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Pas fraternel 5 Les Bernstein VADMC.001

Pas fraternel (5) : Les Bernstein

Ils sont américains. Ils sont compositeurs. Ils s’appellent Bernstein. Ils sont nés à quatre ans d’intervalle. L’un a composé West Side Story (1957), l’autre la musique des Sept Mercenaires (John Sturges, The Magnificent Seven, 1960). Leonard Bernstein (1918-1990) et Elmer Bernstein (1922-2004) avaient donc tout pour être frères. Sauf qu’ils ne l’étaient pas. Aucun lien de parenté entre eux. Voilà qui méritait bien un nouvel épisode de « Pas fraternel ».

D’autant que tous deux ont travaillé pour le cinéma et le spectacle, même si leurs carrières ont emprunté des chemins fort différents. Leonard Bernstein est avant tout chef d’orchestre, pianiste et compositeur de musique symphonique et de théâtre musical. Broadway lui doit notamment On The Town (1944), porté cinq ans plus tard à l’écran par Stanley Donen et Gene Kelly sous le titre français Un Jour à New York (1949), avec Gene Kelly et Frank Sinatra — et un dinosaure dont nous avons déjà déploré le triste sort sur VADMC. Puis viennent Wonderful Town (1953), Candide (1956) et, bien entendu, West Side Story, créé en 1957 avec Stephen Sondheim aux paroles et Arthur Laurents au livret. Hollywood s’en empare en 1961, sous la direction de Robert Wise et Jerome Robbins.

Leonard Bernstein n’est d’ailleurs pas un inconnu dans ces pages. Nous avons déjà croisé sa musique au détour du dinosaure malmené d’Un Jour à New York, puis des Jets de West Side Story, chantant leur peu de considération pour l’« officier Krupke » et, plus largement, pour les différentes autorités chargées de les remettre dans le droit chemin. West Side Story est revenu ensuite par d’autres chemins : à propos des escaliers de secours de Tous en scène (Vincente Minnelli, The Band Wagon, 1953), des violences masculines et de la jalousie dans Hélène de Troie (Robert Wise, Helen of Troy, 1956), ou encore des bandes de jeunes dans West Side Story, Grease (Randal Kleiser, 1978) et Dirty Dancing (Emile Ardolino, 1987). À force, Leonard Bernstein avait fini par avoir ses habitudes sur Voyages autour de mon cerveau.

Elmer Bernstein, lui, n’avait encore rien demandé.

Et c’est justement Les Sept Mercenaires qui nous a conduits jusqu’à lui. Quelques trompettes héroïques, des chevaux lancés au galop, et hop : « Leonard Bernstein ! » Eh bien non. Elmer. Il faut dire que la confusion est tentante : deux Bernstein, deux compositeurs américains du vingtième siècle, deux hommes liés, quoique de manière très différente, au cinéma, et deux œuvres immédiatement reconnaissables dès leurs premières mesures.

Elmer Bernstein est en effet l’un des grands compositeurs de musique de films hollywoodiens. Sa filmographie traverse les genres : le drame avec L’Homme au bras d’or (Otto Preminger, The Man with the Golden Arm, 1955), le western avec Les Sept Mercenaires, le drame judiciaire avec Du silence et des ombres (Robert Mulligan, To Kill a Mockingbird, 1962), le film de guerre avec La Grande Évasion (John Sturges, The Great Escape, 1963), avant une carrière qui se poursuit pendant plusieurs décennies.

Et nous voici repartis en voyage. La musique d’Elmer Bernstein accompagne volontiers des personnages qui partent, reviennent ou tentent de s’échapper. Frankie Machine (Frank Sinatra) revient dans son quartier de Chicago au début de L’Homme au bras d’or, après un séjour en prison et une cure de désintoxication, avec l’espoir de changer d’existence. Le film est adapté du roman homonyme de Nelson Algren. Nelson Algren, compagnon américain de… Simone de Beauvoir. Nous étions partis à cheval avec Les Sept Mercenaires ; quelques mesures d’Elmer Bernstein plus tard, nous voici revenus chez Beauvoir. On ne sort décidément jamais tout à fait de chez soi.

Dans Les Sept Mercenaires, justement, le déplacement est au cœur du récit : des hommes sont recrutés pour aller défendre un village mexicain contre les attaques de bandits. Ils franchissent une frontière, arrivent dans un lieu qui n’est pas le leur et doivent décider, au terme de l’aventure, s’ils repartent, restent ou, pour certains, ne repartiront jamais. Le voyage permet ici la rencontre avec un autre monde, tandis que le western transforme le déplacement des cavaliers en spectacle. Le célèbre thème d’Elmer Bernstein semble presque faire surgir à lui seul les chevaux, la poussière et les grands espaces.

Dans La Grande Évasion, le déplacement devient au contraire un objectif vital. Les prisonniers alliés enfermés dans un camp allemand creusent des tunnels pour sortir de l’espace qui leur est imposé, puis se dispersent, prennent la route, le train, la moto, tentent de franchir des frontières. Voyager signifie alors reconquérir sa liberté.

Quant à Du silence et des ombres, il est beaucoup plus sédentaire : Scout (Mary Badham) et Jem (Phillip Alford) parcourent surtout leur petite ville de Maycomb et découvrent, en se déplaçant d’un lieu à l’autre, les frontières sociales et raciales qui la structurent. Pas besoin de parcourir des milliers de kilomètres pour changer de monde. Simone de Beauvoir fait une remarque similaire dans L’Amérique au jour le jour 1947 à propos de Harlem : quelques rues new-yorkaises peuvent suffire pour passer d’un univers social à un autre, tant la ségrégation transforme l’espace urbain en territoire compartimenté. Et nous voici donc revenus une seconde fois à Beauvoir.

Chez Leonard, les groupes occupent volontiers la rue en chantant et en dansant ; chez Elmer, des hommes traversent les grands espaces, reviennent chez eux, cherchent à s’évader, tandis que des enfants découvrent les frontières invisibles de leur propre ville. Dans les deux cas, difficile de rester immobile. Ce qui tombe plutôt bien pour Voyages autour de mon cerveau.

Les deux Bernstein n’en sont pas moins très différents. Chez Leonard, West Side Story fait entrer dans Broadway le jazz, les rythmes latino-américains et les tensions de la ville moderne. Chez Elmer, le thème des Sept Mercenaires est devenu presque indissociable de l’imaginaire du western. Même patronyme, même pays, même siècle, même métier de compositeur : tout semblait conspirer pour fabriquer une fraternité là où la généalogie s’obstinait à ne pas en fournir.

Ce qui nous arrange fort bien.

Après les frères et sœurs qui craignent de l’être dans La Colline aux coquelicots et Ôtez-moi d’un doute, les familles très peu recommandables de La Fleur du mal et du Château des Oliviers, puis le docteur Kennedy, frère incestueux et meurtrier de La Dernière Énigme, voici donc deux hommes que l’on pourrait aisément prendre pour des frères et qui ne le sont pas.

Mais il nous reste un Elmer.

Il n’est ni compositeur, ni chef d’orchestre, ni même humain. C’est un éléphant. Elmer, le pachyderme bariolé créé par l’auteur et illustrateur britannique David McKee, fait son apparition dans la littérature jeunesse en 1968. Il n’a, à notre connaissance, aucun lien de parenté avec Leonard ou Elmer Bernstein. Mais puisque la littérature jeunesse a également droit de cité dans ces pages, il aurait été regrettable de l’abandonner au bord du chemin.

Ainsi s’achève notre enquête généalogique : Leonard Bernstein et Elmer Bernstein ne sont pas frères ; Elmer l’éléphant ne l’est ni de l’un ni de l’autre.

Leonard peut retourner à West Side Story. Elmer peut récupérer son cheval.

Et l’autre Elmer sa trompe.

Pas fraternel, donc. Mais sacrément musical. Et un peu pachydermique.

YIIIIHAAAAA !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Pas fraternel (5) : Les Bernstein », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/33940

Chaussures rouges et musique Rivière sans retour Éclair de lune VADMC .001

Chaussures rouges et musique : Rivière sans retour, Éclair de lune

Le succès du film musical Le Magicien d’Oz (Victor Fleming, The Wizard of Oz, 1939), aurait-il lancé la mode des chaussures rouges féminines dans les longs-métrages ? En effet, dans Le Magicien d’Oz, la jeune héroïne Dorothy (Judy Garland) hérite de chaussures rouges pailletées magiques, qui lui permettent de rentrer chez elle.

Nous avons choisi deux autres films nord-américains où musique et chaussures rouges sont liées, à savoir Rivière sans retour (Otto Preminger, River of no Return, 1954) et Éclair de lune (Norman Jewison, Moonstruck, 1987).

Dans Rivière sans retour, les chaussures rouges sont celles, à talons et à paillettes, de Kay Weston (Marilyn Monroe), chanteuse de cabaret dans l’Ouest états-unien du dix-neuvième siècle. Elle les conservent tout au long de ses aventures mouvementées. Elles sont le symbole de sa profession, avec tout l’arrière-plan sexuel et ultra-sexué que connote la couleur rouge en Occident et ce travail salarié de chanteuse de cabaret. L’implicite prostitutionnel est présent, et devient explicite quand Kay s’emporte contre le fermier Matt Calder (Robert Mitchum), qui la traite comme une « traînée » (« tramp ») et non comme une « femme » (« woman »). Rappelons également que Matt arrache des baisers à Kay lors de leur trajet en radeau et en forêt. Plaquée au sol par Matt, elle a beau répéter « non » et le repousser de ses bras, il l’embrasse de force. Il faudra que Kay soit victime de tentative de viol, de la part de deux bûcherons, dans une scène suivante, pour lui faire comprendre que Kay doit être respectée comme n’importe quelle femme, et comme n’importe quel être humain.

Dans Éclair de lune, les chaussures à talons rouges apparaissent quand Loretta Castorini, veuve italo-américaine des années 1980, rejoint Ronny Cammareri (Nicolas Cage), également italo-américain, le frère de son fiancé Johnny (Danny Aiello), à l’opéra de New York. Elles sont le symbole de son amour pour Ronny et de sa résurrection sentimentale et sexuelle. Dans une scène suivante, après avoir passé la nuit avec Ronny, Loretta se promène dans le quartier de Ronny, avec comme musique extra-diégétique l’air de La Bohème de Giacomo Puccini (1896) entendue à l’opéra, puis chez Ronny juste auparavant. Cette musique d’opéra italien est le fil conducteur entre les deux amants.

Loretta est dehors, dans la rue. C’est le matin. Elle porte encore sa robe d’opéra sous son chaud manteau d’hiver, noir. De la pointe de ses chaussures rouges, elle shoote dans des boîtes de conserve, répandues ça et là sur la chaussée. Le contraste entre l’hyper-féminité de ses chaussures et l’hyper-masculinité de sa conduite aboutit à une scène iconique, où éclate le conflit entre son cœur (son amour pour Ronny) et sa raison (elle est fiancée au frère de Ronny) : que faire ? Le réalisateur et l’actrice ont créé un personnage féminin fort, sans outrance, donc tout à fait moderne.

Dans les deux longs-métrages, tout finit bien, mais pas forcément en rouge ni en musique, surtout dans Rivière sans retour. À la toute fin du film, Kay est récupérée par Matt et son fils Mark (Tommy Rettig), arrachée par eux à cette odieuse vie de stupre et de lucre où elle s’avilit – selon les clichés sexistes mis en scène dans ce film. Kay est alors forcée d’abandonner son métier de chanteuse de cabaret, où elle est, comme au début du film, objet de la convoitise brutale des clients du cabaret. Elle sera donc fermière, auprès de Matt et de Mark. Et Kay de laisser tomber ses chaussures rouges à paillettes sur le sol poussiéreux de la ville, dans le dernier plan du film. En route pour la vie de femme au foyer, dans la campagne, a priori sans voisin·es. Ce qui est présenté ici comme idyllique – un homme rendant à une femme sa dignité et sa place au sein de la société patriarcale traditionnelle, peut toutefois être interrogé : Kay a-t-elle véritablement gagné une vie heureuse ?

À la fin d’Éclair de lune, Johnny délie Loretta de sa promesse de mariage, car sinon sa mère va mourir (voir l’intégralité du film pour comprendre ce retournement inattendu et fort drôle). En outre, à l’instar de Patricia Monestier (Mireille Darc) dans Pouic-Pouic (Jean Girault, 1963), qui prétend vouloir faire, vers la fin du film, un mariage sans amour, mais qui finit, heureusement, par épouser l’homme qu’elle aime, Loretta comprend qu’elle a le droit de faire un mariage d’amour. Loretta coupe ainsi avec ce que sa mère lui a asséné depuis toujours, à savoir qu’un bon mariage est un mariage de raison. Toute la famille Castorini et Johnny trinquent alors au bonheur de Loretta et Ronny. Retentit à nouveau l’air de La Bohème, conclusion triomphante et musicale de cette très jolie comédie romantique, à portée féministe.

Alors, on se réjouit ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Chaussures rouges et musique : Rivière sans retour, Éclair de lune », Voyages autour de mon cerveau, mai 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/30016

Duo amoureux Manon des Sources Empire contre attaque VADMC

Troubler le duo amoureux : Manon des sources, L’Empire contre-attaque

Elle et Lui sont bien, dans cette salle à manger provençale, chez Lui et sa mère. Le soir tombe, ses ennuis à Elle sont enfin terminés. Les méchants sont punis, surtout le principal. Elle est riche, elle la modeste bergère des collines. Auparavant, Elle l’a rencontré, Lui, l’instituteur, quand les gendarmes l’avait arrêtée. Il l’avait défendue, avait prouvé son innocence dans tous les chefs d’accusation (homicide, vol de récolte, sorcellerie). Ils se sont retrouvés, par hasard, dans les collines. À la fête du village, ils ont dansé ensemble. Il l’a à nouveau défendue quand l’eau de la fontaine s’est arrêtée et qu’elle a été accusée d’y être pour quelque chose, elle, la sauvage sorcière.

Ensuite, il est parvenu à ce que justice lui soit rendue, ainsi que, bien des années après, à son père, mort de douleur d’avoir perdu son fils, décédé après avoir bu de l’eau croupie, alors que la source d’eau pure coulait à deux mètres d’eux. Mais la source avait été bouchée par le vil Ugolin, désireux de s’emparer du champs et de la ferme où ils habitaient, afin de faire la culture des œillets. La mère est devenue folle suite à ces deux morts. Elle, Manon des sources, petite fille devenue jeune fille, s’est jurée de venger sa famille, une fois la vérité découverte, grâce à une autre sauvageonne, la vieille Baptistine, veuve d’un bûcheron italien.

Manon, suite à son procès, a bouché la source qui alimente le village. Mais tout cela est terminé. Les villageois·es ont, peut-être, compris le mal qu’elles et ils lui ont fait, puisque touché·es dans leur chair par l’absence d’eau, l’eau qui a tellement manqué à la famille de Manon. Et Ugolin s’est pendu, la faisant son unique héritière, ce qui déplaît à son oncle le Papet, qui se résigne cependant à voir lui échapper les biens d’Ugolin. L’instituteur et Manon parlent donc affaires dans la salle à manger. Et puis, un peu moins d’affaires, un peu plus d’Elle, de Lui, quand, soudain…

Elle peste contre ces satanés boulons qui ne veulent pas se décoincer, alors qu’ils sont tous en danger. Si elle n’arrive pas à faire les réparations nécessaires, les sbires de l’empire galactique les rattraperont et captureront Le Faucon millenium et eux avec. Et alors, comment pourra-t-elle continuer à être une des dirigeantes de la rébellion ? Déjà qu’elle est coincée dans ce tas de ferraille avec un voyou, un sympathique baroudeur plein de poils mais pas très net non plus, un droïde coincé dans son protocole et coincé tout court, et un autre droïde tout gentil mais qui, pour l’instant, ne lui est pas d’une grande aide, puisque absent.

Certes, elle est reconnaissante audit voyou et audit baroudeur de l’avoir sauvée, avec le gentil aviateur, actuellement parti on ne sait où avec R2D2, le gentil droïde, de la torture et des geôles impériales, mais bon, tout ça c’est du passé. L’Empire est toujours stable et fait même construire une arme de destruction massive mille fois plus puissante que l’ancienne, détruite par l’aviateur avec l’aide du voyou. Il a également fallu évacuer la base glaciaire en toute hâte, car attaquée par les machines de guerre éléphantesques de l’Empire. Et se retrouver dans Le Faucon millenium, séparée de son groupe de résistant·es. Non vraiment elle, Leia, est bien seule.

Et ces satanés boulons qui ne veulent pas se desserrer. Et, bien entendu, pour couronner le tout, voilà-t’y-pas que le voyou, Han, déboule, l’air toujours aussi arrogant. De toute façon, il ne l’intéresse pas, mais alors pas du tout. De son côté, seul l’argent l’intéresse. Les idéaux politiques, la lutte contre la dictature ? Pfff… rien à faire, il est un cow-boy de l’espace solitaire, il le lui a souvent répété sous une forme ou une autre depuis qu’ils se connaissent. Par contre, le baratin, ça oui, il connaît ! Et là, il fait quoi en plus ?

Retour en Provence, au son des grillons. Lui prend la main de Elle pour lui lire les lignes de sa paume, comme ça Elle saura son avenir. À lui d’être sorcier. Ils vont donc pour s’embrasser… 

Manon des Sources Pagnol VADMC

©Tiphaine Martin

… quand surgit le maire, qui a eu une idée formi formidable : louer le presbytère du village à Manon et à sa mère. Elles quitteront ainsi les collines. Manon et l’instituteur sont debout, chacun de son côté de la table à manger. Manon ne répond que par monosyllabes polies au maire. L’instituteur, rogue, émet objections ironiques sur objections ironiques au fabuleux projet du maire, qui persiste et s’accroche.

Les échanges inter-masculins sont de plus en plus vifs, jusqu’à ce que le cerveau du maire s’illumine, ainsi que son visage : il a compris, il dérange les amoureux ! Bon, par conséquent, il n’a plus qu’à aller chercher son écharpe de maire. Première fausse sortie. Zut, où est-elle, cette satané écharpe ? Manon et l’instituteur ne pourrait-ils pas le lui dire ? Ah mais si, dans le poulailler, les enfants y jouaient au mariage l’autre jour. Seconde fausse sortie. Et, au fait, pour le presbytère ? Non ? Non. Véritable sortie du maire, au soulagement de Manon et de l’instituteur, qui n’avaient pas encore fait de tels projets d’avenir.

Et qui étaient plutôt préoccupés par les lignes de la main de Manon. Cette fois, ils s’embrassent, après que l’instituteur a avoué son amour à Manon. Celle-ci, afin de masquer son trouble, délicieux certes, mais la journée a été plus que chargée en émotions diverses, souhaite aller chercher ses chèvres, son âne et son chien. Ce qui fait sourire l’instituteur. Il se moque gentiment de son trouble, afin de faire retomber toute tension. Il l’accompagne volontiers dehors, au son des grillons estivaux. Tout va bien.

Dans l’habitacle du vaisseau, Leia tente de dégager sa main de celles de Han. Sous couvert de l’aider, il s’est posté juste derrière elle et a voulu l’aider avec les boulons. Elle l’a repoussé sans ménagements. Il a pris un air outragé d’innocent injustement accusé d’une intention… qu’il avait. Leia, dans son énervement, s’est fait mal à la main. Galant, Han la lui prend et la masse dans ses deux paumes. Troublée, Leia veut la lui retirer, balbutiant la malpropreté de sa main. Il la rassure d’un bon sourire. Ils échangent quelques paroles, Han faisant reconnaître à Leia qu’il n’est pas si mauvais que cela, et qu’elle l’apprécie… un peu. De son côté, il reconnaît qu’il est un voyou. Pour ensuite affirmer doucement que Leia a besoin d’un voyou comme lui dans sa vie, un voyou gentil, pas un bellâtre comme les « types bien » que souhaite consciemment Leia. Elle tend ses lèvres vers lui. Ils s’embrassent, soutenus par la musique lyrique extra-diégétique de John Williams. Et…

L'Empire contre-attaque VADMC

©Tiphaine Martin

… 6PO, le droïde coincé, déboule. De son habituel ton châtié, il exprime sa joie d’avoir résolu un problème technique sur lequel il planchait à la séquence précédente. Pardon, sur lequel il travaillait durement. Les amoureux se détachent à regret l’un de l’autre, sous le regard choqué, quoique éternellement fixe, de 6PO. Le droïde se rejette en arrière, comme toujours lorsqu’il ne comprend pas toute la situation. Han fait preuve d’une inhabituelle politesse envers lui, et le remercie gravement de son aide, presque sans ironie. Les neurones informatiques de 6PO n’étant pas programmés pour intégrer toutes les données de la situation, il reste à sa place, bloquant la sortie, remerciant Han à son tour, en un échange hautement courtois que n’aurait pas renié deux ambassadeurs, par exemple.  Si ce n’est que ce n’est pas le cas. Leia en profite pour filer, au grand désarroi de Han. 6PO, satisfait de lui-même comme toujours, reste planté à sa place. Fin de la séquence.

Il faudra attendre la fin du dernier épisode de la première saga, Le Retour du Jedi (Jedi’s Return, 1987), pour que Leia et Han soient véritablement ensemble. Ils se sont avoués leur amour, Han a remisé son attitude de gros macho au placard, laissant Leia libre de choisir entre lui et Luke, l’aviateur résistant. Avant d’apprendre, soulagé, que Luke est le frère jumeau de Leia. Fin, sur fond de feux de joie musicaux, de l’Empire, et de la première saga.

Ainsi, Marcel Pagnol se souvient qu’il est d’abord un homme de théâtre. Il règle notamment cette dernière partie de Manon des Sources en dramaturge, avec entrée d’un tiers au moment non propice, augmentant ainsi l’ultime suspens : les amoureux vont-ils s’avouer leur amour et s’embrasser face au public ?

George Lucas, de son côté, se souvient qu’il a vu beaucoup beaucoup de comédies romantiques des années trente et quarante, avec ses couples se chamaillant d’un bout à l’auge du film, avant de tomber dans les bras l’un de l’autre, pour de bon, après avoir évacué le tiers gêneur, qui retarde leur (ré)union. 

Les deux réalisateurs ont intégré un élément fondamental à leur duo amoureux, à savoir l’humour, qui renforce la tension dramatique, tout en allégeant la charge romanesque. L’amour devient dont une chose légère et douce, sans dégoulinures sauce guimauve. À voir et à revoir, donc.

Générique :

Marcel Pagnol, Manon des Sources, 1952.

Avec : Manon (Jacqueline Pagnol) ; l’instituteur (Raymond Pellegrin) ; le maire (Fernand Sardou) ; Ugolin (Rellys) ; le Papet (Henri Poupon) ; Baptistine (Marcelle Géniat).

George Lucas, L’Empire contre-attaque (Empire Strikes Back), 1980.

Avec : Princesse Leia, une des cheffes de la rébellion anti-impériale (Carrie Fisher) ; Han Solo, le voyou (Harrison Ford) ; Luke Skywalker, l’aviateur (Mark Hamill) ; Chewbacca, le sympathique baroudeur (Peter Mayhew) ; 6PO, droïde coincé (C-3PO, Anthony Daniels) ; R2D2, droïde gentil (Kenny Baker).

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Troubler le duo amoureux : Manon des sources, L’Empire contre-attaque », Voyages autour de mon cerveau, novembre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/19164

“On y est presque” : Mercredi, de Caroline Allan VADMC

“On y est presque” : Mercredi, de Caroline Allan

C’est un roman jeunesse, et un roman pour adultes : Mercredi, de Caroline Allan, Oskar éditeur, 2024. Le héros, Basile, est un jeune Belge de huit ans, qui doit accompagner sa maman chaque mercredi après-midi. Où ? Dans un lieu pas très drôle, la maison de santé où se trouve Granny, la grand-mère de maman. Qui ne va pas très bien, et qui n’ira pas mieux.

Bien sûr, Basile ne comprend pas tout de suite que Granny ne retournera jamais dans son appartement, qu’elle et lui n’y feront plus de parties de cartes endiablées, ne se blottiront plus dans son fauteuil pour qu’elle lui lise des histoires, que un par un par un par un bonbon c’est fini aussi. Par conséquent, Basile traîne des pieds, même le chantage affectif à base de « couque au chocolat » (pain au chocolat) est souvent inefficace. Heureusement, les sectaires de Maria Montessori ne sont pas (encore) arrivé·es au pays de Maïté Meeus et des gaufres. Basile suit donc sa mère à la maison de santé quand celle-ci le lui demande fermement, couque ou pas couque.

Bon ok, couque il y a. Et cookies dans la boîte verte de Granny à la maison de santé, pour accompagner la lecture solitaire de bandes dessinées (Mortelle Adèle, Boule et Bill). Jusqu’au jour où… psst… psst… une petite fille de son âge apparaît et dynamise les mercredis après-midi de Basile. Nour est la fille du kinésithérapeute de la maison de santé, qui s’occupe notamment de Granny. 

Nour est intelligente, vive et débrouillarde, elle entraîne Basile dans les recoins de la maison de santé : cuisine, arrière-cuisine (après la couque et les cookies, les brownies, c’est bien, il restait encore un creux à caler), chambre froide, escaliers dans le noir (même pas peur). Et, et… l’endroit où sont garés les fauteuils roulants. D’où, bien sûr, la tentation de faire la course. Dont acte, sur le parking de la maison de santé. Et dont un rétroviseur de cassé… mais finalement, ça ne se voit pas. Avec Nour, il y a aussi la découverte des autres pensionnaires. Dont Liliane, même qu’elle connait Star Wars et Joe Dassin. Incroyable. En fait, la maison de santé, c’est super.

En fait, non. Parce que l’état de santé de Granny se dégrade, donc ça fait tout bizarre en soi quand on y pense, le ventre est tout serré. Et maman pleure. Parce que la vie, ce n’est pas tout rose ou tout noir. D’un côté, il y a l’amitié avec Nour, celle avec Liliane, voir Granny régulièrement. De l’autre, on sait que la vie de Granny est presque finie, et ce n’est pas drôle du tout. Donc, on fait quoi ? On réconforte maman du mieux qu’on peut, on la serre très fort dans ses bras, on la laisse nous faire un bisou sur les cheveux (et ok, même à huit ans, alors qu’on est grand, c’est agréable, en fait). Mais comme on a aussi un gros gros chagrin, on va se réfugier dans la plus grande des casseroles de la cuisine de la maison de santé, et on sanglote, après avoir envoyé bouler Nour (qui n’y comprend rien, bien sûr, et qui est blessée). Mais bon, heureusement, comme Ma maman sait tout faire (Rosemary Wells, éditions Gallimard, 1987), maman retrouve Basile et le console. Et lui conseille d’aller s’excuser auprès de Nour. Ce que fait Basile.

Le roman Mercredi parle autant aux enfants qu’aux adultes, et d’un sujet difficile, celui de la perte d’êtres chers et de la mort. Pas de pathos, mais la tranquillité d’un récit où il se passe beaucoup de choses, entre rire et larmes. Basile apprend à faire son deuil de Granny. Il apprend aussi que sa maman a du chagrin, qu’elle n’est pas un bloc adulte. Et que, par conséquent, la vie d’adulte, ce n’est pas forcément manger tout le temps des bonbons en jouant à la Playstation. Mais c’est, tout de même, garder précieusement la boîte verte aux cookies léguée par Granny, garder précieusement tous les souvenirs avec Granny, dans son appartement et à la maison de santé. Et c’est revoir Nour en dehors de la maison de santé. Et c’est se demander si on se souviendra de la boulangerie près la maison de santé et de ses couques : Basile, un futur Proust ?

Un roman à mettre dans toutes les mains, et sous le sapin. Du moins si le Père Noël n’est plus constipé et arrive dans toutes les maisons, comme à la fin de L’Histoire du Suppositoire qui voulait sauver Noël (Alex Vizorek, Caroline Allan, illustrations de Karo Pauwels, chez Michel Lafon, 2024). À lire et à savourer.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « “On y est presque” : Mercredi, de Caroline Allan », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/18446

 

Dirty Dancing L’Odeur de la papaye verte VADMC

Du consentement capillaire : Dirty Dancing, L’Odeur de la papaye verte

Dans les rapports amoureux, le consentement est essentiel, du début à la fin. Ce qui n’est pas toujours le cas, et qui aboutit alors à une rupture. C’est ce qui se passe dans la comédie musicale nord-américaine Dirty Dancing (Émile Ardolino, 1987) et dans le drame vietnamien L’Odeur de la papaye verte (Trần Anh Hùng, Mùi đu đủ xanh, 1992).

Dans le premier tiers de Dirty Dancing, la jeune bourgeoise Frances (Jennifer Grey) se trouve avec ses parents et sa sœur aînée dans un club de vacances, aux États-Unis,  pendant l’été 1963, en pleine Guerre du Vietnam. Son père dirige Frances, dès le début de leur séjour, sur le fils du patron de l’hôtel, Neil (Lonny Price), un jeune homme de petite taille, arrogant et vaniteux. Lors de la deuxième soirée, Neil prend Frances, surnommée « Bébé », par les épaules après le dîner et l’emmène faire une promenade dans le parc du club, sous le regard bienveillant du père de Frances.

Dans le dernier tiers de L’Odeur de la papaye verte, Khuyên (Hoa Hoi Vuong), jeune pianiste bourgeois, est fiancée à une jeune et belle bourgeoise, Thu (Vantha Talisman), à Saigon, dans les années soixante, alors que vrombissent les avions de la Guerre du Vietnam. Debout juste derrière lui, Thu assiste aux recherches musicales de son fiancé, concentré sur son piano.

La stratégie de drague de Neil est simple : il se vante d’être riche. Puis, il touche l’épaisse chevelure bouclée de Frances, la flattant ainsi à l’instar d’une enfant, d’un bébé, ou d’un animal non humain. Cette dernière hypothèse est confirmée par la journaliste Cécile Mury, qui dans son article1 « Pourquoi (encore) “Dirty Dancing” ? », décrit ainsi les cheveux de Frances : « tignasse façon caniche affolé », alors que le héros, Johnny  (Patrick Swayze), n’a droit qu’à un « coupe banane-nuque-longue2 ». Sous l’ironie, pointent le spécisme et le sexisme.

Neil infantilise Frances « Bébé ». Il nie sa capacité à donner son accord pour un geste de tendresse, qui ici, est un geste de possessivité. Il est vrai qu’il ne doit même pas se rendre compte de sa grossièreté, tout infatué de lui-même qu’il est.

Thu tente elle aussi de prendre possession de Khuyên, et d’attirer ainsi son attention sur elle, en lui caressant ses cheveux lisses alors qu’il travaille à son piano, sans effet. Et en évoquant la coutume qui voudrait que caresser la chevelure de son fiancé avant le mariage soit considéré comme indécent. Toujours pas de réponse de Khuyên. Il ne vient plus voir ses parents à elle, que se passe-t-il ? Toujours pas de réponse de Khuyên, ni de signe corporel montrant qu’il a entendu.

Dans les deux films, tout casse alors : Frances se dégage de la caresse de Neil, Khuyên tombe amoureux de sa servante Mui (Tran Nu Yên-Khê), un petit peu plus jeune que lui, dont nous suivons l’histoire depuis le début du film. Pour elle, il délaisse de lui-même son piano. Il la suit des yeux pendant qu’elle range le salon. Il dessine sans fin son visage. Plus tard, après avoir découvert qu’elle est amoureuse de lui, il se rend dans sa chambre, où elle l’attend, porte ouverte. Après l’avoir épousée, il s’instaure son Pygmalion, lui apprenant à lire et à écrire. Frances tombe amoureuse de Johnny, un professeur de danse du club de vacances, brisant les frontières sociales.

Oui au consentement, des pieds aux cheveux !

 

1 https://www.telerama.fr/cinema/pourquoi-(encore)-dirty-dancing,86812.php Télérama, en ligne, publié le 08 décembre 2017 à 17h00. Mis à jour le 08 décembre 2020 à 01h37.

2 Ibid.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Du consentement capillaire : Dirty Dancing, L’Odeur de la papaye verte », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/16837