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Il est temps de (s’)aérer : propositions vitales VADMC

Il est temps de (s’)aérer : propositions vitales

Cet article est issu de notre communication au colloque international Chloé Delaume : une œuvre intermédiale, en 2024.

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Que nous propose Chloé Delaume dans Mes bien chères sœurs (2019) pour sortir du patriarcat ? Nous souhaiterions analyser la forme de Mes bien chères sœurs afin de mettre en évidence la force de sa dénonciation du système misogyne français.

À quel(s) corp(s) s’adresse-t-elle et comment les met-elle en scène dans cet ouvrage ? De quel âge, de quelle catégorie sociale, de quel(s) sexe(s) ? En effet, l’écriture de Chloé Delaume est ancrée dans le charnel, elle s’adresse à des êtres de chair et d’os, non à de pures intelligences.

Pour ce faire, dans quelle langue s’adresse-t-elle aux lecteurs et aux lectrices : féminine, encore masculinisée, « féminine universelle » (Typhaine D, Contes à rebours, 2012) ? Quelles sont ses propositions à ce sujet ? L’autrice manie ainsi, et construit, sa langue afin de nous faire comprendre les enjeux et la dangerosité du patriarcat.

Enfin, comment l’autrice passe-t-elle du « je » au « iels », du « patriarcat » au « nous » ? Y a-t-il un cheminement linéaire, des retours en arrière, des projections ? Un corps entier, celui de l’écrivaine, qui s’adresse à d’autres entités corporelles, lecteurs et lectrices, certes, mais pour dire quoi ? Ou comment le biais autobiographique chemine vers l’universel singulier, afin de tous et toutes nous englober dans une vie meilleure, en proposition existentielle joyeuse.

Ce sont ces trois pistes que nous explorerons, en citant Simone de Beauvoir, Andrea Dworkin et Virginie Despentes, ainsi que le récent Vieille Fille de Marie Kock (2022). Leurs ouvrages mêlent analyses et témoignage autobiographique, diffractant le combat contre le patriarcat dans le « je » pour mieux l’encercler et le vaincre.

I. Des corps multiples

S’il y a peu d’adresses directes aux lecteurs et lectrices, l’écrivaine incarne sa dénonciation du patriarcat occidental dans des corps multiples, féminins, masculins, transexuels, aux âges divers et aux sexualités plurielles. La transexualité est présente après la page du titre, dans la première épigraphe, extraite du Manifeste d’une femme trans et autres textes de Julia Serano, paru en français en 2020. Chloé Delaume s’identifie ensuite à :

Celles qui perçoivent une sœur dans chaque transexuelle et admirent leur courage au point de puiser dedans1.

La sororité est acte de chair, en tout consentement. La sororité des corps, hétérosexuels et transexuels, s’étend aussi aux corps homosexuels, ceux « nés dans une enveloppe de chair inadaptée », ceux douchés encore et encore pour cause de maladie mentale, jusque’à la déclassification française de juin 19812. Pourtant, Simone de Beauvoir, en 1949, dans Le Deuxième Sexe, conteste scientifiquement l’existence de deux sexes biologiques, en tous lieux et à toute époque :

L’existence de gamètes (…) hétérogènes ne suffit pas à définir deux sexes distincts ; en fait, il arrive souvent que la différenciation des cellules génératrices n’amène pas la scission de l’espèce en deux types : elles peuvent appartenir toutes deux à un même individu3.

L’essayiste féministe souligne, ici et dans la suite de ce chapitre, que ce que nous appelons aujourd’hui homosexualité et transexualité existent chez l’être humain et hors être humain.

C’est donc le corps social qui décide ou non d’accepter la multiplicité biologique, ou de le rejeter comme anormal, quitte à pousser ces individu·es-ci au suicide, et ou à la folie. Et d’user de certains corps comme support non consentant, soit des corps féminins soumis à de soi-disant besoins irrépressibles, qui se conjuguent uniquement au masculin :

Dans le bus et le métro, les frotteurs anonymes, la bosse dans le pantalon, leur souffle nous brûle la nuque (…)4.

Les différentes formes de harcèlement sexuel, banalisés, portent pourtant des coups et laissent des traces, à tenter d’effacer par l’eau :

(…) sans trop savoir pourquoi on se met, sous la douche, soudainement, à pleurer5.

Les descriptions de ces situations sont ancrées dans le charnel, elles n’en édulcorent pas la matérialité, physique et psychique. Et elles concernent toutes les femmes, réunit sous le pronom personnel « on », qui s’entend, écrit et se lit normalement au masculin. Chloé Delaume transforme ainsi la langue patriarcale, sans oublier de rappeler que :

La dame n’est pas à toi, la dame est une personne6.

L’infantilisation des prédateurs les ridiculise grâce à l’humour.

Le corps social hétéronomé rejette également les corps racisés, ou plutôt elle les engloutit pour mieux leur ôter tout pouvoir social :

Les biscuits Bamboula (…) commercialisés par St Michel entre 1987 et 1994. Le petit Bamboula, vêtu d’un pagne léopard et d’une toque assortie, en était la mascotte7.

L’autrice nous rappelle que la fin du vingtième siècle français n’était pas sortie du colonialisme, symbolisée par un enfant cliché. Souvenons-nous également que ces biscuits ont donné lieu à un nouveau zoo humain, calqué sur ceux des expositions universelles françaises de la première moitié du vingtième siècle, à Port Saint-Père, en Bretagne, en 19948.

Autre corps rejeté par le système patriarcal, celui des femmes qu’il juge moins ou plus désirable. Chloé Delaume navigue entre réécriture du misogyne Ronsard d’une part, et autoportrait intersectionnel d’autre part :

Quand vous serez bien vieille, des piles dans la chandelle, assise seule et en feu, tortillant vainement, direz, jouissant sévère, en vous émerveillant : au standard on me violait, du temps que j’étais belle9. En seconde partie de vie assumer l’ineptie de toute catégorie n’est plus à l’ordre du jour10. (…) Avoir 45 ans, c’est surtout avoir le droit de ne plus se reproduire11.

Deux âges, deux attitudes possibles. L’une encore soumise à l’ordre paternaliste, via les « Sonnets [Sonnettes/Sornettes] à Hélène » (1578), qui intime d’être sexuellement disponible à toute heure en tous lieux, et d’aimer être violée et d’en garder un souvenir émouvant. Tout en étant jetée hors du circuit du désir (brutal et non consenti) et de la sexualité. Il n’est toujours pas question de ses propres envies. L’autre, dégagée de toute injonction et de tout cadre, se meut en liberté, sous une forme subjective croisant sexe, âge et origine ethnique, et déclarative, qui incite à tracer sa propre route, hors de la reproduction, sociale et biologique.

Et ce, après avoir fait partie des hyper-sexualisées, en un retournement de l’incipit du King-Kong Théorie de Virginie Despentes (2006). À Despentes d’écrire « de chez les moches, pour les moches, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du marché à la bonne meuf12. » À Chloé Delaume d’écrire, entre autres,

(…) de chez les ex-bonnasses, les suffisamment cotées sur le marché pour avoir reçu des appels d’offres et avoir eu le choix des options13.

D’un bord du (non) désir à un autre, le combat pour l’indépendance et la sororité reste le même. Chloé Delaume enchaîne cette profession de foi en décrivant ses expériences de prostituée et de caissière de supermarché. Ses choix sexuels en tant que prostituée sont malgré tout réduits, son corps étant une marchandise, comme celles vendues en supermarché. Quant à son travail en magasin, Chloé Delaume parle de soi comme étant devenue « un corps complétant, fusionnant une machine14. » Ce sont donc deux existences similaires, avec des corps objetifiés, mécaniques. La dénonciation du patriarcat passe par l’expérience personnelle, celle du corps féminin devenu produit de consommation pour des supérieurs masculins, clients prostituteurs et chef hiérarchique.

Autres formes de prostitution féminine, celles des strip-teaseuses vues à la télévision lors de l’adolescence15, dans les années quatre-vingts, dans l’émission de l’animateur Stéphane Collaro Cocoricoboy, dont le titre indique clairement le positionnement graveleux et masculiniste. On peut voir un extrait de cette émission dans le documentaire de Pascal Drapier, La Télé des années 80, diffusé sur France 3 en 201816. Ces corps féminins proposés comme objet de désir consumériste sont esclavagisés, rien ne reste de leur individualité, comme les « soubrettes » italiennes de la télévision berlusconienne analysées par Lorella Zanardo dans Il Corpo delle Donne en 2010. Ces corps prostituées sont aussi proposés au regard des spectatrices, dont les femmes de la famille de Chloé Delaume, ainsi que les épouses, mères et filles de l’immeuble où elle vit à cette époque17. L’analyse individuelle s’étend, devient sociologique et genrée :

Scène de la vie de banlieue. (…) Scène de la vie de banlieue (…). Scène de la vie de famille, représentation de la femme, espace public espace privé18.

L’autrice dépasse son cas pour approfondir l’analyse de classe et de sexe. Mais n’oublions pas que la seconde épigraphe de Mes bien chères sœurs annoncent la mort du coq.

L’émission de Stéphane Collaro se termine en 1987. Entre-temps, le corps des hommes hétérosexuels de banlieue et d’autres classes sociales (sauf si achat de VHS pornographiques et/ou de prostituées19) aura vibré au spectacle des femmes exposées :

(…) le silence est gluant, les hommes s’enferment dans les toilettes et y restent plus ou moins longtemps20.

Les époux et pères de famille préfèrent expurger leur frustration sexuelle de cette façon plutôt que d’en parler avec leur femme. Le voyeurisme vertical plus que la communication horizontale. Le corps masculin réagit de manière autonome, sans consulter les désirs du corps féminin qui lui est le plus proche. Nous sommes dans la lignée des Petits Enfants du siècle de Christiane Rochefort (1961).

Les corps explorés par Chloé Delaume dans cet ouvrage sont multiples, ils couvrent l’échelle sociale dans son ensemble ainsi que les âges adolescents et adultes. Comment ces corps parlent-ils ?

II. Libérer les paroles des femmes

Ils parlent d’abord à travers des chansons, chanteurs et groupes de musique populaires et rock n’roll, plutôt au masculin : le titre de l’essai, qui reprend la partie féminine du refrain de « Pas de Boogie Woogie » d’Eddy Mitchell, la chanson traditionnelle « Le Coq est mort », « Femme libérée » de Cookie Dingler, « Un été de porcelaine » de Mort Shuman, « La Madelon » de Louis Bousquet, « Viens poupoule » de Henri Christiné, « Être une femme » de Michel Sardou, Jean-Jacques Goldman, The Cure et Indochine21. Les deux groupes de rock sont connotés positivement, comme contre-exemple des masculinités toxiques mises en scène dans les chansons du début du vingtième siècle et chez Michel Sardou. Rappelons ici les propos de Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe : « 

La représentation du monde comme le monde lui-même est l’opération des hommes ; ils le décrivent du point de vue qui est le leur et qu’ils confondent avec la vérité absolue22.

La chanteuse, actrice et mannequin Samantha Fox est également citée, comme modèle féminin. Ce tout forme également un tableau sociologique de la France des années quatre-vingts. Il y a aussi des « chants scouts » féminins, dont les paroles ne sont pas précisées, chantés notamment par Lapinette Pieuse, Loutre Savante et Chevrette Curieuse23. Il ne manquerait presque que le Castor/la Grenouille (selon les époques) Simone de Beauvoir pour faire cercle avec ses consœurs. Chloé Delaume nous offre aussi un nouvel hymne des femmes24, sur l’air du « Chant des partisans » :

Copine, entends-tu rire ce jour où ta vie vaut la sienne ? Ohé ! féministes, suffragettes jusqu’au boutistes, c’est l’alarme25 !

Chloé Delaume s’interroge sur la force du langage au début de Mes bien chères sœurs :

Je suis maîtresse en ma parole et pour le partage du pouvoir. Le langage, le choix de chaque mot, relève du politique. La question est de savoir comment s’en emparer26.

Loin des injonctions de Michel Sardou sur ce que devrait être une femme, l’écrivaine ouvre l’ensemble des mots à tous et, surtout, à toutes. Elle conclue, provisoirement, à la fin de l’ouvrage, en développant son idée initiale :

La qualité de sœur, expériences, âges multiples, le cercle est de paroles qui s’écoutent en égales. Différentes mais égales. Qui possède le langage possède le pouvoir. Le pouvoir absolu, où dire c’est faire27.

Une individualité, une pluralité de voix, une écoute égale.

Le chemin vers cet état idéal passe d’abord par une nomination précise, ce qui n’est pas facile, comme le rappelle l’essayiste nord-américaine Andrea Dworkin :

Nous utilisons un langage qui est sexiste par essence : développé par les hommes pour leurs propres intérêts ; conçus spécifiquement pour nous exclure ; utilisé spécifiquement pour nous opprimer28.

Comment en sortir ?

La première étape consiste à chercher le sens des mots, comme pour « féministe », en espérant vivre à une époque où le dictionnaire lui-même est sorti du patriarcat. Ce qui est le cas pour l’adolescente Chloé Delaume :

En vérité j’étais juste “partisane du féminisme”, une “doctrine qui préconise l’extension des droits, du rôle de la femme dans la société.” (…) J’étais peut-être prétentieuse, mais il n’y avait pas de quoi en faire une maladie29. 

Le Petit Robert qu’elle consulte est objectif et ne présente pas d’exemple tendancieux, ce qui est le cas pour le dictionnaire de L’Académie française (huitième édition, 1932-1935) : « Propagande féministe. » Se nommer donc, pour se connaître précisément.

Autre terme, « uxoricide » et non « drame conjugal »30. L’autrice, de part son vécu, pointe l’hypocrisie sociétale qui camoufle un crime envers les femmes en situation tragique, dont la définition est applicable à beaucoup d’évènements de l’existence, dont, par exemple, un divorce. le détour par le latin permet de viser juste au cœur de l’horreur. Chloé Delaume redonne ainsi un statut et une dignité à sa mère, non pas inconnue reléguée au rang des faits divers, mais victime d’un meurtre précis. L’écrivaine retourne ensuite la langue contre les bourreaux, en définissant sa misandrie31 comme protection corporelle contre l’espèce masculine, coupable de violences menant au meurtre. Comme le décrit l’écrivaine, comédienne et metteuse en scène Typhaine D dans la partie « Cendrillon » de ses Contes à rebours (2012) :

(…) quand ils commencent à Noues frapper, c’est bien parce qu’on ne peut plus partir. (…) Pour Moie, l’escalade de la violence avait tout brouillé, tout verrouillé32.

Pas d’échappatoire possible dans une société patriarcale qui ferme les yeux sur ce qui se passe dans le foyer, au sein du couple.

Puis, plus tard, Chloé Delaume passe à l’écriture :

J’écris pour ne pas mourir puisque c’est déjà fait33 .

Dans une même phrase, l’écrivaine expose son mal-être profond, nœud existentiel posé sur le papier : lui est-il possible d’être vivante et de le rester après une telle horreur ? Car, « qui suis-je en ma parole ?34 » Donc, se classifier, mais dans plusieurs cases, et toutes différentes et parfois opposées, en reprenant le leitmotiv de Virginie Despentes déjà cité. Chloé Delaume écrit :

J’écris de chez les féministes qui se maquillent. (…) J’écris de chez les ex-bonnasses (…). J’écris de chez les tox à boîtes à pharmacie (…). J’écris de chez les connasses qui font du shopping. (…) J’écris de chez les vraiment toutes seules. (…) J’écris de chez celles qui ont des douleurs menstruelles effroyables (…). J’écris de chez les chieuses, les princesses hystériques, authentiques drama queens, la Reine des pommes. (…) J’écris depuis vingt ans35.

Toutes ses identités se rassemblent dans celle de l’écrivaine. Mais non pas une écrivaine dans sa tour d’ivoire avec son beau miroir, autre mythe patriarcal du narcissisme féminin, mais une autrice qui agit en écrivant :

S’emparer, appliquer des mots au quotidien36. (…) Pour que circulent les armes autant que les la parole, pour que se pense un monde hors de toute érection37.

… même si cela peut sembler, dans un premier temps, une non action38.

Mais nommer est effectivement un combat, ce qui ferait donc courir un « péril mortel », comme l’a écrit l’Académie française le 26 octobre 201739 à la « langue de Molière40 », à moins de refuser les cadres établis par ladite Académie française au dix-septième siècle, cadres non mixtes, donnant la supériorité au masculin qui l’emporte sur le féminin, taillant dans les noms féminins qui existaient, les faisant disparaître, notamment le terme « autrice ».

Chloé Delaume, afin d’abattre la langue meurtrière, propose des solutions pour démasculiniser et la féminister, dont la règle de proximité et l’usage du pronom non genré iel41. Comme la linguiste Éliane Viennot, comme l’écrivaine et actrice Aurore Evain, comme l’autrice et comédienne Typhaine D, Chloé Delaume propose l’égalité langagière, que Typhaine D a rassemblé dans son « Manifeste de la féminine universelle », dont le texte est disponible sur son site42. Aux claviers citoyennes !

III. Du « je » au « iel »

En effet, Chloé Delaume s’inscrit dans une pluralité joyeuse, condition essentielle pour se passer du patriarcat. Elle diffracte les pièces de son histoire personnelle tout au long de son essai, y mêlant analyses féministes, hymne au monde sorore, réflexion sur l’écriture, fragments d’histoire politique, au féminin et au masculin, avant d’aboutir au « iel » ouvert aux mondes, débarrassés des vieux mythes patriarcaux.

Ceux-ci résistent, dans l’univers usé de la nouvelle vague féministe de #MeToo et de ses suites :

C’est l’histoire de la chute du vieux papatronat à l’heure où la puissance ne sait plus dans quel corps elle devrait s’incarner43.

Chloé Delaume, après Beauvoir, Halimi, Groult, lie système capitalisme et système patriarcal, tout en les moquant, à l’instar de ses devancières, qui manient l’humour et l’ironie, que ce soit dans Le Deuxième Sexe, La Cause des femmes (1973) ou Ainsi soit-elle (1977). Pensons également aux romans de Christiane Rochefort, Stances à Sophie (1963) en tête, où les corps, féminins et masculins, hétérosexuels et homosexuels, sont bien présents.

Ce vieux monde est incarné dans l’adolescence de Chloé Delaume par des propos racistes tenus par des membres de sa famille :

(…) elle parle d’Indochine avec des Portugaises et est déléguée d’une classe pleine d’Arabes (…)44.

Famille où les « dominants » croquent allègrement dans les biscuits Bamboula déjà cités45, avant de faire partie d’un passé raciste donc patriarcal révolu :

(…) il paraîtrait qu’avant, les Noirs étaient des esclaves, les Algériens des crouilles, les mamans en cuisine, les papas jamais là (…)46.

Comme Beauvoir dans Le Deuxième Sexe, Chloé Delaume relie racisme et inégalités de genre, d’où son bref arrêt sur le terme « intersectionnalité47 ». Signalons également la bande dessinée de 2023 Comment je me suis radicalisée en féminazie, d’Isa & Gaudelette, où la narratrice raconte à ses nièces et neveux le vieux monde patriarcal et les années glorieuses post-#MeToo. N’oublions pas l’ouvrage d’Alex Tamécyclia, Les Féministes t’encouragent à quitter ton mari, tuer tes enfants, pratiquer la sorcellerie, détruire le capitalisme et devenir trans-pédé-gouine, en 2025. L’autrice y monte une machine de destruction du patriarcat à coup de citations féministes et anti-féministes, les premières dynamitant les secondes, tout en exposant ses fluctuations personnelles et amoureuses.

Son univers familial est également contre les progrès sociaux incarnés par la ministre socialiste Édith Cresson, au motif que « dans la tradition tout est bon, personne ne peut prouver le contraire et surtout pas les socialistes et leur chiennasse d’Édith Cresson48 ». Le cadre ferme du cliché s’allie à la grossièreté, la fermeture d’esprit à la misogynie. Et aucun des membres de sa famille n’a participé aux révolutions des années soixante-dix, pas de Mai 68 ni de MLF ici, mais, éventuellement, une participation à la contre-manifestation du 30 mai 196849. Chloé Delaume, par conséquent, insère dans Mes bien chères sœurs des rappels de l’histoire politique des femmes, au vingtième et vingt-et-unième siècles, celle des « vagues » successives du monde occidental, et de leurs différentes orientations, puisque :

Féminisme s’écrit au pluriel50.

Là aussi, l’autrice ouvre les portes à la diversité, aérant largement le fauve patriarcal.

Fauve qui est encore bien vivant, ce dont témoignent les violences contre les femmes et, hélas, le manque de sororité. Ainsi, Chloé Delaume rapporte, par exemple, le traitement esclavagiste enduré par les ouvrières chinoises des usines Mattel51, le harcèlement sexiste au collège et sa riposte52, le harcèlement sexuel et les harceleurs sur les réseaux sociaux :

Perversion mise à jour, ils n’ont plus à prendre froid pour surprendre leur victime, panoplie obsolète, gogo Skype, Snap roulette ; en pièce jointe ma bite, c’est Photoshop53. 

L’autrice montre ainsi, également, l’évolution des méthodes des violences sexistes. Le patriarcat et ses sbires savent se réinventer, pour leur plus grand bien.

Ils sont appuyés par certaines femmes, qui préfèrent juger et condamner les autres femmes plutôt que de les comprendre, aider et soutenir. Souvenons-nous de la solitude de la jeune Annie Ernaux suite au viol lorsqu’elle était monitrice dans une colonie de vacances, viol rapporté dans Mémoire de fille en 2018. Chloé Delaume souligne ainsi la participation des animatrices du Cocoricoboy au jugement des stripteaseuses54, dans une complicité de classe avec les animateurs. Elle fait état de l’anti-intellectualisme des « femmes de cette famille » (la sienne) :

Ce qui les unifiait (…), c’était la haine des femmes qui pensaient par elles-mêmes. J’étais prête à terminer vieille fille, si c’était le prix à payer55.

Car une longue tradition assimile femmes ayant un cerveau et bas-bleus, donc femmes repoussantes, donc restant fille, sans sexualité, qui serait forcément hétérosexuelle. Pourtant, l’essayiste Marie Kock, dans son Vieille Fille paru en 2022, rappelle :

Je ne suis plus dans l’attente d’être complétée. Je suis déjà entière. C’est donc ça mon standard : quelqu’un dont je n’aurai pas besoin56.

Être pensante, c’est être désirante comme tout être humain. Et le célibat féminin peut tout à fait, s’il est débarrassé du poids patriarcal, être aussi viable que le célibat masculin, ou que le couple.

Chloé Delaume, tout comme Beauvoir, Gisèle Halimi et Benoîte Groult à la fin de leurs essais, appelle à briser le cercle vicieux de la compétition féminine pour entrer dans l’ère de la sororité, auquel elle consacre l’avant-dernière et la dernière parties de Mes bien chères sœurs, c’est-à-dire que le titre de l’ouvrage prend alors tout son sens. L’intitulé des chapitres est programmatique : « Pour une sororisation générale », « Badaboum Manifesto (Propositions d’actions concrètes et agréables ». Soit se parler sans hiérarchie, sans maternalisme, en ne rapportant pas tout aux mâles. S’apprécier, se regarder. Parler et se parler dans un langage enfin égalitaire, ce que nous avons évoqué dans notre deuxième partie. Arrêter les violences, « Pour l’avènement d’un monde qui mérite qu’on soit dedans57. » Et pratiquer l’humour à haute dose, d’où la proposition delaumienne de ponctuer d’un « badaboum » chaque remarque sexiste58.

Conclusion

Chloé Delaume nous invite, en s’exposant, à agir pour la construction d’un monde pluriel, libre, sorore et fraternel, solidaire. Alors, oui, « il est temps d’aérer59 », de « rigoler60 », de « danser sur l’eau61 », bref, d’être en vie, heureuses et heureux de l’être, ensemble.

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1 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs (Seuil, 2019), 26-27.

2 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 19-20.

3 Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe. I. (Gallimard, 2000), 37.

4 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 41.

5 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 41.

6 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 46.

7 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 44.

9 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 45.

10Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 23.

11Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 107.

12 Virginie Despentes, King-Kong Théorie (Livre de Poche, 2011), 9.

13 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 24.

14 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 24.

15 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 30-31, 32-36.

16 Pascal Drapier, La Télé des années 80 (France 3, 2018).

17 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 32-35.

18 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 32, 33, 34.

19 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 32.

20 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 35.

21 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 5, 7, 31, 39, 42, 84-85, 53, 30, 37, 38.

22 Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe. II. (Gallimard, 1987), 228.

23 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 88.

24 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 91-92, 101-102.

25 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 101.

26 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 28.

27 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 93.

28 Andrea Dworkin, Notre sang (M éditeur, 2021), 66.

29 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 37.

30 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 29.

31 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 29-30.

32 Typhaine D, Contes à rebours (Les Solanées, 2017), 45.

33 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 44.

34 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 13.

35 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 23-27.

36 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 78.

37 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 98.

38 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 27-28.

40 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 84.

41 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 111.

43 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 11.

44 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 38.

45 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 44.

46 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 74.

47 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 44-45.

48 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 42-43.

49 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 40.

50 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 65.

51 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 50-51.

52 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 57-58.

53Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 41.

54 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 33.

55 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 40.

56 Marie Kock, Vieille Fille (La Découverte, 2022), 56.

57 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 121.

58 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 118.

59 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 15.

60 Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 117.

61Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, 47.

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Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Il est temps de (s’)aérer : propositions vitales », Voyages autour de mon cerveau, mars 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/28389

Partir, revenir, pourquoi ? (14) Faire des études malgré tout VADMC.001

Partir, revenir, pourquoi ? (14) Faire des études malgré tout ? : Le Beau Mariage, Backstage, Une éducation, Priscilla 

Cet article se situe dans la continuité de notre communication « De Colette à Jacqueline Cervon, école, femmes et émancipation », au colloque A Room of One’s Own : l’apprentissage au féminin, Université de Mulhouse, février 2018, édité dans les actes Frédérique Toudoire-Surlapierre, Alessandra Ballotti, Inkar Kuramayeva (dir.), A Room of One’s Own : l’apprentissage au féminin, Reims, Éditions et presses universitaires de Reims, pages 107-121. Notre corpus est aujourd’hui cinématographique : Le Beau Mariage (Éric Rohmer, 1982), Backstage (Emmanuelle Bercot, 2005), Une éducation (Lone Scherfig, An Education, 2009), Priscilla (Sofia Coppola, 2023).

Gagner soi-même son pain ne va pas de soi pour les femmes occidentales bourgeoises et petites-bourgeoises du vingtième siècle. Les avancées politiques et sociales, obtenues grâce aux nombreuses actions des mouvements féministes, sont régulièrement contrecarrées voire arrêtées, soit par des personnalités politiques réactionnaires, soit par des citoyen·nes désireuses et désireux que rien ne change dans leur quotidien étriqué et leur monde étroit. Certaines jeunes filles des classes sociales favorisées peuvent alors être tentées de ne pas faire d’études, quand elles y sont autorisées, et de rentrer dans le rang social. Le mariage apparaît alors comme un refuge idéalisé, et l’école/l’université comme inutiles. Mais est-ce vraiment le cas ?

Les trois films d’apprentissage choisis se caractérisent par la jeunesse de leurs héroïnes et leur appartenance à des classes sociales inférieures à celle des héros. Cependant, l’âge peu élevé des personnages féminins principaux ne peut constituer une caractéristique positive dans l’absolu, comme en témoigne le film d’Emmanuelle Bercot Backstage.

De nos jours, Lucie (Isild Le Besco), adolescente de classe populaire habitant dans un pavillon d’une province française non identifiée, avec sa mère (Edith Le Merdy) et son demi-frère en bas âge. Brusquement confrontée à sa chanteuse favorite, Lauren Waks (Emmanuelle Seigner), lors d’une émission de télé-réalité, Lucie arrive à s’introduire dans son intimité, dans le grand hôtel parisien où Lauren habite.

Plutôt que de profiter de cette occasion pour tracer sa route et sortir de son milieu, populaire et provincial, elle se laisse entraîner dans une descente aux enfers qui la reconduit, finalement, chez sa mère. Enceinte de l’ex-compagnon de Lauren, Daniel (Samuel Benchetrit), Lucie ne reprend pas sa scolarité après avoir accouché. Elle trouve cependant un travail d’employée dans sa ville natale, mais, chez sa mère, elle reste prostrée dans sa chambre recouverte de posters de Lauren, tandis que sa mère s’occupe de son bébé. La réalisatrice met en garde contre l’addiction aux fantasmes et contre la confusion entre personnalité publique, contenu des œuvres produites par cette personnalité, et personne réelle.

De souche populaire, Lucie n’a pas les outils intellectuels de mise à distance et de partage entre son admiration pour la chanteuse et ses chansons, et sa propre vie. Elle n’a aucune culture livresque, hormis celle apportée par l’école, à laquelle elle ne fait jamais allusion. Aucun livre chez sa mère, pas même de bibliothèque municipale, aucune affiche d’exposition, pas de disque hormis ceux de Lauren. Or, comme le déclare la Prix Nobel de littérature Annie Ernaux : « Je pense que, plus que l’argent, ce sont les acquisitions intellectuelles et culturelles qui font la transfuge de classe. » (Annie Ernaux, Rose-Marie Lagrave, Une conversation, Paris, Éditions de l’EHESS, 2023, p. 91). Livres et autres passeurs culturels permettraient l’émancipation, celle qui est empêchée par le manque financier.

Spécialistes du voyage, nous ne souscrivons cependant pas entièrement à l’affirmation d’Annie Ernaux, tant le manque d’espace restreint la liberté et l’indépendance humaine, particulièrement celle des femmes. Elles sont généralement éduquées à rester au foyer, même à la fin du vingtième siècle et au début du vingt-et-unième, même dans les pays occidentaux autoproclamés « évolués », qu’il s’agisse de la cuisine, du salon (où la mère de Lucie repasse) ou de la chambre (où Lucie passe son temps à rêver). Lorsque Lucie voyage, c’est pour s’enfermer dans l’hôtel où Lauren est en dépression et se drogue. Lucie ne découvre pas Paris ni ses lieux culturels, n’y cherche pas un autre travail que celui, très vague et soumis aux brimades, d’assistante de Lauren. Seule jeune fille parmi les adultes, Lucie est encore plus fragilisée qu’elle ne l’était chez elle, où elle ne semble n’avoir qu’une seule amie.

L’ailleurs sinon le voyage, les échanges multiples et variés sont absents de son quotidien, tout comme une conscience politique qui pourrait la pousser à se révolter contre le cercle vicieux qu’elle subit depuis toujours. Les chansons de Lauren ne l’aide pas à vivre, à rire, à pleurer, à imaginer, à s’en sortir, mais à plonger dans le mal-être et le refus du monde extérieur. Bercot montre le danger de l’irréalité (cf. ci-dessus) et, en filigrane, de la déscolarisation, qui bouche encore plus l’avenir personnel de Lucie.

C’est ce qui arrive aussi à Priscilla Beaulieu (Cailee Spaeny), qui, une fois distinguée par le chanteur de Rock’N’Roll Elvis Presley, néglige sa scolarité. Nous ne reviendrons pas sur les étapes de son existence avec le King, déjà analysées ici. Nous soulignerons simplement que l’espace est essentiel, tant pour Priscilla que pour Lucie, ainsi que pour Jenny (Carey Mulligan) dans Une éducation, et pour Sabine (Béatrice Romand) dans Le Beau Mariage. En effet, Priscilla est encagée dans le somptueux domaine de Presley, Graceland, alors qu’elle est encore scolarisée. Coupée de ses parents et de ses ami·es, elle prépare seule l’équivalent nord-américain du baccalauréat, qu’elle obtient en trichant.

Vivant dans les années 1960, elle est encouragée par la société, moins ses parents, qui voudraient qu’elle étudie, à remettre son sort entre les mains de son mari et à se fondre dans ses attentes à lui. C’est-à-dire à ne rien faire et à rester cachée, non par souci de discrétion, de droit à la vie privée et pour sa sécurité, pour la protéger des ragots de la presse et de fans prêt·es à tout pour vivre par procuration plutôt que leur propre existence, mais parce que Presley a construit sa persona sur son statut de célibataire à conquérir, encourageant ainsi lesdit·es fans, dans un cercle vicieux. Notons que c’est également ce qui est montré dans la biographie filmée Cloclo (Florent-Emilio Siri, 2011), d’abord pour l’épouse de Claude François, puis pour leurs deux fils, dont l’existence est d’abord et longuement cachée au grand public, uniquement afin que le chanteur conserve son image de séducteur célibataire. Chez Coppola, Priscilla finit par se rebeller, ce qui passe par des études, puis par le divorce. Elle quitte donc Graceland. L’acquisition de connaissances et de savoirs multiples s’ajoute à la liberté amoureuse et à l’indépendance spatiale et financière.

C’est ce qui arrive à Jenny à la fin d’Une éducation. Lycéenne dans le Londres petit-bourgeois morose de 1961, elle intègre ensuite Oxford, où elle s’épanouit. C’est une victoire sociale, genrée et personnelle, car elle a failli renoncer à ses études pour se marier. Heureusement, elle a découvert in extremis que son amant, David (Peter Sarsgaard), a déjà une épouse. Nous avons déjà signalé le manque de réactivité des parents de Jenny, se laissant impressionner par David, son bagout, son charme, et son appartenance à une classe sociale un peu plus élevée que la leur. Là où les parents de Priscilla, bourgeois, sont méfiants face à Elvis Presley, les parents de Jenny, petits-bourgeois, ne le sont pas face à David, qui se présente comme ex-étudiant en littérature faisant désormais des affaires.

Jenny, de son côté, s’ennuie trop dans son quotidien laborieux et sans surprises pour ne pas être attirée par David, un adulte, d’autant que son ami Graham (Matthew Beard) est trop timide et immature pour lui inspirer un quelconque sentiment. Sans oublier l’existence peu récompensée de ses enseignantes, toutes célibataires par obligation et non par choix, mal payées et enfermées dans un programme scolaire peu inspirant et peu en prise avec le monde moderne. David, lui, sort, voyage, voit du monde.

C’est justement cet élargissement de son univers qui fascine Jenny, en plus de l’attirance qu’elle éprouve pour David. Elle qui adore la France, l’existentialisme et les chansons de Juliette Gréco, découvre Paris grâce à lui, lors d’un week-end semi-clandestin. Légèreté française contre pesanteur anglaise, clichés du Paris romantique (Seine, Sacré-Cœur…), goût savoureux de l’interdit, nouveaux codes vestimentaires et perte de sa virginité… tout a été préparé par les différentes étapes de l’exploration du monde de David par Jenny, à Londres puis à la campagne. L’épisode parisien, quoique court, constitue l’apothéose de la transformation de Jenny en jeune femme, avant la retombée dans la réalité : David est un voleur, un homme marié, un père de famille qui n’en est pas à son coup d’essai de séduction réussie de jeunes filles. Ayant interrompu sa scolarité, elle ne peut pas revenir en arrière. Heureusement, une de ses enseignantes, Miss Stubbs (Olivia Williams), l’aide bénévolement à préparer son examen d’entrée à Oxford. Que Jenny réussit. C’est la conclusion heureuse de ce film, montrant Jenny à l’université, épanouie, dans son élément. Son travail a payé. Et elle sort avec un de ses camarades.

Le cas de Sabine du Beau Mariage est le plus complexe, dans un film peu agréable, où l’héroïne échappe finalement au destin anti-féministe qu’elle s’était tracé. Ses vicissitudes, conséquences directes de ses fantasmes matrimoniaux et de son acharnement à poursuivre un homme qui ne l’aime pas, sont peinantes pour le public, qui espère en même temps qu’elle échoue et continue ses études d’histoire de l’art. Cette position inconfortable dans laquelle nous plonge le cinéaste provoque notre malaise, tout en maintenant notre curiosité en alerte tout au long du film : Sabine parviendra-t-elle à ses fins ?

Notons tout d’abord que le projet farfelu et anti-féministe de Sabine, se marier avec le premier venu le plus rapidement possible et arrêter ses études, germe dans son esprit suite à une déception amoureuse. En effet, son amant, un peintre marié (Féodor Atkine), n’est pas aussi disponible qu’elle le souhaite. Elle rompt brusquement avec lui et proclame qu’elle va se marier jeune (cf. la même réplique de son personnage de Laura dans Éric Rohmer, Le Genou de Claire, 1970) et qu’elle décide de rencontrer quelqu’un (cf. son personnage de Magali dans Éric Rohmer, Conte d’automne, 1998, qui veut rencontrer quelqu’un, mais qui n’ose pas).

Outre ses propos explicitement anti-féministes et classistes, elle a un problème d’espace, comme d’autres héroïnes rohmériennes de la série des « comédies et proverbes », à savoir qu’elle n’est bien nulle part, ni à Paris dans son studio, ni au Mans ni chez sa mère. C’est la même valse-hésitation pour Louise (Pascale Ogier) dans Les Nuits de la pleine lune (1984) et pour Léa (Sophie Renoir, qui joue Lise, sœur cadette de Sabine dans Le Beau Mariage) dans L’Amie de mon ami (1987). Pour Sabine, se marier, c’est se poser dans un lieu unique, avec un homme à soi (et une batterie de cuisine à soi, sans doute).

Sabine fait de grands discours sur son envie d’être idolâtrée, de faire attendre l’homme qu’elle aime(ra) afin qu’il la désire et qu’il fasse sa demande. Avant tout chose, la bague au doigt ! En outre, elle attend de son futur mari qu’il l’entretienne et qu’il travaille à l’extérieur, afin qu’elle puisse être tranquille. Il devra donc être riche, soit d’une classe sociale plus élevée que la sienne, puisque Sabine ne veut faire aucun effort par elle-même, par exemple par des études puis par un métier, pour changer de classe sociale. Infantilement et égoïstement, elle veut tout recevoir sans rien, ou presque rien, donner. Enfin, si : un coup de tournevis dans une prise défaite chez son ex-compagnon Claude (Vincent Gauthier). Ce dernier fait partie des proches de Sabine qui tentent de lui faire entendre raison, soit en lui rappelant qu’elle vient de subir un choc amoureux en quittant Simon, soit en argumentant contre elle sur l’irréalisme et le dangereux passéisme de ses projets.

Son amie Clarisse (Arielle Dombasle) en fait partie. Elle lui présente tout de même un de ses cousins, Edmond (André Dussolier), un avocat, avec lequel elle, femme mariée, flirte un peu beaucoup. Est-ce pour cette raison qu’elle appuie lourdement sur la soi-disant connivence entre Edmond et Sabine, à peine les a-t-elle présentés l’un à l’autre, puis plus tard, allant jusqu’à parler du « coup de foudre » qu’elle aurait vu entre les deux ? C’est aussi ce qui se produit dans L’Ami de mon amie, Léa, en couple avec Fabien (Éric Viellard) mais secrètement amoureuse d’Alexandre (François-Éric Gendron), poussant son amie Blanche (Emmanuelle Chaulet) à s’attacher à Alexandre, qui ne l’aime pourtant pas.

C’est ce qui se produit déjà dans Le Beau Mariage, mais de manière beaucoup plus crue. Edmond est poli, agréable, fait bien la conversation, mais se dérobe tout au long du film, surtout physiquement, par ses refus : il ne veut pas venir voir la porcelaine de Jersey que Sabine lui a trouvé, alors qu’il les collectionne ; il ne veut pas voir Sabine quand elle lui téléphone de Paris pour le voir. Au restaurant, son langage corporel est éloquent : yeux qui ne regardent pas Sabine et corps en arrière, il est tout éloignement courtois. Hum… faut-il faire ici un lien entre l’amour courtois recherché par Sabine, avec le preux chevalier qui gagne in fine la main de sa dame, et le rôle de Gauvain tenu par Dussolier dans Perceval le Gallois de Rohmer en 1978 ? Gauvain qui défend  l’honneur des dames, mais ne se marie pas…

Lors de la fête d’anniversaire de Sabine, Edmond traîne en arrière dans l’escalier qui mène à la chambre de la jeune femme. Une fois dans la place, quand ils sont assis tous deux sur canapé, il refuse le baiser que lui donne Sabine, et il reste les coudes écartés. Finalement, il « oublie » le dessin d’adolescence que Sabine lui a offert. Après la fête, il ne la prend pas au téléphone. Lorsque Sabine se rend à son cabinet, il refuse d’abord de la recevoir dans son bureau, puis cède devant son insistance. Il se place alors derrière son bureau, ou perché sur un coin, ou dans un fauteuil face à Sabine, le corps en arrière.

Le discours qu’il lui tient est tout de raison, au grand dam des illusions fleuries d’oranger de Sabine : il ne l’aime pas, tout en étant un peu attiré par elle. Et, pour l’instant, il n’a pas envie de s’engager, tout entier dévoué à son travail. Sabine prend mal de voir détruit son magnifique « syndrome du Grand Meaulnes », sortant en trombe du bureau d’Edmond et de sa vie, au grand soulagement de celui-ci. Cette longue scène permet non seulement un retour salutaire à la réalité pour Sabine, mais également un retour à la réalité de 1982 : certes, le retour du bâton anti-féministe est là, après les victoires sociales et politiques des années soixante-dix. Mais non, le retour dans les années cinquante n’est pas si aisé, ni au Moyen Âge. Sabine passe ses nerfs sur Clarisse, puis prend le train. Et c’est dans cet entre-deux spatial qu’elle va s’assoir en face d’un homme bien habillé, à peine plus âgé qu’elle, et qu’ils finissent par se sourire, yeux dans les yeux. Tout est bien qui finit bien.

Excepté Lucie, c’est le cas pour les héroïnes que nous avons choisies. Leur appartenance à des classes sociales plutôt aisées, leur socle familial solide, l’amour de leurs parents, leurs amitiés, leur caractère affirmé, le développement de leur intelligence grâce à leur scolarité, la possibilité de faire des études et de choisir leur espace existentiel, qu’il s’agisse d’un lieu unique et stable (la nouvelle maison de Priscilla, Oxford pour Jenny), ou d’un lieu en mouvement (le train).

Le destin tragique de Lucie serre d’autant plus le cœur qu’on ne voit pas comment elle pourrait se sortir de son univers imaginaire ? À inciter d’autant plus les filles et les femmes à sortir de la maison et à faire des études.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Partir, revenir, pourquoi ? (14) Faire des études malgré tout ? Le Beau Mariage, Backstage, Une éducation, Priscilla », Voyages autour de mon cerveau, février 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/21619

 

Suivre la route de la suie, ou, sur le chemin de la sérendipité

Comment voir chaque jour d’un œil neuf et le partager avec les autres ? Sinon en se cultivant, encore, encore et toujours. Ainsi, pour l’acteur Vincent Pérez, la culture est la vie qui « pousse les murs, nous libère (…)1. »

Certes, ces cultures peuvent être intimidantes, étouffantes même, croulant sous le poids des siècles et des modes (cf. Patrice Leconte, Ridicule, 1996), et surtout réduite à une culture, celle qui est dominante économiquement, ethniquement, sexuellement et socialement. Ce n’est pas cette culture-ci qui sera mise en valeur, des cet article, mais bien des cultures, diverses et variées, de toutes les époques et de tous les continents.

Rappelons au sujet de la domination culturelle les propos de l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, dans son article « Conservation, contrainte et culture2 » :

On pourrait presque dire que, pour chaque société ou chaque culture, la communication en provenance des autres se fait de façon si massive et si accélérée qu’aucune ne saurait plus créer pour son compte propre ou se renouveler au même rythme. De plus, la maîtrise des moyens de transport et de communication, inégalement répartie entre les cultures, met quelques-unes, intentionnellement ou non, en position favorable pour envahir et dominer les autres. (…) Prenons au moins conscience des résultats qu’il [état d’hypercommunication] entraîne : il transforme de plus en plus les individus en consommateurs plutôt qu’en producteurs de culture ; et paradoxalement, cette culture, qu’ils consomment passivement, devient de moins en moins riche et originale, puisque les cultures étrangères leur arrivent dépouillées de leur authentique fraîcheur, déjà contaminées et métissées par ce qu’elles ont reçu des autres et, le plus souvent, de la nôtre. Au lieu qu’entre les cultures existent, comme dans le passé, des écarts distinctifs, des différences de potentiel dont chacune extrayait l’énergie nécessaire à son propre développement, les cultures tendent à devenir étales, du fait qu’entre les unes et les autres se sont déjàproduites et se poursuivent toutes sortes d’hybridation.

Lévi-Strauss met en garde contre le colonialisme culturel, qui aurait pour conséquence, entre autres, de dissoudre les cultures colonisées dans la sienne, imposant sa manière de voir, de sentir, de toucher, de goûter. En outre, les personnes cherchant à se cultiver seraient de moins en moins actives, prises dans la surabondance d’informations. Ce n’est pas à cette catégorie d’hégémonie culturelle que nous faisons référence ici, ni à de la passivité consommatrice, bien au contraire. Nous souhaitons englober l’ensemble des cultures, dans tous les champs, toutes les époques, tous les pays et toutes les planètes.

Tracer son chemin dans les cultures, mais comment ? En devenant une boule de suie aux yeux grands ouverts. Nous avons choisi cette image en référence et révérence aux susuwatari3 imaginées par Hayao Miyazaki dans Mon voisin Totoro (となりのトトロ, 1988), puis réutilisées dans son Voyage de Chihiro (千と千尋の神隠し, 2001). Ce sont donc des boules de suie, aux grands yeux noirs sur pupilles blanches. Elles se déplacent en bande et sont très agiles, voilà d’où provient notre choix. Dans Mon voisin Totoro, elles sont discrètes et légèrement peureuses. Dans Le Voyage de Chihiro, elles travaillent dur dans l’immense hôtel où Chihiro est également esclave. Nous n’avons retenu aucune de ces caractéristiques-ci, seulement leur apparence douce et amusante, ainsi que leur faculté de laisser des traces partout où elles passent, ce qui est commode pour s’y retrouver.

La trace que laisse la suie permet de retourner sur ses pas, de voir le chemin accompli et de construire ainsi son parcours, sa propre autobiographie et ses propres mémoires à travers les âges. Être cultivé·e permet ainsi de ne pas avoir honte de ses origines ethniques, sexuelles, sociales, de ne pas se laisser écraser par les dominations sociales.

Être une susuwatari permet également, et d’abord, de sautiller joyeusement de place en place, d’époque en époque, seule ou avec des gens ouverts d’esprit, avides de découvertes, contents d’être ensemble. Ainsi, on entre en résonance les uns avec les autres (celles et ceux qui viennent avec nous, et les cultures que l’on approche), on se met en appétence pour continuer son chemin vers l’autre. L’autre le tableau, le livre, le monument, la maison, l’immeuble, le plat, la fleur, la personne humaine, l’animal non humain, le vêtement, le lieu, solitaire ou peuplé… cette liste d’exemples est à continuer et à individualiser.

Ces actions permettent de se familiariser avec ce qu’on n’a pas eu/peu eu dans son milieu familial. Rappelons ici le phénomène de transclasse, que l’autrice Annie Ernaux décrit longuement dans ses romans et mémoires. Les cultures acquises peuvent faire changer de classe sociale, par l’acquisition de connaissances qui aboutissent à un travail salarié autre auquel nous destinait notre milieu social. Ce changement social s’accompagne de pratiques culturelles différentes, celles qui sont valorisées par le milieu dans lequel on vit. Le changement deviendrait tout aussi contraignant que l’enfermement à jamais dans sa classe sociale d’origine.

L’acquisition de connaissances culturelles les plus divers et les plus variées peut être plutôt légère, tout en changeant l’existence (rencontres amicales, amoureuses, professionnelles, simple plaisir d’exister). Ainsi, dans le film Maestro (Léa Frazer, 2014), Henri (Pio Marmaï), jeune acteur au chômage, se retrouve à tourner une adaptation de L’Astrée d’Honoré d’Urfé (1607) dans un film de Rovère (Michael Lonsdale). Henri, « orphelin culturel4 », se retrouve dans un milieu de haute culture dont il ignore tous les codes et toutes les références.

Commençant par ricaner de tout ce qu’il ne comprend pas, dans un réflexe d’auto-défense, il finit par accepter d’entrer dans cet univers culturel, qui n’est pas si hautain ni snob qu’il le semble au premier abord. Rovère va dégrossir petit à petit le jeune homme, en lui insufflant le goût de la beauté et des mots. En outre, Henri tombe amoureux de Gloria (Deborah François), actrice elle aussi, et comédienne. D’abord interloquée par les blagues douteuses d’Henri, elle perçoit sa sensibilité et l’entraîne vers Tchekhov, tout en discutant avec lui au calme, de tout et de rien. Dans ce film, la transmission de type paternelle se double d’une « déconstruction » (pour employer un terme à la mode Lego) de la masculinité traditionnelle.

Le contact humain est très important, mais il peut passer, également, par des biais : réseaux sociaux, sites, vidéos, cours en ligne, livres, musiques, architecture… Comme le déclare la chanteuse italienne Fiorella Mannoia dans « I treni a vapore » (paroles d’Ivan Fossati, album I treni a vapore, 1992, notes personnelles) : « Di stazione in stazione, e di porta in porta. » C’est-à-dire (tradition personnelle) : « De gare en gare, et de porte en porte. » On passe de lieu en lieu, qu’ils soient réels ou imaginaires. On franchit une porte, puis une autre, qu’elles soient réelles ou mentales.

Autre exemple, celui du cinéaste Bertrand Tavernier. Il déclare, dans l’émission « Tavernier fait son cinéma5 » : « (…) le cinéma m’a entraîné vers l’Histoire, vers la découverte de romans, de récits de voyage (…). » La susuwatari que nous sommes va de découvertes en découvertes, dans l’ouverture d’esprit, dans l’envie d’en savoir plus sur les autres, passé·es, présent·es et futur·es.

En outre, plus on en sait, moins on a peur de ne pas savoir. On peut alors avoir la liberté d’esprit de poser des questions sur ce qu’on ne connaît pas, sans honte. Certes, on ne partage pas pour autant sa tartine de confiture ni son gâteau au miel avec les gens bornés, jaloux, envieux et voleurs, et anti-intellectuel·les. Mais on s’ouvre aux cultures de temps et d’espaces divers, avec des supports multiples, oui.

On découvre ainsi et aussi de nouveaux horizons, oui ! On laboure des champs culturels auxquels on est habitué, aussi, oui ! Avec tous ses sens ouverts au maximum. Tout observer, tout voir, tout goûter, puis faire ses choix, sans mépris social ni racisme ni sexisme ni…, oui !

On mord dans sa tartine au premier degré, sans se mettre à évaluer l’épaisseur, la couleur de la confiture, tout en sachant quel type de confiture qu’on est en train de manger, oui ! Les cultures, comme la confiture, s’étalent en larges couches et se dévorent sans retenue.

On s’imprègne des œuvres d’art, puis on s’en détache, pour (se) créer.

On détruit les barrières sociales, ethniques, sexuelles…, et les hiérarchies intellectuel·les/manuel·les, privé/public, pour un monde universel et humaniste.

Afin de jouir pleinement des cultures que nous rencontrons et que nous récoltons, utilisons notre sérendipité, suivant la définition (notes personnelles) qu’en donne le scénariste Richard Benson (William Holden) à la dactylo Gabrielle Simpson (Audrey Hepburn), dans Deux Têtes folles (Richard Quine, Paris When It Sizzles, 1964) :

It means opening your eyes each morning and looking at the bright new day and going absolutely ape! (…) Actually, it means the ability to find pleasure, excitement and happiness in anything that occurs.

C’est-à-dire (traduction personnelle) :

Ça signifie ouvrir vos yeux chaque matin et regarder le jour neuf et brillant et devenir complètement cinglé ! (…) En fait, ça signifie la capacité à trouver du plaisir, de l’excitation et du bonheur dans tout ce qui surgit.

Dans le film, il s’agit, pour Richard, du plaisir d’inventer des histoires, de boire bloody mary sur bloody mary, tout en regardant les yeux de biche de Gabrielle. Pour Gabrielle, il s’agit d’écouter Richard raconter des histoires, de lui suggérer des idées, de s’étonner, de rire, et de le regarder de ses yeux de biche. La fin du film est ainsi très très dure à deviner…

Pour une susuwatari (nous), utiliser la sérendipité, c’est prendre plaisir à découvrir, à apprendre, à goûter, à tester, à écouter… à se déplacer en traçant son chemin. Pas de contrainte, pas de chagrin. La colère et la révolte devant les injustices sont par contre possibles, afin que les bonheurs quotidiens soient partages par tous et toutes.

Suivons donc notre chemin de susuwatari, yeux grand ouverts.

Susuwatari VADMC

Susuwatari mécontente d’avoir été réveillée au beau milieu d’un rêve. Auteur autrice inconnu·e.

2 Collectif, Culture pour tous et pour tous les temps, Paris, Unesco, 1984, p. 95-110. P. 98-99.
5 Entrée libre, 12 oct. 2016, https://www.youtube.com/watch?v=8z4veWXWsf4
 
 
 
Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Suivre la route de la suie, ou, sur le chemin de la sérendipité », Voyages autour de mon cerveau, décembre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/20611

 

 

 

Double Julien Marcel Carné, Christian-Jaque VADMC

Double Julien : Marcel Carné, Christian-Jaque

Au cinéma, faire jouer deux personnages masculins par un même acteur permettrait d’exprimer deux facettes de la masculinité, l’une traditionnelle, l’autre moins. C’est le cas dans Le Pays d’où je viens (Marcel Carné, 1956) et La Tulipe noire (Christian-Jaque, 1964), où les personnages qui ont pour prénom Julien sont doux et plutôt timides, contrairement à leurs doubles Éric et Guillaume, plus durs et violents. Les durs doivent se cacher et se servent des doux pour survivre.

En effet, dans les deux films, l’utilisation du sosie est due à une situation d’urgence. Éric (Gilbert Bécaud) est un héritier du monde moderne qui fuit son oncle Ludovic (Jean Toulout), son tuteur prêt à tout pour capter sa fortune. Guillaume (Alain Delon), bandit masqué d’origine noble (où va-t-on grands dieux où va-t-on) du dix-huitième siècle dans le sud-ouest, a été marqué à la joue par le sinistre, fourbe et sournois, La Mouche (Adolfo Marsillach), lieutenant-général de police.

Éric se réfugie dans une petite ville du côté de Grenoble, où il est pris pour le pianiste du café principal Julien (Gilbert Bécaud), auquel il ressemble fortement. Guillaume a besoin de son petit frère Julien (Alain Delon), qui habite à Paris et qui est tout acquis aux Idées des Lumières.

Éric découvre rapidement que Julien est épris sans le lui dire de la serveuse Marinette (Françoise Arnoul), sœur célibataire d’un petit garçon et d’une petite fille. Éric défend Marinette contre une bande ricanante de jeunes bourgeois, des lycéens, dont le chef Roland (Claude Brasseur) n’a de cesse de harceler Marinette. Celle-ci, quoique sachant répliquer, est entravée par sa position subalterne. L’analyse de classe est rapide, mais explicite.

Les patrons de Marinette sont aux ordres des possédants. Les lycéennes, elles ne font preuve ni de solidarité féminine, ni de sympathie trans-classe. Elles ricanent sans intervenir. S’agit-il d’un trait sexiste ou d’une réalité d’époque ? Songeons à la description que fait Annie Ernaux, dans Mémoire de fille (2016), de l’absence de sororité dans les années soixante. Si l’héroïne Caroline est un véritable sujet dans La Tulipe noire, qui n’a besoin de personne pour la défendre, et si l’aristocrate Catherine est épargnée lorsque la Révolution éclate, il n’y a aucune amitié féminine inter-classe ou trans-classe dans ce film.

L’histoire d’amour entre Caroline Plantin et Julien de Saint-Preux est, elle, révolutionnaire, et se termine bien, contrairement à celle entre lady Oscar (Catriona MacColl) et son ami d’enfance André (Barry Stokes), dans le film éponyme de Jacques Demy (1979). L’amour entre Julien et Marinette est conforme à la vision classiste habituelle. Éric le bourgeois réunit les classes populaires Julien et Marinette. Dans le même ordre d’idées, Éric passe la nuit de Noël avec la pharmacienne (Madeleine Lebeau), tandis que Guillaume est l’amant en titre de la marquise Catherine.

Chez Carné comme chez Christian-Jaque, c’est l’histoire d’un homme doux et jeune qui devient un homme mature et brut, si nous filons la métaphore cidresque, orthographe comprise. Les deux Julien se dédoublent donc aussi, le temps de devenir un homme-un vrai, c’est-à-dire d’acquérir la virilité traditionnelle, faite d’assurance et de protection des plus faibles, tout en conservant un côté gentil-tranquille, créant alors une masculinité nouvelle. Les durs à l’ancienne peuvent alors s’effacer. Éric, après avoir corrigé Roland et les autres lycéens, et rapproché Julien de Marinette, est rattrapé un temps par les sbires de son oncle et par son oncle. Il se sauve à nouveau. Julien et Marinette sont ensemble. Guillaume, grièvement blessé, meurt pendu à la place de Julien. Julien retrouve Caroline, qui le prend pour Guillaume ressuscité. Mais tout va bien, Julien garde une partie de sa douceur, et la Révolution a eu lieu.

Être un homme, vous savez, ce n’est pas si facile…

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Double Julien : Marcel Carné, Christian-Jaque », Voyages autour de mon cerveau, novembre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/19485

Silence masculin en chanson C. Trenet, M. Le Forestier, Bénabar VADMC

Silence masculin en chanson : C. Trenet, M. Le Forestier, Bénabar

La masculinité hétérosexuelle française traditionnelle du vingtième siècle et du début du vingt-et-unième siècle fait la part belle à la vantardise. Dans le domaine amoureux et sexuel notamment, le corps féminin de leur partenaire est un sujet de commentaires infinis, comme le rappelle sans ménagement le chanteur Bénabar dans « Je suis de celles » (Les Risques du métier, 2003), prenant la parole d’une femme, Nathalie, qui a eu des aventures nombreuses au lycée :

Et gonflé de l’avoir fait

Vous donniez conférence

Une souris qu’on dissèque

Mon corps pour la science

Je nourrissais

Vos blagues de casernes

Que vous pensiez viriles

Petits hommes de cavernes

Face à un de ses anciens petits amis, Nathalie lui renvoie son dégoût et son écœurement. Lui et ses amis sont sans dignité, de vrais petits machos pour lesquels les femmes ne sont que des objets. La comparaison avec la souris, référence aux victimes des expérimentations « scientifiques » spécistes, dont celles en cours de sciences naturelles dans les établissements scolaires, souligne la posture de cible sans défense de Nathalie.

Cette attitude misogyne rappelle celle de la bande de lycéens du Péril jeune, film de Cédric Klapisch (1994), qui bavent sur une de leurs camarades de classe, Christine (Hélène de Fougerolles). Ils prétendent qu’elle est « facile », c’est-à-dire que ce n’est pas une « maman », mais une « putain », selon l’habituelle dichotomie sexiste.

De même, dans la comédie musicale Grease (Randal Kleiser, 1978), la deuxième chanson du film, « Summer Night » est un récit ultra-genré d’amours de vacances. D’un côté, la lycéenne Sandy Olson (Olivia Newton-John) raconte à ses nouvelles amies un été passé main dans la main avec son petit ami. De l’autre, Danny Zuko (John Travolta) rapporte à ses amis un été passé en exploits sexuels,  gestes du bassin et des mains explicites à l’appui : « Well, she got friendly down in the sand (…). Well, she was good, you know what I mean. » (« Eh bien, elle s’est laissée aller amicalement sur le sable (…). Eh bien, elle était bonne, vous voyez ce que je veux dire. » Traduction personnelle). À la hâblerie s’ajoute le mépris pour la jeune fille qu’il a courtisée, renforcé par l’effet de groupe.

Dans cette chanson qui fait partie des féministes de Bénabar, le chanteur insiste également sur, a contrario mais de manière complémentaire, le plaisir masculin éprouvé quand ils ont embrassé Nathalie, mais discrètement, et quand ils sont passés à l’acte. Car, surtout :

D’avoir pour moi

Un seul mot de tendresse

Vous apparaissez

Comme la pire des faiblesses

Vous, les fier-à-bras

Vous parliez en experts

Oubliant qu’dans mes bras

Vous faisiez moins les fiers

(…)

Vous veniez chez moi

Mais dès le lendemain

Vous r’fusiez en public

De me tenir la main

Se vanter auprès des copains oui, sortir en public avec une camarade, non. Ce n’est pas tant la peur de la différence de classe et de situation au sein du lycée comme dans Normal People (Sally Rooney, 2018), que le mépris pour une jeune femme qui a une sexualité.

Bénabar n’oublie pas, hélas, que ce mépris est également partagé par certaines lycéennes :

Et les autres filles

Perfides petites saintes

M’auraient tondu les ch’veux

À une autre époque

Celles qui ont l’habitude

Qu’on les cajole

Ignorent la solitude

Que rien ne console

L’absence de sororité est certes un effet du patriarcat, comme l’a aussi décrit Annie Ernaux dans Mémoire de fille (2016), mais n’empêche pas la responsabilité individuelle, comme pour les garçons. La référence historique aux femmes tondues à la Libération met l’accent sur la férocité des jeunes filles entre elles, ainsi que sur leur absence d’empathie. Manques d’autant plus douloureux que Nathalie a intégré les stéréotypes sexistes plaqués sur son manque d’amour et son envie de sexe : « Et j’aimais les garçons/Peut-être un peu trop ». Malgré le modalisateur, la honte est bien présente. La sexualité féminine est totalement fantasmée par les garçons. Elle est exagérée par les filles (pas d’envies sexuelles et on est dans la norme) comme par les garçons (trop d’envies sexuelles chez une fille en fait une proie).

Heureusement, d’autres chanteurs-compositeurs ont écrit sur une autre forme de masculinité hétérosexuelle, qui prend en compte la discrétion par rapport aux histoires d’amour. Ainsi, Charles Trenet, dans « Giovanni » (1959), imagine un adolescent qui invente une histoire d’amour avec une belle inconnue. Il raconte cette histoire à des « marins naïfs » pendant des années. Jusqu’à ce que, à ses vingt ans, son fantasme prenne corps :

Il voit soudain, dans la clarté,

Une femme aux yeux de ciel éblouis,

Une femme si nue, si belle, tout près de lui,

Qui lui murmure tout bas :

“J’attendais ton bel âge

Pour devenir ta réalité…”

Que s’est-il passé ce jour-là ?

Trenet met au goût du jour le mythe de Pygmalion, si ce n’est que Galatée a sa propre volonté. Ce n’est plus Aphrodite/Vénus qui lui insuffle vie, c’est Galatée qui va au-devant de Giovanni. Bien entendu, l’apparition est exceptionnelle, et déjà dévêtue, les fantasmes masculins n’étant pas originaux. Il n’en reste pas moins que le chanteur, qui s’interroge sur le déroulement de l’entrevue, déçoit notre attente : « Que s’est-il passé, je n’sais pas (…). » Il en est de même pour le public habituel de Giovanni :

“Giovanni, qu’as-tu vu tout à l’heure”,

Demandaient le soir marins et pêcheurs

Mais lui, ne songeant plus à la belle du rivage,

Répond : “Amis, ce jour fut perdu.

Aucun visage d’amour n’est venu.

La plage était déserte, j’n’ai rien vu,

Rien vu…”

Le jeune homme choisit la discrétion, tout en se faisant plaindre. Une bonne combinaison gagnante, et pleine d’humour – celle du personnage et celle du chanteur.

En 1972, dans l’album Mon frère, Maxime Le Forestier chante et joue une « Éducation sentimentale », sur des paroles de Jean-Pierre Kernoa, heureusement à mille lieues de celle à héros machiste écrite par Gustave Flaubert en 1869. Le Forestier chantonne une ballade amoureuse. Au début de la chanson, au premier couplet, il invite son aimée à le suivre dans les collines :

Ce soir, à la brune, nous irons, ma brune cueillir des serments

Cette fleur sauvage qui fait des ravages dans les cœurs d’enfants

Pour toi, ma princesse, j’en ferai des tresses et dans tes cheveux

Ces serments, ma belle, te rendront cruelle pour tes amoureux

Le narrateur lui offre fleurs et serments mêlés, tout en s’adjoignant la préférence de sa belle. Il n’entre en compétition avec ses autres amoureux qu’indirectement, et dans l’ombre, laissant la manœuvre à sa douce. La chanson mime l’évolution des rapports amoureux, selon l’évolution du soleil :

Demain, à l’aurore, nous irons encore glaner dans les champs

Cueillir des promesses, des fleurs de tendresse et de sentiments

(…)

Dans mes bras, ma brune, éclairée de lune, tu te donneras

C’est au crépuscule, quand la libellule s’endort au marais

Qu’il faudra, voisine, quitter la colline et vite rentrer

(…)

Ce soir, à la brune, nous irons, ma brune cueillir des serments

(…)

La progression amoureuse est tranquille, la sexualité n’intervient qu’après du temps passé ensemble dans une atmosphère d’affection et de rêve, sans besoin de « Doudou d’métal » (Tiphaine Martin, 2022). 

Et le rêve reste présent après l’amour. Et le couple reste ensemble après le retour loin des collines enchantées. Les serments restent également. Le Forestier proposerait-il une nouvelle galanterie post-Mai 68, pendant les années de luttes des mouvements féministes de la deuxième vague du vingtième siècle ? Songeons à ce que la chercheuse Jennifer Tamas analyse dans son manifeste Peut-on encore être galant ? (Seuil, 2024, p. 54) :

Au XVIIe siècle s’est jouée une lutte de pouvoir que les précieuses ont perdue mais qui demeure actuelle : un droit au sexe, l’égalité et la fin des violences, la recherche de rapports fluides et non d’emprise. (…) Au lieu de sexualiser la galanterie, il faut galantiser le sexe pour le rendre plus ludique, plus respectueux et plus joyeux en se fondant sur un régime d’égards et de plaisir que les précieuses établirent.

Le respect est bien ce que le narrateur d’« Éducation sentimentale » prodigue à sa compagne, en plus des sentiments et du sexe :

Ne dis rien, ma brune, pas même à la lune et moi dans mon coin

J’irai solitaire, je saurai me taire, je ne dirai rien (…)

Le silence est double voire triple, mais le chanteur insiste sur la discrétion masculine, puisqu’elle ne va pas de soi. Tout concorde donc à un plaisir partagé, et, peut-être, à la formation d’un couple réussi.

Oui Messieurs, silence sur vos ébats !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Silence masculin en chanson : C. Trenet, M. Le Forestier, Bénabar », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/17917