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Coquelicot or not coquelicot ? Incarnations et désincarnations d’une fleur - VADMC

Coquelicot or not coquelicot ? Incarnations et désincarnations d’une fleur

Il y a des fleurs qui restent des fleurs. Le coquelicot n’a manifestement pas cette chance.

Il suffit qu’il apparaisse au milieu d’un champ pour qu’aussitôt il se mette à ressembler à autre chose : une bouche, un cœur, une goutte de sang, une jeune fille, un souvenir, un mort. À moins qu’il ne quitte tout à fait le champ pour aller se poser sur un tableau, une chanson, un calendrier des Postes. Et lorsqu’enfin on réclame qu’on nous rende nos coquelicots, ce n’est déjà presque plus de fleurs qu’il est question : c’est du monde vivant tout entier.

Du poème « Le Dormeur du val » de Rimbaud à la chanson « Comme un p’tit coquelicot », chantée par Mouloudji, le rapprochement s’impose. Il n’y a pourtant aucun coquelicot dans « Le Dormeur du val ». Coquelicot or not coquelicot ? Pas coquelicot. Et néanmoins.

Le sonnet de Rimbaud, écrit en 1870, pendant la guerre franco-prussienne, commence par faire disparaître le corps humain dans un paysage extraordinairement vivant. L’eau chante, la montagne rayonne, l’herbe et la lumière entourent un jeune soldat. Il dort, nous dit le poème. Il dort encore. Il repose dans la végétation comme dans un lit. Il faut parvenir au dernier vers pour que deux petites marques rouges obligent à relire tout ce qui précède : ce dormeur était un mort.

Dans « Comme un p’tit coquelicot » (1951), le procédé est assez voisin pour que le rapprochement ne soit pas seulement chromatique. Là encore, une jeune personne est retrouvée étendue au milieu de la végétation, dans la lumière estivale ; là encore, elle semble dormir ; là encore, le rouge transforme rétrospectivement le paysage et le corps. Cette fois, ce sont trois gouttes de sang qui prennent l’apparence d’une fleur à l’endroit du cœur. Le coquelicot s’est incarné : il n’est plus tout à fait une plante. Il est devenu la blessure d’un corps humain.

Et l’on compte. Deux trous chez Rimbaud, trois gouttes chez Mouloudji. Le rouge, minuscule dans l’étendue verte, suffit à faire entrer la mort dans le paysage. Il ne s’agit évidemment pas d’en déduire que Mouloudji et son parolier Raymond Asso auraient délibérément réécrit Rimbaud. Mais les deux œuvres font circuler une même configuration : corps étendu, nature estivale, sommeil trompeur, révélation différée, rouge du sang. Dans la chanson, le coquelicot donne un nom à cette circulation. La fleur devient corps.

Une fleur qui a un cœur

Cette incarnation est particulièrement nette dans les chansons. Dans « Coquelicot », chanson de Charles Trenet datant de 1948, la fleur est continuellement humanisée : elle possède un cœur, une âme, elle rougit, et finit par se confondre avec les femmes aimées et embrassées dont se souvient le chanteur. Le coquelicot devient jeune fille, amante, souvenir amoureux. Inversement, les jeunes femmes deviennent des coquelicots. La métaphore circule si facilement entre corps végétal et corps humain qu’il devient presque impossible de décider lequel représente l’autre.

Francis Jammes avait déjà opéré un déplacement comparable, mais d’une manière plus étrange encore. Dans « L’Après-midi… », daté de 1889, il imagine une journée de campagne avec linge propre, poussins, vol-au-vent, café, jardin et choux bleus. Puis vient la jeune fille. Les amoureux s’embrassent, leurs bouches rouges voisinant avec les coquelicots rouges. La correspondance est immédiate : pétales et lèvres appartiennent à la même gamme colorée, le végétal prolonge le corps désirant. On pourrait croire que, pour une fois, le coquelicot va échapper à la morgue. Ce serait compter sans le poème placé immédiatement après lui dans le recueil.

« C’est aujourd’hui… », daté du 8 juillet 1894, fait surgir Virginie, l’héroïne de Bernardin de Saint-Pierre (Paul et Virginie, 1788), morte en robe blanche. Le rouge du baiser et des fleurs, couleur de la chair vivante et du désir, se trouve ainsi placé à proximité d’un corps féminin disparu. Il n’est pas le sang de Virginie, ne forçons pas l’analogie. Mais la succession des deux poèmes fait voisiner avec une remarquable facilité coquelicots, sensualité, jeune femme et mort. Chez Mouloudji, le rouge floral permettra précisément de réunir ce que Jammes maintenait encore séparé : la fleur, le corps féminin et le sang. Le coquelicot possède donc cette propriété merveilleusement embarrassante : il incarne à la fois la vie et sa disparition. Sa couleur est celle de la bouche que l’on embrasse et de la blessure qui tue.

Les dormeurs des champs

C’est peut-être pourquoi deux œuvres où aucun coquelicot ne pousse sont venues presque spontanément rejoindre mon herbier : « Le Dormeur du val », donc, et Le Ravissement de Lol V. Stein de Marguerite Duras. Lol n’est pas morte. Ce détail mérite d’être précisé, vu la tournure prise par cette enquête.

Elle est en revanche couchée dans un champ de seigle – tout comme la femme aimée par le chanteur dans « Comme un p’tit coquelicot », qui dort dans un champ de blé, avant d’être tuée parce qu’elle résiste au désir d’un homme autre que le chanteur. Derrière l’Hôtel des Bois, Lol V. Stein observe la fenêtre derrière laquelle se trouvent Jacques Hold et Tatiana Karl. Le texte la fait glisser dans le seigle, s’asseoir puis s’allonger ; elle est « vivante, mourante », gagnée par une faiblesse qui la conduit jusqu’au sommeil. Le végétal reçoit son corps et l’absorbe presque. Plus loin, lorsqu’elle revient dans le champ, sa silhouette immobile fait croire à Jacques Hold qu’elle s’est endormie. Le sommeil, le corps étendu et le paysage recomposent ainsi, sans coquelicot et sans cadavre, certains éléments de la scène rimbaldienne.

Mais Duras inverse aussi le dispositif. Le dormeur de Rimbaud est regardé par le lecteur, qui finit par découvrir qu’il est mort. Lol, elle, est une dormeuse qui regarde. Couchée dans la végétation, elle observe le désir et les corps des autres. Elle est simultanément corps dans le paysage et regard porté hors de ce paysage.

Voilà peut-être pourquoi le coquelicot absent reste malgré tout dans les parages. Ce qui circule entre Rimbaud, Mouloudji et Duras n’est pas nécessairement une fleur, encore moins une influence qu’il faudrait démontrer. C’est une forme : un corps humain rendu au végétal, au point que la frontière entre être couché dans un champ, dormir et mourir devient incertaine.

De Monet à Georgette

Mais le mouvement inverse existe. Le coquelicot peut perdre son corps végétal pour devenir une image. Dans les Coquelicots peints par Claude Monet en 1873 à Argenteuil, les fleurs sont déjà, matériellement, des taches. Le musée d’Orsay souligne lui-même la « rythmique colorée » créée par ces touches rouges, dont les dimensions au premier plan affirment la primauté de l’impression visuelle. Le tableau, présenté lors de la première exposition impressionniste de 1874, est aujourd’hui l’une des œuvres les plus célèbres de Monet. Les deux couples mère-enfant s’inscrivent dans un paysage partagé entre rouge et vert bleuté.

La petite tache rouge commence alors une autre existence. Dans Musée haut, musée bas de Jean-Michel Ribes (2008), des visiteurs reconnaissent le tableau : c’est « le même que sur le calendrier des Postes de Georgette ». La plaisanterie est redoutable parce qu’elle renverse la hiérarchie attendue de la culture. On ne reconnaît plus la reproduction parce qu’on connaît Monet ; on reconnaît Monet parce qu’on connaît la reproduction. Le musée prétend conserver l’original, mais Georgette et son calendrier des Postes sont déjà entrés dans le musée.

Car la fleur circule. Elle passe du champ à la toile, de la toile au calendrier. À force d’être représentée, elle se désincarne : on peut vivre entouré de coquelicots sans rencontrer un seul Papaver rhoeas. Cette désincarnation n’est d’ailleurs pas nécessairement triste. Elle témoigne de la puissance d’une forme immédiatement reconnaissable : quelques pétales rouges, une tige verte, parfois une tache noire, et voilà le coquelicot. La plante est devenue signe. Mais que se passe-t-il lorsque le signe demeure tandis que la plante disparaît ?

Rendez-nous nos coquelicots

C’est là que la formule « Nous voulons des coquelicots » prend une force particulière.

L’appel lancé en 2018 autour de Fabrice Nicolino réclame l’interdiction des pesticides de synthèse. Le choix du coquelicot n’est pas anodin : la fleur sauvage devient l’emblème visible d’un monde vivant qui s’efface. Le texte ne réclame d’ailleurs bientôt plus seulement une fleur. Il énumère oiseaux, papillons, abeilles, grenouilles, sauterelles et fleurs sauvages avant de lancer : « Rendez-nous nos coquelicots ! » Le mouvement se présente explicitement comme une mobilisation en faveur du vivant.

Le coquelicot change alors une nouvelle fois de corps. Il était bouche chez Jammes, jeune femme chez Trenet, sang chez Mouloudji, tache picturale chez Monet. Il devient désormais corps politique : cocarde, signe de ralliement, représentation condensée de la biodiversité menacée. Le mouvement a d’ailleurs fabriqué des « coquelicocardes » et fait de la fleur son emblème collectif.

Mais cette incarnation politique part précisément d’une désincarnation réelle : les fleurs sauvages deviennent rares. Le coquelicot prolifère comme image au moment même où l’on s’inquiète de sa raréfaction dans les champs. Voilà un paradoxe qui me semble plus troublant que toutes les symboliques traditionnelles de la fleur : nous risquons de connaître parfaitement l’image d’une chose que nous faisons matériellement disparaître.

Soleil vert : quand il ne reste que les images

C’est pourquoi Soleil vert de Richard Fleischer, sorti en 1973, s’est invité dans cette histoire alors que, là encore, il n’y a vraisemblablement pas de coquelicot. Coquelicot or not coquelicot ? Not coquelicot.

À la fin du film, Sol Roth (Edward G. Robinson) choisit de mourir dans un centre d’euthanasie. Pendant sa mort, on projette devant lui les images d’une Terre disparue : fleurs, animaux, eau vive, oiseaux, cerfs, poissons, paysages. Thorn (Charlton Heston), qui appartient à un monde où cette nature n’existe plus, regarde ces images avec stupéfaction. Sol contemple donc, au moment où son propre corps meurt, le corps disparu du monde. Il ne reste de la nature que ses belles images.

Et le film va plus loin encore. Parmi les images projetées devant Sol Roth apparaît un immense champ de fleurs orangées. Coquelicots ? Tulipes ? L’image ne permet guère de trancher, et c’est peut-être précisément ce qui importe ici. Ces fleurs ressemblent suffisamment au coquelicot pour en réveiller l’image : une étendue végétale ponctuée de couleurs vives, devenue le souvenir d’un monde disparu.

Dans Soleil vert, la nature est devenue représentation. Les personnages peuvent encore voir les fleurs, mais ils ne peuvent plus vivre parmi elles. Le paysage subsiste comme archive visuelle, spectacle destiné aux mourants, mémoire artificielle d’un monde sensible disparu. Une analyse du film parle justement d’une nature édénique qui n’existe plus dans son univers fictionnel et dont les images accompagnent le rituel de mort de Sol. La désincarnation est achevée : la fleur n’a plus de corps. Il ne reste que son image. Et tout à coup le calendrier des Postes de Georgette devient légèrement moins innocent.

Entre Monet et Soleil vert, exactement un siècle s’est écoulé : 1873, 1973. Je n’en tirerai évidemment aucune généalogie mystérieuse. Mais la coïncidence est belle. Chez Monet, la représentation naît de l’expérience d’un paysage : des êtres humains traversent un champ constellé de fleurs. Chez Fleischer, cent ans plus tard, des êtres humains regardent sur un écran la représentation de paysages auxquels ils n’ont plus accès. Le tableau conservait l’expérience du vivant ; l’écran en conserve le fantôme.

Coquelicot or not coquelicot ?

Nous sommes donc passés des coquelicots aux corps. Un soldat mort chez Rimbaud. Une jeune femme assassinée chez Mouloudji. Une Virginie morte chez Jammes. Lol V. Stein qui s’allonge dans le seigle et s’approche du sommeil. Sol Roth qui meurt devant les images d’une nature disparue. Il était devenu difficile de choisir : le coquelicot, pour l’herbier ou pour la morgue ?

Mais le coquelicot semble précisément habiter cette frontière. Il peut prendre corps humain : cœur, bouche, jeune fille, sang. Le corps humain peut en retour devenir végétal : s’allonger dans l’herbe, se perdre dans le seigle, être rendu au paysage. Puis la fleur elle-même quitte son corps : tache rouge chez Monet, reproduction sur un calendrier, souvenir visuel, emblème militant.

Jusqu’au moment où cette désincarnation cesse d’être métaphorique. Lorsque les pesticides font disparaître les fleurs sauvages, « Nous voulons des coquelicots » ne demande plus le retour d’un symbole. Le mouvement réclame le retour de la chose elle-même : non pas l’image d’une fleur, mais une fleur qui pousse ; non pas un paysage projeté sur l’écran de Soleil vert, mais un monde dans lequel il soit encore possible d’entrer physiquement dans un champ.

Peut-être est-ce finalement cela, l’étrange voyage du coquelicot : nous n’avons cessé de lui prêter nos corps, nos bouches, nos cœurs, nos morts, nos amours et nos souvenirs. Nous l’avons peint, chanté, reproduit, imprimé, stylisé. Nous en avons fait une métaphore si commode qu’elle peut finir par exister partout sauf dans les champs.

Il faudrait donc renverser une dernière fois la question. Coquelicot or not coquelicot ? Cette fois, il ne suffit plus de reconnaître l’image. Il faudrait que ce soit, vraiment, un coquelicot.

L’éphémère du vivant.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Coquelicot or not coquelicot ? Incarnations et désincarnations d’une fleur », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/35624

Capri, pour finir VADMC

Capri, pour finir

Deux chansons françaises, à dix ans d’intervalle, font de Capri le lieu d’une fin. Dans « Mourir à Capri » de Gilbert Bécaud (1955), un couple choisit l’île pour y passer son dernier jour et y mourir ensemble. Dans « Capri c’est fini » d’Hervé Vilard (1965), au contraire, personne ne meurt : c’est l’amour qui s’achève, et avec lui la possibilité de retourner dans l’île où il avait commencé. Même décor méditerranéen, même « nous » amoureux, mais deux mouvements presque exactement inverses.

Chez Bécaud, Capri est une destination. Les amants veulent quitter symboliquement Paris, où ils disent ne pouvoir ni vivre ni s’aimer, pour gagner un ailleurs solaire. Leur dernière soirée sera faite de danse, de rire et d’amour. Le lendemain, les journaux annonceront leur mort. Le contraste est violent entre le soleil du dernier jour et la nuit définitive qui doit suivre. Capri prend alors la forme d’un paradis paradoxal : on y conquiert la liberté, mais au prix de la vie. Le couple préfère disparaître ensemble plutôt que survivre dans un monde qui lui interdit son amour.

Dix ans plus tard, Vilard renverse cette géographie sentimentale. Capri n’est plus devant les amoureux : elle est derrière eux. La chanson est dominée par le retour impossible. Le narrateur répète « nous n’irons plus jamais » alors même que ce « nous » vient de se défaire. L’île, pourtant, existe toujours ; ce qui est réellement fini, c’est le couple. Dire « Capri c’est fini » revient donc à donner au lieu le nom de la rupture. La ville du premier amour devient un espace condamné par le souvenir : y retourner seul ne permettrait pas de retrouver ce qui lui donnait son sens.

Les deux chansons se répondent ainsi autour d’une même impossibilité du retour. Chez Bécaud, on ne reviendra pas de Capri parce qu’on a choisi d’y mourir. Chez Vilard, on n’y retournera plus parce que l’amour y est mort. Dans la première chanson, la vie finit mais le couple demeure uni jusqu’au bout ; dans la seconde, la vie continue mais le couple disparaît. L’une conjugue Capri au futur — un dernier soir reste à vivre —, l’autre au passé et au futur négatif : c’était le lieu de l’amour, et ce lieu n’aura plus d’avenir.

Il reste pourtant quelque chose dans les deux cas : Capri elle-même. Le lieu survit aux amants de Bécaud comme au couple de Vilard. Peut-être est-ce même ce qui rend la seconde chanson si mélancolique : on peut déclarer un amour fini, mais on ne peut pas abolir le paysage qui en conserve la mémoire. Le nom propre devient alors presque le tombeau du « nous ».

Dix ans ont donc suffi pour faire basculer Capri d’un paradis où l’on veut finir sa vie au paradis perdu d’un amour fini. Et la formule de Vilard connaîtra à son tour une autre vie : dès 1966, Eddy Mitchell peut la citer et la détourner dans « S’il n’en reste qu’un », en attendant l’émission humoristique des Nuls, avec l’actrice Valérie Lemercier comme invitée. « Capri c’est fini » commence déjà à quitter l’histoire particulière de deux amoureux pour entrer dans la langue et la mémoire collectives.

Capri, c’est fini ? Pas tout à fait.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Capri, pour finir », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/35636

 

Mon Palimpseste littéraire et expositions I

Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste littéraire et d’expositions, 1984-2002. Partie I.

Je ne sais pas quel est le premier livre que mes parents m’ont lu. Je ne sais pas davantage quelle est la première exposition que j’ai vue. C’est peut-être mieux ainsi. Les livres et les images étaient là avant que ma mémoire ne commence à les classer.

Tous les soirs, mes parents me lisaient un album. Il y en avait d’autres le week-end, pendant les vacances. Je me souviens de L’Énorme Crocodile, des Deux Gredins, de Max et les Maximonstres, des Trois Brigands, du Chat ne sachant pas chasser, de Matilthe et le fantôme, de Cache-cache cochon, de William cochon, des Dessous du sable (livre sans texte, mais qui peut être parcouru à plusieurs). Je me souviens des animaux, surtout. Ils ont toujours beaucoup peuplé mes livres.

Il y a eu, aussi, L’Homme qui plantait des arbres. Je crois que mes parents m’ont d’abord montré le film d’animation de Frédéric Back. J’en ai conservé une image qui est encore un éblouissement : à la fin, cette mer d’arbres plantés par Elzéard Bouffier, tout ce vert et ce bleu qui bougent sous le vent. Plus tard, quand j’ai su lire, j’ai lu Giono. Je le relis toujours volontiers. Et je regarde toujours volontiers le film d’animation.

Mes parents, écologistes, m’ont également offert plusieurs livres consacrés à la protection de l’environnement : Ma planète, ça me regarde, 50 trucs faciles pour embellir la Terre, puis, quelques années plus tard, Déluge sur Monteyrac. Comme je l’ai raconté dans mon premier Palimpseste, ils m’ont sensibilisée à l’écologie dès mon enfance.

À l’école maternelle, il y avait des livres. Mes parents m’avaient abonnée à L’École des loisirs et, régulièrement, un album arrivait à l’école. Il y avait aussi les lectures mises en scène par les adultes,  dans l’émission jeunesse Les Badabocks. J’en parle déjà dans un autre Palimpseste : un album respecté, accompagné plutôt que transformé, ce qui est peut-être une des raisons pour lesquelles je supporte si mal certaines adaptations qui prétendent améliorer ce qui n’avait pas besoin de l’être. Et qui changent le sens du récit voulu par l’auteur ou l’autrice.

À la maison arrivaient aussi les revues. Popi, d’abord, dont il me reste surtout la peluche qui m’accompagnait toute petite. Pomme d’Api, Les Belles Histoires, avec à chaque fois une histoire et des univers graphiques différents. Puis J’aime lire, avec un graphisme plus vif, toujours agréable.

Je ne me rappelle pas non plus ma première visite au Musée en Herbe. D’après mes parents, j’étais toute petite. Le musée se trouvait alors dans le parc parisien où il y a des miroirs déformants. Aujourd’hui, le musée se trouve en plein cœur de Paris. Je n’en ai gardé aucune exposition précise, seulement l’idée, transmise par leur souvenir, d’un musée réellement conçu à hauteur d’enfant.

Mes parents me lisaient et me commentaient également des livres d’art. Bruegel est ainsi entré très tôt dans la maison. J’avais un livre pour enfants consacré aux Jeux d’enfants, que j’ai toujours. Mes parents avaient accroché une reproduction des Chasseurs dans la neige dans un des couloirs de la maison. J’aimais ce tableau : la neige, les personnages qui rentrent, les maisons au loin, le calme. Beaucoup plus tard, à Vienne, j’ai vu l’original. L’émotion était forte, puisque j’ai enfin rencontré en vrai un tableau que je connaissais depuis toujours.

Mais le véritable coup de foudre a eu lieu ailleurs. J’avais environ six ans. Nous étions à la Fondation Maeght, entre Saint-Paul et Saint-Paul-de-Vence, en Provence, loin de ma Yonne natale. Pas de collines ni de vignes, mais des pins parasols et du plat. Je me souviens… La pinède où nous garions la voiture, les quelques minutes à pied, puis le bâtiment apparaissant entre les arbres. Les poissons de Braque dans le petit couloir d’eau à l’entrée. Le sol en terre cuite rouge du Midi. Les sculptures de Giacometti (Le Chien, Le Chat) et celles de Miró, toutes délirantes, donc merveilleuses. Les mosaïques de Miró sur les murs extérieurs. Le jardin. Les expositions temporaires. Le Tigre de Jacques Monory à l’étage, un de ses Pique-nique bleu glacé, magnifique. Un grand Chagall, genre Les Mariés de la Tour Eiffel. Je continue d’ailleurs à trouver profondément regrettable que la Fondation Maeght ne soit pas une location de vacances : je m’y installerais très volontiers.

À six ans pourtant, je trouvais encore volontiers les musées ennuyeux. Puis je suis arrivée devant Le Carnaval d’Arlequin de Miró. Coup de foudre. Du coup, je ne me suis plus jamais ennuyée dans une exposition ni dans un musée, même lorsque je ne vibre pas à l’œuvre. Mes parents m’avaient appris à aller voir. À partir de ce moment-là, je crois que j’ai commencé à regarder.

Quand j’ai su lire, ou, plus exactement, quand j’ai commencé à savoir déchiffrer suffisamment pour essayer, j’ai naturellement voulu choisir moi-même mes livres, encouragée, comme mes ami·es et camarades, par mes instituteurs et institutrices, avant le dirigisme des professeurs du Secondaire et de l’université de Dijon, sauf en Maîtrise, où j’ai choisi mon sujet de recherche. Et j’ai continué à être libre de mes choix littéraires en Master 2 et en thèse à l’université Paris 7, et depuis. Au CP, dans la bibliothèque de l’école primaire, j’ai tenté un Oui-Oui. Peut-être Oui-Oui et le taxi jaune. J’ai dû tenir un paragraphe et demi. J’ai reposé le livre. Je trouvais ça vraiment trop crétin. En outre, l’illustration triade de la couverture, en mode Oui-Oui est un nain de jardin (je déteste les nains de jardin, même kitschs), ne m’a pas aidée à entrer dans le récit.

Cette expérience malheureuse ne m’a heureusement pas détournée d’Enid Blyton : j’ai adoré Le Club des Cinq, Le Clan des Sept et La Famille Tant-Mieux. Dans cette même bibliothèque, j’ai découvert l’adaptation illustrée du film Tintin et la Toison d’or. Je n’ai vu le film que beaucoup plus tard, vers vingt ans, comme Tintin et les Oranges bleues, mais pendant des années le livre m’a fait rêver. Il y avait aussi, en bibliothèque internationale Nathan, les Moomins, C’est la vie, mon vieux chat, Monsieur Ouiplala et d’autres livres, venus notamment du nord de l’Europe. J’en ai racheté certains bien plus tard.

Parmi ces premières lectures, il y a…. tellement de livres : Bulle ou la voix de l’océan, Treize à la douzaine, Le Fantôme de Thomas Kempe, Les Patins d’argent, Le Bon Gros Géant… Le Vent dans les saules reste un très, très, très bon souvenir. Lassie, chien fidèle me faisait pleurer. Il y avait aussi Au revoir Blaireau, petit livre d’une immense douceur malgré son sujet. Les animaux étaient décidément partout.

Chez mon ami C., je lisais aussi les livres de ses deux petites sœurs, M. et E. Martine ne m’intéressait guère. Je préférais Caroline, car il y avait les animaux. Et, comme j’adorais Mimi Cracra, les albums et le dessin animé, H., la mère de C., m’avait même fabriqué pour mon anniversaire un coussin Mimi Cracra, que j’ai toujours. Mimi Cracra est là, en robe rouge, bondissante, un tuyau d’arrosage à la main. Merci H.

En CE1, une entorse m’a ouvert un autre continent. Nous passions les vacances de février dans le Doubs, en location avec mes parents. J’avais fait une mauvaise chute à vélo et je devais garder le lit. Dans la location, il y avait une petite bibliothèque. Mes parents y ont repéré L’Auberge de l’Ange-Gardien de la Comtesse de Ségur et m’ont conseillé de le lire. J’ai adoré. Eux l’avaient lu bien avant moi et savaient qu’il existait une suite, Le Général Dourakine. Ils me l’ont acheté et me l’ont offert. Je l’ai dévoré aussitôt. Après cela, j’ai lu la Comtesse de Ségur. Puis relu. Puis rerelu. Puis rerelu encore. Tout.

Certains de ses livres m’ont davantage marquée que d’autres. Mémoires d’un âne, par exemple, n’est pas pour moi le gentil récit animalier auquel on pourrait le réduire : il raconte aussi la condition faite aux animaux, et particulièrement aux ânes.

François le Bossu m’a beaucoup touchée. Le livre montre ce que le regard des autres et leurs insultes peuvent faire à une personne handicapée, mais aussi comment l’affection et l’amour peuvent apaiser une partie de ces blessures. Christine, petite fille puis jeune fille, ne regarde pas François comme les autres le regardent. Elle-même est mal aimée dans sa propre famille. Son père est largement indifférent, tout entier dévoué à une épouse qui n’est pas piquée des hannetons : vulgaire, parlant fort, portant des toilettes voyantes et, surtout, refusant de voir grandir sa fille parce qu’elle tient elle-même à paraître éternellement jeune. Christine trouve donc refuge auprès de François et de son père, qui a perdu son épouse. Elle passe auprès d’eux une grande partie de son enfance puis de son adolescence. Cette famille presque choisie, substituée à une famille biologique défaillante, n’était pas tout à fait banale.

Peut-être étais-je particulièrement sensible à cette histoire parce que la question du handicap ne m’était pas étrangère. Ma mère, qui avait été mon institutrice en maternelle, avait monté un projet d’école avec un IME près d’Auxerre. Lorsque j’étais en grande section, si mon souvenir est bon, nous étions notamment allés pique-niquer avec les personnes accueillies dans cet établissement. Le handicap n’appartenait donc pas seulement pour moi aux livres.

Quel amour d’enfant ! me faisait, lui, beaucoup ricaner amèrement. Giselle n’est pas mal aimée : ses parents l’aiment, mais ils l’aiment en lui passant tous ses caprices. Elle fait ce qu’elle veut, comme elle veut, quand elle veut. Elle est odieuse avec les domestiques et avec à peu près tout le monde. Elle n’apprend rien, puisque ses préceptrices ne restent guère auprès d’elle. Les domestiques s’en vont régulièrement. Toute la maison vit dans l’instabilité. Jusqu’à ce que ses parents finissent, sur les conseils d’autres adultes, par modifier durablement leur manière de l’élever. Je n’avais évidemment pas le vocabulaire pédagogique pour analyser cela. J’avais en revanche parfaitement compris qu’aimer un enfant ne consiste pas à lui permettre absolument tout. Aujourd’hui, je pense parfois que certains parents qui, sous prétexte de suivre Maria Montessori, laissent leurs enfants faire tout ce qu’ils veulent (pour leur propre tranquillité, nous sommes bien d’accord), feraient bien de lire Quel amour d’enfant !

Et puis il y avait la fin d’Un bon petit diable, dont j’ai gardé une véritable philosophie de la suffisance. Une fortune arrive au héros à la fin du livre : elle pourrait bouleverser entièrement son existence. Mais pourquoi diable faudrait-il se mettre à consommer davantage ? On ne peut porter qu’un costume à la fois. On ne peut pas faire trente-six repas par jour, ni être dans quarante-six endroits en même temps. Il est donc possible de continuer à vivre simplement et d’utiliser l’argent autrement, notamment pour faire du bien autour de soi. Je n’appellerais certainement pas cela de l’épicurisme chez la très catholique Comtesse de Ségur. Aujourd’hui, je parlerais plutôt de sobriété volontaire : savoir ce qui suffit.

Dans Les Petites Filles modèles, j’aimais particulièrement toute l’histoire de la fête improvisée. Elle se déroule dans un univers entièrement féminin et tout le monde participe : les mères aristocrates et leurs filles, certes, mais aussi la bonne Élisa. Et Élisa n’est justement pas une figurante. C’est elle qui accomplit une bonne partie du travail, notamment lorsqu’elle évide des coquilles de noix pour les remplir de cire et y placer une mèche afin d’en faire de petits lampions. Cela me paraissait fantastique. Il y avait également un petit buffet, préparé sans doute par la cuisinière. Tout un travail féminin, habituellement invisible, devenait donc visible. Je ne crois pas que la Comtesse de Ségur le fasse avec maternalisme, même si cela peut évidemment se discuter. Et rien que le terme « croquettes de riz » me met(tait) l’eau à la bouche.

Dans Les Vacances, j’adorais toute l’histoire des cousins et des cousines qui construisent des cabanes. Les filles aussi construisent des cabanes, ça compte et ça ne va pas de soi, ni au dix-neuvième siècle, ni au vingtième. Et aujourd’hui ? Par contre, ce roman m’avait réservé une déception : Sophie n’épouse finalement pas Paul, son ami d’enfance, qu’elle retrouve après son incroyable réapparition. Paul a passé des années sur une île avec le père de Marguerite de Rosbourg et ceux que la Comtesse de Ségur appelle alors des « sauvages », lesquels ont bien entendu été « civilisés » par les Européens. Tout cela appartient à l’imaginaire colonial du XIXe siècle. Mais enfant, ce n’était pas cela qui m’avait déçue. Je voulais que Sophie épouse Paul, et non pas l’insignifiant Jean. Quelques années plus tard, à quinze ans, j’ai lu Mémoires d’une jeune fille rangée et découvert avec ravissement que Simone de Beauvoir avait éprouvé, à peu près au même âge que moi, la même déception devant le destin matrimonial de Sophie et Paul. Voilà qui me rassurait rétrospectivement. Je n’étais plus seule face à mes lectures d’enfance. En outre, adulte, j’ai pu constater que l’intérêt de Jean pour Sophie est inscrit dès le début des Vacances, et se poursuit tout au long du roman. Mouais.

J’avais éprouvé une déception très semblable avec Louisa May Alcott, tout comme, là aussi, Simone de Beauvoir. Après Les Quatre Filles du docteur March, j’avais lu la suite publiée en français sous le titre Les Quatre Filles du docteur March se marient. Bon, déjà, gros problème avec le titre, qui masque la mort tragique de la douce Beth – alors qu’Amy la pimbêche, elle, reste en vie. En outre, j’avais été très déçue que Jo n’épouse pas Laurie, son ami d’enfance. Mais cette déception-là n’a pas duré. À dix ans, j’ai vu au cinéma l’adaptation des Quatre Filles du docteur March avec Winona Ryder. Et tout à coup, quelque chose qui ne m’était pas apparu avec la même évidence à la lecture est devenu parfaitement logique : Jo aime beaucoup Laurie, mais elle ne l’aime pas d’amour. Elle a même tout à fait raison lorsqu’elle comprend que, s’ils étaient ensemble, ce serait l’enfer. Ce n’est pas ce qu’elle cherche chez un mari. Ce n’est pas parce qu’un garçon et une fille ont grandi ensemble, sont extrêmement proches et s’aiment profondément qu’ils doivent nécessairement former un couple. Et c’est précisément à ce moment-là que Jo décide de quitter la maison familiale. Elle part à New York, poursuit sa propre vie et y rencontre l’homme qu’elle aimera, le professeur Bhaer. Je dois ajouter, pour être tout à fait honnête, que la réalisatrice a magnifiquement choisi, aussi, ses interprètes masculins : l’acteur qui joue Laurie a des traits jolis, jeunes bien sûr, mais reste peu mature. Par contre, l’acteur aux cheveux noirs et yeux bleus qui joue le professeur Bhaer est très beau et viril. Ahem. Enfin bref.

Entre Sophie et Paul d’un côté, Jo et Laurie de l’autre, quelque chose avait donc déjà bougé dans ma manière de lire les histoires d’amour. Je pouvais souhaiter très fort qu’un couple se forme, puis changer d’avis si l’histoire me faisait comprendre que l’amitié et l’amour n’étaient pas interchangeables.

À l’école primaire, il y a eu une rencontre importante. Dans mon livre de lecture de CE1 figurait un extrait de La Chatte de Colette, sur le « Kashasaha de Saha ». Cela m’avait fascinée. En outre, Colette, pour moi, n’était pas d’abord « Colette, grande écrivaine française ». Elle était une écrivaine de l’Yonne. Une locale.

Vers neuf ou dix ans, je suis d’ailleurs allée avec mon père à la librairie Obliques, rue Joubert, à Auxerre. Le libraire de l’époque avait une grande barbe et m’impressionnait un peu. J’ai choisi La Chatte et Dialogues de bêtes. Un peu plus  tard, j’ai lu Claudine à l’école. Claudine disait « je » ; j’ai donc commencé par croire que tout cela était vrai. Il m’a fallu comprendre progressivement qu’une narratrice disant « je » n’était pas nécessairement l’autrice et que Claudine, malgré tout ce qu’elle avait d’apparemment vivant, n’existait pas.

La librairie Obliques, quant à elle, est devenue MA librairie. Quelques années plus tard, le premier propriétaire l’a cédé à son employée George. Je l’ai beaucoup connue ainsi. Quand nous nous croisons encore par hasard dans Auxerre, elle me salue comme l’une de ses plus anciennes clientes. Cela me fait toujours plaisir.

À neuf ans, mes grands-parents m’ont offert Quelle vie de chat ! J’étais chez eux pour une semaine de vacances, dans la ferme icaunaise héritée du père de ma grand-mère. Mon anniversaire tombe en avril. Parmi mes cadeaux se trouvait ce livre, sur le chat Jacob, qui raconte sa vie. C’est très amusant et très délicat.

Chez ma grand-mère maternelle, je lisais ce que je trouvais. Vers dix ans, j’ai lu Rebecca. Je l’ai adoré et je l’aime toujours. Bien plus tard, j’ai été heureuse de découvrir enfin le texte français intégral grâce à une nouvelle traduction, sans pour autant renier la traduction abrégée de mon enfance. J’ai aussi lu Autant en emporte le vent, dans l’édition Gallimard de 1939, dont j’ai hérité à la mort de ma grand-mère, en 2017. Là, j’ai éprouvé beaucoup moins d’enthousiasme que pour Rebecca. Je préférais le film, car, dans le roman, Scarlett est absolument insupportable.

Par contre, j’aimais beaucoup Stéphanette, de René Bazin. Je percevais déjà, sans employer évidemment le terme, son caractère contre-révolutionnaire : les révolutionnaires français y sont présentés comme des êtres assoiffés de sang. Cela ne m’empêchait pas d’aimer le style et la jolie histoire d’amour entre l’aristocrate et la jeune fille pauvre, malmenée par un ancien révolutionnaire, qui, ô stupeur, se trouve être une aristocrate. Comment ça, c’est cliché-ultra ?

J’ai lu aussi Une jeune fille voyagea, de Claude Farrère, que je recevais surtout comme un roman d’aventures et d’émancipation féminine. La fin, où l’héroïne finit par se ranger et épouser l’homme plus âgé dont elle ne voulait pas au départ, m’intéressait nettement moins. Toujours, d’ailleurs.

Ma grand-mère possédait quelques Astérix, que je lisais et relisais, et un très bel album de Sempé dont j’ai également hérité. Sempé à son plus haut point : tendresse, humour, délicatesse.

Chez sa sœur aînée, ma grand-tante, il y avait presque tout Pagnol. C’est là que j’ai découvert Pagnol écrit, en commençant par Marius, Fanny et César, que j’ai ensuite vus en films chez ma grand-mère. Lorsque ma grand-tante est entrée en maison de retraite et qu’il a fallu vider son appartement, ma grand-mère m’a autorisée à prendre quelques livres : des Pagnol, mais aussi Ces dames aux chapeaux verts, de Germaine Acremant, en m’assurant que ça allait me plaire. Oh que oui : gaieté, jeunesse, vieillesse, amours finalement heureuses, bref, les années 1920 telles qu’on se les imagine. En 2014, j’ ai même fait une communication sur ce roman.

Vers neuf ans, également, je suis entrée dans le roman policier. Il y a eu, probablement, d’abord, Une étude en rouge de Conan Doyle, auquel j’étais arrivée par une adaptation en bande dessinée dans Je bouquine. J’ai adoré, puis j’ai enchaîné avec tous les Sherlock Holmes, puis avec les Conan Doyle qui n’étaient pas des Sherlock Holmes. C’est resté l’un de mes grands amours policiers. Et j’ai versé ma petite larme d’émotion quand Sherlock Holmes surgit devant le docteur Watson, qui le croit mort. Et, avant, j’avais pleuré à gros bouillon quand Holmes est entraîné par l’infâme Moriarty dans je en sais plus quelles chutes d’eau. Mais non, IL n’est pas mort !!! Snif de soulagement.

J’ai lu aussi Le Mystère de la chambre jaune, puis Le Parfum de la dame en noir. Je les adore toujours. Et j’attends toujours une adaptation cinématographique qui soit fidèle à l’esprit de suspens et de mystère qui plane sur ces deux romans, sans oublier de tout adapter de chaque roman. À la limite, les deux films de L’Herbier sont corrects. Mais certainement pas ceux de Podalydès. Comme je fais généralement lorsque j’aime un auteur, j’ai poursuivi ma lecture des Gaston Leroux. Le Fantôme de l’Opéra m’a moins intéressée, mais m’a plu. Bon, bof. Par contre, j’ai adoré Chéri-Bibi, le garçon boucher devenu assassin par malheur, et pas parce qu’il veut venger sa sœur victime du viol d’un aristocrate local : « Fatalitas ! » Là aussi, j’attends toujours la série télé/internet qui rende justice à cette pentalogie excellente – sauf le dernier volume, grossièrement anti-anarchiste. La Poupée sanglante est affreuse et terrifiante, j’ai adoré. Quant au Fauteuil hanté, beaucoup plus drôle, avec ses académiciens assassinés les uns après les autres parce qu’un homme aimerait beaucoup devenir académicien à leur place. Un peu comme dans La Cité de la peur…

En CM2, ma mère m’a prêté ses P. D. James. J’ai lu et relu ces romans jusqu’au début du collège. Puis je suis passée à autre chose avant d’y revenir bien des années plus tard et de compléter tout ce que je n’avais pas lu, jusqu’à La Mort s’invite à Pemberley, sa suite d’Orgueil et Préjugés, que j’ai trouvée remarquablement respectueuse de Jane Austen, y compris de son ironie.

Je peux témoigner ici de l’homophobie, bête et méchante comme il se doit, de certain·es de mes camarades de CM2, qui ricanaient devant les initiales P.D. N’étant pas homophobe, comme je l’ai expliqué dans mon premier article palimpseste, il a fallu qu’elles et ils m’expliquent leurs ricanements. Sans commentaire autre.

À la bibliothèque municipale d’Auxerre, j’ai découvert La Nuit du renard de Mary Higgins Clark, en K7 audio, puis je l’ai lu. Les deux me faisaient atrocement peur. Des expériences géniales.

Pour La Mariée était en noir de William Irish, c’était pareil. Le roman m’est arrivée d’abord en K7 audio, empruntée à la bibliothèque. Puis j’ai lu le roman. Beaucoup plus tard, le film de Truffaut m’a déçue : le roman retourne finalement l’histoire contre son héroïne d’une manière, misogyne certes, mais tellement fabuleuse, que le film ne reproduit pas. C’est tout à l’honneur de Truffaut d’avoir fait de la mariée une héroïne un peu féministe, mais ça n’a rien à voir avec le roman.

Et puis Agatha Christie, pendant l’été 1997. Premier essai : son roman policier qui s’appelait alors Dix petits nègres. J’ai détesté. Trop noir, trop désespéré, trop désespérant. Je me suis dit que j’étais peut-être simplement tombée sur le mauvais. Deuxième essai, avec Le Meurtre de Roger Ackroyd. Le narrateur était le meurtrier. OK. Mais en fait non. Moi qui étais habituée à une distribution relativement stable entre enquêteur et coupable, j’ai trouvé cela très fort, mais je n’ai pas aimé du tout. Puisque c’était ainsi, j’arrêtais Agatha Christie.

Enfin… jusqu’au troisième essai. L’Homme au complet marron. Et là : l’aventure, l’exotisme colonial, l’amour, le danger et surtout l’humour, partout, y compris dans les passages les plus inattendus. Je ris encore lorsque je le relis. Par exemple, l’héroïne va chercher à la bibliothèque municipale de son petit village des romans d’amour qui lui mettent « la tête en ébullition ». Elle rentre chez elle et trouve une lettre menaçant de couper le gaz. Son père est un savant absorbé par la préhistoire. Le vocabulaire scientifique devient lui-même matière à plaisanterie jusque dans la dernière phrase du roman. Du grand art. Le roman se déroule dans un univers colonial sans remise en cause du système colonial. Cela existe et il ne faut pas censurer ce genre de roman, sous peine de ne plus pouvoir faire d’histoire ni d’analyse du passé et de ses représentations.

Après cela, j’ai lu tout Agatha Christie : les romans policiers, ses mémoires (La Romancière et l’Archéologue), puis les romans psychologiques publiés sous le nom de Mary Westmacott, que j’ai découverts grâce à leurs rééditions. Le rendez-vous avait simplement nécessité trois tentatives.

Il y a d’ailleurs un point commun entre ma lecture d’Agatha Christie et celle, quelques années auparavant, de la Comtesse de Ségur. En effet, j’ai lu et relu les deux suffisamment souvent pour être assez bien immunisée contre les discours sexistes tenus à leur sujet. Pendant longtemps, j’ai entendu dire de l’une comme de l’autre qu’elles étaient des autrices « gentillettes », sans grande profondeur ni grand intérêt littéraire. J’ai surtout entendu cela à l’adolescence puis à l’âge adulte, et généralement énoncé avec beaucoup d’assurance par des gens qui ne les avaient pas lues.

Or je les avais lues. Beaucoup. Il était donc assez difficile de me faire croire que la Comtesse de Ségur se résumait à de charmantes histoires pour petites filles lorsque j’y avais trouvé la maltraitance des enfants, le handicap et le regard porté sur lui, la condition animale, l’éducation, les rapports de classe, l’argent, la famille et ses défaillances ; tout comme il était difficile de me faire prendre Agatha Christie pour une aimable fabricante de petits meurtres anglais lorsque j’avais lu ses variations sur la violence, le couple, la famille, l’argent, le pouvoir, les rapports entre les sexes et les classes sociales, sans oublier son humour.

Toutes deux avaient en outre contre elles d’être des femmes qui écrivent. La Comtesse de Ségur écrivait pour les enfants, et notamment pour les petites filles. Agatha Christie écrivait des romans policiers, lus par un immense public et notamment par des femmes. À la hiérarchie des genres littéraires s’ajoutait donc celle des sexes : des œuvres écrites par des femmes, largement lues par des femmes et, dans le cas de Ségur, adressées aussi aux filles pouvaient être d’autant plus facilement renvoyées du côté du mineur, du léger, du « gentil ». Rien à voir avec la littérature « sérieuse », parce que masculine, par exemple celle du « pif paf boum » raciste et sexiste des romans noirs et des thrillers, sans oublier les resucées des romans médiévaux via la fantasy.

Ce discours sexiste commence heureusement à changer, notamment grâce aux travaux des chercheuses et des chercheurs qui prennent les œuvres, entre autres, de Ségur et de Christie, au sérieux. Mais, dans mon cas, je n’ai pas eu besoin d’attendre leur réhabilitation critique pour savoir qu’elles étaient beaucoup plus intéressantes que ce qu’on racontait sur elles.

J’avais lu les livres.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste littéraire et d’expositions, 1984-2002. Partie I. », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2026. URL :  https://vadmc.hypotheses.org/36644

Danser guerre L’Amour vient en dansant Le Bal des cinglés VADMC .001

Danser pendant et après la guerre : L’Amour vient en dansant, Le Bal des cinglés

Grâces soient rendues aux Nords-Américains d’avoir libéré l’Europe du nazisme et du fascisme pendant la Seconde Guerre mondiale, en aidant les résistant·es des pays européens occupés et les Anglais·es bombardé·es par les Nazis.

Nous avons choisi ici deux films états-uniens légers, qui se déroulent soit pendant la guerre, aux États-Unis, dans L’Amour vient en dansant, soit après la guerre, dans la France libérée, dans Le Bal des cinglés. Le premier est un film musical de Sidney Lanfield (You’ll never get rich), sorti en 1941, avec Fred Astaire et Rita Hayworth. Le second est une comédie de Richard Quine (Operation Mad Ball), sorti en 1957, avec Jack Lemmon et Kathryn Grant.

Si L’Amour vient en dansant inscrit la danse dans l’effort de guerre, Le Bal des cinglés la déplace vers le temps de l’après-guerre. L’action, située en 1946 dans un hôpital militaire américain en Normandie, montre que les combats sont terminés, mais que la discipline militaire continue d’encadrer les corps et les relations entre les sexes. Les infirmières, toutes officiers, sont tenues à l’écart des soldats, mais pas des officiers. En organisant clandestinement un bal, Hogan (Jack Lemmon) contourne cette organisation militaire et recrée un espace de rencontre où la hiérarchie s’efface momentanément au profit de la sociabilité et de l’amour.

Dans L’Amour vient en dansant, la guerre est pleinement intégrée au quotidien ; le spectacle et la danse deviennent une contribution au moral de l’armée, tandis que l’amour se construit dans l’univers militaire. Robert Curtis (Fred Astaire), chorégraphe, découvre qu’il est amoureux de la danseuse Sheila Winthrop (Rita Hayworth), au moment où elle part rejoindre son fiancé, le capitaine Tom Barton (John Hubbard). Juste auparavant, Sheila avait tenté de faire comprendre à Robert son amour pour lui, en vain. Robert, de son côté, avait préféré la solidarité masculine vis-à-vis de Martin Cortland (Robert Benchley), son ami et producteur de son spectacle, qui avait été pris en flagrant délit d’offrande chère et coûteuse à Sheila : un bracelet de diamants gravé aux initiales de Sheila, alors que son épouse Julia (Frieda Inescort) n’avait eu droit, pour leur anniversaire de mariage, qu’à un… grattoir pour le dos à deux dollars.

Dans Le Bal des cinglés, la guerre est terminée, mais la logique militaire continue d’organiser les corps. Le bal clandestin réintroduit la liberté, le désir et la sociabilité. Hogan crée alors artificiellement un espace extraordinaire au sein d’un univers extrêmement réglementé.

Le bal clandestin joue presque le même rôle que les pouvoirs de la sorcière Gillian (Kim Novak) dans L’Adorable Voisine (Richard Quine, Bell, Books and Candle, 1958), où Jack Lemmon joue le frère de Gillian : il suspend momentanément les règles ordinaires et permet aux personnages de vivre autrement. Rappelons également qu’une circulation cinématographique relie L’Amour vient en dansant au cinéma de Richard Quine. Fred Astaire et Jack Lemmon se retrouvent en effet réunis, aux côtés de Kim Novak, dans L’Inquiétante Dame en noir (The Notorious Landlady, 1962). Cette distribution établit un pont entre la comédie musicale de guerre de Sidney Lanfield et la comédie policière de Quine, tout en révélant les multiples réseaux d’acteurs qui structurent le cinéma hollywoodien de ces décennies. Quant à L’Amour vient en dansant, il permet de retrouver Robert Benchley, déjà présent dans Uniformes et jupons courts (Billy Wilder, The Major and the Minor, 1942). Dans les deux films, il incarne un homme marié poursuivant une autre femme avec une désinvolture comique, figure du séducteur importun dont les avances sont systématiquement tournées en ridicule. Cette permanence d’emploi contribue à créer une familiarité entre les œuvres, tout en soulignant la récurrence d’un type masculin dans la comédie hollywoodienne du début des années 1940. Quant au couple à l’écran Fred Astaire et Rita Hayworth, il est reformé un an après L’Amour vient en dansant, dans Ô toi ma charmante (William A. Seiter, You Were Never Lovelier, 1942), avec une symétrie grammaticale dans les titres originaux.

Dans les deux films étudiés ici, la danse est une forme de désobéissance. Dans L’Amour vient en dansant, Robert Curtis est constamment en infraction avec la discipline militaire ; pourtant, c’est grâce au spectacle qu’il retrouve sa place et épouse Sheila. Dans Le Bal des cinglés, Hogan enfreint délibérément le règlement pour permettre aux soldats et aux infirmières de se rencontrer. Le bal est clandestin ; il constitue une suspension provisoire de l’ordre militaire. Le bal est un espace de liberté créé hors de l’institution militaire, dans une ferme normande en piteux état, au vu des bombardements alliés… et du comportement excessif de certains soldats de l’armée de libération.

Car la libération d’un territoire ne signifie pas que les corps soient immédiatement libérés des contraintes de la guerre. En 1946, les combats sont terminés, mais les uniformes, les grades, les règlements et les interdits demeurent. Il faut donc aux personnages du Bal des cinglés conquérir une autre forme de liberté, toute provisoire : celle de se rencontrer, de se séduire et de danser ensemble, malgré la hiérarchie militaire. La France est libérée ; le temps d’un bal, les corps le sont également.

Dans L’Amour vient en dansant, cinq ans auparavant, la danse participait encore à l’effort de guerre : Robert Curtis, danseur et chorégraphe devenu soldat, finissait par faire entrer son art dans l’univers militaire. Chez Richard Quine, au contraire, c’est en sortant clandestinement de cet univers que Hogan et ses camarades retrouvent la danse et la fête. Pendant la guerre comme après celle-ci, cependant, le mouvement dansé ouvre une parenthèse où l’ordre militaire cesse momentanément de régler les rapports humains.

Danser, donc, pour continuer à vivre pendant la guerre ; danser, ensuite, pour recommencer à vivre après elle.

Dansons, nous aussi.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Danser pendant et après la guerre : L’Amour vient en dansant, Le Bal des cinglés », Voyages autour de mon cerveau,  septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/33555

Amour amour (6) Jean Ferrat, Quilapayun VADMC

Amour, amour (6) : révolution, mariage et féminisme, chez Jean Ferrat, Quilapayún

Peut-on tomber amoureux en faisant la révolution ? Les auteurs-compositeurs-interprètes Jean Ferrat et le groupe Quilapayún chantent, qui « Les demoiselles de magasin » (Camarade, 1970), qui « El pueblo unido jamàs sera vencido » (1973, musique de Sergio Ortega) et, antérieurement, « Venceremos » (1970, paroles de Claudio Iturra, musique de Sergio Ortega). Ces chansons de lutte parlent de justice sociale, mais peinent parfois à penser pleinement l’égalité entre les femmes et les hommes.

Chez Quilapayún, les femmes participent pleinement au mouvement populaire socialiste. Pourtant, elles apparaissent moins comme des travailleuses que comme une catégorie à part. Les étudiants, les mineurs, les ouvriers ou les paysans sont désignés par leur activité ; la femme demeure « la femme », au singulier, figure symbolique davantage qu’individu engagé. Ces deux hymnes joyeux au progrès englobent les femmes dans l’ensemble des manifestant·es, sans revendications spécifiques.

Contrairement à nombre de chants révolutionnaires français, qui invisibilisent largement les femmes, Quilapayún leur donne une place réelle, même si celle-ci demeure incomplète. De Santiago à Paris, les chansons militantes dessinent ainsi des horizons voisins, mais leurs représentations des femmes diffèrent sensiblement. Rappelons les liens entre le chanteur Jean Ferrat, le poète Louis Aragon et le poète et homme politique Pablo Neruda, qui témoignent d’un dialogue ancien entre les cultures française et chilienne.

Dans « Les demoiselles de magasin », Ferrat est joyeux, quoique traditionnel. Il se moque du patron de commerce, petit ou gros, on ne sait pas, qui découvre que ses employées refusent une minute de plus l’exploitation. Ferrat décrit rapidement, mais précisément, la « stupeur » du commerçant, un  « triste[s] pantin[s] », et sa réaction outragée face à la grève de ses employées. Car, oui, les employées, quoique travailleuses et femmes – voir la référence malicieuse à Ève (« Cachaient un serpent dans leur sein »), ont des droits. Elles entendent les faire valoir, d’abord par une grève. Puis, elles enchaînent par une manifestation, avec le drapeau rouge du parti communiste en main.

La revendication est alors mélangée à quelque chose de plus doux, peut-être, que le refrain de « L’Internationale », à savoir l’intérêt, puis l’amour, pour leurs camarades manifestants. Comme au Chili, côté socialiste, la France communiste de Ferrat s’aime joyeusement en manifestation. Côté communiste, Ferrat pronostique cependant un retour aux valeurs bourgeoises, par le mariage de ses « demoiselles de magasin » avec les « gars du défilé ». Au terme de la manifestation, Ferrat ne conduit pas ses personnages vers une révolution des mœurs, mais vers le mariage. C’est là que réapparaît un imaginaire beaucoup plus consensuel. Ferrat semble hésiter entre l’élan révolutionnaire de ses héroïnes et un horizon sentimental beaucoup plus traditionnel. Cette hésitation surprend chez un auteur aussi engagé à gauche, au moment même où le féminisme connaît un profond renouveau.

Tant chez Quilapayún que chez Ferrat, on peut manifester et tomber en amour. Mais, chez Ferrat, l’amour débouche sur le mariage plus que sur une révolution des rapports entre les sexes.

Les chansons de lutte rêvent volontiers d’une société plus juste. Reste une question, toujours actuelle : une révolution sociale peut-elle être pleinement accomplie sans révolution des rapports entre les femmes et les hommes ?

Alors, on chante ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Amour, amour (6) : révolution, mariage et féminisme, chez Jean Ferrat, Quilapayún », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/30115