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Partir, revenir, pourquoi ? (23) Quitter ses amours H.P. Roché, F. Truffaut » VADMC

Partir, revenir, pourquoi ? (23) Quitter ses amours  H.P. Roché, F. Truffaut 

Être amoureuse et amoureux, soit. Mais quand l’amour voyage de pays en pays, comment conserver sa passion intacte ? Comment aimer sans posséder, lorsqu’une relation refuse les frontières habituelles du couple ? Ces tourments et bonheurs ont été décrits par Henri-Pierre Roché dans ses deux romans, Jules et Jim (1953) et Deux Anglaises et le Continent (1956), que le réalisateur François Truffaut met respectivement en scène en 1962 et 1971.

Le succès du film Jules et Jim a inspiré une chanson populaire en 1987, Premiers frissons d’amour, interprétée par la jeune Christine Roque, sur des paroles et une musique de Corinne Sinclair. Trente-cinq ans après la sortie du film de Truffaut, la chanson reprend ainsi Jules et Jim comme une référence culturelle populaire. Le triangle amoureux n’est plus seulement un sujet de littérature ou de cinéma d’auteur : il devient une image des rêves adolescents d’un amour sans exclusivité :

Ils sont là tous les deux comme toujours
A la sortie du lycée
(…)
Je les aime tous les deux d’un amour de légende
Sans victime
Avant-hier on a vu un Truffaut noir et blanc
C’était Jules et Jim
Ils s’aimaient tous les trois comme eux et moi
Ça paraît difficile de vivre ça
Je voudrais bien pourtant qu’on vive à trois
Tous les trois tous les trois

Les amours adolescentes de la chanteuse-narratrice avec deux camarades sont comparées à celles du trio Kathe, Jules et Jim, tout en soulignant la difficulté à trouver une répartition égalitaire du désir et des choix. Cette réactivation populaire des récits de Roché montre combien l’idéal du trio amoureux continue de fasciner, tout en révélant combien il reste difficile à vivre dans la réalité. « Sans victime » est précisément le souhait qui traverse le roman de Roché, mais cet idéal demeure fragile.

C’est également le cas dans le roman éponyme de Roché, ainsi que dans Deux Anglaises et le Continent. Ces deux fictions, fortement inspirées de l’existence de l’auteur et de ses amours, forment un duo en jeu de miroirs complexe. Dans les deux cas, Roché transforme une expérience biographique en laboratoire littéraire : comment inventer des relations nouvelles sans reproduire les rapports de domination traditionnels ?

L’espace fait le jeu des pouvoirs, donc, ici, des amours. Les déplacements géographiques deviennent des déplacements affectifs : changer de pays, c’est aussi tenter d’échapper aux normes sociales attachées au couple. L’espace franco-allemand de Jules et Jim, franco-anglais dans Deux Anglaises et le Continent, au tout début du vingtième siècle, devient un territoire sentimental où les frontières nationales semblent moins infranchissables que celles imposées par les conventions amoureuses.

Pas de racisme intra-européen, malgré la complexité des triangles passionnés, mais un cosmopolitisme de bon aloi, entre pairs sociaux, aisés et cultivés. Ce cosmopolitisme demeure cependant limité : il s’agit d’une Europe blanche, cultivée et privilégiée socialement. Les différences nationales sont explorées, mais non les rapports coloniaux ou raciaux qui traversent pourtant le début du XXe siècle. Tout cela n’empêche pas les incompréhensions culturelles  (Henri-Pierre Roché, Jules et Jim, Paris, Gallimard, « Folio », 2000, p. 160) :

Ah, pensait Jim, c’est beau de vouloir redécouvrir les lois humaines, mais que cela doit être pratique de se conformer aux règles existantes !

Quand Jules et Kathe se marient, à la veille de la guerre de 14‑18, leur union bat rapidement de l’aile. De son côté, Jim recule autant qu’il le peut devant l’idée d’un mariage avec d’autres femmes que Kathe et reste célibataire, tout comme Claude dans Deux Anglaises et le Continent. François Truffaut choisit un destin plus dramatique pour les deux sœurs que celui imaginé par Henri‑Pierre Roché. Dans son film, Anne, la sculptrice, symbole de la femme libre et détachée des conventions, meurt, tandis que Muriel est envoyée au loin, mariée. À l’inverse, Roché conclut son roman sur une note apaisée : Anne et Muriel se marient, vivent avec leurs époux et leurs enfants au Canada, soit un pays colonial, anglophone et francophone. Le réalisateur semble punir la femme qui a su mener sa vie hors de la respectabilité bourgeoise, tandis que le romancier offre une fin heureuse et conciliée à ses personnages féminins.

Ainsi, partir ou rester, se marier ou ne pas se marier, ces personnages cherchent avant tout à conserver leur liberté affective et à inventer des relations qui échappent aux règles établies, montrant que l’amour peut voyager aussi loin que le permettent les désirs et les choix de chacun.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Partir, revenir, pourquoi ? (23) Quitter ses amours : H.P. Roché, F. Truffaut », Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/31730

Visiteurs du soir VADMC

Gestion du consentement (1) : Les Visiteurs du soir 

La gestion du consentement féminin est mise en avant par le cinéaste Marcel Carné et son scénariste Jacques Prévert dans Les Visiteurs du soir (1942). Anne (Marie Déa) est une jeune fille de l’aristocratie française du treizième siècle que son père, le baron Hugues (Fernand Ledoux), marie au baron Renaud (Marcel Herrand), un homme un peu plus âgé qu’elle.

Les fiancés ne semblent pas amoureux l’un de l’autre, mais Renaud marque sa possessivité en plaquant sa main sur celle d’Anne, lorsque celle-ci veut se lever de la table du banquet. Un peu plus tard, en dansant, Renaud déclare à Anne qu’elle lui appartiendra bientôt tout entière, rêves inclus, si elle en a. L’amour de Renaud ressemble plus à une prison qu’à un souffle de tendresse. Anne note d’ailleurs que Renaud a le même ton de voix pour définir son affection pour elle que lorsqu’il parle de ses chiens et de la chasse. Anne définit ainsi implicitement qu’elle est une proie, un trophée, une possession de Renaud parmi d’autres. Renaud ne demande pas, il affirme.

À l’inverse, le troubadour Gilles (Alain Cuny) attend qu’Anne l’appelle auprès d’elle pour l’emmener dans le jardin du château, au clair de lune, et lui conter son amour. De même, leur premier baiser dans la campagne, lorsqu’ils sont assis sur le bord d’une fontaine, loin de la chasse – mais où aucun animal ne mourra, promet Gilles à Anne, est mutuel et non forcé. Leurs têtes sont à égalité, Gilles ne renversant pas Anne en arrière comme il est habituel dans le cinéma occidental. C’est Anne qui ouvre, littéralement, son lit à Gilles, puis qui revendique publiquement la perte de sa virginité et son amour pour Gilles, tout en soulignant l’hypocrisie de leur châtiment : elle est enfermée dans sa chambre, lui enchaîné au chenil du château.

C’est Anne encore qui délivre Gilles en promettant au Diable (Jules Berry) d’être à lui une fois qu’il aura délié Gilles de son pacte. La jeune femme s’offre alors comme gage, passant d’une puissance paternelle à une autre, cette dernière incestueuse. Elle souffre cependant, lorsque Gilles, libre mais amnésique, la contemple comme une inconnue. Mais elle sourit, aussi, puisque Gilles la prend pour… la fille du Diable. Gilles s’attriste quand ce dernier, vexé, proteste qu’Anne n’est pas sa fille. Le père incestueux est battu en brèche et moqué. Et ridiculisé, puisqu’Anne et Gilles finissent par se retrouver, Gilles retrouvant la mémoire au contact des lèvres qu’Anne lui offre à nouveau, à leur fontaine. Le Diable n’arrive pas à séparer le couple, Anne déclarant lui avoir menti pour sauver son amour, et la transformation Gilles-Anne en statue de pierre n’empêche pas leurs cœurs de battre, encore et encore, à tout jamais.

L’autre personnage féminin, Dominique (Arletty), par contre, ne gère pas son consentement. Femme ayant signé, comme Gilles, un pacte avec le Diable, elle lui obéit en tout. Elle séduit les deux barons, Hugues et Renaud, avant que le Diable ne les mettent en concurrence et de les pousser – un peu, les codes du machisme faisant facilement leur office – à se battre pour Dominique. Puis, Renaud mort, elle part du château, laissant Hugues la poursuivre, dans une métaphore de chasse là aussi facilement déchiffrable. Notons que Ledoux apparaît déjà en père incestueux défait dans La Bête humaine (Jean Renoir, 1938), Premier rendez-vous (Henri Decoin, 1941) ; puis, après-guerre, dans Papa, Maman, la bonne et moi (Jean-Paul Le Chanois, 1954). Du côté de Dominique, le Diable peut se réjouir et savourer le « silence de mort » qui règne dans le château.

Mais Carné et Prévert ont préféré clore le film sur l’image triomphante d’Anne et de Gilles debout, ensemble. C’est tout. Et c’est l’amour qui triomphe, un amour égalitaire.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Gestion du consentement (1) : Les Visiteurs du soir », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/11641