Nous remercions chaleureusement Emmanuelle Lambert pour ses réponses.
Tiphaine Martin – Est-ce que tu as mis longtemps à mûrir ce projet d’écriture et de photo, puis à choisir les photos, puis à l’écrire ?
Emmanuelle Lambert – En fait le temps le moins long a été celui de l’écriture ! Au départ je voulais faire un livre dur les amitiés en général, en demandent des photographies à plusieurs de mes ami.es, mais ça n’allait pas, sans que je sache vraiment dire pourquoi. Par contre la réaction de Maïra à ce premier projet, elle, m’avait frappée, et l’évidence m’est apparue : j’avais sous les yeux, depuis toute ma vie en fait, le sujet que je voulais traiter. Après, la collecte des photos a pris un peu de temps, mais c’est surtout le choix qui a été long. Comment trancher parmi les images ? Et surtout parmi des images qui, toutes, représentaient des gens ou des lieux que j’aime ? Il fallait laisser l’émotion retomber, et pour ça, il faut du temps.
En ce qui concerne l’écriture j’ai appliqué la même méthode que pour mon livre sur Colette, chaque chapitre devait être ouvert par une image, et je me suis interdit de commencer avant d’avoir toutes les images. Ce qui fait que ça mûrissait lentement, il fallait que ça métabolise. Une fois que les images ont été sélectionnées, c’est allé très vite, et le livre a été écrit quelques mois.
T.M. – Comment envisages-tu le lien entre texte et photographie ? Illustration, appui à l’écriture, documentation, autre(s) ?
E.L. – En ce qui me concerne ce n’est pas très intellectualisé, c’est même très simple : les photos me fournissent du sentiment, du sentiment flou et indéfinissable. Après l’écriture court après, elle cherche à fouiller ce sentiment, à le mimétiser pour saisir furtivement cette chose indescriptible, cette émotion qui nous remue face à des images qui ne sont ni très réussies, ni très belles, et qui pourtant vont droit au coeur. Donc surtout pas illustration, ni aide ou documentation : juste un embrayeur de sensation. Une fois qu’on a accepté de s’ouvrir à l’émotion, ça file à toute allure.
T.M. – Si ce n’est pas indiscret, qu’est-ce que ta meilleure amie a pensé de ton projet, de se replonger dans les photographies de votre passé amical, et du résultat ?
E.L. – Quand je lui ai parlé du projet, c’était encore très flou, mais elle m’a fait confiance, parce que notre relation, c’est ça : une confiance aveugle l’une en l’autre. Elle a été très active sur la recherche de photos parce qu’elle aime ça, la documentation, les photographies, elle est très organisée, a des tas de boîtes chez elle, comme ses parents chez eux, et elle a toujours pris beaucoup de photos. Elle a d’ailleurs la passion des traces et des archives (ce n’est pas pour rien qu’elle a une formation d’anthropologie et de sociologie, et je pense que sa condition de fille d’exilés joue aussi). Bien sûr, elle a lu le texte avant tout le monde, parce que s’il y avait la moindre chose qui la gênait j’étais prête à y renoncer.
Je ne crois pas la trahir en disant qu’elle a pleuré de la première à la dernière ligne, ce qui m’a émue et surprise, parce que j’étais encore dans l’écriture, d’une certaine manière, et que pour moi écrire ce texte avait été une grande joie ! Alors, qu’elle pleure… mais quand je lui ai demandé ce qui la faisait pleurer, elle m’a dit que ce n’était pas la tristesse, non, mais une émotion brute, face à la vie qui se dégageait du texte. Pour elle, c’était de la vie en mouvement, du temps vivant, vivant et ressuscité en somme. Alors après une telle lecture, moi, je ne peux pas recevoir de plus beau cadeau.
T.M. – Est-ce que ce livre influe sur votre relation, à ta meilleure amie et à toi ?
E.L. – Oui ! Ça c’est une autre surprise ! Nous en avons parlé, et c’est un peu tôt pour faire le bilan. Disons que le livre restitue quelque chose de notre place, à elle et à moi, dans le monde, l’une par rapport à l’autre, l’une par l’autre, tout en laissant ouvert ce qu’il y a à encore construire. Maïra dit qu’il y a comme un apaisement, lié sans doute, aussi, à notre âge, à la densité de notre passé ensemble, individuel et inscrit dans le collectif. De mon côté je dirais qu’il y a comme une revendication de l’amour et du lien, et particulièrement du lien long, comme force de résistance à la dureté des choses. En somme le livre influe sur notre relation parce qu’il nous affirme, elle et moi, presque, il nous revendique ! Ça nous fait encore de la matière à travailler, à l’avenir.
T.M. – Quel est votre prochain souvenir marquant, à ta meilleure amie et à toi ?
E.L. – Je n’en ai aucune idée. Mais la beauté de l’amitié, c’est de savoir qu’il y en aura forcément toujours un, jusque’à notre mort.
T.M. – Quels sont tes livres de chevet sur l’amitié (féminine, masculine, mixte) ?
E.L. – Je n’en ai pas, mais les livres autobiographiques de Colette m’ont paru pleins de pages magnifiques sur son rapport avec ses amies (ce que ses romans annonçaient déjà, par ailleurs) – particulièrement Le Fanal bleu, qui revient sur son amitié extraordinaire de toute une vie avec la grande comédienne Marguerite Moreno.
T.M. – Quels sont les liens, explicites, souterrains, entre La Meilleure et tes autres ouvrages ?
E.L. – Peut-être la question du rapport à l’autre, qui nous construit, nous définit, nous situe en écho dans la société (pas toujours perçue comme très favorable) – et le fait que, dans tous les livres, il y a un personnage qui s’ajoute à tous les autres, et qui est le temps.
T.M. – « Nous valons mieux. » (p. 34) ; « ça vous donne de la colère. » (p. 38) : vive les combats féministes, alors ?
E.L. – Evidemment.
T.M. – « C’est ce qui fait d’elles des indestructibles. » (p. 48) ; « surgit la poésie » (p. 75) ; « Nous regardons à travers la vitre. » (p. 78) ; « ça ira » (p. 86) : oui ?
E.L. – On y travaille ! Quoi de mieux ?
Pour citer cet article : Tiphaine Martin, Emmanuelle Lambert, « Emmanuelle Lambert, Indestructibles – Interview d’Emmanuelle Lambert », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/33815