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Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste littéraire et d'expositions, 1984-2002. Partie II. VADMC

Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste littéraire et d’expositions, 1984-2002. Partie II. 

Suite de notre article précédent,  Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste littéraire et d’expositions, 1984-2002. Partie I. »

À neuf ans, j’avais découvert Louis, enfant roi, le téléfilm de Roger Planchon. Puis, mes parents m’ont prêté Petit Louis, dit XIV, le roman de Claude Duneton qui a inspiré ce très grand téléfilm. J’ai beaucoup aimé le roman, aussi. À dix ans, j’ai lu Les Trois Mousquetaires. Un an après, mes parents m’ont offert l’intégrale de Molière en GF, que j’ai toujours. Il faut dire que j’étais dans ma période Louis XIV, parce qu’en classe de cinquième on étudiait Le Bourgeois gentilhomme. Dans le même temps, je lisais Vingt Ans après. La période de La Fronde ne m’était pas étrangère, par Louis, enfant roi. En outre, Aramis me faisait penser à l’hypocrisie religieuse du Tartuffe. Mais je préférais quand même Les Trois Mousquetaires, parce que dans Vingt Ans après les quatre amis se retrouvent dans des camps opposés. Une relecture adulte récente m’a fait beaucoup mieux percevoir la richesse historique du roman. Mais Aramis est toujours aussi Tartuffe.

Quant au Vicomte de Bragelonne, je me suis jurée de ne jamais le relire. La mort du bon gros géant Porthos est trop affreuse. Encore, si ç’avait été Aramis, justement, bon. Mais Porthos ? Le seul des mousquetaires qui ne s’étale pas devant Louis XIV, contrairement à d’Artagnan, ni devant les nobles, contrairement à Athos et à Aramis. Oui, je sais, Dumas est un très grand écrivain, d’avoir si bien magnifié cette scène de Porthos défiant la mort et étant enseveli par elle. Oui. Mais je m’en fiche. Je refuse de pleurer à nouveau. Là, j’ai dit.

Toujours à onze ans, au rayon adolescents de la bibliothèque municipale d’Auxerre, dans une section consacrée à Louis XIV, j’ai trouvé L’Allée du roi de Françoise Chandernagor. Je l’ai emprunté, j’ai adoré. Un mois environ plus tard, j’ouvre Télérama : L’Allée du roi allait passer à la télévision. J’ai regardé le feuilleton avec mes parents, pendant les vacances de Noël. Quelques semaines plus tard, mes parents allaient à Paris voir un spectacle. Ils sont passés à la Fnac des Halles à Paris et ont cherché pour moi l’édition de poche que j’avais lue. Elle n’y était pas. Ils m’ont donc rapporté l’édition grand format. Je l’ai toujours. Bibliothèque. Revue. Télévision. Librairie. Bibliothèque personnelle. Je ne le savais pas encore, mais j’avais déjà une méthode.

À cette époque, j’avais aussi ma première chatte, Fleur-de-Trèfle, née le cinq avril 1993, soit deux jours avant mon neuvième anniversaire. Son nom venait d’un conte que j’avais lu : trois chattes y aidaient une princesse à surmonter trois épreuves, et l’une d’elles s’appelait Feuille-de-Trèfle. J’avais transformé son nom en Fleur-de-Trèfle pour baptiser ma chatte.

À partir de 1994, un autre réseau se mettait en place : celui des bouquinistes. À Samoëns, en Haute-Savoie, où j’ai passé tous mes étés depuis avant ma naissance, puisque, paraît-il, j’y ai même été fabriquée durant l’été 1983, une bouquiniste s’est installée sur le marché en 1994. J’avais dix ans. Dès lors, je traversais le marché très vite. Les fruits et légumes ne m’intéressaient guère. Les matelas non plus. Les poulets rôtis pouvaient parfaitement se débrouiller sans moi, les pauvres. Il y avait des livres. À l’époque, un livre de poche coûtait trois francs. Je ne me souviens plus exactement de tout ce que je lui ai acheté. Je me souviens d’elle et de sa gentillesse. Nos échanges ont toujours été peu fournis, mais souriants. Il m’arrivait également de croiser au marché les bibliothécaires de Sixt-Fer-à-Cheval. Nous nous saluions. J’étais suffisamment habituée de la bibliothèque pour être reconnue en dehors de ses murs.

Cette bibliothèque de Sixt était importante dans mes vacances estivales. Le bâtiment était en pierre au rez-de-chaussée, en bois à l’étage, avec cette odeur légèrement ancienne mais propre des livres. J’y allais continuellement. Bien plus tard, elle a brûlé lors de l’incendie nocturne de la boulangerie voisine. Une partie de mes souvenirs matériels est partie avec elle. Et ces pauvres livres, tordus par les flammes. Affreux.

À Annemasse, un bouquiniste davantage spécialisé dans les livres anciens descendait à la cave lorsqu’il me voyait arriver et remontait avec un sac en papier rempli de vieux livres de poche. Il me faisait un prix. Un monsieur très gentil.

Dans la région de Caylus, dans l’Aveyron, où nous passions aussi des vacances, il y avait d’autres bouquinistes. Celui de Caylus, dans la rue descendant de la place du marché, m’a même un jour offert deux livres. Fête. Sur les marchés de Saint-Antonin-Noble-Val (le mardi), Najac (le dimanche), Villefranche-de-Rouergue (le jeudi), les bouquinistes me fournissaient notamment en anciennes Bibliothèques Vertes, par exemple Béatrice au grand galop, de beaux volumes Rouge et Or, des G.P., dont Les Secrets de l’étang.

Les vacances dans l’Aveyron, c’était aussi l’Abbaye de Beaulieu, un magnifique centre d’art contemporain, régulièrement visité. J’en profite pour saluer amicalement ma contemporaine Audrey Walas et sa famille, qui nous louaient leur gîte d’étape, au lieu-dit Ventaujols. Que de souvenirs : la maison, les animaux, le lac en contrebas, et… les grands-parents d’Audrey qui essayaient absolument de m’apprendre l’occitan. Je ne comprenais rien, mais j’acquiesçais poliment. Au moment du départ, les parents d’Audrey nous donnaient des tomates, des salades et des fruits de leurs récoltes dans des cagettes. La générosité et la gentillesse. Merci encore.

Retour dans l’Yonne, chez moi. Depuis la publication de la première partie de cet article, ma mère m’a rappelé un souvenir beaucoup plus ancien : elle pense que le premier livre que mes parents m’ont lu était Max et les Maximonstres, de Maurice Sendak. Je n’en avais aucun souvenir.

En sixième, mes parents m’ont offert L’Odyssée dans la traduction de Victor Bérard. J’ai adoré. J’aimais Ulysse, sa ruse, son intelligence, son rapport presque amical, voire affectueux, avec la déesse Athéna. Beaucoup moins les massacres à répétition de L’Iliade. Et vas-y que je te sorte un œil avec ma lance, et voilà-t-y-pas que j’enroule tes viscères avec mon épée, etc. etc. etc. Sans façon. Je ne savais évidemment pas qu’un jour un chat noir aux yeux d’ambre s’appellerait Ulysse et qu’il poserait sa patte sur mon cœur, définitivement.

À la bibliothèque d’Auxerre, je suis passée symboliquement du rayon enfants au rayon adolescents au début de la sixième. J’y ai trouvé assez peu de choses qui me retiennent durablement. Je suis donc rapidement allée voir ailleurs, au rayon adultes. J’y suis passée définitivement au début de mon année de quatrième. La seule restriction concernait les bandes dessinées adultes, interdites avant seize ans. Avec mon regard d’aujourd’hui, je trouve cette précaution des bibliothécaires tout à fait justifiée.

De toute façon, je ne manquais pas de bandes dessinées. Chez mon demi-frère, il y avait Yoko Tsuno et tous les Astérix. Yoko Tsuno m’a durablement marquée : femme forte, intelligente, compétente, entretenant avec ses amis masculins des rapports égalitaires, confrontée au racisme et ne le supportant pas, voyageant entre l’Europe et l’Asie, le présent et la science-fiction, et déjà attentive à l’écologie et au nucléaire.

À la bibliothèque de Sixt, j’empruntais des Cédric, des Femmes en blanc, puis les Mélusine, petite sorcière rousse délurée et sympathique. J’ai ainsi prénommé la petite chatte tricolore, non tatouée et non pucée à l’origine, qui est venue s’installer chez moi il y a quelques mois. À la bibliothèque d’Auxerre, au rayon adolescents, il y avait aussi la série Julie, Claire, Cécile, trois étudiantes dont les vies me fascinaient.

À Auxerre, mon père m’emmenait à La Pieuvre, la librairie de bandes dessinées tenue par un monsieur barbu, mais celui-ci ne m’impressionnait pas, contrairement au libraire d’Obliques. Mon père m’y achetait des Cédric, Les Femmes en blanc, Mélusine, Snoopy, Yoko Tsuno.

Mais surtout, mon père avait dans son bureau une bibliothèque de bandes dessinées qui constituait un continent. En vrac et dans le désordre joyeux de tous ces joyaux littéraires : Claire Bretécher, et notamment Cellulite. Gotlib. Alexis. Lauzier. F’Murr. La Jungle en folie. Cosey et À la recherche de Peter Pan. Wolinski. Tintin. Corto Maltese. Valérian et Laureline. Et tant d’autres que j’ai visiblement oubliés mais qui m’ont construite.

Ce continent était largement masculin, souvent très marqué par son époque et par des représentations genrées. Cela ne m’empêchait pas de me faire ma propre opinion. Vers seize ans, par exemple, comme j’aimais les dessins de Wolinski dans Charlie Hebdo, j’ai essayé ses albums. J’ai reposé. Beaucoup trop phallocrate pour moi. Dans Tintin, je préférais surtout Le Lotus bleu, précisément parce que j’y trouvais une dénonciation du racisme et un respect des personnages chinois qui résonnaient pour moi avec Vent d’Est, Vent d’Ouest de Pearl Buck. Valérian et Laureline m’offrait heureusement un univers beaucoup plus égalitaire.

Et puis il y a eu Corto Maltese. J’étais adolescente. Il était marin, beau, voyageur, avec une boucle d’oreille. Bon. Bon bon bon. Ou plutôt, pour reprendre respectueusement ses mots à la grand sorcière vaudou Bouche Dorée : « Oui… oui… oui. » Grande passion pour le beau marin. J’ai même écrit sur lui bien des années plus tard, sur son rapport aux femmes.

La bibliothèque municipale d’Auxerre continuait d’être ma géographie livresque, et disquaire, aussi (voir mon article palimpseste musical). Je musardais. Le rayon policier adulte était merveilleusement fourni. Après Agatha Christie sont venus John Dickson Carr, Dorothy L. Sayers, San-Antonio, Nestor Burma, Patricia Wentworth et Miss Silver, Miss Seeton et ses trois romanciers, le juge Ti, Charles Exbrayat.

Exbrayat a été une énorme découverte. J’ai commencé notamment par Encore vous, Imogène !, où l’Écossaise Imogène flanque à un moment ses œufs au bacon à la figure d’un professeur de mathématiques irlandais. Mon antipathie n’allait évidemment pas aux Irlandais ni aux professeurs, mais aux mathématiques, matière avec laquelle mes relations n’ont jamais été très chaleureuses.

Et comment ne pas citer notre Arsène Lupin national ? Je l’ai découvert par une diffusion estivale de quelques épisodes de la série télé avec Georges Descrières, le beau, l’élégant, le souriant plein d’humour. Et son sympathique chauffeur et homme de main Grognard, et sa petite amie, que, deux/trois ans après, je verrai sous les traits de la jeune baronne Amélie, lectrice de Série noire, dans Le Diable par la queue. Et que, bien des années plus tard, je retrouverais comme héroïne kurlandaise dans La Demoiselle d’Avignon.

Pour en revenir à Lupin, comme pour les Agatha Christie, il m’a fallu du temps pour m’installer dans son univers romanesque. Mon père avait, dans sa bibliothèque, Le Triangle d’or, soit un Lupin où Lupin n’apparaît pas beaucoup. Et quelle atmosphère terrifiante ! Et les pièges horribles de l’infâme machin-truc, décidé à ce que la jeune Coralie et le jeune Patrice ne soient pas heureux ensemble ! Brrr ! Donc oui, mais sans plus. Heureusement, j’ai enchaîné par le recueil, là aussi prêté par mon père, Les Aventures d’Arsène Lupin. Des aventures moins légères que la série télé, mais très bien racontées, et haletantes. Et puis, cette atmosphère de la Belle Époque, mi-insouciante mi-on-court-à-la-guerre, et puis la gouaille d’Arsène Lupin, tempérée par des moments de désespoir et d’incertitude. Pas tant pour lui que pour celles et ceux qu’il veut sauver. Maurice Leblanc est un grand écrivain. J’ai logiquement entraîné mes parents dans sa maison d’Étretat, où la visite est obligatoirement avec un casque (et c’est tant mieux). De pièce en pièce, la voix de Georges Descrières commente ce que nous voyons. Un très beau voyage.

Et puisque nous en sommes aux maisons d’écrivains, mes parents ont eu l’insigne chance que je leur demande d’aller, outre Étretat, de la fin des années 90 au début des années 2000 : à Médan, chez Zola (génial) ; à Saché, chez les amis de Balzac (très beau château) ; à Passy, chez Balzac (une déception, il n’y avait rien de balzacien, du moins à l’époque) ; à Nohant, chez George Sand (ce lustre bleu et rose en verre de Murano, kitsch à souhait) ; à la Maison Victor Hugo, à Paris (très bien) ; à Guernesey, chez Hugo (wow) ; à Rochefort, chez Loti, en plus de L’Hermione en construction ; à Illiers-Combray, chez la tante Léonie de Proust, après que les ai eus converti à Marcel et à sa Recherche. Ma mère a insisté pour que nous visitions le tombeau de Ronsard. J’ai fortement reniflé mon dédain persistant pour ce poète, mais j’y suis allée quand même. Avec mon père, on est allé à la Maison Joachim du Bellay, très sympathique. Avec ma mère, nous avons profité d’un voyage bordelais pour aller voir la Tour de Montaigne (une légère déception, il n’y a rien à voir si ce n’est sa fameuse « librairie »), et pour nous rendre à Malagar, chez Mauriac. Là, j’ai été estomaquée de voir que Mauriac avait décrit son propre salon dans Le Nœud de vipères. Et ce, sans attendre que le guide nous le dise. Ça va, je le sais. Comment ? Mais pas les autres visiteurs et visiteuses ? Bon bon. Ok. C’est entendu. À Paris, nous avons visité le cimetière du Père Lachaise et du Montparnasse.

Retour à Auxerre. À la bibliothèque, je réempruntais aussi énormément. Lire ne consistait pas nécessairement à aller toujours vers un livre nouveau. Quand j’aimais quelque chose, je pouvais revenir. C’est ce que j’ai fait avec les ouvrages de Raymond Chirat lorsque, vers treize-quatorze ans, j’ai commencé à écumer le rayon cinéma. Ses livres sur le cinéma français, ceux aussi de Patrick Brion, ceux de Jean A. Gili pour le cinéma italien, les encyclopédies : le cinéma que je voyais à la télévision ou en salle pouvait désormais être prolongé par les livres.

Vers treize ans, il y a eu également La Nuit des temps de René Barjavel. Je l’ai terminé. Puis je l’ai recommencé presque immédiatement. Je relis volontiers des livres. Mais relire un roman juste après l’avoir fini est suffisamment rare pour que je me souvienne encore du geste. Parmi les livres que j’ai relus immédiatement après les avoir terminés, il y a eu aussi Le Passage secret de Janet Lunn. Deux ans environ avant La Nuit des temps, même phénomène : arrivée à la dernière page, j’ai repris le livre depuis le début. Et, dans les deux cas, il s’agissait d’une histoire de voyage dans le temps. Ah oui, tiens, tiens. Je ne crois pas avoir fait le rapprochement à l’époque. Je le fais aujourd’hui.

À peu près au même âge, les musées continuaient.

Après Miró, il y a eu les retours à la Fondation Maeght. Puis, il y a eu la découverte de la Fondation Gianadda, à Martigny, avec ses grandes expositions temporaires et son parc de sculptures qui s’enrichit d’année en année. J’étais alors abonnée au Petit Léonard. Avant cela, il y avait eu Dada, intéressant mais un peu sérieux et un peu épais à mon goût. Le Petit Léonard, en revanche, était génial. Dans les années 1990, la carte d’abonnée permettait d’obtenir des avantages dans certains musées et monuments. À Gianadda, je me souviens d’un tarif réduit, de l’affiche de l’exposition et, je crois, de quelques cartes postales gratuites. Le rêve.

C’est également cette carte qui m’a permis d’entraîner mes parents au Clos Lucé à la fin des années 1990. Merci François Ier d’avoir ramené Léonard de Vinci sous votre bras, depuis l’Italie.

Par chez moi, il y avait, et il y a toujours : le Centre d’art contemporain du Tremblay, le château de Tanlay et son centre d’art contemporain, le musée d’art brut de Noyers, et La Fabuloserie. Alors, La Fabuloserie, c’est un endroit effectivement fabuleux, avec une partie musée et une partie parc de sculptures d’art naïf et d’art brut, dont Le Manège de Petit Pierre. De quoi rêver, imaginer, s’immerger dans les univers parfois effrayants des artistes, mais toujours pleins d’imagination. La Fabuloserie est connue bien au-delà de l’Yonne : je me souviens de ma surprise et de mon plaisir en trouvant une fiche publicitaire du musée dans la librairie de la Collection de l’Art Brut, à Lausanne. La même année, en 1999, j’avais vu avec mes parents, à la Fondation de l’Hermitage, la très belle exposition Victor Brauner ou l’enchantement surréaliste. Et j’ai retrouvé cette même publicité pour La Fabuloserie à Paris, à la Halle Saint-Pierre, autre grand lieu de l’art brut et de l’art naïf, avec des expositions où j’ai toujours plaisir à m’immerger.

Il y a eu aussi le musée de Dunkerque, visité avec mes parents quelques années plus tard. J’en garde très peu de souvenirs : le musée m’avait paru un peu sinistre et peu fourni. Mais j’y ai retrouvé Ben, que je connaissais déjà grâce à Beaubourg, avec notamment une boîte noire qui m’avait beaucoup plu. Elle m’a donné l’idée de demander à mon grand-père paternel, qui s’y connaissait très bien en menuiserie, de me fabriquer une boîte à secrets avec des tiroirs. Je savais déjà à peu près ce que je voulais et, avec mon père, nous en avons dessiné le plan. C’est lui qui a suggéré d’ajouter un petit miroir à l’intérieur. Mon grand-père a fabriqué la boîte et ma mère l’a peinte en noir. Elle était destinée à ma table de chevet, où je l’ai ensuite installée. Je l’ai toujours : ma boîte à secrets à la manière de Ben.

Je ne sais plus de quand date la première visite aux deux grands musées parisiens de l’art classique et moderne, le Louvre et le Musée d’Orsay, avec mes parents. Je me souviens juste que je n’ai jamais pu me pâmer devant La Joconde, dont je trouve toujours le sourire quand même un peu niais, n’en déplaise à Léonard de Vinci. En outre, à cette époque, juste en face de La Joconde, il y avait Les noces de Cana de Véronèse, que je préférais de beaucoup. Je trouvais ça beaucoup plus plus fouillé comme type de tableau. Beaucoup plus joyeux aussi, ce qui est logique au vu du sujet. J’aimais particulièrement la petite genette, en bas à droite du tableau. Mon père m’avait expliqué qu’à l’époque du tableau, il n’y avait pas de chat comme aujourd’hui, mais que c’était des genettes, plus ou moins domestiquées.

Pour ce qui est d’Orsay, je me souviens plus de mon affection d’alors pour les meubles Art nouveau qui y étaient exposés que pour les dizaines de tableaux et de sculptures impressionnistes. J’aime beaucoup leurs lignes, gracieuses et simples. Quant à l’Orangerie, j’ai dû y aller à l’adolescence pour la première fois, dans de très bonnes conditions de visite, puisque, je ne sais plus pourquoi, il n’y avait quasiment personne dans la salle des Nymphéas. Quelques années après, j’ai été très impressionnée d’apprendre combien la donation des Nymphéas et la création des salles destinées à les accueillir avaient été longues et difficiles, et quel rôle décisif Clemenceau avait joué auprès de son ami Monet pour que le projet aboutisse. J’ai été tout aussi choquée en découvrant l’histoire du legs Caillebotte. À sa mort, en 1894, Gustave Caillebotte a légué à l’État son importante collection d’œuvres impressionnistes, dont des tableaux de Monet, Renoir, Degas, Manet, Cézanne, Pissarro et Sisley. Renoir, son exécuteur testamentaire, a dû affronter les réticences de l’administration, qui n’en a finalement accepté qu’une partie. Mais non, visiblement, dans les années 1890, les tableaux impressionnistes étaient encore dans toute leur fraîcheur révolutionnaire des années 1860. Ce qui, quelque part, est un assez beau compliment pour Monet, Manet, Degas, Renoir, etc. Et j’ai adoré lire, il y a quelques années maintenant, le petit ouvrage de Clemenceau sur son ami Monet et sur ses Nymphéas. Le style de Clemenceau est très fouillé, très précis et très agréable, rien à voir avec les biographies romancées qui pullulent de nos jours, écrites en trois coups de clavier sur un ton infantilisant.

Les grandes expositions s’ajoutaient aux lieux familiers. Ainsi, l’extraordinaire exposition Vermeer aux Pays-Bas, qui réunissait une grande partie de ses tableaux : le calme, la précision, la clarté, la beauté absolue. Il y avait du monde, mais la muséographie permettait de voir. Et j’étais déjà suffisamment grande pour regarder par-dessus la tête d’un certain nombre de visiteurs. J’avais particulièrement aimé, et j’aime toujours, ces femmes avec leurs mantelets jaunes aux manches de fourrure blanche à petits points noirs, occupées à lire ou à écrire une lettre, tantôt absorbées par elle, tantôt tournées vers nous.

Bosch, quelques années plus tard : splendide, drôle, absurde, extraordinairement imaginatif, mais tellement bondé que la visite en devenait moins agréable.

Magritte à Bruxelles, vers la fin des années 1990 : une profusion de tableaux et un bonheur complet. J’adore le surréalisme en peinture. En littérature, beaucoup moins.

Autre souvenir, cette journée suisse à Bâle : le matin, visite de la Fondation Tinguely, avec mes parents. L’après-midi, au début, seule :  « Agatha Christie et l’Orient », merveilleuse, envoûtante. Et voir ces immenses malles-cabines en vrai, et pas seulement dans les adaptations de Mort sur le Nil et du Crime de l’Orient-Express, par exemple (totalement au hasard…). Puis, en milieu d’après-midi, visite avec mes parents de la Fondation Beyeler. Une journée, trois ampoules aux pieds.

Le centre d’art contemporain de Vassivière, dans le centre de la France. Un beau lieu un peu isolé, avec des souvenirs de land art.

Et, au Jeu de Paume, l’exposition Gaston Chaissac, avec ce visiteur qui pontifiait, à très haute voix, sur le… tam-tam-tam habituel : « ce-n’est-pas-de-l’art »/« je-peux -faire-pareil ». Etc. etc. etc.

Man Ray, au Grand Palais, avec mes parents et mon amie Sarah. Je me souviens particulièrement d’une photographie d’une femme portant quantité de bracelets. Sarah et moi nous étions promis que, lorsque nous serions grandes, nous ferions pareil.

Et Sarah Sze à la Fondation Cartier. Cela m’avait énormément plu. Ses installations étaient légères, aériennes, colorées, et tout simplement très belles. Mais cette beauté n’était pas gratuite : avec tous ces objets et matériaux récupérés, j’y voyais aussi une réflexion sur la récupération, le gaspillage et l’écologie. Des installations qui m’ont transportée.

Et Cézanne au Grand Palais. J’avais environ treize ans. Il n’y avait presque personne, dans mon souvenir. J’arrive devant une nature morte. Un monsieur âgé explique doctement à sa femme, blonde, en plus, que Cézanne ne savait pas peindre. La preuve ? Ses pommes et ses poires n’étaient pas alignées. Je me souviens avoir été profondément agacée. Bouge du tableau, imbécile. Merci. Oh, et… tu sais quoi ? Ta femme a un cerveau. Merci.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste littéraire et d’expositions, 1984-2002. Partie II. », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/36715

Antimilitarisme (2) Les Sunlights VADMC.001

Antimilitarisme (2) : Les Sunlights

Le groupe français Les Sunlights écrit ses propres chansons pacifistes tout en s’inscrivant dans une tradition antimilitariste française, en reprenant « Le Déserteur » de Boris Vian (1954). Ce trio a écrit et composé « Ne joue pas au soldat » (1967), « Pourquoi » (1968), « Plus jamais ça » (2002).

Dans ces trois compositions originales, le groupe franco-sarde dénonce la responsabilité des dirigeants politiques dans le déclenchement des conflits armés qui se succèdent après la Seconde Guerre mondiale. Pacifiste, il souligne la militarisation de la jeunesse et la répétition des hécatombes. Après nos analyses de Maxime Le Forestier et de Jean Ferrat sur les guerres coloniales françaises, place donc aux Sunlights. Il ne s’agit plus seulement de dénoncer une guerre particulière, dont celle du Vietnam, mais la logique guerrière elle-même. Les chansons en deviennent plus universelles.

Le refus de la guerre et le pacifisme sont de toutes les époques, comme le montre les dates des chansons antimilitaristes des Sunlights, avec un point de vue diffracté, qui compose un tout pour la solidarité et l’entente entre les peuples. Après la reprise du « Déserteur » et son refus individuel de participer à la guerre (d’Indochine, et de n’importe quel conflit), « Ne joue pas au soldat » montre un refus parental de fabriquer des soldats. « Pourquoi » est une interrogation sur les causes de la guerre, et « Plus jamais ça » exprime le souhait qu’elle ne recommence jamais.

Ces chansons soulignent également que les hommes, premiers en ligne dans les conflits, ne sont pas tous pour quitter les leurs, ni pour aller tuer d’autres hommes, voire des femmes et des enfants – pensons effectivement à la guerre d’Indochine, à celles en Afrique du Nord, puis à nouveau au Vietnam, puis… jusqu’à l’invasion de l’Afghanistan en 2001, sous couvert de l’attaque terroriste islamiste des Twins Towers, le onze septembre 2001. Et tant d’autres guerres.

Les Sunlights ne posent pas aux guerriers assoiffés de sang et de pouvoir colonial et autre. Au contraire, ces chansons mettent en scène des hommes qui refusent la virilité traditionnelle, tant française qu’italienne, tout en pestant contre l’éducation genrée, dans « Ne joue pas au soldat » : 

Faut-il que les parents

N’aient rien dans les méninges

Les soirs de carnaval

Pour déguiser encore

Leurs enfants en poilus

Comme des petits singes

Si l’imaginaire convoqué ici est celui de la Première Guerre mondiale, par la référence au « poilu », il est tout à fait possible d’universaliser cette dénonciation du militarisme éducatif. Non, l’espace festif n’est pas fait pour la gloriole sanglante ! Et les parents n’ont pas à éduquer leurs fils à devenir des brutes. Cette réflexion rejoint notre témoignage sur la Journée d’appel de préparation à la défense (J.A.P.D.), où nous analysions déjà la manière dont les institutions participent à la diffusion d’un imaginaire militaire.

Prolongeons ce fil antimilitariste en rappelant que la violence masculine ne s’exerce pas uniquement contre des personnes d’une autre nationalité ou de la même nationalité, mais également sur les êtres du quotidien : femme, fille, fils, animaux.

Si les Sunlights savent divertir leur public avec des chansons festives comme « Cassez la baraque » (1971), ils n’abandonnent jamais totalement leur regard critique sur le monde. Leur répertoire rappelle que la chanson populaire peut aussi devenir un outil de réflexion et de résistance.

Va bè… on entonne toutes ces chansons en chœur, en se donnant la main ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Antimilitarisme (2) : Les Sunlights », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32321

Deux fois Paris en chanson VADMC

Deux fois Paris en chanson

Le pays étranger visité peut être source de nostalgie, une fois rentré chez soi. Il en est ainsi pour la touriste italienne Syria, qui, dans sa chanson « Il cielo sopra Parigi » (Le Mie Favole, WEA Italiana, 2002), se languit de son amour resté à Paris, du bon temps qu’ils y ont passé ensemble, tout en souhaitant se détacher enfin de cet amour. La ville des amoureux est encensée dans la chanson anglophone du groupe suédois ABBA, « Our last summer », qui figure dans leur album Super Trouper (Polar, 1980).

Les deux chansons s’adressent à une personne absente, l’être aimé, et déroulent leur quotidien à l’étranger. La chanson italienne est centrée sur l’état de désespoir de la narratrice, qui se trouve à Milan, dans une nuit profonde et pluvieuse, loin du ciel de Paris. Et d’un amour inégalitaire, qu’elle regrette cependant :

(…) quando parlavi ti ascoltavo per ore (…)

Ridammi i tuoi sogni/le intuizioni e i sorrisi,

Adesso dammi quel cielo/il cielo sopra Parigi (…).

C’est-à-dire (traduction personnelle) :

(…) quand tu parlais je t’écoutais pendant des heures (…)

Redonne-moi tes rêves,

Les intuitions et les sourires,

Maintenant donne-moi ce ciel/le ciel au-dessus de Paris (…).

La narratrice efface sa personnalité pour disparaître dans celle de celui/celle qu’elle aime. Elle lui demande de l’aider à reprendre sa vie en main :

(…) ridammi la forza,

Di vivere contro (…).

C’est-à-dire (traduction personnelle) :

(…) redonne-moi la force,

De vivre sans toi (…).

La narratrice se méfie de sa faiblesse et prie l’être aimé d’être fort à sa place. Tout cela est problématique et laisse voir une féminité blessée et dépressive.

La chanson suédoise alignent les clichés sur Paris : les croissants, les cafés, les restaurants, la Seine, les Champs-Élysées, la Tour Eiffel, la cathédrale Notre-Dame, la Joconde. Pour que le tour touristique soit complet, il ne manque que le Sacré-Cœur, bizarrement non cité – il était pourtant construit depuis plusieurs lustres à l’époque hippie (« That was the time/Of the flower-power »). Le tout forme une jolie carte postale estivale, sous le soleil exactement, ou sous la pluie, qui n’empêche pas le bonheur :

(…) laughing in the rain (…)

Walking hand in hand (…).

C’est-à-dire (traduction personnelle) :

(…) riant sous la pluie (…)

Marchant main dans la main (…).

Les narratrices, les deux chanteuses du quatuor ABBA, sont aussi silencieuses que Syria face à leur amour :

You talked of politics, philosophy and I,

Smiled like Mona Lisa (…).

C’est-à-dire (traduction personnelle) :

Tu parlais politique, philosophie et moi,

Je souriais comme Mona Lisa (…).

Nous retrouvons la répartition genrée du couple hétérosexuel, avec l’homme actif, parlant, cultivé et engagé, et la femme, mystérieuse, silencieuse, et sans doute béate d’admiration devant son cher et tendre, si supérieur. Et sous la superficialité des clichés, pointe la beauté de cet amour :

Living for the day, worries far away (…).

C’est-à-dire (traduction personnelle) :

Vivant au jour le jour, les soucis partis au loin (…).

Un joli carpe diem pour la conclusion d’une chanson moins légère qu’il n’y paraît.

Alors, laissons-nous porter par la beauté des musiques de ces deux chansons, et, nous aussi, plongeons-nous un moment en bonne compagnie dans la carte postale parisienne.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Deux fois Paris en chanson », Voyages autour de mon cerveau, juin 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/16479

Texte Tout ce que le Ciel permet

Tout ce que le Ciel permet : sortir du cercueil

Pour A. & F.

Tout ce que le Ciel permet (All That Heaven Allows) est un mélodrame de Douglas Sirk, sorti en 1955. Le réalisateur dissèque sans pitié les agissements cruels de la bonne société d’une petite ville de la province nord-américaine de son époque. C’est l’histoire d’un amour interdit en Technicolor flamboyant, que le réalisateur Tod Haynes complexifiera en 2002 dans sa propre version de l’histoire, Loin du Paradis (Far from Heaven). Quelques points pour éclaircir Tout ce que le Ciel permet.

A bas les pantoufles

Cary Scott (Jane Wyman) est veuve. On ne sait pas exactement son âge, mais ses enfants, Ned et Kay, ont environ vingt ans et font des études universitaires. Cary s’étant mariée à dix-sept ans, comme le lui rappelle sa fille quand elle souhaite se marier elle-même, c’est une jeune femme selon nos critères, mais une femme mûre pour son époque.

Dès les premiers dialogues, la misogynie est là : Cary est intéressée par la présence d’un certain Allenby (Tol Avery), un homme à peine plus âgé qu’elle, au dîner de son amie Sara (Agnes Moorehead). Mais celle-ci la décourage immédiatement, au motif qu’ayant quarante ans, il ne regarde que les jeunes femmes, c’est-à-dire celles qui ont moins de vingt ans. La brutalité de la réponse de Sara, pas vraiment méchante, mais pas vraiment bonne non plus, atteint Cary, peu réconfortée par le haussement d’épaules de Sara et par la proposition que Harvey (Conrad Nagel), un veuf âgé, vienne la chercher pour le dîner. Surgit alors la clef de voûte du film, la référence au « cercueil égyptien1 », où, selon Kay (Gloria Talbott), étudiante en sociologie, les anciens Egyptiens enterraient leurs épouses vivantes, quand ils mourraient. Cary remarque avec une douce ironie que cette coutume n’est pas qu’étrangère ni antique. Mais elle ne pousse pas la pointe plus loin, devant l’incompréhension de sa fille, qui, lunettes sur le nez, a mis en avant cette docte référence. La mère fait mine de s’incliner devant le savoir de son enfant, qui cite Freud – peut-être n’est-elle jamais allée à l’université et a-t-elle de la considération pour la connaissance intellectuelle ? Si ce n’est qu’elle se laissera trop influencer par le sérieux de sa fille et par ce qu’elle débite, sous prétexte de «comprendre les gens ».

Des couleurs criantes de vérité

Elles sont tranchées dans toutes scènes urbaines, plus douces, plus pastellisées dans les scènes campagnardes. Le code symbolique de base est respecté, outre l’harmonisation avec les teintes de peau et de cheveux des acteurs et actrices. Ainsi, la rousse Sara est associée au froid du bleu violent de sa voiture, et de ses robes, parfois noires ou oranges. De même, Kay porte un pull bleu pendant la première partie du film, puisqu’émettant des avis pétris de concepts de psychanalyse de comptoir. Le ciel des idées est forcément bleu… et virginal. En effet, après l’étape intermédiaire où elle chipe du vernis rose à sa mère, pour la première fois de sa vie, ce dont se moque son frère, elle apparaît toute de rouge vêtue, cette couleur qu’elle avait un peu de mal à accepter sur sa mère. Tout comme Ned (William Reynolds), son acceptation d’un possible remariage de sa mère ne va que si c’est Harvey, ce brave vieux (très vieux) compagnon de sport de leur père, qui rechigne à boire un simple martini et qui passe son temps à se plaindre de sa santé, sans laisser parler les autres, et surtout pas Cary. Il est d’ailleurs si semblable au défunt que lui aussi apprécie moyennement la robe rouge de la veuve. Cary ne la remettra pas de tout le film, d’autant que cette tenue a été prise pour un signal d’accord par le harceleur local, mari d’une des bourgeoises de la ville.

Ce dernier embrasse Cary de force dans la première scène de soirée chez Sara et lui propose une chambre d’hôtel à New-York, afin de consommer leur adultère en toute discrétion. Profondément vexé de s’être fait remettre à sa place par la jeune femme, il se vengera dans la seconde scène mondaine, en rentrant dans le jeu des commérages sur la soi-faisant liaison de Cary avec Ron (Rock Hudson, jeune jardinier, ancien combattant de la Guerre de Corée et vendeur d’arbre) du vivant du mari de celle-ci. Il insiste lourdement sur ce  cancan auprès de Cary, qu’il tente d’embrasser. Il se fait alors (doucement) morigéner par Cary, choquée, et reçoit un léger coup de poing au menton de la part de Ron, mettant fin à la tentative d’intégration de Ron dans la bonne société de la petite ville. Cary, qui avait renoncé au rouge pour un noir seyant et classique, renoue avec les gris et les marrons du début du film, lors de sa première conversation avec Ron et de sa première visite dans sa maison-serre. Le jeune homme alterne les couleurs marrons et rouge foncé, symboles de son ancrage à la terre et de sa force intérieure et physique (ah, ces larges épaules…). Quant à ses ami·es, elles et ils ont des couleurs gaies, hommes compris, dans des tissus simples, loin des soies raides et glacées, smoking inclus, des bonnes gens de la ville.

Le téléviseur, pour femmes seules

Un film hollywoodien en Technicolor des années cinquante ne peut se passer d’un coup de griffe vis-à-vis de sa grande rivale, la télévision (alors en noir et blanc). Sara conseille son achat à Cary, en atténuant sa remarque d’un « Je sais, c’est pour les femmes seules… ». Cary repousse énergiquement cette proposition, puisqu’elle a ses enfants le week-end et ses occupations la semaine, loin du club de femmes local. Ses enfants, surtout son fils, sont cependant tout excités de lui en offrir une pour Noël. C’est le dernier coup de couteau de cette soirée normalement festive et ultra-familiale, après une longue absence des enfants de leur foyer : maman a accepté de se séparer de son fiancé que nous trouvons indésirable, les cancans se sont tus, mais elle n’a pas voulu du gentil Harvey quand il était encore temps, offrons-lui donc un gros gadget pour combler sa solitude, qui est désormais totale, puisque nous partons au Moyen-Orient, en Iran, pour une compagnie pétrolière qui nous engage, après un stage d’un an à Paris (Ned) et puisque nous nous marions avec Freddie (David Janssen), le capitaine du club de foot local, qui a fait voler en éclats notre fausse science et nous a rendues femme-femme, avec maquillage, robe rouge et sans lunettes (Kay). Cary se voit seule, assise devant ce gros bidule menaçant, l’écran noir vitré reflétant son visage triste. Comme jouet sexuel, on fait pourtant mieux… Mais place aux jeunes et à bas la sexualité des vieilles ! Pas d’ami·es, plus d’enfants, et, dans les plans de son fils, bientôt plus de maison de famille.

Renoncer aux vieilles traditions

C’est en effet une des injonctions de Ned. Après avoir hurlé – de manière œdipienne, selon sa sœur – son horreur de voir « le fils du jardinier » s’installer dans la maison familiale, donc de prendre la place symbolique et sexuelle de son père, et son refus de voir sa mère « renoncer à une certaine tradition », il jette quasiment sa mère à la rue, loin de son espace à elle, en disant qu’il faudra vendre la maison, trop grande pour une femme seule – qui bien entendu n’a pas le droit d’habiter dans un espace conséquent.

C’est aussi l’horreur de constater que sa génitrice ait du plaisir dans les bras d’un homme un peu plus âgé que lui-même, horreur aussi de ne plus être le petit chef de famille. De même, il peste contre la mise au rancart de son père, via la fameuse coupe sportive trônant sur le manteau de la cheminée, descendue à la cave par Cary quand celle-ci décide de tenir bon quant à sa relation avec Ron. Une fois son rival écarté et sa mère mise au pas, son propre avenir assuré, Ned n’a plus besoin de hochets paternels pour vivre son existence d’adulte, il va s’en forger les siens propres, en allant exploiter les champs pétroliers de l’impérialisme nord-américain, ainsi que les autochtones qui le subissent. En somme, exporter les « vieilles traditions » WASP hors du pays, en bon colonialiste qu’il est.

Se vendre

Parmi ces bonnes vieilles traditions, il y a le marché aux esclaves, pardon, les belles histoires d’amour, bien basées sur les transactions finance-sexe et sur l’inceste. Le cher Howard réalise amplement le pronostic de Sara, en flirtant avec une jeune fille blonde-blanche-au yeux bleus à sa soirée et en accordant aucune attention à Cary. Lors de la seconde soirée, si Cary et Ron « volent la vedette » au couple homme en surpoids assez âgé pour être son père – jeune vierge mince, nous avons le temps d’entendre la douce fiancée valoriser son futur mari, qui a si gentiment accepté de l’épouser sans qu’elle ait de dot. Nous comprenons alors que l’absence d’argent et de formation professionnelle l’ont mise à la merci du premier amateur de chair fraîche du coin. Encore plus que pour Kay qui a fait quelques années d’étude, Jo-Anne (Leigh Snowden) est soumise à la loi patriarcale qui veut que, à cette époque en Occident, les femmes se marient en gommant toute leur personnalité, leurs aspirations et n’obtiennent aucune indépendance financière, sauf cas de veuvage. Et encore, la fin heureuse du couple Cary-Ron est durement arrachée aux conventions et à la méchanceté misogyne.

Difficile sororité

En effet, le réalisateur et sa scénariste soulignent bien la violence des hommes, qu’ils tentent de mettre les femmes sous cloche (Harvey et sa proposition d’un mariage dépourvu de toute passion et aussi intéressant et palpitant qu’une paire de charentaises, Ned et sa pseudo-virilité) ou qu’ils traquent les femmes seules dans les soirées (Howard). Mais Douglas Sirk et Peg Fenwick montrent également la difficulté pour les femmes de s’entraider et d’être véritablement amies, le tout sans sexisme. Le souci provient d’abord de la classe sociale : Mona (Jacqueline de Wit) la harpie et Sara l’amie hésitante sont des bourgeoises engoncées dans l’ennui et la frustration sexuelle, donc dans les médisances. Les hommes ne valent guère mieux, compensant par l’alcool et le harcèlement le vide de leur existence, car, visiblement, ils ne travaillent pas plus que leurs épouses et sont tout aussi cancaniers qu’elles.

A l’inverse, Alida, femme d’un ancien publicitaire reconverti dans la vente d’arbres, ami de Ron, un peu plus âgé que ce dernier, est vive et alerte, accueillant Cary sans a priori, intelligente sans aucune méchanceté et sans enfermer le monde dans des cadres2. De même, l’infirmière qui soigne Ron à la fin du film est bienveillante envers Cary, elle ne la diabolise pas ni ne s’interroge sur sa présence chez le jeune homme – alors que le boucher de la ville demandait des explications à Cary sur son absence chez elle un samedi soir et échangeait avec Mona la fouineuse des regards complices en voyant Cary rejoindre la voiture de Ron.

Le réalisateur confronte Jo-Anne la future épouse d’un homme qui pourrait être son père à Mary-Anne (Merry Anders) la jeune cousine d’Alida (Virginia Grey), qui, après avoir essayé de flirter avec Ron se marie avec un jeune homme de son âge. Seule Rozzana, jeune Nord-Américaine née de parents mexicains, reste seule dans la diégèse, regardant avec envie – mais sans tenter de coup bas à l’égard de Cary – danser le couple Ron-Cary, au son du bandonéon tenu par sa mère. Gageons que, au vu de ses talents de cuisinière, mis en avant par son père, elle ne devrait pas tarder à conquérir l’estomac… le cœur d’un gentil garçon et venir une parfaite femme au foyer, comme Cary et comme Alida, qui préparent elles-mêmes leurs plats.

Quant à Kay, si elle envoie dans les dents de sa mère, dans la scène initiale, que vieillir pour les hommes est différent de vieillir pour les femmes, c’est-à-dire qu’être « âgé » comme sa mère et comme Harvey, c’est renoncer à la sexualité, elle finit par s’excuser, dans leur dernière scène ensemble. Kay fait son auto-critique : son faux savoir masquait son respect des conventions et son extrême sensibilité au qu’en-dira-t-on. De par ces masques sociaux, elle n’avait pas voulu comprendre la profondeur de l’amour de sa mère pour Ron. Elle encourage alors Cary à revoir Ron. La sororité semble venir avec peine et uniquement après des tourments qui font mûrir ou dans la classe sociale moyenne – celle qui regarde le film.

Stop au psychosomatisme

Si Cary peut s’appuyer brièvement sur certaines femmes, nous avons vu que cela ne lui porte pas toujours chance. Ainsi, elle écoute trop le chagrin (réel) de sa fille, désespérée par les ragots qui attribuent une liaison entre Ron et Cary du vivant de son père Martin. Au lieu de lui expliquer qu’il faut être forte face aux médisances, elle s’y soumet à son tour. Pourtant, dans une scène précédente, elle s’était fâchée contre Sara : « Tu veux que je renonce à Ron à cause de la mesquinerie des gens ? » Son amie s’était alors inclinée, tout en soulignant à quel point les jeunes sont sensibles à l’opinion des autres.

Quoi qu’elle en dise, Cary est dépendante de l’opinion de Sara et de ses conseils, comme le montre plusieurs scènes où Sara donne des conseils et propose/impose des solutions à Cary, et la répétition de « Sara pense… », « Sara a dit… ». Est-ce parce que son amie est une femme que la jeune veuve l’écoute ? En effet, lorsque son docteur lui assène – gentiment – ses quatre vérités sur ses prétendues migraines, à savoir 1) que c’est du psychosmatisme et non pas de réelles migraines biologiques ; 2) « vous fuyez la vie » ; « Soyons lucides : vous vouliez une liaison, pas une union. », Cary se rebelle.

Pourtant, nous, spectateurs et spectatrices, nous avons bien vu que lorsque Cary dit à Ron qu’ils ne se marieront pas, son front à elle est dans le noir, alors que le reste de son visage reste dans la lumière. Et qu’à la scène suivante, pendant qu’elle attend ses enfants au train (et ils ne viendront pas), elle en profite pour demander un rendez-vous au docteur, car elle a des migraines depuis quelque temps. Vous avez dit cause à effet… ?

Le moulin de son cœur

C’est par elle-même que Cary va se défaire de ses migraines, c’est-à-dire de l’étau des conventions et des rumeurs, ainsi que de l’oisive malveillance qui la cloue chez elle. En effet, la majeure partie des scènes qui suivent sa rupture avec Ron se déroulent dans sa maison : salon, chambre, entrée qu’elle ne franchit que l’espace d’une attente inutile à la gare. Le cercueil l’enserre dans ses parois bourgeoisement confortables, entre la vitre froide de la télévision et celle du carreau de la vitre, qui donne sur une rue et non sur l’immensité de la campagne (et sur le Bambi local), comme dans le moulin remis à neuf par Ron en vue de son mariage avec Cary. Comment sortira-t-elle de sa prison  de verre pour vivre avec son amoureux, éloignée de la foule urbaine, à l’instar des deux pigeons blancs du générique du début, qui roucoulent ensemble, sans se soucier des pigeons gris à côté d’eux ?

C’est un long chemin existentiel que doit parcourir la jeune femme, seule. Ron est un faux Pygmalion, car il ne lui inculte rien ni ne lui prescrit quoi que ce soit : ni lecture, ni conseils. Si Cary feuillette Walden de Thoreau, c’est chez Adelina et Mick (Charles Drake), parce que Mick a eu besoin de cet ouvrage, en plus de l’exemple de Ron. Comme le déclare Adelina à Cary : « Ron n’en a pas besoin, il le [Walden] vit. » Phrase à laquelle Ron – absent de cette scène -, fait écho lors de leur dispute : « On ne l’apprend pas de quelqu’un. » C’est-à-dire, selon Ron, qu’il est impossible d’être libre et de choisir sa voie en se modelant sur quelqu’un d’autre. Par conséquent, il laisse partir sa fiancée, sans violence, sans hausser le ton ni lui imposer de discours tout fait, en parlant seulement de manière émotionnelle : « Le foyer, c’est là où on vit. » ; « Rien ne compte que nous. » Et c’est Cary qui finit par s’énerver, accusant Ron de l’acculer à choisir entre ses enfants et lui-même. Calmement et tristement, son amant pointe sa mauvaise foi et le faux choix que Cary s’impose. D’ailleurs, lorsqu’elle revient vers lui, elle dira : « J’ai laissé tant de monde nous séparer : amis, voisins, enfants. Et, plus surprenant, moi-même. » Finalement, les études de sociologie de sa fille lui auront été plus profitables qu’à Kay… et sans pathos ni larmes torrentielles. L’auto-critique est courte et ciblée. La jeune femme prend ses responsabilités sans lourdeur et se penche sur Ron, allongé sur le canapé suite à son accident. Les lignes qui découpaient l’espace avec raideur, séparant Cary des autres personnages (cf. notre image de couverture), sont abolies.

Et c’est elle qui, suite à tous les évènements violents que nous avons analysés ci-dessus, revient vers Ron et le moulin qu’il a aménagé pour elle et lui, quelques mètres plus loin de sa maison-serre de célibataire, avec des matériaux de récupération. L’écologie du vingt-et-unième siècle, son refus du consumérisme, l’utilisation de matériel déjà utilisé et la vie dans une nature préservée sont là. Cary fait le choix d’abandonner définitivement sa maison de ville, sans pression de quiconque, parce qu’elle a réalisé que son habitat n’est plus un foyer, c’est-à-dire un feu central où brûle l’amour d’un couple, d’une famille. Les dernières paroles du film et de Cary sont : « Oui, je suis revenue à la maison. » Home, sweet home. La neige peut tomber doucement dehors, et le mot « fin » s’inscrire sur l’écran : Cary est chez elle, avec l’homme qu’elle a choisi.

Qu’il est bon d’être loin de la foule déchaînée3.

1 Les citations entre guillemets proviennent des sous-titres français de la version originale.

2 Nous pouvons rapprocher ce personnage de celui joué par Doris Day dans Ne mangez pas les marguerites (1960) et dans ses autres films. Si ce n’est que dans la fin des années cinquante et le début des années soixante, il paraît plus difficile qu’une femme jeune ne travaille pas, au moins jusque’à son mariage.

3 Titre du roman du Britannique Thomas Hardy (1874).

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Tout ce que le Ciel permet : sortir du cercueil », Voyages autour de mon cerveau, février 2021. URL : https://vadmc.hypotheses.org/1205