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Couverture de ma Maîtrise - mois Maîtrise VADMC

Mise en perspective : de l’étude de La Femme rompue  à la transmission d’une œuvre beauvoirienne

Vingt-et-un ans après avoir écrit ma Maîtrise, vingt ans et six mois après l’avoir soutenue, en mars 2006, j’y reviens, dans le but de la mettre en ligne sur mon carnet de recherche Voyages autour de mon cerveau. Avant la mise en ligne définitive, j’y consacre une série d’articles :

  1. Naissance et écriture de ma Maîtrise.
  2. Publication d’extraits de ma Maîtrise : épigraphe, introduction générale, introduction de la première partie, conclusion de la première partie,  introduction de la seconde partie, conclusion de la seconde partie, conclusion générale.
  3. « Les films de Monique : le cinéma comme élément de construction du personnage dans “La Femme rompue” de Simone de Beauvoir ».
  4. « Mise en perspective : de l’étude de La Femme rompue à la transmission d’une œuvre beauvoirienne ».

Clôturons l’exploration de ma Maîtrise par cet article, consacré à mes recherches post-Maîtrise, du moins en date d’août 2026 :

Mon mémoire de Maîtrise consacré au rapport entre Le Deuxième Sexe (1949) et le recueil La Femme rompue (1968) n’a pas constitué un travail isolé, clos avec ma soutenance. Il a ouvert une trajectoire de recherche progressivement élargie.

Partie d’un corpus précis, l’essai ultra-célèbre et un des recueils de nouvelles de Simone de Beauvoir, ma réflexion s’est déplacée au fil des années vers plusieurs dimensions complémentaires : les relations entre les différentes écritures beauvoiriennes, les filiations littéraires, les réceptions et représentations de l’œuvre, puis la transmission d’une pensée et d’un héritage féministe. La Femme rompue n’a pas seulement été un objet d’analyse littéraire : le recueil est devenu un point d’entrée vers l’ensemble de l’œuvre beauvoirienne et vers les questions de circulation des textes, des idées et des lectures.

I. 2005-2006 : le point de départ : Le Deuxième Sexe et La Femme rompue

Mon travail de Maîtrise portait sur le dialogue entre deux œuvres majeures de Simone de Beauvoir : l’essai féministe Le Deuxième Sexe et le recueil de nouvelles La Femme rompue.

L’enjeu était d’étudier comment les analyses théoriques développées dans l’essai de 1949 trouvaient une forme fictionnelle dans l’œuvre publiée près de vingt ans plus tard.

Le recueil était donc envisagé comme une œuvre autonome, mais aussi comme une reprise littéraire de problématiques centrales de la pensée beauvoirienne :

  1. la condition féminine ;
  2. la dépendance affective et matérielle ;
  3. les rapports de pouvoir dans le couple ;
  4. les possibilités d’émancipation.

Ma recherche attentive menée sur le texte conduisit également à analyser certains éléments précis de construction littéraire, notamment les références culturelles présentes dans la parole des personnages. L’étude du cinéma chez Monique s’inscrivait ainsi dans cette démarche générale : comprendre pourquoi Beauvoir choisit certains détails et quelle fonction ils occupent dans l’économie du texte.

II. 2008 : deux écritures beauvoiriennes en parallèle

Mon article « Deuxième Sexe et Femme rompue : une écriture parallèle ? » marque une première reprise scientifique du travail engagé en maîtrise.

Ma réflexion se déplace : il ne s’agit plus seulement d’étudier comment La Femme rompue reprend les analyses du Deuxième Sexe, mais d’interroger la relation entre deux formes d’écriture.

L’essai philosophique et la fiction ne sont pas envisagés comme théorie et illustration, mais comme deux modalités différentes d’une même interrogation sur la condition féminine.

Mon travail initial devient ainsi une réflexion sur les moyens littéraires et intellectuels par lesquels Beauvoir construit sa pensée.

III. 2010 : inscrire La Femme rompue dans une histoire littéraire

Mon article « La Femme rompue de Simone de Beauvoir : réécriture ou dépassement de Princesses de science de Colette Yver ? » élargit encore la perspective.

Le recueil n’est plus seulement étudié dans son rapport à une autre œuvre de Beauvoir : il est replacé dans une histoire plus longue des représentations féminines.

La question devient celle de la filiation littéraire :

  1. que reprend Beauvoir d’une tradition antérieure ?
  2. que transforme-t-elle ?
  3. que dépasse-t-elle ?

La Femme rompue apparaît alors comme une œuvre qui dialogue avec des représentations préexistantes des femmes pour les déplacer et les questionner.

IV. 2019 : du texte aux représentations

Avec « Du texte à la représentation : réceptions de La Femme rompue », ma recherche change encore d’échelle.

Après l’étude de la construction interne du recueil et de ses filiations littéraires, mon attention se porte sur la vie de l’œuvre après sa publication.

Le texte devient un objet de réception :

  1. comment est-il lu ?
  2. comment est-il interprété ?
  3. comment est-il représenté ?

Cette étape ouvre la question de la circulation d’une œuvre littéraire au-delà de son contexte initial.

V. 2020 : dialogues autour de La Femme rompue et adaptation télévisuelle

L’année 2020 constitue une étape importante dans ma transmission de l’œuvre. Les dialogues que j’ai proposés à la chercheuse Marine Rouch, sur son carnet de recherche Chère Simone de Beauvoir, et qu’elle a acceptés, prolongent la réflexion sous une forme différente, celle de l’échange :

  1. « En chemin avec “La femme rompue” » ;
  2. « Dialogue autour de La Femme rompue ».

Ou comment travailler en temps de pandémie.

L’œuvre n’est plus seulement analysée ; elle devient un objet de discussion et de partage. L’adaptation télévisuelle réalisée par Josée Dayan à partir de la nouvelle « La Femme rompue » pose une autre question que celle de mes autres articles et travail de recherche : celle du passage du texte littéraire à une représentation audiovisuelle. Le recueil entre ainsi dans une nouvelle phase de son existence : celle de la réinterprétation.

Cette réflexion autour de la circulation de La Femme rompue s’est également prolongée par un dialogue entre recherche, lecture et création artistique. Dans l’article « Femme rompue, voyages et sculptures », publié en octobre 2020, toujours sur Chère Simone de Beauvoir, j’ai présenté les œuvres plastiques réalisées par Bella Buch à partir de mes recherches sur Simone de Beauvoir. Sa peinture consacrée à la nouvelle « La Femme rompue » et ses deux sculptures inspirées de l’œuvre beauvoirienne montrent alors une autre manière de faire vivre un texte littéraire : non plus seulement par l’analyse universitaire, mais par sa transformation en images et en objets. Le livre devient lui-même un objet artistique, porté par Monique dans le tableau ou ouvert dans les sculptures consacrées à La Femme rompue et à Mémoires d’une jeune fille rangée.

Cette expérience rappelle que les œuvres littéraires ne vivent pas uniquement dans les espaces académiques : elles circulent entre lecteurs et lectrices, artistes et chercheurs, et peuvent susciter de nouvelles formes de création. Elle rejoint ainsi l’une des constantes de mon travail sur Simone de Beauvoir : suivre les chemins par lesquels une œuvre rencontre ses lecteurs, ses lectrices et ses héritiers.

VI. À partir de 2020 : Voyages autour de mon cerveau : Beauvoir comme œuvre transmise

Les articles publiés sur Chère Simone de Beauvoir, puis sur mon carnet de recherche Voyages autour de mon cerveau, montrent une nouvelle étape : celle de la transmission.

Simone de Beauvoir y apparaît non seulement comme un objet d’étude universitaire, mais comme une œuvre vivante, destinée à circuler auprès de nouveaux lecteurs et lectrices.

Les textes consacrés à Beauvoir replacent La Femme rompue dans l’ensemble de sa production :

  1. mémoires ;
  2. romans ;
  3. essais ;
  4. correspondances.

Le recueil n’est plus isolé : il retrouve sa place dans un parcours intellectuel global.

VII. Mai 2020 : Beauvoir reçue dans la sphère familiale : Denis Martin

L’entretien « Denis Martin – Beauvoir, marquer l’Histoire », dans la catégorie « Beauvoir au masculin », montre une autre forme de réception. La découverte de Beauvoir par un lecteur qui n’était pas spécialiste passe par la recherche menée par sa fille, moi.

Cette transmission familiale rappelle que les œuvres vivent aussi en dehors des espaces universitaires.

Beauvoir devient alors une figure historique majeure, notamment à travers la force de la formule : « On ne naît pas femme : on le devient. »

VIII. Juillet 2020 : La recherche comme transmission : Claudine Monteil

La rencontre avec Claudine Monteil, le neuf décembre 2013, à la Maison Paul Bert, salle Anna, à Auxerre, constitue une dimension essentielle de cette trajectoire. Au moment où le mémoire de maîtrise s’achevait, l’échange avec cette proche de Simone de Beauvoir a ouvert des perspectives concrètes pour la poursuite des recherches à Paris.

Cette rencontre au Cercle Condorcet d’Auxerre rappelle que l’héritage beauvoirien ne passe pas uniquement par les textes : il passe aussi par des rencontres, des réseaux intellectuels et des transmissions entre générations.

IX. Décembre 2020 : Judith Coffin : l’œuvre et ses lectrices

Mon entretien avec Judith Coffin sur Voyages autour de mon cerveau apporte un éclairage essentiel sur la réception de La Femme rompue.

La chercheuse nord-américaine rappelle que Beauvoir s’est inspirée des confidences reçues de femmes confrontées à des ruptures conjugales. L’œuvre naît donc d’une écoute du réel.

Mais son histoire ne s’arrête pas à son intention d’autrice.

Les nombreuses lettres reçues par Beauvoir après la publication montrent que les lectrices se sont reconnues dans Monique, parfois en contradiction avec la distance critique que Beauvoir souhaitait maintenir envers son personnage.

Cette tension entre intention d’écriture et réception constitue l’une des richesses majeures de l’histoire du recueil.

X. Avril 2021 : Beauvoir comme héritage : les « héritières »

Mon article « Y a-t-il des héritières Beauvoir ? Pour une arborescence des femmes écrivaines féministes » déplace encore la perspective.

La question n’est plus seulement : comment Beauvoir écrit-elle les femmes ?, mais : comment son œuvre continue-t-elle d’agir dans les écritures féminines qui lui succèdent ? Beauvoir devient alors une figure de transmission intellectuelle et féministe.

XI. Juin 2021 : Beauvoir et les autres écrivaines : Lucie Delarue-Mardrus

Avec « Amanit et Fosca, l’aventure de la traversée des siècles », en compagnie de la chercheuse Irina Durnea, l’étude compare deux œuvres, Amanit (1929) et Tous les hommes sont mortels (1946) autour d’un même motif littéraire : l’immortalité.

Ces recherches prolongent une méthode déjà présente dans la maîtrise : mettre les textes en dialogue afin de comprendre ce qu’ils révèlent des représentations féminines et des conceptions du monde.

XII. Octobre 2022 : « Bim Bam Boum… » : La Femme rompue dans une réflexion contemporaine sur les violences faites aux femmes

Dans « Bim Bam Boum : femmes debout contre les coups », La Femme rompue réapparaît dans une réflexion plus large sur les violences faites aux femmes et les chemins de reconstruction.

L’œuvre beauvoirienne dialogue alors avec d’autres écritures contemporaines, celles de Katherine Pancol et de Typhaine D.

Il ne s’agit plus d’une étude monographique du recueil, mais d’un retour de certaines problématiques beauvoiriennes :

  1. autonomie ;
  2. domination ;
  3. violence ;
  4. possibilité de se reconstruire.

XIII. Mars 2024 : Beauvoir et sa consœur : Françoise Sagan

Mon article « Beauvoir-Sagan, l’admiration tendue », ma réflexion porte sur les relations entre deux écrivaines majeures du XXe siècle, leurs proximités et leurs différences.

XIV. Août 2026 : le Moi(s) Maîtrise

La mise en ligne intégrale de ma Maîtrise sur Voyages autour de mon cerveau constitue une nouvelle étape dans cette trajectoire de transmission. Après avoir étudié la circulation de l’œuvre beauvoirienne, ses réceptions et ses héritages, je choisis désormais de rendre accessible le travail universitaire qui a constitué le point de départ de ces recherches.

Cette publication permet ainsi à ce mémoire, écrit en 2005-2006 et soutenu en mars 2006, de poursuivre son existence auprès de nouveaux lecteurs et lectrices, non comme un travail figé dans le passé, mais comme la première étape d’un parcours intellectuel toujours en mouvement.

XV. Conclusion provisoire : de la maîtrise à la vie d’une œuvre

Mon parcours commencé avec l’étude de La Femme rompue montre finalement moins une succession de sujets qu’un élargissement progressif d’une même interrogation.

Partie d’un recueil de fiction, ma recherche a conduit à explorer :

  1. la pensée féministe de Beauvoir ;
  2. ses choix d’écriture ;
  3. ses filiations littéraires ;
  4. ses réceptions ;
  5. ses représentations ;
  6. ses héritages.

Ma maîtrise apparaît ainsi non comme un travail achevé, mais comme le point de départ d’une relation durable avec une œuvre.

La jeune chercheuse que j’étais en 2005-2006, qui s’interrogeait sur la fonction d’un détail dans un texte (pourquoi Beauvoir fait-elle citer tel film ? pourquoi tel élément apparaît-il ?) a conservé le même geste intellectuel : écouter les œuvres, suivre leurs traces et comprendre comment elles continuent à vivre. Des travaux à continuer, sur une longue route pavée de belles découvertes et échanges.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Mise en perspective : de l’étude de La Femme rompue  à la transmission d’une œuvre beauvoirienne »,  Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32424

Avoir une identité propre : Comment ne pas épouser un milliardaire, Potiche

Essayer. De se persuader. De disparaître. D’oublier qui on est. Jusqu’à ânonner : « Je suis madame… » une telle. C’est-à-dire se répéter qu’on est uniquement l’épouse de son (futur) mari, et accepter docilement qu’il vous fasse la leçon de manière paternaliste. Jusqu’à ce que la situation change.

Pour Myriam Bartlett (Marie-France Boyer), riche héritière nord-américaine, c’est l’imminence de son mariage avec le milliardaire Archibald Canfield (Jacques Sereys) qui provoque sa fuite, dans le feuilleton télévisé de 1966 Comment ne pas épouser un milliardaire, réalisé par Lazare Iglésias d’après le roman de Luisa Maria Linares (En el Poder de Barba Azul, 1939), sur un scénario de Frédérique Hébrard.

Archibald, qui n’aime pas qu’on l’appelle « Archie », a ordonné à Myriam, en plus de l’affamer afin que sa peau soit impeccable quand leur mariage sera retransmis à la télévision, de répéter encore et encore : « Je suis madame Canfield, je suis madame Canfield, je suis madame Canfield. » La répétition provoque ses larmes, alors qu’elle est déjà fragilisée par le manque de nourriture, les longs essayages debout dans sa robe de mariée, sous le regard critique d’Archie, et son manque d’amour pour ce poseur infatué de lui-même, qui aime à se mirer dans les miroirs et autres petites cuillères en argent (cadeaux de mariage).

C’est par la nourriture qu’elle finit par sortir, pour aller manger au restaurant. Déguisée, avec la complicité de sa femme de chambre Jane (Geneviève Fontanel), elle se sustente, puis embarque à bord du Barbe-Bleue, bateau en partance pour l’Argentine. Et ne répète plus jamais « Je suis madame Canfield ». Le voyage comme fuite et comme apprentissage de l’existence, loin du cocon doré. Ou presque.

Suzanne Pujol (Jacqueline Maillan), quant à elle, utilise la répétition « Je suis madame Pujol » pour (tenter) de faire comprendre à son mari qu’elle est quelqu’un d’autre que sa femme, et autre chose qu’une Potiche (pièce de théâtre de Barillet et Gredy, 1980, adaptée par François Ozon en 2010, avec Catherine Deneuve et Fabrice Luchini). Pourtant, son mari Robert (Jacques Jouanneau), bourgeois français, patron de l’usine de parapluies que lui a apportée Suzanne en dot, lui dit et redit qu’elle est gâtée et archi-gâtée… en appareils ménagers. Il est vrai que la publicité des années soixante pour le robot Moulinex proclamait : « Moulinex libère la femme ! » Donc, de quoi se plaint-elle ?

L’ironie de Suzanne étant sans effets, il faut une circonstance extérieure, la grève des ouvrières et ouvriers de l’usine, pour que tout change. Et que Suzanne, bombardée directrice de l’usine, suite à la crise cardiaque de Robert, incapable de négocier avec les grévistes sans se mettre en rage, prenne confiance en elle et relègue son mari à la maison. À la fin de la pièce, Suzanne songe à la politique, elle n’est plus « femme de », mais elle-même.

D’un continent à l’autre, d’une époque à l’autre, les bourgeoises, et les femmes en général, ont les mêmes difficultés à avoir une identité propre. Seul l’extérieur peut la leur donner, si elles font le premier pas hors de leur foyer.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Avoir une identité propre : Comment ne pas épouser un milliardaire, Potiche », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/16747

Faire la fête contre les monstres “La Maîtresse des monstres” VADMC

Faire la fête contre les monstres : “La Maîtresse des monstres”

Quand on est une jeune fille rejetée par sa communauté, que faire pour survivre, sinon boire et manger, sans se faire remarquer si possible du monstre qui garde et la source et l’endroit où poussent les bons champignons et la sortie vers la lumière. Et sans se faire remarquer non plus de sa communauté, toujours prête à passer ses frustrations et ses peurs sur qui n’est pas dans le rang et qui  est dans l’action et la réflexion plutôt que dans le recroquevillement et le racisme.

Le conte platonicien de Michel Ocelot « La Maîtresse des monstres » est le premier récit animé de la décade prodigieuse Dragons et Princesses (2010). Il est repris dans la tétralogie Ivan Tsarévitch et la Princesse Changeante (2016). Il met en scène le courage d’une petite fille, qui grandit au fil du récit, une « sauvageonne », vivant à une époque indéterminée avec un groupe de femmes et d’hommes, dans une grotte dont l’entrée est bouchée par plusieurs immenses monstres. L’esprit de la fillette, qui la pousse à agir plutôt qu’à attendre, est symbolisé par un rat, animal intelligent que le groupe chasse avec violence, sous prétexte qu’il est différent et inconnu d’eux. Seule la petite fille l’accueille et lui offre à manger, sur sa maigre pitance, justement par qu’il est d’ailleurs et qu’il a des choses à raconter.

Prenant confortablement place dans ses cheveux abondants, le rat insuffle force et cœur à la jeune fille, alors qu’elle avoue ses craintes :

 – J’ai peur.

– Bien sûr. Vas-y.

– J’ai peur du monstre.

– Bien sûr. Vas-y.

(…)

– J’ai peur de ce monstre et j’ai peur de sortir.

– Oui. Vas-y.

Car oui, il est permis et il est normal d’avoir peur quand on agit. Et il faut une force supplémentaire au courage physique pour avancer, d’où, ici, l’importance du rat, esprit qui débloque les portes mentales, tout en laissant les esprits bornés se raconter des fables (ici, la soi-disant mort de la petite fille, noyée selon certain·es, dévorée par les monstres selon d’autres) et se laisser garder par les monstres. Regarder les monstres (les problèmes, les soucis, les angoisses) en face n’empêche pas la peur, mais permet d’avancer, puisque c’est ainsi, en regardant les monstres sous toutes les coutures et en les décrivant précisément, qu’on les fait rapetisser.

Par contre, il ne faut pas les quitter des yeux, sinon ils vous reviennent et vous attaquent par derrière, tel le « monstre du feu », qui brûle gravement la jeune fille, dont l’intégralité de sa chevelure. Désespérée et ayant peur du dernier pas à faire pour quitter enfin la grotte, elle est prête à renoncer à sa quête de clarté et d’ouverture vers le monde du dehors. Le rat lui intime alors l’ordre de se remettre, de trouver une solution pour sa chevelure et de faire l’ultime pas en avant vers la lumière. La jeune fille ne réagissant pas, il s’en va. Elle finit par arracher des feuillages qui poussent dans la grotte. Elle se fabrique ainsi une coiffe en hauteur tout à fait seyante, ainsi qu’une robe longue, avatars de celles que les inconditionnel·les d’Ocelot ont déjà aperçu dans l’iconique Princes et Princesses (1998).

L’ami rat revient alors, et l’encourage à pousser la porte de la grotte, où elle trouvera lumière, amour et fête. Dans le même temps, la confiance en soi gagnera définitivement sur la peur, même lorsque les monstres seront de retour :

Les monstres ne supportent pas les fêtes et ils s’enfuient loin. C’est plus tard qu’ils reviendront, en douce, mais tu sauras t’en occuper.

Être dans un univers où l’on est bien, où l’on a trouvé sa place, ne signifie pas que tout est merveilleux. D’où l’importance d’avoir confiance en soi, afin de ne pas retourner au plus profond de la grotte, là où règnent les monstres.

L’amour est symbolisé par « jeune roi » qui, contrairement à la tradition : est inactif ; attend sa princesse charmante ; qui elle, vient d’une classe sociale inférieure et qui est de la même taille que lui. Le coup de foudre est immédiat et les amoureux se perdent dans les yeux l’un de l’autre, tandis que papillonnent des fleurs et que retentit une belle musique.

Il vaut donc bien la peine de vaincre ses monstres/ses peurs, de sortir de la grotte de l’obscurantisme et d’aller de l’avant, en étant accompagné·e et soutenu·e.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Faire la fête contre les monstres :La Maîtresse des monstres », Voyages autour de mon cerveau, juillet 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/16705

Renforcer le patriarcat Mariages Pièce montée VADMC

Renforcer le patriarcat ? Mariages !, Pièce montée

Qu’en est-il de la représentation de l’amour blanc hétérosexuel au tout début du vingt-et-unième siècle au cinéma, alors que le retour du bâton des années quatre-vingt-dix perdurait ? Nous avons choisi deux comédies romantiques françaises populaires : Mariages ! (Valérie Guignabodet, 2004) et Pièce montée (Denys Granier-Deferre, 2010), d’après le roman de Blandine Le Callet Une pièce montée (2007). Ces deux longs-métrages reposent sur le même principe de se dérouler pendant un mariage blanc bourgeois, et d’être joués par une pléiade d’acteurs et d’actrices connu·es, facilitant ainsi l’identification de la partie blanche du public entre l’acteur·trice et son personnage, et du public avec les personnages. Nous sommes loin du mariage entre un Français à la peau blanche et une Française à la peau noire des Aventures de Rabbi Jacob (Gérard Oury, 1972), où le raciste Victor Pivert (Louis de Funès) et ses préjugés sont ridiculisés.

Ces deux films reposent sur le même principe, qui est celui du cinéma populaire occidental, au moins depuis l’arrivée du cinéma parlant en 1927 : un conflit, des conflits, pour une résolution qui va dans le sens le plus fermé de la société. Soit ici, des couples mariés qui gravitent autour du couple qui va se marier. Si, dans Pièce montée, roman et film, il y a une célibataire, Marie (Julie Depardieu), elle accumule les clichés : universitaire, habillée de couleurs voyantes qui détonnent au milieu des pastels distingués des autres invitées, et elle se révèle homosexuelle. L’équation sexiste et lesbophobe est faite entre célibat féminin, vie professionnelle centrée sur la réflexion et l’analyse, et une orientation sexuelle différente de celle autorisée par la société patriarcale, avec le mariage à l’église et à la mairie, puisque le mariage civil du début des années deux mille était encore réservé aux couples hétérosexuels, tout comme l’est toujours le mariage catholique en 2024.

Dans ces deux films, nous sommes loin de la modestie du mariage de Geneviève et de Jacques dans Après la pluie, le beau temps (Comtesse de Ségur, Paris, Hachette, « Bibliothèque rose », 1989, p. 270) : « Le mariage se fit le matin à dix heures, sans cérémonie, sans invitations, sans tout ce qui fait de ce jour une corvée générale. » C’est l’exact contraire : nombreuses grappes d’invité·es, nombreuses tentes dans un grand espace campagnard (Mariages !), château avec parc idoine (Pièce montée) pour ces Parisien·nes qui restent entre eux sans se mêler aux provinciales et provinciaux, pardon, aux campagnard·es, et qui se marient à l’église – la cérémonie à la mairie n’est jamais montrée ni même mentionnée, comme si la séparation de l’Église et de l’État de 1905 n’avait jamais eu lieu, comme si les luttes féministes françaises millénaires contre l’institution matrimoniale n’avaient jamais existé. Il s’agit d’en mettre plein la vue des familles et des invité·es, tout en tenant son rang social, d’une part, et, d’autre part, d’amortir le prix du billet pour la spectatrice et le spectateur, uniquement parisien·ne donc.

Les femmes rêvent de mariage, de belles robes, de belles danses à deux, de buffets carnistes (ni bio ni végétarien ni vegan), d’église et de grandes pompe, bref, de clichés dégoulinants. Les hommes s’en accommodent très bien et jouent volontiers le jeu. Certes, certains personnages refusent de jouer le jeu de l’hypocrisie sociale, mais si peu, et elles, puisque ce sont uniquement des femmes, restent dans les bornes de l’attendu.

Dans Pièce montée, outre Marie, il y a Madeleine (Danielle Darrieux), la grand-mère, qui fait exploser un secret de famille dont elle est responsable au beau milieu du repas de noces de sa petite-fille. Mais elle en est immédiatement châtiée, puisqu’elle décède juste après. Quant à Hélène (Léa Drucker), plus que quadragénaire, si elle quitte son mari Alexandre (Christophe Alévèque), elle prend avec elle leurs deux enfants. Certes, elle les protège d’une image masculine toxique, mais quid de sa future vie amoureuse ? Et de sa situation financière après le divorce, s’il y en a un ? Toutes questions qui sont éludées par la narration.

Dans Mariages !, Micky (Lio), quinquagénaire soumise, se révolte et part seule après le mariage, lassée de son époux. Mais pour aller où et avec quelle indépendance financière ? Le scénario évite soigneusement d’y répondre. Tous les autres couples restent ensemble, malgré disputes et violences diverses, dont les coups de fusil donnés par Alex (Jean Dujardin), témoin du marié, sur fond de consommation excessive d’alcool. Ce personnage est finalement récupéré par sa femme Valentine (Mathilde Seigner) et pardonné. une violence masculine type (arme et alcool) est absorbée et dissoute dans le pardon féminin, au nom de l’amour. Le patriarcat peut dormi tranquille, les violences masculines continueront encore longtemps.

Ainsi, ces deux films tournés au début des années deux mille auraient très bien pu être tournés au vingtième siècle, avec quelques micro-ajustements (pas question de divorce, par exemple). Ce qui compte est le globe patriarcal, qui n’est finalement pas remis en question, entourant le public de son verre protecteur, loin des tentations égalitaires et des débats socio-politiques de 2004 et 2010.

En 2024, existent-ils des comédies romantiques populaires, outre Notre tout petit mariage (Frédéric Quiring, 2023), qui mettent en scène des couples avec des couleurs de peau différentes, hétérosexuels et/ou homosexuels, français et/ou étrangers ? Et, qui seraient mariés, ou pas.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Renforcer le patriarcat ? Mariages !, Pièce montée », Voyages autour de mon cerveau, juin 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/16330