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« Lâcher son voile et partir en hélicoptère : Les Aventures de Rabbi Jacob » VADMC

Lâcher son voile et partir en hélicoptère : Les Aventures de Rabbi Jacob

C’est, peut-être, le plus beau « non » de l’histoire du cinéma, qu’il soit français, européen, occidental, mondial. En toute objectivité, bien entendu. C’est un non au voile féminin, donc un oui aux cheveux libres , dans Les Aventures de Rabbi Jacob (Gérard Oury, 1973). Et un grand oui au coup de foudre réciproque, à l’amour.

Ce propos arrive à la fin du film, alors que les deux héros, l’industriel français Victor Pivert (Louis de Funès) et le « leader du Tiers-Monde » Mohammed Larbi Slimane (Claude Giraud) ont échappé à mille dangers depuis la veille au soir. En effet, Slimane, originaire d’un payas arabo-musulman non nommé, est recherché par le sinistre colonel Farès (Renzo Montagnani) et ses tueurs (Malek Kateb, Pierre Koulak et Gérard Darmon), qui veulent maintenir l’ordre capitaliste dans leur pays. Slimane, lui, est à la tête de la révolution, mais a dû fuir, pour sa sécurité.

Le contexte implicite de cette partie du film est l’enlèvement, puis le meurtre, du chef de file des mouvements anticapitalistes et anti-dictatoriaux du Tiers-Monde et du continent africain, Medhi Ben Barka. Homme politique marocain, il a été enlevé devant la brasserie Lipp à Paris, dans le sixième arrondissement, en 1965. Soit juste en face du café Les Deux Magots, où le personnage Slimane est enlevé, plus de sept ans après.

Notons au passage notre déception de spécialiste de Simone de Beauvoir : l’écrivaine ne fait pas de figuration dans cette scène, ni à la terrasse ni dans la salle d’un de ses cafés parisiens favoris. Il est vrai que dans les années 1970 la célébrité l’avait contrainte à écrire chez elle, sans oublier que la santé chancelante de son compagnon Jean-Paul Sartre l’accaparait.

En 1973, il n’est pas besoin d’expliciter le contexte de l’enlèvement de Slimane, encore présent à l’esprit des spectateurs et spectatrices françaises, mis à part la phrase d’un des tueurs de Farès (« ça [l’enlèvement d’un dirigeant politique à Paris] a déjà été fait »). Le public de l’époque s’attend donc au décès violent de Slimane, lors de son emprisonnement, en Normandie, dans une usine de chewing-gum, par Farès et ses hommes.

Ce qui n’est pas le cas, car Victor Pivert sauve malgré lui Slimane. Pivert, lui, est un bourgeois français à tendance monarchiste, raciste et antisémite. Sa fille se prénomme Antoinette, comme la dernière reine de France, moins le premier prénom. Il râle contre les touristes allemands, belges et suisses qui visitent la France en voiture, bloquant la route vers Paris : « On n’est plus en France ici ! » Il s’offusque de voir un couple amoureux s’embrasser avec grand plaisir à la sortie d’une église de campagne, parce que « la mariée, elle est noire », tandis que le marié a la peau blanche. Surgit alors la douce ironie des scénaristes (Gérard Oury, Danièle Thompson et Josy Eisenberg), avec un clin d’œil au premier grand rôle de de Funès, dans Le Gendarme de Saint-Tropez (Jean Girault, 1964). Elle et ils chargent un gendarme lambda (Clément Michu) de répondre à la diatribe raciste de Pivert, d’un air ahuri : « Et alors ? » Oui, et alors, où est le souci ? Aucun, sinon pour les gens racistes.

Oh, pardon, il est vrai que Pivert n’est pas raciste du tout, selon ce qu’il réplique à son chauffeur Salomon (Henri Guybet)… Les scénaristes ont pensé à l’habituelle dérobade des gens racistes, qui se cachent derrière leur absence d’arguments, quand ils sont accusés de racisme. Ce qui est le cas de Pivert, qui passe à un autre sujet, le mariage de sa fille. Pivert est ensuite estomaqué d’apprendre que son chauffeur Salomon est de confession juive, ainsi que toute sa famille, dont son oncle Jacob (Marcel Dalio), qui arrive justement de New York. Il en fait aussitôt part à son épouse Germaine (Suzy Delair), qui l’appelle au téléphone fixe de sa voiture. De même que le gendarme, Germaine lui réplique : « Et alors ? » Il n’y a toujours pas de problème à ce que des Français soient différents, soit, ici, de religion autre que catholique. Question post-film : Pivert sait-il qu’il y a des Français·es, en France, en 1970 et années suivantes, qui sont athées ? Les Aventures de Rabbi Jacob prônant l’œcuménisme, cette question restera sans réponse.

Plus tard, Pivert est à la recherche d’une dépanneuse pour sa voiture, tombée dans une mare, suite à une mauvaise manœuvre de Salomon, qu’il licencie. Heureusement, le toit de la voiture est recouvert par le hors-bord de Pivert, qui flotte. L’industriel est d’autant plus pressé de rentrer à Paris que sa fille Antoinette (Miou-Miou ) doit épouser Alexandre (Xavier Gélin) le lendemain, à la cathédrale parisienne Saint-Louis-des-Invalides. Comme dirait l’humoriste Fernand Raynaud, c’est « Un mariage en grandes pompes » (titre d’un des ses sketchs de 1964) qui se prépare. Cette union est dans la logique de deux familles bourgeoises catholiques françaises qui unissent leurs enfants dans les années 1970. En effet, la deuxième vague des féminismes français ne semble pas avoir impacté cette micro-société.

Notons également que Xavier Gélin hérite du rôle peu flatteur d’imbécile. En effet, outre le vif chuintement de son élocution, il incarne ici un jeune bourgeois cramponné à ses parents, un général et son épouse au foyer (Jacques François et Denise Péronne). Chahuté par ses amis venus à la noce, il n’est pas très intelligent ni adroit, et acrimonieux. Nous nous moquons de lui dès sa première réplique, pour ensuite le prendre en grippe. Les scénaristes, heureusement, nous prépare un retournement de situation à la dernière scène… 

En attendant, Slimane emmène Pivert dans sa cavale, comme otage. Le but de Slimane est de retourner dans son pays en avion et de devenir premier ministre. Leurs parcours semé d’embûches les conduit notamment à se travestir en rabbins. Toutes ces épreuves amènent Pivert à détruire et son racisme et son antisémitisme. Il apprend que Slimane est un être humain comme un autre, de même pour les juifs et les juives, et que la religion juive vaut la religion catholique. Il apprend même à respecter son ex-chauffeur, Salomon, qui tire Slimane et Pivert d’un mauvais pas.

Pivert pense même à résoudre le déjà long conflit israélo-palestinien en demandant à Salomon et  Slimane s’ils ne seraient pas « un peu cousins ». Les deux personnages renâclant à cette parenté, la scène se termine par les remerciements de Slimane à Salomon, pour l’aide qu’il leur a apportée. Slimane et Salomon se serrent alors la main. Comme pour tout accord politique, si nous continuons sur la lancée de Pivert, ce serrement de main ô combien symbolique est filmé en gros plan. Mais n’aura aucun impact, hélas, sur la réalité politique et humaine du Moyen-Orient.

Place donc au final, sur l’esplanade de Saint-Louis-des-Invalides, avec, entre autres, Farès, ses tueurs, Slimane, le véritable Rabbi Jacob, Pivert, son épouse Germaine. Sont également là, logiquement, leur fille Antoinette, tout en coiffe serrée masquant ses cheveux, long voile blanc et longue robe blanche, et leur futur gendre Alexandre. Et toute la noce d’A. et A. C’est alors qu’un ministre français (André Falcon) a l’idée d’atterrir sur l’esplanade en hélicoptère, afin d’amener ensuite Slimane dans son pays.

La révolution a triomphé, Slimane a été nommé, non pas premier ministre, mais président de la république. Certes, il n’a pas pu retenir la jolie rousse rencontrée à Orly, et il a été soulagé de ne pas se fiancer avec la jeune juive rousse, mais au physique qui n’a pas attiré son attention, qu’on lui a présentée dans sa cavale. Mais le principal est là : il a réussi ! Enfin, comme le déclare Pivert avec jubilation : « Nous avons réussi ! »

À Saint-Louis-des-Invalides, les pales de l’hélicoptère font alors reculer tout le monde par leur puissance. Et les chapeaux de ces dames s’envolent, et les habits de ces messieurs claquent au vent. Et le bonnet de bain fleuri, pardon, la coiffe de mariée d’Antoinette, ainsi que son voile, sont arrachés. Heureux hasard ou bienheureuse coïncidence, son voile vole jusqu’à Slimane :

Antoinette (levant les yeux vers Slimane) – Mon voile, rendez-moi mon voile.

Slimane (souriant) – Non.

 

Bien sûr que la réponse de Slimane est négativo-charmante, puisque le coup de foudre existe, d’autant plus qu’Antoinette a les cheveux roux. Et la « grande main poilue » (dixit Pivert)  de Slimane s’enlace à la main menue, gantée de blanc, d’Antoinette. Il la conduit à l’hélicoptère, où ils s’embrassent avec fougue, longuement.

Ils s’envolent, sur un air lyrique de Vladimir Cosma. Longue vie à eux !

 

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Lâcher son voile et partir en hélicoptère : Les Aventures de Rabbi Jacob », Voyages autour de mon cerveau, février 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/28278

Contre l’antisémitisme : The Fabelmans VADMC

Contre l’antisémitisme : The Fabelmans 

Non seulement sa mère Mitzi (Michelle Williams) fait une dépression, mais en plus il est harcelé à l’école, parce qu’il est de confession juive. Dans The Fabelmans (2022), Steven Spielberg montre le mécanisme rapide, efficace et presque invisible à qui n’est pas au courant, du harcèlement scolaire. Samuel Fabelman (Gabriel LaBelle), adolescent du New Jersey, déménage brusquement en Californie, car son père, Burt (Paul Dano), ingénieur informatique, a eu une promotion.

Nous sommes dans les années 1960, l’antisémitisme états-unien se porte bien. Rien ne semble avoir changé pour l’antisémitisme ordinaire, dénoncé, par exemple, par le cinéaste Elia Kazan dans Le Mur invisible (Gentleman’ s Agreement) en 1947, et vécu dans son enfance sur la Côte Est par l’acteur Tony Curtis. Il le décrit dans son autobiographie Certains l’aiment chaud ! Et Marilyn (The Making of Some Like It Hot, 2009).

Le harceleur principal de Sammy, Logan Hall (Sam Rechner) est un sportif. Parfait représentant de la pure aryanité, il est grand, découplé, blond, le teint clair. Et il est tout aussi arrogant que n’importe quel soldat nazi, et tout aussi fixé sur le sport que n’importe quel bon hitlérien. Nous sommes loin du gentil sportif, blond et sans cervelle, de Grease (Randal Kleiser, 1978). Logan, lui, s’acharne sur Sammy. 

Ce dernier trouve un peu de réconfort auprès de Monica Sherwood (Chloe East), une jeune fille catholique. Monica, amourachée de Sammy, lui fait découvrir le goût des baisers, dans sa chambre bleue, tapissée de photographies d’idoles à la mode… et de reproductions de Jésus-Christ, sans oublier l’immense crucifix à la tête de son lit, pieusement entouré d’une guirlande électrique rouge, en forme de cœur. L’hilarité le dispute à l’horreur, devant l’intégrisme névrotique de la jeune fille. Plutôt étrange, son personnage s’inscrit dans les pas d’autres jeunes filles catholiques, elles aussi issues de familles catholiques intégristes, telles Penny Pingleton (Amanda Bynes) dans Hairspray (Adam Shankman, 2007), et Bernadette Rostenkowski (Melissa Rauch) dans The Big Bang Theory (2009-2019 pour son rôle). Rappelons que Bernadette finit par former un couple avec Howard Wolowitz (Simon Helberg), de religion juive. Dans The Fabelmans, l’attraction physique n’empêche pas Monica de trouver la famille juive de Sammy bizarre. Là aussi, l’antisémitisme pointe son nez. Et Monica lâche Sammy au bal de promotion, après que celui-ci l’a demandée en mariage. Pas question d’entamer une relation au long cours. Mais est-ce une question d’antisémitisme ? Rien ne permet de l’affirmer.

Quant à Logan, il ne décolère pas contre Sammy, même lorsqu’il se voit comme un dieu du stade, dans le film de fin d’année, tourné par Sammy. Logan voit ses victoires sportives transcendées par les choix de cadrage, donc de points de vue, de Sammy. Logan, face à une image de lui-même exaltante, préfère hurler et menacer Sammy, encore une fois, hors de toute présence d’adultes. Nous retrouvons ici la dichotomie classique entre intellectuel/artiste et sportif. Heureusement, le pouvoir de persuasion de Sammy lui sauve la vie. Il parvient à faire comprendre à Logan qu’il ne se moque pas de lui, au contraire. Logan est devenu une figure héroïque du lycée. Le harceleur, honteux et confus, s’arrête là. Et finit par partir.

Sammy, quant à lui, continue sa route, vers la gloire cinématographique, après une rencontre épique avec John Ford (David Lynch).

Vers sa destinée1.

 

 

1 John Ford, Vers sa destinée (Young Mr. Lincoln, 1939).

 

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Contre l’antisémitisme : The Fabelmans », Voyages autour de mon cerveau, février 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/28220

Femmes en procès (2) : Manon des Sources, de Marcel Pagnol VADMC

Femmes en procès (2) : Manon des Sources, de Marcel Pagnol 

Elle est jeune et belle. Elle n’a jamais aimé s’ennuyer. Et elle a une revanche à prendre sur les villageois·es qui n’ont pas empêché le paysan Ugolin (Rellys) de couper l’eau de la source de son père Jean de Florette (Alfred Goulin), puis qui ont laissé son père et son frère aîné mourir, de soif et de chagrin, juste à côté de la source bouchée. Alors, elle va boucher la source qui alimente la fontaine du village et les champs des paysans, grâce à son amie Baptistine (Marcelle Géniat), qui a également à se plaindre du village, dans le Manon des Sources de Marcel Pagnol (1952, première partie du diptyque L’Eau des collines).

Mais, auparavant, elle a été arrêtée, puis traduite en procès dans la salle du conseil municipal du village, transformée en cours de justice. Notons que Pagnol supprime cette scène lorsqu’il publie Manon des Sources en 1962, resserrant l’intrigue sur la passion dévorante d’Ugolin pour Manon et sur la vengeance de celle-ci.

L’arrestation de Manon est consécutive à la plainte de la mère (Marguerite Chabert) de  Polyte (Jean Toscan), pour coups et blessures à la tête. Lorsqu’elle arrive au village, menottée, les femmes la huent, certaines criant : « À la guillotine ! » L’atmosphère est sans concession pour Manon, du moins du côté féminin.

Son procès, instruit par le brigadier de gendarmerie (René Sarvil) dans la salle du conseil municipal, avec l’instituteur Maurice (Raymond Pellegrin) comme avocat et le maire (Fernand Sardou) comme greffier, se transforme en morceau épique de bravoure oratoire et de mots d’esprit, tout en soulignant la bêtise crasse des villageoises, seules plaignantes, et des villageois·es, qui se délectent de ce spectacle haut en couleur, tout en ayant pris part au rejet de Manon et de sa famille. Le brigadier et le maire profitent de la plainte de la mère de Polyte pour faire un sort aux rumeurs et aux accusations concernant Manon, soit : sorcellerie, coups et blessures, vol de récoltes.

La première médisance, puisque ne reposant sur aucun fondement, provient d’une dame âgée, Marinette Cabassol. Celle-ci devient toute timide à devoir répéter « l’histoire du diable », à savoir que Manon a menacé de mettre le feu au village. Sauf que ce n’est pas vrai… La calomnie semble plus facile à chuchoter entre commères qu’à exposer devant l’accusée et le tribunal masculin.

La plaignante suivante, Élodie Martelette (Yvonne Gamy), déclare que Manon n’est pas le diable, non, ce n’est pas crédible, en 1950/1951. Par contre, elle sait que Manon est une sorcière, car son père était sorcier. En effet, Jean de Florette parlait aux chouettes. Et, comme le déclare avec aplomb une spectatrice, Jean de Florette faisait semblant d’être pauvre tout en fabriquant des pièces d’or par magie. Pièces d’or qu’elle n’a jamais vues, bien entendu. Nous retrouvons ici des accusations lancées contre les Juifs et leurs supposées richesses depuis le Moyen Âge jusqu’à nos jours (voir le meurtre antisémite du jeune Ilan Halimi en 2006), et notamment pendant l’Occupation, ce qui situe Manon des sources dans un contexte historique d’antisémitisme larvé, que même la découverte des camps de la mort en 1945 n’a pas éteint.

Certaines femmes du village ne désarment pas, même après le procès de Manon. L’une d’elles lui jette de l’eau bénite dans le dos, la faisant sursauter, eau froide contre dos chauffé au soleil provençal. Ses compagnes conspuent Manon, rappelant les scènes d’insultes suivies de tonte de femmes à la Libération, comme celles qui menacent Manon (Cécile Aubry) dans le film éponyme d’Henri-Georges Clouzot (1949). Chez Pagnol, c’est à nouveau l’instituteur qui fait reculer le groupe féminin ligué contre Manon.

La jeune fille fait allusion à son statut de sorcière, rappelé par la mère de Polyte au cours du procès, dans le dernier tiers du film, lorsqu’un groupe de villageois, mené par l’instituteur, vient demander sa clémence, donc le retour de l’eau au village : « Vous venez brûler la sorcière ? » Ce à quoi le retraité Monsieur Belloiseau (Robert Vattier) répond finement : « Pour une aussi charmante cérémonie, les dames du village auraient été au premier rang. » La dimension genrée du traitement violent réservé à Manon persiste, puisque les hommes comme accusateurs sont soit en retrait (le public du procès, Polyte, Ugolin), soit absents (séquence de l’eau bénite), soit du côté de Manon (dernière séquence). Il n’y a aucune sororité, puisque tant Baptistine que Magali (Anne Roudier), mère de l’instituteur, sont des substituts maternels qui n’ont pas d’influence sur sa destinée.

Au cours du procès de Manon, l’instituteur rappelle que le faux témoignage est puni par la loi. Il établit ensuite une gradation dans les peines : prison, déshonneur, amendes. Ces trois paliers sont faits pour les habitant·es du village, qui se moquent bien d’aller en prison, moins d’être déshonoré, et pas du tout de devoir mettre la main à la poche. En témoignent l’absence de réaction du public à l’énoncé des paliers un et deux, puis leurs protestations et l’évanouissement de Nathalie, à l’énoncé du palier trois.

L’instituteur se moque avec brio des superstitions sexistes de Marinette et de Martelette, venues du fond des âges pour mettre Manon un peu plus au ban de la communauté villageoise, alors que celle-ci sort tout juste de l’adolescence.

Car c’est bien le fait que Manon des sources soit une jeune fille, donc sexuée, mais non mariée, qui est au centre de son procès. Elle n’est plus l’enfant, ni l’adolescente, qui portait des baquets d’eau depuis la ferme des Romarins jusqu’à la lointaine source de Passetemps, avec sa famille, « deux fois par jour, deux fois par nuit, sous les étoiles » (notes personnelles). Au cours du procès, on apprend que Polyte a tenté de violer Manon, après lui avoir offert deux croissants, espérant un baiser en récompense, baiser dont il avait envie depuis quatre années.

D’après lui, Manon l’ayant remercié de son attention par des danses et en lui chantant « L’amour est un oiseau rebelle » de Carmen (Georges Bizet, 1875, livret de Meilhac et Halévy), notamment « Si tu ne m’aimes pas, je t’aime/Prends garde à toi », il s’est « cru encouragé » (notes personnelles). L’inculture comme excuse de viol, la voici. Polyte, déçu dans sa tentative de viol, insulte Manon. Puis, il avance à nouveau vers elle, « l’œil mauvais, les mains en avant, la pointe des griffes, et puis, il respirait fort, et puis, les lèvres toutes mouillées », d’après la description de Manon (notes personnelles). Manon le prévient que s’il continue à avancer, elle va le frapper. Il ne tient pas compte de son avertissement, elle le frappe.

Certes, les intentions de Manon en dansant et chantant ne sont pas nettes, puisqu’avant d’être arrêtée elle avait confié à Baptistine : 1) le coup qu’elle avait donné à Polyte ; 2) son désir que les hommes se battent devant elle pour elle « comme des chiens » (notes personnelles). Son amie l’avait alors morigénée, lui rappelant le danger d’une telle attitude, qui pourrait aboutir à un viol, puis à une grossesse non désirée. La haine de Manon envers les villageois qui ont assisté au martyre de sa famille sans mot dire lui fait oublier toute prudence.

C’est d’ailleurs le sens de la sentence finale du brigadier/juge envers Manon, qui rejoint en partie les propos de Baptistine :

(…) [Polyte] (…) provoqué par une coquette, il n’a pas su résister à l’appel de la passion. Je trouve cette bergère bien coupable. Après avoir affolé un jeune homme, elle l’assomme avec gourdin (…). Mais quoi, elle n’a pas inventé la perfidie féminine (…). Ce n’est qu’une histoire d’amour.

Le brigadier a pourtant commencé son réquisitoire en qualifiant l’agression de Polyte de « viol », donc de « crime » (notes personnelles). La responsabilité serait donc uniquement celle de Manon. Au fil de son discours, il retourne la culpabilité envers Manon, avec des arguments misogynes. Il réduit ainsi le viol à « une histoire d’amour », donc à rien de grave.

Mais auparavant, l’instituteur/avocat a pris la défense de Manon, extirpant la vérité à Polyte et sa bosse minuscule sur le sommet du crâne. L’instituteur plaide la cause de la jeune fille avec une ferveur toute cicéronienne. Le fait qu’il soit tombé amoureux de Manon n’a évidement aucune influence sur sa plaidoirie, ni sur le fait qu’il profite de son discours pour serrer Manon contre lui à plusieurs reprises, à l’étonnement de la jeune fille, qui accepte finalement ce toucher léger.

Dans son discours, l’instituteur insiste sur le terme « violer » et le qualifie de « crime », ce qui est fort peu courant à cette époque au cinéma, et dans la société réelle. Rappelons le voile pudique sur les viols commis au quotidien en temps de paix, comme dans le film, et par les Occupants et par les soldats alliés pendant la Seconde Guerre mondiale et à la Libération dans toute l’Europe (https://ehne.fr/fr/encyclopedie/thématiques/genre-et-europe/quand-la-guerre-trouble-le-genre/les-violences-sexuelles-en-temps-de-guerre). Notons également qu’un des rares films à parler des viols commis par les alliés date de 1960, huit ans après Manon des Sources. Il s’agit de La Ciociara, de Vittorio de Sica, d’après le roman d’Alberto Moravia (1957).

Le film de Pagnol, lui, est tourné moins de dix ans après la fin du conflit. Il est situé dans son époque, comme en témoigne les piques politiques (URSS, Chine maoïste, USA et catholicisme de droite sont convoqués) entre les élus du conseil municipal lors du compte-rendu de l’ingénieur du génie rural (Christian Lude). Est-ce une sur-interprétation que de voir dans le procès de Manon, aussi, la poursuite des filles et femmes qui ont très bien vécu sans homme(s) pendant la guerre, et qui sont remises au pas à la Libération ? D’autant que Polyte n’est pas puni pour sa tentative de viol sur Manon, excusé qu’il est par le brigadier d’être un jeune homme plein de sève, et ce, malgré son teint blafard, sa maigreur et ses boutons post-acnéiques au visage. Mais ne soyons pas racistes non plus, les violeurs sont des violeurs, quel que soit leur physique. Sans oublier l’inculture de Polyte et la hargne de son désir, dont il n’a pas cherché à se défaire en quatre ans et qu’il a exprimé par deux tentatives de viol. Rien à voir avec de l’amour.

Après la sorcellerie et le coup de bâton, le vol de récoltes. L’instituteur voudrait bien classer cette dernière affaire rapidement, car Manon a reconnu les faits et là, il ne peut pas invoquer la fureur masculine ou la sottise irrationnelle. Comme pour les deux autres cas, ce sont des femmes qui accusent Manon : Sidonie (Marthe Marty) et Nathalie (Jeanne Mars), belles-sœurs d’Ugolin. Toutes deux reliées à un homme dont nous savons déjà le rôle néfaste dans l’existence de Manon et de sa famille, caquetant au début du procès avec la mère de Polyte et Polyte, leur agressivité est fortement suspecte.

Ugolin est donc requis au procès pour faire clarté sur ces « cucurbitacées (…), plantées par un véritable pionnier sur les bords d’un désert lointain, fertilisées par sa sueur » (notes personnelles), comme ironise l’instituteur dans son réquisitoire. Aurait-il lu, comme la petite Natalia Tcherniak (Nathalie Sarraute) les romans d’aventures de Mayne Reid, qui se déroulent au Far West ?

Ugolin se présente comme timide, hésitant, cherchant ses mots, excusant Manon. Il va jusqu’à expliquer qu’il a planté les melons pour qu’elle les lui prenne, comme compensation à la « fatalité » (notes personnelles) qui l’a rendu maître des Romarins après le décès de Jean de Florette. Pamphile (Blavette), le menuisier, dans le public, en ricane : « Qu’il est brave ! » (notes personnelles) Oui, en effet, Ugolin paraît, finalement, être un brave homme. Mais brave comme ce gentil pêcheur (Gabriel Gabrio), appelé « brave homme » (notes personnelles) par Gilles (Alain Cuny), dans Les Visiteurs du soir (Marcel Carné, 1942), qui est en fait le bourreau du château… Ou comme tous ces braves hommes qui, pendant l’Occupation, se sont débarrassés de voisin·es/famille/ami·es juif·ves, et/ou résistant·es et/ou autre, par colère, envie, jalousie, dépit, etc. Ou comme, à toutes les époques et dans tous les pays, ces hommes envieux, aigris, etc., bref, sans morale aucune. En invoquant la fatalité, instance imaginaire, Ugolin se décharge de toute responsabilité dans l’achat à bas prix des Romarins, et, implicitement, de sa « découverte » de la source dans le champ de la ferme, et du décès de Jean de Florette et de son fils, et du chagrin de son épouse et de la rage  impuissante de Manon.

Ce « brave homme » donc, ne se départit de sa réserve que de brèves secondes, lorsqu’il se tourne à demi vers Manon en disant qu’il a fait des melons pour elle. Rellys insuffle alors à son personnage une vigueur passionnée qui nous indique sa passion malsaine pour Manon. Cet emportement trouve sa source quelques années auparavant, alors qu’Ugolin, chassant les grives, surprend la toute jeune Manon se baignant nue dans un recoin de la montagne. S’il déclare plus tard à Manon être « parti en courant de peur de faire un crime » (notes personnelles), ce qui est tout à son honneur, il s’est pris de passion pour elle, une de ses victimes, en un beau retournement dramatique imaginé par Pagnol.

Son entêtement à aimer Manon l’amène, alors qu’elle l’a repoussé et traité de « vieux cochon » (notes personnelles), à accepter deux minutes plus tard de se couper la moustache pour lui « faire plaisir » (notes personnelles). Et à être incrédule lorsqu’elle lui crache sa haine dans le dernier tiers du film, alors que les principaux protagonistes masculins du film sont réunis dans la cour de l’école par l’instituteur pour une catharsis collective en faveur de Manon :

Ugolin – Mais alors pourquoi tu m’as dit de me couper la moustache ?

Manon – Je vous aurais fait couper la tête si j’avais pu !

Comme tous les harceleurs, il n’a pas voulu comprendre qu’elle ne l’aime pas et qu’elle le déteste profondément pour le mal qu’il a fait à sa famille, mal qui a des conséquences sur son présent. De même, Ugolin, dans cette même scène, laisse grossièrement éclater sa jalousie envers l’instituteur, qui a bavardé avec Manon dans les collines, avec don de cadeaux (lièvre mort, fossiles et cailloux divers) de la part de Manon, sous couvert de payer sa plaidoirie au procès, puis qui a dansé avec Manon à la fête du village, alors que la fontaine venait de se tarir, en attendant de lui lire les lignes de la main : « Mais qu’est-ce qu’il va me dire cet instituteur, qui lui donne des rendez-vous dans la colline ! (…) Si elle avait pas de beaux tétés, il s’en occuperait pas comme ça ! » Conflit de classe sociale, donc aussi de langage, et conflit amoureux se mélangent dans la bouche d’Ugolin le paysan. Manon, écœurée, se réfugie près d’un arbre de la cour. Ugolin finit par s’enfuir. Fin de la purgation des passions. Après être rentré chez lui, Ugolin se pend, comme son père l’avait fait quand il était enfant, laissant la ferme des Romarins à Manon et toutes ses économies.

Le procès de Manon a tourné court, grâce à l’intelligence de l’instituteur et aux questions sagaces du brigadier. Les femmes du village ont fini par lâcher prise à leur jalousie et à leur envie face à la rayonnante jeune fille. Les hommes du village ont avoué, dans la cour de l’école, leur responsabilité dans le calvaire de Manon et de sa famille, notamment par leur silence coupable vis-à-vis du crime d’Ugolin. Personne n’a indiqué sa source des Romarins à Jean de Florette. De son côté, l’instituteur, en tête-à-tête avec Manon, lui a doucement indiqué que son père, par son refus de s’intégrer dans la vie collective du village, a eu une responsabilité dans le mutisme des villageois.

C’est pour cette raison que Pagnol a choisi de faire rester Manon avec les villageois·es à la fin du film, avec son fiancé instituteur. L’apaisement des tensions, le retour de l’eau, le suicide du principal coupable, une histoire d’amour qui commence, la rentrée de Manon dans sa ferme natale, tout cela contribue à la restauration de la paix sociale et à ressouder la communauté. Là où le Clouzot de Manon (1949) expulsent ses deux héros de la société française de la Libération, Pagnol choisit l’apaisement. Il est vrai que les temporalités ne sont pas les mêmes : la France de 1944 est en proie au chaos, celle du début des années cinquante cherche la reconstruction. Pulsion de mort contre pulsion de vie, en somme.

Quelle société choisir ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Femmes en procès (2) : Manon des Sources, de Marcel Pagnol », Voyages autour de mon cerveau, mars 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/24362

Au firmament : Monsieur Aznavour VADMC

Au firmament : Monsieur Aznavour

La biographie filmée Monsieur Aznavour (Mehdi Idir et Grand Corps Malade, 2024) nous offre un beau parcours existentiel, celui du chanteur français d’origine arménienne Charles Aznavour. Un film tranquille mais non pépère, un film sans pathos ni victimisation, sur le fil des sentiments et de l’Histoire. Celle du vingtième siècle, riche en génocides. À commencer par celui des Arménien·nes, en 1915, auquel les parents Aznavourian et sa sœur aînée Aïda (Camille Moutawakil) échappent heureusement.

Plus ou moins bien accueillis en France, ils vivotent à Paris. Charles y nait en 1924. Leur intégration passe par la chanson – le père est fou de Charles Trenet et de son tube « Y’a d’la joie » -, et par le chant – Aïda devient chanteuse dans les cabarets, seule femme habillée parmi les danseuses, comme elle en rit. Elle fait se rencontrer son frère Charles (Tahar Rahim) et le parolier et chanteur Pierre Roche (Bastien Bouillon), avec lequel il finit par former un duo, malgré un physique et une voix loin des sourires gominés tout en roucoulades, alors appréciés. Aznavour reprend également les tubes de Trenet (interprété par ?), son idole, qu’il finit par rencontrer et qui est heureux de son triomphe.

Rappelons que le Narbonnais cite Aznavour dans son « Moi, j’aime le music-hall » (1955) : « J’aime à tous les échos/Charles Aznavour, Gilbert Bécaud », aux côtés de : Patachou, Georges Brassens, Léo Ferré, Ulmer, Les Frères Jacques, Juliette Gréco, Les Compagnons de la Chanson, Yves Montand, et de ses contemporains ou aînés Félix Mayol, Maurice Chevalier, Édith Piaf et Tino Rossi. Trenet mêle Rive Droite et Rive Gauche.

Dans la biographie filmée, Aznavour échange avec Bécaud (Lionel Cecilio). Ce qui donnera, hors écran, la chanson antiraciste « Mé qué-Mé qué », paroles d’Aznavour, musique de Bécaud, sortie en 1953, interprétée par Aznavour et par Bécaud. Les deux paroliers-compositeurs-interprètes se retrouvent dans Le Bal d’Ettore Scola (1983), Bécaud avec la musique de son « Et maintenant » qui salue l’arrivée des danseurs, Aznavour avec son « Les plaisirs démodés », qui ouvre la danse dans la toute première séquence du film.

Dans la biographie filmée, lors des débuts d’Aznavour, la guerre est là, avec ses humiliations quotidiennes, quand les soldats allemands tiquent sur le patronyme d’Aznavour et lui demandent de montrer en public, en baissant son pantalon, qu’il n’est pas circoncis, donc pas juif, donc non déportable. La famille Aznavour cache des Juifs et des Juives, et participe à des actions de résistance avec, notamment, Melina et Missak Manouchian. Tristesse affreuse d’apprendre un pue plus tard par l’Affiche rouge que Missak a été fusillé avec ses camarades arméniens, espagnols, français, hongrois, italiens, polonais. Soulagement d’échapper à une perquisition et à l’arrestation. Grande joie de savoir que la France est libérée et de voir les soldats américains défiler dans les rues de Paris.

La rencontre d’Aznavour et Roche avec Édith Piaf (Marie-Julie Baup) va marquer une étape importante dans la montée vers la gloire d’Aznavour. L’immense interprète leur trouve des cabarets canadiens où chanter, afin qu’ils puissent travailler et gagner sa vie, tout en avertissant Aznavour que Paris reste le centre culturel où faire carrière quand on chante, seul, en français. Aznavour devient ensuite son secrétaire et un de ses paroliers. Il fait ainsi répéter sa chanson « Jézebel » à Piaf, qui a refusé son « Je hais les dimanches », dont Gréco fait un triomphe…

Il décide finalement de faire carrière en solo, sans le soutien de Piaf. Pierre Roche retourne au Canada, où il s’installe. Les réalisateurs et scénaristes, eux-mêmes paroliers et musiciens, ont choisi de montrer régulièrement la difficulté à écrire des chansons. L’inspiration n’y joue qu’un rôle secondaire, seul compte vraiment le travail, acharné, année après année, dix-sept heures par jour, sur les éternels mêmes cahiers rouges à spirale, qui donnent le rythme au film, chapitre après chapitre, qui ont pour nom certaines de ses chansons : « Les deux guitares », « Sa jeunesse », « La Bohème », « Je m’voyais déjà », « Emmenez-moi ».

Aznavour travaille également sur son physique : Piaf lui offre l’opération pour qu’il fasse refaire son nez ; il change de coiffure et de costume et il travaille son langage corporel après son premier passage télévisuel. Il demande également à ses proches de l’aider à se cultiver, lui issu d’un milieu populaire et étranger. La culture française n’est pas vue comme oppressive ni condamnable, mais comme un moyen d’intégration supplémentaire, en vainquant  également la honte sociale.

Et, malgré le travail énorme, et malgré les années, qu’elle est longue à avoir, la célébrité ! Et que les journalistes sont dur·es et racistes : « métèque », « Quasimodo », « sale juif », « aucun talent », « voix affreuse »… coucou Gainsbourg, Moustaki (?), vous n’êtes pas seuls…

Aznavour s’acharne, fait des disques vinyles, projette une tournée en province avec ses économies, téléphone à sa sœur pour lui confier ses doutes, réserve une semaine à Paris, à l’Alhambra… et arrive au firmament après sa première chanson, « J’me voyais déjà ». Il se maintient au sommet au prix de travaux acharnés, toujours et encore. Il n’oublie pas les jeunes, dont Johnny Hallyday (Victor Meutelet), mais si mais si, on ne ricane pas, pour lequel il écrit « Retiens la nuit », musique de Georges Garvarentz (interprété par ?), son beau-frère.

Les cinéastes et scénaristes ont choisi, par contre, de passer rapidement sur Aznavour comédien – mais il leur fallait faire des choix, comme dans toute biographie filmée. Leur préférence s’est portée sur Tirez sur le pianiste (François Truffaut, 1960, d’après David Goodis, Down There, 1956), plutôt que sur Paris au mois d’août (Pierre Granier-Deferre, 1966) ou sur Les Fantômes du chapelier (Claude Chabrol, 1982), deux autres adaptations romanesques, respectivement de René Fallet (1964) et de Georges Simenon (1948).

François Truffaut (interprété par ?) devient personnage de fiction, après avoir été réalisateur et acteur, dans la reconstitution d’une des premières scènes de Tirez sur le pianiste. Aznavour y est Édouard Saroyan, ex-pianiste de concert, reconverti en pianiste de bastringue après avoir provoqué le suicide de sa femme Thérésa (Nicole Berger). Saroyan cause d’ailleurs une deuxième mort féminine, celle de la serveuse Hélène (Marie Dubois), amoureuse de lui, qu’il entraîne malgré lui dans les aventures glauques dans lesquelles l’a plongé son frère Chico (Albert Rémy), un voyou.

Le parcours privé d’Aznavour, outre sa famille, est montré en filigrane, dans ses deux mariages et ses enfants, dont l’un se suicide jeune. Là encore, pas de pathos ni de victimisation. Le chanteur s’abrutit de travail, et part en tournée autour du monde. La fin du film nous montre l’engagement d’Aznavour pour l’Arménie et les Arménien·nes, dont l’histoire reste tourmentée. Il s’engage également pour les droits homosexuels, en chantant « Comme ils disent » en 1972.

Ainsi, c’est un beau film pour tous et toutes, à voir et à revoir, sur l’histoire d’une célébrité française, fils d’immigré·es, qui a combattu le racisme dont il était victime en portant au pinacle la langue française et le lyrisme.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Au firmament : Monsieur Aznavour », Voyages autour de mon cerveau, novembre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/18924

 

Simone de Beauvoir, Anne Franck les enfants algériens VADMC

Simone de Beauvoir, Anne Frank et les enfants algériens

L’écrivaine Simone de Beauvoir a été signataire du « Manifeste des 121 », paru en septembre 1960, sur le droit à l’insoumission pendant les guerres menées par l’État français de 1945 à 1962, et plus spécifiquement en Algérie1. Beauvoir n’étant plus professeure de philosophie, elle n’est pas suspendue, contrairement aux signataires enseignant·es, dont Pierre Vidal-Naquet2, ni interdite de télévision (d’État), de radio (d’État), de cinéma (subventionné) ou de théâtre (subventionné).

Beauvoir a consacré une très large partie du troisième tome de ses mémoires, La Force des choses (1963), à la Guerre d’Algérie, où elle s’est donc impliquée aux côtés des résistant·es algérienıes. La mémorialiste fait part de son exaspération de Parisienne face à ses concitoyen·nes :

Chaque soir, au théâtre Montparnasse, un public sensible pleurait sur les malheurs anciens de la petite Anne Frank ; mais tous ces enfants qui étaient en train dagoniser, de mourir, de devenir fous sur une terre quon disait française, il nen voulait rien connaître. Si on avait essayé de lapitoyer sur eux, il vous aurait accusé de démoraliser la nation.

Je ne supportais plus cette hypocrisie, cette indifférence, ce pays, ma propre peau. Ces gens dans les rues, consentants ou étourdis, c’était des bourreaux d’Arabes : tous coupables. Et moi aussi. « Je suis française. » Ces mots m’écorchaient la gorge comme laveu d’une tare. Pour des millions dhommes et de femmes, de vieillards et denfants, j’étais la sœur des tortionnaires, des incendiaires, des ratisseurs, des égorgeurs, des affameurs ; je méritais leur haine puisque je pouvais dormir, écrire, profiter dune promenade ou dun livre : les seuls moments dont je navais pas honte, c’était ceux où je ne le pouvais pas, ceux où on aimerait mieux être aveugle que de lire ce quon lit, sourde que dentendre ce quon nous raconte, morte que de savoir ce qu’on sait3.

Elle met en avant la bonne conscience présente du public français face à un épisode dramatique du passé et leur aveuglement volontaire à une tragédie actuelle. Les enfants que l’on fait mourir lentement dans leur propre pays sont de nouveaux Anne Frank, une adolescente assassinée en terre étrangère. Beauvoir critique ici deux fois la mauvaise foi du public français. D’abord, explicitement, en notant que les Français·es préfèrent s’attendrir confortablement4 sur le passé plutôt que de compatir, voire de s’engager comme elle, au présent. Beauvoir ne verse pas pour autant dans « la hiérarchie des souffrances et la compétition victimaire. », selon les termes utilisés par l’autrice et journaliste Tania de Montaigne dans son article « Retour sur la lettre d’excuses de Susan Sarandon5 ».

Ensuite, de manière plus implicite : oui, les Français·es pleurent sur la déportation et la mort d’Anne Frank, mais elles et ils pleurent quinze ans après, une fois qu’Anne Frank est morte. Qu’ont-iels fait pendant l’Occupation pour sauver les Anne Frank de l’étoile jaune puis de la déportation ? Ont-iels pleuré quinze années plus tard, en 1975, dans un fauteuil de théâtre, sur le sort des enfants algériens ? Ou bien les spectateurs de la métropole pleurent-ils sur les enfants algériens, tunisiens et marocains sacrifiés à un jeu politique qui les dépasse, à travers les malheurs d’Anne Frank ? L’écrivaine questionne aussi l’engagement de ses compatriotes pendant le second conflit mondial, mais pas le sien. Elle se pose comme personne engagée dans le présent, en assumant d’être définie comme « anti-française6 », même si elle ne l’est que de l’avis des Français. Au regard de l’Histoire, elle a sauvé l’honneur de la France, en choisissant la résistance au colonialisme et au racisme.

Non aux souffrances, non aux guerres, non aux racismes, oui à l’engagement pour la vie en respect de chacun·e.

 

3 Simone de Beauvoir, La Force des choses II, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 145.

4 Au théâtre. Le texte du spectacle a été édité dans L’Avant-scène N°192 du 1er mars 1959, p. 11-37, lors de la reprise du spectacle, qui date lui, de septembre 1957, et qui a obtenu le « Grand prix de la mise en scène 1958 ». Cf. L’Avant-scène, op. cit., p. 5.

6 Simone de Beauvoir, La Force des choses II, op. cit., p. 124.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir, Anne Frank et les enfants algériens », Voyages autour de mon cerveau, janvier 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/14503