Archives par étiquette : Années 1930

Surprise, vous avez dit surprise VADMC

Surprise, vous avez dit surprise ?

Les bons mots fleurissent dans le cinéma français des années trente, grâce à la verve des scénaristes. Avant le « Atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? » jeté par Arletty à la face de Louis Jouvet dans Hôtel du Nord (Marcel Carné, 1938), l’échange Archibald Soper (Louis Jouvet)-Irwin Molyneux (Michel Simon) dans Drôle de drame (Marcel Carné, 1937, scénario Jacques Prévert) est entré au Panthéon cinéphilique :

Moi, j’ai dit bizarre, bizarre, comme c’est étrange ! Pourquoi aurais-je dit bizarre, bizarre ?

Je vous assure mon cher cousin, que vous avez dit bizarre, bizarre.

Moi, j’ai dit bizarre, comme c’est bizarre !

La répétition du terme (merci Jacques Prévert) provoque l’hilarité du public autant que la mine grave des deux acteurs/des deux personnages.

Trois ans après, le réalisateur Henri Decoin et ses scénaristes Jean Villeme et Max Kolpé utilisent le même ressort comique dans Battements de cœur (1940), mais cette fois au sein d’un duo entre époux :

Le comte d’Argay (André Luguet) : Ohhhh !

Florence (Junie Astor) : Quoi ? (…) Mais oui tu fais « ohhh »

Le comte d’Argay : Quoi ?

Florence : Mais oui pourquoi tu fais « ohhh » ?

Le comte d’Argay : Mais j’ai pas fait « ohh », j’ai fait « oh ».

L’étonnement est de mise, cette fois aussi. Et, comme dans Drôle de drame, le dialogue tourne court, laissant planer la suspicion et provoquant l’inconfort des personnages, pour notre plus grand amusement. Dans les deux cas, le réalisateur établit une connivence avec les spectateurs et les spectatrices contre ses personnages, pas vraiment sympathiques, condamnés à se débattre dans une situation inconfortable.

Ou comment montrer que répéter, ce n’est pas bien.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Surprise, vous avez dit surprise ? », Voyages autour de mon cerveau, novembre 2022. URL : https://vadmc.hypotheses.org/7002

Guitry Hergé VADMC

Guitry et Hergé

Les téléphones cellulaires et leur immédiateté nous ont presque fait perdre le goût de l’impromptu et du bizarre – sauf les messages avinés de trois heures du matin un dimanche, que l’on découvre après le brunch.

Il n’en était pas de même lors des soixante premières années du vingtième siècle, lorsque les communications étaient plus aléatoires, souvent coupées et dépendant du bon vouloir des téléphonistes. Bien entendu, les auteurs et les autrices s’en sont emparées dans un but comique. Citons, parmi mille exemples, le film Allô Paris ? Ici Berlin, réalisé en 1931 par Julien Duvivier, le sketch de Fernand Raynaud Le 22 à Asnières (1955), et l’adaptation française du Canard à l’orange du Britannique William Douglas-Home (1968).

Dans le genre théâtral, Sacha Guitry a utilisé ce ressort à l’acte deux de Faisons un rêve (1916), pièce qu’il a filmée en 1936. Téléphonant à Elle, sa future maîtresse (Jacqueline Delubac), Lui (Guitry), bourgeois avocat ne plaidant pas, s’exaspère d’être constamment coupé dans son chaleureux roucoulement. Il est même pris pour un commerçant :

Allô ? – Comment ? Maison quoi ? (…) Oui Monsieur c’est ici – De la cerisette ? Bien monsieur. (…) Je t’en ficherai, moi, de la cerisette !

Non mais, je vous le demande, venir interférer dans le désir amoureux pour une vulgaire transaction marchande, fi.

Et, bien sûr, cela ne peut qu’avoir inspiré le dessinateur belge Hergé dans L’Affaire Tournesol (1956), lorsque Nestor, le maître d’hôtel du château de Moulinsart, est pris pour le patron de la Boucherie Sanzot (sans os), à la première page de l’album :

 Allo ? … Pardon ? … Non, Madame, ce n’est pas la boucherie Sanzot !

Nestor est beaucoup moins patient que Lui.

Les deux artistes s’amusent des quiproquos engendrés par la défaillance technologique, qui servent à retarder le début de l’intrigue, amoureuse chez Guitry, d’espionnage chez Hergé, le second rendant hommage au premier.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Guitry et Hergé », Voyages autour de mon cerveau, novembre 2022. URL : https://vadmc.hypotheses.org/6949

Divine VADMC

Divine Berriau et Divine Darrieux, deux destins chez les hommes

Deux films avec le même surnom féminin, l’un n’étant pas le remake de l’autre, malgré un titre identique, à quarante ans de distance. Deux stars pour incarner Divine : Simone Berriau en 1935 chez Max Ophüls lors de son passage en France, Danielle Darrieux chez Dominique Lelouche en 1975.

Une fois n’est pas coutume (enfin…), le film des années trente offre une plus belle destinée à Divine que celui tourné en plein M.L.F. Le scénario de Colette permet l’épanouissement de son héroïne, au contraire de celui de Jean-Pierre Ferrière, qui la renvoie à sa solitude. Sans surprise, il s’agit d’une lutte intergénérationnelle. Ludivine Jarisse (Simone Berriau) dite Divine peut épouser son Antonin dit le Lait (Georges Rigaud), car ils sont jeunes. Marion Renoir (Danielle Darrieux) ne peut donner libre cours à son désir pour son jeune fan Olivier Chalon (Richard Fontana), car une femme âgée avec un homme plus jeune qu’elle, fi donc. Et sic.

Certes, on pourrait supposer qu’une artiste comme Marion ne peut que se dévouer corps et âme à son merveilleux métier de comédienne, alors que Ludivine déteste le music-hall, malgré son franc succès – le harcèlement sexuel qu’elle y subit y serait-il pour quelque chose ? Cependant, qui, sinon les réalisateurs et scénaristes, décident de l’avenir sexuel de leurs héroïnes ? Rappelons les deux films de Jean Renoir, Le Carrosse d’or (1952) et French-Cancan (1954), qui refusent, au final, l’accomplissement privé de leurs personnages féminins à forte personnalité, Camilla (Anna Magnani) et Nini (Françoise Arnoul), alors que les hommes, eux, continuent à satisfaire leurs appétit en ce domaine, forte personnalité ou pas.

Le film de 1975 nie toute sexualité, qu’elle soit entre une femme âgée et talentueuse et un homme jeune, ou entre l’homme jeune et sa petite amie. Pas de scène de sexe entre les couples, la chambre (ou le canapé, ou la table de cuisine, ou …) est bannie de la caméra. On peut cependant applaudir que la soi-disant révolution sexuelle des années soixante-dix, qui a vu s’étaler les films pornographiques aux frontons des cinémas, soit très loin de l’univers de Dominique Lelouche. Mais un juste milieu et une reconnaissance de la sexualité féminine eussent été agréables, en pleine deuxième vague des féminismes au vingtième siècle…

Outre l’absence de sexualité chez Marion et un métier prenant, notons que la sororité esquissée envers Antonia (Martine Couture) afin qu’Olivier lui revienne est légère, ne va pas loin et concerne uniquement les affaires de cœur. Au contraire, Ludivine est épaulée et aidée par ses consœurs du music-hall, qui s’entraident aussi entre elles, sur le plan professionnel, matériel et psychologique, pour le meilleur (rires et repas partagés au restaurant) comme pour le pire (le trafic de drogue). Et leur contentement à voir le bonheur de Ludivine, qui retourne à la terre avec son Lait, est sincère et joyeux. Tandis que la mélancolie de Marion, tout en dignité et retenue, la coupe d’Antonia, donc des autres femmes. Et l’art est bien froid, même sur une scène de théâtre.

Chez les deux Divine, il y a tout de même une soumission à l’ordre patriarcal, mais qui se fait plus léger pour Divine-Berriau que pour Divine-Darrieux, car la première choisit son destin, qui est malgré tout épanouissant, tandis que la seconde le subit, dans un renforcement de sa solitude. Allons plutôt danser sous les ormeaux, librement.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Divine Berriau et Divine Darrieux, deux destins chez les hommes », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2022. URL : https://vadmc.hypotheses.org/6683