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Partir, revenir, pourquoi ? (25) Partir ou non à Rome : Le Canard à l’Orange VADMC

Partir, revenir, pourquoi ? (25) Partir ou non à Rome : Le Canard à l’Orange

Ou comment parvenir à séparer sa femme de son amant pour partir avec elle à Rome plutôt que de la laisser s’y rendre avec lui. Il s’agit du Canard à l’orange, vaudeville français adapté par Marc-Gilbert Sauvajon de la pièce The Secretary Bird de William Douglas-Home (1967). Hugh Preston (Michel Roux), présentateur humoristique à la BBC, est marié à Liz (Nadine Alari), femme au foyer tombée dans les rets de l’agent de change John Brownlow (Alain Lionel).

La mise en scène de Pierre Mondy et d’Alain Lionel, filmée en 1995 pour la télévision, joue notamment sur le contraste physique entre les quatre personnages principaux : Michel Roux, de taille moyenne et au physique enrobé, s’oppose ainsi à Alain Lionel, grand et mince. Côté femmes, Nadine Alari, brune, est de la même taille et de la même génération que Michel Roux, tandis que Rachel Genevin, qui incarne la secrétaire d’Hugh Preston, Patricia Forsythe, dite « Paty Pat », est elle aussi de taille moyenne, mais blonde et mince. Le dialogue entre Hugh et Liz indique que John a « onze ans de moins [que Hugh] » et « trois mois [de moins que Liz] ».

Ces quatre personnages, auxquels s’ajoute Madame Grey (Arlette Gilbert), la gouvernante des Preston, passent un week-end dans la maison familiale à déterminer qui sera avec qui le lundi matin, et vers quelle destination. Liz veut partir avec Brownlow en Italie. Rome apparaît comme la promesse d’une nouvelle vie, après ses voyages de la campagne vers Londres, sous couvert de rendez-vous de beauté, où elle retrouvait en fait John. Hugh veut garder sa femme chez eux à la campagne, sans passer par la case divorce, puis partir à Rome avec elle, avec les billets volés dans la poche de Brownlow. Patricia a son billet pour Florence, car, selon Hugh, elle est « mordue de la Renaissance italienne (…) elle compte pousser jusqu’à Rome » et elle a décidé d’y passer ses vacances. Nous retrouvons ici deux clichés viatiques : le voyage vers l’Italie comme terre des amoureux (John/Liz/Hugh). Ainsi que l’Italie comme terre de culture, avec le choix de Florence, qui incarne la ville du XIVe au XVIe siècle, figée dans son passé historique et artistique (Laurent le Magnifique, l’Arno, les Offices, le baptistère), et Rome, terre antique et terre baroque. Pour autant, Patricia est la seule à envisager le voyage pour lui-même, alors que Hugh, Liz et Brownlow font de l’Italie le décor d’un nouveau départ sentimental.

Autre ailleurs, mais qui ne sera jamais réalisé, à savoir le Kent, où John a une propriété de campagne. Hugh s’y invite pour après le mariage de Liz et de John : « Je vous aiderai à rentrer les foins. » L’imaginaire campagnard traditionnel surgit sous la pique humoristique de Hugh. Étant bien entendu que, au vu de leur statut social, ni John, ni Liz, ni Hugh ne vont avoir à effectuer ce genre de tâches. Le Kent rêvé par Hugh Preston appartient au même imaginaire que les campagnes chantées par les artistes urbains : un espace de simplicité retrouvée, débarrassé du travail réel de la terre. En promettant d’aider John à rentrer les foins, Hugh ne se convertit pas au monde paysan : il parodie une image bourgeoise de la ruralité. À la propriété du Kent s’ajoute celle de Montreux, qui complète le portrait social de John, homme habitué à multiplier les espaces de vie et les possibilités de déplacement.

Par contre, l’ailleurs réel est convoqué par Liz quand elle parle à Hugh de sa première rencontre avec John, à l’ambassade du Chili, à Londres. Le monde extérieur est déjà présent dans la maison avant même que Rome ne surgisse. Dans ce milieu international, Hugh était présent, mais il ne s’en souvient pas, car, selon Liz : « Tu étais tombé dans le whisky avant de passer à table et il n’avait pas eu le temps de sécher. » Les seules remémorations de Hugh concernent : 1) ses voisins de table : un Uruguayen à sa gauche et un Paraguayen à sa droite. Ou le contraire ; 2) sa dispute avec il ne sait plus qui au sujet du nombre de marches de la Tour Eiffel, avec une mauvaise foi partagée par son adversaire. Comment ne pas évoquer ici le Ninotchka (1939) d’Ernst Lubitsch ? L’envoyée soviétique (Greta Garbo) monte à pied au sommet de l’attraction touristique parisienne majeure, au désespoir de son soupirant, le comte Léon d’Agout (Melvyn Douglas). Ninotchka veut vérifier par elle-même le nombre de marches de la Tour.

Les autres voyages réellement effectués sont, tout d’abord, ceux des « voyages de noces » de Liz et Hugh depuis leur mariage, une fois par an, dont un en Norvège et un en Écosse. Leur voyage à Rome avec les billets de John en fera partie. Cette fois, cap au Sud !

Il y a également les trajets gare-voiture-gare-voiture de Patricia au cours du week-end, lors de son arrivée chez les Preston, puis à son départ. À chaque fois, c’est John qui conduit la voiture, celle avec laquelle il est venu de Londres. Rien que de très ordinaire et de tout à fait logique. Il n’empêche que, narrativement et scénographiquement parlant, ces actions rapprochent John de Patricia. Comme le conclut philosophiquement Hugh, lorsqu’il constate à la fin de la pièce, pour rassurer Liz sur l’étendue du chagrin de John, que Patricia et John sont finalement partis ensemble dans la voiture de John : « C’est la lutte éternelle du rail et de la route. »

Rappelons, clin d’œil au public français, la blague ferroviaire de Preston à Brownlow sur l’utilisation indue de sa brosse à dents par un voyageur, lors d’un trajet en train, en pleine nuit, « du côté de Laroche[-Migennes] ». Cette gare icaunaise se trouve, ô stupeur, sur le parcours Paris-Lyon-Marseille, soit celui qui peut se prolonger jusqu’en Italie. Notons pour l’anecdote que cette gare a également fait l’objet d’une chanson satirique, par l’humoriste Jean Raymond, en 1958, « Rien ne vaut novembre à Laroche-Migennes ». L’Italie rêvée par les personnages n’est pas seulement une construction sentimentale : elle s’inscrit aussi dans des circulations européennes réelles. Aujourd’hui, le voyage ferroviaire vers Rome rappelle que les portes françaises de l’Italie se situent davantage du côté méditerranéen que dans l’imaginaire parisien ou londonien.

Dernier déplacement, celui que nous nommerons « le coup du rossignol ». Hugh emmène sa secrétaire, Paty Pat/Patricia, dans le jardin, au motif de lui faire « écouter le rossignol », tout en citant quelques vers de Tennyson. Non seulement John n’a pas la référence culturelle, mais il ne rit pas quand Liz lui explique que le fameux rossignol est un enregistrement. Et que Hugh a, une fois, remplacé le rossignol enregistré par le cri d’un lion. Au-delà de l’effet comique d’illusion sonore, il peut introduire une forme de rivalité masculine, de parade. Comme le « canard à l’orange » du titre français, c’est un animal invisible. Ledit oiseau aquatique, offert en plat sophistiqué par Liz et Hugh à John et Patricia leurs invité·es, permet, par la lenteur de sa cuisson, des échanges supplémentaires entre les personnages. Le « canard à l’orange » est encore plus discret que son cousin français Pouic-Pouic (film de Jean Girault, 1963, d’après sa pièce Sans cérémonie, co-écrite avec Jacques Vilfrid, 1952).

Outre le rossignol, le lion et le canard, il y a l’agneau. Madame Grey compare Liz à cet animal considéré comme touchant et sans défense, dans un contexte français, au moins depuis la fable de La Fontaine « Le loup et l’agneau » (1668). Il faut toute la persuasion de Liz pour que Madame Grey passe d’un extrême à un autre. Elle arrête de considérer Liz comme une faible femme sans défense, victime d’un méchant homme trompant son épouse sous le toit conjugal, pour s’écrier, enthousiaste : « Mais c’est un saint, cet homme-là ! » Ce à quoi Liz répond, caustique : « Mademoiselle Forsythe a passé la nuit avec un saint. »

Liz tempère l’adhésion de Madame Grey au double standard dont Hugh bénéficie depuis longtemps : alors que ses propres écarts ont été absorbés par la vie conjugale, ceux de son épouse deviennent soudain une faute majeure. Et nécessitent l’écriture d’un scénario destiné à garder son épouse auprès de lui. Cette intrigue remet la norme patriarcale en place. Le faux constat d’adultère sous le toit conjugal imaginé par Hugh, avec l’adhésion de sa secrétaire, récompensée par une promotion, lui offre néanmoins la possibilité de rejouer une situation d’infidélité masculine socialement tolérée. À savoir, passer, consommée ou non, une nuit avec une jolie jeune femme.

Ce n’est pas un hasard si la pièce s’ouvre sur une partie d’échecs vespérale entre Hugh et Liz. Liz perd, face à son mari, « imbattable aux échecs ». Hugh est le maître du jeu conjugal, jusque dans sa succession d’infidélités. Hugh est un personnage de vaudeville, il manipule les situations pour éviter de perdre son épouse, tout en ayant lui-même longtemps profité d’une liberté n’envisageait pas pour son épouse.

À ce sujet, Patricia rappelle à John que Hugh est un vrai mari, car il trompe sa femme en pensant à elle, alors que John épouse ses maîtresses, en pensant à lui. Patricia, pourtant présentée comme la jeune femme susceptible de remplacer Liz, refuse finalement cette logique de substitution. Elle reconnaît à Hugh une forme d’attachement conjugal paradoxal, tout en percevant l’égoïsme de John, qui transforme ses relations en étapes de sa propre trajectoire. À la fin de la pièce, elle félicite même Liz, devant John, de ne pas partir avec lui : loin d’être la gagnante d’une compétition amoureuse, Patricia refuse d’en être le prix. Rappelons que Patricia déclare à John avoir des amants, en toute liberté, sans que le mariage constitue la récompense sociale attendue d’une relation amoureuse.

Si son voyage italien va véritablement passer par Rome et non plus uniquement par Florence, Patricia ne sera plus seulement une touriste amoureuse des siècles passés (ce qui n’a rien à voir avec sa différence d’âge importante avec John). Elle n’est pas non plus l’arriviste type : elle profite d’une occasion qui lui permet de vivre un voyage plus agréable qu’elle ne l’avait imaginé, avec un homme qui a environ vingt ans de plus qu’elle, et qui est célibataire. Dans cette nouvelle configuration, Patricia n’est pas une briseuse de ménage : elle ne s’insère pas dans un couple constitué, mais rencontre un homme dont la relation précédente est déjà remise en question. Le contraste entre Patricia et John n’est pas uniquement une différence de génération ou de physique, c’est une différence de rapport au récit amoureux. John construit un récit chevaleresque en épousant ses trois maîtresses successives, Liz étant la quatrième. Patricia profite de son indépendance financière et de sa liberté amoureuse pour vivre des vacances différentes de celles qu’elle avait prévues. Elle n’est jamais impressionnée par la richesse de John, dont témoigne notamment la boîte de caviar offerte à Liz et Hugh.

Ainsi, un couple désuni qui s’est retrouvé en toute lucidité partira à Rome pour continuer son mariage, tandis que deux autres êtres se réunissent dans un pays qu’ils apprécient.

On part avec eux ?

Image de couverture : Canva.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Partir, revenir, pourquoi ? (25) Partir ou non à Rome : Le Canard à l’Orange », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/31701

Partir, revenir, pourquoi ? (23) Quitter ses amours H.P. Roché, F. Truffaut » VADMC

Partir, revenir, pourquoi ? (23) Quitter ses amours  H.P. Roché, F. Truffaut 

Être amoureuse et amoureux, soit. Mais quand l’amour voyage de pays en pays, comment conserver sa passion intacte ? Comment aimer sans posséder, lorsqu’une relation refuse les frontières habituelles du couple ? Ces tourments et bonheurs ont été décrits par Henri-Pierre Roché dans ses deux romans, Jules et Jim (1953) et Deux Anglaises et le Continent (1956), que le réalisateur François Truffaut met respectivement en scène en 1962 et 1971.

Le succès du film Jules et Jim a inspiré une chanson populaire en 1987, Premiers frissons d’amour, interprétée par la jeune Christine Roque, sur des paroles et une musique de Corinne Sinclair. Trente-cinq ans après la sortie du film de Truffaut, la chanson reprend ainsi Jules et Jim comme une référence culturelle populaire. Le triangle amoureux n’est plus seulement un sujet de littérature ou de cinéma d’auteur : il devient une image des rêves adolescents d’un amour sans exclusivité :

Ils sont là tous les deux comme toujours
A la sortie du lycée
(…)
Je les aime tous les deux d’un amour de légende
Sans victime
Avant-hier on a vu un Truffaut noir et blanc
C’était Jules et Jim
Ils s’aimaient tous les trois comme eux et moi
Ça paraît difficile de vivre ça
Je voudrais bien pourtant qu’on vive à trois
Tous les trois tous les trois

Les amours adolescentes de la chanteuse-narratrice avec deux camarades sont comparées à celles du trio Kathe, Jules et Jim, tout en soulignant la difficulté à trouver une répartition égalitaire du désir et des choix. Cette réactivation populaire des récits de Roché montre combien l’idéal du trio amoureux continue de fasciner, tout en révélant combien il reste difficile à vivre dans la réalité. « Sans victime » est précisément le souhait qui traverse le roman de Roché, mais cet idéal demeure fragile.

C’est également le cas dans le roman éponyme de Roché, ainsi que dans Deux Anglaises et le Continent. Ces deux fictions, fortement inspirées de l’existence de l’auteur et de ses amours, forment un duo en jeu de miroirs complexe. Dans les deux cas, Roché transforme une expérience biographique en laboratoire littéraire : comment inventer des relations nouvelles sans reproduire les rapports de domination traditionnels ?

L’espace fait le jeu des pouvoirs, donc, ici, des amours. Les déplacements géographiques deviennent des déplacements affectifs : changer de pays, c’est aussi tenter d’échapper aux normes sociales attachées au couple. L’espace franco-allemand de Jules et Jim, franco-anglais dans Deux Anglaises et le Continent, au tout début du vingtième siècle, devient un territoire sentimental où les frontières nationales semblent moins infranchissables que celles imposées par les conventions amoureuses.

Pas de racisme intra-européen, malgré la complexité des triangles passionnés, mais un cosmopolitisme de bon aloi, entre pairs sociaux, aisés et cultivés. Ce cosmopolitisme demeure cependant limité : il s’agit d’une Europe blanche, cultivée et privilégiée socialement. Les différences nationales sont explorées, mais non les rapports coloniaux ou raciaux qui traversent pourtant le début du XXe siècle. Tout cela n’empêche pas les incompréhensions culturelles  (Henri-Pierre Roché, Jules et Jim, Paris, Gallimard, « Folio », 2000, p. 160) :

Ah, pensait Jim, c’est beau de vouloir redécouvrir les lois humaines, mais que cela doit être pratique de se conformer aux règles existantes !

Quand Jules et Kathe se marient, à la veille de la guerre de 14‑18, leur union bat rapidement de l’aile. De son côté, Jim recule autant qu’il le peut devant l’idée d’un mariage avec d’autres femmes que Kathe et reste célibataire, tout comme Claude dans Deux Anglaises et le Continent. François Truffaut choisit un destin plus dramatique pour les deux sœurs que celui imaginé par Henri‑Pierre Roché. Dans son film, Anne, la sculptrice, symbole de la femme libre et détachée des conventions, meurt, tandis que Muriel est envoyée au loin, mariée. À l’inverse, Roché conclut son roman sur une note apaisée : Anne et Muriel se marient, vivent avec leurs époux et leurs enfants au Canada, soit un pays colonial, anglophone et francophone. Le réalisateur semble punir la femme qui a su mener sa vie hors de la respectabilité bourgeoise, tandis que le romancier offre une fin heureuse et conciliée à ses personnages féminins.

Ainsi, partir ou rester, se marier ou ne pas se marier, ces personnages cherchent avant tout à conserver leur liberté affective et à inventer des relations qui échappent aux règles établies, montrant que l’amour peut voyager aussi loin que le permettent les désirs et les choix de chacun.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Partir, revenir, pourquoi ? (23) Quitter ses amours : H.P. Roché, F. Truffaut », Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/31730

Ovidés rebelles : Le Génie des Alpages, Shaun le mouton VADMC

Ovidés rebelles : Le Génie des Alpages, Shaun le mouton

Ou comment ne surtout pas se comporter comme un mouton. « Bé » et re-« Bé ». Mais un « Bé » revendicatif de sa liberté, liberté de penser, d’agir. La pensée reste individuelle, mais l’action est commune, tant chez les brebis suisses, dans la série de bande dessinée Le Génie des Alpages (F’Murr, 1973-2007), que dans les films d’animation ayant pour héros Shaun le mouton anglais (Nick Park, 2015, 2019). Shaun est déjà apparu dans Rasé de près (Nick Park, A Close Shave, 1995). Il a ensuite eu sa propre série (Nick Park, 2007-2020).

On rit beaucoup, en lisant et en regardant les bandes dessinées et les films d’animation. Peu à peu, derrière le rire, apparaissent d’autres questions : l’exil et l’accueil de l’étranger, les rapports entre les femmes et les hommes, le tourisme, la mode, l’opposition entre ville et campagne ou encore les violences infligées aux animaux. L’absurde devient alors un remarquable outil critique. Et, dans les deux cas, on remarque la manière dont une société traite celles et ceux qui n’entrent pas dans la norme.

Un détail relie même les deux univers : Shaun et une des brebis du Génie des Alpages aiment arborer un os entre leurs mâchoires comme un chien de berger, tant dans Rasé de près que dans le tome un du Génie des Alpages et sur la quatrième de couverture du tome quatre. Une simple image suffit à faire exploser un cliché animal pour en convoquer un autre. Ou comment on passe d’un cliché animal à un autre, dans un grand éclat de rire – du créateur et du public.

Remarquons que les brebis de F’Murrr parlent énormément. Elles philosophent, contestent, pinaillent, inventent des raisonnements improbables. Shaun, lui, ne s’exprime pas en langage humain. Mais son bêlement est un idiome à lui tout seul, compréhensible par les spectateurs et spectatrices. Chez les brebis alpines, le langage déborde. Chez Shaun, le langage se condense. Ce sont deux façons opposées d’arriver au même résultat : faire des brebis, du mouton et des autres personnages animaliers, de véritables personnages. Les brebis de F’Murrr parlent comme des philosophes absurdes ; Shaun pense comme un ingénieur burlesque. Les premières déconstruisent le monde par la parole, le second le reconstruit par l’action.

Inversement, le berger est dépassé, tant chez F’Murr que chez Park. Côté Suisse, le premier berger essaie désespérément de comprendre ce qui lui arrive. Côté Angleterre, le fermier ne comprend presque jamais ce qui se passe autour de lui, et son chien Bitzer passe son temps à limiter les dégâts. Finalement, le pouvoir humain est toujours un peu ridicule. Les humains croient gouverner ; les moutons, eux, imposent souvent leur propre logique, aussi déroutante soit-elle. Personne n’est réellement en danger, mais tout le monde perd un peu ses repères, d’où le rire qui prend le public dans ces festivals de l’absurde et du décalage humoristique. Ce qui n’empêche pas la gravité ni les violences.

Dans tous les cas, tant Shaun que la plupart des brebis vont vers les autres. Par exemple, Shaun va vers la petite lapine intergalactique dans Shaun le mouton, le film : La ferme contre-attaque (Nick Park, A Shaun the Sheep Movie: Farmageddon, 2019). Les brebis, pas très nettes dans d’autres domaines (hurlant à mort quand une goutte de pluie touche leur laine, par exemple), consolent Katarsis le sphinx égyptien, quand il a le mal du pays (tome un). Shaun, les autres moutons, les cochons de la ferme, le chien de troupeau et le fermier ; les brebis déjantées, le bélier, le chien de berger, le(s) berger(s), le lion hippie, Katarsis le sphinx : tous et toutes forment des communautés un peu improbables où l’on apprend à vivre ensemble malgré ses différences – et celles des autres.

C’est pourquoi, finalement, la campagne anglaise de Park, les Alpes de F’Murrr et celles de Johanna Spyri ne sont peut-être pas si éloignées. De l’autre côté de la montagne, Heidi accueille volontiers celles et ceux qui arrivent, qu’ils soient enfants, voyageurs, moutons anglais, brebis philosophiques ou sphinx nostalgiques.

Chez F’Murrr comme chez Nick Park, la communauté idéale n’est jamais celle où tout le monde se ressemble, mais celle où chacun·e peut demeurer profondément différent·e sans cesser d’être accueilli·e.

Finalement, qui sont les véritables moutons ?

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Ovidés rebelles : Le Génie des Alpages, Shaun le mouton », Voyages autour de mon cerveau, 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/31299

Tout en rouge Jane Eyre Simone de Beauvoir VADMC.001

Tout en rouge : Jane Eyre, Simone de Beauvoir 

Il est toujours délicat de tracer un parallèle et d’établir des similarités entre un personnage de fiction et une personne ayant réellement vécu. Cependant, lorsque la personne écrit ses mémoires, l’écriture de son récit est forcément orienté par ce qu’elle souhaite signifier à son lectorat, tout comme dans la fiction, comme nous l’avons noté dans un article précédent. Dans les Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), Simone de Beauvoir raconte son enfance et son adolescence, ponctuées de crises de colère et de révolte contre la mort. Beauvoir symbolise cette crise existentielle par une scène canonique (Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « La Pléiade », 2018, p. 127) :

Un après-midi, à Paris, je réalisai que j’étais condamnée à mort. Il n’y avait personne que moi dans l’appartement et je ne refrénai pas mon désespoir ; j’ai crié, j’ai griffé la moquette rouge. Et quand je me relevai, hébétée, je me demandai : « Comment les autres gens font-ils ? Comment ferai-je ? » Il me semblait impossible de vivre toute ma vie le cœur tordu par l’horreur. Quand l’échéance s’approche, me disais-je, quand on a déjà trente ans, quarante ans et qu’on pense : « C’est pour demain », comment le supporte-t-on ? Plus que la mort elle-même je redoutais cette épouvante qui bientôt serait mon lot, et pour toujours.

L’adolescente de dix ans vient de perdre la foi, dans une autre scène canonique, dans la propriété grand-paternelle de Meyrignac, en Limousin (Idem, p. 126), après une autre scène, plus ancienne, toujours à Meyrignac (Idem, p. 44). Dans tous les cas, elle est seule face à elle-même, sans pouvoir exsuder sa terreur du néant. Autant la partie champêtre est calme et belle, autant la partie parisienne frappe par sa violence. Notons en passant l’âgisme dont Beauvoir est imprégnée. Selon elle, l’âge adulte est égal à la vieillesse, donc à la mort. Certes, si l’âge des décès était plus avancé qu’aujourd’hui, il n’empêche que trente ou quarante ans n’a rien de comparable à cent ans. L’adolescente a encore ses grands-parents, qui ont une soixantaine d’années, et ses parents, qui ont, justement, entre trente et quarante ans. Par conséquent, sa révolte contre la mort est également un refus, déjà exprimé, de grandir (Idem, p. 5-6).

Dans l’autobiographie fictionnelle de la préceptrice Jane Eyre (Charlotte Brontë, 1847), une scène de son enfance brimée contraint Jane à affronter l’idée de la mort (Charlotte Brontë, Jane Eyre, London, Bantam Books, 1981, p. 7, 8, 9-10, 11) :

The red-room was a square chamber (…) This room was chill, because it seldom had a fire; it was silent, because remote from the nursery and kitchen; solemn, because it was known to be so seldom entered. (…) Mr. Reed had been dead nine years: it was in this chamber he breathed his last; here he lay in state; hence his coffin was borne by the undertaker’s men; and, since that day, a sense of dreary consecration had guarded it from frequent intrusion. (…) I grew by degrees cold as a stone, and then my courage sank. My habitual mood of humiliation, self-doubt, forlorn depression, fell damp on the embers of my decaying ire. All said I was wicked, and perhaps I might be so; what thought had I been but just conceiving of starving myself to death? That certainly was a crime: and was I fit to die? (…) My heart beat thick, my head grew hot; a sound filled my ears, which I deemed the rushing of wings; something seemed near me; I was oppressed, suffocated: endurance broke down; I rushed to the door and shook the lock in desperate effort.

C’est-à-dire (traduction de Raymond Las Vergnas. Charlotte Brontë, Jane Eyre, Paris, Le Livre de Poche, 1992, p. 26-27, 29-30, 31) :

La chambre rouge était une chambre de réserve (…). Cette chambre était froide, parce qu’on y faisait rarement du feu ; elle était silencieuse, par suite de son éloignement de la nursery et des cuisines ; solennelle, parce qu’au su de tous on y entrait presque jamais. (…) Il y avait neuf ans que Mr. Reed était mort ; c’était dans cette chambre qu’il avait rendu le dernier soupir, qu’il avait été exposé en garde apparat ; c’est de là que son cercueil avait été emporté par les employés des pompes funèbres ; et depuis ce jour-là, le sentiment d’une sorte de consécration lugubre l’avait préservée de fréquentes intrusions. (…) je devins peu à peu froide comme une pierre, mon courage m’abandonna. Mon habituelle disposition d’esprit à m’humilier, à douter de moi-même, à être déprimée jusqu’à désespérer, tomba comme quelque chose d’humide sur les cadres ardentes de ma colère qui diminuait. Tout le monde disait que j’étais mauvaise ; je l’étais peut-être, en effet.  N’avais-je pas eu, un instant auparavant, la pensée de me laisser mourir de faim ? Sans aucun doute cela était un crime ; étais-je, d’ailleurs, prête à mourir ? (…) Mon cœur se mit à battre très vite, ma tête devint brûlante, un son, que je pris pour un bruissement d’ailes, emplit mes oreilles, j’eus l’impression que quelque chose était près de moi, j’étais oppressée, je suffoquais, mon endurance céda, je me précipitai à la porte et secouai la serrure d’un effort désespéré.

L’enfant fait ici une expérience traumatisante. Suite à une crise de colère, elle-même consécutive à des coups reçus de son cousin John Reed, Jane est enfermée dans une chambre où rôde encore le souffle de la mort. Elle doit faire face, seule, sans lumière un jour de pluie hivernale, au souvenir du décès de son oncle, seul aèrent qui l’ait jamais aimée. Ses réflexions profondes sur son sort l’amènent à un état d’exaltation poussée. Ce qui la conduit à éprouver une forte angoisse existentielle et à se jeter contre la porte de sa geôle, fermée à clef, afin d’être délivrée, spatialement et psychologiquement.

Tant Simone que Jane éprouvent la peur de la mort, à des âges similaires. Petites filles sensibles, elles réagissent avec force à ce choc existentiel, qui les marquent à jamais, sur fond rouge. Dans ce contexte, on peut avancer que cette couleur vive symbolise le sang qui s’écoule, même sans mètre en doute la véracité des souvenirs de Beauvoir et le réalisme du décor de la demeure où se trouve Jane Eyre.

Ainsi, tant le personnage que la personne fondent leur sens de la mort à partir d’une expérience forte, ressortant d’autant mieux sur le rouge. Simone tentera d’exorciser cette angoisse de sa mortalité par l’écriture et par le voyage (voir les travaux du professeur Éric Levéel, notamment sa thèse1, et les nôtres), ainsi que par l’écriture d’un roman philosophique d’aventures, Tous les hommes sont mortels (1947).  Jane, quant à elle, va être confrontée à une épidémie de typhus dans la pension où elle a été placée, puis, après quelques années de répit, manquer mourir de faim et de froid au bord d’un fossé, lorsqu’elle fuira un mariage d’amour, mais mariage bigame. Tout finit bien cependant pour nos deux héroïnes : Beauvoir devient une écrivaine célèbre, avec un compagnon principal au long cours, l’auteur Jean-Paul Sartre ; Jane Eyre retrouve l’amour, cette fois sanctifié par un mariage en bonne et due forme, et s’épanouit auprès de son bien-aimé.

1  Eric Levéel, Simone de Beauvoir : l’invitation aux voyages. Une étude biographique et littéraire, sous la direction du Professeur Serge D. Ménager, et de Mesdames Carole M. Beckett, et Vanessa M. Everson, Université du Natal (Pietermaritzburg), 2003.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Tout en rouge : Jane Eyre, Simone de Beauvoir », Voyages autour de mon cerveau, mai 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/24843

Amitié fidèle Helen, Zaza VADMC.001

Amitié fidèle : Helen, Zaza

And the vision that was planted in my brain

Still remains

Within the sound of silence1

Nous reprenons dans cet article un extrait de notre travail de Master 22, que nous complétons.

S’il est complexe et délicat de comparer un personnage et une personne, rappelons que l’écriture autobiographique suppose un point de vue singulier, donc une orientation particulière du récit, comme pour les œuvres de fiction. Tant l’écrivaine anglaise Charlotte Brontë que l’autrice française Simone de Beauvoir mettent en valeur l’amitié féminine, la première dans son roman Jane Eyre (1847), écrit à la première personne et sous-titrée « une autobiographie », la seconde dans le premier volume de ses mémoires, Mémoires d’une jeune fille rangée (1958). Rappelons que Beauvoir a lu et relu le roman de Brontë, comme elle le note dans son Journal de guerre : « (…) je commence Jane Eyre qui est moins ennuyeux que je ne me le rappelais3. » Cette relecture a peut-être influencé l’écriture, des années après, d’une partie de son portrait de son amie Zaza.

L’amitié entre Jane Eyre et Hélène Burns décrite dans le roman de Charlotte Brontë ressemble à celle de Simone de Beauvoir et d’Élisabeth Lacoin, dite Zaza. Ces deux amitiés sont fortes, durables et revivent sous la plume des survivantes. Simone et Zaza se rencontrent à l’école, à l’âge de dix ans4, tout comme Jane et Helen5. École privée catholique parisienne pour les deux premières, pension/orphelinat perdu·e dans la campagne anglaise pour les deux secondes. Tant Zaza qu’Helen deviennent les amies uniques de Simone et de Jane, et leur modèle. Jane et Simone se comparent de manière défavorable à Helen et Zaza, qu’elles jugent meilleures qu’elles et plus douées :

I knew and felt this: and though I am a defective being, with many faults and few redeeming points, yet I never tired of Helen Burns; nor ever ceased to cherish for her a sentiment of attachment, as strong, tender, and respectful as any that ever animated my heart. How couldit be otherwise, when Helen, at all times and under all circumstances, evinced for me a quiet and faithful friendship, which ill-humour never soured, nor irritation never troubled?6

C’est-à-dire (traduction de Raymond Las Vergnas) :

(…) je savais, je sentais tout cela et, bien que je sois une créature imparfaite, avec de nombreux défauts et peu de qualités pour les racheter, je ne me suis jamais lassée d’Helen Burns ; mon cœur ne fut jamais animé d’un sentiment d’affection plus fort, plus tendre et respectueux que celui que j’éprouvais sans cesse pour elle. Comment eût-il pu en être autrement, alors qu’en tout temps, en toutes circonstances, Helen m’avait manifesté une douce et fidèle amitié qui n’avait jamais été gâtée par la mauvaise humeur ni troublée par un accès de colère ?7

Jane exalte la figure d’Helen et porte au pinacle une amitié sans nuages, à rebours du cliché sexiste de l’impossibilité des filles et des femmes à être amies.

Quant à Simone, elle s’humilie devant Zaza et l’éclat de sa personnalité :

Je n’ai pas de personnalité”, me disais-je tristement. (…) Au lieu de demeurer la pure conscience incrustée au centre du Tout, je mincarnai : ce fut une douloureuse déchéance. (…) j’aimais tant Zaza quelle me semblait plus réelle que moi-même : j’étais son négatif” ; au lieu de revendiquer mes propres particularités, je les subis avec dépit. (…) Zaza ne soupçonnait pas combien je la vénérais, ni que je m’étais démise en sa faveur de tout orgueil8.

Comme Jane, Simone s’abîme devant son amie et sa supériorité, façonnant une amie idéale parce qu’idéalisée.

C’est cette dévotion à leur amie qui les pousse plus tard à parler d’elle longuement, une fois Zaza et Helen mortes tragiquement. Zaza meurt d’une encéphalite aiguë (voir notre exposition Zaza. Les traces vivantes du Chatfoin, partie « Élisabeth Lacoin. Les traces vivantes du Chatfoin. Paris. Famille, amitiés, musique, scolarité »), Helen de pneumonie. Problèmes familiaux et fragilité nerveuse d’une part, mauvais traitements d’autre part, les deux camarades de nos héroïnes décèdent brutalement, laissant Jane et Simone inconsolables. Il est gravé sur la tombe d’Hélène « resurgam9 », Zaza vient hanter le sommeil de Simone10 jusqu’à l’écriture de son histoire dans les Mémoires d’une jeune fille rangée (1958).

Afin de ne pas perdre leur amie définitivement, Jane et Simone écrivent longuement sur cette amitié essentielle de leur jeunesse. Helen et Zaza revivent sur le papier mémoriel, leur figure s’imprime durablement dans l’esprit de la lectrice et du lecteur, se haussant à la hauteur de figure sacrificielle, victimes d’une société bourgeoise impitoyable aux faibles. Seules les plus fortes s’en sortent. Et, dans le cas de Jane et de Simone, elles s’en sortent en se révoltant à certains moments de leur existence, et non en acceptant absolument la société patriarcale de leur époque.

Ces deux jeunes filles refusent le déterminisme social de leur temps et de leur trame existentielle. Toutes deux enseignantes, leurs chemins bifurquent ensuite : Beauvoir devient autrice, aux côtés d’un autre écrivain, Jean-Paul Sartre ; Jane Eyre est également autrice, après avoir épousé son ancien employeur, Edward Rochester.

Pour les deux femmes, le voyage est important. Jane Eyre rencontre Rochester à Thornfield Hall, la demeure de Rochester, loin de la pension où Helen est morte et où Jane est devenue enseignante. Beauvoir ne peut se définir sans ses voyages réguliers tout au long de son existence (voir nos travaux). Cependant, les déplacements de Jane sont régulièrement chargés de négatif, contrairement à ceux de Beauvoir.

Ainsi, Jane est heureuse d’aller à Lockwood, quittant enfin sa tante Reed, ses deux cousines et son cousin, tous et toutes violent·es à son égard. Mais les conditions d’existence à la pension/orphelinat sont rudes et le typhus décime la population d’élèves. Son séjour à Thornfield débouche sur une demande en mariage, après plusieurs épisodes dramatiques (départ de feu, tentative de meurtre), mais Rochester est déjà marié, à une folle. S’enfuyant alors de Thornfield, Jane perd le peu d’argent qu’elle a, et manque mourir de faim et de froid dans un fossé. Devenue maîtresse d’école, elle retrouve par un heureux hasard ses deux cousines, Mary et Diana, ainsi que son cousin, Saint-John. Jane hérite également d’un lointain cousin. Mais Saint-John lui enjoint d’apprendre l’hindoustani pour lui plaire, et voudrait la forcer à l’épouser, afin qu’elle lui serve de domestique non salariée dans son futur travail de missionnaire. Et, lorsque Jane repart à Thornfield, après avoir trouvé la force de briser la domination de Saint-John, profondément vexé de sa résistance, c’est pour ne plus bouger du manoir de Ferndean, après s’être mariée avec Rochester, devenu veuf. Pas d’Italie ni de France pour le voyage de noces, pas de France pour devenir religieuse catholique dans un couvent comme sa cousine Eliza Reed. Peut-être l’empreinte d’Helen sur l’existence de Jane est à voir de ce côté paisible, loin de ses révoltes initiales.

Concernant Beauvoir, comme le remarque la chercheuse Elène Cliche :

() c’était grâce à une autre petite fille que Simone de Beauvoir allait aimer follement, Zaza, quelle allait apprendre l’indépendance, la hardiesse et lirrespect (sans quoi je dirais la figure de lexploratrice ne pourrait prendre forme) ()11.

L’apport du caractère de Zaza serait donc essentiel dans la sortie des sentiers battus de Simone et dans son impulsion viatique existentielle. Si nous ne contestons pas cette contribution, beaucoup d’autres facteurs infantiles et adolescents expliquent la pulsion viatique de Beauvoir : lectures, écriture de récits avec voyages, étouffement dans la cellule familiale, voyages réguliers en Limousin dans sa famille paternelle mais très rarement ailleurs, envie d’imiter Zaza en voyageant elle aussi à l’étranger, etc. (voir nos travaux).

Ainsi, tant Helen que Zaza marquent à jamais Jane et Simone, tant dans leurs existences que dans leurs écrits. Beauvoir s’inspire, semble-t-il, de la fiction de Brontë pour construire son personnage de Zaza, inoubliable et qui marque son lectorat, à cause du tragique de son destin. Jane et Simone placent haut l’amitié, amitié féminine, loin des clichés patriarcaux de femmes qui se déchireraient systématiquement entre elles.

Une belle forme d’amitié, oui.

1 C’est-à-dire (traduction personnelle) : « Et la vision implantée dans mon cerveau/reste à jamais/accompagnée du son du silence. » Paul Simon and Art Garfunkel, « The Sound of Silence », 1964.

2 Tiphaine Martin, « Les récits de voyage dans l’œuvre autobiographique de Simone de Beauvoir », Master 2 de Lettres, Langues, Sciences Humaines et Sociales, Université Paris Diderot-Paris 7, 2008, sous la direction de la Professeure Julia Kristeva, p. 110-111.

3 Simone de Beauvoir, Journal de guerre , Paris, Gallimard, 1990, p. 43. Cf. aussi Simone de Beauvoir, Jacques-Laurent Bost, Correspondance croisée, Paris, Gallimard, 2004, p. 266.

4 Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 125.

5 Charlotte Brontë, Jane Eyre, London, Bantam Books, 1981, p. 42, 47-48 (anglais) ; Charlotte Brontë, Jane Eyre, Le Livre de Poche, 1992, p. 75, 83 (français).

6 Charlotte Brontë, Jane Eyre, op. cit., p. 70.

7 Charlotte Brontë, Jane Eyre, op. cit., p. 116.

8 Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 157, 158, 165. Cf. aussi Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 385.

9 Charlotte Brontë, Jane Eyre, op. cit., p. 75 ; Charlotte Brontë, Jane Eyre, op. cit., p. 122.

10 Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, op. cit., p. 74, 691.

11 Elène Cliche, « La figure de lexploratrice dans le discours de Simone de Beauvoir », Simone de Beauvoir Studies, 1989, Volume 6, p. 57-67, p. 59.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Amitié fidèle : Helen, Zaza », Voyages autour de mon cerveau, mai 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/25250