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Il est temps de (s’)aérer : propositions vitales VADMC

Il est temps de (s’)aérer : propositions vitales

Cet article est issu de notre communication au colloque international Chloé Delaume : une œuvre intermédiale, en 2024.

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Que nous propose Chloé Delaume dans Mes bien chères sœurs (2019) pour sortir du patriarcat ? Nous souhaiterions analyser la forme de Mes bien chères sœurs afin de mettre en évidence la force de sa dénonciation du système misogyne français.

À quel(s) corp(s) s’adresse-t-elle et comment les met-elle en scène dans cet ouvrage ? De quel âge, de quelle catégorie sociale, de quel(s) sexe(s) ? En effet, l’écriture de Chloé Delaume est ancrée dans le charnel, elle s’adresse à des êtres de chair et d’os, non à de pures intelligences.

Pour ce faire, dans quelle langue s’adresse-t-elle aux lecteurs et aux lectrices : féminine, encore masculinisée, « féminine universelle » (Typhaine D, Contes à rebours, 2012) ? Quelles sont ses propositions à ce sujet ? L’autrice manie ainsi, et construit, sa langue afin de nous faire comprendre les enjeux et la dangerosité du patriarcat.

Enfin, comment l’autrice passe-t-elle du « je » au « iels », du « patriarcat » au « nous » ? Y a-t-il un cheminement linéaire, des retours en arrière, des projections ? Un corps entier, celui de l’écrivaine, qui s’adresse à d’autres entités corporelles, lecteurs et lectrices, certes, mais pour dire quoi ? Ou comment le biais autobiographique chemine vers l’universel singulier, afin de tous et toutes nous englober dans une vie meilleure, en proposition existentielle joyeuse.

Ce sont ces trois pistes que nous explorerons, en citant Simone de Beauvoir, Andrea Dworkin et Virginie Despentes, ainsi que le récent Vieille Fille de Marie Kock (2022). Leurs ouvrages mêlent analyses et témoignage autobiographique, diffractant le combat contre le patriarcat dans le « je » pour mieux l’encercler et le vaincre.

I. Des corps multiples

S’il y a peu d’adresses directes aux lecteurs et lectrices, l’écrivaine incarne sa dénonciation du patriarcat occidental dans des corps multiples, féminins, masculins, transexuels, aux âges divers et aux sexualités plurielles. La transexualité est présente après la page du titre, dans la première épigraphe, extraite du Manifeste d’une femme trans et autres textes de Julia Serano, paru en français en 2020. Chloé Delaume s’identifie ensuite à :

Celles qui perçoivent une sœur dans chaque transexuelle et admirent leur courage au point de puiser dedans1.

La sororité est acte de chair, en tout consentement. La sororité des corps, hétérosexuels et transexuels, s’étend aussi aux corps homosexuels, ceux « nés dans une enveloppe de chair inadaptée », ceux douchés encore et encore pour cause de maladie mentale, jusque’à la déclassification française de juin 19812. Pourtant, Simone de Beauvoir, en 1949, dans Le Deuxième Sexe, conteste scientifiquement l’existence de deux sexes biologiques, en tous lieux et à toute époque :

L’existence de gamètes (…) hétérogènes ne suffit pas à définir deux sexes distincts ; en fait, il arrive souvent que la différenciation des cellules génératrices n’amène pas la scission de l’espèce en deux types : elles peuvent appartenir toutes deux à un même individu3.

L’essayiste féministe souligne, ici et dans la suite de ce chapitre, que ce que nous appelons aujourd’hui homosexualité et transexualité existent chez l’être humain et hors être humain.

C’est donc le corps social qui décide ou non d’accepter la multiplicité biologique, ou de le rejeter comme anormal, quitte à pousser ces individu·es-ci au suicide, et ou à la folie. Et d’user de certains corps comme support non consentant, soit des corps féminins soumis à de soi-disant besoins irrépressibles, qui se conjuguent uniquement au masculin :

Dans le bus et le métro, les frotteurs anonymes, la bosse dans le pantalon, leur souffle nous brûle la nuque (…)4.

Les différentes formes de harcèlement sexuel, banalisés, portent pourtant des coups et laissent des traces, à tenter d’effacer par l’eau :

(…) sans trop savoir pourquoi on se met, sous la douche, soudainement, à pleurer5.

Les descriptions de ces situations sont ancrées dans le charnel, elles n’en édulcorent pas la matérialité, physique et psychique. Et elles concernent toutes les femmes, réunit sous le pronom personnel « on », qui s’entend, écrit et se lit normalement au masculin. Chloé Delaume transforme ainsi la langue patriarcale, sans oublier de rappeler que :

La dame n’est pas à toi, la dame est une personne6.

L’infantilisation des prédateurs les ridiculise grâce à l’humour.

Le corps social hétéronomé rejette également les corps racisés, ou plutôt elle les engloutit pour mieux leur ôter tout pouvoir social :

Les biscuits Bamboula (…) commercialisés par St Michel entre 1987 et 1994. Le petit Bamboula, vêtu d’un pagne léopard et d’une toque assortie, en était la mascotte7.

L’autrice nous rappelle que la fin du vingtième siècle français n’était pas sortie du colonialisme, symbolisée par un enfant cliché. Souvenons-nous également que ces biscuits ont donné lieu à un nouveau zoo humain, calqué sur ceux des expositions universelles françaises de la première moitié du vingtième siècle, à Port Saint-Père, en Bretagne, en 19948.

Autre corps rejeté par le système patriarcal, celui des femmes qu’il juge moins ou plus désirable. Chloé Delaume navigue entre réécriture du misogyne Ronsard d’une part, et autoportrait intersectionnel d’autre part :

Quand vous serez bien vieille, des piles dans la chandelle, assise seule et en feu, tortillant vainement, direz, jouissant sévère, en vous émerveillant : au standard on me violait, du temps que j’étais belle9. En seconde partie de vie assumer l’ineptie de toute catégorie n’est plus à l’ordre du jour10. (…) Avoir 45 ans, c’est surtout avoir le droit de ne plus se reproduire11.

Deux âges, deux attitudes possibles. L’une encore soumise à l’ordre paternaliste, via les « Sonnets [Sonnettes/Sornettes] à Hélène » (1578), qui intime d’être sexuellement disponible à toute heure en tous lieux, et d’aimer être violée et d’en garder un souvenir émouvant. Tout en étant jetée hors du circuit du désir (brutal et non consenti) et de la sexualité. Il n’est toujours pas question de ses propres envies. L’autre, dégagée de toute injonction et de tout cadre, se meut en liberté, sous une forme subjective croisant sexe, âge et origine ethnique, et déclarative, qui incite à tracer sa propre route, hors de la reproduction, sociale et biologique.

Et ce, après avoir fait partie des hyper-sexualisées, en un retournement de l’incipit du King-Kong Théorie de Virginie Despentes (2006). À Despentes d’écrire « de chez les moches, pour les moches, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du marché à la bonne meuf12. » À Chloé Delaume d’écrire, entre autres,

(…) de chez les ex-bonnasses, les suffisamment cotées sur le marché pour avoir reçu des appels d’offres et avoir eu le choix des options13.

D’un bord du (non) désir à un autre, le combat pour l’indépendance et la sororité reste le même. Chloé Delaume enchaîne cette profession de foi en décrivant ses expériences de prostituée et de caissière de supermarché. Ses choix sexuels en tant que prostituée sont malgré tout réduits, son corps étant une marchandise, comme celles vendues en supermarché. Quant à son travail en magasin, Chloé Delaume parle de soi comme étant devenue « un corps complétant, fusionnant une machine14. » Ce sont donc deux existences similaires, avec des corps objetifiés, mécaniques. La dénonciation du patriarcat passe par l’expérience personnelle, celle du corps féminin devenu produit de consommation pour des supérieurs masculins, clients prostituteurs et chef hiérarchique.

Autres formes de prostitution féminine, celles des strip-teaseuses vues à la télévision lors de l’adolescence15, dans les années quatre-vingts, dans l’émission de l’animateur Stéphane Collaro Cocoricoboy, dont le titre indique clairement le positionnement graveleux et masculiniste. On peut voir un extrait de cette émission dans le documentaire de Pascal Drapier, La Télé des années 80, diffusé sur France 3 en 201816. Ces corps féminins proposés comme objet de désir consumériste sont esclavagisés, rien ne reste de leur individualité, comme les « soubrettes » italiennes de la télévision berlusconienne analysées par Lorella Zanardo dans Il Corpo delle Donne en 2010. Ces corps prostituées sont aussi proposés au regard des spectatrices, dont les femmes de la famille de Chloé Delaume, ainsi que les épouses, mères et filles de l’immeuble où elle vit à cette époque17. L’analyse individuelle s’étend, devient sociologique et genrée :

Scène de la vie de banlieue. (…) Scène de la vie de banlieue (…). Scène de la vie de famille, représentation de la femme, espace public espace privé18.

L’autrice dépasse son cas pour approfondir l’analyse de classe et de sexe. Mais n’oublions pas que la seconde épigraphe de Mes bien chères sœurs annoncent la mort du coq.

L’émission de Stéphane Collaro se termine en 1987. Entre-temps, le corps des hommes hétérosexuels de banlieue et d’autres classes sociales (sauf si achat de VHS pornographiques et/ou de prostituées19) aura vibré au spectacle des femmes exposées :

(…) le silence est gluant, les hommes s’enferment dans les toilettes et y restent plus ou moins longtemps20.

Les époux et pères de famille préfèrent expurger leur frustration sexuelle de cette façon plutôt que d’en parler avec leur femme. Le voyeurisme vertical plus que la communication horizontale. Le corps masculin réagit de manière autonome, sans consulter les désirs du corps féminin qui lui est le plus proche. Nous sommes dans la lignée des Petits Enfants du siècle de Christiane Rochefort (1961).

Les corps explorés par Chloé Delaume dans cet ouvrage sont multiples, ils couvrent l’échelle sociale dans son ensemble ainsi que les âges adolescents et adultes. Comment ces corps parlent-ils ?

II. Libérer les paroles des femmes

Ils parlent d’abord à travers des chansons, chanteurs et groupes de musique populaires et rock n’roll, plutôt au masculin : le titre de l’essai, qui reprend la partie féminine du refrain de « Pas de Boogie Woogie » d’Eddy Mitchell, la chanson traditionnelle « Le Coq est mort », « Femme libérée » de Cookie Dingler, « Un été de porcelaine » de Mort Shuman, « La Madelon » de Louis Bousquet, « Viens poupoule » de Henri Christiné, « Être une femme » de Michel Sardou, Jean-Jacques Goldman, The Cure et Indochine21. Les deux groupes de rock sont connotés positivement, comme contre-exemple des masculinités toxiques mises en scène dans les chansons du début du vingtième siècle et chez Michel Sardou. Rappelons ici les propos de Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe : « 

La représentation du monde comme le monde lui-même est lopération des hommes ; ils le décrivent du point de vue qui est le leur et quils confondent avec la vérité absolue22.

La chanteuse, actrice et mannequin Samantha Fox est également citée, comme modèle féminin. Ce tout forme également un tableau sociologique de la France des années quatre-vingts. Il y a aussi des « chants scouts » féminins, dont les paroles ne sont pas précisées, chantés notamment par Lapinette Pieuse, Loutre Savante et Chevrette Curieuse23. Il ne manquerait presque que le Castor/la Grenouille (selon les époques) Simone de Beauvoir pour faire cercle avec ses consœurs. Chloé Delaume nous offre aussi un nouvel hymne des femmes24, sur l’air du « Chant des partisans » :

Copine, entends-tu rire ce jour où ta vie vaut la sienne ? Ohé ! féministes, suffragettes jusqu’au boutistes, c’est l’alarme25 !

Chloé Delaume s’interroge sur la force du langage au début de Mes bien chères sœurs :

Je suis maîtresse en ma parole et pour le partage du pouvoir. Le langage, le choix de chaque mot, relève du politique. La question est de savoir comment sen emparer26.

Loin des injonctions de Michel Sardou sur ce que devrait être une femme, l’écrivaine ouvre l’ensemble des mots à tous et, surtout, à toutes. Elle conclue, provisoirement, à la fin de l’ouvrage, en développant son idée initiale :

La qualité de sœur, expériences, âges multiples, le cercle est de paroles qui s’écoutent en égales. Différentes mais égales. Qui possède le langage possède le pouvoir. Le pouvoir absolu, où dire cest faire27.

Une individualité, une pluralité de voix, une écoute égale.

Le chemin vers cet état idéal passe d’abord par une nomination précise, ce qui n’est pas facile, comme le rappelle l’essayiste nord-américaine Andrea Dworkin :

Nous utilisons un langage qui est sexiste par essence : développé par les hommes pour leurs propres intérêts ; conçus spécifiquement pour nous exclure ; utilisé spécifiquement pour nous opprimer28.

Comment en sortir ?

La première étape consiste à chercher le sens des mots, comme pour « féministe », en espérant vivre à une époque où le dictionnaire lui-même est sorti du patriarcat. Ce qui est le cas pour l’adolescente Chloé Delaume :

En vérité j’étais juste “partisane du féminisme”, une “doctrine qui préconise l’extension des droits, du rôle de la femme dans la société.” (…) J’étais peut-être prétentieuse, mais il n’y avait pas de quoi en faire une maladie29. 

Le Petit Robert qu’elle consulte est objectif et ne présente pas d’exemple tendancieux, ce qui est le cas pour le dictionnaire de L’Académie française (huitième édition, 1932-1935) : « Propagande féministe. » Se nommer donc, pour se connaître précisément.

Autre terme, « uxoricide » et non « drame conjugal »30. L’autrice, de part son vécu, pointe l’hypocrisie sociétale qui camoufle un crime envers les femmes en situation tragique, dont la définition est applicable à beaucoup d’évènements de l’existence, dont, par exemple, un divorce. le détour par le latin permet de viser juste au cœur de l’horreur. Chloé Delaume redonne ainsi un statut et une dignité à sa mère, non pas inconnue reléguée au rang des faits divers, mais victime d’un meurtre précis. L’écrivaine retourne ensuite la langue contre les bourreaux, en définissant sa misandrie31 comme protection corporelle contre l’espèce masculine, coupable de violences menant au meurtre. Comme le décrit l’écrivaine, comédienne et metteuse en scène Typhaine D dans la partie « Cendrillon » de ses Contes à rebours (2012) :

(…) quand ils commencent à Noues frapper, c’est bien parce qu’on ne peut plus partir. (…) Pour Moie, l’escalade de la violence avait tout brouillé, tout verrouillé32.

Pas d’échappatoire possible dans une société patriarcale qui ferme les yeux sur ce qui se passe dans le foyer, au sein du couple.

Puis, plus tard, Chloé Delaume passe à l’écriture :

J’écris pour ne pas mourir puisque c’est déjà fait33 .

Dans une même phrase, l’écrivaine expose son mal-être profond, nœud existentiel posé sur le papier : lui est-il possible d’être vivante et de le rester après une telle horreur ? Car, « qui suis-je en ma parole ?34 » Donc, se classifier, mais dans plusieurs cases, et toutes différentes et parfois opposées, en reprenant le leitmotiv de Virginie Despentes déjà cité. Chloé Delaume écrit :

J’écris de chez les féministes qui se maquillent. (…) J’écris de chez les ex-bonnasses (…). J’écris de chez les tox à boîtes à pharmacie (…). J’écris de chez les connasses qui font du shopping. (…) J’écris de chez les vraiment toutes seules. (…) J’écris de chez celles qui ont des douleurs menstruelles effroyables (…). J’écris de chez les chieuses, les princesses hystériques, authentiques drama queens, la Reine des pommes. (…) J’écris depuis vingt ans35.

Toutes ses identités se rassemblent dans celle de l’écrivaine. Mais non pas une écrivaine dans sa tour d’ivoire avec son beau miroir, autre mythe patriarcal du narcissisme féminin, mais une autrice qui agit en écrivant :

S’emparer, appliquer des mots au quotidien36. (…) Pour que circulent les armes autant que les la parole, pour que se pense un monde hors de toute érection37.

… même si cela peut sembler, dans un premier temps, une non action38.

Mais nommer est effectivement un combat, ce qui ferait donc courir un « péril mortel », comme l’a écrit l’Académie française le 26 octobre 201739 à la « langue de Molière40 », à moins de refuser les cadres établis par ladite Académie française au dix-septième siècle, cadres non mixtes, donnant la supériorité au masculin qui l’emporte sur le féminin, taillant dans les noms féminins qui existaient, les faisant disparaître, notamment le terme « autrice ».

Chloé Delaume, afin d’abattre la langue meurtrière, propose des solutions pour démasculiniser et la féminister, dont la règle de proximité et l’usage du pronom non genré iel41. Comme la linguiste Éliane Viennot, comme l’écrivaine et actrice Aurore Evain, comme l’autrice et comédienne Typhaine D, Chloé Delaume propose l’égalité langagière, que Typhaine D a rassemblé dans son « Manifeste de la féminine universelle », dont le texte est disponible sur son site42. Aux claviers citoyennes !

III. Du « je » au « iel »

En effet, Chloé Delaume s’inscrit dans une pluralité joyeuse, condition essentielle pour se passer du patriarcat. Elle diffracte les pièces de son histoire personnelle tout au long de son essai, y mêlant analyses féministes, hymne au monde sorore, réflexion sur l’écriture, fragments d’histoire politique, au féminin et au masculin, avant d’aboutir au « iel » ouvert aux mondes, débarrassés des vieux mythes patriarcaux.

Ceux-ci résistent, dans l’univers usé de la nouvelle vague féministe de #MeToo et de ses suites :

C’est l’histoire de la chute du vieux papatronat à l’heure où la puissance ne sait plus dans quel corps elle devrait s’incarner43.

Chloé Delaume, après Beauvoir, Halimi, Groult, lie système capitalisme et système patriarcal, tout en les moquant, à l’instar de ses devancières, qui manient l’humour et l’ironie, que ce soit dans Le Deuxième Sexe, La Cause des femmes (1973) ou Ainsi soit-elle (1977). Pensons également aux romans de Christiane Rochefort, Stances à Sophie (1963) en tête, où les corps, féminins et masculins, hétérosexuels et homosexuels, sont bien présents.

Ce vieux monde est incarné dans l’adolescence de Chloé Delaume par des propos racistes tenus par des membres de sa famille :

(…) elle parle d’Indochine avec des Portugaises et est déléguée d’une classe pleine d’Arabes (…)44.

Famille où les « dominants » croquent allègrement dans les biscuits Bamboula déjà cités45, avant de faire partie d’un passé raciste donc patriarcal révolu :

(…) il paraîtrait qu’avant, les Noirs étaient des esclaves, les Algériens des crouilles, les mamans en cuisine, les papas jamais là (…)46.

Comme Beauvoir dans Le Deuxième Sexe, Chloé Delaume relie racisme et inégalités de genre, d’où son bref arrêt sur le terme « intersectionnalité47 ». Signalons également la bande dessinée de 2023 Comment je me suis radicalisée en féminazie, d’Isa & Gaudelette, où la narratrice raconte à ses nièces et neveux le vieux monde patriarcal et les années glorieuses post-#MeToo. N’oublions pas l’ouvrage d’Alex Tamécyclia, Les Féministes tencouragent à quitter ton mari, tuer tes enfants, pratiquer la sorcellerie, détruire le capitalisme et devenir trans-pédé-gouine, en 2025. L’autrice y monte une machine de destruction du patriarcat à coup de citations féministes et anti-féministes, les premières dynamitant les secondes, tout en exposant ses fluctuations personnelles et amoureuses.

Son univers familial est également contre les progrès sociaux incarnés par la ministre socialiste Édith Cresson, au motif que « dans la tradition tout est bon, personne ne peut prouver le contraire et surtout pas les socialistes et leur chiennasse d’Édith Cresson48 ». Le cadre ferme du cliché s’allie à la grossièreté, la fermeture d’esprit à la misogynie. Et aucun des membres de sa famille n’a participé aux révolutions des années soixante-dix, pas de Mai 68 ni de MLF ici, mais, éventuellement, une participation à la contre-manifestation du 30 mai 196849. Chloé Delaume, par conséquent, insère dans Mes bien chères sœurs des rappels de l’histoire politique des femmes, au vingtième et vingt-et-unième siècles, celle des « vagues » successives du monde occidental, et de leurs différentes orientations, puisque :

Féminisme s’écrit au pluriel50.

Là aussi, l’autrice ouvre les portes à la diversité, aérant largement le fauve patriarcal.

Fauve qui est encore bien vivant, ce dont témoignent les violences contre les femmes et, hélas, le manque de sororité. Ainsi, Chloé Delaume rapporte, par exemple, le traitement esclavagiste enduré par les ouvrières chinoises des usines Mattel51, le harcèlement sexiste au collège et sa riposte52, le harcèlement sexuel et les harceleurs sur les réseaux sociaux :

Perversion mise à jour, ils n’ont plus à prendre froid pour surprendre leur victime, panoplie obsolète, gogo Skype, Snap roulette ; en pièce jointe ma bite, c’est Photoshop53

L’autrice montre ainsi, également, l’évolution des méthodes des violences sexistes. Le patriarcat et ses sbires savent se réinventer, pour leur plus grand bien.

Ils sont appuyés par certaines femmes, qui préfèrent juger et condamner les autres femmes plutôt que de les comprendre, aider et soutenir. Souvenons-nous de la solitude de la jeune Annie Ernaux suite au viol lorsqu’elle était monitrice dans une colonie de vacances, viol rapporté dans Mémoire de fille en 2018. Chloé Delaume souligne ainsi la participation des animatrices du Cocoricoboy au jugement des stripteaseuses54, dans une complicité de classe avec les animateurs. Elle fait état de l’anti-intellectualisme des « femmes de cette famille » (la sienne) :

Ce qui les unifiait (…), c’était la haine des femmes qui pensaient par elles-mêmes. J’étais prête à terminer vieille fille, si c’était le prix à payer55.

Car une longue tradition assimile femmes ayant un cerveau et bas-bleus, donc femmes repoussantes, donc restant fille, sans sexualité, qui serait forcément hétérosexuelle. Pourtant, l’essayiste Marie Kock, dans son Vieille Fille paru en 2022, rappelle :

Je ne suis plus dans l’attente d’être complétée. Je suis déjà entière. C’est donc ça mon standard : quelqu’un dont je n’aurai pas besoin56.

Être pensante, c’est être désirante comme tout être humain. Et le célibat féminin peut tout à fait, s’il est débarrassé du poids patriarcal, être aussi viable que le célibat masculin, ou que le couple.

Chloé Delaume, tout comme Beauvoir, Gisèle Halimi et Benoîte Groult à la fin de leurs essais, appelle à briser le cercle vicieux de la compétition féminine pour entrer dans l’ère de la sororité, auquel elle consacre l’avant-dernière et la dernière parties de Mes bien chères sœurs, c’est-à-dire que le titre de l’ouvrage prend alors tout son sens. L’intitulé des chapitres est programmatique : « Pour une sororisation générale », « Badaboum Manifesto (Propositions d’actions concrètes et agréables ». Soit se parler sans hiérarchie, sans maternalisme, en ne rapportant pas tout aux mâles. S’apprécier, se regarder. Parler et se parler dans un langage enfin égalitaire, ce que nous avons évoqué dans notre deuxième partie. Arrêter les violences, « Pour l’avènement d’un monde qui mérite qu’on soit dedans57. » Et pratiquer l’humour à haute dose, d’où la proposition delaumienne de ponctuer d’un « badaboum » chaque remarque sexiste58.

Conclusion

Chloé Delaume nous invite, en s’exposant, à agir pour la construction d’un monde pluriel, libre, sorore et fraternel, solidaire. Alors, oui, « il est temps d’aérer59 », de « rigoler60 », de « danser sur l’eau61 », bref, d’être en vie, heureuses et heureux de l’être, ensemble.

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1 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs (Seuil, 2019), 26-27.

2 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 19-20.

3 Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe. I. (Gallimard, 2000), 37.

4 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 41.

5 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 41.

6 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 46.

7 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 44.

9 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 45.

10Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 23.

11Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 107.

12 Virginie Despentes, King-Kong Théorie (Livre de Poche, 2011), 9.

13 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 24.

14 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 24.

15 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 30-31, 32-36.

16 Pascal Drapier, La Télé des années 80 (France 3, 2018).

17 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 32-35.

18 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 32, 33, 34.

19 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 32.

20 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 35.

21 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 5, 7, 31, 39, 42, 84-85, 53, 30, 37, 38.

22 Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe. II. (Gallimard, 1987), 228.

23 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 88.

24 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 91-92, 101-102.

25 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 101.

26 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 28.

27 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 93.

28 Andrea Dworkin, Notre sang (M éditeur, 2021), 66.

29 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 37.

30 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 29.

31 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 29-30.

32 Typhaine D, Contes à rebours (Les Solanées, 2017), 45.

33 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 44.

34 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 13.

35 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 23-27.

36 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 78.

37 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 98.

38 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 27-28.

40 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 84.

41 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 111.

43 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 11.

44 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 38.

45 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 44.

46 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 74.

47 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 44-45.

48 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 42-43.

49 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 40.

50 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 65.

51 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 50-51.

52 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 57-58.

53Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 41.

54 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 33.

55 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 40.

56 Marie Kock, Vieille Fille (La Découverte, 2022), 56.

57 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 121.

58 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 118.

59 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 15.

60 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 117.

61Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 47.

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Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Il est temps de (s’)aérer : propositions vitales », Voyages autour de mon cerveau, mars 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/28389

Contre l’antisémitisme : The Fabelmans VADMC

Contre l’antisémitisme : The Fabelmans 

Non seulement sa mère Mitzi (Michelle Williams) fait une dépression, mais en plus il est harcelé à l’école, parce qu’il est de confession juive. Dans The Fabelmans (2022), Steven Spielberg montre le mécanisme rapide, efficace et presque invisible à qui n’est pas au courant, du harcèlement scolaire. Samuel Fabelman (Gabriel LaBelle), adolescent du New Jersey, déménage brusquement en Californie, car son père, Burt (Paul Dano), ingénieur informatique, a eu une promotion.

Nous sommes dans les années 1960, l’antisémitisme états-unien se porte bien. Rien ne semble avoir changé pour l’antisémitisme ordinaire, dénoncé, par exemple, par le cinéaste Elia Kazan dans Le Mur invisible (Gentleman’ s Agreement) en 1947, et vécu dans son enfance sur la Côte Est par l’acteur Tony Curtis. Il le décrit dans son autobiographie Certains l’aiment chaud ! Et Marilyn (The Making of Some Like It Hot, 2009).

Le harceleur principal de Sammy, Logan Hall (Sam Rechner) est un sportif. Parfait représentant de la pure aryanité, il est grand, découplé, blond, le teint clair. Et il est tout aussi arrogant que n’importe quel soldat nazi, et tout aussi fixé sur le sport que n’importe quel bon hitlérien. Nous sommes loin du gentil sportif, blond et sans cervelle, de Grease (Randal Kleiser, 1978). Logan, lui, s’acharne sur Sammy. 

Ce dernier trouve un peu de réconfort auprès de Monica Sherwood (Chloe East), une jeune fille catholique. Monica, amourachée de Sammy, lui fait découvrir le goût des baisers, dans sa chambre bleue, tapissée de photographies d’idoles à la mode… et de reproductions de Jésus-Christ, sans oublier l’immense crucifix à la tête de son lit, pieusement entouré d’une guirlande électrique rouge, en forme de cœur. L’hilarité le dispute à l’horreur, devant l’intégrisme névrotique de la jeune fille. Plutôt étrange, son personnage s’inscrit dans les pas d’autres jeunes filles catholiques, elles aussi issues de familles catholiques intégristes, telles Penny Pingleton (Amanda Bynes) dans Hairspray (Adam Shankman, 2007), et Bernadette Rostenkowski (Melissa Rauch) dans The Big Bang Theory (2009-2019 pour son rôle). Rappelons que Bernadette finit par former un couple avec Howard Wolowitz (Simon Helberg), de religion juive. Dans The Fabelmans, l’attraction physique n’empêche pas Monica de trouver la famille juive de Sammy bizarre. Là aussi, l’antisémitisme pointe son nez. Et Monica lâche Sammy au bal de promotion, après que celui-ci l’a demandée en mariage. Pas question d’entamer une relation au long cours. Mais est-ce une question d’antisémitisme ? Rien ne permet de l’affirmer.

Quant à Logan, il ne décolère pas contre Sammy, même lorsqu’il se voit comme un dieu du stade, dans le film de fin d’année, tourné par Sammy. Logan voit ses victoires sportives transcendées par les choix de cadrage, donc de points de vue, de Sammy. Logan, face à une image de lui-même exaltante, préfère hurler et menacer Sammy, encore une fois, hors de toute présence d’adultes. Nous retrouvons ici la dichotomie classique entre intellectuel/artiste et sportif. Heureusement, le pouvoir de persuasion de Sammy lui sauve la vie. Il parvient à faire comprendre à Logan qu’il ne se moque pas de lui, au contraire. Logan est devenu une figure héroïque du lycée. Le harceleur, honteux et confus, s’arrête là. Et finit par partir.

Sammy, quant à lui, continue sa route, vers la gloire cinématographique, après une rencontre épique avec John Ford (David Lynch).

Vers sa destinée1.

 

 

1 John Ford, Vers sa destinée (Young Mr. Lincoln, 1939).

 

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Contre l’antisémitisme : The Fabelmans », Voyages autour de mon cerveau, février 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/28220

La Reine des sables VADMC

La Reine des sables

Image de couverture : Wikimedia Commons.

Elle était belle et majestueuse. Son poil était mordoré sur le dos et les pattes, avec quelques fines rayures brunes. Du poil blanc sur le ventre. De grandes oreilles, de grandes moustaches, des yeux verts brillants d’intelligence, une grande taille, des miaulements diversifiés : voici ma chatte Théa, que j’avais surnommée, entre autres, « la reine des sables », pour sa ressemblance avec une tigresse dorée. Un sacré caractère, aussi. Très câline, aussi, ceci dit. Une reine.

Elle s’était tout de suite acclimatée chez moi, dans les cinq/dix minutes de son arrivée. Elle venait à la fois de loin et de pas loin : errant depuis plusieurs semaines sur le parking du lycée de la ville où j’habite, elle avait été sauvée au début de l’automne 2022 avec ses chaton·nes, affamée, amaigrie, en proie aux brutalités de certain·es adolescent·es du lycée, par une bénévole antispéciste, S. Qui l’avait emmenée chez un vétérinaire, qui l’avait soignée. Il lui avait notamment ôté ses deux colliers qui lui serraient le cou et qui avaient rongé le poil de son cou. Il l’avait stérilisée et tatouée. S. s’était également occupée des chaton·nes, placé·es ensuite en famille d’accueil, puis adopté·es.

La minette, environ quinze ans, tatouée mais non pucée, s’était alors reposée pendant plusieurs jours chez une autre bénévole, C., en attente d’être adoptée. G., une autre autre bénévole, avait aussi beaucoup fait pour soigner Théa. Une de mes voisines, L., contactée par S., lui avait parlé de moi et de mon affection pour les félin·es. Et de ma solitude triste à ce sujet, puisque mon chat Ulysse, pucé, tatoué, stérilisé, avait disparu depuis mai 2022, pendant une de mes absences de deux jours.

C. m’avait alors amené la minette, en soupirant beaucoup de ne pas pouvoir la garder, car C. avait plusieurs chat·tes, dont un très jaloux.

Théa s’était donc sentie chez elle chez moi très rapidement. Après avoir fait le tour de son nouveau royaume, elle était venue se faire caresser. C. était alors partie rassurée. Triste aussi, de laisser cette si douce minette. Après le départ de C., Théa est venue sur mes genoux. Elle s’y est endormie, de plus en plus détendue, dans un des classiques félins : au début du repos, je fais vingt centimètres tout enroulé·e, puis, trois quarts d’heure après, je fais trois mètres de long tout détendu·e et j’empêche mon humain·e de lire, d’écrire, de prendre son téléphone… car je suis aussi sur ses bras, pas seulement sur ses genoux. Ou sur un bras et sur trois doigts. Ou sur un bras et la main d’un côté, et sur la main de l’autre côté. Ou… De l’esclavage consenti en milieu félin.

Théa a rapidement demandé à sortir. J’ai quand même attendu plusieurs semaines avant de l’y autoriser, afin qu’elle prenne vraiment ses marques dans la maison. Elle s’est faite adopter par le voisinage et par les passant·es, se faisant admirer et caresser. À la maison, elle aimait jouer, miauler pour exprimer son opinion sur le peu de rapidité (selon elle) de remplissage de sa gamelle, ou sur tout autre sujet d’importance. Ses ronrons étaient également réguliers et profonds. Au fil des semaines, elle a expulsé en rêve ses mauvais souvenirs, du moins je le suppose. Alors, elle grognait dans son sommeil et ses pattes avant s’agitaient. Parfois, elle se réveillait en sursaut. Je la caressais, afin de la rassurer.

Son retour à une alimentation régulière, malgré les journées passées chez C., a été complexe. Elle ne se goinfrait pas, mais, de temps à autre, elle vomissait ce qu’elle venait de manger. Je me suis renseignée chez une vétérinaire, qui, après l’avoir auscultée, m’a rassurée. Théa a eu un léger traitement de quelques jours, en plus d’être vaccinée, déparasitée, vermifugée et pucée. La vétérinaire, très gentiment, a rempli les documents pour le centre national d’identification des animaux, l’ICad. J’ai reçu, presque trois semaines après, la carte d’identité de Théa. Et son traitement a fonctionné, elle a cessé de vomir.

Notre vie commune s’est déroulée tranquillement en 2023, sauf en août, où elle est revenue à la maison avec le cou à vif. D’après la vétérinaire, il est possible que Théa ait été pendue pendant plusieurs heures avant d’arriver à se libérer, ou prise dans le piège d’un chasseur. Théa s’est heureusement remise, après avoir été soignée.

Fin novembre 2023, son état de santé s’est brusquement dégradé, elle mangeait et buvait peu. La vétérinaire l’a soignée et lui a donné un traitement. Théa s’est remise, elle a eu vingt jours de répit, puis elle a commencé à passer ses journées dans un recoin de mon bureau-bibliothèque. Elle marchait de plus en plus mal et ne sortait plus. J’ai amené sa caisse à litière non loin de mon bureau, ses plaids et sa gamelle d’eau et sa gamelle de nourriture dans mon bureau. La vétérinaire a décelé de œdèmes à ses pattes et une fatigue généralisée. Vu son âge, plus de quinze ans, et son séjour forcé dans la rue, sans oublier les sévices de certain·es adolescent·es quand elle errait sur le parking du lycée, Théa était en fin de vie. La vétérinaire m’a dit que je pouvais amener Théa en urgence si elle se mettait à respirer avec difficulté.

Cela n’a pas été possible, car Théa a fait une crise cardiaque le premier janvier 2024. Elle est morte dans mes bras, dans mon bureau, près de ses plaids.

Elle laisse un grand vide.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « La Reine des sables », Voyages autour de mon cerveau, décembre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/19742