Archives par étiquette : 1988

Les Vaisseaux du cœur VADMC.001

Les marins sont toujours absents (1) : Les Vaisseaux du cœur

Oui, Bill (Grover Dale) et Étienne (Georges Chakiris) ont bien raison : « Amis, amants ou maris, les marins sont toujours absents. » (Jacques Demy, Les Demoiselles de Rochefort, 1967). Est-ce un bien, est-ce un mal ?

Dans le roman de Benoîte Groult Les Vaisseaux du cœur (1988), George, l’adolescente parisienne venant en Bretagne avec ses parents et sa sœur dans les années 1930, tombe sous le charme rude de Gauvain, adolescent breton, fils de fermiers, qui se destine à la navigation. Elle raconte la concrétisation de leur relation, puis leur histoire au long cours, embrassant la seconde moitié du vingtième siècle et les soubresauts de l’Histoire, entre Bretagne, Paris, États-Unis, Afrique de l’Ouest, Seychelles, Canada, Jamaïque, Bourgogne.

Benoîte Groult analyse ici les mécanismes de classe et de sexe à l’œuvre dans un couple qui n’en est officiellement pas un, un couple hétérosexuel, français, au vingtième siècle. Elle décrit avec précision les mécanismes historico-socio-culturels qui font obstacle à Gauvain-George. Elle analyse également un accord des corps qui n’empêche pas l’impossible quotidien :

Je restais muette car je n’avais à lui offrir en échange que ces choses pas sérieuses sur lesquelles on ne bâtit pas une vie : mon désir insensé pour lui et ma tendresse. (…) Je ne me sentais pas la force d’acclimater Gauvain dans mon milieu, de le mettre à tremper dans mon bouillon de culture. Et je ne voulais pas non plus me transplanter dans le sien sous peine de dépérir. Mais de même qu’il ne percevait pas la cruauté de ma famille et le sort qui eût été le sien si je l’avais épousé, il sous-estimait tout autant la solitude intellectuelle que je ne manquerais pas d’éprouver auprès de lui1.

Les barrières qui séparent les deux amants sont tout autant extérieures (la classe sociale) qu’intérieures (l’éducation à la culture, à l’intellect pour George, son absence pour Gauvain), les deux étant inextricablement liées. L’après-Seconde Guerre mondiale n’est pas tendre pour ce genre d’histoire, les boîtes sociales sont alors fermement verrouillées. Et ce sont toujours les classes possédantes, auxquelles appartient George, qui sont victorieuses et qui ont le pouvoir (social, politique, culturel).

Mais alors, pourquoi tout ce roman basé sur le sexe et, finalement, l’amour ? Et, donc, pourquoi cette attraction au long cours du marin et de l’historienne ? Groult s’interroge sur les mots pour la dire et l’écrire :

Comment émouvoir en disant “coït” ? Co-ire, aller ensemble, certes. Mais que devient le plaisir de deux corps qui vont ensemble précisément2 ?

L’autrice choisit un vocabulaire précis mais pas trop technique, peu aride donc, romanesque mais non dégoulinant, si l’on peut dire, pour décrire le jaillissement sexuel quand George et Gauvain se retrouvent loin de leur quotidien. Groult s’amuse d’ailleurs avec les clichés soi-disant érotiques :

En termes pseudo-poétiques, “tout alimentait notre brasier”, je tendais mes lèvres pulpeuses et il m’étreignait fiévreusement, ainsi qu’écrivent les romanciers qui ont peur de parler de ce qui se passe en dessous de la ceinture, voulant ignorer que le sexe est inextricablement lié au cerveau3 !

L’écrivaine souligne avec humour la gêne de certains de ses confrères à décrire les ébats humains, tout en rappelant que corps et esprit forment un tout, loin de la dichotomie dévalorisante imposée au corps par certain·es religieuses et religieux, au nom d’une béatitude extra-terrestre, et de leur propre gêne et hypocrisie.

L’humour groultien est également présent dans lesdites scènes de sexe, dont celle qui se déroule juste après l’argumentation linguistique pré-citée :

(…) dès qu’on effleure le contact, je m’envole si vite que nous nous accusons mutuellement d’avoir commencé.

Tu faisais semblant de dormir mais tu bandais dernière mon dos, je l’ai très bien senti, dégoûtant personnage !

– Quelle malhonnête ! C’est toi qui t’es mise à onduler des fesses, juste quand j’allais m’endormir4 !”

Au concours de la mauvaise foi, qui l’emportera ? Personne : « Dans ces interminables joutes, pas de gagnant, ni de vaincue5. » Groult décrit une relation qui, au corps à corps, serait égalitaire, loin du pouvoir d’un potentat mâle sur une faible femelle. Il n’y a pas de victime ni de bourreau, loin, très loin de la société patriarcale occidentale, qui reste stable malgré le nouvel essor des mouvements féministes à partir des années 1970.

Au final, que reste-t-il de leurs amours ? D’abord, il y a les lettres quand ils sont loin l’un de l’autre, c’est-à-dire la plupart du temps :

(…) je tiens à cet échange : les prestiges de l’écriture, de toute écriture pourvue que l’on possède un minimum de technique, agissent, même sur quelqu’un qui croyait encore il y a peu qu’écrire voulait dire “donner des nouvelles”. Je le dévergonde doucement, ne le choquant que juste assez pour l’éveiller à ce type de plaisir, puisque les autres nous sont pour l’instant refusés. (…) S’écrire d’amour est en soi une jouissance, un art raffiné. Chaque lettre, chacun de ses rares coups de téléphone, chaque je t’aime, me semblait une victoire sur les forces de vieillesse et de mort6.

Écrire pour ne pas mourir7, écrire pour être en vie, écrire pour aimer et être aimé·e. Et apprendre à celui qui n’a pas l’aisance scripturale qu’il peut franchir cette barrière sociale et devenir un correspondant tout à fait à l’aise avec les mots, et avec le style amoureux. George se fait la Pygmalionne de Gauvain, sans condescendance ni mépris social, au contraire. Pour que cet amour reste vivant avant d’être mis en récit, quoi de mieux, en cette seconde moitié du vingtième siècle, que de correspondre ?

Ensuite, il reste une histoire à raconter, avec des voyages. Ou, plutôt, un récit de voyage au long cours à écrire, d’abord peau à peau, puis dans un roman :

Il était une fois (…) un marin et une historienne que rien ne prédisposait à se retrouver ensemble, l’un et l’autre habités par un désir si physique qu’ils n’osaient le nommer amour ; l’un et l’autre incrédules devant cette attirance et s’attendant chaque matin à retrouver raison (…).

George, tu écriras notre histoire, un jour ?” lui demande Gauvain (…).

(…) – Mais qu’est-ce que tu veux que j’écrive ? Ils se couchent, ils se lèvent, ils se recouchent, il la baise et rebaise, il la comble, elle lui fait des yeux de merlan frit…

– Normal pour un marin ! (…)

Il faut expliquer comment ça peut arriver, une histoire pareille. Toi, tu saurais faire8.

Un conte peut-il être réel ? Visiblement oui. À l’historienne de trouver les mots pour l’écrire, le coucher sur le papier, pour qu’il ne tombe pas dans l’oubli. Notons également la mise en abyme de Groult, du roman écrit par George sur son histoire avec Gauvain, histoire se trouvant dans le roman de Groult.

Etre les différentes formes d’écrit au long cours, le voyage s’inscrit, classiquement, d’abord dans des lieux. Voyages de George avec sa famille, quand elle est adolescente, en Bretagne, territoires pittoresques pour ces Parisien·nes, qui ignorent la dureté de la vie paysanne et maritime. Puis, George et Gauvain se retrouvent à Paris, terra incognita pour le Breton. Elle le restera, puisque George refuse d’épouser Gauvain, donc qu’il s’installe avec elle dans la capitale. Plus tard, quand George fait le troisième pas vers Gauvain, en renouant le fil de leur passion, ils écument quelques ex-colonies anglaises et françaises : Canada, Jamaïque, Sénégal, Seychelles. Ils se rendent également aux États-Unis, en Floride, avec une halte au Disneyland local. Sans oublier la ville icaunaise de Vézelay, célèbre pour sa basilique.

George se gausse du colonialisme socio-économique anglo-saxon autant que de la pudibonderie des voyageur·ses français·es rencontré·es. Groult n’insiste pas sur le colonialisme français, voire le valorise par la bouche de George, lorsqu’elle raconte l’histoire française des Seychelles à Gauvain. George est pourtant historienne, et de l’histoire des femmes, donc plutôt de victimes, n’a aucune pensée ni analyse, même furtive, sur le poids de la présence française, tant passée que présente, puisque l’indépendance d’un pays ne signifie pas la fin du poids socio-économique de l’ancienne puissance coloniale, même ostensiblement remplacée par une autre puissance. Les peuples premiers, tant aux USA qu’au Canada qu’aux Seychelles, sont absents, sauf, très rapidement, par deux fois, aux États-Unis, et, très vaguement, aux Seychelles. Et si George note les ravages du colonialisme, c’est dans une ex-colonie anglaise, qui a été colonie française, à savoir, aux Seychelles, lorsqu’elle déplore la disparition à venir de l’ « authenticité » (nous soulignons) d’une danseuse noire, peut-être remplacée par un orchestre « typique »9. Nous sommes dans l’anti-anglo-saxonisme typiquement franco-français plus que dans la dénonciation des aspects quotidiens du colonialisme, toujours bien implanté.

Le récit de voyage devient trace du vécu, souvenir, à côté des objets-souvenirs de voyage, ceux offerts par Gauvain à George :

Le cadeau du jour s’avère le plus atroce de toute la série, qui en comporte pourtant de repoussants. Elle refrène un cri d’épouvante devant le coucher de soleil en nacres avec palmiers de corail teinté et indigènes en jupe de raphia fluorescent, agrémenté d’une ampoule électrique à l’arrière pour faire rougeoyer l’astreinte du jour. (…) Heureusement, Gauvain ne vient jamais chez elle et ne verra pas son tableau rejoindre le musée des horreurs au fond de sa penderie, où gisent déjà la danseuse sculptée dans une noix de coco, son premier présent, le sac à main en chameau doublé de satin rayonne orange ou le coussin marocain brodé à leurs signes du zodiaque, le Verseau et le Bélier10.

Là aussi, l’éducation sociale joue son rôle de juge, obstruant la portée amoureuse du geste de Gauvain. Outre la méconnaissance des codes du goût de la classe sociale de George, qui refuse l’artisanat industriel et les couleurs violentes, ces cadeaux signent le peu de connaissance qu’a Gauvain des goûts et dégoûts de George. Groult ne veut pas du misérabilisme, très en vogue à notre époque, qui voudrait que tous les goûts se valent, tout en se penchant avec maternalisme ou paternalisme sur les classes populaires et leurs habitus. Sous couvert d’absence de jugement, ledit misérabilisme permet de conserver intact l’étanchéité entre les classes sociales, ce que ne fait pas Groult, par cette folle histoire d’amour et de sexe inter-classe.

Groult refuse également de priver son Gauvain de parole et d’intelligence, par exemple quand il offre à George une « très longue chaîne d’or faite d’anneaux épais et réguliers comme ceux d’une chaîne d’ancre. Je sais déjà qu’elle me plaît11. » Gauvain analyse les réactions de George à ses cadeaux :

(…) comme je n’ai jamais rien compris à tes goûts, j’avais trop peur de me gourer. Et la seule idée de voir la tête que tu fais quand je t’apporte un truc que t’as envie de foutre au panier…

– Ooh ! Ça se voit tant que ça ?

– Tu rigoles ! T’as la bouche qui sourit, si on peut appeler ça sourire, et les yeux méprisants… à vous faire rentrer sous terre. On se sent un moins que rien et le pire c’est qu’on comprend pas pourquoi ! Le sac en cuir, par exemple, la dernière fois, il a pas dû te plaire, je l’ai jamais revu, çui-là12 !”

Hum… nous recommandons la lecture des Vaisseaux du cœur pour voir ce qu’est devenu le fameux sac en cuir…. Groult joue avec les clichés sociaux et historiques à ce sujet, aussi. L’autrice ne veut pas d’un marin sans paroles ni cerveau. Gauvain observe très bien le langage corporel, ici facial, de George, comme marque de sa classe sociale et de son individualité, le tout étant, logiquement, mêlé. Il est conscient du je(u) social que George exprime par son impolitesse voilée, tout en continuant à prendre du plaisir à lui faire des cadeaux. Avec la chaîne marinière, il a touché juste.

Ainsi, il reste le vécu de Gauvain et George au fil des années et des lieux, la construction d’une histoire commune, malgré ou à cause du métier de marin de Gauvain et de celui d’enseignante-chercheuse de George. Et le roman que nous tenons entre nos mains. Le voyage se déroule alors inlassablement, au fil des pages.

Plongeons-nous-y avec amours, délices et grandes orgues, celles de la haute mer existentielle.

⚓️

1 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, Paris, Le Livre de Poche, 1990, p. 50-51, 56.

2 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 11.

3 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 220-221.

4 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 222.

5 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 222.

6 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 121, 212.

7 Chanson d’Anne Sylvestre, 1985.

8 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 79, 142-143.

9 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 103-104.

10 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 132.

11 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 219.

12 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 219-220.

⚓️

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Les marins sont toujours absents (1) : Les Vaisseaux du cœur », Voyages autour de mon cerveau, mai 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/30043

 

Feux follets fées elfes M. Le Forestier, J. Higelin VADMC

 Feux follets, fées et elfes : M. Le Forestier, J. Higelin

Les créatures imaginaires sont de bonne compagnie tant qu’on ne les ennuie pas. C’est le cas  dans au moins deux chansons françaises : « Mourir pour une nuit », de Maxime Le Forestier (Mon frère, 1972, paroles de Jean-Pierre Kernoa) et « Tom Bombadilom », de Jacques Higelin (Tombé du ciel, 1988). La première est une chanson d’amour, la seconde une chanson joyeusement délirante, dans la droite ligne de celles de Charles Trenet, avec une pointe de Ray Ventura et ses Collégiens et de leur chanson « Tout va très bien madame la Marquise » (1935).

En effet, comment ne pas penser, tout d’abord, pour la chanson d’Higelin, à la descente progressive dans la destruction, chantée par Ventura et ses Collégiens :

Eh bien ! Voila, Madame la Marquise,

Apprenant qu’il était ruiné,

À peine fut-il rev’nu de sa surprise

Que M’sieur l’Marquis s’est suicidé,

Et c’est en ramassant la pelle

Qu’il renversa toutes les chandelles,

Mettant le feu à tout l’château

Qui s’consuma de bas en haut ;

Le vent soufflant sur l’incendie,

Le propagea sur l’écurie,

Et c’est ainsi qu’en un moment

On vit périr votre jument !

Mais, à part ça, Madame la Marquise,

Tout va très bien, tout va très bien.

Le rythme et le ton entraînants feraient passer la cascade de catastrophes, annoncées progressivement tout au long de la chanson, pour une plaisanterie. Cette chanson, il est vrai, n’est pas à prendre au sérieux, le but de Ray Ventura et ses Collégiens n’étant pas d’asséner une leçon de courage à leur public, mais de le faire rire. Higelin reprend de manière courte cette énumération :

Le drôle d’homme que l’on nomme Tom Bombadilum

N’a pas fini d’entendre les passants lui crier

Le loup a croqué ta femme

Y a ton château qu’est en flammes

Bombadilom ne fait que hausser les épaules à ces apostrophes moqueuses. Lui, préfère s’adresser ainsi à ses voisins, au narrateur, donc également à nous, public :

Tant que le soleil et la pluie

Enfanteront des arcs-en-ciel

Tant que les elfes sauteront sur mes genoux

(…)

Tant que le diable chaque soir

Jouera du luth dans mon placard

Tant que les fées viendront rêver sous mon chapeau

(…)

Moi je retourne chez les lutins et les fous

Chez les fous

Tom Bonbadilom m’a dit « venez-vous ? »

Venez-vous ?

Comment ne pas penser, ici, à « Y’a d’la joie » (1937), à « Boum » (1938), à « La route enchantée » (1939) et au « Jardin extraordinaire » (1957), entre autres tubes trenetiens ? La même drôlerie, la même énergie, le même envol surréaliste se retrouvent chez Higelin, qui n’a jamais caché son admiration pour Trenet (cf. par exemple https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/jacques-jacques-higelin/j-ai-vraiment-rencontre-charles-trenet-7247964).

Higelin ajoute une conclusion politique à sa chanson, ce qui n’est pas le cas pour Trenet dans les chansons citées ci-dessus. Chez Higelin, Tom Bombadilom refuse le monde humain et sa véritable folie destructrice :

S’ils n’en font jamais qu’à leur tête

Ils feront sauter la planète (…)

Il préfère son univers imaginaire et sa richesse, et, peut-être, si nous prenons ses propos au sens littéral, un asile à la vie en société. Ce que confirment les bruits assourdissants à la fin de la chanson : sonneries de téléphone fixe, klaxons de voiture, sirène de police et sirène d’ambulance. Oui, une cellule capitonnée semble reposante face à cette cacophonie.

Higelin pose la question de la folie, tel un nouveau Chat de Cheshire : qui est véritablement fou ? Et est-ce que tout le monde ne serait pas fou ? Et, dans ce cas, comment définir la folie ? Celle de Bombadilom semble attirante, avec arc-en-ciel, elfes, fées, diable musicien et rêves. À chacun·e de décider de suivre ou non l’imagination de Bombadilom/Higelin.

Le Forestier, quand à lui, chante les plaisirs érotiques :

Mourir pour un regard au fond d’un mausolée

Pour discuter ce soir avec les feux follets.

Mourir pour un baiser, mourir pour cette main

Qui viendra caresser mon corps demain matin.

Mourir, mourir, mourir pour une nuit, pour un après-midi.

Mourir, mourir comme on s’endort, faire la nique à la mort.

L’intensité des paroles est renforcée par la douce langueur de la musique. Le chanteur se place dans la lignée des poètes prêts à mourir pour leur dame, puisque le chanteur s’adresse à une femme, mais de « mort lente », comme chez Brassens (« Mourir pour des idées », Fernande, 1972), quoique dans un contexte différent. Et une mort qui serait délectable, faisant suite à un acte d’amour. Pensons, outre Brassens, à l’adaptation chantée par Jean Ferrat du poème de Louis Aragon (Le Fou d’Elsa, 1963) « Nous dormirons ensemble » (1963) :

Que ce soit dimanche ou lundi

Soir ou matin minuit midi

Dans l’enfer ou le paradis

Les amours aux amours ressemblent

C’était hier que je t’ai dit

Nous dormirons ensemble

(…)

Aussi longtemps que tu voudras

Nous dormirons ensemble.

Tant Aragon/Ferrat, avant Mai 68, que Le Forestier, après Mai 68, chantent le plaisir partagé et une masculinité non agressive. Côté Le Forestier, cette chanson peut être considérée comme un ajout à son « Éducation sentimentale », figurant sur le même disque, qui propose un contrat de silence masculin suite à une nuit d’amour partagée.

La présence des « feux follets » peuvent nous rappeler le court roman (pour une fois) de George Sand, La Petite Fadette (1848), son atmosphère berrichonne de cours d’eau embrumés, son héroïne villageoise qui s’amuse à mystifier le naïf paysan Landry en se faisant passer pour un être magique, d’un autre monde (George Sand, La Petite Fadette, Paris, Le Livre de Poche, 1996, p. 68-69) :

Vous savez tous que le fadet ou le farfadet, qu’en d’autres endroits on appelle aussi le follet, est un lutin fort gentil, mais un peu malicieux. On appelle aussi fades les fées auxquelles, du côté de chez nous, on ne croit plus guère. Mais que cela voulût dire une petite fée, ou la femelle du lutin, chacun en la voyant s’imaginait voir le follet, tant elle était petite, maigre, ébouriffée et hardie. C’était un enfant très causeur et très moqueur, vif comme un papillon, curieux comme un rouge-gorge et noir comme un grelet.

Sand plante un personnage haut en couleurs et malicieux, que nous découvrons progressivement comme une jeune fille pleine de qualités, ce que Landry mettra un certain temps à découvrir, ce qui est logique, puisque le but de la narration est de le défaire de son esprit étroit, plein de préjugées, et par trop cartésien. Sa transformation l’emmènera à tomber fou amoureux de la Fadette. Magie et amour se combinent ici aussi, comme chez Le Forestier, au fil de la narration.

Le but de la chanson de Le Forestier n’est pas de conclure sur de la tristesse, bien au contraire :

Mourir comme on s’endort, mourir comme on s’enivre

Pour changer de décor et puis renaître et vivre.

La musique augmente en intensité lyrique, pour appuyer et soutenir l’envolée vers la vie du couple. La mort débouche sur la vie. Le sexe partagé dans un double consentement et compréhension sensuelle aboutit à une très belle acmé existentielle. À tester, éventuellement, en tout consentement.

Dans ces deux chansons, l’évocation de créatures imaginaires créée une atmosphère magique propre au rêve : rêve d’un monde plus doux, rêve d’un plaisir partagé. À dispenser sans modération.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Feux follets, fées et elfes : M. Le Forestier, J. Higelin », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/18346

 

Idéfix et Totoro VADMC

Planter des arbres avec Idéfix et Totoro

Ce ne sont pas uniquement les êtres humains qui se soucient de la préservation de la planète, comme L’Homme qui plantait des arbres de Jean Giono (1953). Les chiens et les créatures à tête de chat également se sentent également concernés, quelle que soit la partie du monde où elles et ils vivent.

Idéfix, petit chien blanc de la Gaule armoricaine (sic) du premier siècle avant notre ère, adore se promener dans les forêts boisées près de son village, avec son humain de compagnie Obélix. Jusqu’au jour où un vilain promoteur romain, Anglaigus, commence à raser ses arbres chéris, afin de construire des immeubles de rapport, pompeusement appelés « Le Domaine des Dieux », dans l’album éponyme de Gosciny et Uderzo (1971). Il s’agit, à l’origine, d’un projet de César (Jules), afin de réduire le village d’irréductibles Gaulois à l’adaptation au monde moderne ou à périr, isolé (Dargaud, 1971, p. 5).

Mordre le derrière d’Anglaigus (Idem, p. 7) n’ayant pas ralenti les marques sur les arbres ni les coupes sauvages, Idéfix ulule de désespoir, avant de faire une crise cardiaque devant un énième arbre déraciné, qui git, mort (Idem, p. 12). Heureusement, Obélix replante un des arbres (Ibid.), puis, le druide Panoramix, qui a une vue large, replante les arbres avec des glands magiques (Idem, p. 15), avec l’aide d’Astérix et d’Obélix, au grand bonheur d’Idéfix (Idem, p. 17).

Idéfix VADMC

©Tiphaine Martin

Et les héros Astérix et Obélix de faire la chasse aux habitant·es romain·es des immeubles, puis, aux légionnaires qui les ont remplacé, cette fois en faisant participer leur village. Finalement, Panoramix distribue des glands pour effacer « Le Domaine des Dieux » (Idem, p. 46). Idéfix est heureux et ronge son os en paix, lors du traditionnel banquet de fin d’aventure (Idem, p. 47). Astérix a bien un doute (Ibid.) :

Panoramix, notre druide, crois-tu vraiment que nous pourrons toujours arrêter le cours des choses comme nous venons de le faire ?

Ce à quoi le druide répond :

Bien sûr que non, Astérix… [case suivante] Mais nous avons encore le temps, tellement de temps !

Car oui, « Nous sommes en 50 avant Jésus-Christ », comme l’indique le célèbre carton introductif de chaque album d’Astérix (Idem, p. 3). Pas de panique pour nos Gaulois favoris.

Cet album fait écho à la folie bétonnière des années soixante et soixante-dix en France, dans une course au profit et à la destruction massive du territoire que les militant·es écologistes de cette époque dénonçaient. Et dénoncent toujours, au vingt-et-unième siècle.

Rappelons également, sur un mode moins heureux, au Japon, l’échec de Pompoko (Isao Takahata, 1994) et de sa tribu de Tanukis (sorte de ratons laveurs) à préserver l’intégralité de leurs espaces naturels, les forêts japonaises. Leur combat, des années soixante aux années quatre-vingt-dix, se termine par l’adaptation forcée des Tanukis au monde humain.

Un autre accord humain·es et non humains est, heureusement, parfait. C’est celui de l’adolescente Satsuki et de sa jeune sœur Mei avec la créature grise et blanche Totoro et les deux plus petits Totoro, un bleu et un blanc, dans le film Mon voisin Totoro (Hayao Miyazaki, 1988). Nous sommes de nuit, dans les années soixante, dans le jardin de la maison des jeunes filles et de leur père. Celui-ci, vêtu de son pantalon gris et de son maillot de corps blanc, travaille à ses équations dans son bureau, et ne participe donc pas à la cérémonie.

Satsuki, vêtue d’un pyjama bleu, et Mei, en robe de chambre jaune, font pousser les glands précédemment offerts par Totoro, qui deviennent des pousses d’arbres, puis un arbre gigantesque. La musique liquide de Joe Hisahi ajoute de la magie supplémentaire à cette séquence tout en finesse et poésie.

Totoro VADMC

©Tiphaine Martin

Celle-ci vient après la première rencontre de Mei avec le petit Totoro blanc, puis du moyen Totoro bleu, enfin de Totoro. Le blanc ayant laissé échapper des glands, ainsi que le bleu, Mei avait ainsi pu suivre leur trace jusqu’à atterrir, telle une nouvelle Alice au pays des merveilles, dans la cachette souterraine de la famille Totoro et faire connaissance avec Totoro. Bien sûr, les trois créatures figurent le père de Mei, Satsuki et Mei. Mei se réfugie auprès d’une figure paternelle, plus disponible que son père biologique, pris par son travail, la mère des deux filles est à l’hôpital jusqu’à la fin du film. De même, Totoro protège ses « filles », Satsuki et Mei, quand elles attendent leur père à l’arrêt du bus, en pleine campagne, sous la pluie nocturne, après la première rencontre avec Mei.

Une fois l’arbre poussé magiquement, le groupe s’envole à son sommet, se pose sur une branche et joue d’une sorte d’ocarina. La cérémonie est complète, tout en douceur énergique. La planète est préservée dans ce coin de campagne.

Ainsi, planter des arbres est accessible à tous et toutes, que l’on soit humain·e ou non.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Planter des arbres avec Idéfix et Totoro », Voyages autour de mon cerveau, février 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/14748