d’oreille. Bon. Bon bon bon. Ou plutôt, pour reprendre respectueusement ses mots à la grand sorcière vaudou Bouche Dorée : « Oui… oui… oui. » Grande passion pour le beau marin. J’ai même écrit sur lui bien des années plus tard, sur son rapport aux femmes.

La bibliothèque municipale d’Auxerre continuait d’être ma géographie livresque, et disquaire, aussi (voir mon article palimpseste musical). Je musardais. Le rayon policier adulte était merveilleusement fourni. Après Agatha Christie sont venus John Dickson Carr, Dorothy L. Sayers, San-Antonio, Nestor Burma, Patricia Wentworth et Miss Silver, Miss Seeton et ses trois romanciers, le juge Ti, Charles Exbrayat.

Exbrayat a été une énorme découverte. J’ai commencé notamment par Encore vous, Imogène !, où l’Écossaise Imogène flanque à un moment ses œufs au bacon à la figure d’un professeur de mathématiques irlandais. Mon antipathie n’allait évidemment pas aux Irlandais ni aux professeurs, mais aux mathématiques, matière avec laquelle mes relations n’ont jamais été très chaleureuses.

Et comment ne pas citer notre Arsène Lupin national ? Je l’ai découvert par une diffusion estivale de quelques épisodes de la série télé avec Georges Descrières, le beau, l’élégant, le souriant plein d’humour. Et son sympathique chauffeur et homme de main Grognard, et sa petite amie, que, deux/trois ans après, je verrai sous les traits de la jeune baronne Amélie, lectrice de Série noire, dans Le Diable par la queue. Et que, bien des années plus tard, je retrouverais comme héroïne kurlandaise dans La Demoiselle d’Avignon.

Pour en revenir à Lupin, comme pour les Agatha Christie, il m’a fallu du temps pour m’installer dans son univers romanesque. Mon père avait, dans sa bibliothèque, Le Triangle d’or, soit un Lupin où Lupin n’apparaît pas beaucoup. Et quelle atmosphère terrifiante ! Et les pièges horribles de l’infâme machin-truc, décidé à ce que la jeune Coralie et le jeune Patrice ne soient pas heureux ensemble ! Brrr ! Donc oui, mais sans plus. Heureusement, j’ai enchaîné par le recueil, là aussi prêté par mon père, Les Aventures d’Arsène Lupin. Des aventures moins légères que la série télé, mais très bien racontées, et haletantes. Et puis, cette atmosphère de la Belle Époque, mi-insouciante mi-on-court-à-la-guerre, et puis la gouaille d’Arsène Lupin, tempérée par des moments de désespoir et d’incertitude. Pas tant pour lui que pour celles et ceux qu’il veut sauver. Maurice Leblanc est un grand écrivain. J’ai logiquement entraîné mes parents dans sa maison d’Étretat, où la visite est obligatoirement avec un casque (et c’est tant mieux). De pièce en pièce, la voix de Georges Descrières commente ce que nous voyons. Un très beau voyage.

Et puisque nous en sommes aux maisons d’écrivains, mes parents ont eu l’insigne chance que je leur demande d’aller, outre Étretat, de la fin des années 90 au début des années 2000 : à Médan, chez Zola (génial) ; à Saché, chez les amis de Balzac (très beau château) ; à Passy, chez Balzac (une déception, il n’y avait rien de balzacien, du moins à l’époque) ; à Nohant, chez George Sand (ce lustre bleu et rose en verre de Murano, kitsch à souhait) ; à la Maison Victor Hugo, à Paris (très bien) ; à Guernesey, chez Hugo (wow) ; à Rochefort, chez Loti, en plus de L’Hermione en construction ; à Illiers-Combray, chez la tante Léonie de Proust, après que les ai eus converti à Marcel et à sa Recherche. Ma mère a insisté pour que nous visitions le tombeau de Ronsard. J’ai fortement reniflé mon dédain persistant pour ce poète, mais j’y suis allée quand même. Avec mon père, on est allé à la Maison Joachim du Bellay, très sympathique. Avec ma mère, nous avons profité d’un voyage bordelais pour aller voir la Tour de Montaigne (une légère déception, il n’y a rien à voir si ce n’est sa fameuse « librairie »), et pour nous rendre à Malagar, chez Mauriac. Là, j’ai été estomaquée de voir que Mauriac avait décrit son propre salon dans Le Nœud de vipères. Et ce, sans attendre que le guide nous le dise. Ça va, je le sais. Comment ? Mais pas les autres visiteurs et visiteuses ? Bon bon. Ok. C’est entendu. À Paris, nous avons visité le cimetière du Père Lachaise et du Montparnasse.

Retour à Auxerre. À la bibliothèque, je réempruntais aussi énormément. Lire ne consistait pas nécessairement à aller toujours vers un livre nouveau. Quand j’aimais quelque chose, je pouvais revenir. C’est ce que j’ai fait avec les ouvrages de Raymond Chirat lorsque, vers treize-quatorze ans, j’ai commencé à écumer le rayon cinéma. Ses livres sur le cinéma français, ceux aussi de Patrick Brion, ceux de Jean A. Gili pour le cinéma italien, les encyclopédies : le cinéma que je voyais à la télévision ou en salle pouvait désormais être prolongé par les livres.

Vers treize ans, il y a eu également La Nuit des temps de René Barjavel. Je l’ai terminé. Puis je l’ai recommencé presque immédiatement. Je relis volontiers des livres. Mais relire un roman juste après l’avoir fini est suffisamment rare pour que je me souvienne encore du geste. Parmi les livres que j’ai relus immédiatement après les avoir terminés, il y a eu aussi Le Passage secret de Janet Lunn. Deux ans environ avant La Nuit des temps, même phénomène : arrivée à la dernière page, j’ai repris le livre depuis le début. Et, dans les deux cas, il s’agissait d’une histoire de voyage dans le temps. Ah oui, tiens, tiens. Je ne crois pas avoir fait le rapprochement à l’époque. Je le fais aujourd’hui.

À peu près au même âge, les musées continuaient.

Après Miró, il y a eu les retours à la Fondation Maeght. Puis, il y a eu la découverte de la Fondation Gianadda, à Martigny, avec ses grandes expositions temporaires et son parc de sculptures qui s’enrichit d’année en année. J’étais alors abonnée au Petit Léonard. Avant cela, il y avait eu Dada, intéressant mais un peu sérieux et un peu épais à mon goût. Le Petit Léonard, en revanche, était génial. Dans les années 1990, la carte d’abonnée permettait d’obtenir des avantages dans certains musées et monuments. À Gianadda, je me souviens d’un tarif réduit, de l’affiche de l’exposition et, je crois, de quelques cartes postales gratuites. Le rêve.

C’est également cette carte qui m’a permis d’entraîner mes parents au Clos Lucé à la fin des années 1990. Merci François Ier d’avoir ramené Léonard de Vinci sous votre bras, depuis l’Italie.

Par chez moi, il y avait, et il y a toujours : le Centre d’art contemporain du Tremblay, le château de Tanlay et son centre d’art contemporain, le musée d’art brut de Noyers, et La Fabuloserie. Alors, La Fabuloserie, c’est un endroit effectivement fabuleux, avec une partie musée et une partie parc de sculptures d’art naïf et d’art brut, dont Le Manège de Petit Pierre. De quoi rêver, imaginer, s’immerger dans les univers parfois effrayants des artistes, mais toujours pleins d’imagination. La Fabuloserie est connue bien au-delà de l’Yonne : je me souviens de ma surprise et de mon plaisir en trouvant une fiche publicitaire du musée dans la librairie de la Collection de l’Art Brut, à Lausanne. La même année, en 1999, j’avais vu avec mes parents, à la Fondation de l’Hermitage, la très belle exposition Victor Brauner ou l’enchantement surréaliste. Et j’ai retrouvé cette même publicité pour La Fabuloserie à Paris, à la Halle Saint-Pierre, autre grand lieu de l’art brut et de l’art naïf, avec des expositions où j’ai toujours plaisir à m’immerger.

Il y a eu aussi le musée de Dunkerque, visité avec mes parents quelques années plus tard. J’en garde très peu de souvenirs : le musée m’avait paru un peu sinistre et peu fourni. Mais j’y ai retrouvé Ben, que je connaissais déjà grâce à Beaubourg, avec notamment une boîte noire qui m’avait beaucoup plu. Elle m’a donné l’idée de demander à mon grand-père paternel, qui s’y connaissait très bien en menuiserie, de me fabriquer une boîte à secrets avec des tiroirs. Je savais déjà à peu près ce que je voulais et, avec mon père, nous en avons dessiné le plan. C’est lui qui a suggéré d’ajouter un petit miroir à l’intérieur. Mon grand-père a fabriqué la boîte et ma mère l’a peinte en noir. Elle était destinée à ma table de chevet, où je l’ai ensuite installée. Je l’ai toujours : ma boîte à secrets à la manière de Ben.

Je ne sais plus de quand date la première visite aux deux grands musées parisiens de l’art classique et moderne, le Louvre et le Musée d’Orsay, avec mes parents. Je me souviens juste que je n’ai jamais pu me pâmer devant La Joconde, dont je trouve toujours le sourire quand même un peu niais, n’en déplaise à Léonard de Vinci. En outre, à cette époque, juste en face de La Joconde, il y avait Les noces de Cana de Véronèse, que je préférais de beaucoup. Je trouvais ça beaucoup plus plus fouillé comme type de tableau. Beaucoup plus joyeux aussi, ce qui est logique au vu du sujet. J’aimais particulièrement la petite genette, en bas à droite du tableau. Mon père m’avait expliqué qu’à l’époque du tableau, il n’y avait pas de chat comme aujourd’hui, mais que c’était des genettes, plus ou moins domestiquées.

Pour ce qui est d’Orsay, je me souviens plus de mon affection d’alors pour les meubles Art nouveau qui y étaient exposés que pour les dizaines de tableaux et de sculptures impressionnistes. J’aime beaucoup leurs lignes, gracieuses et simples. Quant à l’Orangerie, j’ai dû y aller à l’adolescence pour la première fois, dans de très bonnes conditions de visite, puisque, je ne sais plus pourquoi, il n’y avait quasiment personne dans la salle des Nymphéas. Quelques années après, j’ai été très impressionnée d’apprendre combien la donation des Nymphéas et la création des salles destinées à les accueillir avaient été longues et difficiles, et quel rôle décisif Clemenceau avait joué auprès de son ami Monet pour que le projet aboutisse. J’ai été tout aussi choquée en découvrant l’histoire du legs Caillebotte. À sa mort, en 1894, Gustave Caillebotte a légué à l’État son importante collection d’œuvres impressionnistes, dont des tableaux de Monet, Renoir, Degas, Manet, Cézanne, Pissarro et Sisley. Renoir, son exécuteur testamentaire, a dû affronter les réticences de l’administration, qui n’en a finalement accepté qu’une partie. Mais non, visiblement, dans les années 1890, les tableaux impressionnistes étaient encore dans toute leur fraîcheur révolutionnaire des années 1860. Ce qui, quelque part, est un assez beau compliment pour Monet, Manet, Degas, Renoir, etc. Et j’ai adoré lire, il y a quelques années maintenant, le petit ouvrage de Clemenceau sur son ami Monet et sur ses Nymphéas. Le style de Clemenceau est très fouillé, très précis et très agréable, rien à voir avec les biographies romancées qui pullulent de nos jours, écrites en trois coups de clavier sur un ton infantilisant.

Les grandes expositions s’ajoutaient aux lieux familiers. Ainsi, l’extraordinaire exposition Vermeer aux Pays-Bas, qui réunissait une grande partie de ses tableaux : le calme, la précision, la clarté, la beauté absolue. Il y avait du monde, mais la muséographie permettait de voir. Et j’étais déjà suffisamment grande pour regarder par-dessus la tête d’un certain nombre de visiteurs. J’avais particulièrement aimé, et j’aime toujours, ces femmes avec leurs mantelets jaunes aux manches de fourrure blanche à petits points noirs, occupées à lire ou à écrire une lettre, tantôt absorbées par elle, tantôt tournées vers nous.

Bosch, quelques années plus tard : splendide, drôle, absurde, extraordinairement imaginatif, mais tellement bondé que la visite en devenait moins agréable.

Magritte à Bruxelles, vers la fin des années 1990 : une profusion de tableaux et un bonheur complet. J’adore le surréalisme en peinture. En littérature, beaucoup moins.

Autre souvenir, cette journée suisse à Bâle : le matin, visite de la Fondation Tinguely, avec mes parents. L’après-midi, au début, seule :  « Agatha Christie et l’Orient », merveilleuse, envoûtante. Et voir ces immenses malles-cabines en vrai, et pas seulement dans les adaptations de Mort sur le Nil et du Crime de l’Orient-Express, par exemple (totalement au hasard…). Puis, en milieu d’après-midi, visite avec mes parents de la Fondation Beyeler. Une journée, trois ampoules aux pieds.

Le centre d’art contemporain de Vassivière, dans le centre de la France. Un beau lieu un peu isolé, avec des souvenirs de land art.

Et, au Jeu de Paume, l’exposition Gaston Chaissac, avec ce visiteur qui pontifiait, à très haute voix, sur le… tam-tam-tam habituel : « ce-n’est-pas-de-l’art »/« je-peux -faire-pareil ». Etc. etc. etc.

Man Ray, au Grand Palais, avec mes parents et mon amie Sarah. Je me souviens particulièrement d’une photographie d’une femme portant quantité de bracelets. Sarah et moi nous étions promis que, lorsque nous serions grandes, nous ferions pareil.

Et Sarah Sze à la Fondation Cartier. Cela m’avait énormément plu. Ses installations étaient légères, aériennes, colorées, et tout simplement très belles. Mais cette beauté n’était pas gratuite : avec tous ces objets et matériaux récupérés, j’y voyais aussi une réflexion sur la récupération, le gaspillage et l’écologie. Des installations qui m’ont transportée.

Et Cézanne au Grand Palais. J’avais environ treize ans. Il n’y avait presque personne, dans mon souvenir. J’arrive devant une nature morte. Un monsieur âgé explique doctement à sa femme, blonde, en plus, que Cézanne ne savait pas peindre. La preuve ? Ses pommes et ses poires n’étaient pas alignées. Je me souviens avoir été profondément agacée. Bouge du tableau, imbécile. Merci. Oh, et… tu sais quoi ? Ta femme a un cerveau. Merci.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste littéraire et d’expositions, 1984-2002. Partie II. », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/36715

Amour de vacances (1) Candy VADMC.001

 Amour de vacances (1) : “Candy”

La chanteuse Stone décrit dans sa chanson « Candy » (paroles et musique de Mario Jacques d’Alba, 1986), un amour de vacances, bref mais intense et inoubliable, tout en soulignant la différence, hiérarchiquement snob, entre musique populaire et musique snob.

La romance entre une femme, « elle » et le bel inconnu surgit lors d’une soirée (en boîte de nuit ?) :

31 juillet

Sa dernière soirée

C’est fini, la Méditerranée

Demain, elle rentre en France

Mais cette nuit, elle danse

Lui, vient d’arriver

Nous sommes immédiatement transporté·es dans une ambiance festive et étrangère, plutôt italienne, comme le Capri de La Femme fardée (Françoise Sagan, 1981) au vu des modes de la jet-set de cette époque, mais rien ne permet de l’affirmer. Il pourrait tout aussi bien s’agir d’Ibiza en Espagne ou d’une ville portuaire d’Afrique du Nord.

« Elle » est instantanément attirée par le nouveau venu. « Elle » brise les codes de la galanterie traditionnelle en l’invitant à danser :

Lui qui n’a jamais

Aimé danser

Tous ces slows en français

Mais elle l’a invité

Comment lui refuser ?

Nous visualisons parfaitement la scène de séduction : lui, refusant d’abord de danser avec « elle », sous couvert qu’il n’aime pas la musique française, particulièrement les slows. Serait-il en mode Darcy je-ne-danse-pas-avec-n’importe-qui d’Orgueil et Préjugés (Jane Austen, Pride and Prejudice, 1813), ou est-ce un clin d’œil au vers de « L’Été s’ra chaud » (Éric Charden, Didier Barbelivien, Guy Mattéoni, 1979), chanté par l’ex-mari de Stone : « J’sais pas danser » ? « Elle » insiste, il accepte finalement ce duo propice à un contact physique étroit.

Le slow « Candy » est suivi d’une complicité entre les deux danseurs :

Ils ont tout dansé

Tous les tubes de l’été

Eux qui n’aimaient

Que la musique branchée

Ils frappent dans leurs mains

Ils chantent les refrains

Revirement complet de leur part à tous deux : ils adoptent une attitude décontractée et plutôt attachée à la classe populaire (frapper dans ses mains, chanter les refrains) qu’à des adeptes de « la musique branchée », qu’on ne reprend certes pas en chœur, mais qu’on écoute religieusement dans des endroits réservés à l’élite de la population, ou sur laquelle on danse de manière concentrée (voir par exemple la séquence célèbre de danse sur « Les tarots » d’Elli et Jacno dans Les Nuits de la pleine lune d’Éric Rohmer, 1984). Il ne s’agit plus de suivre une mode, mais de s’amuser sans arrière-pensée.

La narratrice brise alors la continuité de son récit en passant directement au départ de « elle » en avion, le lendemain, comme dans un montage cinématographique. À notre grand dépit, nous ne saurons rien de ce qui a pu se passer après la soirée. Ce qui est important est le souvenir indélébile que cet homme laisse à « elle ». Sa mémoire est régulièrement réactivée par l’écoute, volontaire ou non, du fameux « slow en français », qui donne son titre à la chanson, en une belle mise en abyme, « Candy » :

Ce n’est plus qu’un souvenir d’été

Qui revient chaque fois

Qu’elle entend ce truc-là

Rappelle-toi

Oh, oh, Candy

Ma jolie

La mer, le ciel et le soleil

Me font penser à toi

Oh, oh, Candy

Sans toi, je m’ennuie

Si tu ne m’oublies pas

On se retrouvera

De manière proustienne, « elle » se souvient alors de ce bref amour, grâce à « l’air national de leur amour » (Proust dixit à propos de la sonate de Vinteuil et de l’histoire d’amour entre Odette de Crécy et Charles Swann), la chanson « Candy ». La chanson « Candy » parle d’espoir de retrouvailles, brisé par l’affirmation antérieure que ce n’est plus qu’une image de vacances, rangée. Ou, plutôt, la répétition du refrain « Oh, oh, Candy (…) retrouvera » ne montre-t-elle pas l’opiniâtreté de « elle » qui ne veut pas oublier ce coup de cœur inattendu et qui vit d’espérance ?

Si voyager, c’est aimer, chanter, danser, alors, tous et toutes à l’étranger ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Amour de vacances (1) : “Candy” », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/26867

 Joyeux cochons : Cache-cache cochons, William Cochon

Il se regarde dans la glace de la salle de bain, sourit largement, lève la patte droite et déclare :

« Salut, patate pourrie. »

Puis, il entame une série très réussie de grimaces.

Du rez-de-chaussée à l’étage et dans le jardin, il les cherche. Dépité, il s’exclame :

« Et s’ils étaient tous partis au lieu de se cacher ? »

Heureusement, il a une idée.

Tant dans William Cochon (William Pig, 1985, traduction française 1986) que dans Cache-cache cochons (Pigs in hiding, 1983, traduction française 1984), l’autrice jeunesse Arlene Dubanevich laisse éclater son imagination. Ses sympathiques cochons anthropomorphisés jouent la carte de l’amitié. Soit d’une amitié très large, comme dans Cache-cache cochons, album quasiment sans texte, où un cochon à nœud papillon orange compte jusqu’à cent avant de chercher ses ami·es, elles et eux non genrés. Soit une amitié plus restreinte, comme dans William Cochon, où un jeune cochon, William, rate de peu, ou fait en sorte de rater, le bus scolaire qui doit l’emmener avec ses trois frères/sœurs (casquette jaune, casquette rouge, casquette bleue, les cochons sont non genrés autrement) un peu plus âgé·es que lui, au pique-nique de l’école.

Le but de Cache-cache cochons est de nous faire chercher et découvrir chaque cochon dans chaque image, aiguisant ainsi notre sens de l’observation, que l’on soit adulte ou enfant. C’est également un appel à la gourmandise, puisque l’idée du cochon chercheur est de disposer un grand plateau de bonnes choses à manger sur la table de l’entrée : tartines, sirop, beignets, chocolat, fraises, cacahuètes. Son stratagème fonctionne, tous les cochons se ruent en masse sur le plateau. Mais où est le chercheur ?

William, de son côté, une fois terminé ses grimaces, doit prendre un bain, car il a dormi avec de larges taches de peinture, rouge, jaune, vert, bleu, sur lui. Il faut dire que celles-ci s’harmonisent très bien avec son pyjama rose à motifs spatiaux bleu, vert et jaune. Il prend ensuite un bon et long bain, contrairement à ce qu’un de ses frères lui a demandé, car le bus va bientôt arriver. Puis il va farfouiller dans le bac à linge sale pour retrouver son t-shirt favori, jaune à motifs spatiaux vert et rouge. Ensuite, il va tranquillement donner ses daphnies à son poisson rose Rosy, auquel il raconte ensuite une histoire, sous forme de poème. Pris par la patte par un de ses frères, il n’a pas le temps de prendre son petit-déjeuner, juste celui de poser sa toque de trappeur arc-en-ciel sur sa tête et de courir vers le car.

Mais le papillon des premières pages surgit sous son groin… tant pis pour le pique-nique, tant pis pour ses frères, tant pis pour ses camarades de classe. William aurait pourtant voulu montrer que le beau papillon s’était finalement posé sur sa toque. Bon, puisque les crêpes du petit-déjeuner sont froides, autant se faire un vrai pique-nique : olives, concombre, fraises, beurre de cacahuètes. N’oublions pas les ballons, le poste de radio, Rosy et son aquarium.

Pendant ce temps, ses frères s’amusent bien, tout en répondant à leurs camarades, qui s’inquiètent de l’absence de William. Mais il pleut, le pique-nique scolaire est annulé. Et que fait Wiliam ?

William, lui, joue à la balle avec Rosy, tous deux perchés sur la table de jardin, à l’abri de la pluie grâce au parasol. Tout finit bien, la famille cochon-poisson est recomposée, et danse en musique sur fond de l’arc-en-ciel qui a succédé à la pluie.

De son côté, le cochon chercheur surgit à côté du plateau : il s’était caché sous un parapluie jaune. Il va festoyer avec les autres, tout en ayant gagné la partie de cache-cache.

Dans ces deux albums, la bonne humeur règne, les conflits sont microscopiques et vite résolus. Notre sens de l’observation est, par contre, vivement sollicité, soit en cherchant les cochons cachés, soit en étant attentif et attentive aux détails de chaque image. Ainsi, l’affiche au-dessus de l’aquarium de Rosy représente une famille poisson, deux poisson adultes, un bleu, un jaune, et trois petits poissons roses, à tête de cochon (oreilles pointues et groin). De quoi rire et s’interroger sur l’ascendance de Rosy… et de William et de ses trois frères. Dans ces deux albums, également, c’est l’individu qui est plus intelligent que le groupe, tout en s’y intégrant. De quoi réfléchir sur sa place au sein de la collectivité.

Tous et toutes avec les cochons !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Joyeux cochons : Cache-cache cochons, William Cochon », Voyages autour de mon cerveau, novembre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/19539

 

Bande dessinée en chansons VADMC

Bande dessinée en chansons

D’un art à l’autre, de la page en images à la page en écriture, il y a parfois des porosités. C’est le cas pour la bande dessinée, parfois citée dans les films , parfois adaptée à l’écran. Il existe également des citations en chansons, parmi lesquelles nous avons extrait les chansons françaises suivantes :

– « Mickey, Tintin et Spirou » (Claude Bolling et Frank Gérald, interprétée par Les Parisiennes, 1966) ;

– « Comic Strip » (Serge Gainsbourg, 1967) ;

– « Sensationnel Jeffrey » (Florence Véran et Raymond Bravard, interprétée par Annie Philippe, 1967) ;

– « L’Aventurier » (Nicola Sirkis et Dominique Nicolas, interprétée par le groupe Indochine, 1982) ;

– « Femme libérée » (Joëlle Kopf et Christian Dingler, interprétée par Cookie Dingler, 1984).

Tandis que Serge Gainsbourg se rêve en créateur de bande dessinée, y invitant sa dulcinée, puis en super-héros, Annie Philippe et le groupe Indochine font état de leur admiration pour les héros durs à cuire. Cookie Dingler souligne un trait de société qui a une longue histoire, à savoir l’insertion de la bande dessinée dans les journaux, et Les Parisiennes se moquent des lecteurs de bande dessinée.

Gainsbourg se chante en Pygmalion d’une Galatée infantilisée qu’il attire dans sa création « à l’américaine » : « Viens petite fille dans mon comic strip », avant de se prendre pour un super-héros dirigeant les mouvements de sa compagne : « J’distribue les swings et les uppercuts (…)/Viens avec moi par-dessus les buildings (…). » La violence ultra-virile est présente, sans surprise. La même année sort « Madame Superman », chantée par Elizabeth, dont le texte est bâti sur le même principe. Notons qu’il ya une référée explicite à Superman dans « Sensationnel Jeffrey ».

Annie Philippe et Indochine promeuvent leur héros favori, soit violent et sûr de lui, soit simplement héroïque. Philippe le chante avec un recul humoristique, Indochine au premier degré. La chanson d’Indochine est un éloge du héros seul contre tous :

Il s’en sortira toujours à temps

Tel l’aventurier solitaire

Bob Morane est le roi de la terre

Et soudain surgit face au vent

Le vrai héros de tous les temps

Bob Morane contre tous chacal

L’aventurier contre tout guerrier

Bob Morane est le héros de la bande dessinée éponyme, après les romans populaires, de l’écrivain belge Henri Vernes. Il est l’archétype de l’homme viril, toujours poings en avant, combattant, comme James Bond, les forces du Mal, du moment qu’elles sont extra-européennes. Les clichés racistes et sexistes abondent. Le groupe de musique fait donc l’éloge de ce type d’homme, sans aucun recul par rapport à ses lectures d’adolescence (Source : Europe 1 https://www.europe1.fr/culture/qui-etait-laventurier-du-tube-dindochine-3980158).

Annie Philippe, quant à elle, chante un héros dur à cuire, aussi, mais non violent, car sans armes. Et qui est également confronté à toutes sortes d’aventures, en une compilation comique et farfelue :

Seul tu as capturé et fait prisonnier

Le masque de fer au pied bot

Qui faisait de la fausse monnaie

L’accumulation invraisemblable, soutenue par l’interprétation énergique de la chanteuse, provoque le rire à l’écoute, loin de la pesanteur machiste d’Indochine et de Gainsbourg. Rien n’indique non plus qu’il faille prendre au sérieux le souhait de la narratrice de rencontrer dans la réalité son héros de papier, dont elle lit les aventures chaque jour dans son « journal attitré ».

À une vingtaine d’années de distance, Les Parisiennes et Cookie Dingler se penchent eux aussi sur la publication de bandes dessinées dans les quotidiens et hebdomadaires. Cookie Dingler se moque de son héroïne, la « femme libérée » des années quatre-vingts : « (…) dans Le Nouvel Obs elle ne lit que Bretécher (…). » Surtout pas de lectures qui seraient politiques ! Encore que l’on puisse s’interroger sur la portée politique de l’œuvre de Bretécher, dont ses fameux « Frustrés », publiés de 1973 à 1981 dans le journal cité dans la chanson (Source : Éditions Dargaud https://www.dargaud.com/bd/les-frustres ). Mais, dans les années quatre-vingts, la bande dessinée, quoique sortie de la case jeunesse, semble être encore une lecture de relaxation, produit d’un sous-genre littéraire et artistique. Pour le chanteur, une femme de 1984 ne peut donc qu’être futile.

Les Parisiennes, de leur côté, s’adressent uniquement aux lecteurs de bande dessinée, les « gentils garçons (…) qui connaissent par cœur les blagues de Donald et de l’oncle Picsou », qui les « draguent », et avec lesquels elles sortent éventuellement. Elles moquent leur passion pour les illustrés, qui les coupe de la réalité. Réalité qu’ils rejettent, au nom de l’apolitisme. Ce qui, finalement, « reposent » les chanteuses, au moins pour un temps.

Sans oublier une pique classiste contre ces jeunes hommes qui ne sont pas intéressés par la culture classique, dispensée en classe et dans les bonnes familles bourgeoises et petites-bourgeoises (La Bruyère,  Pascal, Stendhal, Alexandre Dumas fils). Deux ans avant Mai 68, aucune analyse n’est faite sur une éventuelle pesanteur de cette culture classique, pesanteur due au poids social et éducatif plus qu’à l’intérêt réel de ces auteurs et de leurs œuvres.

Ce sont des histoires d’amour qui durent peu, car comment construire un avenir (un mois, deux mois…) avec un garçon qui n’a qu’un sujet de conversation, ses chères bandes dessinées (Mickey, Tintin, Spirou, et Lucky Luke et Astérix, également cités), et qui ne s’intéressent à rien d’autre ? La voix acidulée des chanteuses et leur abattage nous rassurent : leur chagrin est aussi minuscule que celui de leur ex-petit ami.

Serait-il possible d’appliquer les mêmes observations à notre époque de portables absorbants, de séries à suivre des années durant, de jeux vidéos captivants, et autres activités non communicantes et sans contact direct avec la réalité et les autres êtres humains ?

Ce bref tour chanté des bandes dessinées a montré la persistance des clichés classistes et sexistes, avec une belle échappée humoristique, celle chantée par Annie Philippe. À vos claviers, stylos et calames pour changer la donne !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Bande dessinée en chansons », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/18231

Diamant vert VADMC

Lâcher ses cheveux pour attraper le diamant vert

Colombie, années 1980. Le fin fond de la campagne. Un petit village aux rues boueuses. Un couple d’Américains marche dans la rue principale, suivi d’un groupe d’hommes au visage fermé. L’Américain tente de louer une voiture au propriétaire de la maison la plus sélect du village, qui refuse et lui plante son pistolet sous le nez. L’Américain soupire, se retourne et voit le groupe qui, lui aussi, a sorti les fusils. Il se tourne alors vers sa compagne et lâche : « Alors, Joan Wilder, vous avez une solution pour nous tirer de là ? »

Comment passer d’une image de bas-bleue à une silhouette libérée ? En imitant sa dernière  héroïne et en suivant les traces de ses précédents personnages. Dans À la poursuite du diamant vert (Romancing The Stone, Robert Zemeckis, 1984), Joan Wilder (Kathleen Turner) est une écrivaine new-yorkaise, élégante, au chignon tiré, vivant avec sa machine à écrire, son imagination, et son chat Roméo. Son travail la plonge dans des états extrêmes, qu’elle fait partager à son éditrice, Gloria Horne (Holland Taylor).

Cette dernière tente cependant de lui remettre les pieds sur terre en lui indiquant, au restaurant, de potentiels partenaires sexuels et amoureux. Mais Joan préfère les héros qu’elle créé pour ses romans d’amour, des baroudeurs au grand cœur, et, visiblement, le héros shakespearien Roméo, grand amoureux tragique.

Sans (trop) de surprise, mais pour notre plus grand plaisir, Jack T. Colton (Michael Douglas), un Américain immigré en Colombie, semble sorti tout droit de l’imagination de Joan. Tout le film peut être vu comme l’effet de l’imagination de Wilder, avec elle, et non une farouche ranchère comme dans son dernier roman, comme héroïne. Et Jack T. Colton en homme forcément idéal, puisque correspondant exactement à ses attentes et fantasmes d’aventurier dur à cuire et en même temps capable de délicatesse, de tendresse et de tenir sa promesse de venir la chercher sur son blanc destrier/bateau.

D’où, aussi, l’aspect féministe de cette folle aventure New York-Colombie. La scénariste Diane Thomas et le réalisateur Robert Zemeckis montrent dès le début que leur écrivaine de romances n’est pas en sucre candi. La ranchère (femme forte par excellence) du roman que Joan termine tient tête à un bandit libidineux et le tue, avant de s’enfuir retrouver son cher et tendre. Pas de dégoulinure guimauve, ou peu. Et si la fête solitaire de Joan qui suit réunit les clichés sexistes de l’alcool au féminin, donc triste et suintant la frustration sexuelle, elle n’en symbolise pas moins la réussite d’une écrivaine.

Son nouveau roman, elle va le vivre. Et tirer profit de son statut d’écrivaine célèbre jusque chez les « machos d’Amérique du Sud ». C’est du livre que vient le salut, non un livre sacré, mais une série de romans d’amour. De manière ironique, la scénariste détourne le cliché de la Bible et du fusil salvateurs, deux piliers du virilisme états-unien et sud-américain. Car, dans la séquence citée en ouverture de cet article, ses romans lui sauvent, ainsi qu’à Jack, la vie.

Une existence qui devient de plus en plus mouvementée, ponctuée de coups de feu, de descente de cascades et de chutes, de conduite de voiture sur… l’herbe et dans l’eau, de saut à la liane (impeccable, tandis que Jack se vautre gentiment sur le rocher d’en face, contrairement à ce qui est dessinée sur l’affiche originelle du film), de tentatives de meurtre (dont Joan se tire toute seule). Ces différentes épreuves sont dignes de celle de sa consœur Rose Sayer (Katharine Hepburn) dans L’Odyssée de l’African Queen (The African Queen, John Huston, 1951), la 4L remplaçant le bateau.

C’est lors de la deuxième halte que Joan accomplit sa métamorphose en femme qui a confiance en elle, faisant également exploser sa féminité. Fini le strict tailleur et les petites chaussures italiennes à talons, place à un haut ample et à une jupe brodée à larges volants. Et ses cheveux sont lâchés, définitivement. Ce détail corporel va de pair avec sa nouvelle attitude, plus sûre d’elle. L’attirance qu’elle éprouve de plus en plus pour Jack se concrétise après la fête du village où il sont arrivés après leurs précédentes tribulations. Dîner, danse yeux dans les yeux, cadeau d’un pendentif en forme de cœur de Jack à Joan. Comme quoi, avoir les mêmes initiales de prénom, ça rapproche tout de suite beaucoup. Le regard admiratif et désireux de Jack valant toutes les déclarations, la suite de la soirée va de soi.

Pour autant, Joan garde la main sur sa destinée et continue à être courageuse et à prendre des initiatives. Elle conserve son statut d’écrivaine, puisque le fameux diamant vert du titre du film est caché à l’intérieur d’un… lapin en plâtre, comme un trésor de ses romans était dissimulé dans une sculpture. Malice de la scénariste, qui s’amuse avec les clichés du roman et du film d’aventures, Le Comte de Monte-Cristo (Alexandre Dumas, 1844) et Les Aventuriers de l’arche perdue (George Lucas, 1981) en tête, tout en laissant le réalisateur tourner une scène qui allie sentiment, suspense et émotion.

La mise en abyme continue jusqu’à la fin du film, avec des parallèles : l’éditrice de Joan pleurant sur le nouveau roman de sa romancière favorite, qui se termine par les retrouvailles du couple de héros à l’aéroport, comme au début du film elle pleurait sur la chevauchée fantastique de la ranchère et de son bien-aimé, post-aventures. Joan revenant chez elle, au début vêtue d’une doudoune énorme, avec un chignon, effrayée par les vendeurs des rues, à la fin avec une cape et les cheveux lâchées, souriant aux vendeurs. Et le regard achoppant sur un superbe voilier, le Angelina (nom de l’héroïne de Wilder), immatriculé en Colombie. Encore plus fou que l’aéroport, Jack vient chercher Joan devant son immeuble, sur son voilier. Une classe et un charme fous, pour une apothéose finale de la réalité (?) dans l’existence de Joan. Quand les rêves deviennent vrais, c’est qu’on a gagné son diamant. En l’occurrence, l’amour, mais aussi et surtout la confiance en soi.

On peut rester froid·e devant ce type de romantisme et le trouver stupide. Ou préférer une alternative moins aride, et adhérer au romanesque et à l’aventure qui continue, toutes voiles dehors.

 

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Lâcher ses cheveux pour attraper le diamant vert », Voyages autour de mon cerveau, janvier 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/7875