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Mon Palimpseste littéraire et expositions I

Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste littéraire et d’expositions, 1984-2002. Partie I.

Je ne sais pas quel est le premier livre que mes parents m’ont lu. Je ne sais pas davantage quelle est la première exposition que j’ai vue. C’est peut-être mieux ainsi. Les livres et les images étaient là avant que ma mémoire ne commence à les classer.

Tous les soirs, mes parents me lisaient un album. Il y en avait d’autres le week-end, pendant les vacances. Je me souviens de L’Énorme Crocodile, des Deux Gredins, de Max et les Maximonstres, des Trois Brigands, du Chat ne sachant pas chasser, de Matilthe et le fantôme, de Cache-cache cochon, de William cochon, des Dessous du sable (livre sans texte, mais qui peut être parcouru à plusieurs). Je me souviens des animaux, surtout. Ils ont toujours beaucoup peuplé mes livres.

Il y a eu, aussi, L’Homme qui plantait des arbres. Je crois que mes parents m’ont d’abord montré le film d’animation de Frédéric Back. J’en ai conservé une image qui est encore un éblouissement : à la fin, cette mer d’arbres plantés par Elzéard Bouffier, tout ce vert et ce bleu qui bougent sous le vent. Plus tard, quand j’ai su lire, j’ai lu Giono. Je le relis toujours volontiers. Et je regarde toujours volontiers le film d’animation.

Mes parents, écologistes, m’ont également offert plusieurs livres consacrés à la protection de l’environnement : Ma planète, ça me regarde, 50 trucs faciles pour embellir la Terre, puis, quelques années plus tard, Déluge sur Monteyrac. Comme je l’ai raconté dans mon premier Palimpseste, ils m’ont sensibilisée à l’écologie dès mon enfance.

À l’école maternelle, il y avait des livres. Mes parents m’avaient abonnée à L’École des loisirs et, régulièrement, un album arrivait à l’école. Il y avait aussi les lectures mises en scène par les adultes,  dans l’émission jeunesse Les Badabocks. J’en parle déjà dans un autre Palimpseste : un album respecté, accompagné plutôt que transformé, ce qui est peut-être une des raisons pour lesquelles je supporte si mal certaines adaptations qui prétendent améliorer ce qui n’avait pas besoin de l’être. Et qui changent le sens du récit voulu par l’auteur ou l’autrice.

À la maison arrivaient aussi les revues. Popi, d’abord, dont il me reste surtout la peluche qui m’accompagnait toute petite. Pomme d’Api, Les Belles Histoires, avec à chaque fois une histoire et des univers graphiques différents. Puis J’aime lire, avec un graphisme plus vif, toujours agréable.

Je ne me rappelle pas non plus ma première visite au Musée en Herbe. D’après mes parents, j’étais toute petite. Le musée se trouvait alors dans le parc parisien où il y a des miroirs déformants. Aujourd’hui, le musée se trouve en plein cœur de Paris. Je n’en ai gardé aucune exposition précise, seulement l’idée, transmise par leur souvenir, d’un musée réellement conçu à hauteur d’enfant.

Mes parents me lisaient et me commentaient également des livres d’art. Bruegel est ainsi entré très tôt dans la maison. J’avais un livre pour enfants consacré aux Jeux d’enfants, que j’ai toujours. Mes parents avaient accroché une reproduction des Chasseurs dans la neige dans un des couloirs de la maison. J’aimais ce tableau : la neige, les personnages qui rentrent, les maisons au loin, le calme. Beaucoup plus tard, à Vienne, j’ai vu l’original. L’émotion était forte, puisque j’ai enfin rencontré en vrai un tableau que je connaissais depuis toujours.

Mais le véritable coup de foudre a eu lieu ailleurs. J’avais environ six ans. Nous étions à la Fondation Maeght, entre Saint-Paul et Saint-Paul-de-Vence, en Provence, loin de ma Yonne natale. Pas de collines ni de vignes, mais des pins parasols et du plat. Je me souviens… La pinède où nous garions la voiture, les quelques minutes à pied, puis le bâtiment apparaissant entre les arbres. Les poissons de Braque dans le petit couloir d’eau à l’entrée. Le sol en terre cuite rouge du Midi. Les sculptures de Giacometti (Le Chien, Le Chat) et celles de Miró, toutes délirantes, donc merveilleuses. Les mosaïques de Miró sur les murs extérieurs. Le jardin. Les expositions temporaires. Le Tigre de Jacques Monory à l’étage, un de ses Pique-nique bleu glacé, magnifique. Un grand Chagall, genre Les Mariés de la Tour Eiffel. Je continue d’ailleurs à trouver profondément regrettable que la Fondation Maeght ne soit pas une location de vacances : je m’y installerais très volontiers.

À six ans pourtant, je trouvais encore volontiers les musées ennuyeux. Puis je suis arrivée devant Le Carnaval d’Arlequin de Miró. Coup de foudre. Du coup, je ne me suis plus jamais ennuyée dans une exposition ni dans un musée, même lorsque je ne vibre pas à l’œuvre. Mes parents m’avaient appris à aller voir. À partir de ce moment-là, je crois que j’ai commencé à regarder.

Quand j’ai su lire, ou, plus exactement, quand j’ai commencé à savoir déchiffrer suffisamment pour essayer, j’ai naturellement voulu choisir moi-même mes livres, encouragée, comme mes ami·es et camarades, par mes instituteurs et institutrices, avant le dirigisme des professeurs du Secondaire et de l’université de Dijon, sauf en Maîtrise, où j’ai choisi mon sujet de recherche. Et j’ai continué à être libre de mes choix littéraires en Master 2 et en thèse à l’université Paris 7, et depuis. Au CP, dans la bibliothèque de l’école primaire, j’ai tenté un Oui-Oui. Peut-être Oui-Oui et le taxi jaune. J’ai dû tenir un paragraphe et demi. J’ai reposé le livre. Je trouvais ça vraiment trop crétin. En outre, l’illustration triade de la couverture, en mode Oui-Oui est un nain de jardin (je déteste les nains de jardin, même kitschs), ne m’a pas aidée à entrer dans le récit.

Cette expérience malheureuse ne m’a heureusement pas détournée d’Enid Blyton : j’ai adoré Le Club des Cinq, Le Clan des Sept et La Famille Tant-Mieux. Dans cette même bibliothèque, j’ai découvert l’adaptation illustrée du film Tintin et la Toison d’or. Je n’ai vu le film que beaucoup plus tard, vers vingt ans, comme Tintin et les Oranges bleues, mais pendant des années le livre m’a fait rêver. Il y avait aussi, en bibliothèque internationale Nathan, les Moomins, C’est la vie, mon vieux chat, Monsieur Ouiplala et d’autres livres, venus notamment du nord de l’Europe. J’en ai racheté certains bien plus tard.

Parmi ces premières lectures, il y a…. tellement de livres : Bulle ou la voix de l’océan, Treize à la douzaine, Le Fantôme de Thomas Kempe, Les Patins d’argent, Le Bon Gros Géant… Le Vent dans les saules reste un très, très, très bon souvenir. Lassie, chien fidèle me faisait pleurer. Il y avait aussi Au revoir Blaireau, petit livre d’une immense douceur malgré son sujet. Les animaux étaient décidément partout.

Chez mon ami C., je lisais aussi les livres de ses deux petites sœurs, M. et E. Martine ne m’intéressait guère. Je préférais Caroline, car il y avait les animaux. Et, comme j’adorais Mimi Cracra, les albums et le dessin animé, H., la mère de C., m’avait même fabriqué pour mon anniversaire un coussin Mimi Cracra, que j’ai toujours. Mimi Cracra est là, en robe rouge, bondissante, un tuyau d’arrosage à la main. Merci H.

En CE1, une entorse m’a ouvert un autre continent. Nous passions les vacances de février dans le Doubs, en location avec mes parents. J’avais fait une mauvaise chute à vélo et je devais garder le lit. Dans la location, il y avait une petite bibliothèque. Mes parents y ont repéré L’Auberge de l’Ange-Gardien de la Comtesse de Ségur et m’ont conseillé de le lire. J’ai adoré. Eux l’avaient lu bien avant moi et savaient qu’il existait une suite, Le Général Dourakine. Ils me l’ont acheté et me l’ont offert. Je l’ai dévoré aussitôt. Après cela, j’ai lu la Comtesse de Ségur. Puis relu. Puis rerelu. Puis rerelu encore. Tout.

Certains de ses livres m’ont davantage marquée que d’autres. Mémoires d’un âne, par exemple, n’est pas pour moi le gentil récit animalier auquel on pourrait le réduire : il raconte aussi la condition faite aux animaux, et particulièrement aux ânes.

François le Bossu m’a beaucoup touchée. Le livre montre ce que le regard des autres et leurs insultes peuvent faire à une personne handicapée, mais aussi comment l’affection et l’amour peuvent apaiser une partie de ces blessures. Christine, petite fille puis jeune fille, ne regarde pas François comme les autres le regardent. Elle-même est mal aimée dans sa propre famille. Son père est largement indifférent, tout entier dévoué à une épouse qui n’est pas piquée des hannetons : vulgaire, parlant fort, portant des toilettes voyantes et, surtout, refusant de voir grandir sa fille parce qu’elle tient elle-même à paraître éternellement jeune. Christine trouve donc refuge auprès de François et de son père, qui a perdu son épouse. Elle passe auprès d’eux une grande partie de son enfance puis de son adolescence. Cette famille presque choisie, substituée à une famille biologique défaillante, n’était pas tout à fait banale.

Peut-être étais-je particulièrement sensible à cette histoire parce que la question du handicap ne m’était pas étrangère. Ma mère, qui avait été mon institutrice en maternelle, avait monté un projet d’école avec un IME près d’Auxerre. Lorsque j’étais en grande section, si mon souvenir est bon, nous étions notamment allés pique-niquer avec les personnes accueillies dans cet établissement. Le handicap n’appartenait donc pas seulement pour moi aux livres.

Quel amour d’enfant ! me faisait, lui, beaucoup ricaner amèrement. Giselle n’est pas mal aimée : ses parents l’aiment, mais ils l’aiment en lui passant tous ses caprices. Elle fait ce qu’elle veut, comme elle veut, quand elle veut. Elle est odieuse avec les domestiques et avec à peu près tout le monde. Elle n’apprend rien, puisque ses préceptrices ne restent guère auprès d’elle. Les domestiques s’en vont régulièrement. Toute la maison vit dans l’instabilité. Jusqu’à ce que ses parents finissent, sur les conseils d’autres adultes, par modifier durablement leur manière de l’élever. Je n’avais évidemment pas le vocabulaire pédagogique pour analyser cela. J’avais en revanche parfaitement compris qu’aimer un enfant ne consiste pas à lui permettre absolument tout. Aujourd’hui, je pense parfois que certains parents qui, sous prétexte de suivre Maria Montessori, laissent leurs enfants faire tout ce qu’ils veulent (pour leur propre tranquillité, nous sommes bien d’accord), feraient bien de lire Quel amour d’enfant !

Et puis il y avait la fin d’Un bon petit diable, dont j’ai gardé une véritable philosophie de la suffisance. Une fortune arrive au héros à la fin du livre : elle pourrait bouleverser entièrement son existence. Mais pourquoi diable faudrait-il se mettre à consommer davantage ? On ne peut porter qu’un costume à la fois. On ne peut pas faire trente-six repas par jour, ni être dans quarante-six endroits en même temps. Il est donc possible de continuer à vivre simplement et d’utiliser l’argent autrement, notamment pour faire du bien autour de soi. Je n’appellerais certainement pas cela de l’épicurisme chez la très catholique Comtesse de Ségur. Aujourd’hui, je parlerais plutôt de sobriété volontaire : savoir ce qui suffit.

Dans Les Petites Filles modèles, j’aimais particulièrement toute l’histoire de la fête improvisée. Elle se déroule dans un univers entièrement féminin et tout le monde participe : les mères aristocrates et leurs filles, certes, mais aussi la bonne Élisa. Et Élisa n’est justement pas une figurante. C’est elle qui accomplit une bonne partie du travail, notamment lorsqu’elle évide des coquilles de noix pour les remplir de cire et y placer une mèche afin d’en faire de petits lampions. Cela me paraissait fantastique. Il y avait également un petit buffet, préparé sans doute par la cuisinière. Tout un travail féminin, habituellement invisible, devenait donc visible. Je ne crois pas que la Comtesse de Ségur le fasse avec maternalisme, même si cela peut évidemment se discuter. Et rien que le terme « croquettes de riz » me met(tait) l’eau à la bouche.

Dans Les Vacances, j’adorais toute l’histoire des cousins et des cousines qui construisent des cabanes. Les filles aussi construisent des cabanes, ça compte et ça ne va pas de soi, ni au dix-neuvième siècle, ni au vingtième. Et aujourd’hui ? Par contre, ce roman m’avait réservé une déception : Sophie n’épouse finalement pas Paul, son ami d’enfance, qu’elle retrouve après son incroyable réapparition. Paul a passé des années sur une île avec le père de Marguerite de Rosbourg et ceux que la Comtesse de Ségur appelle alors des « sauvages », lesquels ont bien entendu été « civilisés » par les Européens. Tout cela appartient à l’imaginaire colonial du XIXe siècle. Mais enfant, ce n’était pas cela qui m’avait déçue. Je voulais que Sophie épouse Paul, et non pas l’insignifiant Jean. Quelques années plus tard, à quinze ans, j’ai lu Mémoires d’une jeune fille rangée et découvert avec ravissement que Simone de Beauvoir avait éprouvé, à peu près au même âge que moi, la même déception devant le destin matrimonial de Sophie et Paul. Voilà qui me rassurait rétrospectivement. Je n’étais plus seule face à mes lectures d’enfance. En outre, adulte, j’ai pu constater que l’intérêt de Jean pour Sophie est inscrit dès le début des Vacances, et se poursuit tout au long du roman. Mouais.

J’avais éprouvé une déception très semblable avec Louisa May Alcott, tout comme, là aussi, Simone de Beauvoir. Après Les Quatre Filles du docteur March, j’avais lu la suite publiée en français sous le titre Les Quatre Filles du docteur March se marient. Bon, déjà, gros problème avec le titre, qui masque la mort tragique de la douce Beth – alors qu’Amy la pimbêche, elle, reste en vie. En outre, j’avais été très déçue que Jo n’épouse pas Laurie, son ami d’enfance. Mais cette déception-là n’a pas duré. À dix ans, j’ai vu au cinéma l’adaptation des Quatre Filles du docteur March avec Winona Ryder. Et tout à coup, quelque chose qui ne m’était pas apparu avec la même évidence à la lecture est devenu parfaitement logique : Jo aime beaucoup Laurie, mais elle ne l’aime pas d’amour. Elle a même tout à fait raison lorsqu’elle comprend que, s’ils étaient ensemble, ce serait l’enfer. Ce n’est pas ce qu’elle cherche chez un mari. Ce n’est pas parce qu’un garçon et une fille ont grandi ensemble, sont extrêmement proches et s’aiment profondément qu’ils doivent nécessairement former un couple. Et c’est précisément à ce moment-là que Jo décide de quitter la maison familiale. Elle part à New York, poursuit sa propre vie et y rencontre l’homme qu’elle aimera, le professeur Bhaer. Je dois ajouter, pour être tout à fait honnête, que la réalisatrice a magnifiquement choisi, aussi, ses interprètes masculins : l’acteur qui joue Laurie a des traits jolis, jeunes bien sûr, mais reste peu mature. Par contre, l’acteur aux cheveux noirs et yeux bleus qui joue le professeur Bhaer est très beau et viril. Ahem. Enfin bref.

Entre Sophie et Paul d’un côté, Jo et Laurie de l’autre, quelque chose avait donc déjà bougé dans ma manière de lire les histoires d’amour. Je pouvais souhaiter très fort qu’un couple se forme, puis changer d’avis si l’histoire me faisait comprendre que l’amitié et l’amour n’étaient pas interchangeables.

À l’école primaire, il y a eu une rencontre importante. Dans mon livre de lecture de CE1 figurait un extrait de La Chatte de Colette, sur le « Kashasaha de Saha ». Cela m’avait fascinée. En outre, Colette, pour moi, n’était pas d’abord « Colette, grande écrivaine française ». Elle était une écrivaine de l’Yonne. Une locale.

Vers neuf ou dix ans, je suis d’ailleurs allée avec mon père à la librairie Obliques, rue Joubert, à Auxerre. Le libraire de l’époque avait une grande barbe et m’impressionnait un peu. J’ai choisi La Chatte et Dialogues de bêtes. Un peu plus  tard, j’ai lu Claudine à l’école. Claudine disait « je » ; j’ai donc commencé par croire que tout cela était vrai. Il m’a fallu comprendre progressivement qu’une narratrice disant « je » n’était pas nécessairement l’autrice et que Claudine, malgré tout ce qu’elle avait d’apparemment vivant, n’existait pas.

La librairie Obliques, quant à elle, est devenue MA librairie. Quelques années plus tard, le premier propriétaire l’a cédé à son employée George. Je l’ai beaucoup connue ainsi. Quand nous nous croisons encore par hasard dans Auxerre, elle me salue comme l’une de ses plus anciennes clientes. Cela me fait toujours plaisir.

À neuf ans, mes grands-parents m’ont offert Quelle vie de chat ! J’étais chez eux pour une semaine de vacances, dans la ferme icaunaise héritée du père de ma grand-mère. Mon anniversaire tombe en avril. Parmi mes cadeaux se trouvait ce livre, sur le chat Jacob, qui raconte sa vie. C’est très amusant et très délicat.

Chez ma grand-mère maternelle, je lisais ce que je trouvais. Vers dix ans, j’ai lu Rebecca. Je l’ai adoré et je l’aime toujours. Bien plus tard, j’ai été heureuse de découvrir enfin le texte français intégral grâce à une nouvelle traduction, sans pour autant renier la traduction abrégée de mon enfance. J’ai aussi lu Autant en emporte le vent, dans l’édition Gallimard de 1939, dont j’ai hérité à la mort de ma grand-mère, en 2017. Là, j’ai éprouvé beaucoup moins d’enthousiasme que pour Rebecca. Je préférais le film, car, dans le roman, Scarlett est absolument insupportable.

Par contre, j’aimais beaucoup Stéphanette, de René Bazin. Je percevais déjà, sans employer évidemment le terme, son caractère contre-révolutionnaire : les révolutionnaires français y sont présentés comme des êtres assoiffés de sang. Cela ne m’empêchait pas d’aimer le style et la jolie histoire d’amour entre l’aristocrate et la jeune fille pauvre, malmenée par un ancien révolutionnaire, qui, ô stupeur, se trouve être une aristocrate. Comment ça, c’est cliché-ultra ?

J’ai lu aussi Une jeune fille voyagea, de Claude Farrère, que je recevais surtout comme un roman d’aventures et d’émancipation féminine. La fin, où l’héroïne finit par se ranger et épouser l’homme plus âgé dont elle ne voulait pas au départ, m’intéressait nettement moins. Toujours, d’ailleurs.

Ma grand-mère possédait quelques Astérix, que je lisais et relisais, et un très bel album de Sempé dont j’ai également hérité. Sempé à son plus haut point : tendresse, humour, délicatesse.

Chez sa sœur aînée, ma grand-tante, il y avait presque tout Pagnol. C’est là que j’ai découvert Pagnol écrit, en commençant par Marius, Fanny et César, que j’ai ensuite vus en films chez ma grand-mère. Lorsque ma grand-tante est entrée en maison de retraite et qu’il a fallu vider son appartement, ma grand-mère m’a autorisée à prendre quelques livres : des Pagnol, mais aussi Ces dames aux chapeaux verts, de Germaine Acremant, en m’assurant que ça allait me plaire. Oh que oui : gaieté, jeunesse, vieillesse, amours finalement heureuses, bref, les années 1920 telles qu’on se les imagine. En 2014, j’ ai même fait une communication sur ce roman.

Vers neuf ans, également, je suis entrée dans le roman policier. Il y a eu, probablement, d’abord, Une étude en rouge de Conan Doyle, auquel j’étais arrivée par une adaptation en bande dessinée dans Je bouquine. J’ai adoré, puis j’ai enchaîné avec tous les Sherlock Holmes, puis avec les Conan Doyle qui n’étaient pas des Sherlock Holmes. C’est resté l’un de mes grands amours policiers. Et j’ai versé ma petite larme d’émotion quand Sherlock Holmes surgit devant le docteur Watson, qui le croit mort. Et, avant, j’avais pleuré à gros bouillon quand Holmes est entraîné par l’infâme Moriarty dans je en sais plus quelles chutes d’eau. Mais non, IL n’est pas mort !!! Snif de soulagement.

J’ai lu aussi Le Mystère de la chambre jaune, puis Le Parfum de la dame en noir. Je les adore toujours. Et j’attends toujours une adaptation cinématographique qui soit fidèle à l’esprit de suspens et de mystère qui plane sur ces deux romans, sans oublier de tout adapter de chaque roman. À la limite, les deux films de L’Herbier sont corrects. Mais certainement pas ceux de Podalydès. Comme je fais généralement lorsque j’aime un auteur, j’ai poursuivi ma lecture des Gaston Leroux. Le Fantôme de l’Opéra m’a moins intéressée, mais m’a plu. Bon, bof. Par contre, j’ai adoré Chéri-Bibi, le garçon boucher devenu assassin par malheur, et pas parce qu’il veut venger sa sœur victime du viol d’un aristocrate local : « Fatalitas ! » Là aussi, j’attends toujours la série télé/internet qui rende justice à cette pentalogie excellente – sauf le dernier volume, grossièrement anti-anarchiste. La Poupée sanglante est affreuse et terrifiante, j’ai adoré. Quant au Fauteuil hanté, beaucoup plus drôle, avec ses académiciens assassinés les uns après les autres parce qu’un homme aimerait beaucoup devenir académicien à leur place. Un peu comme dans La Cité de la peur…

En CM2, ma mère m’a prêté ses P. D. James. J’ai lu et relu ces romans jusqu’au début du collège. Puis je suis passée à autre chose avant d’y revenir bien des années plus tard et de compléter tout ce que je n’avais pas lu, jusqu’à La Mort s’invite à Pemberley, sa suite d’Orgueil et Préjugés, que j’ai trouvée remarquablement respectueuse de Jane Austen, y compris de son ironie.

Je peux témoigner ici de l’homophobie, bête et méchante comme il se doit, de certain·es de mes camarades de CM2, qui ricanaient devant les initiales P.D. N’étant pas homophobe, comme je l’ai expliqué dans mon premier article palimpseste, il a fallu qu’elles et ils m’expliquent leurs ricanements. Sans commentaire autre.

À la bibliothèque municipale d’Auxerre, j’ai découvert La Nuit du renard de Mary Higgins Clark, en K7 audio, puis je l’ai lu. Les deux me faisaient atrocement peur. Des expériences géniales.

Pour La Mariée était en noir de William Irish, c’était pareil. Le roman m’est arrivée d’abord en K7 audio, empruntée à la bibliothèque. Puis j’ai lu le roman. Beaucoup plus tard, le film de Truffaut m’a déçue : le roman retourne finalement l’histoire contre son héroïne d’une manière, misogyne certes, mais tellement fabuleuse, que le film ne reproduit pas. C’est tout à l’honneur de Truffaut d’avoir fait de la mariée une héroïne un peu féministe, mais ça n’a rien à voir avec le roman.

Et puis Agatha Christie, pendant l’été 1997. Premier essai : son roman policier qui s’appelait alors Dix petits nègres. J’ai détesté. Trop noir, trop désespéré, trop désespérant. Je me suis dit que j’étais peut-être simplement tombée sur le mauvais. Deuxième essai, avec Le Meurtre de Roger Ackroyd. Le narrateur était le meurtrier. OK. Mais en fait non. Moi qui étais habituée à une distribution relativement stable entre enquêteur et coupable, j’ai trouvé cela très fort, mais je n’ai pas aimé du tout. Puisque c’était ainsi, j’arrêtais Agatha Christie.

Enfin… jusqu’au troisième essai. L’Homme au complet marron. Et là : l’aventure, l’exotisme colonial, l’amour, le danger et surtout l’humour, partout, y compris dans les passages les plus inattendus. Je ris encore lorsque je le relis. Par exemple, l’héroïne va chercher à la bibliothèque municipale de son petit village des romans d’amour qui lui mettent « la tête en ébullition ». Elle rentre chez elle et trouve une lettre menaçant de couper le gaz. Son père est un savant absorbé par la préhistoire. Le vocabulaire scientifique devient lui-même matière à plaisanterie jusque dans la dernière phrase du roman. Du grand art. Le roman se déroule dans un univers colonial sans remise en cause du système colonial. Cela existe et il ne faut pas censurer ce genre de roman, sous peine de ne plus pouvoir faire d’histoire ni d’analyse du passé et de ses représentations.

Après cela, j’ai lu tout Agatha Christie : les romans policiers, ses mémoires (La Romancière et l’Archéologue), puis les romans psychologiques publiés sous le nom de Mary Westmacott, que j’ai découverts grâce à leurs rééditions. Le rendez-vous avait simplement nécessité trois tentatives.

Il y a d’ailleurs un point commun entre ma lecture d’Agatha Christie et celle, quelques années auparavant, de la Comtesse de Ségur. En effet, j’ai lu et relu les deux suffisamment souvent pour être assez bien immunisée contre les discours sexistes tenus à leur sujet. Pendant longtemps, j’ai entendu dire de l’une comme de l’autre qu’elles étaient des autrices « gentillettes », sans grande profondeur ni grand intérêt littéraire. J’ai surtout entendu cela à l’adolescence puis à l’âge adulte, et généralement énoncé avec beaucoup d’assurance par des gens qui ne les avaient pas lues.

Or je les avais lues. Beaucoup. Il était donc assez difficile de me faire croire que la Comtesse de Ségur se résumait à de charmantes histoires pour petites filles lorsque j’y avais trouvé la maltraitance des enfants, le handicap et le regard porté sur lui, la condition animale, l’éducation, les rapports de classe, l’argent, la famille et ses défaillances ; tout comme il était difficile de me faire prendre Agatha Christie pour une aimable fabricante de petits meurtres anglais lorsque j’avais lu ses variations sur la violence, le couple, la famille, l’argent, le pouvoir, les rapports entre les sexes et les classes sociales, sans oublier son humour.

Toutes deux avaient en outre contre elles d’être des femmes qui écrivent. La Comtesse de Ségur écrivait pour les enfants, et notamment pour les petites filles. Agatha Christie écrivait des romans policiers, lus par un immense public et notamment par des femmes. À la hiérarchie des genres littéraires s’ajoutait donc celle des sexes : des œuvres écrites par des femmes, largement lues par des femmes et, dans le cas de Ségur, adressées aussi aux filles pouvaient être d’autant plus facilement renvoyées du côté du mineur, du léger, du « gentil ». Rien à voir avec la littérature « sérieuse », parce que masculine, par exemple celle du « pif paf boum » raciste et sexiste des romans noirs et des thrillers, sans oublier les resucées des romans médiévaux via la fantasy.

Ce discours sexiste commence heureusement à changer, notamment grâce aux travaux des chercheuses et des chercheurs qui prennent les œuvres, entre autres, de Ségur et de Christie, au sérieux. Mais, dans mon cas, je n’ai pas eu besoin d’attendre leur réhabilitation critique pour savoir qu’elles étaient beaucoup plus intéressantes que ce qu’on racontait sur elles.

J’avais lu les livres.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste littéraire et d’expositions, 1984-2002. Partie I. », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2026. URL :  https://vadmc.hypotheses.org/36644

Asako et Nadja, CIUP VADMC

Asako et Nadja, CIUP

Aux promotions

de la Maison de la Suède & de la CIUP

2007-2010.

Et à toutes les autres,

Passées, présentes, à venir.

Il était une fois un conflit mondial qui avait laissé de douloureuses cicatrices chez les survivants. Certains d’entre eux ont eu alors l’envie de transformer leurs douleurs en joie, la fermeture et le ressentiment en ouverture, notamment chez les jeunes, pour que jamais ne recommence la guerre. Parisiens, ils ont cherché un endroit où concrétiser ce rêve de paix. Ce fut la fondation, en 1925, de la Cité Internationale Universitaire de Paris (CIUP), au sud du sud parisien, dans le quatorzième arrondissement, en face du parc Montsouris.

La CIUP est rapidement devenue un sujet de fiction, tant pour les Français·es que pour les étrangères et étrangers. Ainsi, l’autrice japonaise Tomiko Asabuki y situe un épisode de son roman autobiographique Asako (1977, traduction en français en 1992 de Marc Mécréant, quatrième de couverture écrite post-mortem par Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre), tandis que le cinéaste français Éric Rohmer y tourne une partie de son court-métrage Nadja à Paris (1964), sur une idée de l’étudiante états-unienne d’origine yougoslave Nadja Tesich.

Asako est une jeune Japonaise, qui passe son voyage de noces en Occident, d’abord à Londres, puis à Paris. Victime de viol conjugal, elle arrive à divorcer, puis à retourner à Paris, après avoir séjourné aux USA, en Italie et en Suisse, avec ses parents. À l’été 1936, elle est pensionnaire dans un institut laïque en banlieue parisienne. Si cet institut est cosmopolite, il n’est pas pour autant bien tenu. La nourriture est chichement distribuée, l’eau chaude également. Asako emménage donc dans une pension de famille, au Quartier Latin. Elle suit des cours de psychologie à la Sorbonne. Elle fait la connaissance, dans un café, d’un de ses camarades, Yu, étudiant chinois.

Nadja, elle, est sans attaches conjugales ni familiales. Étudiante en Lettres à la Sorbonne, pour une thèse sur Proust, elle aime déambuler dans Paris, d’abord autour de l’université, dans le Quartier Latin, puis un peu plus loin à Saint-Germain-des-Prés, quartier autrefois existentialiste et intellectuel, dans l’après-Seconde Guerre mondiale, puis à Montparnasse, quartier autrefois artiste, dans l’entre-deux-guerres. Elle passe également de l’autre côté de la Seine, à Belleville, alors quartier populaire, et plus haut, dans le parc des Buttes-Chaumont.

Asako, qui se politise progressivement, et Yu, discutent de la guerre sino-japonaise qui fait rage, suite à la volonté du Japon de coloniser la Chine. Asako, anticolonialiste, est d’ailleurs heureuse de pouvoir avoir ces conversations en territoire français. Celles-ci seraient impensables chez elle, puisque femmes et hommes vivent séparément dans la bourgeoisie et parce que les Chinois·es sont rares à habiter au Japon, qui plus est en ces temps de conflit.

Yu habite à la Maison de la Belgique, aujourd’hui Fondation Biermans-Lapôtre, située non loin de la Maison du Japon. Il prie Asako, dont il est tombé amoureux, de le rejoindre à la sortie du métro Cité Universitaire (aujourd’hui RER B-Cité Universitaire). Asako accepte, d’autant que Yu précise qu’il part le lendemain pour la Chine, prendre les armes contre les envahisseurs japonais. À la sortie du métro, Yu laisse exploser sa passion pour Asako, tombant à ses genoux sur le boulevard Jourdan, lui enserrant les jambes et lui demandant de l’épouser (Tomiko Asabuki, Asako, Côté-Femmes, 1992, p. 80). Asako refuse, car elle n’aime pas Yu.

Nadja, de son côté, n’a aucun tourment sentimental. Elle se trouve très bien à la CIUP, où elle habite à la Maison de l’Allemagne, aujourd’hui Maison Heinrich Heine. Elle décrit les installations confortables et variées de sa résidence et de la CIUP en général, dont la bibliothèque centrale, le théâtre, qui fait aussi cinéma. Elle apprécie la diversité des nationalités, géniale ouverture sur le monde. Elle aime courir dans le parc de la Cité, dont les pelouses ne sont pas interdites à la fréquentation humaine, ce qui est rare à Paris. Elle reconnaît également qu’il peut être difficile de sortir de la CIUP, car tout est prévu pour la vie quotidienne et les études.

Asako reste finalement à l’extérieur de la CIUP, faisant ses expériences antiracistes dans l’institut de banlieue, qui ressemble à un microcosme CIUP, puis dans Paris. Comme le déclare alors Karine, une amie norvégienne d’Asako (Asako, op. cit., p. 77) :

Nous voici à marcher, là, tous les quatre, de nationalités différentes, tout à fait représentatifs des races humaines, non ?

– Tout à fait. On dirait une manif contre le racisme.

Nadja semble également préférer échanger avec les Parisien·nes et les étranger·es hors CIUP, tant à Montparnasse qu’à Belleville :

On sait que je suis étrangère, mais on m’accepte. Je ne suis pas une intruse.

Il n’empêche que la CIUP reste un espace unique dont l’expérience reste marquante. En effet, si Yu n’avait pas habité à la CIUP, aurait-il osé aborder Asako ? Si Asako n’avait pas eu son expérience cosmopolite, ne lui aurait-il pas manqué un vécu essentiel dans sa progression existentielle, que seul la CIUP peut offrir ? Que restera-t-il à Nadja, une fois retournée aux États-Unis ? L’imprégnation de son existence quotidienne à la CIUP ? Ses promenades dans la capitale ?

Tous et toutes à la CIUP !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Asako et Nadja, CIUP », Voyages autour de mon cerveau, décembre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/19647

Protection des enfants Higelin, Renaud VADMC

Protéger les enfants : Higelin, Renaud

Il arrive que certains hommes hétérosexuels cassent les clichés sexistes et s’intéressent au sort des enfants. Les chanteurs français Jacques Higelin et Renaud dénoncent ainsi les maltraitances subies par les enfants de par le monde et en France, soit avant, soit après l’adoption de la Convention des droits de l’enfant par certains pays, dont la France (Source : UNICEF https://www.unicef.fr/convention-droits-enfants/) :

La Convention internationale des droits de l’enfant (CIDE), ou Convention relative aux droits de l’enfant, est un traité international adopté par l’Assemblée générale des Nations Unies le 20 novembre 1989. (…)  Les 54 articles de la Convention énoncent que chaque enfant a : (…)

  • le droit d’être protégé de la violence, de la maltraitance et de toute forme d’abus et d’exploitation
  • le droit d’être protégé contre toutes les formes de discrimination
  • le droit de ne pas faire la guerre ni la subir
  • le droit d’avoir un refuge, d’être secouru, et d’avoir des conditions de vie décentes (…)

Trois protocoles facultatifs ont été ajoutés au texte principal :

  • Le premier vise à protéger les enfants contre le recrutement dans les conflits armés. (…)

Être enfant devrait être un espace-temps de rêve et de joie. Ce qui n’est pas le cas de ceux de  « Mon beauf » (Le Retour de Gérard Lambert, 1981), chantés avec ironie par Renaud :

Mais c’est pas une affaire vu que c’t’un sacré pauv’ mec

Mon beauf

Mon beauf

Il lui a fait quat’ gosses pour toucher les alloc’

Lui fait l’coup d’la nuit d’noces, dès qu’elle est plus en cloque

Cet espèce de trou du c’, qu’a fait dix ans d’Légion

Ses mômes, il les éduque à grands coups d’ceinturon

Le jour où les cons iront pointer

On l’verra au bureau d’embauche

Mon beauf

Le beau-frère du narrateur est non seulement un profiteur du système social, qui en a tous les avantages et aucun inconvénient (les grossesses à répétition), mais c’est également un père violent, conséquence logique de son passé de militaire. Le chanteur s’amuse, dans cette chanson, à accumuler les clichés de la masculinité traditionnelle, qu’il dédie à un des personnages-types du dessinateur de gauche Cabu (« Il est devenu mon beauf, un beauf à la Cabu »), pour mieux en faire ressortir l’horreur et le danger.

Quatre ans plus tard, c’est au tour de Jacques Higelin d’alerter, en chantant avec des chœurs enfantins, des périls encourus par les enfants confrontés aux guerres, où ils peuvent être enrôlés de force (« La croisade des enfants », Aï, 1985) :

Dans le ventre de l’univers

Des milliards d’étoiles

Naissent et meurent à chaque instant

Où l’homme apprend la guerre à ses enfants

J’suis trop petit pour me prendre au sérieux

Trop sérieux pour faire le jeu des grands

Assez grand pour affronter la vie

Trop petit pour être malheureux

Le chœur d’enfants répond au chanteur en soulignant sa fragilité et son besoin d’être heureux. Higelin, de son côté, passe de l’infini du ciel indifférent aux dégâts provoqués par les hommes, notamment sur les enfants. Le chanteur émet le souhait que tout cela cesse :

Verra-t-on enfin les êtres humains

Rire aux larmes de leurs peurs

Enterrer les armes, écouter leur cœur

Qui se bat, qui se bat pour la vie ?

J’suis trop petit pour me prendre au sérieux

Trop sérieux pour faire le jeu des grands

Assez grand pour affronter la vie

Trop petit pour être malheureux

L’expression « êtres humains » ici montre bien que Higelin parlait uniquement des mâles dans le couplet précédent, pointant l’aspect genré masculin de la violence. Le chanteur nous invite, femmes et hommes, au pacifisme et au bonheur, loin des angoisses existentielles qui conduisent à la haine et aux conflits armés. Bonheur adulte qui comprend celui des enfants, puisque le refrain nous rappelle qu’ils ont le droit d’avoir de bonnes conditions de vie.

Six ans après Higelin, Renaud file la métaphore du racisme sportif dans « 500 connards sur la ligne de départ » (Marchand de cailloux, 1991) :

Passe la caravane

Et les chiens n’aboient plus

Sous les roues des bécanes

Y a du sang répandu

Celui des quelques sauvages

Qu’ont voulu traverser

Les rues de leurs villages

Quand vous êtes passés

Comme des p’tits Rommel

Tout de cuir et d’acier

Crachant vos décibels

Aux enfants décimés

Cinq cents connards sur la ligne de départ

Cinq cents guignols dans leurs bagnoles

(…)

Combien d’années enfin

Ces bœufs sponsorisés

Prendront l’sol africain

Pour une cour de récré

(…)

Le chanteur s’insurge contre le colonialisme de cette compétition sportive (qui existe toujours en 2024, rappelons-le). Les sportifs n’ont aucune conscience écologiste, polluant à tout va avec leurs voitures (bruit, odeur, essence souvent diesel). En outre, ils, puisque ce sont uniquement des hommes, sont des racistes meurtriers, qui s’amusent, à bord de leur voiture, à voyager sur une terre qui n’est pas la leur, sans aucun frein ni le consentement des habitant·es, qu’ils tuent à tout va, d’où la référence au dignitaire nazi Rommel. Ce militaire a livré bataille contre les Britanniques sur le continent africain pendant la Seconde Guerre mondiale, les Africain·es étant pris en otage par les Européen·nes, selon les lois habituelles de la colonisation.

Parmi les Africain·es tué·es par les Européens du Paris-Dakar, des enfants : deux en 1988, deux ans avant la sortie du disque de Renaud, une en 2005 (Source : https://www.francetvinfo.fr/sports/automobile/le-rallye-dakar-a-fait-62-morts-depuis-sa-creation_201927.html) D’après les paroles de la chanson, les sportifs ne manifestent aucun chagrin d’avoir tué, et continuent à jouer avec la planète et ses habitant·es, hors de chez eux, bien entendu. Cette absence de conscience et ce manque d’intelligence primitive conduit Renaud à assimiler les sportifs à des « bœufs », c’est-à-dire à des « beaufs », si nous suivons la consonance, ainsi que le parcours de Renaud, qui a donc chanté la description du « beauf à la Cabu » dans la chanson sus-citée.

Ainsi, Renaud et Jacques Higelin, dans un délai de dix ans, ont chanté leur appui aux enfants malheureux, dans une dénonciation de la guerre et des maltraitances. Des chansons à ressortir au vingt-et-unième siècle ?

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Protéger les enfants : Higelin, Renaud », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/17676

Chère Martha VADMC

Amour, cuisine et voyages : Chère Martha

L’immigration est un sujet politique et social sensible en Europe, au moins depuis la seconde moitié du vingtième siècle. En faire un sujet de comédie romantique ne va donc pas de soi. C’est pourtant le cas du long-métrage allemand Chère Martha (Sandra Nettelbeck, Bella Martha, 2001).

L’un des deux fils narratifs du film est masculin, concernant les rapports épineux de Martha (Martina Gedeck), cheffe cuisinière trentenaire dans un grand restaurant hambourgeois tenue par une restauratrice, célibataire, et de Mario (Sergio Castellitto), cuisiner italien quadragénaire, célibataire, qui vient remplacer Lea (Katja Studt), partie en congé maternité.

L’autre fil est féminin, concernant l’adoption temporaire de Lina (Maxime Foerste), huit ans, par Martha. Lina a eu un accident de voiture avec sa mère Christin, sœur aînée de Martha. Christin est décédée, Giuseppe (Diego Ribon), le père italien de Lina n’a pas donné de nouvelles depuis son retour chez lui des années auparavant. Martha accepte de recueillir sa nièce traumatisée chez elle.

Poids du double deuil (sœur pour l’une, mère pour l’autre), adaptation à une nouvelle vie (avec enfant pour Martha, dans un nouvel environnement sans sa mère pour Lina), relations tendues avec Mario, qui préfère travailler dans une ambiance sereine plutôt que ultra-sérieuse voire angoissée et angoissante (Martha va calmer ses colères dans la chambre froide), tentative avortée de drague culinaire de son nouveau voisin, père célibataire avec enfants en bas âge, tout prédispose Martha à l’explosion psycho-somatique.

Son monde très ordonné vole en éclats, même son psychanalyste (August Zirner) refuse, pour la première fois, de goûter au plat succulent qu’elle lui a apporté, comme elle le fait pourtant à chacune de ses séances. Elle doit revoir toute son organisation en fonction de Lina et des horaires scolaires de celle-ci, alors que Martha, travaillant le soir, a l’habitude de dormir tard le matin. Et que faire de Lina pendant qu’elle travaille ? D’autant que les différentes baby-sitter n’ont pas fait sérieusement leur travail. Et comment entrer en communication avec sa nièce ? Et ce, alors qu’elles ne se connaissent que peu. Elles n’ont partagé que des moments de loisir, à trois avec Christin. Bref, tout va mal entre elles, Lina refusant même de manger ce que lui prépare sa tante.

Heureusement, la sainte spaghetti, préparée par Mario, vainc la résistance somatique de Lina. De même, la sympathie du cuisinier lui redonne le sourire. Son travail de deuil peut commencer. Elle peut également commencer à accepter Martha comme parente de référence temporaire, en attendant que son père, prévenu par Martha, grâce à une lettre écrite en italien par Mario, vienne la chercher. Bien sûr, la séparation avec Martha ne se passe pas comme prévu, un lien d’affection profonde s’étant tissé au fil des semaines entre elles deux. Mais, au moins, Lina a maintenant une véritable famille, traditionnelle, avec un père, une belle-mère prête à l’accueillir, des demi-frères à peine plus jeunes qu’elle. De quoi devenir une petite Italienne comme une autre, après avoir été une petite Allemande comme une autre.

Côté cœur, les sympathiques tentatives d’approche de Mario, d’abord avec des spaghettis, plat de base de l’alimentation italienne, se heurtent d’abord à la froideur de Martha. Elle considère en effet Mario comme un rival potentiel dans sa cuisine. Rassurée sur ce point, elle peut s’ouvrir à la chaleur d’un nouvel amour, devenant un peu moins tendue et angoissée à ce niveau-ci également. D’où une très belle scène sensuelle, où Mario fait goûter sa nouvelle préparation à Martha, qui a les yeux bandés. La dégustation est suivie d’un long baiser…

Si ce n’est que le retour à la solitude, après le départ de Lina, n’est pas le point de départ d’une relation avec Mario, mais le recommencement de son existence passée, uniquement centrée sur le travail. Martha finit rapidement par exploser, elle est licenciée. Elle décide de partir en Italie voir sa nièce. Malgré la froideur de leur relation, elle demande à Mario de l’accompagner, puisqu’elle ne parle pas italien.

Et tout finit bien : l’amour familial (Lina vient vivre avec Martha), l’amour conjugal (Martha épouse Mario et tombe enceinte), l’amour du métier (Martha ouvre un restaurant avec Mario), le tout loin des brumes hambourgeoises, au soleil italien.

Aucun stéréotype raciste dans ce film, au contraire, de très belles ouvertures aux autres, au soleil. De quoi nous donner des envies de cuisine comparative…

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Amour, cuisine et voyages : Chère Martha », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/17555

Faire la fête contre les monstres “La Maîtresse des monstres” VADMC

Faire la fête contre les monstres : “La Maîtresse des monstres”

Quand on est une jeune fille rejetée par sa communauté, que faire pour survivre, sinon boire et manger, sans se faire remarquer si possible du monstre qui garde et la source et l’endroit où poussent les bons champignons et la sortie vers la lumière. Et sans se faire remarquer non plus de sa communauté, toujours prête à passer ses frustrations et ses peurs sur qui n’est pas dans le rang et qui  est dans l’action et la réflexion plutôt que dans le recroquevillement et le racisme.

Le conte platonicien de Michel Ocelot « La Maîtresse des monstres » est le premier récit animé de la décade prodigieuse Dragons et Princesses (2010). Il est repris dans la tétralogie Ivan Tsarévitch et la Princesse Changeante (2016). Il met en scène le courage d’une petite fille, qui grandit au fil du récit, une « sauvageonne », vivant à une époque indéterminée avec un groupe de femmes et d’hommes, dans une grotte dont l’entrée est bouchée par plusieurs immenses monstres. L’esprit de la fillette, qui la pousse à agir plutôt qu’à attendre, est symbolisé par un rat, animal intelligent que le groupe chasse avec violence, sous prétexte qu’il est différent et inconnu d’eux. Seule la petite fille l’accueille et lui offre à manger, sur sa maigre pitance, justement par qu’il est d’ailleurs et qu’il a des choses à raconter.

Prenant confortablement place dans ses cheveux abondants, le rat insuffle force et cœur à la jeune fille, alors qu’elle avoue ses craintes :

 – J’ai peur.

– Bien sûr. Vas-y.

– J’ai peur du monstre.

– Bien sûr. Vas-y.

(…)

– J’ai peur de ce monstre et j’ai peur de sortir.

– Oui. Vas-y.

Car oui, il est permis et il est normal d’avoir peur quand on agit. Et il faut une force supplémentaire au courage physique pour avancer, d’où, ici, l’importance du rat, esprit qui débloque les portes mentales, tout en laissant les esprits bornés se raconter des fables (ici, la soi-disant mort de la petite fille, noyée selon certain·es, dévorée par les monstres selon d’autres) et se laisser garder par les monstres. Regarder les monstres (les problèmes, les soucis, les angoisses) en face n’empêche pas la peur, mais permet d’avancer, puisque c’est ainsi, en regardant les monstres sous toutes les coutures et en les décrivant précisément, qu’on les fait rapetisser.

Par contre, il ne faut pas les quitter des yeux, sinon ils vous reviennent et vous attaquent par derrière, tel le « monstre du feu », qui brûle gravement la jeune fille, dont l’intégralité de sa chevelure. Désespérée et ayant peur du dernier pas à faire pour quitter enfin la grotte, elle est prête à renoncer à sa quête de clarté et d’ouverture vers le monde du dehors. Le rat lui intime alors l’ordre de se remettre, de trouver une solution pour sa chevelure et de faire l’ultime pas en avant vers la lumière. La jeune fille ne réagissant pas, il s’en va. Elle finit par arracher des feuillages qui poussent dans la grotte. Elle se fabrique ainsi une coiffe en hauteur tout à fait seyante, ainsi qu’une robe longue, avatars de celles que les inconditionnel·les d’Ocelot ont déjà aperçu dans l’iconique Princes et Princesses (1998).

L’ami rat revient alors, et l’encourage à pousser la porte de la grotte, où elle trouvera lumière, amour et fête. Dans le même temps, la confiance en soi gagnera définitivement sur la peur, même lorsque les monstres seront de retour :

Les monstres ne supportent pas les fêtes et ils s’enfuient loin. C’est plus tard qu’ils reviendront, en douce, mais tu sauras t’en occuper.

Être dans un univers où l’on est bien, où l’on a trouvé sa place, ne signifie pas que tout est merveilleux. D’où l’importance d’avoir confiance en soi, afin de ne pas retourner au plus profond de la grotte, là où règnent les monstres.

L’amour est symbolisé par « jeune roi » qui, contrairement à la tradition : est inactif ; attend sa princesse charmante ; qui elle, vient d’une classe sociale inférieure et qui est de la même taille que lui. Le coup de foudre est immédiat et les amoureux se perdent dans les yeux l’un de l’autre, tandis que papillonnent des fleurs et que retentit une belle musique.

Il vaut donc bien la peine de vaincre ses monstres/ses peurs, de sortir de la grotte de l’obscurantisme et d’aller de l’avant, en étant accompagné·e et soutenu·e.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Faire la fête contre les monstres : “La Maîtresse des monstres” », Voyages autour de mon cerveau, juillet 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/16705