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Du côté du système patriarcal L’Ex de ma vie VADMC.001

Du côté du système patriarcal : L’Ex de ma vie

Le système patriarcal sait très bien se renouveler et utiliser toutes les bonnes volontés qui se présentent pour perdurer, y compris les femmes, pourtant victimes de ledit système. Un des exemples en est la comédie romantique française L’Ex de ma vie, sortie sur les écrans en 2014, soit en pleine Manif pour tous et Printemps français, associations qui, outre l’homophobie, portent haut et fort les valeurs patriarcales traditionnelles. Rappelons que la Manif pour tous a donné naissance, en 2023, au Syndicat de la famille. Méchant hasard, malheureuse coïncidence ? Dans tous les cas, L’Ex de ma vie, réalisé par Dorothée Sebbagh et scénarisé par Fanny Chesnel et elle-même, est une remise en ordre des femmes dans un système patriarcal fort. Nous sommes ici dans un univers blanc et hétérosexuel, il n’y aucun personnage d’une origine autre qu’européenne blanche, ni de personnage homosexuel. Il n’y a également aucune sororité.

Il est également anti-féministe, appuyant sur l’injonction à avoir des enfants – pour une femme, tenant un discours ambigu sur l’institution matrimoniale et faisant de l’héroïne Ariane (Géraldine Nakache) une menteuse patentée, dans la lignée misogyne des personnages féminins incapables de franchise, mais à qui les personnages masculins pardonnent toujours, finalement, leurs mensonges, puisqu’elles sont si attendrissantes, les femmes, ces êtres faibles au cerveau infantile… C’est ce qu’analyse Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe (1949) :

Mais les hommes chérissent même les défauts féminins s’ils créent du mystère. (…) Le caprice est imprévisible ; il prête à la femme la grâce de l’eau ondoyante ; le mensonge la pare de miroitements fascinants ; la coquetterie, la perversité même lui donnent un parfum capiteux. Décevante, fuyante, incomprise, duplice, c’est ainsi qu’elle se prête le mieux aux désirs contradictoires des hommes (…). Ainsi les Blancs de Louisiane et de Géorgie s’enchantent des menus larcins et des mensonges des Noirs : ils se sentent confirmés dans la supériorité que leur confère la couleur de leur peau ; et si l’un de ces nègres s’entête à être honnête, on l’en maltraitera davantage1.

Beauvoir trace ici son habituel parallèle entre sexisme et racisme, pour le dire en termes contemporains, tout en soulignant le paternalisme des hommes, tant envers les femmes que les racisés. Paternalisme qui vise à affirmer la supériorité, intrinsèque, des hommes. Beauvoir vise en plein cœur la fabrication d’êtres (femmes, racisé·es) mauvais par nature, mais auquel l’homme pardonne, dans sa suprême grandeur.

La mauvaiseté serait attirante dans le cas des femmes, comme dans les films policiers français et états-uniens, et comme dans les westerns nord-américains, où la « garce » est tellement plus charmante que l’honnête jeune fille, qui gagne le héros uniquement quand la « méchante » est morte – soit tuée par le héros, soit parce qu’elle se sacrifie, jusqu’à la mort, pour le héros.

Dans L’Ex de ma vie, Ariane passe son temps à mentir et à être futile, c’est-à-dire, là aussi, ô combien « féminine » : « Être féminine, c’est se montrer impotente, futile, passive, docile2. » En effet, Ariane est aimée par Christen pour ses mensonges et sa coquetterie, si typiquement féminins. Côté Nino, il apparaît qu’un seul de ses mensonges lui fait mal. Ariane est vilipendée par Nino l’Italien plusieurs années après, pour lui avoir caché… qu’elle prenait la pilule, raison pour laquelle elle ne tombait pas enceinte. Ce qui signifie : 1) que le couple Ariane-Nino s’est marié pour avoir des enfants, comme si, au vingt-et-unième siècle en Europe, la norme sociale restait la même qu’au Moyen Âge ; 2) qu’une femme qui prend un contraceptif le fait uniquement pour ne pas avoir d’enfant ; 3) qu’une femme qui ne veut pas avoir d’enfant est une mauvaise femme. Heureusement, le scénario ramène Ariane à la raison patriarcale, puisqu’elle accepte à la fin du film d’abandonner son métier de violoniste. Ouf, plus d’indépendance financière, plus de travail salarié, une couverture santé réduite puisque non salariée… mais ce n’est pas grave, puisque l’amour amour amour est là, à nouveau, avec Nino et leur(s) enfant(s) ! Foin des (vaines) contingences, vive la précarité ! Côté femme, bien entendu. Nous pouvons nous demander, aussi, si Ariane et Nino vont se remarier, puisque leur premier mariage avait pour but de faire des enfants. Tout cela nous ramène bien loin, dans un triste passé misogyne, celui prôné par la Manif pour tous et l’extrême-droite en général à l’époque du tournage, puis de la sortie du film.

Côté racisme, il y a le racisme social d’Ariane – non imputable à ses créatrices donc, et qui enfonce le clou de sa personnalité désagréable. En effet, elle a honte de Nino, car il est un modeste instituteur de village. Être mariée avec lui est bien moins valorisant que d’épouser un chef d’orchestre. Elle ne s’en défait, semble-t-il, qu’à la toute fin du film, en choisissant Nino plutôt que Christen. Dans une scène précédente, elle avait avoué à Nino sa honte sociale par rapport à son métier et à son lieu d’exercice et d’habitation. Le renoncement d’Ariane à un des multiples mythes de la féminité est récompensé : elle va (re)devenir épouse et mère. Le patriarcat s’y retrouve, avec l’aide de la réalisatrice-scénariste et de sa co-scénariste, c’est le principal.

Non seulement Ariane préfère essayer des robes de mariée plutôt que de tenir sa promesse de faire visiter les hauts lieux touristiques parisiens à son futur ex-époux Nino (Kim Rossi Stuart), mais dès que celui-ci hausse la voix, elle obtempère et le suit dans ses pérégrinations. De même, à la fin du film, lorsque Christen lui fait accélérer son tempo, pendant un concert public, elle ne proteste pas. Par conséquent, au vu de cette attitude peu mature, les spectateurs et les spectatrices sont du côté de Nino. À la fin du film, le public est également du côté de Christen (Pascal Demolon), le chef d’orchestre amoureux d’Ariane, qu’il a demandée en mariage, puisqu’il ne la croit pas lorsqu’elle est, enfin, sincère.

Notons que Christen est blond aux yeux bleus, Nino brun aux yeux bleu-vert. Christen parle de mariage et de travail, Nino parle mariage et enfant(s). Christen est un mâle fort, qui prend des décisions et qui a un travail de fort pouvoir, Nino a peur en voiture, en bateau-mouche, il pleure au début du film quand Ariane lui apprend qu’elle veut divorcer, alors qu’ils sont séparés depuis plusieurs années. Quant à leur travail respectif, nous nous interrogeons sur leur intérêt dans l’existence des trois personnages principaux. Ariane abandonne son violon et un concert public pour suivre Nino. Christen se venge de la sincérité, non féminine à ses yeux, d’Ariane, en l’obligeant à jouer de plus en plus vite lors du concert public. Nino laisse tomber son métier d’instituteur du jour au lendemain pour divorcer d’Ariane à Paris, alors qu’il l’aime toujours.

Le tout, encore une fois, pour aboutir à ce que l’héroïne choisisse la vie au foyer plutôt que le travail salarié et une existence basée sur les voyages. Notons que même les films italiens de Mario Camerini, tels Ces hommes, quels mufles ! (Gli Uomini, che mascalzoni…, 1932) et Monsieur Max (Il Signor Max, 1937), sont plus subtils quand il s’agit de faire rester les futures femmes mariées au foyer. Ces deux films sont pourtant tournés sous le régime mussolinien, qui a fait rentrer les femmes au foyer, tout en prônant un natalisme forcené.

Ainsi, L’Ex de ma vie, sous couvert d’une histoire d’amour à recommencer, prend fait et cause pour le système patriarcal, à une époque où les acquis féministes et LGBTQIA+ sont remis en cause par la Manif pour tous et par le Printemps français, puis plus largement par les mouvements d’extrême-droite, affiliés à lesdite Manif pour tous3. L’accumulation des clichés sexistes dans L’Ex de ma vie ne provoque pas le rire, mais le malaise. À éviter.

1 Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe. Tome I, Paris, Gallimard, 2000, p. 304, 324.

2 Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe. Tome II, Paris, Gallimard, 1987, p. 88.

3 Voir par exemple Frédéric Haziza, Vol au-dessus d’un nid de fachos, Paris, Fayard, 2014, p. 26-36.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Du côté du système patriarcal : L’Ex de ma vie », Voyages autour de mon cerveau, janvier 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/27953

Rêves oubliés, plaisirs repoussés VADMC

Rêves oubliés, plaisirs repoussés

Passer son existence en revue est une bonne occupation lorsqu’on est en dépression. C’est ce que font Eva l’Anglaise, dans La Femme qui décida de passer une année au lit (Sue Townsend, The Woman Who Went to Bed for a Year, 2012), et Aaliya la Libanaise, dans Les Vies de papier (Rabih Alameddine, An Unnecessary Woman, 2014).

Eva, la cinquantaine, bibliothécaire, mariée à Brian, chercheur, qui la trompe avec sa collègue Titiana, décide de ne plus quitter le lit conjugal, une fois leurs jumeaux, Brian et Brianne, entrés à l’université. Ce n’est pas qu’ils lui manquent et qu’elle ait du chagrin, au contraire, elle peut enfin abandonner son rôle de mère à tout faire sans aucun remerciement de ses enfants. Son couple est impacté par sa décision, Brian devant apprendre à se servir des appareils ménagers, à cinquante ans. Les mauvaises relations d’Eva avec sa mère, alcoolique, et sa belle-mère, jalouse, se détériorent franchement, à son grand soulagement. Quant à elle, elle se remémore sa vie.

Aaliya, soixante-dix ans, ancienne libraire et traductrice de contrebande, célibataire et sans enfants, se teint les cheveux en bleu, geste libérateur contre les carcans physiques imposés aux femmes âgées, au scandale de sa famille. Elle laisse les souvenirs affluer : amours, amitiés, son mariage raté, son divorce plutôt réussi, ses traductions, Beyrouth plus ou moins en guerre, plus ou moins en paix. Contrairement à Eva, Aaliya est une rebelle depuis longtemps, elle a tracé son chemin malgré les embûches du patriarcat, plutôt que de se couler dans le moule de la bonne épouse et de la bonne mère qui font tout et acceptent tout. Il n’empêche qu’elle n’a pas tout fait ni tout dit, surtout à sa mère, avec laquelle elle entretient des rapports conflictuels. Et qu’elle ne se sent pas bien.

Aaliya et Eva sortent de leur dépression, la première grâce à ses voisines, Fadia, Joumana et Marie-Thérèse et à une idée de traduction (Coetzee ou Yourcenar, délicieux choix cornélien), la seconde grâce à un entrepreneur indépendant qui l’aide à faire du vide dans sa demeure, Alexander. Leur histoire d’amour va contrarier la famille d’Eva, dévoilant le racisme sous-jacent de la bonne société anglaise des années deux mille dix. Racisme de classe, certes, mais aussi racisme tout court, Alexander ayant la peau noire. Et âgisme, Alexander étant un peu plus jeune qu’Eva. Mais… Tout ce que le Ciel permet…  est permis aux humains. Eva sort de son lit dans les bras de son amoureux et décide de (re-)vivre.

Tout finit bien pour nos héroïnes, qui nous auront fait réfléchir à ce qu’est être une femme dans les sociétés contemporaines occidentales et occidentalisés. Leur humour et celui de leur créateur et créatrice allège le propos et leur situation de crise et de remise en cause, d’elles et de leur environnement.

Deux romans savoureux, où puiser une force vitale.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Rêves oubliés, plaisirs repoussés », Voyages autour de mon cerveau, mars 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/15009