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Partir, revenir, pourquoi ? (24) Partir en voiture Pouic Pouic » VADMC

Partir, revenir, pourquoi ? (24) Partir en voiture Pouic Pouic

Quand le mariage d’amour est la conséquence d’une voiture et d’un téléphone, et non du poulet domestique qui donne son nom au film de Jean Girault, Pouic-Pouic (1963), nous ne pouvons que rire et nous interroger sur ces curieux cheminements matrimoniaux.

Ces deux objets, vecteurs de la modernité des années 1960, permettent la rencontre entre Patricia Monestier (Mireille Darc), jeune fille de la bourgeoisie parisienne, et Simon Guilbaud (Philippe Nicaud), jeune homme qui, depuis le matin, est employé de garage. Simon entre dans l’univers de Patricia grâce au cadeau d’Antoine Brévin (Guy Tréjean), riche industriel d’âge mûr, amoureux de Patricia. Antoine a successivement offert à Patricia : des fleurs, un collier de perles, un dogue, une voiture. L’animal est compté au rang des objets, dans la société française des années 1960.

Pour ce faire, il utilise son téléphone, ici ancêtre des commandes en ligne. Antoine et Simon ne se sont pas rencontrés, Antoine ayant uniquement échangé avec le patron de Simon. Cet épisode fondateur du trio amoureux montre que la toute-puissance financière d’Antoine se heurte à l’imprévu des sentiments. Patricia et Simon tombent amoureux, même si Patricia s’en défend jusqu’à la fin du film, tout comme Loretta Castorini (Cher), dans Éclair de lune (Norman Jewison, Moonstruck, 1987).

Antoine se refuse à entendre les refus répétés de Patricia face à ses cadeaux, quand il l’assomme de coups de fil pour s’assurer que ses cadeaux lui plaisent et insister pour qu’elle l’épouse. Autant que ses cadeaux, le téléphone est un moyen de pression sur Patricia.

Là où Antoine pose en harceleur type de tous les temps, Patricia représente la jeune fille moderne : elle tire sur des palets ; elle nage ; elle conduit ; elle fume ; elle boit un peu ; elle apparaît en bikini ; elle refuse un mariage arrangé. Tout cela dessine une héroïne moderne, jamais ridicule, toujours intelligente et énergique.

En outre, comme elle le rappelle à Antoine, elle n’a pas besoin d’argent, donc elle n’est pas en son pouvoir de ce côté-ci non plus. Elle lui remémore également que le coup de la crampe dans l’eau lui a « déjà coûté un maillot ». C’est-à-dire qu’Antoine a dévêtu Patricia lors d’une baignade, sous prétexte d’être pris de crampe. Juste retour de son karma de masculinité aquatique, il se retrouve coincé au milieu de la rivière de la propriété des Monestier. Accroché à la rame de la barque qu’il a fait dériver, il appelle au secours. Il est secouru, mais cela n’altère pas sa morgue.

Remarquons que presque tous les types d’homme sont ridiculisés, surtout quand ils sont riches. Antoine apparaît comme archaïque. Paul, le fils Monestier (Roger Dumas) fait ce qu’il peut pour aider son père Léonard (Louis de Funès) à fourguer la soi-disant concession vénézuélienne bourrée de pétrole à Antoine, mais sans succès et en prenant des crises de jalousie intempestives. Léonard est totalement dépassé, quoique en survoltage perpétuel. Simon improvise sans cesse.

Quant à Droopy… pardon, Charles (Christian Marin), le maître d’hôtel, il aide la famille Monestier autant qu’il le peut, mais en se faisant constamment rabrouer. Il s’agit d’ailleurs d’un ressort comique très intéressant, puisque le personnage qui paraît le plus passif est, peut-être, celui qui possède la plus grande maîtrise de la situation. Cela crée un contraste magnifique avec Antoine. Brévin possède tant le pouvoir économique que les moyens matériels et technologiques que la possibilité de commander. Mais il manque de lucidité.

Le personnage de Charles a beaucoup moins de prestige social, mais il a le sens de l’observation, le sang-froid et la capacité de détourner les dispositifs technologiques des autres. Ainsi, son intervention avec Lulu la téléphoniste, « qui n’a rien à [lui] refuser », est particulièrement révélatrice. Antoine pense que le téléphone est un outil à son service, fait pour, dans cette scène, joindre son homme d’affaires en tout lieu à toute heure, afin de vérifier si la concession vénézuélienne est une bonne affaire.

Charles comprend les règles humaines qui se cachent derrière l’appareil. Il sait qu’un réseau de relations vaut parfois plus qu’un portefeuille. En outre, il utilise le poste de radio pour faire croire à Brévin et aux Monestier que la concession : 1) existe vraiment ; 2) qu’elle regorge de pétrole. Seul souci, il ne met dans le coup que Paul, qui omet de prévenir son père. Paul, mal-aimé, espère ainsi avoir enfin l’estime, sinon l’affection, parentale.

Charles/Droopy rejoint d’ailleurs une grande tradition de comédie, du personnage modeste qui voit plus clair que les puissants, tel Sganarelle chez Molière. Ce n’est pas un hasard si Pouic-Pouic vient du boulevard, puisque Jean Girault adapte sa pièce Sans cérémonie (1952), co-écrite avec Jacques Vilfrid, qui est aussi au scénario et aux dialogues de Pouic-Pouic. L’adaptation filmée conserve peu de lieux, une temporalité courte, beaucoup de dialogues, un rythme trépidant, plus adapté, nous semble-t-il, aux années 1960 qu’aux années de la reconstruction (années 1950). Le voyage est alors paradoxal.

L’ailleurs existe énormément… mais presque personne ne part. Léonard et son épouse Cynthia (Jacqueline Maillan) reviennent de Paris dans leur maison de campagne au début du film. Simon arrive du garage en voiture, puis fait un aller-retour au village pour chercher ses affaires et s’installer chez le Monestier en qualité de gendre/de fils/de grand voyageur. Paul, soi-disant parti au Brésil, n’a pas dépassé les cabarets de Pigalle, où il a trouvé Palma Diamantino (Maria-Riosa Rodriguez), entraîneuse, qu’il ramène chez ses parents comme « fille d’un général [brésilien] ». Seul l’escroc Pedro Caselli (Daniel Ceccaldi) a peut-être voyagé au Venezuela, où il aurait acheté la concession. Notons qu’il se signale à l’attention de tous, à la Bourse de Paris, par son large chapeau blanc, tout droit sorti de l’opérette Le Chanteur de Mexico (Francis Lopez, 1951 ; film de Richard Pottier, 1956) ou d’Ignace (Roger Dumas, 1935 ; film de Pierre Colombier, 1937). Autre appel exotique, cette fois vestimentaire…

Dans Pouic-Pouic, le véritable départ est réservé à la toute fin, et c’est précisément ce qui lui confère une valeur symbolique. Au début du film, Antoine croit que tout s’achète. La voiture, offerte à Patricia, constitue un paradoxe : conçue pour la posséder, elle devient le moyen de son émancipation. Elle change plusieurs fois de statut : objet de luxe, signe de richesse, instrument de séduction, moyen de circulation, espace du couple amoureux, véhicule du départ final. Autrement dit, la même automobile passe de la possession à la liberté. Antoine offre un moyen de transport pour enfermer Patricia. La jeune fille l’utilise pour partir avec celui qu’elle a librement choisi. Rappelons que la propre voiture de Brévin lui sert à venir chez les Monestier, puis à en partir, cette fois accompagné de Palma Diamantino, qui a trouvé l’homme rêvé, et… de la concession, qui se révèle finalement vraie. Brévin n’a pas tout perdu, finalement.

Dans Pouic-Pouic, le voyage est souvent raconté plutôt que vécu. Les faux voyages incluent : Paul au Brésil, Simon au Venezuela (encore que…), la soi-disant Brésilienne Palma Diamantino. Tous sont des exotismes de fabrication. L’Amérique du Sud fonctionne comme un immense décor imaginaire. Les clichés accumulés par Simon servent autant à tromper Antoine qu’à faire rire le public. Pigalle, où Palma Diamantino est entraîneuse, produit un Brésil imaginaire, un ailleurs qui n’existe que dans la tête des personnages. Palma, par son accent, par ses robes courtes et très décolletés, par ses gestes exubérants, participe à la construction du personnage fictif, mais son rôle est surtout celui d’accessoire narratif de l’exotisme, contribuant à crédibiliser l’illusion pour les Monestier et le spectateur.

Simon, lui, est un véritable aventurier, contrairement à Antoine, qui consomme le voyage comme un objet. En effet, Antoine offre une voiture et possède un yacht. Il promet une croisière sur son yacht à Patricia, en croyant donc que l’argent peut acheter le dépaysement et les sentiments.

Simon se déplace réellement. Il improvise, s’adapte, invente des histoires. Même lorsqu’il participe à la mystification de Palma Diamantino, en échange que celle-ci fasse acheter le terrain vénézuélien à Antoine, il agit avec intelligence et discernement, et non pour impressionner par sa richesse. Simon incarne la liberté vécue, et c’est naturellement avec lui que Patricia fait son premier départ en voiture du film.

Rappelons que dans Certains l’aiment chaud (Billy Wilder, Some Like It Hot, 1959), le yacht du véritable milliardaire rapproche les amoureux malgré les mensonges. Dans Pouic-Pouic, le yacht est une promesse, un instrument de séduction qui échoue. La richesse ne garantit pas la réussite sentimentale. Au contraire, elle peut devenir l’instrument involontaire de la liberté des héroïnes et héros (la voiture). L’eau est véritablement un élément négatif, au contraire.

Pouic-Pouic s’inscrit ainsi dans une tradition française plus ancienne de l’étranger fabriqué. Depuis le Brésilien de La Vie parisienne (Jacques Offenbach, 1866/1873), l’Amérique du Sud est moins un lieu réel qu’un réservoir de fantasmes mondains. Dans les deux cas, la le Brésilien·ne est une invention destinée à produire un effet sur les autres. Le public rit des personnages qui prennent ces signes extérieurs pour une vérité. Chez Girault comme chez Offenbach, le voyage est d’abord une performance : il s’agit moins de parcourir un territoire que de jouer un rôle social. Palma Diamantino est un costume, un masque, tandis que Simon est le voyageur authentique.

Pouic-Pouic montre que ce qui circule — objets, discours, apparences — n’est pas toujours ce qui produit le véritable voyage. Seule la liberté choisie par Patricia, celle de se marier par amour, ce qui réduit tout de même sa liberté financière, juridique et sociale, concrétise un départ authentique. La voiture et le téléphone, initialement outils de possession et de contrôle, deviennent des instruments de libération et d’action choisie.

Parfois, partir commence simplement par reconnaître ce qui est réel et ce qui n’est qu’un costume social.

Couverture générée par intelligence artificielle.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « « Partir, revenir, pourquoi ? (24) Partir en voiture Pouic Pouic », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32027

Florilège Rohmer VADMC

Florilège Rohmer

Parce que les films de Rohmer (Éric le cinéaste français, pas Sax le romancier anglais) sont enchanteurs puisque féministes, parce que merci à lui, à ses acteurs, à ses actrices et à son équipe. Parce qu’un cinéma du langage et de la manipulation. Parce que. D’où un florilège subjectif de citations de ses films, selon leur classement officiel en grappes filmées.

Six Contes moraux

« Tant pis, si vous vous détraquez l’estomac avec vos sales petits sablés. » La Boulangère de Monceau (1962)

« J’ai des drames. » La Carrière de Suzanne (1963)

« L’idée de collection est contre l’idée de pureté… » La Collectionneuse (1967)

« Ce fut ma dernière escapade. » Ma nuit chez Maud (1969)

« – Jérôme ! – Aurora ! » Le Genou de Claire (1970)

« J’ai peur d’avoir fait une bêtise. » L’Amour l’après-midi (1972)

Comédies et proverbes

« On a dû se tromper ! » La Femme de l’aviateur (1981)

« Je ne suis pas du tout collectionneur. » Le Beau Mariage (1982)

« Et à Pauline, il le lui a pas dit brutalement, l’autre charlot ? » Pauline à la plage (1983)

« D’une animalité pathétiquement bestiale. » Les Nuits de la pleine lune (1984)

« Bien sûr que je regarde les mecs. » Le Rayon vert (1986)

« Je sens que je vous complique la vie. » L’Ami de mon amie (1987)

Contes des 4 saisons

« – Je peux m’assoir à côté de vous ? – Oui. – Je peux vous prendre la main ? – Oui. – Je peux vous embrasser ? – Oui. » Conte de printemps (1990)

« Maman ! Je t’amène un cuisinier ! » Conte d’hiver (1992)

« Je suis une fille de corsaire, on m’appelle la flibustière. » Conte d’été (1996)

« C’est du muflier sauvage. » Conte d’automne (1998)

L’Ancien et le Moderne

« Jean-François, écoute-moi bien… » Le Signe du Lion (1959)

« Permettez-moi de vous offrir mon bras… » La Marquise d’O… (1976)

« Je suis Perceval le Gallois. » Perceval le Gallois (1978)

                      Quatre Aventures de Reinette et Mirabelle (1987) :

« Oui mais le silence, ça peut pas exister dans la nature. », sketch « L’Heure bleue »

« C’est moi qui l’ai enlevée, défense d’y toucher. », sketch «  Le Garçon de café »

« Et en aidant une vicieuse, tu t’es viciée toi-même. », sketch « Le Mendiant, la Kleptomane et l’Arnaqueuse »

« La peinture est une chose bien trop sacrée pour qu’on la profane par des paroles. », sketch « La Vente du tableau »

« Oh des salades ! » L’Arbre, le Maire et la Médiathèque (1993)

                       Les Rendez-vous de Paris (1995) :

« C’est ton amoureux ? », sketch « Le Rendez-vous de sept heures »

« Soyons-le jusqu’au bout, allons à l’hôtel. », sketch « Les Bancs de Paris »

« Ah vous êtes peintre… », sketch « Mère et Enfant 1907 »

« Mon Dieu Prince, que vous arrive-t-il ? » L’Anglaise et le Duc (2001)

« La banlieue ? Ou c’est populaire et triste, ou c’est très cher… » Triple Agent (2004)

« C’est bien parlé, mais quant à moi… » Les Amours d’Astrée et de Céladon (2007)

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Florilège Rohmer », Voyages autour de mon cerveau, novembre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/19024

 

 

Bande dessinée en chansons VADMC

Bande dessinée en chansons

D’un art à l’autre, de la page en images à la page en écriture, il y a parfois des porosités. C’est le cas pour la bande dessinée, parfois citée dans les films , parfois adaptée à l’écran. Il existe également des citations en chansons, parmi lesquelles nous avons extrait les chansons françaises suivantes :

– « Mickey, Tintin et Spirou » (Claude Bolling et Frank Gérald, interprétée par Les Parisiennes, 1966) ;

– « Comic Strip » (Serge Gainsbourg, 1967) ;

– « Sensationnel Jeffrey » (Florence Véran et Raymond Bravard, interprétée par Annie Philippe, 1967) ;

– « L’Aventurier » (Nicola Sirkis et Dominique Nicolas, interprétée par le groupe Indochine, 1982) ;

– « Femme libérée » (Joëlle Kopf et Christian Dingler, interprétée par Cookie Dingler, 1984).

Tandis que Serge Gainsbourg se rêve en créateur de bande dessinée, y invitant sa dulcinée, puis en super-héros, Annie Philippe et le groupe Indochine font état de leur admiration pour les héros durs à cuire. Cookie Dingler souligne un trait de société qui a une longue histoire, à savoir l’insertion de la bande dessinée dans les journaux, et Les Parisiennes se moquent des lecteurs de bande dessinée.

Gainsbourg se chante en Pygmalion d’une Galatée infantilisée qu’il attire dans sa création « à l’américaine » : « Viens petite fille dans mon comic strip », avant de se prendre pour un super-héros dirigeant les mouvements de sa compagne : « J’distribue les swings et les uppercuts (…)/Viens avec moi par-dessus les buildings (…). » La violence ultra-virile est présente, sans surprise. La même année sort « Madame Superman », chantée par Elizabeth, dont le texte est bâti sur le même principe. Notons qu’il ya une référée explicite à Superman dans « Sensationnel Jeffrey ».

Annie Philippe et Indochine promeuvent leur héros favori, soit violent et sûr de lui, soit simplement héroïque. Philippe le chante avec un recul humoristique, Indochine au premier degré. La chanson d’Indochine est un éloge du héros seul contre tous :

Il s’en sortira toujours à temps

Tel l’aventurier solitaire

Bob Morane est le roi de la terre

Et soudain surgit face au vent

Le vrai héros de tous les temps

Bob Morane contre tous chacal

L’aventurier contre tout guerrier

Bob Morane est le héros de la bande dessinée éponyme, après les romans populaires, de l’écrivain belge Henri Vernes. Il est l’archétype de l’homme viril, toujours poings en avant, combattant, comme James Bond, les forces du Mal, du moment qu’elles sont extra-européennes. Les clichés racistes et sexistes abondent. Le groupe de musique fait donc l’éloge de ce type d’homme, sans aucun recul par rapport à ses lectures d’adolescence (Source : Europe 1 https://www.europe1.fr/culture/qui-etait-laventurier-du-tube-dindochine-3980158).

Annie Philippe, quant à elle, chante un héros dur à cuire, aussi, mais non violent, car sans armes. Et qui est également confronté à toutes sortes d’aventures, en une compilation comique et farfelue :

Seul tu as capturé et fait prisonnier

Le masque de fer au pied bot

Qui faisait de la fausse monnaie

L’accumulation invraisemblable, soutenue par l’interprétation énergique de la chanteuse, provoque le rire à l’écoute, loin de la pesanteur machiste d’Indochine et de Gainsbourg. Rien n’indique non plus qu’il faille prendre au sérieux le souhait de la narratrice de rencontrer dans la réalité son héros de papier, dont elle lit les aventures chaque jour dans son « journal attitré ».

À une vingtaine d’années de distance, Les Parisiennes et Cookie Dingler se penchent eux aussi sur la publication de bandes dessinées dans les quotidiens et hebdomadaires. Cookie Dingler se moque de son héroïne, la « femme libérée » des années quatre-vingts : « (…) dans Le Nouvel Obs elle ne lit que Bretécher (…). » Surtout pas de lectures qui seraient politiques ! Encore que l’on puisse s’interroger sur la portée politique de l’œuvre de Bretécher, dont ses fameux « Frustrés », publiés de 1973 à 1981 dans le journal cité dans la chanson (Source : Éditions Dargaud https://www.dargaud.com/bd/les-frustres ). Mais, dans les années quatre-vingts, la bande dessinée, quoique sortie de la case jeunesse, semble être encore une lecture de relaxation, produit d’un sous-genre littéraire et artistique. Pour le chanteur, une femme de 1984 ne peut donc qu’être futile.

Les Parisiennes, de leur côté, s’adressent uniquement aux lecteurs de bande dessinée, les « gentils garçons (…) qui connaissent par cœur les blagues de Donald et de l’oncle Picsou », qui les « draguent », et avec lesquels elles sortent éventuellement. Elles moquent leur passion pour les illustrés, qui les coupe de la réalité. Réalité qu’ils rejettent, au nom de l’apolitisme. Ce qui, finalement, « reposent » les chanteuses, au moins pour un temps.

Sans oublier une pique classiste contre ces jeunes hommes qui ne sont pas intéressés par la culture classique, dispensée en classe et dans les bonnes familles bourgeoises et petites-bourgeoises (La Bruyère,  Pascal, Stendhal, Alexandre Dumas fils). Deux ans avant Mai 68, aucune analyse n’est faite sur une éventuelle pesanteur de cette culture classique, pesanteur due au poids social et éducatif plus qu’à l’intérêt réel de ces auteurs et de leurs œuvres.

Ce sont des histoires d’amour qui durent peu, car comment construire un avenir (un mois, deux mois…) avec un garçon qui n’a qu’un sujet de conversation, ses chères bandes dessinées (Mickey, Tintin, Spirou, et Lucky Luke et Astérix, également cités), et qui ne s’intéressent à rien d’autre ? La voix acidulée des chanteuses et leur abattage nous rassurent : leur chagrin est aussi minuscule que celui de leur ex-petit ami.

Serait-il possible d’appliquer les mêmes observations à notre époque de portables absorbants, de séries à suivre des années durant, de jeux vidéos captivants, et autres activités non communicantes et sans contact direct avec la réalité et les autres êtres humains ?

Ce bref tour chanté des bandes dessinées a montré la persistance des clichés classistes et sexistes, avec une belle échappée humoristique, celle chantée par Annie Philippe. À vos claviers, stylos et calames pour changer la donne !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Bande dessinée en chansons », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/18231

Elizabeth-été et Richard-iguane : deux visions filmées du voyage chez Tennessee Williams VADMC

Elizabeth-été et Richard-iguane : deux visions filmées du voyage chez Tennessee Williams

Le couple terrible Elizabeth Taylor et Richard Burton ont tourné tous deux, chacun·e de son côté, des adaptations des pièces de Tennessee Williams. Taylor l’Américaine a été « Maggie la chatte » dans La Chatte sur un toit brûlant (Cat on a Hot Tin Roof) dans l’adaptation de 1958 par Richard Brooks, avant d’incarner Catherine Holly dans Soudain l’été dernier (Suddenly, Last Summer), réalisé par Joseph L. Mankiewicz en 1959. Burton le Gallois se glisse dans le costume du pasteur défroqué T. Lawrence Shannon dans La Nuit de l’iguane (The Night of the Iguana) de John Huston, sorti en 1964. Les trois pièces ont été créées respectivement en 1955, 1958 et 1961.

Que ce soit dans Soudain l’été dernier ou dans La Nuit de l’iguane, le voyage tient une place importante dans la psyché des personnages. Sa matérialisation à l’écran tient compte des indications scéniques et des paroles des personnages. 

Le premier terme qui vient à l’esprit est « chaleur » : celle du climat des pays hors États-Unis, l’Espagne dans le premier film et le Mexique dans le second. Ce sont des espaces de liberté pour les Nord-Américain·es qui y séjournent, touristes et travailleurs néo-conquérant·es. Chaleur qui pousse les sentiments et les sensations des non natifs et non natives au paroxysme de la fureur de vivre. La sexualité y éclate au grand jour, provoquant des drames, avant le retour à la norme, donc au bercail.

C’est le jeune Sebastian Venables qui utilise sa mère Violet (Katherine Hepburn), puis sa cousine Catherine comme appât pour ses désirs homosexuels. Si Violet est consentante, refusant de voir à quoi joue son fils, il n’en est pas de même pour Catherine. C’est la jeune Charlotte Goodall (Sue Lyon), touriste, qui se jette à plusieurs reprises dans les bras de Shannon, devenu guide touristique, puis de Hank (Skip Ward) le chauffeur du bus touristique. Shannon, quoique très fortement tenté, ne veut plus retomber dans ses erreur passées, qui l’ont fait chasser de l’Église. Hank, lui, ne voit en Charlotte qu’une innocente jeune fille, lâchement abusée par un vil séducteur, sans voir sa névrose. C’est Maxine Faulk (Ava Gardner), patronne d’origine états-unienne d’un hôtel perdu au fond de la forêt, qui trompe son ennui et son attente de Shannon dans l’océan, avec deux de ses serviteurs mexicains.

Tant Sebastian que Charlotte agissent avec l’arrogance de leur classe, en toute impunité. Leur richesse est une menace pour la tranquillité de leurs proches, ils en usent comme d’une arme pour contraindre proches et étrangers à leur céder. Les rapports sociaux sont violents, conduisant Catherine à la folie et Shannon à emmener le groupe de touristes (des femmes âgées, sauf Charlotte) à l’auberge de Maxine, sous couvert de ramener Charlotte et sa tante-chaperon Judith Fellowes (Grayson Hall) à la raison, afin de ne pas perdre son emploi. Notons que ce personnage et celui de Charlotte expriment des peurs misogynes, car Shannon n’est pas qu’un innocent, et Charlotte est une caricature de la vierge névrosée qui accuse faussement les hommes de violences sexuelles. Violences misogynes également de Sebastian, considérant sa mère et sa cousine comme des objets, jetant l’objet-mère quand elle devient âgée pour la remplacer par un corps-cousine, déjà violé·e par un « homme de bien » – pas inquiété pour le viol qu’il a commis-, avant leur voyage en Espagne.

Le séjour à l’hôtel de Maxine est l’occasion pour les touristes de s’épanouir autour de verres d’alcool de plus en plus nombreux, loin des visites de sites antiques auxquelles elles ne s’intéressent pas et qui les obligent à marcher, elles qui ne sont pas des sportives, et de longs moments dans un bus surchauffé à parler de leurs vies inintéressantes. Elles restent assises sur la terrasse, à l’ombre, à boire et à converser, sans enthousiasme et commentaires élogieux obligatoires. Le voyage devient une halte dans le quotidien, dans un endroit exotique, dont elles nourriront leurs souvenirs à leur retour.

Pour Catherine, le retour au pays après le décès de Sebastian, lynché puis dépecé par une foule de jeunes hommes et de garçons qui mendiaient, est difficile, car Violet refuse d’entendre l’homosexualité de son fils, mais aussi les comportements manipulateurs et prédateurs qu’il adopte, ainsi que sa propre responsabilité dans leur genèse. Son refus est tel qu’elle se réfugie dans la folie, tandis que Catherine est guérie d’avoir été écoutée et comprise par le docteur John Cukrowicz (Montgomery Clift), qui devait la trépaner sur ordre de Violet, afin qu’elle cesse de, soi-disant, calomnier le pur et angélique Sebastian, un tel génie poétique qu’il n’écrivait qu’un seul poème par an.

On peut se demander quel sera le retour de Charlotte parmi les siens : se mariera-t-elle avec Hank, avec un autre, trouvera-t-elle l’épanouissement sexuel, ou restera-t-elle frigide, faute d’un partenaire à l’écoute de ses envies ? Quant à Shannon, après avoir lourdement flirté avec une artiste peintre itinérante, Hannah Jelkes (Deborah Kerr), qui le repousse car ne souhaitant pas compromettre sa tranquillité pour une aventure d’un soir, il répond à l’amour de Maxine et à ses soins maternants. Hannah reprend sa route, les serviteurs mexicains ne sont plus des objets de plaisir, tout va bien dans le meilleur des mondes possibles.

Les voyages sont autant mentaux que physiques, et aboutissent à la clarification de la place que chacun·e occupe dans le monde.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Elizabeth-été et Richard-iguane : deux visions filmées du voyage chez Tennessee Williams », Voyages autour de mon cerveau, juin 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/16360

Beauvoir Sagan VADMC

Beauvoir-Sagan, l’admiration tendue

Les  photographies de couverture sont issues de Wikimedia Commons.

L’écrivaine Simone de Beauvoir fait volontiers l’éloge de ses consœurs et confrères dans ses mémoires, dont celui de Françoise Sagan, dont le Bonjour tristesse paraît la même année que ses Mandarins (prix Goncourt), soit en 1954. Beauvoir aurait-elle craint que sa cadette ne lui fasse de l’ombre ? Ou est-elle rebutée par la veulerie de Cécile, l’héroïne saganienne ? En l’absence de témoignage(s) direct(s), nous en sommes réduites aux conjectures. Reste ce qu’en écrit Beauvoir presque dix ans plus tard, dans La Force des choses (1963), troisième tome de ses mémoires :

(…) Françoise Sagan. Je n’aimais guère son roman : je devais plus tard préférer Un certain sourire, Dans un mois dans un an ; mais elle avait une manière plaisante d’éluder son personnage d’enfant prodige1.

Dans un premier temps, Beauvoir préfère la personne au roman. Elle note se délecter de Un certain sourire (1956) et Dans un mois, dans un an (1957), soit les deux romans suivants de Sagan, également centrés sur une héroïne, Dominique et Josée. Et qui paraissent juste avant 1958, année de publication du premier tome des mémoires de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée.

D’après les propos de Beauvoir, leurs rapports seront toujours emprunts d’une certaine distance :

Sortie du cercle de mes intimes je naimais causer avec les gens qu’en tête à tête, ce qui permet souvent de brûler l’étape des banalités mondaines ; je regrettais de n’avoir jamais su la dépasser au cours de mes rares entrevues avec Françoise Sagan. Jaimais bien son humour léger, sa volonté de ne pas sen laisser conter et de ne pas faire de grimaces ; je me disais toujours en la quittant que la prochaine fois nous nous parlerions mieux ; et puis non, je ne sais trop pourquoi. Comme elle se plaît aux ellipses, aux allusions, aux sous-entendus, et quelle nachève pas ses phrases, il me semblait pédant d’aller jusquau bout des miennes, mais il ne m’était pas naturel de les briser et finalement je ne trouvais plus rien à dire. Elle mintimidait, comme mintimident les enfants, certains adolescents et tous les gens qui se servent autrement que moi du langage. Je suppose que, de mon côté, je la mettais mal à l’aise. Nous nous sommes retrouvées, un soir d’été, à une terrasse du boulevard Montparnasse ; nous échangeâmes quelques mots, elle avait, comme dhabitude, de la grâce et de la drôlerie et je ne demandais qu’à rester seule avec elle (…)2.

Arrêt sur image sur « les deux bourgeoises s’empêtrant dans leur réserve réciproque » : la verve stylistique beauvoirienne rend vivante la gêne entre les deux autrices, incapables de trouver une langue commune lors de leur échanges si parisiens, en terrasse d’un café dans un quartier où les artistes et les écrivain·es pullulent depuis les années 1920. Beauvoir donne également un léger coup de griffe à sa consœur, en la comparant implicitement à une enfant/adolescente.

Pourtant, Sagan s’engage, comme Beauvoir, pour la reconnaissance des tortures et du viol infligés à la résistante algérienne Djamila Boupacha :

Nous constituâmes un comité de défense de Djamila Boupacha. Des télégrammes furent adressés au Président de la République, demandant le renvoi du procès. Un article de Françoise Sagan dans L’Express appuya cette campagne. Le Monde fut saisi à Alger pour mon article, et aussi pour une page sur l’affaire Audin 3.

Cet article, qui est un témoignage, figure dans le recueil consacré à Djamila Boupacha, dont Beauvoir endosse la responsabilité juridique, accompagnée de Gisèle Halimi, qui l’a alertée sur la situation de Djamila Boupacha. Voici ce qu’écrit Sagan :

Je ne pensais pas qu’un simple récit pourrait m’arracher à ce confort douteux que donne le sentiment de l’impuissance, ni à cette lassitude horrifiée que l’on éprouve à signer une millième pétition. (…) Voilà l’histoire. J’y crois. (…) J’en parle parce que j’en ai honte. Et que je ne comprends pas qu’un homme intelligent, qui a le sens de la grandeur et le pouvoir, n’ait encore rien fait. (…) Je n’imagine pas que les fanfares de la grandeur puissent couvrir les hurlements d’une jeune fille4.

Sagan file la métaphore sonore pour nous faire entendre la douleur du viol et des tortures autres subies par la résistante algérienne, ainsi que sa propre horreur, dans son style impeccable et sans fioritures.

Par contre, Beauvoir ne cite pas la participation de Sagan à la signature du « Manifeste des 343 », en avril 1971, préférant parler de la conception de ce brûlot par de jeunes militantes féministes inconnues5.

L’autrice ne manque pas de signaler le vif intérêt que portent les jeunes générations à leur célèbre contemporaine, quel que soit le pays :

Le public a soif de nouveauté ; au moment de notre passage, on venait de traduire l’œuvre complète de Remarque — pourquoi ? — et celle de Saint-Exupéry : il les dévorait. « Traduisez Camus, Sagan, Sartre, tout, réclamaient les jeunes. (…) A l’université de Lvov, les étudiants ont posé à Sartre les mêmes questions que les écrivains de Vilno l’année passée, de Kichinev cette anné; ils s’intéressaient au cinéma italien, surtout à Antonioni, et à la littérature française : surtout au nouveau roman et à Sagan6.

Beauvoir se trouve alors, en 1962, puis en 1966, dans l’empire soviétique. Elle ne triche pas avec ses souvenirs en se citant, ce qui lui aurait été pourtant facile, personne n’allant vérifier ses dires en ces temps de Guerre froide. La mémorialiste met en avant son ancien ami-ennemi Albert Camus, son compagnon nécessaire Jean-Paul Sartre, ses non-ami·es quoique collègues du Nouveau Roman7, et Françoise Sagan, comme représentant·es de la modernité littéraire française.

Toujours dans le registre littéraire, Beauvoir s’agace de la mise en compétition de ses Belles Images, parues en 1966, avec les romans de Sagan :

« C’est le monde de Françoise Sagan, ce n’est pas le vôtre. Ce n’est pas du Simone de Beauvoir. » Comme si je leur avais frauduleusement refilé une marchandise différente de celle qu’annonçait le label8.

Le ton beauvoirien vire à l’ironie, l’écrivaine utilisant un lexique populaire pour démonter les rouages de la critique. Parions que ces mêmes critiques étaient prêts à râler sur la répétition de l’univers romanesque beauvoirien, si jamais elle avait écrit un nouveau roman se passant dans le monde des intellectuel·les… tiens, mais ne serait-ce pas ce qui s’est passé en 1968 pour la nouvelle « L’âge de discrétion », paru dans le recueil La Femme rompue ?

Rappelons pour mémoire que Beauvoir, puis Sagan, ont failli être scénaristes du drame Hiroshima, mon amour (Alain Resnais, 1959) : « Après avoir pensé à Simone de Beauvoir, il propose à Resnais, qui est daccord, le nom de Françoise Sagan9. » Ce sera finalement Marguerite Duras, autre grande autrice des années d’après-guerre qui l’écrira, avec le succès que l’on sait.

Sagan, de son côté, cite plus volontiers Sartre, à laquelle elle a dédié une magnifique et flamboyante lettre d’amour en 1979, reprise dans Avec mon meilleur souvenir (1984), que Beauvoir mentionne dans La Cérémonie des adieux (1980), en se trompant d’un an10.

Ce bref tour d’horizon des rapports entre les deux écrivaines font état d’une admiration réciproque, mais tendue de part et d’autre par trop de timidité. Nous avons pu montrer précédemment11 que de nombreux points communs existent entre les deux œuvres, qui sont à (re-)lire en miroir l’une de l’autre.

 

1 Simone de Beauvoir, La Force des choses. II., Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 44.

2 Simone de Beauvoir, La Force des choses. II., op. cit., p. 250-251.

3 Simone de Beauvoir, La Force des choses. II., op. cit., p. 299-300.

4 Françoise Sagan, « Témoignage », in Simone de Beauvoir, Djamila Boupacha, Paris, Gallimard, 2006, p. 277, 278.

5 Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 608.

6 Simone de Beauvoir, La Force des choses. II., op. cit., p. 468 ; Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 444.

7 Simone de Beauvoir, La Force des choses. II., op. cit., p. 458-460.

8 Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 173.

9 Dominique Noguez, « Jeunesse d’Hiroshima » , in Marie-Christine de Navacelle (dir.), Tu n’as rien vu à Hiroshima, Paris, Gallimard, 2009, p. 37.

10 Simone de Beauvoir, La Cérémonie des adieux, suivi de Entretiens avec Jean-Paul Sartre, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 157. Pour la datation correction, cf. la notice du tome II des Mémoires de Beauvoir en Pléiade, Gallimard, 2018, p. 1400.

11 Tiphaine Martin, « Manger l’autre pour se découvrir, chez Simone de Beauvoir et Françoise Sagan », en ligne sur le site de lObservatoire de limaginaire contemporain, 2016, Université du Québec à Montreal, http://oic.uqam.ca/fr/publications/manger-lautre-pour-se-decouvrir-chez-simone-de-beauvoir-et-francoise-sagan ; Tiphaine Martin, « Henri et Luc, ou le mythe de Pygmalion revisité dans Les Mandarins et Un certain sourire »Voyages autour de mon cerveau, 14 mai 2020. URL : https://vadmc.hypotheses.org/67

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Beauvoir-Sagan, l’admiration tendue », Voyages autour de mon cerveau, mars 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/15459