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Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste cinématographique, télévisuel, musical, 1984-2002. Partie II.

Entendre, apprendre, transmettre

Je vais commencer cette seconde partie par un hommage à mon professeur de musique de collège, monsieur Martin – aucun lien de parenté, juste une fine plaisanterie de temps en temps : « Alors, mademoiselle Martin ? – Oui, monsieur Martin ? – Vous nous jouez quoi à la flûte ? – “Les Chariots de feu”, de Vangelis. » Non pas pour m’avoir obligée, comme toute la classe, à chanter seule depuis ma place chaque chanson apprise par cœur en Sixième puis en Cinquième, ni parce que j’ai eu des très bonnes notes en flûte à bec pendant quatre ans, au vu de mes entrainements quotidiens chez mes parents. Mais pour deux choses :

  1. avoir remis à sa place, pédagogiquement, une… hum… une camarade de Troisième, qui voulait qu’on apprenne une chanson des 2B3 (prononcer « tou bi threeeee »), un de ces horribles « boys band » qui ont fleuri (sic) à la fin des années 90, pile pendant mes années collège. Après avoir dû supporter les Pokémon en primaire, je n’étais pas prête pour une autre vague de médiocrité. Or donc, monsieur Martin nous a expliqué que les « boys band » et les « girls band » étaient fabriqués par type physique, afin de plaire à une pléthore de décérébré·es, de fans, pardon. Et que les chansons étaient calibrées pour plaire à la même foultitude. Mine dépitée de la camarade. Joie intense de moi. Qui, mais si mais si, avait fait l’effort d’écouter, sur le walkman d’amies, une chanson de chaque groupe en question. Je précise également que : a) le paysage musical des années 90 était particulièrement horrible, avec toutes ces chanteuses qui criaient au lieu d’articuler, tous ces groupes pré-fabriqués, d’un côté, et de l’autre, des chanteurs marmonnants leur envie de suicide en se regardant le nombril ; b) que lesdits groupes pré-fabriqués ont brisé des amitiés de maternelle, car il n’était pas question, si j’ai bien compris, d’aimer les trois groupes. Comme pendant la Première Guerre mondiale, il fallait être soit du côté de la Triple Entente, soit du côté de la Triple Alliance. La cour de récréation du collège s’est transformée en guerre des tranchées, jusqu’à ce que le mondial de football de 98 mette tout le monde d’accord.
  2. nous avoir appris, à la fin de la Troisième, à regarder une musique de film. Je m’explique : monsieur Martin avait fait un montage, sur une VHS, d’extraits d’Indiana Jones, de Star Wars et de Rambo. Il nous a projeté plusieurs fois ces extraits, sur la télévision roulante du collège, en nous faisant écouter l’arrivée du thème du héros, par exemple, qui précède/accompagne l’action. Ou comment le thème d’amour se mêle et remplace le thème du héros.
  3. oui je sais, ça fait trois choses, et alors ? Dans le picon-citron de Marius, il y a bien quatre tiers. Bon, je reprends : nous avoir/m’avoir fait découvrir, entre autres, le continent irlandais, grâce aux chansons des Cranberries : « Zombie », « Just my imagination », « In the Ghetto » ; et grâce à un des spectacles de River Dance, dont je ne suis toujours pas sortie, plus de trente ans après. Et pour m’avoir fait découvrir que John Lennon était aussi un chanteur tout seul, qui avait composé cet hymne pacifiste qu’est « Imagine ».

Merci, monsieur Martin !

Avant les chansons et les musiques au collège, il y a eu celles en Maternelle (sic et re-sic pour le sexisme de cette appellation) et en Primaire. Dans mes toutes premières années de scolarité, j’ai appris, dont je me souviens : « Hérisson », « Nage, nage », « Bel escalier », « Petit Sapin », « Flocon papillon », d’Anne Sylvestre ; « Par les prés, par les bois », « Toi mon petit âne », de Raymond Fau ; « Petrouchka » et « Une fleur m’a dit », de Mannick ; « Un petit hamster », de Jo Akepsimas. Puis, en Primaire (sic et re-sic pour le côté « primitif » de cette appellation) : en CE1, mon institutrice, Nelly, nous avait fait écouter Piccolo & Saxo. Je m’étais alors drapée dans un sentiment – secret, je l’espère a posteriori -, de supériorité, car je connaissais ce conte musical depuis toute petite, ainsi que deux de ses suites, Passeport pour Piccolo & Saxo (mon favori), Piccolo & Saxo et le cirque Jolibois (bof au niveau de l’histoire, et puis, le cirque qui maltraite les animaux, sans façon !). En CM1, Jean-Paul, décharge de mon instituteur Francis et mari de Nelly, nous avait fait apprendre : « Santiano » et « Le Petit Âne gris » (non, je ne pleure pas), d’Hugues Aufray ; « Fye-Faye » (un crapaud qui « jouait du banjo ») ; « Les filles de Redon ». En CM2, Claudine, décharge de Francis, nous avait fait apprendre « San Francisco », de Maxime Le Forestier. Que de très bons souvenirs.

Ce qui m’amène, naturellement, aux spectacles de l’école. J’ai parlé, dans ma première partie d’article, du spectacle de Moyenne Section, à partir du Magicien des couleurs.

Quand j’étais en primaire, en CP puis au CE2, mon institutrice (la même), Jo, nous avait fait écrire des poèmes en vers libres : 1) rêves d’escaliers et d’échelles ; 2) la violence. Puis, un comédien était venu à l’école pour nous faire travailler ces poèmes et on avait fait un spectacle à la fin de l’année, dans la salle de répétition, en bas de notre école.

En CM1-CM2, Jean-Paul, la décharge de Francis, nous a fait apprendre des poèmes (Prévert et autres) et on a fabriqué un spectacle de poésie, que l’on a fait devant nos parents dans une salle de l’École normale d’Auxerre, non loin de notre école primaire.

En CM2, Francis nous a fait adapter un conte sénégalais, « Bakari » : on a transformé le conte en pièce de théâtre, puis on a peint les décors sur de grands draps blancs, puis nos mères et grands-mères ont cousu nos costumes. Puis, on a répété et on a joué, dans la « salle de théâtre » de l’École normale d’Auxerre. J’incarnais une partie du héros, joué par trois d’entre nous : Justine, une élève de CM1 (classe double), moi, Noëllie, une amie de CM2. Je faisais la partie où Bakari, rejeté par les villageois·es, trop trouillard·es pour combattre le monstre à trois têtes qui terrorisent leur village, part rencontrer trois marabouts, qui vont lui donner un conseil ou une amulette. En échange, Bakari leur donne un lingot d’or. Ces fichus lingots étaient trois ballons de hand-ball, entourés de papier doré, que je portais dans un sac de jute. Certes, j’étais grande et j’avais quelques muscles, mais c’était lourd. Est-ce pour cela que j’ai vibré, très très longtemps après, au Train sifflera trois fois ?

Je tiens d’autant plus à raconter tous ces souvenirs de Primaire que Jo, Nelly et Francis sont aujourd’hui décédés. Ils me manquent.

Les musiques héritées

Passons maintenant à la maison, à la famille. Comme pour la télévision et les films, il y a ma grand-mère maternelle et mes parents. Chez ma grand-mère, il y a une France qui s’étend des années 1930 aux années 1960 :

  • Fernand Raynaud, un 45T et un 33T de sketchs ;
  • Les Compagnons de la chanson, en vinyle ;
  • Jacques Lantier, en vinyle  ;
  • Les Frères Jacques, en vinyle ;
  • la bande originale du Bal, d’Ettore Scola, en vinyle  ;
  • Gilbert Bécaud, en vinyle et en CD, sa Bécaulogie ;
  • La Valse des patineurs, d’Émile Waldteufel, en vinyle tout petit ;
  • Sur un marché persan, de Ketelbey, en vinyle ;
  • le coffret vinyle 33T Pleins feux sur Franck Pourcel.

De ce coffret, je me souviens de : « La chanson de Lara », Sibelius, « Chariot ». J’ai mis des années à trouver son interprète, Petula Clark, mais j’ai réussi, quand j’étais étudiante à Paris, grâce à l’émission de Pierre Lescure et Dominique Besnehard sur les années 60. J’étais très heureuse.

Il y a aussi le duo Stone et Charden, via « Le prix des allumettes », entendu à Fa Si La Chanter. Comme j’avais adoré cette chanson, ma grand-mère, me gâtant comme toujours (oui, et alors ? des jaloux dans la salle ?), m’a offert la K7 audio de tubes de Stone et Charden, que j’ai retrouvé il y a peu en CD, en une bouffé de bonheur. Marcel P., c’est toi là-bas dans le noir ?

Chez mes parents, le paysage change complètement. Il est beaucoup plus marqué par les années 1960-1990 et par une ouverture internationale, en CD et en vinyle :

  • Anne Sylvestre et son répertoire adulte ;
  • Bruce Springsteen, Born in the USA ;
  • Renaud ;
  • Yves Simon ;
  • Maxime Le Forestier ;
  • Françoise Hardy ;
  • Marie Laforêt ;
  • Cat Stevens ;
  • la bande originale du Lauréat, portée par Simon & Garfunkel ;
  • Gene Vincent ;
  • Eddie Cochran ;
  • Jacques Higelin, Tombé du ciel, surtout ;
  • Georges Brassens ;
  • Boby Lapointe ;
  • Vivaldi et son Concerto pour mandoline en ut majeur, RV 425, subi mis à chaque Noël.

Pour ce qui est de Cat Stevens, Gene Vincent et Eddy Cochran, en vinyle, je les ai écoutés et réécoutés à l’adolescence, en faisant des parties de solitaire sur le PC de mon père, ou en faisant du repassage, dans le bureau de mon père donc.

Ma musique à moi-je

Bon, maintenant, ma musique à moi-je, en vinyle, en K7, puis en CD :

  • Anne Sylvestre, côté Fabulettes ;
  • Imbert et Moreau ;
  • Mannick ;
  • Jo Akepsimas ;
  • Pierre Lozère (vu en concert à la bibliothèque musicale d’Auxerre, joie !) ;
  • Henri Dès ;
  • Raymond Fau ;
  • une K7 de La Flûte enchantée (le petit ménestrel) ;
  • un 45T de l’histoire de Peter et Elliot le dragon.
  • un coffret CD de La Flûte enchantée et celui des Nozze di Figaro, pour mes dix ans, en même temps qu’un poste radio-cd-k7, couleur bleu nuit, que j’ai gardé jusqu’en 2007, date de mon départ pour l’université Paris VII en Master 2, puis en thèse, pendant mes trois années à la Cité Internationale Universitaire, à la Maison de la Suède, puis trois mois au Kremlin-Bicêtre, puis six mois d’Erasmus à Bologne, puis retour au Kremlin-Bicêtre ;
  • coffret vinyle illustré de Pierre et le Loup, chez Duculot ;
  • Les Lettres de mon moulin, par Fernandel ;
  • Piccolo & Saxo, comme expliqué plus haut.

Bref, j’ai une enfance terrible (au sens Johnny Hallyday du terme), comme vous pouvez le constater.

Pendant mon adolescence, il y a eu les CD empruntés à la bibliothèque municipale d’Auxerre, la Jacques Lacarrière :

  • Claude François ;
  • Charles Trenet ;
  • Françoise Hardy 89 ;
  • Jane Birkin ;
  • Pierre Dac ;
  • Les Maîtres du mystère ;
  • les livres audio : La Mariée était en noir, La Nuit du renard ;
  • Fellag ;
  • Offenbach.

J’ai découvert Offenbach sur ARTE, par Orphée aux Enfers, version Marc Minkowski. Étudiant le latin depuis la Cinquième et attendant d’être en Troisième pour commencer enfin le grec ancien, j’ai évidemment adoré la parodie du mythe antique d’Offenbach et de ses librettistes. J’ai continué mon exploration du monde d’Offenbach par La Belle Hélène (youpi, l’opéra-bouffe a donné son nom à la glace !) et Les Contes d’Hoffman, puis par un CD regroupant Les Dames de la Halle, Pomme d’Api et Monsieur Choufleuri. Aujourd’hui encore, je continue à découvrir l’œuvre d’Offenbach avec ravissement, après avoir appris deux trois choses sur sa vie son œuvre sur France musique, au début des années 2000, dans l’émission du regretté Benoît Duteurtre, « Étonnez-moi Benoît ».

Il faut que j’ajoute aussi que mes débuts avec Charles Trenet ont été compliqué. En effet, monsieur Martin, mon professeur de musique de collège, quand j’étais en sixième, nous a fait apprendre comme première chanson « Je chante », soit l’histoire d’un suicide. Je m’étais dit, en mon for intérieur, que les cours de musique allaient être bien ennuyeux et bien sombres. Et que je n’allais certes pas écouter autre chose de Trenet. Comme je vous l’ai dit au début de cet article, j’ai adoré mes cours de musique. Quant à mon écoute de Trenet, elle est devenue virale pendant mon année de Cinquième (ou de Quatrième, je ne sais plus). En effet, à Fa Si La chanter, une des chansons à découvrir était « Boum ». Et là, j’ai tout de suite accroché, et je suis allée emprunter un CD de Trenet à la discothèque municipale. C’est là que mon long compagnonnage avec Trenet et ses chansons a commencé. Ceci étant dit, j’ai toujours du mal avec « Je chante ».

Par contre, sa naissance à Narbonne, où je suis allée pendant dix ans et plus avec mes parents en vacances, l’été ou à l’automne, a fortement plaidé en sa faveur. Ainsi, quand j’ai entendu « La Mer » pour la première fois, j’ai tout de suite visualisé ce dont il parlait. Parce que quand on est au-dessus de Narbonne-Plage, sur la colline, et qu’on voit la mer, c’est bien une mer avec « reflets d’argent/le long des golfes clairs », comme dans la chanson de Trenet. Ce n’est pas la mer pailletée d’or comme à Capri, quand j’y suis allée en 2011, quand j’étais en Erasmus à Bologne. Effectivement, tout autour de Narbonne, dans la campagne, il y a aussi ces étangs dont Trenet parle dans « La Mer ». Adolescente, je n’ai pas pris « La Mer » comme une chanson ultra célèbre, de toute façon, je ne le savais pas, mais vraiment comme une chanson locale, régionale, d’un coin aimé.

Sans surprise, Trenet est devenu mon chanteur favori, à partir de ce moment-là. Je n’ai jamais trouvé, dans la musique de mon adolescence, un·e artiste qui me convienne, puisque j’étais, sinon, coincée entre les artistes commerciaux fabriqués à la chaîne (voir plus haut), les chanteuses à la voix en sirène d’alarme et les dépressifs marmonnants, pompeux et nombrilistes adoubés par France Inter, Télérama et Les Inrockuptibles. Le côté fabrication commerciale d’artistes m’a, cependant, permis de ne pas être trop surprise par les émissions de télé-réalité du début des années 2000, puisque c’était une logique similaire.

Ce qui me rappelle une autre forme de souffrance sonore : la « musique » dans les supermarchés. J’ai entendu tous ces tubes en CD quand j’étais étudiante à Paris. Tout cela est dû à mon écoute, en 2008, d’une émission de France Inter sur la musique en Mai 68. Dans cette émission, j’avais retrouvé, heureusement pour moi, la chanson « California Dreamin’ » que j’avais entendue dans Three Times de Hou Hsiao-hsien et que je cherchais depuis. Après avoir écouté cette émission, j’ai emprunté un super coffret de musiques des années 60 à la Médiathèque musicale à Paris. Et je me suis dit que j’allais continuer mon exploration musicale des tubes de la musique populaire dans les années 70, 80, 90, 2000. Ce que j’ai fait. Quand j’en suis arrivée aux années 80, je me suis aperçue à ma grande horreur que je connaissais toutes les paroles de quasiment tous les tubes que j’entendais dans les coffrets que j’avais empruntés. Gloups. Vite, une cure de Maurice Chevalier ! (Autre découverte d’adolescence.)

Par contre, je ne me souviens aucunement des musiques qui passaient dans les boums auxquelles j’ai assisté, soit à la fin des voyages scolaires de primaire et de collège : en CM1 à Saint-Aignan, dans le Morvan ; en CM2 à Six-Fours ; en Sixième à Super-Besse ; en Cinquième à ? (classe de neige), soit chez une amie, M., à la fin de notre année de CM2. Juste le souvenir de mon incapacité à danser. Ceci dit : 1) en CM1, j’ai pris plaisir à observer mes ami·es et camarades danser ; 2) en CM2, à Six-Fours, j’ai finalement dansé, grâce à mes amies, qui se sont relayées pour m’encourager ; 3) en Sixième, je me suis vaguement dandiné cinq minutes ; 4) en Cinquième, j’ai dansé un slow (oui, je suis une dinosaure) avec un ami de maternelle, A. Pour ce qui est de la boum de fin de CM2, chez M., elle a été gâchée par les histoires d’amours contrariées des uns et des autres – sauf moi, au-dessus de la mêlée. Conclusion : ma danse à moi passait ailleurs, par la danse contemporaine.

Quittons le terrain de proximité pour partir, brièvement, à la radio : tant enfant qu’adolescente, je n’écoutais pas beaucoup la radio. Mes petits-déjeuners, en compagnie de mon père, étaient rythmés par les infos et la météo de Jacques Kessler, sur France Inter. C’est à ce moment-là que j’ai appris le décès de Roald Dahl, un de mes écrivains favoris, depuis que j’avais appris à lire avec Le Doigt magique. Mes céréales ont eu un drôle de goût, tout d’un coup. Bien plus amusante était l’écoute, chaque dimanche en fin de matinée, de l’émission humoristique « Rien à cirer ». Je me souviens, je l’écoutais avec mes parents dans le salon : Laurent Gerra, Anne Roumanoff, Virginie Lemoine, Patrick Font, Jean-Jacques Vannier, Jacques Ramade… et Laurent Ruquier en maître d’œuvre… et un des génériques de l’émission était signé…. Charles Trenet ! Autrement, je me suis mise à France Culture à partir du lycée, comme je l’ai raconté ailleurs , mais uniquement le week-end et pendant les vacances scolaires, bien entendu.

Les musiques imagées

Dernier aspect de mon rapport à la musique, l’écran. Soit la musique de film, écoutée pour retrouver un film, et/ou pour elle-même.

Par exemple : une musique ample, lyrique. Et je vois tout de suite une place italienne écrasée de soleil, avec une église au bout. Puis j’entends la voix de Jean Debucourt (de la Comédie française), parlant à son prêtre favori, Don Camillo (Fernandel), de ses démêlés éternels avec le maire communiste du village, Peppone (Gino Cervi). Un sifflement joyeux : des gendarmes du sud de la France. Une chanson joyeuse et énergique : la fille d’un des gendarmes, qui danse avec ses amies et ses amis, dans un bar de Saint-Tropez.

Le Concerto pour mandolines de Vivaldi dont j’ai parlé il y a quelques pages : L’Enfant sauvage, de Truffaut. Le Concerto pour flautino de Vivaldi : le même film, et sa citation, par cette musique classique, dans Le Pornographe, de Bonello. Des bruits de balles de tennis : Les Vacances de M. Hulot, de Tati. Comment ça, je triche ? Même pas vrai. « Le Grand Choral » de Georges Delerue pour La Nuit américaine, de Truffaut : la chair de poule, la gorge serrée par l’émotion. Le flamboyant Concerto flamand de Maurice Jaubert, ré-enregistré pour La Chambre verte, de Truffaut : idem.

Un groupe de voyous, leurs donzelles, un juge et son épouse, égarés là par la jalousie de leur chauffeur : « Comme de bien entendu », morceau d’anthologie dansé et chanté dans Circonstances atténuantes, de Jean Boyer. Autre comédie de Jean Boyer, Nous irons à Paris, avec « À la mi-août », entonnée par Ray Ventura et son orchestre dans une grange languedocienne, en compagnie de… chut, il ne faut pas le dire, nous sommes sur Radio X, radio clandestine.

Une place ensoleillée, dans l’ouest de la France. Où plutôt non, je préfère le début : un pont transbordeur, autre que celui, marseillais, de Pagnol. Sur ce pont glissant, des camions. La musique du début du film continue. Mais elle s’adapte subtilement aux mouvements des camionneurs, qui s’étirent et font sortir les femmes des camions. Puis, tous et toutes s’étirent encore, puis… se mettent à danser. Jacques Demy, Michel Legrand, les troupes nord-américaines de danseurs et danseuses : Les Demoiselles de Rochefort.

Une salle de bal, en France, à différentes époques, avec le glissement temporel grâce au sublime thème de Vladimir Cosma : Le Bal, d’Ettore Scola. Et toutes les autres musiques du film, sauf les allemandes (période de l’Occupation), et sauf « T’es Ok », à la fin, parce que c’est une chanson horriblement bête.

De là, je passe naturellement à « Parlami d’amore Mariù », citée dans Le Bal, qui est une scène forte en douceur de Ces hommes, quels mufles !, de Mario Camerini. Réalisé en 1932, sous le fascisme, ce film n’a rien d’un film de propagande. Il raconte une histoire sentimentale dans l’Italie populaire de son temps (voir notre article ici).

Terminons ce très bref tour d’horizon de mes listes musicales filmiques par quelque chose de plus rythmé, à savoir la reprise, en mode électro, de « A far l’amore comincia tu », de Raffaella Carrà, dans La Grande Bellezza, de Paolo Sorrentino. Pas besoin de dialogues pour faire ressortir le vide de ces gens riches, très riches, à Rome, dans la seconde décennie du vingt-et-unième siècle.

Hum… non, c’est trop triste. Alors, je conclus par un chant solidaire, entonné par des êtres qui ont envie de porter secours à leur prochain, sous l’égide… d’Euripide : je parle, comme de bien entendu, de « SOS Société » (en VF) au début de Bernard et Bianca, des Studios Disney. Les souris déléguées de chaque pays se lèvent et chantent, sous la photo du fondateur de la société en question, la souris Euripide. Je m’interroge encore sur ce beau, mais très étonnant, choix de patronnage – peut-être déjà présent dans le roman de Margery Sharp, The Rescuers (1959).

D’ici la prochaine étape de mon palimpseste personnel, je vous souhaite beaucoup de curiosité, de découvertes, d’enchantements, de réflexion. À vous les studios !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste cinématographique, télévisuel, musical, 1984-2002. Partie II. », Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32826

S’apporter ou pas dans le couple F. Hardy A. Sylvestre VADMC.001

S’apporter ou pas dans le couple : F. Hardy, A. Sylvestre

Être heureux à deux, oui, dans un couple hétérosexuel pourquoi pas, mais qu’y apporte-t-on de soi quand on est une femme ? Les chanteuses Françoise Hardy et Anne Sylvestre ont deux réponses différentes, à l’image de leur répertoire : fougueusement lyrique pour Hardy dans « Je changerais d’avis » (Je changerais d’avis, 1967), pragmatique et plein d’humour pour Sylvestre dans « Les impedimenta » (D’amour et de mots, 1994).

Chez Hardy, la narratrice se jette au cou de son aimé, dont elle n’est pas sûre qu’il l’aime, par ailleurs :

S’il n’y avait qu’une chance, une sur des milliers pour te garder

Moi je la prendrais

(…) Si tu pouvais m’aimer.

Sa chanson est donc un appel à la réciprocité amoureuse, ce qui la place en position de demande, donc incertaine, et d’insécurité. En outre, sans que son aimé le lui ai demandé, et sans que la réciproque soit vraie, elle se dit prête à repartir à zéro :

Je changerais d’avis, ce qu’il faut penser, au fond, je sais que l’oublierais

Je changerais de vie, si tu le voulais, au fond, je sais que je te suivrais

Je changerais d’amis si tu y tenais, tout mon passé, je le quitterais

(…)

Je changerais d’avis et je me dirais que jusqu’à toi, je m’étais trompée

Je changerais de vie sans me demander où je m’en vais, si tu m’emmenais.

La construction impeccable des vers en anaphore souligne la détermination de la narratrice. L’énergie déployée ici est soutenue par la musique d’Ennio Morricone, puisque Hardy a adapté, en transformant totalement le sens de la chanson, « Se telefonando », de l’interprète italienne Mina (paroles de Maurizio Costanzo et Ghigo de Chiara, 1966). La soumission de la narratrice à l’être aimé est totale, ce qui peut être grisant pour celui-ci, car le portant au pinacle du pouvoir sur la narratrice, comme très embarrassant et pesant, car il n’a rien demandé et ne souhaite peut-être pas devenir un surhomme.

Au contraire, la narratrice de la chanson de Sylvestre est sûre d’elle et demande à son aimé de choisir entre « prendre tout le lot ou le portillon ». C’est-à-dire de l’accepter telle qu’elle est, avec son passé qui comprend : ex-maris, enfants, amant·es, mage, coiffeur, chat persan, Depardieu. Et de ne pas se lamenter sur la non-virginité existentielle de la narratrice, lui qui est également chargé d’histoires, comme le rappelle le refrain :

On n’est pas tout neuf, on a son barda

On a ses impedimenta

On n’est pas tout neuf, on est tous des ex

On est tous plus ou moins duplex

Les impedimenta étant ce bagage existentiel plus ou moins voulu et assumé, son poids sur notre vie et donc celle de notre conjoint peut varier. Sylvester choisit la légèreté.

Les deux narratrices se rejoignent cependant sur le renouvellement de l’amour :

La vie n’est pas un seul garçon, un seul visage à aimer

La vie n’est pas une seule passion pour toujours, allumée (…)

« Je ne fus, dit-elle, pas une vestale

Et pas mal de monde, dans ma vie, passa

Mais la marguerite a plus d’un pétale (…). »

À la métaphore de la lampe passionnelle (Hardy), Sylvestre répond par celle de l’effeuillage de la marguerite. Deux images traditionnelles pour exprimer le droit à la multiplicité sentimentale, loin des prônes sociétaux sur l’amour unique et irréversible, surtout quand il s’agit d’amour porté par les femmes.

En effet, combien d’écrits, de films, d’injonctions… doloristes voire morbides sur l’unicité et l’implacabilité d’une passion féminine qui fait mourir/rentrer au couvent/etc., sa propriétaire quand la passion n’est pas/plus partagée ? C’est-à-dire inciter les femmes à être vissées envers et contre tout ce qu’elles peuvent ressentir et vivre une première fois dans leur existence. Pourtant, tout coule et tout se transforme.

Donc, on brûle tout ce que l’on était, pour autant que cela soit possible, ou, « trois, un », on vient à l’autre comme on est, tout en l’aimant pour ce qu’il est, lui aussi ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « S’apporter ou pas dans le couple : F. Hardy, A. Sylvestre », Voyages autour de mon cerveau, février 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/23824

Femmes en attente VADMC

Femmes en attente

Parallèlement à la revanche d’Arnolphe étudiée dans un article précédent, les réalisateurs hollywoodiens des années cinquante et soixante refusent toute sexualité aux jeunes filles de leurs films. Elles doivent attendre, sagement, comme les héroïnes des contes traditionnels,  que le héros ait fini de jeter sa gourme avec l’autre, la (mauvaise) femme. Les jeunes filles sont récompensées de leur attente par la bague au doigt, sans jamais perdre leur respectabilité, c’est-à-dire sans devenir des corps et des sujets désirants. La « méchante », quant à elle, a une sexualité, mais outrancière, donc perverse. Elle en est punie par la narration, soit en mourant (et un féminicide supplémentaire, un !), soit en étant repoussée avec horreur par le héros – une fois qu’il a eu ce qu’il désirait d’elle.

Les jeunes filles, elles, attendent en brodant leur trousseau, yeux baissés, sans sortir. La « méchante », elle, est dans le mouvement, donc au cœur de l’espace extérieur. Rappelons ici les vers de la chanteuse Anne Sylvestre dans « Portrait de mes aïeules » (Comment je m’appelle, 1977) : « Mais que d’orages, que de foudres/Réduits sous tant de broderies » Que de violences rentrées et de frustrations qui en demandent qu’à déborder, par exemple sur plus faible : domestique, enfant, chat, chien… Les hiérarchies sociales, religieuses, de sexe, sont donc renforcées.

Le modèle promu par ce type de films est celui du bonheur domestique obtenu après la fin du film, avec batteur à œufs intégré, marche nuptiale, bague au doigt, fidélité (surtout du côté de madame), bientôt la télévision, bref, l’ennui mortel. Surtout pour la femme, moins pour l’homme, qui est gagnant sur tous les tableaux, malgré le poids des injonctions à la virilité.

Par contraste, les « méchantes » sont mille fois plus vivantes et attrayantes que les « gentilles », notamment dans les films noirs et dans les westerns. Sororité où es-tu ?

Une exception cependant, où la jeune fille est la « méchante », et la femme la « gentille ». Johnny Guitare (Johnny Guitar, Nicholas Ray, 1954), où le titre masculin cache une héroïne forte, indépendante, habile en affaires, aux amours multiples, mais qui n’exclut pas le romantisme et la tendresse. La trame narrative montre la normale faiblesse de Vienna (Joan Crawford), à la toute fin du film, face à un groupe d’hommes qui la hait pour son équilibre et son bonheur loin de leur norme mortifère. Hommes dont la misogynie est aiguillonnée par une jeune fille, Emma (Mercedes MacCambridge), frustrée au plus haut degré, mais très intelligente. S’il n’y a pas de sororité possible, ce n’est pas à cause d’une essence féminine, mais parce que la société, de l’époque où se situe le western et du tournage du film, ne fonctionne qu’en vissant les femmes dans la domination masculine. Ray choisit une fin en demi-teinte : la frustrée meurt, aveuglée par sa folie (mais folie provoquée par qui sinon les hommes ?), les hommes ont toute latitude de continuer leurs affaires sans Vienna. Celle-ci a la vie sauve et peut partir avec son Johnny, et c’est déjà beaucoup après le déchaînement de violences qui a coûté la vie à un jeune homme. Car ce sont les hommes âgés, aussi, qui sont vainqueurs, eux qui, hors écran, ont envoyé sans broncher leurs fils tuer et se faire tuer en Corée, entre 1950 et 1953, avant que ne commence la guerre du Vietnam en 1955. Au sexisme s’ajoute donc une bonne pincée d’âgisme dans Johnny Guitare. Rappelons que Nicholas Ray mettra en accusation la génération des parents dans La Fureur de vivre (Rebel Without A Cause, 1955).

En ce qui concerne les jeunes filles qui attendent dans tant de films le prince charmant, généralement plus âgé, on ne peut que leur souhaiter « l’impatience et la révolte » de leur cousine française Douce (Claude Autant-Lara, 1943). Et d’excellentes années soixante-dix dans les mouvements féministes, quelque que soit l’époque où elles sont censées vivre. Soyons utopiques.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Femmes en attente », Voyages autour de mon cerveau, novembre 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/13341

Deux chansons d'Anne Sylvestre VADMC

Gestion du consentement (3) : deux chansons d’Anne Sylvestre

Outre « Bergère » , la compositrice-interprète Anne Sylvestre s’est amusée avec les clichés liés à la sexualité féminine hétérosexuelle, dans deux chansons de 1969, « Antoinette a peur du loup » et « Depuis l’temps que j’l’attends mon prince charmant », reprises dans le vinyle Aveu, puis dans le compact disc Mousse en 1995.

En 1969, Anne Sylvestre convoque l’imaginaire des contes pour décrire la condition féminine d’une époque où les associations féministes reformées après la Seconde Guerre mondiale luttaient pour se faire entendre, avant l’explosion en 1970 de la seconde vague des féminismes français qui sauront médiatiser leurs combats, dont l’éducation sexuelle pour toutes et tous, entre autres luttes.

Antoinette et la narratrice qui attend son prince prônent le choix de la sexualité ou non, tout en mettant en évidence le manque d’éducation sexuelle par les parents. Visiblement, rien n’a changé depuis la sortie vingt ans auparavant du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir (1949), où l’autrice souligne dans sa conclusion que les « (…) conditions actuelles dans lesquelles s’accomplissent la formation et l’initiation sexuelle de la femme sont si déplorables qu’aucune des objections que l’on oppose à l’idée d’un radical changement ne saurait être valable. » (Tome II, Gallimard, 1987, p. 572). Ce qui est le cas dans les deux chansons, où Antoinette et la narratrice qui attend son prince ont peur de la sexualité.

En effet, elles n’ont reçu aucune éducation sexuelle et refusent de se laisser toucher par leur promis :

Je connaissais bien sa peur

Et sa grande méfiance 

Pour ce qui est en d’ssous du cœur

Antoinette a peur du loup

Antoinette a peur du noir

Antoinette a peur de tout

Même le soir, même avec vous (…).

Je ne savais pas qu’un homme

C’était aussi déroutant

Ce doit être ce qu’on nomme

Un Don Juan et pourtant

Je pense à ce que ma mère 

A failli me dire un soir 

Des choses bien singulières 

Que je ne veux pas savoir 

Depuis l’ temps que j ‘l’attends

Que j’ l’attends 

Depuis l’ temps que j’ l’attends

J’ai des doutes maintenant (…)

Aucune des deux ne souhaite passer à l’acte. Les chansons exposent la faillite d’un monde patriarcal où le consentement féminin n’est pas posé, et où les femmes préfèrent rester dans l’ignorance de leur corps et du corps de l’autre, tellement les tabous sexuels sont forts et forment un rempart de sottise autour d’elles, provoquant dégoût et refus. Beauvoir parle de ces « (…) filles trop bien élevées qui n’avaient reçu aucune éducation sexuelle et que la brusque découverte de l’érotisme bouleversa. » (Ibid., p. 218) Antoinette et la narratrice qui attend son prince se trouvent mieux dans l’asexualité que dans ce qui est une confrontation avec l’homme et son sexe.

Mais Anne Sylvestre refuse le désenchantement. Dans « Depuis l’temps que j’l’attends mon prince charmant », le rythme de la musique s’accélère à mesure que les couplets s’égrènent et que le duo qu’elle forme avec son collègue Boby Lapointe se délite dans une parodie de dispute de – presque – couple, l’un se demandant à haute voix ce qui lui a pris de vouloir épouser une « vieille peau », l’autre retournant à son attente de l’homme, idéal parce que désincarné et chimérique.

Quant à Antoinette, sa sœur cadette est toute prête, quant à elle, à accueillir le loup, le noir et… le promis d’Antoinette :

Oh, oui, moi, j’aime le loup 

Oh, oui, moi, j’aime le noir 

Oh, oui, moi, moi, j’aime tout 

Surtout le soir, et surtout vous

Il ne s’agit pas d’une lutte sexiste entre deux jeunes filles pour un homme, mais de deux choix d’existence radicalement différents. La chanson se termine sans que l’on sache si le promis change de sœur ou part, l’important est que chaque jeune fille suive son chemin, à son rythme, afin de  « (…) s’accepter sans complaisance et sans honte. » (Ibid., p. 79). À suivre.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Gestion du consentement (3) : deux chansons d’Anne Sylvestre », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/11884

Choisir sa voie VADMC

Choisir sa voie

Dans un récit, l’absence de sexualité chez une femme est, le plus souvent, synonyme de pudeur, de chasteté, soit une conduite conforme aux normes occidentales, les différents monothéismes qui y règnent appuyant cette sujétion des corps féminins, quelles que soient les époques.

Si ce n’est que la contrainte à la sexualité – hétérosexuelle – peut être tout autant un poids que l’asexualité. Dans « L’Histoire de Jeanne-Marie » (Comment je m’appelle, 1977), Anne Sylvestre conte l’existence d’une villageoise, à une époque non définie, qui refuse de se marier avec le premier venu. Jeanne-Marie (deux prénoms de femmes célèbres et vierges) ne veut pas « être pute pas plus qu’entrer en religion ». Ce qu’elle désire, c’est que la société la laisse exister et qu’elle ait le temps de respirer comme elle l’entend, sans jamais obéir aux normes. Tout comme Yentl, l’héroïne juive polonaise transfigurée par Barbra Streisand en 1983, Jeanne-Marie va poursuivre son destin après la fin de la narration : « Elle est pas finie l’histoire, l’histoire de Jeanne-Marie. » Le personnage continue sa route existentielle.

Le cas d’Anna (Silvana Mangano) est plus complexe, encore que le résultat soit le même, puisqu’elle choisit sa voie, en refusant que les hommes lui imposent leur volonté. Dans le film d’Alberto Lattuada (1951), Anna est une religieuse qui n’a pas encore prononcé ses vœux. Des retours en arrière dévoilent son existence passée, où la passivité le dispute à la révolte.

Anna est alors sous la coupe de Vittorio (Vittorio Gassman) et chante dans un cabaret. C’est la fameuse séquence du « Negro Zumbón », où, courte vêtue, elle se déhanche, accompagnée de danseurs à la peau noire. Cette séquence est citée, entre autres, dans Le Bal (Ettore Scola, 1983), Cinema Paradiso (Nuovo Cinema Paradiso, Giuseppe Tornatore, 1988), Journal intime (Caro Diario, Nanni Moretti, 1993), et, peut-être, rappelée dans l’adaptation par John Huston de La Nuit de l’iguane (1964), d’après la pièce de Tennessee Williams (1961). Quoique l’atmosphère soit sulfureuse, la rectitude morale d’Anna est déjà montrée, car elle ne sourit que par intermittence pendant qu’elle danse. Puis, elle jette par terre le verre d’alcool que lui tend Vittorio, avant de partir.

Sa piété véritable est ensuite montrée, lorsqu’elle assiste à la messe en compagnie de son fiancé Andrea (Ralf Vallone), un jeune homme de bonne famille qui souhaite l’épouser. Et ce n’est pas tant que sa situation trouble, entre deux hommes, la fasse choisir une troisième voie sans sexe, c’est plutôt qu’elle fuit la violence masculine, celle d’Andrea autant que celle de Vittorio, qui se battent pour ses beaux yeux.

Loin des hommes déchaînés, Anna s’en va soigner les malades, donc les faibles, ce dont la félicite, paternaliste, le chirurgien (Jacques Dumesnil). Il n’empêche qu’elle a choisi sa voie, et le type d’existence qui lui convient, c’est-à-dire en étant active sans tomber dans le racolage ou dans les chaînes conjugales, tout en étant libérée du joug masculin.

Deux femmes, deux pays, des époques peut-être concomitantes, pour deux destinées qui montrent la fermeté de choix féminins. Des chemins à continuer de fouler, par soi-même.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Choisir sa voie », Voyages autour de mon cerveau, novembre 2022. URL : https://vadmc.hypotheses.org/7127