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Ovidés rebelles : Le Génie des Alpages, Shaun le mouton VADMC

Ovidés rebelles : Le Génie des Alpages, Shaun le mouton

Ou comment ne surtout pas se comporter comme un mouton. « Bé » et re-« Bé ». Mais un « Bé » revendicatif de sa liberté, liberté de penser, d’agir. La pensée reste individuelle, mais l’action est commune, tant chez les brebis suisses, dans la série de bande dessinée Le Génie des Alpages (F’Murr, 1973-2007), que dans les films d’animation ayant pour héros Shaun le mouton anglais (Nick Park, 2015, 2019). Shaun est déjà apparu dans Rasé de près (Nick Park, A Close Shave, 1995). Il a ensuite eu sa propre série (Nick Park, 2007-2020).

On rit beaucoup, en lisant et en regardant les bandes dessinées et les films d’animation. Peu à peu, derrière le rire, apparaissent d’autres questions : l’exil et l’accueil de l’étranger, les rapports entre les femmes et les hommes, le tourisme, la mode, l’opposition entre ville et campagne ou encore les violences infligées aux animaux. L’absurde devient alors un remarquable outil critique. Et, dans les deux cas, on remarque la manière dont une société traite celles et ceux qui n’entrent pas dans la norme.

Un détail relie même les deux univers : Shaun et une des brebis du Génie des Alpages aiment arborer un os entre leurs mâchoires comme un chien de berger, tant dans Rasé de près que dans le tome un du Génie des Alpages et sur la quatrième de couverture du tome quatre. Une simple image suffit à faire exploser un cliché animal pour en convoquer un autre. Ou comment on passe d’un cliché animal à un autre, dans un grand éclat de rire – du créateur et du public.

Remarquons que les brebis de F’Murrr parlent énormément. Elles philosophent, contestent, pinaillent, inventent des raisonnements improbables. Shaun, lui, ne s’exprime pas en langage humain. Mais son bêlement est un idiome à lui tout seul, compréhensible par les spectateurs et spectatrices. Chez les brebis alpines, le langage déborde. Chez Shaun, le langage se condense. Ce sont deux façons opposées d’arriver au même résultat : faire des brebis, du mouton et des autres personnages animaliers, de véritables personnages. Les brebis de F’Murrr parlent comme des philosophes absurdes ; Shaun pense comme un ingénieur burlesque. Les premières déconstruisent le monde par la parole, le second le reconstruit par l’action.

Inversement, le berger est dépassé, tant chez F’Murr que chez Park. Côté Suisse, le premier berger essaie désespérément de comprendre ce qui lui arrive. Côté Angleterre, le fermier ne comprend presque jamais ce qui se passe autour de lui, et son chien Bitzer passe son temps à limiter les dégâts. Finalement, le pouvoir humain est toujours un peu ridicule. Les humains croient gouverner ; les moutons, eux, imposent souvent leur propre logique, aussi déroutante soit-elle. Personne n’est réellement en danger, mais tout le monde perd un peu ses repères, d’où le rire qui prend le public dans ces festivals de l’absurde et du décalage humoristique. Ce qui n’empêche pas la gravité ni les violences.

Dans tous les cas, tant Shaun que la plupart des brebis vont vers les autres. Par exemple, Shaun va vers la petite lapine intergalactique dans Shaun le mouton, le film : La ferme contre-attaque (Nick Park, A Shaun the Sheep Movie: Farmageddon, 2019). Les brebis, pas très nettes dans d’autres domaines (hurlant à mort quand une goutte de pluie touche leur laine, par exemple), consolent Katarsis le sphinx égyptien, quand il a le mal du pays (tome un). Shaun, les autres moutons, les cochons de la ferme, le chien de troupeau et le fermier ; les brebis déjantées, le bélier, le chien de berger, le(s) berger(s), le lion hippie, Katarsis le sphinx : tous et toutes forment des communautés un peu improbables où l’on apprend à vivre ensemble malgré ses différences – et celles des autres.

C’est pourquoi, finalement, la campagne anglaise de Park, les Alpes de F’Murrr et celles de Johanna Spyri ne sont peut-être pas si éloignées. De l’autre côté de la montagne, Heidi accueille volontiers celles et ceux qui arrivent, qu’ils soient enfants, voyageurs, moutons anglais, brebis philosophiques ou sphinx nostalgiques.

Chez F’Murrr comme chez Nick Park, la communauté idéale n’est jamais celle où tout le monde se ressemble, mais celle où chacun·e peut demeurer profondément différent·e sans cesser d’être accueilli·e.

Finalement, qui sont les véritables moutons ?

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Ovidés rebelles : Le Génie des Alpages, Shaun le mouton », Voyages autour de mon cerveau, 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/31299

Se parler : Et puis, Paulette… VADMC

Se parler : Et puis, Paulette… 

À quoi bon faire connaissance quand on habite l’un à côté de l’autre, dans deux fermes différentes ? En outre, sa proposition d’aide peut être mal prise. On a sa fierté, n’est-ce pas ? Et puis, peut-être que ça ne va pas si mal que ça. Après tout, des orages il y en a souvent et s’il y a des dégâts, sa ferme est assez grande pour qu’elle puisse y vivre quand même. Non, pas question que lui, Ferdinand, aide Marceline pendant cette tempête de tous les diables. Finalement, Ferdinand suit le chien de Marceline et sauve sa voisine d’un suicide au gaz, juste avant que le toit de la ferme ne craque et ne s’effondre par grandes plaques.

Le roman de Barbara Constantine, Et puis, Paulette… (2012), commence par un orage. Et se termine par une lumière, celle d’une nouvelle venue au monde. Entre-temps, la solidarité inter- et trans-générationnelle se sera mise en place, avec des surprises, des ratés, des décès, une naissance. Surprise, le chien de Marceline est une chienne, Berthe. Et le chat de Ferdinand, Chamalo, est une chatte. Va donc pour Chamalotte, le féminin, c’est toujours facile à faire. Surprise, l’âne de Marceline, Cornélius, répond vraiment quand on lui parle. Surprise, la jeune Muriel est enceinte. Surprise, les relations tendues entre Ferdinand et sa belle-fille Mireille se détendent, surtout après le divorce de Mireille d’avec Roland, le fils cadet de Ferdinand.

Raté, Ferdinand ne se sent pas plus proche de Roland après son divorce. Raté, Muriel fait un déni de grossesse et refuse de s’occuper de sa fille nouvelle-née. Raté, tante Gaby, la mère adoptive de Mireille, refuse d’apparaître dans les rêves de Ludo, aîné de Mireille et Roland, alors même qu’elle vient dans les rêves de P’ti Lu, son petit frère. Raté, Roland ne retrouve pas de compagne après son divorce. Tante Gaby décède, Hortense la commerçante aussi. La petite Paulette naît.

L’autrice décrit avec amour et tendre amusement une micro-société qui se tisse au fil des semaines, avec comme point central la ferme de Ferdinand, paysan veuf. Tout y est ou presque, en constellation : la solidarité, la mobilité, l’agriculture biologique, le véganisme, les relations femmes-hommes, les relations entre générations, le choix d’une famille non biologique, mais aussi les grossesse non désirées, les mauvaises relations parents-enfants, les tentatives de captation d’héritage, la difficulté à communiquer.

Barbara Constantine montre ici qu’une société ouverte, fluide, est possible à partir de la nôtre. Rien n’est facile pour aucun des personnages : vivre avec des personnes plus âgées, pour Muriel l’apprentie infirmière et pour Kim l’apprenti paysan ; vivre avec des personnes plus jeunes, pour les autres ; vivre avec chienne, âne, chat et chatte ; divorcer avec deux enfants en bas âge à charge, pour Mireille ; faire son deuil, pour tonton Guy et pour Simone, la belle-sœur d’Hortense. Et, surtout, pour tous les personnages, se parler, dire son ressenti sans blesser, trouver un équilibre existentiel au sein de la communauté dans laquelle ils vivent, remettre en question ledit équilibre quand un·e nouveau nouvelle venu·e arrive ou part, échanger avec de nouvelles personnes, qui ne sont pas de sa classe sociale, pas de son âge, qui n’ont pas les mêmes goûts et dégoûts que soi.

Si une autre société est possible, pourquoi ne pas la faire advenir ici et maintenant ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Se parler : Et puis, Paulette… », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/27019

La Reine des sables VADMC

La Reine des sables

Image de couverture : Wikimedia Commons.

Elle était belle et majestueuse. Son poil était mordoré sur le dos et les pattes, avec quelques fines rayures brunes. Du poil blanc sur le ventre. De grandes oreilles, de grandes moustaches, des yeux verts brillants d’intelligence, une grande taille, des miaulements diversifiés : voici ma chatte Théa, que j’avais surnommée, entre autres, « la reine des sables », pour sa ressemblance avec une tigresse dorée. Un sacré caractère, aussi. Très câline, aussi, ceci dit. Une reine.

Elle s’était tout de suite acclimatée chez moi, dans les cinq/dix minutes de son arrivée. Elle venait à la fois de loin et de pas loin : errant depuis plusieurs semaines sur le parking du lycée de la ville où j’habite, elle avait été sauvée au début de l’automne 2022 avec ses chaton·nes, affamée, amaigrie, en proie aux brutalités de certain·es adolescent·es du lycée, par une bénévole antispéciste, S. Qui l’avait emmenée chez un vétérinaire, qui l’avait soignée. Il lui avait notamment ôté ses deux colliers qui lui serraient le cou et qui avaient rongé le poil de son cou. Il l’avait stérilisée et tatouée. S. s’était également occupée des chaton·nes, placé·es ensuite en famille d’accueil, puis adopté·es.

La minette, environ quinze ans, tatouée mais non pucée, s’était alors reposée pendant plusieurs jours chez une autre bénévole, C., en attente d’être adoptée. G., une autre autre bénévole, avait aussi beaucoup fait pour soigner Théa. Une de mes voisines, L., contactée par S., lui avait parlé de moi et de mon affection pour les félin·es. Et de ma solitude triste à ce sujet, puisque mon chat Ulysse, pucé, tatoué, stérilisé, avait disparu depuis mai 2022, pendant une de mes absences de deux jours.

C. m’avait alors amené la minette, en soupirant beaucoup de ne pas pouvoir la garder, car C. avait plusieurs chat·tes, dont un très jaloux.

Théa s’était donc sentie chez elle chez moi très rapidement. Après avoir fait le tour de son nouveau royaume, elle était venue se faire caresser. C. était alors partie rassurée. Triste aussi, de laisser cette si douce minette. Après le départ de C., Théa est venue sur mes genoux. Elle s’y est endormie, de plus en plus détendue, dans un des classiques félins : au début du repos, je fais vingt centimètres tout enroulé·e, puis, trois quarts d’heure après, je fais trois mètres de long tout détendu·e et j’empêche mon humain·e de lire, d’écrire, de prendre son téléphone… car je suis aussi sur ses bras, pas seulement sur ses genoux. Ou sur un bras et sur trois doigts. Ou sur un bras et la main d’un côté, et sur la main de l’autre côté. Ou… De l’esclavage consenti en milieu félin.

Théa a rapidement demandé à sortir. J’ai quand même attendu plusieurs semaines avant de l’y autoriser, afin qu’elle prenne vraiment ses marques dans la maison. Elle s’est faite adopter par le voisinage et par les passant·es, se faisant admirer et caresser. À la maison, elle aimait jouer, miauler pour exprimer son opinion sur le peu de rapidité (selon elle) de remplissage de sa gamelle, ou sur tout autre sujet d’importance. Ses ronrons étaient également réguliers et profonds. Au fil des semaines, elle a expulsé en rêve ses mauvais souvenirs, du moins je le suppose. Alors, elle grognait dans son sommeil et ses pattes avant s’agitaient. Parfois, elle se réveillait en sursaut. Je la caressais, afin de la rassurer.

Son retour à une alimentation régulière, malgré les journées passées chez C., a été complexe. Elle ne se goinfrait pas, mais, de temps à autre, elle vomissait ce qu’elle venait de manger. Je me suis renseignée chez une vétérinaire, qui, après l’avoir auscultée, m’a rassurée. Théa a eu un léger traitement de quelques jours, en plus d’être vaccinée, déparasitée, vermifugée et pucée. La vétérinaire, très gentiment, a rempli les documents pour le centre national d’identification des animaux, l’ICad. J’ai reçu, presque trois semaines après, la carte d’identité de Théa. Et son traitement a fonctionné, elle a cessé de vomir.

Notre vie commune s’est déroulée tranquillement en 2023, sauf en août, où elle est revenue à la maison avec le cou à vif. D’après la vétérinaire, il est possible que Théa ait été pendue pendant plusieurs heures avant d’arriver à se libérer, ou prise dans le piège d’un chasseur. Théa s’est heureusement remise, après avoir été soignée.

Fin novembre 2023, son état de santé s’est brusquement dégradé, elle mangeait et buvait peu. La vétérinaire l’a soignée et lui a donné un traitement. Théa s’est remise, elle a eu vingt jours de répit, puis elle a commencé à passer ses journées dans un recoin de mon bureau-bibliothèque. Elle marchait de plus en plus mal et ne sortait plus. J’ai amené sa caisse à litière non loin de mon bureau, ses plaids et sa gamelle d’eau et sa gamelle de nourriture dans mon bureau. La vétérinaire a décelé de œdèmes à ses pattes et une fatigue généralisée. Vu son âge, plus de quinze ans, et son séjour forcé dans la rue, sans oublier les sévices de certain·es adolescent·es quand elle errait sur le parking du lycée, Théa était en fin de vie. La vétérinaire m’a dit que je pouvais amener Théa en urgence si elle se mettait à respirer avec difficulté.

Cela n’a pas été possible, car Théa a fait une crise cardiaque le premier janvier 2024. Elle est morte dans mes bras, dans mon bureau, près de ses plaids.

Elle laisse un grand vide.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « La Reine des sables », Voyages autour de mon cerveau, décembre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/19742

 

Un petit cœur noir VADMC

Un petit cœur noir

Il est arrivé chez moi un peu en catastrophe, suite au départ de la mère de son esclave humain pour la maison de santé. J’avais vu l’annonce-appel au secours pour son adoption en urgence sur les réseaux sociaux, de la part d’une association locale de défense des animaux : « Chat âgé cherche maison et cœur aimant pour finir ses jours bien entouré. » Cela faisait un peu plus d’un mois que j’avais perdu la minette que j’avais adoptée fin 2022 – autre belle histoire. Et le départ définitif de Théa pour les étoiles le premier janvier 2024 à seize heures m’avait laissée bien triste et chagrinée. Plus d’appels impérieux à cinq heures du matin pour que je descende nourrir madame, plus de « pousse-toi, c’est MA place sur le canapé », plus de « et vire-moi ton ordi, c’est MA place sur tes genoux, pas la sienne ». Plus de câlins. Plus de bruit de la chatière quand elle rentrait, fringante et herborée, du dehors. Etc.

Quand j’ai vu l’annonce, j’ai réfléchi cinq minutes, puis je me suis décidée. Ok, je prenais le risque de m’attacher pour le perdre dans un délai peut-être pas long, mais tant pis. Quand on adopte un animal non humain, c’est comme quand on aime un·e humain·e, on ouvre grand son cœur, sinon c’est pas la peine. Sur une des photos de l’annonce, on le voyait, tout menu, roulé en boule, juste un œil qui dépassait, interrogatif : « Que vais-je devenir ? » J’ai appelé la dame de l’association, avec laquelle j’ai longuement échangé. Elle a vérifié que je savais à quoi je m’engageais, que j’avais de quoi offrir une bonne fin de vie à Zion, le petit chat noir de dix-neuf ans en attente d’adoption. Et elle m’a mise au courant de l’état de santé de Zion : problèmes de vue et anus artificiel suite à un coryza infantile, et besoin de se retaper psychologiquement et nutritionnellement.

Zion avait perdu son esclave… son maître pardon, en juin 2023, d’un cancer foudroyant. Ce monsieur, fan de Bob Marley (« Iron Lion Zion » oh yeah), habitait avec sa mère. Cette dame, âgée, a eu de gros ennuis de santé suite au décès de son fils, dont des pertes de mémoire. Elle ne pouvait donc plus rester seule chez elle. Et comme elle ne se nourrissait plus régulièrement, Zion non plus.

Zion est arrivé chez moi quelques jours après, quittant son domicile natif pour la première fois de sa vie. Il m’a reniflé, puis ses gamelles, que j’avais préparées, puis il est allé se blottir à l’étage sur la méridienne, sous un plaid. Je l’y ai laissé. Plus tard, je suis allée lui parler, à travers le plaid, et je l’ai doucement caressé, mais sans insister. Il est venu de lui-même dormir sur ma poitrine quand j’ai été couchée, ronronnant tout tranquillement. Je ne sais pas si c’était pour faire connaissance, pour se rassurer, pour me rassurer, ou les trois ou les deux, ou les uns.

Le lendemain, il est retourné sous le plaid, puis il est allé manger et boire, puis faire ses besoins dans la litière prévue à cette effet. Et re-plaid. Le soir, il est descendu alors que je regardais un film – j’avais choisi un épisode des Maigret avec Bruno Crémer, espérant qu’il connaissait et que cela lui rappellerai son chez-lui. Il s’est tout naturellement installé sur mes genoux, et a accepté que je le caresse. Il s’est endormi sur mes genoux.

À partir de ce moment, tout s’est bien déroulé. Il a pris ses marques dans la maison, n’a pas demandé à sortir, a passé ses journées à dormir, à manger, à boire (beaucoup, pour ses problèmes urinaires, il le fallait). Et à ronronner sur mes genoux dès que possible. Tant d’heures passées à se lover dans mes bras, à s’y étaler, à ronfloter, à pattounner mes genoux et à ronronner, donc. Nous écoutions sa chanson, aussi. Il est finalement sorti, un peu chaque matin, un peu chaque soir, humant l’air, frissonnant, rentrant. Il avait pourtant pris huit cent grammes, arrivant à deux kilos. Mais… l’âge, le poil court… il n’avait pas non plus l’habitude de sortir, paraît-il. Il a fêté ses vingt ans en avril.

Et puis, début juillet 2024, Zion a commencé à manger moins. Il s’est remis, aussi, sous le plaid. La vétérinaire n’a pas été optimiste, vu son âge, mais elle l’a soigné. Début août, je l’ai amené dans une autre clinique, la clinique de garde, un samedi après-midi, pour des examens complémentaires. Lui qui ne se plaignait jamais, miaulait de temps à autre, de douleur. Le diagnostic de la vétérinaire a été sans surprise, quoique dur : système urinaire bloqué, et un poids sur les poumons qui le gênait dans sa respiration. Pas opérable vu son âge, possibilité d’intraveineuse, mais avec des complications au niveau de son poids sur les poumons.

J’ai donc accompagné Zion dans son dernier sommeil. Je l’ai caressé, murmuré des douceurs, dit qu’il allait revoir enfin son maître, remercié pour son amour et les mois passés ensemble. La vétérinaire et son aide ont été merveilleuses de gentillesse et de douceur. Zion n’a pas souffert plus longtemps, il est parti sans douleur.

Nous sommes repartis ensemble à la maison, lui dans un sac biodégradable, moi avec mon chagrin immense.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Un petit cœur noir », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/18394

 

Easy Virtue VADMC

Partir, revenir, pourquoi ? (8) Ne jamais revenir : Un mariage de rêve

Il paraît que l’amour rend aveugle. Ou pas. En effet, l’Américaine Larita (Jessica Biel) sait que son second mari, l’Anglais John Whitaker (Ben Barnes), quoique majeur, est encore un petit garçon. Un enfant fasciné par sa beauté, son intelligence et son modernisme – Larita est pilote de course, ce qui, en cette année 1924, représente un défi au sexisme ambiant, et pas uniquement celui des circuits européens.  

En effet, dans Un mariage de rêve (Stephan Elliott, Easy Virtue, 2008), Larita est fraîchement accueillie par sa belle-famille, beau-père (Colin Firth) excepté. Sa belle-mère Veronica (Kristin Scott Thomas) ne lui pardonne rien : son origine transatlantique, d’être plus âgée que John, son métier, qui la tient éloignée de la verte campagne anglaise, son statut de veuve, son absence de fortune, son nouveau nom, qui la fait déchoir de son rang de maîtresse de maison, ses tenues (pantalons ou robe décolletée), son allergie aux fleurs, sa détestation de la chasse, l’amour de John. Bref, rien ne va. D’autant que la possible perte de pouvoir, sur sa sa maison et sur John, s’accompagne de l’envol de ses grandes espérances de redresser son domaine, par le mariage de John avec Sarah (Charlotte Riley), jeune fille de son riche voisin.

Elle refuse âprement toutes les tentatives d’approche affectueuse et d’aide de Larita, tout comme ses cadeaux et changements : un phonographe, un portrait de Larita par Picasso, une dinde succulente pour fêter l’alliance anglo-américaine. Symboliquement, Veronica noie sa portion de dinde sous la sauce dont elle couvre habituellement la nourriture grisâtre et sans goût dont elle nourrit sa famille. Comme le lui retourne Larita à la fin du film, ses incessantes récriminations sur l’absence d’aide qu’elle reçoit couvrent sa soif de pouvoir, ses frustrations divers et variées, ainsi que son esprit borné et sec.

Car, même si elle chérit son fils, elle ne supporte aucune initiative de sa part, qu’il s’agisse de son mariage ou de son achat d’un tracteur afin de mieux cultiver leurs terres. Pas question non plus de danser le tango lors d’un bal, seule la valse est bienséante. Et nous sommes donc après la Première Guerre mondiale…

Ses filles, Hilda (Kimberley Nixon) et Marion (Katherine Parkinson), ne sont guère mieux. Jalouses, aigries par le manque d’hommes de leur âge à cause de la saignée de 14-18, volontairement confinées dans leur maigre existence et leurs glorieux souvenirs d’avant-guerre, portant des vêtements ternes, elles ne supportent pas le vent de liberté solaire que Larita apporte avec elle. Elles préfèrent participer à la curée contre leur belle-sœur, secondées par leur oncle d’Amérique, qui va fouiller dans le passé de Larita. Hilda et Marion refusent d’entendre Larita, qui leur conseille de partir de leur trou campagnard et d’aller explorer le vaste monde par elles-mêmes et d’utiliser leur intelligence pour acquérir un travail, donc l’indépendance.

Quant au beau-père, Jim, il continue ses sarcasmes envers ses trois enfants, tout en évitant de se trouver longuement en présence de son épouse. Sa sympathie envers Larita se manifeste rarement en public, sauf à la fin du film, où il prend ouvertement son parti en dansant avec elle, lors du bal organisé par Veronica, enfin conscient de la solitude de Larita et de la faiblesse de caractère de John. Secouant finalement sa dépression et sa culpabilité de ne pas avoir ramené vivant un seul des hommes de son village en 1918, il part avec sa future ex-belle-fille. Nous ne sommes pas loin du conte de Cendrillon, version Disney, avec quelques aménagements.

Cendrillon-Larita n’a pas tant besoin d’un prince charmant, toujours perdu dans les jupes maternelles, que de sa propre voiture, pour partir du château. De victime, elle redevient actrice de sa propre vie. Adieu château, courants d’air, absence de chauffage et traditions obsolètes, welcome les Années Folles !

Elle laisse John aux bons soins de Sarah. Intelligente, celle-ci n’en a pas voulu à Larita de son mariage précipité avec John, mais bien du silence de John à ce sujet, alors qu’ils étaient promis l’un à l’autre depuis longtemps. De même, Sarah propose son aide à Larita lorsque celle-ci s’en va et dit la comprendre. Sarah ne saute pas de joie à l’idée de récupérer John, même si elle l’aime et qu’elle sait s’entendre bien avec Veronica. Elle félicite son frère cadet Philip (Christian Brassington) d’être allé vers Larita lors du bal et de lui avoir proposé son aide, alors que John la laissait seule au milieu de la piste de danse, avant que Jim ne prenne le relais. La sororité et la solidarité existent, face à la haine et à la bêtise.

Ce film montre bien à quel point rester engoncé·e dans le passé est mortifère, tout comme l’immobilisme spatial. Souhaitons le meilleur à Larita, libérée de toute obligation maritale, avec ou sans Jim, ainsi qu’à Sarah et à Philip, à la campagne ou ailleurs.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Partir, revenir, pourquoi ? (8) Ne jamais revenir : Un mariage de rêve », Voyages autour de mon cerveau, mai 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/16095