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Pierre Loti, Suleïma et La Mosquée verte

Article issu de notre introduction, de notre lecture et de notre quatrième de couverture d’un ouvrage réunissant Suleïma et La Mosquée verte, qui aurait dû paraître aux éditions Passage(s), dans notre collection « Vagabondage(s) », en 2016.

Commençons par l’étoffe du livre, la quatrième de couverture :

« “Où se trouve cette mosquée verte ?” se demandent la lectrice et le lecteur. “Et pourquoi donc est-elle verte ? Loti serait-il devenu architecte ?”

“Non pas ! Il livre ses impressions d’un voyage à Brousse.”

“Vous exagérez ! On dit la brousse ! Et depuis quand Loti le marin se prend-t-il pour un Livingstone ?”

“Cher lecteur, chère lectrice, Brousse est une ville turque. Loti la décrit et surtout le quartier de sa mosquée, où il se trouve bien, si bien. Il est aussi allé en Algérie, où il a rencontré successivement une petite fille, Suleïma, puis une tortue. Il a ramené la tortue avec lui, mais n’a pas oublié la fillette, qu’il a revue.

Lisez, cher lecteur, chère lectrice, vous verrez, vous serez vous aussi captivés par cette ville turque et par les aventures de Loti en Algérie. »

Continuons par notre introduction :

Une mosquée verte, une petite Algérienne devenue grande, une tortue : voici les éléments principaux, les héros qui portent les deux récits que vous allez lire. Nous voyageons avec eux dans l’espace et dans le temps, de Brousse (Turquie) à Oran (Algérie), en passant par Rochefort (France), de 1869 à 1894. Nous repartons dans le temps de lenfance de Loti. Bien sûr le marin ne peut sempêcher, aussi, d’évoquer lombre chérie d’Aziyadé, lamante morte sur les rives du Bosphore en 1877.

Suleïma nous plonge même dans l’enfance de l’écrivain, avant de retracer les étapes de son âge mûr, dans un mouvement de va-et-vient assez subtil, dû à la nostalgie qu’éprouve constamment Loti, qu’il soit dans sa maison natale de Rochefort, à Oran, à Alger ou dans le désert. Dans La Mosquée verte, c’est Loti l’amoureux éternel de la belle Azyadé qui se présente à nos yeux, c’est le converti à l’islam, le Français respectueux d’une autre tradition religieuse que la sienne, qui marche dans Brousse, dans le nord-ouest de la Turquie.

Dans Suleïma se dessine également l’image d’un homme à la virilité peu assurée, pas autant triomphante que le veut l’époque. Loin des « surmâles » chers à Barbey d’Aurevilly et à Alfred Jarry et de l’agressivité du colon type, Loti dessine les traits d’un homme qui s’interroge sur son pouvoir auprès des femmes et qui se laisse tenter malgré lui par une nouvelle aventure. Le métropolitain transforme sa visite à une prostituée algérienne en ébauche de roman courtois, voire biblique. Le couple Suleïma Loti se mue pour quelques heures en une Ève et un Adam éloignés du « progrès de la civilisation » et retrouve l’innocence et l’intensité amoureuse des premiers âges, moins leur brutalité. Plus tard, Loti tente de porter secours à sa dame lorsque celle-ci se trouve en situation de détresse. Mais la machine judiciaire est implacable et aveugle aux violences subies par les femmes au sein de leur couple. Loti repart d’Algérie le cœur lourd.

La Mosquée verte est plus apaisée, même s’il s’y trouve également un refus farouche de la modernité. Le voyageur nous fait goûter à un refuge où tout est tranquillité, apaisement et beauté. Dans cet espace reculé, les différents ethniques sont abolies grâce au partage d’une sensibilité religieuse identique, celle de l’islam. Loti s’est posé comme croyant mahométan contre le protestantisme de son enfance et contre le catholicisme de la France de son époque, choquant les Charentais par la mosquée qu’il fait construire dans sa maison à Rochefort.

Le voyageur éprouve à l’égard de cet endroit des sentiments mêlés, dont nous trouvons un écho dans Suleïma. Que la vie est triste et fade loin du soleil algérien ! S’il n’y avait pas la tortue, comment ne pas croire que l’on a rêvé ? Et comment s’accommoder d’une existence retirée, rechignée, sans galops dans le désert, sans terrasses de café où goûter la chaleur du mois de mars ? Pourtant… pourtant, qu’il est doux d’être auprès de sa mère et de sa grand-tante Berthe, de remuer de paisibles souvenirs d’enfance, de se souvenir de ses terreurs dans les escaliers noirs, si noirs et peuplés de morts goulus, prêts à mordre dans la tendre chair enfantine. Mais non, tout cela est finalement trop triste, trop vieux surtout. La grand-tante Berthe a quatre-vingt-dix ans, elle ne bouge plus de son fauteuil, et ne s’intéresse qu’à son passé.

Il vaut mieux retourner en Orient, pour se couler avec les Anatoliens le long d’un mur chauffé à blanc, pour regarder le paysage. Ce qui retient d’abord l’attention du marin, ce sont les flèches des mosquées. Elles sont multiples à Brousse, surnommée la « Ville aux cinq cents mosquées » par les Turcs1. Ces mâts religieux frappent la vue, qui dérive ensuite sur les différentes strates du décor. Contrastant avec le blanc des mosquées, le vert des plantes s’étend jusqu’aux montagnes, devenant bleues à leur contact mauve, dans un sublime dégradé chromatique. Et que dire de l’air, si ce n’est qu’il enivre de son parfum de cyprès et de roses. La Perse païenne surgit dans ce mélange propre à faire chavirer n’importe qui, et plus encore un Européen qui regrette de n’être pas né Turc. Le « bocage funéraire » d’une mosquée devient savane africaine, mais savane douce, paisible malgré la tristesse du cimetière qu’elle contient. La verdure se mélange aux tombes, aux chants des oiseaux et à l’eau des fontaines.

Dans le monde agité et bruyant où nous vivons aujourd’hui, comment ne pas savourer cette retraite avec Loti ?

Terminons par notre lecture (analyse de l’œuvre) :

Pierre Loti n’a pas fini de nous fasciner. Mais quel Loti ? Loti l’Oriental ou Loti le Rochefortais ? Loti le marin ou Loti le marcheur ? Loti l’arpenteur ou Loti le contemplatif ? Et surtout, Loti le passéiste ou Loti homme de son temps ?

Les manuels de littérature ont figé dans l’inconscient collectif l’image d’Épinal d’un doux rêveur, perdu dans un Orient de pacotille et dans les brumes charentaises. Julien Viaud, dit Pierre Loti, aurait tracé des aquarelles tout justes bonnes à être lues par des bourgeoises et petites-bourgeoises provinciales, dans cette Belle Époque fière d’elle-même et du bien-fondé de la colonisation. De là, cet auteur régionaliste (autre mot infâme) serait tombé dans le domaine de la littérature enfantine, autre groupe honni de ces critiques sérieux qui font la pluie et le beau temps depuis trop longtemps.

Le vingtième, puis le vingt-et-unième siècles, sûrs de rien et habitués à ne voir que les signes d’un texte et à reléguer aux oubliettes toute histoire qui ne rentre pas dans les cases étroites de leur esprit fermé à la richesse de la littérature, se gaussent fort de récits qui plongent leurs racines dans le vécu de l’auteur-narrateur et qui sont, bien entendu, situés dans un temps et une époque bien précises, quand bien même ce vécu est transformé par la magie du sujet et du style.

Laissons-nous prendre avec bonheur aux filets du conteur, qui nous ramène à nous-mêmes, par le biais de deux histoires en terres lointaines.

Les douceurs orientales

Être oriental, pour Pierre Loti, est bien plus qu’une pose à destination de ses contemporains et de la postérité. Nous nous promenons avec lui dans ce désert algérien printanier, égayé de rares fleurs, nous prenons aussi avec lui des « petites carrioles turques2 ». Il goûte véritablement la manière de vivre extra-européenne. Le principal attrait de Loti réside dans les descriptions de paysages : décrire encore et encore la beauté des villes d’Orient, le glouglou des fontaines, l’air embaumé du parfum des roses, la blancheur des villes, des fleurs entre deux rocs, les « flocons gris3 » des nuages, la lumière sur toute chose, l’espace partout. Espace urbain et grandes étendues sont également louées et appréciées, sauf les lieux familiers.

Loti parle rarement avec les autres, français·e, européen·es ou autochtones, il préfère la méditation silencieuse et solitaire. Les rêveries portent autant sur les voyages déeffectués que sur l’envie de repartir. C’est le « souvenir déchirant de ce Stamboul d’où j’ai apporté toutes ces choses4. », c’est que « la Turquie est le vrai pays de l’égalité, galité devant la contemplation et devant le rêve5. » Ce pays que le marin a élu comme terre où il fait bon vivre et aimer est aussi le lieu où apprécier le silence : « (…) tant de lieux de paix et de rêve (…)6 ». Presque rien ne trouble le songe, le décor est à l’unisson de la recherche de tranquillité du voyageur. Il fait bon rêver à l’Ailleurs, goûter et partager la paix religieuse et le paysage :

Quelle conception haute et sage ils ont de la vie, ces gens-là ! Considérer comme transitoires les choses dici-bas ; espérer en Dieu et prier ; se créer très peu de besoins, très peu dagitations, et jouir le moins brièvement possible de ce qui est dune vraie beauté sur terre : les printemps, les matins limpides et les soirs d’or7.

Il fait chaud, il fait bon, il fait doux. Les oiseaux chantent, les fontaines glougloutent, l’herbe est moelleuse, aucun fantôme ne surgit entre les tombes, pas même l’ombre tendre d’Aziyadé, jamais loin du cœur du baladin. Loti en profite d’ailleurs pour rappeler à son public qu’il est l’auteur de cette œuvre de 1879, célébrée par les critiques et acclamée par un lectorat toujours plus vaste. De l’intét de promener sa plume dans des lieux identiques…

Il apprécie plus que tout la politesse et la courtoisie des Orientaux :

Vraiment, ceux qui nont rencontré les Turcs qu’à Constantinople, ou dans dautres ports déjà déflorés par notre contact, ne les connaissent pas ; cest dans les petites villes moins fréquentées de l’intérieur quil faut venir pour apprécier leur hospitalité ouverte, leur courtoisie parfaite, leur délicatesse et leur scrupuleuse honnêteté8.

Comme en Algérie, l’arrivée et/ou la conquête des Européens ont altéré le naturel bienveillant et accueillant des autochtones, surtout dans les endroits de commerce et de guerre que sont les ports. L’innocent autrefois a disparu :

D’ailleurs, on l’a encore gâtée, cette Algérie, depuis seulement dix ans que je la connais (…) Ici, la couleur est déjà frelatée, et il y a des gens en burnous qui entendent l’argot de barrière ; on réussira bientôt à faire de ce pays quelque chose de banal et de pareil au nôtre (…)9.

Le pittoresque, la couleur locale, l’exotisme en un mot, a été effacé. L’autre doit rester étranger et ne pas ressembler à celui qui le contemple.

Il est vrai que l’écrivain n’évite pas quelques écueils propres à la littérature de voyage de son époque. Cette fin de siècle est fière de son empire et n’a aucune gêne à proclamer qu’elle a une « mission civilisatrice » auprès des « peuples inférieurs ». Les métaphores animalières fleurissent sans complexes sous la plume de nombreux écrivains, dont Gobineau, l’auteur de l’infecte Essai sur l’inégalité des races humaines (paru entre 1853 et 1855), mettant en branle tout un florilège raciste qui perdure jusqu’à nos jours. Loti n’hésite pas à comparer la petite fille Suleïma à un « singe », lorsqu’elle « croque » les morceaux de sucre généreusement offerts par le voyageur à cette fille de vendeur de babouches10. Mais le romancier en reste là, heureusement, et succombe dix ans plus tard au charme d’un sourire « doux et bon11 », loin des artifices dus à sa condition de prostituée, parle avec elle et a une aventure avec elle.

Loti ne se pose pas en défenseur des droits des femmes à ne plus être esclaves sexuelles, mais souligne la dégradation morale où conduit la misère – et peut-être le système colonial. Il se plaît à croire (comme beaucoup de clients de prostituées), que l’ultime baiser que Suleïma lui donne est un baiser d’amour :

Que me voulait-elle, la pauvre petite perdue ?Elle savait bien que je n’avais plus d’argent et que d’ailleurs je ne reviendrais plusLe baiser d’adieu qu’elle vint me donner là, et que je lui rendis avec un peu de mon âme, je ne l’avais pas acheté. D’ailleurs il n’y a pas de louis d’or qui puisse payer un baiser spontané qu’une petite fille charmante de seize ans vous donne. Tous deux, sans le vouloir, nous avions un peu joué Rolla12

La référence au poème de Musset (publié en 1857) idéalise la rencontre entre l’adolescente mineure et le plus si jeune Français. Alfred de Musset, qui décrit les débauches d’un jeune homme, Rolla, qui se suicide auprès de sa très jeune maîtresse Marie car il est ruiné, sert de caution culturelle. Loti n’est pas un simple marin en goguette qui se paye une fille dans chaque port, c’est un homme gracieux et mélancolique, victime de son siècle désenchanté. L’appel à Musset efface aussi la différence ethnique. Ce ne sont plus seulement une colonisée et un colon qui passent plusieurs heures sexuelles ensemble, avec la prostitution qui renforce la prise de pouvoir du mâle européen vis-à-vis de la jeune femme algérienne, c’est aussi et surtout pour l’auteur une histoire d’amour ébauchée et abandonnée, comme il a déjà dû, par le passé, abandonner une autre belle éplorée, sur d’autres rives lointaines…

Dans cet épisode sexuel somme toute banal pour n’importe quel touriste d’hier et d’aujourd’hui, l’écrivain est aussi bien de son époque. L’essayiste Simone de Beauvoir analyse avec son acuité habituelle le rapport des écrivains qui voyagent avec les colonies et les terres étrangères en général, par le biais des femmes :

(…) les baisers dune bouche exotique livreront à l’amant un pays avec sa flore, sa faune, ses traditions, sa culture. La femme nen résume pas les institutions politiques ni les richesses économiques ; mais elle en incarne à la fois la pulpe charnelle et le mana mystique. De Graziella de Lamartine aux romans de Loti et aux nouvelles de Morand, cest à travers les femmes quon voit l’étranger tenter de s’approprier l’âme dune région13.

Nous retrouvons l’assimilation antique entre LA Femme et la Terre. La femme colonisée prostituée devient la preuve de la défaite d’un peuple et de la victoire d’un autre. Le colon n’a pas en face de lui un être indépendant quoique assujetti par la défaite des siens -, mais un être doublement humilié et humble. Et plus tard, l’histoire amoureuse de Loti et de Suleïma se diluera dans un drame juridique à la Simenon. Autre scène de couleur locale que nous devons interroger, celui d’un mariage entre colons :

(…) une noce de colons qui passait, avec une belle mariée en blanc et un violon en tête. Tout cela nous avait même paru un bizarre assemblage de choses : un village d’Algérie, une soirée d’hiver très froide, et une pauvre noce campagnarde défilant gaiement en musique, au crépuscule, devant des Bédouins et des chameaux14.

L’écrivain assemble les différents éléments du décor comme un artiste cubiste qui aurait lu Maupassant. Cependant, il ne fait aucun commentaire, sauf pour indiquer sa surprise de voir une scène typiquement française dans un cadre étranger. Est-ce pour indiquer que les colons sont parfois aussi pauvres que les colonisé·e? Ou que les us et coutumes françaises perdurent et ne s’altèrent pas au contact des Algérien·ne? Au vu du manque de racisme revendiqué chez Loti, nous trancherons par le souci de croquer une scène inhabituelle.

Quitter son pays natal est s’arracher à la vieillesse des siens, redonner un coup vif de pinceau à ses souvenirs :

Comme ici mon imagination s’obscurcit et s’éteint !Mes souvenirs des pays du soleil s’éloignent, s’embrument, prennent les teintes vagues des choses passées. (…) C’est donc vrai, qu’il y a encore au monde de l’espace et du soleil15.

Se retirer en permission chez soi est fermer la porte au vécu à l’étranger. Loti se métamorphose en Capitaine Fracasse  revenu de Paris et rêvant à ses aventures extraordinaires au coin de son maigre foyer (1863). Et qui sera l’Isabelle qui tirera l’ex-marin de son ennui provincial ? C’est aussi que le goût de l’aventure et de l’Ailleurs est plus fort que tout :

Mais qu’y faire ? Il y a toujours ce vent d’inconnu et d’aventures qui nous talonne tous, et sans lequel notre métier ne serait pas possible ; quand une fois on a respiré ce vent-là, on étouffe après, en air calme ; toutes les choses douces et aimées, après lesquelles on a soupiré ́quand on était au loin, deviennent peu à peu monotones, incolores ; et, sourdement, on rêve de repartir16.

Il faut à Loti le changement constant des voyages, le piment des (re)découvertes et l’amplitude des grands espaces. Il ne respire bien qu’Ailleurs.

L’Orient est aussi le pays de la lumière, du soleil :

Étrange rajeunissement que le grand matin apporte toujours aux sens dans les pays du soleil, et qui n’est peut-être rien, après tout, rien qu’une sensation fausse et un mirage de vie(…) ce matin, nos fenêtres ouvertes au clair soleil, nous nous étions dabord émerveillés de voir tout apparaître (…)17.

La lumière orientale fait l’effet d’un philtre de jeunesse, comme dans un conte. Les mots « lumière, lumineux, soleil » reviennent comme un leitmotiv de l’enivrement de Loti à se trouver dans ses pays d’adoption. C’est aussi que l’étranger ramène l’écrivain à sa jeunesse :

Et, là, auprès de ma vieille tante, je me perds dans des rêves bizarres de vieillesse et de mort (…) Peut-être est-ce parce que je m’y sens encore étonnamment jeune que j’aime tant ce pays18.

Le retour aux racines familiales est plus une plongée vers l’obscurité du dernier sommeil qu’une étape apaisante. De ce côté-ci des mers, dans la mère-patrie, le retour vers le passé est mortifère.

Le refus du Progrès

Ces deux histoires constituent un témoignage passionnant et contrasté des mutations de la fin du dix-neuvième siècle, de cette fameuse « révolution industrielle » qui a bouleversé les rapports entre les peuples autour du monde.

Pierre Loti exprime à maintes reprises son chagrin du progrè: progrès de la « civilisation française/occidentale » dansSuleïma, qui détruit les particularités de l’Afrique du Nord, progrès des transports qui fait retentir dans le ciel de Brousse les sifflements perçants des trains :

(…) je me mis à sourire aussi de sa moquerie discrète. Le chemin de fer ! le petit chemin de fer à voie étroite qui, depuis une année, relie Brousse à l’un des ports de la mer de Marmara19.

Oui, Pierre Loti le Français connaît bien cette avancée technique, contrairement au Turc qui lui est supérieur car ignorant du modernisme et heureux de cette lacune. Il prône la lenteur contre la rapidité et inverse l’échelle des valeurs en vogue à son époque. Pour lui, l’Orient est supérieur à l’Occident.

Le voyageur se lamente, comme beaucoup d’écrivains-voyageurs de son époque, sur la destruction du monde ancien à l’étranger :

À Oran, on ne trouve pas, comme à Alger, de ces belles habitations mauresques d’autrefois, qui gardent dans leur décrépitude le charme de leur splendeur morte. Cette maison de Suleïma est sordide et misérable20.

Il se plaint de la disparition du pittoresque, c’est-à-dire de ce qu’il voit de manière superficielle lorsqu’il passe. Ou est-ce une manière indirecte de souligner la présence négative des colons et l’appauvrissement consécutive des colonisé?

À l’inverse, il apprécie la permanence de l’Antiquité dans l’espace urbain :

Au crépuscule rose, nous redescendons, le long des murailles byzantines qui entourent la Brousse dautrefois, débris encore imposants, de carrure presque cyclopéenne21.

La démesure des ruines participent du dépaysement et de la dimension respectable car ancienne et immuable de la ville.

Comme Théophile Gautier en Espagne, Pierre Loti souffre de la progressive indifférenciation des endroits :

D’ailleurs, on l’a encore gâtée, cette Algérie, depuis seulement dix ans que je la connais, et c’est plus loin dans le Sud qu’il faudrait à présent aller la chercher. Ici, la couleur est déjà frelatée, et il y a des gens en burnous qui entendent l’argot de barrière ; on réussira bientôt à faire de ce pays quelque chose de banal et de pareil au nôtre, où il n’y aura plus de vrai que le soleil22.

Ce lamento est celui d’un passéiste. Ce goût pour les cartes postales léchées, qui permet d’ignorer la souffrance des pauvres et des colonisés, est politique. Il n’est pas anodin que l’écrivain pointe d’une plume acide ce qu’il nomme « belles théories égalitaires » :

Et nous ignorons complètement la fraternité quils pratiquent, nous, les promoteurs des belles théories égalitaires qui aboutissent à la marmite explosible, après nous avoir fait passer par la duperie honteuse et bête d’une aristocratie dargent23.

Le pittoresque aboutit à une pensée réactionnaire et à une condamnation de la République et du capitalisme, sur fond d’attentats anarchistes.

Ce que Loti condamne également est la rapidité du monde moderne, son agitation. Ce que goûte Loti, en revanche, est la permanence des traditions :

(…) un vieil Iman comme il en apparaît dans les contes orientaux, si vieux, si vieux, que lorsquil était immobile, il semblait à peine vivre. Longue barbe blanche et longue robe blanche. Sur le tapis rouge, personnage tout blanc, il était assis à té des autres, continuant un rêve commencé depuis près dun siècle24.

L’écrivain en appelle à l’imaginaire oriental du lecteur, aux Mille et une nuits traduits par Antoine Galland au début du dix-huitième siècle, tradition qui sera plus tard reprise par Claude Farrère dans Shahrâ sultane et la mer (1931). La pérennité dans l’attitude de l’imam et son âge avancé indique la stabilité et la respectabilité de la civilisation qu’il représente. Et toujours l’invitation au rêve de la part des Orientaux…

Il sourit à la permanence et à l’immuabilité de la joie des bambins :

(…) quatre petites filles de six à huit ans, délicieusement jolies, entrèrent dans le préau. Leurs robes longues avaient des couleurs éclatantes de fleurs ; des petits voiles de mousseline blanche peinturlurée, posés sur leurs cheveux teints au henneh, les coiffaient drôlement. (…) à té des Imans graves, elles se déchaussèrent, firent un tas de leurs socques et de leurs babouches ; puis se mirent à sauter par-dessus, à cloche-pied, en chantant une chanson lente. (…) des enfants () jouent, des enfants qui ont de beaux yeux pleins de la joie dexister25.

Le monde religieux et profane cohabitent sans heurts et sans interdits du jeu de la part des religieux.

Loti n’est pas féministe et il ne prend pas ici parti clairement contre le voile intégral de couleur noire (contrairement aux Désenchantées). Il se réjouit de manière sensuelle de la clarté et de la joliesse des courts carrés que les Turques se mettent coquettement sur la tête, ni plus ni moins qu’il noterait la forme et la couleur d’un chapeau féminin français. À cette époque, Françaises et Turques sont soumises aux mêmes codes de bonne tenue : le cheveu doit être couvert lorsque les femmes se trouvent dehors, sous peine de passer pour une femme de mauvaise vie (prostituée ou femme du peuple, c’est tout un à cette époque).

Pour un public du vingt-et-unième siècle, cette petite fille qui joyeusement saute à la corde fait irrésistiblement songer à l’héroïne de Djinn la malice de Jacqueline Cervon (publié en 1972), bientôt contrainte à un mariage avec un homme bien plus âgé qu’elle et qui doit porter un long voile dans les rues d’Ispahan26. Nous nous interrogeons sur le sort du personnage de Loti : sera-t-elle cloîtrée dans le harem ou aussi « libre » que ses consœurs européennes, qui ne sont pas des citoyennes et qui font en grande majorité des mariages d’argent ? Ou deviendra-t-elle une prostituée, offerte à ses compatriotes et aux touristes étrangers contre monnaie sonnante et trébuchante ? D’autant que le passant européen hypersexualise les fillettes, dans lesquelles il voit « (…) détout le mystère et tout le charme des femmes orientales27. » L’auteur se concentre sur le regard de ces petites filles, mais il y plaque aussitôt le cliché bien connu du caché oriental, faisant perdre toute individualité aux enfants, qui ne sont plus que des représentations, des simulacres.

Refuser le monde d’aujourd’hui et se réfugier dans le monde d’hier est aussi une façon de se mirer avec complaisance dans la lunette du passé. Au-delà de la stratégie commerciale visant à fidéliser son public en rappelant des œuvres ultérieures (Azyiadé, encore et toujours), l’auteur construit un univers centré sur sa jeunesse, sur son agilité à parcourir monts et vallées, sur sa virilité qui fait tourner bien des têtes.

L’univers mélancolique de Loti ne lui offre que des sentiments teints de tristesse. Cependant, ce vague à l’âme n’est pas sans charme :

Rien de triste lugubrement, mais plutôt une mélancolie apaisée et douce, dans cette scène de mort (…) Cette vallée (…) avait une mélancolie tranquille et suave avec ses grands arbres dépouillés et ses orangers en fleur. (…) Je regardais toutes ces choses familières à mon enfance avec une mélancolie douce (…) dans certaines contrées de l’Orient (…) sa présence continuelle [du soleil] me cause une mélancolie inexprimable, plus intime et plus profonde que la tristesse des brumes du Nord28.

L’humeur du voyageur teinte ce qu’il voit d’un voile suave, propre à enclencher la méditation et la rêverie du lecteur. Le public se met volontiers à la place du « moi » lotien, qui emprunte à Nerval son « soleil noir de la mélancolie ». Il s’interroge avec l’auteur sur ce besoin foncier de considérer le monde avec distance, tout en se laissant aller au spleen, humeur si à la mode à la fin du dix-neuvième siècle, remous de l’âme inquiète devant les changements et vapeur apolitique.

Partir ou rester

Loti nous fait réfléchir sur l’envie et le besoin d’être ailleurs, mais aussi sur la tristesse que peut renfermer le foyer. Entre Balzac et Gide, il nous montre la sensation d’étouffement que peut provoquer des êtres pourtant chéris, mais ô combien tristes et terre-à-terre. Sans compter que le climat pluvieux de la Charente renforce par contraste la luminosité des grands espaces algériens et turcs . Le gris des nuages rochefortais accroche les souvenirs de là-bas, là où se trouve l’aimée, là où il y a des coupoles et non des clochers, des petites filles qui jouent devant des imams, en somme la douceur de vivre loin du bruit et de l’agitation. L’auteur marque ainsi son ennui du foyer maternel : « C’est là l’impression la plus décevante de toutes : sentir qu’on s’ennuie au foyer de famille !… (…) comme il me paraît terne et pâle, vu d’ici, ce temps que je viens de passer au foyer de famille29 »

Cependant, il éprouve la nostalgie de son enfance et de sa naïveté, monstres compris.

Il regrette son innocence enfuie, dans un autre retour sur lui-même, que d’aucuns pourraient qualifier de nombrilisme. Rien ne parvient à le retenir dans sa carrée rochefortaise, pas même la reconstitution des lieux qu’il a jadis traversés :

Pourtant ce n’est pas l’Orient, tout cela ; j’ai eu beau faire, le charme n’y est pas venu ; il y manque la lumière, et un je ne sais quoi du dehors qui ne s’apporte pas. Ce n’est pas l’Orient, et ce n’est pas davantage le foyer ; ce n’est plus rien30.

Composer un tableau avec des objets rapportés et entrer dans le tableau ne permet pas de retrouver les sensations vécues là-bas. Ce ne sont que des représentations, pas un vécu retrouvé dans son intégralité, les tentures et des objets restent un décor. Il faut être dans le pays même pour rentrer dans son ancienne vie, odeurs comprises :

Et je retrouve ici tous ces souvenirs oubliés ; ils sortent des feuilles des chamœrops et des aloès, ils me reviennent dans toutes ces senteurs de plantes31.

Il faut que le voyageur se rende sur place pour que les effluves lui remettent son passé en mémoire.

Ce qui manque au décor pour qu’il devienne vivant, c’est une femme. Pas seulement l’aimée, la toujours désirée, l’image de la perfection-même puisque à jamais intacte par la mort. Mais une femme, « un idéal féminin en toute simplicité », pour parler comme un autre habitant, temporaire, de Rochefort, le marin Maxence des Demoiselles de Rochefort (Jacques Demy, 1967), égayerait son existence et le rajeunirait :

Ce qui me manque au foyer, c’est l’élément jeune, c’est quelque chose qui réponde à ma jeunesse à moi32.

Le philtre de l’amour est assez puissant pour faire d’un homme mûr un jeune homme. Le portrait du mélancolique ne serait pas complet sans désir d’amour ou amour insatisfait. L’acteur égyptien Omar Sharif, qui avoue à Jacques Chancel, le six octobre 1976 avoir meublé une maison et attendre la femme qui l’habitera33, imite-t-il sans le savoir l’écrivain du siècle précédent ?

Plutôt que de ruminer, tel les vaches de son pays, Loti repart, pour notre plus grand plaisir. Une pause trop longue ennuierait le lecteur en lassant son attention. Il est préférable de l’emmener au loin, dans un décor plus ou moins enchanteur, plus ou moins teinté de féerie, où il verra son héros méditer moins à vide et dans des paysages exotiques.

Ce qui frappe chez Loti est son respect de l’Autre. Sans exclure un inconscient raciste, il va à la rencontre des étrangers et ne reste pas dans un groupe franco-français. Au contraire, nous le voyons se fâcher avec un ami et ne pas frayer avec les colons, qui sont un élément parmi d’autres du pittoresque. Il s’est assimilé à la culture turque à tel point qu’il en garde les us et coutumes lorsqu’il se trouve en France :

(Je déteste les chaises. Plumkett dit même que c’est là un des indices de ma nature et de mes mauvaises fréquentations : ne savoir plus m’asseoir comme tout le monde, et toujours m’étendre ou m’accroupir comme font les sauvages34.)

Le réflexe raciste de trouver les manières de l’autre étranges, car non coutumières, vient d’un ami et non pas de l’écrivain. Il invite son lecteur à réfléchir à ses propres comportements. L’auteur n’est plus uniquement dans du narcissisme et dans une posture mondaine. Il revendique une manière de vivre spécifique, qu’il présente comme une ouverture sur une existence au quotidien plus confortable que celle de son pays. Un de ses buts est d’être au cœur d’un changement, d’une globalisation commençante.

Un pas supplémentaire est franchi vers l’Autre par Loti lorsqu’il parle sa langue : « (…) je causais en turc avec les Imans (…)35 » Entrer dans une langue inconnue est faire l’effort de comprendre les nuances de l’altérité et de faire résonner dans sa bouche les mots qui décrivent ce que l’on voit et ce que l’on ressent. On devient semblable sinon totalement identique à la culture qu’on a choisie, on s’y installe. En outre, la méfiance de celui qui est visité par un étranger tombe plus aisément :

Et dé, entre nous, une sympathie sest nouée ; ils ont compris sans doute que nous sommes presque des Orientaux, nous dont les côtés tourmentés leur échappent36

Immédiatement, un rapport de confiance entre l’habitant et le touriste s’instaure, grâce à l’effort du voyageur. L’écrivain se présente en liberté, dans le respect total de l’Autre.

Il n’est pas anodin que Loti fasse intervenir des religieux dans sa progression vers l’Autre. Le temps des prostituées semble révolu, place à la pure contemplation de la beauté terrestre et l’envol vers la méditation. Après le changement du langage du corps, l’adéquation spirituelle avec l’autre. Dans La Mosquée verte, le recueillement est le terrain d’entente qui permet d’être accepté comme même et non plus comme touriste violeur de terres. La religion est-elle un refuge pour Loti, des années après son échec sentimental ? Ou est-ce une preuve de fidélité supplémentaire envers la morte ? Cette méditation passe d’abord par le partage silencieux avec les imams de la mosquée. Les âmes se rejoignent, le partage d’un même idéal s’instaure. Cette haute spiritualité est également due à l’adéquation qu’il trouve entre sa méditation et le paysage qui l’entoure. En cela, Loti est très proche des Romantiques, qui voient dans le spectacle de la nature un reflet de leur état d’esprit. La paix des lieux invite son âme et celle du lecteur à se dilater. La tranquillité intérieure se reflète dans la beauté du paysage, où prédominent les édifices religieux.

Être en Turquie, c’est être dans le pays d’islam, selon Loti. Sa vision de cette religion est à la fois lisse et vague. Il ne parle pas du tout du texte coranique et de ses préceptes, il préfère se concentrer sur les rites et sur le mode de vie qui découle de l’attachement à ce monothéisme :

(…) on apportait les narguilés, le café, les petits sorbets. () Et comme nous voulions en cueillir, de ces roses : “Attendez !” dit l’Iman. Il disparaît derrière les branches, puis revient bientôt nous en rapportant dautres, dabsolument embaumées, de celles qui servent à composer lexquise essence orientale37.

Le religieux fait un geste d’hospitalité envers les visiteurs. Ce geste est la quintessence de la tradition antique d’accueil, puisque la rose a été défini par le voyageur comme le symbole de la Turquie. L’écrivain est fasciné par les signes plus que par la lettre. Il nous présente un islam de l’apaisement et apaisé. L’écrivain se range du côté des Orientaux plutôt qu’avec les Occidentaux. Il n’est pas, il n’est jamais, un chevalier français portant le saint Graal du progrès et de la « civilisation chrétienne » dans des contrées exotiques.

Ce qu’il décrit est un monde de l’exil, plus ou moins volontaire :

Le nègre nous apprit quil était du Soudan occidental, mais quil ne se rappelait plus sa patrie, ayant été amené tout petit à la Brousse. LAlgérien nous conta quil était venu ici à la suite dun pèlerinage à la Mecque, sans trop savoir pourquoi, par fantaisie de nomade, peut-être : mais à présent il regrettait son pays, quitté depuis deux années, et souhaitait dy revenir. Il se trouva que mon compagnon de voyage, H. de V…., qui jadis fut aussi mon compagnon au Maroc, avait habité son village, connaissait sa tribu, son caïd, ce dont l’exilé fut touché jusquaux larmes. Alors une conversation en arabe sengagea entre eux deux (…)38.

L’écrivain fait éclater ici la surface lisse de la Belle Époque, telle qu’elle est vue par la bourgeoisie triomphante et peut-être encore aujourd’hui par nous-mêmes. Le monde n’est pas stable, des hommes sont emmenés très loin de leur contrée natale contre leur gré. Le déracinement forcé a provoqué une amnésie partielle. Loti oppose deux manières de vivre à l’étranger. Le Soudanais n’a pas demandé à partir. Au contraire, le pèlerin, comme l’auteur, a fait le choix de partir, pour un temps déterminé et sans but précis. C’est encore une fois la barrière des langues que fait éclater le voyageur. Il délègue l’avancée vers l’Autre à son ami, miroir positif de Plumkett dans Suleïma. C’est aussi, comme lorsque Loti parle le turc, montrer la supériorité et la grandeur d’esprit de certains Français, qui parlent des langues non romanes. Il s’agit de deux configurations différentes, dans un monde qui s’agrandit, vu d’Occident.

Conclusion

Pierre Loti accorde sa préférence à l’Ailleurs, à ce qui n’est pas la France, Rochefort, sa maison familiale. La vie est si douce sur la couche d’une adolescente algérienne, dans un cimetière rempli d’arbres et de silence, dans un désert ou auprès d’un iman. Là seulement on peut se détendre, respirer et étreindre l’immensité du monde.

Voyager lui permet de se sentir jeune à jamais, tout en rêvant à ce qui fut, en retrouvant les senteurs et les coutumes africaines ou turques. Il est ravi de se trouver loin des progrès techniques de son siècle, loin du bruit et de l’agitation.Cependant, la violence le rattrape, sous deux formes tragiques. Le Soudanais rencontré à Brousse est prisonnier, survivant de l’esclavage, l’Algérienne Suleïma est condamnée à la prison pour avoir tué. Loti préfère détourner son regard et goûter parfums et mets locaux, dont le souvenir est difficile à rattraper une fois revenu en France.

Finalement, ce qui importe à Loti est la contemplation. Contemplation spirituelle auprès des imans, contemplation du paysage partout. Le destin d’une jeune criminelle ne pèse rien face à l’immensité du désert. Loti pratique l’égotisme à un degré élevé, pour ne pas dire la muflerie machiste. Seul compte à ses yeux ses regrets de ne pas avoir une existence paisible, fixée en un seul point du globe. La pose est agréable et désaltérante, mais est-elle vraiment sincère ? Plus sobre et plus frappante est la fin de La Mosquée verte, où le marin prévoit les transformations et les déformations que va apporter à la civilisation turque le nouveau contact brutal avec les Occidentaux.

Ce monde de roses dont l’Occident respire avec envie le parfum depuis des siècles enivre le voyageur pour un temps encore, et nous avec lui.

🌹

1 Pierre Loti, La Mosquée verte, in Œuvres complètes. Tome VII, Paris, Calmann Lévy éditeur, s. d., p. 548. Abrégée en MV.

2 MV, 539.

3 Pierre Loti, Suleïma, in Œuvres complètes. Tome II, Paris, Calmann Lévy éditeur, s.d., p. 495. Abrégé en S.

4 S, 499.

5 MV, 547.

6 MV, 550.

7 MV, 549.

8 MV, 552.

9 S, 520.

10 S, 494.

11 S, 514.

12 S, 521.

13 Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe I, Paris, Gallimard, 2000, p. 284.

14 S, 510.

15 S, 498.

16 S, 498.

17 S, 518.

18 S, 504, 506.

19 MV, 561.

20 S, 513.

21 MV, 556.

22 S, 520.

23 MV, 547.

24 MV, 557.

25 MV, 553-554, 555.

26 Voir notre article : Tiphaine Martin, « De Colette à Jacqueline Cervon, école, femmes et émancipation », in Frédérique Toudoire-Surlapierre, Alessandra Ballotti, Inkar Kuramayeva (dir.), A Room of Ones Own : lapprentissage au féminin, Reims : Éditions et presses universitaires de Reims, 2018, p. 107-121.

27 MV, 554.

28 S, 527.

29 S, 498, 505.

30 S, 499.

31 S, 506.

32 S, 504.

33 Jacques Chancel, Radioscopie. Omar Charif, 06/10/1976.

34 S, 501-502.

35 MV, 558.

36 MV, 549-550.

37 MV, 558, 564-565.

38MV, 558.

🌹

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Pierre Loti, Suleïma et La Mosquée verte », juin 2026, Voyages autour de mon cerveau. URL : https://vadmc.hypotheses.org/28682

 

« Antimilitarisme (1) - Maxime Le Forestier, Jean Ferrat.001

Antimilitarisme (1) : Maxime Le Forestier, Jean Ferrat

La libération des pays européens du joug nazi n’a pas signé la fin de la guerre, au moins en France. Les gouvernements socialistes français ont exporté les conflits en Indochine/Vietnam (1946-1954), puis en Afrique : Algérie (1945/1954-1962) ; Tunisie (1952-1956) ; Maroc (1953-1956) ; AEF et AOF (indépendances en 1950). N’oublions pas les massacres à Madagascar en 1947, les trois Martiniquais tués en 1959 lors des « Trois Glorieuses »1, et tant d’autres combats pour l’indépendance des peuples, réprimés dans le sang par l’État français.

Rappelons, pour mémoire, les propos de l’écrivain Paul Léautaud à son jeune confrère Jules Roy, à l’époque de la Libération2 :

“Pour moi, claironna-t-il, les militaires sont des imbéciles et des massacreurs…”

C’est cette opinion qui ressort des deux chansons que nous avons choisies ici.

Quelques années après la Guerre d’Algérie, deux chanteurs français, Maxime Le Forestier et Jean Ferrat, parlent de ce traumatisme, côté algérien, et côté français, celui qui a résisté auprès des Algérien·nes. Maxime Le Forestier, dans « Parachutiste » (Mon frère, 1972), s’adresse à un jeune parachutiste, au passé :

Tu avais juste dix-huit ans

Quand on t’a mis un béret rouge

Quand on t’a dit : “rentre dedans tout ce qui bouge”

C’est pas exprès que t’étais fasciste

Parachutiste

(…)

Puis on t’a donné des galons

Héros de toutes les défaites

Pour toutes les bonnes actions que tu as faites

Tu torturais en spécialiste

Parachutiste

Alors sont venus les honneurs

Les décorations, les médailles

Pour chaque balle au fond d’un cœur pour chaque entaille

Pour chaque croix noire sur ta liste

Le Forestier fait rimer avec humour et conviction « parachutiste » avec « fasciste », « spécialiste », « artiste », « police », « terroristes », « liste », « yeux tristes » et « antimilitariste ». L’auteur-compositeur-interprète rappelle ainsi que les violences ont eu lieu tant en Algérie, du fait des militaires français, qu’en France, du fait des policiers français. Pensons, par exemple, côté Algérie, à la « bataille d’Alger », en 19573. Côté France, dans la capitale, pensons, par exemple, au 17 Octobre 19614 et au 08 Février 19625.

Le Forestier souligne également que les soldats qui ont torturé « en spécialiste » n’ont pas tous la conscience tranquille, d’où, peut-être, leurs « yeux tristes ». Songeons aux témoignages des anciens appelés en Algérie, récoltés par l’historien et réalisateur Patrick Rotman et par le réalisateur Bertrand Tavernier dans La Guerre sans nom (1991).

L’ironie de Le Forestier fait ressortir toute l’horreur de la « pacification », des « évènements » en Algérie, qui ont abouti à l’indépendance de ce pays, tout comme les horreurs commises par les soldats et leurs supérieurs en Indochine ont abouti à l’indépendance du Vietnam. Il en est de même pour la Tunisie, le Maroc et les pays constituant l’AEF et l’AOF. Partout, malgré ses violences, l’État français doit céder leur pays aux autochtones et arrêter la colonisation et ses violences policières. Du moins jusqu’en Mai 68.

Quant à Jean Ferrat, il chante la résistance à lesdites violences, dans deux couplets distincts de sa chanson « En groupe en ligue en procession » (1967) :

Le plus complet des défaitistes

L’empêcheur de tuer en rond

Perdant avec satisfaction

Vingt ans de guerres colonialistes

La petite voix qui dit non

Dès qu’on lui pose une question

Quand elle vient d’un parachutiste

(…)

Je n’ai fait que penser aux autres

Pareil à tous ces compagnons

Qui de Charonne à la Nation

En ont vu défiler, parole,

Des pèlerines et des bâtons

Sans jamais rater l’occasion

De se faire casser la gueule

En groupe, en ligue, en procession

Ferrat revendique son soutien aux résistant·es des pays colonisés par la France. Il se place du côté des intellectuel·es, race honnie par les gens de droite et d’extrême-droite au moins depuis l’affaire Dreyfus, où ce terme apparaît pour fustiger celles et ceux qui prennent parti pour Dreyfus, donc pour la justice et contre l’antisémitisme. Comme ses pairs des années 1960, dont les écrivain·es Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, Ferrat refuse les violences coloniales et se réjouit de l’indépendance des peuples opprimés par les colons français. Il se place aux côtés des résistants français, comme Maurice Audin et Henri Alleg, pour résister à la torture pratiquée par les parachutistes. Il ne craint pas les coups, ceux des parachutistes et ceux des policiers, ici désignés par la synecdoque « des pèlerines et des bâtons ». Il rappelle à cette occasion le massacre commis par des policiers sur des manifestant·es, tous et toutes membres de la CGT6, à la station de métro parisienne Charonne, le 08 février 1962. Ferrat plaide pour des résistances collectives, tout en se montrant actif au singulier. En outre, tout comme Le Forestier cinq années après avec le terme « terroristes » (les résistant·es algériens·es), Ferrat reprend, pour s’en moquer, le terme de « défaitiste » (les anticolonialistes). Les deux auteurs-compositeurs-interprètes ridiculisent ainsi le langage utilisé par les colonialistes. Ils prennent aussi le pouvoir par ce biais. Dire non est être du bon côté de l’Histoire, dans leur cas.

Alors, on écoute, on réfléchit, on réécoute, on se fait une opinion ?

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Quelques ressources autres sur la Guerre d’Algérie :

Yasmina Adi, Ici, on noie des Algériens, 2011.

Florence Beaugé, Algérie, une guerre sans gloire, Paris, Le passager clandestin, 2025.

Simone de Beauvoir, La Force des choses, Paris, Gallimard, 1963.

Charlotte Delbo, Les Belles Lettres, Paris, Éditions de Minuit, 1961.

Emmanuel Laurentin, « Armée et politique », série Guerre d’Algérie 1958, 22 février 2018, France Culture. URL : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-fabrique-de-l-histoire/armee-et-politique-6340861

François Malye, Benjamin Stora, François Mitterand et la guerre dAlgérie, Paris, Pluriel, 2012.

Fabrice Riceputi, Le Pen et la torture, Paris, Le passager clandestin, 2024.

Jean-Marc Tennberg, Le Sang des hommes, Production Jean-Marc Tennberg – Distibution CBS, 1968.

Les Temps Modernes, n°119, novembre 1955.

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2 Jules Roy, Mémoires barbares, Paris, Le Livre de Poche, 1991, p. 408.

3 Gilles Pontecorvo, La Bataille d’Alger, 1966.

4 Jean-Luc Einaudi, Élie Kagan, 17 octobre 1961, Arles/Paris, Actes Sud/Solin/BDIC, 2001.

5 Alain Dewerpe, Charonne. 8 février 1962, Paris, Gallimard, « Folio Histoire », 2006.

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Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Antimilitarisme (1) : Maxime Le Forestier, Jean Ferrat », Voyages autour de mon cerveau, juin 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/30141

Couverture article VADMC Voyages avec Simone de Beauvoir. Quart d’heure national de lecture, 2026.001

Voyages avec Simone de Beauvoir. Quart d’heure national de lecture, 2026

Nous remercions le Centre national du Livre d’avoir relayé nos lectures d’extraits d’œuvres de Simone de Beauvoir, dans le cadre du Quart d’heure national de lecture 2026. Vous trouverez ci-dessous les références des textes lus, ainsi que les liens des vidéos de lecture, qui se trouvent sur notre chaîne YouTube, Voyages autour de mon cerveauhttps://www.youtube.com/@tiphainemartin3811

I. Extraits des œuvres de Simone de Beauvoir

❃ Simone de Beauvoir, Cahiers de jeunesse, Paris, Gallimard, 2008.

P. 433 : « Cette ardente promenade hier dans les rues brillantes, où des musiques entraînantes se devinaient au bout d’un tapis rouge, où des éventails, des parfums dans des magasins mauves et harmonieux étaient des beautés qui voulaient être respirées avec mon âme de ce soir-là ; tableaux, robes soyeuses, objets de luxe ou d’art, enfants, fleurs des Galeries dormant autour d’un jeu d’eau rosé, j’étais chacune de ces choses par un don total et émerveillé. (…) Non recherche amusée de sensations neuves, aucun calcul, aucun jeu ; mais la vie vraiment qui porte sa réalité avec soi. »

P. 594 : « À six heures je sors, dans un soir frais, léger, secret ; je suis les Boulevards passionnément vivants, où les étalages, les cinémas, arrêtent à chaque pas mon attention offerte. (…) la Seine est lisse et profonde et les ponts noirs-bleutés contre le ciel bleu-noir font une eau-forte classique plus parfaite ce soir qu’on ne l’a jusqu’ici jamais vue. Que ce monde est beau (…). » 

❃ Simone de Beauvoir, Élisabeth Lacoin, Maurice Merleau-Ponty, Lettres d’amitié, Paris, Gallimard, 2022.

P. 299-300 : « Puis ceci : l’étrangeté du monde. Par exemple je me baisse pour cueillir une violette, et je reste un genou sur l’herbe mouillé, impuissante à me relever pendant un temps qui hier fut de quelques minutes mais qui peut durer une heure, et même si la pluie se mettait à tomber ou que la cloche du déjeuner me rappelait, je demeurerais ainsi. »

❃ Simone de Beauvoir, Les Mandarins. II., Paris, Gallimard, « Folio », 2000.

P. 231 : « – Comme Chicago est loin ! dis-je. Et Paris. Comme  tout est loin ! 

– Oui, maintenant nous commençons vraiment à  voyager, dit Lewis d’une voix animée. 

Je serrai sa main. En cet instant, je savais très  bien ce qu’il y avait dans sa tête : le son de la guitare, le chœur des crapauds, et moi. J’entendais les crapauds, la guitare et j’étais toute à lui. Pour lui, pour moi, pour nous, rien n’existait que nous. »

❃ Simone de Beauvoir, L’Amérique au jour le jour, Paris, Gallimard, « Folio », 1997.

P. 179-180 : « Nous mangeons le dîner que N. a préparé ; nous buvons des whiskies et nous écoutons des disques. (…) J’écoute. Et peut-être jamais l’Amérique ne m’a été si violemment présente que dans ces refrains de son passé. (…) Déjà mes souvenirs me donnent le vertige : l’Amérique n’est nulle part. Mais la musique échappe aux rigueurs de l’espace : elle peut enfermer ce qui n’est nulle part. Elle l’enferme, elle me la donne. Du moins c’est ce que je crois, ce soir. »

❃ Simone de Beauvoir, Lettres à Nelson Algren, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 371, 373 : « VENDREDI [12 NOVEMBRE 1948] » « Très cher cher vous. Étrange temps, tous ces jours, un épais brouillard gris en permanence, si impénétrable le soir qu’il est dangereux de prendre un taxi. Ce coton dense parvient à s’insinuer dans les intérieurs, celui de la Nationale par exemple. Quand je quitte mon logis le matin et que le soleil perce sur les quais de la Seine, le spectacle me transporte. (…) Chéri, j’ai oublié de vous dire : un délice, votre gâteau au rhum ! Il m’a donné du fil à retordre ; d’abord je n’arrivais pas à ouvrir la boîte, et après, tout ceux qui en goûtaient voulaient le dévorer en entier, Sartre et mon amie russe se sont âprement battus à ce sujet. Quand même je me suis arrangée pour en arracher quelques morceaux à mon profit. Quant au scotch j’ai déjà vidé la bouteille à moi toute seule, bon dieu ça a coulé vite ! »

❃ Simone de Beauvoir, Jacques-Laurent Bost, Correspondance croisée, Paris, Gallimard, 2004.

P. 165 : « Samedi [24 décembre] » 1938

P. 168 : « Il y a un plaisant petit bar qui a poussé au pied du téléski ; c’est minuscule, c’est tenu apr un Indien en chapeau de cow-boy qui lit dans l’avenir ; nous y avons pris un café, entre deux montées, c’était tout vide et tout chaud. Vers 4 heures, le soleil s’est couché, c’était beau à voir, mais il s’est mis à faire du brouillard et un froid de porc et on est rentrés, à skis, par le chemin de l’an dernier. Il n’y a pas beaucoup de neige, on voit des herbes et des pierres, mais je crois qu’il neige un peu ce soir. »

❃ Simone de Beauvoir, Tous les hommes sont mortels, Paris, Gallimard, « Folio », 1974.

P. 274 : « Et soudain, un matin, comme je m’étais arrêté sur les bords du Tibre et que je regardais la silhouette massive du château Saint-Ange, par-delà ces décors sans vie, par-delà le vide de mon cœur, quelque chose se mit à vivre ; cela vivait hors de moi et au plus profond de moi : l’odeur noire des ifs, un pan de mur blanc sous le ciel bleu, mon passé. Je fermai les yeux et je vis les jardins de Carmona ; dans ces jardins, il y avait un homme qui brûlait de désir, de colère et de joie ; j’avais été cet homme, il était moi. Là-bas, au fond de l’horizon, j’existais avec un cœur vivant. Le jour même je pris congé du prince d’Orange, je quittai Rome, et je partis au galop sur les routes. »

❃ Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

P. 383 : « C’est avec soulagement que le soir nous avons pris le train pour Kurashiki, une des rares villes du Japon qu’aient épargnées les guerres et les tremblements de terre. Toute la journée du lendemain nous nous y sommes promenés. Au milieu coule entre deux rangées de saules une étroite rivière qu’enjambent de petits ponts. Les vieilles rues sont bordées de maisons basses, aux toits de tuiles vertes ; dans les échoppes largement ouvertes on voyait des artisans fabriquer des ombrelles, des lanternes, des éventails ; de belles enseignes, en caractères noirs, décoraient les magasins plus importants. Un marchand de tissus nous a fait visiter sa maison : elle comprenait plusieurs cours intérieures et des jardins dans lesquels se dressaient des pavillons en bois. Nous avons été voir un village à quelques kilomètres de là ; la ferme où nous sommes entrés était remarquablement propre et confortable. »

❃ Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 103-104 : « A Avila, le matin, j’ai repoussé les volets de ma chambre ; j’ai vu, contre le bleu du ciel, des tours superbement dressées ; passé, avenir, tout s’est évanoui ; il n’y avait plus qu’une glorieuse présence : la mienne, celle de ces remparts, c’était la même et elle défiait le temps. Bien souvent, au cours de ces premiers voyages, de semblables bonheurs m’ont pétrifiée. »

Simone de Beauvoir, La Longue Marche, Paris, Gallimard, « Folio », 2022.

P. 33 : « D’ordinaire, pour rentrer, nous montions dans des cyclo-pousse ; n’étant pas sûrs de prononcer intelligiblement notre adresse, nous emportions avec nous un album sur lequel il y avait une photographie de l’hôtel. La première fois, incapables de demander aux conducteurs quel était le prix de la course, nous leur avons tendu au hasard un yen ; ils ont secoué la tête : c’était trop. Alors j’ai posé sur la paume de ma main de petites coupures : ils ont hésité, calculé, et pris seulement une partie de la somme. Ces scrupules m’ont donné une haute idée – que tout par la suite a confirmé – de l’honnêteté pékinoise. »

❃ Simone de Beauvoir, Lettres à Sartre.I., Paris, Gallimard, 1990.

P. 120 : « En sortant de table, Toulouse m’a emmenée faire une grande promenade ; on a traversé des champs, on est descendues au bord d’une route, près d’une petite gare et on a bu un verre dans un bistro au bord de la route ; il y avait deux soldats qui gardaient la voie et il passait un tas d’autos pleines de militaires — ça sentait la guerre à plein nez, ça n’était pas comme Paris, mais ça faisait tout à fait campagne de France en temps de guerre. Cependant les villages étaient paisibles et tout beaux dans cette fin de jour. J’ai senti bien fort comme c’était vrai ce que vous m’aviez dit une fois, à Avignon je crois, sur le précieux que peut avoir un instant au sein du tragique ; je n’oubliais rien mais rien ne pouvait tuer la douceur de paysage. C’était tout à fait fort, cette promenade avec l’horizon barré et noir, et puis ce ciel, cette campagne qui n’entraient dans aucune histoire triste, qui n’entraient dans aucune histoire du tout, qui existaient avec leur sens propre dont j’étais pénétrée comme malgré moi. Ce sont les moments les plus vrais, les meilleurs ; c’est mieux que les minutes de pure distraction, et aussi que les moments d’horreur. »

❃ Simone de Beauvoir, Lettres à Sartre. II., Paris, Gallimard, 1990.

P. 278 : « Je vous ai donc écrit hier de l’aérodrome de Terre-Neuve. On est reparti, et là j’ai trouvé le temps un peu long; il y avait du brouillard, il fallait lire ou dormir et la tête me faisait un peu mal. Mais premier effet de miracle au coucher du soleil quand le brouillard a fait place à un paysage de nuages, de mer et de terre, c’était la côte américaine, un ciel admirablement pur, des nuages extravagants troués d’eau bleue et de terre plate. J’ai dormi encore un peu et quand j’ai ouvert les yeux mon cœur a sauté. Avez-vous vu ça ? plus un nuage, une immense étoffe noire à perte de vue et sur ce fond des girandoles de lumière de toutes les couleurs, c’était extraordinaire cette découverte de l’Amérique à travers des étoiles et des chaînes de paillettes brillantes — on m’a dit que c’était Boston. »

❃ Simone de Beauvoir, Anne, ou quand prime le spirituel, Paris, Gallimard, « Folio », 2006.

P. 213 : « Ces pique-niques au bord de la Vézère représentaient pour les familles du pays une tradition sacrée ; les enfants s’installaient au bord de l’eau sous les peupliers, les parents s’asseyaient un peu en arrière, sur de gros blocs de pierre ; on posait à côté de soi une serviette de papier, un gobelet, des assiettes en carton, et les jeunes filles passaient à la ronde les immenses plats de pâté, de poisson froid, de bœuf en daube, de poulet à la gelée, qui composaient invariablement le repas. »

❃ Simone de Beauvoir, L’Invitée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 448 : « Elle s’approcha du feu ; elle savait bien ce qui manquait à cette soirée accueillante ; si seulement elle avait pu toucher la main de Gerbert, lui sourire avec une tendresse avouée, alors les flammes, l’odeur du dîner, les chats et les pierrots de velours noirs auraient gaiement comblé son cœur ; mais tout cela restait épars autour d’elle, sans la toucher, ça lui semblait presque absurde de se trouver là. »

❃ Simone de Beauvoir, La Force des choses. II., Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

P. 332-333 : « La beauté de Copacabana est si simple que sur les cartes postales on ne la perçoit pas et qu’il a fallu quelque temps pour qu’elle me pénètre. J’ouvrais ma fenêtre, au sixième étage ; dans ma chambre entrait une chaude vapeur, avec une fraîche odeur d’iode et de sel, et le roulement des hautes vagues. La ligne des hauts buildings épouse, sur six kilomètres, la courbe douce de la vaste plage où meurt l’océan ; entre les deux, une avenue rigoureusement lisse : rien ne dérange la rencontre des façades verticales et du sable plat ; le dépouillement de l’architecture s’accorde à la nudité du sol et de l’eau. Une seule tache de couleur, sur la blancheur de la grève : des cerfs-volants de location, rouges et jaunes, tachetés de noir.  »

❃ Simone de Beauvoir, La Force des choses. I., Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 42 : « Une amie m’avait donné l’adresse d’Espagnols antifranquistes. Sur leurs conseils, j’allai à Tetuan, à Vallecas. Tout au nord de Madrid, je vis, accroché à des collines, un quartier vaste comme un gros bourg et sordide comme une zone : des masures aux toits rouges, aux murs de pisé, remplies d’enfants nus, de chèvres et de poules ; pas d’égouts, pas d’eau : des fillettes allaient et venaient, courbées sous le poids des seaux ; les gens marchaient pieds nus ou en pantoufles, à peine vêtus ; parfois, un troupeau de moutons traversait une des ruelles, soulevant un nuage de poussière rouge. Vallecas était moins campagnard, on y respirait une odeur d’usine ; mais c’était le même dénuement ; les rues servaient de champ d’épandage ; des femmes lavaient des loques sur le seuil de leurs taudis ; toutes vêtues de noir, la misère durcissait leurs visages qui paraissaient presque méchants. »

❃ Simone de Beauvoir, Le Sang des autres, Paris, Gallimard, « Folio », 1973.

P. 299 : « Elle s’arrêta net. Sur la place de la Contrescarpe, quatre autobus étaient rangés contre les trottoirs ; il y en avait deux vides, à gauche du terre-plein ; ceux de droite étaient pleins d’enfants. Des agents montaient la garde sur les plates-formes. Une longue file de femmes débouchait de la rue Mouffetard, encadrée par d’autres agents. Elles marchaient deux par deux et tenaient es baluchons à la main. La petite place était silencieuse comme une place de village. A travers les vitres des grosses voitures, on apercevait de petits visages bruns et traqués. Tout autour de la place, immobiles, les gens regardaient. »

❃ Simone de Beauvoir, Les Belles Images, Paris, Gallimard, « Folio », 1972.

P. 126 : « Laurence sort sur la terrasse qui domine la plaine. Au loin, la blancheur du Sacré-Cœur, les ardoises des toits de Paris brillent sous le ciel d’un bleu intense. C’est un de ces jours où la gaieté du printemps perce sous la froidure de décembre. Des oiseaux chantent dans les arbres nus. Sur l’autostrade, en contrebas, des autos filent, étincelantes. Laurence s’immobilise ; le temps soudain s’est arrêté. Derrière ce paysage concerté, avec ses routes, ses grands ensembles, ses lotissements, les voitures qui se hâtent, quelque chose transparaît, dont la rencontre est si émouvante qu’elle oublie les soucis, les intrigues, tout : elle n’est plus qu’une attente sans commencement ni fin. L’oiseau chante, invisible, annonçant le lointain renouveau.  »

❃ Simone de Beauvoir, La Cérémonie des adieux ; suivi de Entretiens avec Jean-Paul Sartre, Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

La Cérémonie des adieux

P. 121-122 : « Presque tout de suite, nous sommes partis en bateau pour la Crète, emmenant la voiture avec nous. J’avais retenu de confortables cabines et nous avons fait une excellente traversée. C’était poétique de nous retrouver à sept heures du matin, pendant que le soleil se levait, sur une route inconnue qui longeait la mer. L’hôtel d’Elounda Beach m’a semblé un vrai paradis, avec ses bungalows crépis de blanc, éparpillés au bord de l’eau, ou un peu en retrait, parmi des plantes odorantes et des fleurs aux couleurs vives.  »

Entretiens avec Jean-Paul Sartre

P. 343 : « S. de B. – On avait dit qu’on parlerait de la lune. »

❃ Simone de Beauvoir, La Femme rompue, Paris, Gallimard, « Folio », 1991.

« L’Âge de discrétion »

P. 76-77 : « Manette a levé les yeux de son journal :

– Je commence à croire que je verrai de mes yeux des hommes sur la lune !

– Des tes yeux ? Tu feras le voyage ? a demandé André d’une voix rieuse.

– Tu me comprends très bien. Je saurai qu’ils y sont. Et ça sera des Russes, mon petit. Les Amerlos, avec leur oxygène pur, ils ont fait chou blanc.

– Oui, maman, tu verras des Russes sur la lune, a dit André tendrement.

– Penser qu’on a commencé dans des cavernes, avec juste nos dix doigts à notre service, a repris rêveusement Manette. Et on est arrivés où on en est : avoue que ça encourage. »

« Monologue »

P. 87 : « Un cabriolet blanc avec des coussins noirs c’est chouette et les types sifflaient quand je passais des lunettes obliques sur le nez un foulard d’Hermès sur la tête alors qu’ils croient m’épater avec leurs tacots mal lavés et les gueulantes de leurs klaxons ! »

« La femme rompue »

P. 225 : « Pauvre Colette ! J’avais pris soin de lui téléphoner deux fois, d’une voix gaie, pour qu’elle ne s’inquiète pas. Mais ça l’a tout de même étonnée que je n’aille pas la voir, que je ne lui demande pas de venir. Elle a sonné et tambouriné avec tant de violence que je lui ai ouvert. Elle a eu un air si stupéfait que je me suis vue dans ses yeux. J’ai vu l’appartement, et j’ai été stupéfaite aussi. Elle m’a forcée à faire ma toilette et une valise, et à venir m’installer chez elle. »

❃ Simone de Beauvoir, Les Mandarins. I., Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 142 : « Henri riait lui aussi en serrant le bras de Nadine ; il tournait la tête à droite, à gauche, avec une joie incrédule : le passé était au rendez-vous. Une ville du Sud, une ville brûlante et fraîche avec à l’horizon la promesse de la mer et un vent salé battant ses promontoires : il la reconnaissait. Et pourtant elle l’étonnait plus qu’autrefois Marseille, Athènes, Naples, Barcelone, parce qu’aujourd’hui toute nouveauté touchait au prodige ; elle était belle cette capitale au cœur sage, aux collines désordonnées, avec ses maisons glacées de couleurs tendres et ses grands bateaux blancs. »

❃ Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 286 : « Avant de regagner Meyrignac, nous nous arrêtâmes deux jours à Lourdes. Je reçus un choc. Moribonds, infirmes, goitreux : devant cette atroce parade, je pris brutalement conscience que le monde n’était pas un état d’âme. Les hommes avaient des corps et souffraient dans leurs corps. Suivant une procession, insensible au braillement des cantiques et à l’odeur surie des dévotes en liesse, je me fis honte de ma complaisance à moi-même. Rien n’était vrai que cette opaque misère. J’enviai vaguement Zaza qui, pendant les pèlerinages, lavait la vaisselle des malades. Se dévouer. S’oublier. Mais comment ? Pour quoi ? Le malheur, travesti par de grotesques espoirs, était ici trop dénué de sens pour me dessiller les yeux. Je macérai quelques jours dans l’horreur ; puis je repris le fil de mes soucis. »

❃ Simone de Beauvoir, Une mort très douce, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 71 : « Elle respirait l’odeur de l’eau de Cologne, du talc : « Ça sent bon. » Elle a fait disposer sur la table roulante les bouquets et les pots de fleurs : « Les petites roses rouges viennent de Meyrignac. Il y a encore des roses à Meyrignac. » Elle nous a demandé de relever le rideau qui voilait la fenêtre, elle a regardé à travers la vitre le feuillage doré des arbres : « C’est joli : de chez moi je ne verrais pas ça ! » Elle souriait. Et nous avons eu, ma sœur et moi, la même pensée : nous retrouvions le sourire qui avait ébloui notre petite enfance, un radieux sourire de jeune femme. »

❃ Simone de Beauvoir, Malentendu à Moscou, Paris, L’Herne, 2013.

P. 78-79 : « L’hôtel où ils descendirent à Leningrad charmait André. De longs corridors, sur lesquels donnaient des portes gris perle, avec dans le haut une vitre ovale, encadrée de festons rococo et tendue d’un rideau de soie rose, verte ou bleue selon les étages. Dans la chambre, une alcôve que masquait un rideau et de vieux meubles attendrissants : un lourd bureau en faux marbre, un canapé de cuir noir, une table recouverte d’un tapis à franges. »

❃ Simone de Beauvoir, Les Inséparables, Paris, L’Herne, 2020.

P. 128 : « De l’eau bleue, de vieux chênes, une herbe épaisse ; nous nous serions couchées dans l’herbe, nous aurions déjeuné d’un sandwich, nous aurions parlé jusqu’au soir : une après-midi de parfait bonheur, me dis-je avec mélancolie en aidant Andrée à déballer paniers et bourriches. Que de tracas ! Il fallait dresser les tables, disposer le buffet, étaler les nappes aux bons endroits. »

❃ Simone de Beauvoir, La Force des choses. II., Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

P. 507-508 : « Au mieux, si on me lit, le lecteur pensera : elle en avait vu des choses ! Mais cet ensemble unique, mon expérience à moi, avec son ordre et ses hasards — l’Opéra de Pékin, les arènes d’Huelva, le candomblé de Bahia, les dunes d’El-Oued, Wabansia Avenue, les aubes de Provence, Tirynthe, Castro parlant à cinq cent mille Cubains, un ciel de soufre au-dessus d’une mer de nuages, le hêtre pourpre, les nuits blanches de Leningrad, les cloches de la libération, une lune orange au-dessus du Pirée, un soleil rouge montant au-dessus du désert, Torcello, Rome, toutes ces choses dont j’ai parlé, d’autres dont je n’ai rien dit — nulle part cela ne ressuscitera. Si du moins elle avait enrichi la terre ; si elle avait engendré… quoi ? une colline ? une fusée ? Mais non. Rien n’aura eu lieu. »

❃ Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

P. 634 : « Cette fois, je ne donnerai pas de conclusion à mon livre. Je laisse au lecteur le soin d’en tirer celles qui lui plairont. »

II. Liens des vidéos

Vidéo 1 : https://youtu.be/XppiNeQDBoc

Vidéo 2 : https://youtu.be/JJ3Yko53K_U

Vidéo 3 : https://youtu.be/cj4mbOZRDIc

Vidéo 4 : https://youtu.be/Mk4TOFlyMwI

Vidéo 5 : https://youtu.be/_cafJNjnk44

Vidéo 6 : https://youtu.be/mCVlA6G_R-U

Vidéo complète : https://youtu.be/68FJ171Dfmg

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Voyages avec Simone de Beauvoir. Quart d’heure national de lecture, 2026 », mars 2026, Voyages autour de mon cerveau. URL : https://vadmc.hypotheses.org/29125

Drague 2000 Le Chat du rabbin Camille redouble VADMC

Drague 2000 : Le Chat du rabbin, Camille redouble

Certes, ledit chat (François Morel) vit dans les années 1920 à Alger, mais il est sorti de sa série bédéesque pour s’animer en 2011, toujours grâce à son créateur Joann Sfar. Certes, Camille (Noémie Lvovsky) et son chat vivent plus en 1985 qu’en 201…, en région parisienne, mais l’un n’empêche pas l’autre, dans Camille redouble (Noémie Lvovsky, 2012). Or donc, Camille et le chat ont Stendhal en commun, dans un contexte amoureux.

Soit un chat amoureux de sa maîtresse Zlabya (Hafsia Herzi). Après avoir fait de la chair à pâtée du perroquet familial, il se met à parler, ce qui inquiète le père de sa maîtresse, le rabbin Sfar (Maurice Bénichou). Mais, père veuf aimant, il accepte que Zlabya, sa fille unique, garde son chat auprès d’elle.

Camille, quant à elle, se réveille, suite à une soirée du nouvel an 201… bien arrosée, le premier janvier 1985. Elle revit alors plusieurs mois de son passé de lycéenne, retrouvant ses parents, ses professeurs, ses amies et son futur mari, Éric (Samir Guesmi). Qu’elle fuit autant qu’elle le peut, car ils sont, en l’an 201…, en instance de divorce.

Zlabya et son chat ne font pas que bavarder ensemble. Ils lisent Le Rouge et le Noir (Stendhal, 1830), particulièrement un passage où une des héroïnes, madame de Rênal, effrayée par l’amour qu’elle éprouve pour le précepteur de ses enfants, Julien Sorel, se pose mille et un remords, tandis que Julien, lui, est perplexe sur les sentiments qu’il pense éprouver pour son employeuse (première partie, chapitre quinze). Jusqu’au moment où le rabbin surgit, interrompant la partie de lecture.

Éric 1985, lui, ne sait comment aborder Camille 1985. Il s’en ouvre à son ami Vincent (Vincent Lacoste), dans le parking à vélos du lycée. Celui-ci, fort à son aise en de telles circonstances, analyse la situation minutieusement. Il établit un parallèle entre la fuite constante de Camille et l’attitude pleine de morgue aristocratique de Mathilde de la Mole, seconde héroïne du Rouge et le Noir. Cette dernière, outre son penchant pour les têtes décapitées, brûle d’une ardente passion pour Julien, mais elle la dissimule sous un masque de froideur. Éric, qui semble moins lettré que son ami, est habité par le doute.

Tout finit bien : après une période de douloureuse séparation, le rabbin rend son chat à sa fille, avec cependant interdiction de lectures subversives (d’autant que, hein, ce serait-y pas politique, ce bouquin, en plus de fourrer de drôles d’idées dans la tête des jeunes filles ?). Et Éric déclare sa flamme à Camille, non tant grâce à Stendhal, mais par le biais de l’Italien Goldoni – référence en biais à Stendhal, idolâtre du pays de Dante et de Pétrarque ?

Alors, vive la littérature et le cinéma, parfois vecteurs de tendres sentiments.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Drague 2000 : Le Chat du rabbin, Camille redouble », Voyages autour de mon cerveau, août 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/26835

Pourquoi les chats parlent-ils aux humains ? VADMC

 Pourquoi les chats parlent-ils aux humains ?

Les liens entre animaux non humains et animaux humains datent d’une époque lointaine, mais leur communication est souvent compliquée, faute de langue commune. Alors, faute de mieux, certains félins se résignent à adopter le langage humain. Mais pour quelles raisons et dans quelles circonstances ? 

Que ce soit dans la bande dessinée Le Chat du rabbin (Joann Sfar, 2002 – en cours), dans les romans jeunesse Le Chat qui parlait malgré lui (Claude Roy, 1982), Le Rêveur (The Daydreamer, Ian McEwan, 1994) et dans le roman Le Chat qui voulait sauver les livres (Hon O Mamoroutosuru Neko No Hanashi, Sôsuke Natsukawa, 2017), les quadrupèdes sont aux côtés des bipèdes dans leurs tourments, quelle que soit l’époque où se déroule l’intrigue et quel que soit le pays où ils se trouvent. Les quatre chats sont mâles et ils sont auprès d’hommes et de garçons. 

En effet, même si le Chat du rabbin Sfar, vivant à Alger dans les années 1920, voudrait rester avec sa jeune maîtresse Zlabya, sa faculté de langage, acquise en ayant croqué le perroquet de la maisonnée, lui interdit désormais toute intimité avec celle-ci. En effet, le rabbin préfère avoir son chat sous la main plutôt qu’occupé à lire des romans avec sa fille. Le chat décide alors de devenir un humain de confession juive comme un autre, afin de pouvoir rejoindre sa maîtresse. Ce qui l’entraîne dans de folles équipées antiracistes et œcuméniques, sur le continent africain et européen, plutôt sans Zlabya, qui finit par trouver un amour humain, remettant le Chat à sa place de félin, parlant humain ou non. Le langage humain n’apporte pas le bonheur espéré, mais permet de discuter sans fin et de découvrir d’autres espaces.

Gaspard, le fameux « Chat qui parlait malgré lui », de haute lignée écossaise, n’est pas heureux de sa nouvelle faculté, comme l’indique le titre, suite au mâchouillage intempestif d’une herbe étrange, dans un pays et une époque qui ne sont pas mentionnées, mais qui sont au moins francophones et de la fin du vingtième siècle, vu la technologie utilisée. Il était parfaitement tranquille sans. Outre la crainte d’être découvert par les parents de Thomas, son jeune maître (ou doit-on dire « esclave » ?), il ne peut s’empêcher, dans un premier temps, de dire, depuis le dessous de la table, leurs quatre vérités aux invité·es des parents de Thomas, ce qui provoque des incidents de voisinage et amicaux. Jusqu’à ce que Gaspard aide à arrêter deux malfaiteurs, via le père de Thomas. Et que celui-ci découvre la vérité, pour le plus grand bonheur de la famille. Le secret continue à être bien gardé, et Gaspard peut convoler avec Mina-la-Minnie, qui apprend également le langage humain. Gaspard joue un rôle de Pygmalion traditionnel, dans ce roman à l’humour léger.

Guillaume, le chat de Peter l’adolescent britannique qui est un « rêveur », ne parle pas directement, mais émet des phrases compréhensibles à l’oreille de Peter, une fois qu’ils ont à nouveau échangé leurs identités. Car c’est tout l’enjeu du chapitre « le chat » que de confronter Peter à l’existence quotidienne d’un chat, puis, à la fin du chapitre, au décès de Guillaume, âgé de dix-sept ans. Au-delà de l’anecdote amusante et ô combien virile de l’échange corporel entre un adolescent qui aimerait rester à la maison au chaud plutôt que d’aller à l’école, et un chat qui a envie de goûter à la vie de son maître, chacun réglant les problème de l’autre, il y a la fin de la vie du Guillaume. C’est-à-dire que l’écrivain met en scène le décès d’un animal de compagnie aimé et choyé au sein d’une famille lambda. C’est au moment du retour à l’enveloppe charnelle de chacun, puis lors de l’enterrement de Guillaume, que Peter entend celui-ci le remercier, en langage humain.

Le chat japonais qui, de nos jours, dit s’appeler Le Tigre, a lui aussi une mission claire et précise, bien moins funèbre que celle de Guillaume, moins amusante que celle de Gaspard, pas amoureuse comme celle du Chat du rabbin : celle de sauver les livres de leur effacement dans le monde humain. Le Tigre demande au jeune Rintarô, adolescent qui vient de perdre son grand-père libraire, qui l’a élevé, de l’aider dans sa tâche. Ensemble, ils affrontent, dans le labyrinthe d’un univers parallèle qui prend source au fond de la librairie familiale, « celui qui enfermait les livres », « celui qui découpait les livres », « celui qui liquidait les livres » et « celle qui ne ressentait rien ». Non seulement Rintarô sort de sa dépression, mais il prend confiance en lui et apprend que les livres sont des médiateurs vers les autres, et non un moyen de s’enfermer profondément en soi. Et, haricot rouge sur le mochi, il se rend compte de l’amour que lui porte une de ses camarades de classe, Yuzuki. Et il se laisse convaincre de retourner au lycée et de ne pas abandonner sa scolarité, mais de rester parmi ses pairs. Le Tigre peut alors partir définitivement.

Dans tous ces ouvrages, les félins sont anthropomorphisés afin de révéler les travers humains et d’aider les plus jeunes à devenir meilleurs et à cheminer vers l’âge adulte. Seul le Chat du rabbin interagit plus avec les adultes qu’avec les jeunes, mais il conserve alors la même attitude de questionnement sans fin de l’existence.

Les chats cités ont tout de même droit à une existence propre. Alors, à nous humain·es d’apprendre à parler félin afin d’aider les chat·tes ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Pourquoi les chats parlent-ils aux humains ? », Voyages autour de mon cerveau, mars 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/15571