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La transparence de l’air - Interview de Gwenaëlle Abolivier VADMC

La transparence de l’air – Interview de Gwenaëlle Abolivier

Nous remercions chaleureusement Gwenaëlle Abolivier d’avoir répondu à nos questions.

Tiphaine Martin – Quelles sont les couleurs de votre récit Tu m’avais dit Ouessant (Le Mot et le Reste, 2019) ?

Gwenaëlle Abolivier – Les couleurs sont celles d’une île du Ponant, du bout de la Bretagne, au début de l’hiver ; quand la lande se met au repos, le ciel se gonfle de nuages, la mer devient cette cape gris mastic qui va onduler dès les premiers assauts des tempêtes de noroît. Tout devient plus dramatique. L’île d’Ouessant se prépare à faire le dos rond et à accueillir les mizdu, les mois noirs, où l’on va célébrer la fête des morts (début novembre) en ayant une pensée pour les disparus en mer. Heureusement, le vent toujours présent chasse les mauvaises pluies et offre des trouées de lumière crue tandis que les rayons du grand phare continuent de nous guider et de nous  éclairer de ses bras de lait.   

T.M. – Votre récit mélange la poésie, l’autobiographie, la biographie, les références culturelle au voyage : d’où vous est venue cette envie de brasser les genres en un tout viatique ? 

G.A. – Depuis mon premier récit Vertige du Transsibérien ( Naïve, 2015), je suis à la recherche d’une forme qui pourrait correspondre à la liberté de l’écriture. J’adore Blaise Cendrars et son inventivité, Guillaume Apollinaire et ses Calligrammes. La première écriture, dont je me sens de plus en plus héritière, est la radio et donc du montage qui est un grand jeu de construction. Ce média a une influence certaine sur mon écriture littéraire. J’aime aussi les fragments comme le pratiquait Julien Gracq dans ses Lettrines. J’aime créer des liens entre la poésie, l’autobiographie, les références culturelles car tout est lié et tout se répond. 

T.M. – Quel est votre point de vue dans ce récit ? du haut du phare, à terre dans les maisons, sur la jetée ?

G.A. – Mon point de vue est multiple, il varie en fonction de l’endroit où j’écris : cela peut-être à la chambre de veille du sémaphore, mais aussi sur le port ou en marchant dans la lande car, en effet, je pratique l’écriture d’instantanés sur le motif partout dans le paysage, puis je les enrichis d’une relecture et d’une documentation à mon bureau. Comme Ella Maillart, j’ai besoin de grand air pour écrire !

T.M. – Comme dans tout récit de voyage, il y a beaucoup de noms d’ailleurs : représentent-ils la carte mentale de vos voyages ? Vos envies de voyage ? Vos voyages passés ?

G.A. – En effet, je retiens des noms de pays ou de villes car ils continuent de m’accompagner bien après mon retour ; ils représentent la carte mentale de mes voyages passés et présents. En tant que grand reporter pour la radio, j’ai beaucoup voyagé pendant plus de vingt ans ; ce que je poursuis aujourd’hui car le mouvement est à la source de mon écriture littéraire et poétique. Dans ce récit îlien, je cite les noms de pays et de ports où les marins ont débarqué. Citer ou lire un toponyme est déjà un voyage en soi. 

T.M. – À Ouessant, est-ce que l’espace est vraiment genré, avec la mer = les hommes, versus la terre = les femmes ?

G.A. – L’espace à Ouessant est genré et le fut surtout par le passé. La mer appartenait aux hommes marins de la Royale ou marins au commerce ; et la terre était le domaine des femmes qui étaient les gardiennes et les jardinières de l’île. Depuis la fin de la marine marchande, la vie sur l’île s’en est trouvée très modifiée, même si des traditions demeurent. Les femmes continuent de s’occuper des moutons, par exemple, et de filer la laine. Il y a aussi Ondine, une femme marin pêcheur qui travaille avec son mari. J’ai pu vérifier combien Ouessant continue d’être l’île aux femmes.

T.M. – Quel(s) souvenir(s) de ce séjour breton vous revien·nen·t en mémoire, aujourd’hui ? 

G.A. – Ouessant n’est pas de l’ordre du souvenir tant je continue de vivre avec Ouessant, aujourd’hui et maintenant. J’y retourne au moins une fois par an et je suis en contact régulier avec des habitants qui sont devenus des amis ; des visages et des voix accompagnent ma vie présente. Par ailleurs, j’y ai vécu une expérience fondatrice, celle de l’écriture, qui m’a transformée et m’a apporté un autre rapport au temps. Dans un sens, je ne suis pas revenue de Ouessant et l’écriture quotidienne se poursuit comme un fil continu tendu vers l’île. En novembre 2025, j’ai fait paraître un autre livre sur les îles : Ouessant, Molène, Houat, Bréhat avec des photos de Bernard Plossu, aux éditions Bernard Chauveau. 

Site de Gwenaëlle Abolivier : https://gwenaelleabolivier.wordpress.com

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, Gwenaëlle Abolivier, « La transparence de l’air – Interview de Gwenaëlle Abolivier », Voyages autour de mon cerveau, avril 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/29613

Il est temps de (s’)aérer : propositions vitales VADMC

Il est temps de (s’)aérer : propositions vitales

Cet article est issu de notre communication au colloque international Chloé Delaume : une œuvre intermédiale, en 2024.

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Que nous propose Chloé Delaume dans Mes bien chères sœurs (2019) pour sortir du patriarcat ? Nous souhaiterions analyser la forme de Mes bien chères sœurs afin de mettre en évidence la force de sa dénonciation du système misogyne français.

À quel(s) corp(s) s’adresse-t-elle et comment les met-elle en scène dans cet ouvrage ? De quel âge, de quelle catégorie sociale, de quel(s) sexe(s) ? En effet, l’écriture de Chloé Delaume est ancrée dans le charnel, elle s’adresse à des êtres de chair et d’os, non à de pures intelligences.

Pour ce faire, dans quelle langue s’adresse-t-elle aux lecteurs et aux lectrices : féminine, encore masculinisée, « féminine universelle » (Typhaine D, Contes à rebours, 2012) ? Quelles sont ses propositions à ce sujet ? L’autrice manie ainsi, et construit, sa langue afin de nous faire comprendre les enjeux et la dangerosité du patriarcat.

Enfin, comment l’autrice passe-t-elle du « je » au « iels », du « patriarcat » au « nous » ? Y a-t-il un cheminement linéaire, des retours en arrière, des projections ? Un corps entier, celui de l’écrivaine, qui s’adresse à d’autres entités corporelles, lecteurs et lectrices, certes, mais pour dire quoi ? Ou comment le biais autobiographique chemine vers l’universel singulier, afin de tous et toutes nous englober dans une vie meilleure, en proposition existentielle joyeuse.

Ce sont ces trois pistes que nous explorerons, en citant Simone de Beauvoir, Andrea Dworkin et Virginie Despentes, ainsi que le récent Vieille Fille de Marie Kock (2022). Leurs ouvrages mêlent analyses et témoignage autobiographique, diffractant le combat contre le patriarcat dans le « je » pour mieux l’encercler et le vaincre.

I. Des corps multiples

S’il y a peu d’adresses directes aux lecteurs et lectrices, l’écrivaine incarne sa dénonciation du patriarcat occidental dans des corps multiples, féminins, masculins, transexuels, aux âges divers et aux sexualités plurielles. La transexualité est présente après la page du titre, dans la première épigraphe, extraite du Manifeste d’une femme trans et autres textes de Julia Serano, paru en français en 2020. Chloé Delaume s’identifie ensuite à :

Celles qui perçoivent une sœur dans chaque transexuelle et admirent leur courage au point de puiser dedans1.

La sororité est acte de chair, en tout consentement. La sororité des corps, hétérosexuels et transexuels, s’étend aussi aux corps homosexuels, ceux « nés dans une enveloppe de chair inadaptée », ceux douchés encore et encore pour cause de maladie mentale, jusque’à la déclassification française de juin 19812. Pourtant, Simone de Beauvoir, en 1949, dans Le Deuxième Sexe, conteste scientifiquement l’existence de deux sexes biologiques, en tous lieux et à toute époque :

L’existence de gamètes (…) hétérogènes ne suffit pas à définir deux sexes distincts ; en fait, il arrive souvent que la différenciation des cellules génératrices n’amène pas la scission de l’espèce en deux types : elles peuvent appartenir toutes deux à un même individu3.

L’essayiste féministe souligne, ici et dans la suite de ce chapitre, que ce que nous appelons aujourd’hui homosexualité et transexualité existent chez l’être humain et hors être humain.

C’est donc le corps social qui décide ou non d’accepter la multiplicité biologique, ou de le rejeter comme anormal, quitte à pousser ces individu·es-ci au suicide, et ou à la folie. Et d’user de certains corps comme support non consentant, soit des corps féminins soumis à de soi-disant besoins irrépressibles, qui se conjuguent uniquement au masculin :

Dans le bus et le métro, les frotteurs anonymes, la bosse dans le pantalon, leur souffle nous brûle la nuque (…)4.

Les différentes formes de harcèlement sexuel, banalisés, portent pourtant des coups et laissent des traces, à tenter d’effacer par l’eau :

(…) sans trop savoir pourquoi on se met, sous la douche, soudainement, à pleurer5.

Les descriptions de ces situations sont ancrées dans le charnel, elles n’en édulcorent pas la matérialité, physique et psychique. Et elles concernent toutes les femmes, réunit sous le pronom personnel « on », qui s’entend, écrit et se lit normalement au masculin. Chloé Delaume transforme ainsi la langue patriarcale, sans oublier de rappeler que :

La dame n’est pas à toi, la dame est une personne6.

L’infantilisation des prédateurs les ridiculise grâce à l’humour.

Le corps social hétéronomé rejette également les corps racisés, ou plutôt elle les engloutit pour mieux leur ôter tout pouvoir social :

Les biscuits Bamboula (…) commercialisés par St Michel entre 1987 et 1994. Le petit Bamboula, vêtu d’un pagne léopard et d’une toque assortie, en était la mascotte7.

L’autrice nous rappelle que la fin du vingtième siècle français n’était pas sortie du colonialisme, symbolisée par un enfant cliché. Souvenons-nous également que ces biscuits ont donné lieu à un nouveau zoo humain, calqué sur ceux des expositions universelles françaises de la première moitié du vingtième siècle, à Port Saint-Père, en Bretagne, en 19948.

Autre corps rejeté par le système patriarcal, celui des femmes qu’il juge moins ou plus désirable. Chloé Delaume navigue entre réécriture du misogyne Ronsard d’une part, et autoportrait intersectionnel d’autre part :

Quand vous serez bien vieille, des piles dans la chandelle, assise seule et en feu, tortillant vainement, direz, jouissant sévère, en vous émerveillant : au standard on me violait, du temps que j’étais belle9. En seconde partie de vie assumer l’ineptie de toute catégorie n’est plus à l’ordre du jour10. (…) Avoir 45 ans, c’est surtout avoir le droit de ne plus se reproduire11.

Deux âges, deux attitudes possibles. L’une encore soumise à l’ordre paternaliste, via les « Sonnets [Sonnettes/Sornettes] à Hélène » (1578), qui intime d’être sexuellement disponible à toute heure en tous lieux, et d’aimer être violée et d’en garder un souvenir émouvant. Tout en étant jetée hors du circuit du désir (brutal et non consenti) et de la sexualité. Il n’est toujours pas question de ses propres envies. L’autre, dégagée de toute injonction et de tout cadre, se meut en liberté, sous une forme subjective croisant sexe, âge et origine ethnique, et déclarative, qui incite à tracer sa propre route, hors de la reproduction, sociale et biologique.

Et ce, après avoir fait partie des hyper-sexualisées, en un retournement de l’incipit du King-Kong Théorie de Virginie Despentes (2006). À Despentes d’écrire « de chez les moches, pour les moches, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du marché à la bonne meuf12. » À Chloé Delaume d’écrire, entre autres,

(…) de chez les ex-bonnasses, les suffisamment cotées sur le marché pour avoir reçu des appels d’offres et avoir eu le choix des options13.

D’un bord du (non) désir à un autre, le combat pour l’indépendance et la sororité reste le même. Chloé Delaume enchaîne cette profession de foi en décrivant ses expériences de prostituée et de caissière de supermarché. Ses choix sexuels en tant que prostituée sont malgré tout réduits, son corps étant une marchandise, comme celles vendues en supermarché. Quant à son travail en magasin, Chloé Delaume parle de soi comme étant devenue « un corps complétant, fusionnant une machine14. » Ce sont donc deux existences similaires, avec des corps objetifiés, mécaniques. La dénonciation du patriarcat passe par l’expérience personnelle, celle du corps féminin devenu produit de consommation pour des supérieurs masculins, clients prostituteurs et chef hiérarchique.

Autres formes de prostitution féminine, celles des strip-teaseuses vues à la télévision lors de l’adolescence15, dans les années quatre-vingts, dans l’émission de l’animateur Stéphane Collaro Cocoricoboy, dont le titre indique clairement le positionnement graveleux et masculiniste. On peut voir un extrait de cette émission dans le documentaire de Pascal Drapier, La Télé des années 80, diffusé sur France 3 en 201816. Ces corps féminins proposés comme objet de désir consumériste sont esclavagisés, rien ne reste de leur individualité, comme les « soubrettes » italiennes de la télévision berlusconienne analysées par Lorella Zanardo dans Il Corpo delle Donne en 2010. Ces corps prostituées sont aussi proposés au regard des spectatrices, dont les femmes de la famille de Chloé Delaume, ainsi que les épouses, mères et filles de l’immeuble où elle vit à cette époque17. L’analyse individuelle s’étend, devient sociologique et genrée :

Scène de la vie de banlieue. (…) Scène de la vie de banlieue (…). Scène de la vie de famille, représentation de la femme, espace public espace privé18.

L’autrice dépasse son cas pour approfondir l’analyse de classe et de sexe. Mais n’oublions pas que la seconde épigraphe de Mes bien chères sœurs annoncent la mort du coq.

L’émission de Stéphane Collaro se termine en 1987. Entre-temps, le corps des hommes hétérosexuels de banlieue et d’autres classes sociales (sauf si achat de VHS pornographiques et/ou de prostituées19) aura vibré au spectacle des femmes exposées :

(…) le silence est gluant, les hommes s’enferment dans les toilettes et y restent plus ou moins longtemps20.

Les époux et pères de famille préfèrent expurger leur frustration sexuelle de cette façon plutôt que d’en parler avec leur femme. Le voyeurisme vertical plus que la communication horizontale. Le corps masculin réagit de manière autonome, sans consulter les désirs du corps féminin qui lui est le plus proche. Nous sommes dans la lignée des Petits Enfants du siècle de Christiane Rochefort (1961).

Les corps explorés par Chloé Delaume dans cet ouvrage sont multiples, ils couvrent l’échelle sociale dans son ensemble ainsi que les âges adolescents et adultes. Comment ces corps parlent-ils ?

II. Libérer les paroles des femmes

Ils parlent d’abord à travers des chansons, chanteurs et groupes de musique populaires et rock n’roll, plutôt au masculin : le titre de l’essai, qui reprend la partie féminine du refrain de « Pas de Boogie Woogie » d’Eddy Mitchell, la chanson traditionnelle « Le Coq est mort », « Femme libérée » de Cookie Dingler, « Un été de porcelaine » de Mort Shuman, « La Madelon » de Louis Bousquet, « Viens poupoule » de Henri Christiné, « Être une femme » de Michel Sardou, Jean-Jacques Goldman, The Cure et Indochine21. Les deux groupes de rock sont connotés positivement, comme contre-exemple des masculinités toxiques mises en scène dans les chansons du début du vingtième siècle et chez Michel Sardou. Rappelons ici les propos de Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe : « 

La représentation du monde comme le monde lui-même est lopération des hommes ; ils le décrivent du point de vue qui est le leur et quils confondent avec la vérité absolue22.

La chanteuse, actrice et mannequin Samantha Fox est également citée, comme modèle féminin. Ce tout forme également un tableau sociologique de la France des années quatre-vingts. Il y a aussi des « chants scouts » féminins, dont les paroles ne sont pas précisées, chantés notamment par Lapinette Pieuse, Loutre Savante et Chevrette Curieuse23. Il ne manquerait presque que le Castor/la Grenouille (selon les époques) Simone de Beauvoir pour faire cercle avec ses consœurs. Chloé Delaume nous offre aussi un nouvel hymne des femmes24, sur l’air du « Chant des partisans » :

Copine, entends-tu rire ce jour où ta vie vaut la sienne ? Ohé ! féministes, suffragettes jusqu’au boutistes, c’est l’alarme25 !

Chloé Delaume s’interroge sur la force du langage au début de Mes bien chères sœurs :

Je suis maîtresse en ma parole et pour le partage du pouvoir. Le langage, le choix de chaque mot, relève du politique. La question est de savoir comment sen emparer26.

Loin des injonctions de Michel Sardou sur ce que devrait être une femme, l’écrivaine ouvre l’ensemble des mots à tous et, surtout, à toutes. Elle conclue, provisoirement, à la fin de l’ouvrage, en développant son idée initiale :

La qualité de sœur, expériences, âges multiples, le cercle est de paroles qui s’écoutent en égales. Différentes mais égales. Qui possède le langage possède le pouvoir. Le pouvoir absolu, où dire cest faire27.

Une individualité, une pluralité de voix, une écoute égale.

Le chemin vers cet état idéal passe d’abord par une nomination précise, ce qui n’est pas facile, comme le rappelle l’essayiste nord-américaine Andrea Dworkin :

Nous utilisons un langage qui est sexiste par essence : développé par les hommes pour leurs propres intérêts ; conçus spécifiquement pour nous exclure ; utilisé spécifiquement pour nous opprimer28.

Comment en sortir ?

La première étape consiste à chercher le sens des mots, comme pour « féministe », en espérant vivre à une époque où le dictionnaire lui-même est sorti du patriarcat. Ce qui est le cas pour l’adolescente Chloé Delaume :

En vérité j’étais juste “partisane du féminisme”, une “doctrine qui préconise l’extension des droits, du rôle de la femme dans la société.” (…) J’étais peut-être prétentieuse, mais il n’y avait pas de quoi en faire une maladie29. 

Le Petit Robert qu’elle consulte est objectif et ne présente pas d’exemple tendancieux, ce qui est le cas pour le dictionnaire de L’Académie française (huitième édition, 1932-1935) : « Propagande féministe. » Se nommer donc, pour se connaître précisément.

Autre terme, « uxoricide » et non « drame conjugal »30. L’autrice, de part son vécu, pointe l’hypocrisie sociétale qui camoufle un crime envers les femmes en situation tragique, dont la définition est applicable à beaucoup d’évènements de l’existence, dont, par exemple, un divorce. le détour par le latin permet de viser juste au cœur de l’horreur. Chloé Delaume redonne ainsi un statut et une dignité à sa mère, non pas inconnue reléguée au rang des faits divers, mais victime d’un meurtre précis. L’écrivaine retourne ensuite la langue contre les bourreaux, en définissant sa misandrie31 comme protection corporelle contre l’espèce masculine, coupable de violences menant au meurtre. Comme le décrit l’écrivaine, comédienne et metteuse en scène Typhaine D dans la partie « Cendrillon » de ses Contes à rebours (2012) :

(…) quand ils commencent à Noues frapper, c’est bien parce qu’on ne peut plus partir. (…) Pour Moie, l’escalade de la violence avait tout brouillé, tout verrouillé32.

Pas d’échappatoire possible dans une société patriarcale qui ferme les yeux sur ce qui se passe dans le foyer, au sein du couple.

Puis, plus tard, Chloé Delaume passe à l’écriture :

J’écris pour ne pas mourir puisque c’est déjà fait33 .

Dans une même phrase, l’écrivaine expose son mal-être profond, nœud existentiel posé sur le papier : lui est-il possible d’être vivante et de le rester après une telle horreur ? Car, « qui suis-je en ma parole ?34 » Donc, se classifier, mais dans plusieurs cases, et toutes différentes et parfois opposées, en reprenant le leitmotiv de Virginie Despentes déjà cité. Chloé Delaume écrit :

J’écris de chez les féministes qui se maquillent. (…) J’écris de chez les ex-bonnasses (…). J’écris de chez les tox à boîtes à pharmacie (…). J’écris de chez les connasses qui font du shopping. (…) J’écris de chez les vraiment toutes seules. (…) J’écris de chez celles qui ont des douleurs menstruelles effroyables (…). J’écris de chez les chieuses, les princesses hystériques, authentiques drama queens, la Reine des pommes. (…) J’écris depuis vingt ans35.

Toutes ses identités se rassemblent dans celle de l’écrivaine. Mais non pas une écrivaine dans sa tour d’ivoire avec son beau miroir, autre mythe patriarcal du narcissisme féminin, mais une autrice qui agit en écrivant :

S’emparer, appliquer des mots au quotidien36. (…) Pour que circulent les armes autant que les la parole, pour que se pense un monde hors de toute érection37.

… même si cela peut sembler, dans un premier temps, une non action38.

Mais nommer est effectivement un combat, ce qui ferait donc courir un « péril mortel », comme l’a écrit l’Académie française le 26 octobre 201739 à la « langue de Molière40 », à moins de refuser les cadres établis par ladite Académie française au dix-septième siècle, cadres non mixtes, donnant la supériorité au masculin qui l’emporte sur le féminin, taillant dans les noms féminins qui existaient, les faisant disparaître, notamment le terme « autrice ».

Chloé Delaume, afin d’abattre la langue meurtrière, propose des solutions pour démasculiniser et la féminister, dont la règle de proximité et l’usage du pronom non genré iel41. Comme la linguiste Éliane Viennot, comme l’écrivaine et actrice Aurore Evain, comme l’autrice et comédienne Typhaine D, Chloé Delaume propose l’égalité langagière, que Typhaine D a rassemblé dans son « Manifeste de la féminine universelle », dont le texte est disponible sur son site42. Aux claviers citoyennes !

III. Du « je » au « iel »

En effet, Chloé Delaume s’inscrit dans une pluralité joyeuse, condition essentielle pour se passer du patriarcat. Elle diffracte les pièces de son histoire personnelle tout au long de son essai, y mêlant analyses féministes, hymne au monde sorore, réflexion sur l’écriture, fragments d’histoire politique, au féminin et au masculin, avant d’aboutir au « iel » ouvert aux mondes, débarrassés des vieux mythes patriarcaux.

Ceux-ci résistent, dans l’univers usé de la nouvelle vague féministe de #MeToo et de ses suites :

C’est l’histoire de la chute du vieux papatronat à l’heure où la puissance ne sait plus dans quel corps elle devrait s’incarner43.

Chloé Delaume, après Beauvoir, Halimi, Groult, lie système capitalisme et système patriarcal, tout en les moquant, à l’instar de ses devancières, qui manient l’humour et l’ironie, que ce soit dans Le Deuxième Sexe, La Cause des femmes (1973) ou Ainsi soit-elle (1977). Pensons également aux romans de Christiane Rochefort, Stances à Sophie (1963) en tête, où les corps, féminins et masculins, hétérosexuels et homosexuels, sont bien présents.

Ce vieux monde est incarné dans l’adolescence de Chloé Delaume par des propos racistes tenus par des membres de sa famille :

(…) elle parle d’Indochine avec des Portugaises et est déléguée d’une classe pleine d’Arabes (…)44.

Famille où les « dominants » croquent allègrement dans les biscuits Bamboula déjà cités45, avant de faire partie d’un passé raciste donc patriarcal révolu :

(…) il paraîtrait qu’avant, les Noirs étaient des esclaves, les Algériens des crouilles, les mamans en cuisine, les papas jamais là (…)46.

Comme Beauvoir dans Le Deuxième Sexe, Chloé Delaume relie racisme et inégalités de genre, d’où son bref arrêt sur le terme « intersectionnalité47 ». Signalons également la bande dessinée de 2023 Comment je me suis radicalisée en féminazie, d’Isa & Gaudelette, où la narratrice raconte à ses nièces et neveux le vieux monde patriarcal et les années glorieuses post-#MeToo. N’oublions pas l’ouvrage d’Alex Tamécyclia, Les Féministes tencouragent à quitter ton mari, tuer tes enfants, pratiquer la sorcellerie, détruire le capitalisme et devenir trans-pédé-gouine, en 2025. L’autrice y monte une machine de destruction du patriarcat à coup de citations féministes et anti-féministes, les premières dynamitant les secondes, tout en exposant ses fluctuations personnelles et amoureuses.

Son univers familial est également contre les progrès sociaux incarnés par la ministre socialiste Édith Cresson, au motif que « dans la tradition tout est bon, personne ne peut prouver le contraire et surtout pas les socialistes et leur chiennasse d’Édith Cresson48 ». Le cadre ferme du cliché s’allie à la grossièreté, la fermeture d’esprit à la misogynie. Et aucun des membres de sa famille n’a participé aux révolutions des années soixante-dix, pas de Mai 68 ni de MLF ici, mais, éventuellement, une participation à la contre-manifestation du 30 mai 196849. Chloé Delaume, par conséquent, insère dans Mes bien chères sœurs des rappels de l’histoire politique des femmes, au vingtième et vingt-et-unième siècles, celle des « vagues » successives du monde occidental, et de leurs différentes orientations, puisque :

Féminisme s’écrit au pluriel50.

Là aussi, l’autrice ouvre les portes à la diversité, aérant largement le fauve patriarcal.

Fauve qui est encore bien vivant, ce dont témoignent les violences contre les femmes et, hélas, le manque de sororité. Ainsi, Chloé Delaume rapporte, par exemple, le traitement esclavagiste enduré par les ouvrières chinoises des usines Mattel51, le harcèlement sexiste au collège et sa riposte52, le harcèlement sexuel et les harceleurs sur les réseaux sociaux :

Perversion mise à jour, ils n’ont plus à prendre froid pour surprendre leur victime, panoplie obsolète, gogo Skype, Snap roulette ; en pièce jointe ma bite, c’est Photoshop53

L’autrice montre ainsi, également, l’évolution des méthodes des violences sexistes. Le patriarcat et ses sbires savent se réinventer, pour leur plus grand bien.

Ils sont appuyés par certaines femmes, qui préfèrent juger et condamner les autres femmes plutôt que de les comprendre, aider et soutenir. Souvenons-nous de la solitude de la jeune Annie Ernaux suite au viol lorsqu’elle était monitrice dans une colonie de vacances, viol rapporté dans Mémoire de fille en 2018. Chloé Delaume souligne ainsi la participation des animatrices du Cocoricoboy au jugement des stripteaseuses54, dans une complicité de classe avec les animateurs. Elle fait état de l’anti-intellectualisme des « femmes de cette famille » (la sienne) :

Ce qui les unifiait (…), c’était la haine des femmes qui pensaient par elles-mêmes. J’étais prête à terminer vieille fille, si c’était le prix à payer55.

Car une longue tradition assimile femmes ayant un cerveau et bas-bleus, donc femmes repoussantes, donc restant fille, sans sexualité, qui serait forcément hétérosexuelle. Pourtant, l’essayiste Marie Kock, dans son Vieille Fille paru en 2022, rappelle :

Je ne suis plus dans l’attente d’être complétée. Je suis déjà entière. C’est donc ça mon standard : quelqu’un dont je n’aurai pas besoin56.

Être pensante, c’est être désirante comme tout être humain. Et le célibat féminin peut tout à fait, s’il est débarrassé du poids patriarcal, être aussi viable que le célibat masculin, ou que le couple.

Chloé Delaume, tout comme Beauvoir, Gisèle Halimi et Benoîte Groult à la fin de leurs essais, appelle à briser le cercle vicieux de la compétition féminine pour entrer dans l’ère de la sororité, auquel elle consacre l’avant-dernière et la dernière parties de Mes bien chères sœurs, c’est-à-dire que le titre de l’ouvrage prend alors tout son sens. L’intitulé des chapitres est programmatique : « Pour une sororisation générale », « Badaboum Manifesto (Propositions d’actions concrètes et agréables ». Soit se parler sans hiérarchie, sans maternalisme, en ne rapportant pas tout aux mâles. S’apprécier, se regarder. Parler et se parler dans un langage enfin égalitaire, ce que nous avons évoqué dans notre deuxième partie. Arrêter les violences, « Pour l’avènement d’un monde qui mérite qu’on soit dedans57. » Et pratiquer l’humour à haute dose, d’où la proposition delaumienne de ponctuer d’un « badaboum » chaque remarque sexiste58.

Conclusion

Chloé Delaume nous invite, en s’exposant, à agir pour la construction d’un monde pluriel, libre, sorore et fraternel, solidaire. Alors, oui, « il est temps d’aérer59 », de « rigoler60 », de « danser sur l’eau61 », bref, d’être en vie, heureuses et heureux de l’être, ensemble.

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1 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs (Seuil, 2019), 26-27.

2 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 19-20.

3 Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe. I. (Gallimard, 2000), 37.

4 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 41.

5 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 41.

6 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 46.

7 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 44.

9 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 45.

10Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 23.

11Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 107.

12 Virginie Despentes, King-Kong Théorie (Livre de Poche, 2011), 9.

13 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 24.

14 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 24.

15 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 30-31, 32-36.

16 Pascal Drapier, La Télé des années 80 (France 3, 2018).

17 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 32-35.

18 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 32, 33, 34.

19 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 32.

20 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 35.

21 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 5, 7, 31, 39, 42, 84-85, 53, 30, 37, 38.

22 Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe. II. (Gallimard, 1987), 228.

23 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 88.

24 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 91-92, 101-102.

25 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 101.

26 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 28.

27 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 93.

28 Andrea Dworkin, Notre sang (M éditeur, 2021), 66.

29 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 37.

30 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 29.

31 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 29-30.

32 Typhaine D, Contes à rebours (Les Solanées, 2017), 45.

33 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 44.

34 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 13.

35 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 23-27.

36 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 78.

37 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 98.

38 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 27-28.

40 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 84.

41 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 111.

43 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 11.

44 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 38.

45 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 44.

46 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 74.

47 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 44-45.

48 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 42-43.

49 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 40.

50 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 65.

51 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 50-51.

52 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 57-58.

53Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 41.

54 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 33.

55 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 40.

56 Marie Kock, Vieille Fille (La Découverte, 2022), 56.

57 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 121.

58 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 118.

59 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 15.

60 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 117.

61Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 47.

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Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Il est temps de (s’)aérer : propositions vitales », Voyages autour de mon cerveau, mars 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/28389

Brutalités humaines - Interview de Nicolas Quint VADMC

Brutalités humaines – Interview de Nicolas Quint

Nous remercions chaleureusement Nicolas Quint d’avoir répondu à nos questions sur son premier roman, Création destructrice (2025).

Tiphaine Martin – Que signifie le titre de votre roman, Création destructrice ?

Nicolas Quint – C’est un clin d’œil à une théorie économique énoncée en 1942 par Joseph Schumpeter et qui est nommée « destruction créatrice ». Cette théorie stipule que, pour qu’une économie progresse, il fut qu’elle laisse détruire ses anciennes activités pour permettre la création d’unités plus modernes avec plus de valeur ajoutée et donc de richesse à la clef. La France fait souvent l’inverse en subventionnant largement des industries dépassées qui survivent puis finissent par rendre l’âme. Selon la théorie Schumpétérienne, il vaut mieux laisser tout de suite mourir les anciennes industries et subventionner des productions plus avancées technologiquement. On peut citer comme exemple Kodak qui lutte pour sa survie suite à l’arrivée du numérique. A l’inverse, Nokia a toujours su d’adapter en laissant périr ses divisions qui n’étaient plus rentables. Ainsi, la société est passé de la papeterie aux téléphones mobiles et dernièrement aux équipements 5G.

T.M. – Quelle est votre envie en écrivant ce roman ?

N.Q. – J’ai tenu un blog économique pour le site web de Libération il y a quelques années. C’était passionnant mais cela restait dans un cadre formel qui est celui d’un article. Je suis très influencé par les romans contemporains américains (et anglais dans une moindre mesure). Je trouve que les romans français (avec nombre d’exceptions comme M. Houellebecq ou Jean-Paul Dubois) sont trop coupés de la réalité profonde de la société. Les romans américains sont beaucoup plus ancrés dans la sociologie du pays et notamment des suburbs. Cela leur donne à mes yeux une plus grande valeur en mixant, pour le dire avec un peu d’emphase, la fiction et la non-fiction. Mon idée était donc d’écrire un roman qui intègre des éléments sociologiques et économiques, pour faire passer des idées et des constats via le roman.

T.M. – Pourriez-vous résumer votre roman ?

N.Q. – Le roman suit le personnage d’Alexandre. Le parcours de celui-ci, bien que décalé par rapport à la réalité des rapports sociaux, est tout d’abord marqué par le succès professionnel, qui lui permet de gravir les échelons rapidement. Mais, au fur et à mesure, il devient de plus en plus sceptique par rapport à ce qu’il perçoit des entreprises pour lesquels il travaille, notamment les ressources humaines. Il s’aperçoit que dernière la coolitude affichée des startups se cache des méthodes très dures. Il va alors plonger, abattu également par la maladie mentale puisque qu’Alexandre se découvre bipolaire. C’est donc le suivi d’une chute où se mêle le sociologique et le psychiatrique.

T.M. – À quel(s) publics) est destiné votre roman ?

N.Q. – je pense à ceux qui ont connu les années 2000 en tant que jeune adulte, le récit se faisant sur la toile de cette époque. Il faut y inclure ceux qui sont en quête de sens dans leur travail et ne comprenne pas la mainmise de la finance dans l’économie. Enfin, j’ajouterai les personnes étant (ou aidant) un malade mental, notamment bipolaire.

T.M. – Comment est venue votre souhait de devenir écrivain ?

N.Q. – Je ne sais pas si je suis un écrivain ! Je suis juste quelqu’un qui a écrit un livre.  J’ai toujours eu envie d’écrire un livre aussi loin que mes souvenirs me ramènent. Je suis aussi un gros lecteur ce qui m’a également poussé. Le passage par le blog et d’autres écrits (blog perso, piges pour la presse, …) m’ont conforté dans ma capacité à écrire. Evidemment, écrire un roman est un exercice bien différent et il faut de l’huile de coude pour le sortir. Entre le premier jet et la version finale, il y a eu beaucoup de réécriture. Mais j’aime écrire, surtout la nuit quand tout est calme. Je n’ai pas la discipline qu’ont certains d’écrire 2 ou 3 heures par jour, je travaille plus par cycle.

T.M. – Quels sont vos projets d’écriture ?

N.Q. – Pour l’instant, je suis encore en post-partum de mon premier livre. La difficulté va résider dans le fait que ce roman est une autofiction et que le prochain se devra d’être une fiction complète. Ce qui ne veut pas dire que je ne peux pas inclure des choses vécues dans le déroulé du roman. J’ai quelques idées mais elles n’ont pas encore pris suffisamment forme pour que je puisse en parler.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, Nicolas Quint, « Brutalités humaines – Interview de Nicolas Quint », Voyages autour de mon cerveau, décembre 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/27686

Partir, revenir, pourquoi ? (18) Y aller : “Allons voir”, Feu! Chatterton VADMC

 Partir, revenir, pourquoi ? (18) Y aller : “Allons voir”, Feu! Chatterton

Sortir de sa zone de confort, pour utiliser une expression toute faite actuelle, n’est pas l’action la plus aisée qui soit, surtout quand on est solitaire. À cette frilosité plus ou moins volontaire, puisque l’éducation, le sexe, la race et la classe sociale pèsent plutôt lourd dans la destinée de chacun·e et sa sociabilité, le groupe de musique française Feu! Chatterton répond par sa chanson « Allons voir » (Allons voir, 2025).

Il s’adresse d’abord à nous, public, directement, par le tutoiement : « Tu meurs d’envie d’aller voir/Par toi-même, faire tes preuves (…). » Créant ainsi une complicité rapide, le chanteur évoque un désir d’ailleurs, donc de départ, de la/du destinataire.

Mais, selon le chanteur, nous sommes encore prisonnier·es des livres et de nos rêves nocturnes:

Souvent tu attends la nuit

Quand plus rien ne fait mal

Et tu rêves que tu t’enfuis

À la nage, par le canal

Tu rêves d’un grand pays

D’une vie qui enivre

Comme celle que tu lis

Dans les pages des livres

Rêver est alors, classiquement, une évasion hors d’un quotidien violent, avec des voyages au bout de la nuit, comme, par exemple, dans la chanson d’Yves Simon « Chaque nuit tu t’enfuis » (Respirer, chanter, 1974) :

Tu me quittes

Chaque nuit

Pour des espaces nouveaux

Des astronomes dirigent

Les voyages de ton cerveau

Chaque nuit

Tu t’enfuis

Et tu pars en caravane

Sur des chameaux andalous

Comme très régulièrement chez Simon, imagination débridée et voyage dans les étendues du désert se conjuguent pour nous emmener avec lui, ici dans sa souffrance à sentir sa compagne très loin de lui, sans lui. Chez Feu! Chatterton, la destination est plus vague (« un grand pays »). Quant au « canal » évoqué, est-ce celui d’une banlieue triste, d’une ville lugubre, d’une campagne sinistre ? Ou devons-nous évoquer les ombres de Venise ou d’Amsterdam ? Donc celles de Dirk Bogarde (Luchino Visconti, Morte a Venezia, 1971), de Katharine Hepburn (David Lean, Summertime, 1955), ou celles de Brad Pitt et de Catherine Zeta-Jones (Steven Soderbergh, Ocean Twelve, 2004) ?

En effet, après le « canal » pré-cité, Feu! Chatterton joue avec l’expression toute faite « mer à boire » :

Tu meurs d’envie d’aller voir

Par toi-même, faire tes preuves

Et si c’était la mer à boire

Eh bien, que la mer t’abreuve

Le chanteur incite sa/son destinataire à partir, quelles que soient les difficultés qu’elle/il va rencontrer. Il retourne alors l’expression toute faite en la prenant au sens propre et figuré, comme un don, comme une chance, et non plus comme une épreuve à surmonter. Celle/celui qui voyage a donc tout à gagner à partir ailleurs.

Feu! Chatterton insiste sur la médiocrité d’une vie qui n’est pas une existence : « Le ciel sera toujours bas/À ceux qui vivent sans courage (…). » Ces derniers ne se contentent pas de rester figés dans leur petitesse, ils ne supportent pas que les autres s’en échappent, d’où, ici, leur argument « ce n’est pas de ton âge ». Tout est bon pour fixer les autres dans la glu de l’ennui, dans un espace et une mentalité bornées. Surtout pas d’échappatoire !

Au contraire, Feu! Chatterton tend la main à celles et ceux qui veulent y aller :

Allons voir 

Ce que la vie nous réserve

Ce que la vie nous réserve 

N’ayons peur de rien (…)

Prends-moi la main

Oui à l’entraide et à la solidarité pour voir, sentir, goûter, toucher l’ailleurs et les autres (avec leur consentement). Oui, soyons curieuses et curieux.

On y va ?

 

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Partir, revenir, pourquoi ? (18) Y aller : “Allons voir”, Feu! Chatterton », Voyages autour de mon cerveau, août 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/26806

Résister La Petite Annonce VADMC

Résister : La Petite Annonce

Non. Il n’ira pas en maison de retraite, pardon, en « EHPAD » (comme si un sigle changeait quoi que ce soit à la chose). Et tant pis si ça signifie ne plus voir son fils Jean, ni recevoir de l’argent de sa part pour compléter sa pension de retraité.

De nos jours, dans le roman de Caroline Allan La Petite Annonce (Lilys Éditions, 2025), le Bruxellois Henri, veuf, entre en résistance contre son fils unique et la société contemporaine, qui voudraient tous deux remiser les personnes âgées dans des lieux pas forcément agréables, sans se soucier non plus de faire cohabiter des individus aux goûts et aux habitudes antinomiques.

Foin donc de la mise à l’écart de la société, oui à la colocation. Henri se met en ménage avec Élisabeth et Jacques, deux retraités célibataires. Et, cahin-caha, ils s’apprivoisent et apprennent à vivre à trois, à l’instar des trois jeunes gens et de la grand-mère d’Ensemble, c’est tout (Anna Gavalda, 2004). Et ça marche plutôt bien, avec quelques règles de vie commune et quelques disputes.

Caroline Allan montre ici que des solutions alternatives existent à l’enfermement des personnes âgées dans des structures médicales. L’autrice a décrit comment lesdites structures peuvent être des endroits agréables, dans son roman jeunesse Mercredi (Oskar, 2024). Dans La Petite Annonce, c’est le côté obscur des EHPAD qui est exposé, avec ses abus de pouvoir et ses violences à l’encontre des résident·es, lorsqu’Henri se blesse et qu’il passe de l’hôpital à l’EHPAD.

Entre-temps, Henri aura usé de sa santé à s’occuper de Jean, victime d’une crise cardiaque et abandonné par son épouse. En remerciement, quand il va mieux grâce aux soins constants de son père, soutenu par Élisabeth et Jacques, Jean l’insulte et se réfugie dans une maison de santé.

L’ingratitude filiale et l’incompréhension entre générations est l’autre fil narratif de La Petite Annonce. Outre Jean, il y a Christiane, fille unique de Jacques, au rire… mi-hyène mi-truie ? et au goût vestimentaire très sûr. Qui, pas plus que Jean, n’est satisfaite de la colocation de son père. Et qui aimerait bien passer moins de temps avec son père.

Heureusement, Élisabeth et Jacques exfiltrent Henri vers la liberté et leur appartement, avec la complicité d’une femme de ménage. Tout finit bien, sans trop regarder vers l’avenir.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Résister : La Petite Annonce », Voyages autour de mon cerveau, avril 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/24464