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« La musique du cœur : Mohabbatein » VADMC

La musique du cœur : Mohabbatein

L’un regarde le soleil en face pour le défier. L’autre se laisse baigner par la chaleur de l’astre. L’un a perdu sa femme, puis sa fille, suicidée. L’autre a perdu sa fiancée, l’unique amour de sa vie, suicidée. Tous deux ont connu le deuil. Mais l’un transforme sa douleur en règle, en interdiction, en contrôle. L’autre transforme la sienne en musique et en transmission.

Dans Mohabbatein (Aditya Chopra, 2000), l’un, Narayan Shankar (Amitabh Bachchan), est le sévère directeur de l’université Gurukul. L’autre, Raj Aryan Malhotra (Shahrukh Khan), est le professeur de musique. Ancien étudiant de Gurukul, il en a été chassé pour avoir osé tomber amoureux et vouloir épouser Megha (Aishwarya Rai Bachchan), fille du directeur. Cette dernière, déchirée entre son affection filiale et son amour pour Raj, a préféré se donner la mort plutôt que de désobéir à son père.

Shankar perd ainsi non seulement sa fille, mais aussi celle qui assurait le fonctionnement de son espace domestique. Après la disparition de son épouse, Megha avait pris en charge la maison et les besoins quotidiens de son père, sans que ce travail soit véritablement nommé ni valorisé.

Comme le père de L’Héritière (William Wyler, The Heiress, 1949), Shankar dirige son existence et celles des autres d’une main de fer. Veuf, privé de sa fille, et directeur d’une université non mixte, il refuse que les autres puissent choisir une vie différente de celle qu’il a imposée à lui-même. Sa souffrance ne devient pas une ouverture aux autres, mais une justification du contrôle. Il préfère régner en maître, par la contrainte et la peur, tout en demandant à Megha, de son vivant, de lui dire qu’il est un bon père et quelqu’un de bien. Shankar exige l’amour filial de Megha tout en lui refusant la liberté qui permettrait un véritable amour entre eux. Il veut être aimé comme père, mais refuse qu’elle existe comme femme. Le suicide de Megha ne le fait pas changer de comportement ni d’avis. Son monde intime s’effondre, mais il répond à cette disparition en renforçant encore son besoin de maîtrise sur les autres.

Il accepte difficilement d’engager, pour la première fois dans l’histoire de Gurukul, un enseignant en musique. Car la musique est, dans ce film, envisagée comme le langage du cœur. Raj va bouleverser bien plus qu’une tradition : il va permettre aux étudiants, au moins à trois d’entre eux, d’exprimer leurs sentiments aux jeunes filles qu’ils aiment. Raj va bouleverser bien plus qu’une tradition : il va permettre aux étudiants de vivre ce que lui-même n’a pas pu vivre avec Megha, c’est-à-dire un amour choisi et partagé.

Quant aux autres étudiants, ils vont partager un magnifique moment de fête mixte avec les étudiantes de l’université féminine non mixte, située non loin de Gurukul. Le féminin n’est plus une caste séparée du masculin, mais une composante très agréable de leur univers d’étude. Et qui ne les empêche pas d’étudier. Et réciproquement. On pourrait presque imaginer un Mohabbatein 2, avec comme objectif de rendre Gurukul mixte.

Quant aux trois jeunes hommes, tous en première année et partageant la même chambre, leur trajectoire existentielle est accompagnée de la musique de leur professeur, Raj. Son violon, son accordéon et son tambour les encouragent à aller de l’avant. Vikram (Uday Chopra), très sportif, s’éprend d’Ishika (Shamita Shetty), étudiante qui répète durement pour gagner le concours de danse de son école. Leurs disputes et joutes corps à corps finissent par adoucir la distance d’Ishika vis-à-vis de Vikram. Après la musique de Raj, c’est la danse qui permet à Ishika et Vikram de transformer l’affrontement en rapprochement.

Le romantique Karan (Jimmy Shergill) a le coup de foudre pour Kiran (Preeti Jhangiani), jeune veuve de son âge. Kiran, comme Megha, doit obéir aux ordres d’un homme qui prétend savoir ce qui est bon pour elle : son beau-père, un général plus que rigide (Amrish Puri), qui refuse d’envisager la mort de son fils au combat, sans doute lors du conflit de Kargil, au vu de la date du film. Comme Shankar avec Megha, le général enferme une jeune femme vivante dans le souvenir d’un homme disparu. Son refus du deuil transforme Kiran en gardienne d’une absence. Sa souffrance ne lui donne pourtant pas le droit de décider de la vie d’une autre personne.

Le général réagit violemment quand son autre belle-fille (Shefali Shetty) l’exhorte à cesser d’enfermer Kiran dans une existence étouffante. Comme Shankar avec Megha, le général confond protection et possession. Kiran réussit, grâce à Raj, à s’infiltrer dans la famille du général, en donnant des leçons de piano à Ayush (Parzun Dastur), puis à Karan.

Kiran retrouve ainsi goût à la vie, en se remettant à danser, d’abord chez son beau-père, puis en public, lors de la fête générale hors université de la seconde partie du film. La sororité de sa belle-sœur et l’amour en musique de Kiran payent. Le général, malgré son immense douleur, accepte de commencer à faire le deuil de son fils décédé.

Et, quand Karan avoue son amour à Kiran le jour de la Saint-Valentin, sur une feuille morte, elle ne part pas en excursion organisée avec d’autres femmes. Karan et Kiran s’embrassent alors en pleine rue, au milieu des camions militaires. Les soldats applaudissent ce bel amour qui vient de s’épanouir. Le lieu du baiser devient une sorte de réparation. La mort n’a pas le dernier mot, puisque le souvenir du mari disparu n’interdit pas la vie. Ainsi, aimer à nouveau n’est pas trahir celui qui est mort, et que Karan n’a jamais aimé.

Le sérieux Sameer (Jugal Hansraj) est amoureux depuis leur enfance commune de Sanjana (Kim Sharma). Il la retrouve dans la ville attenante à l’université, mais… elle a un petit ami, Deepak (Raman Lamba). Deepak est riche, qui plus est, alors que Sameer et Sanjana sont d’origine bien plus modeste, sans être pauvres. Sanjana, pépiante jeune personne, est absolument ravie de retrouver son ami Sameer. Mais l’amitié n’est pas l’amour.

Si ce n’est que Deepak se conduit comme un goujat lors d’une fête dans sa somptueuse demeure familiale, en jetant Sanjana dans l’eau de la piscine. Humiliée, elle pleure. Il s’excuse, tout en ordonnant à Sameer, engagé comme serveur à cette fête, de la faire sortir de l’eau. Il n’est pas question que lui, Deepak, se mouille, ni un·e de ses riches ami·es. Sameer s’exécute. Il revêt Sanjana de sa veste, car elle est trempée. Il la protège, sans machisme, en lui restituant sa dignité. Ils partent, laissant Deepak avec ses amis et amies. Une fois remise, Sanjana écoute Sameer lui dire son amour. Elle aussi l’aime. Ils s’enlacent puis dansent, radieux.

Les trois histoires d’amour racontent ainsi trois victoires différentes contre l’enfermement : le rapprochement par le jeu, la renaissance après le deuil, et la restauration de la dignité après l’humiliation.

Mais… tout cela contrevient aux règles de Gurukul. Shankar, ravi, ordonne à Raj de reconnaître publiquement sa mauvaise influence sur les étudiants.

Vaincu, Raj accepte, puis se rebiffe.

Devant l’ensemble des étudiants, il parle d’amour, de tendresse, de musique et de cœur. Il défend l’idée d’un être humain sensible et intelligent, et non d’une machine destinée à obtenir les places les plus prestigieuses dans la société. Il rappelle son vœu fait à Megha : transformer Gurukul en un lieu vivant, et non plus en un endroit sans âme. En introduisant la musique dans cet espace qui en était privé, il tente de rendre à cette institution ce qu’elle avait perdu : la capacité de faire vibrer les êtres humains. Il espère même parvenir à toucher, au plus profond de sa dureté, celui qui rejoint les parages des anti-héros occidentaux Dark Vador et Voldemort.

Et il y arrive, par ce discours. Shankar revient à la vie, c’est-à-dire à la sensibilité, qui n’est pas sensiblerie, mais intelligence du cœur. Il accepte Raj comme gendre, comme si Megha l’avait véritablement épousé. Il lui confie la direction de Gurukul. Tous deux pourront se laisser réchauffer par la soleil matinal. Megha viendra se glisser entre eux, souriante, heureuse enfin.

Place à la musique ensoleillée.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « La musique du cœur : Mohabbatein », Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32346

Musique, couleurs, création – Interview de Claire Marin, artiste contemporaine

Nous remercions chaleureusement Claire Marin d’avoir répondu à nos questions. 

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La photographie de couverture est de ©Linda Aldeano.

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Tiphaine Martin – Comment en es-tu venue à te spécialiser en calligraphie ?

Claire Marin – C’est une belle histoire, qui s’est tissée très lentement.

Quand j’étais enfant, j’écrivais sur mes tableaux. Mais je ne savais même pas que la calligraphie existait et j’ai pratiqué d’autres métiers sans lien avec la création pendant longtemps. Même si, dès le début, je voulais peindre et écrire.

Puis à la trentaine, j’ai décidé de me consacrer à ces passions. Toujours sans rien connaître de la calligraphie… que j’ai découverte lors d’un voyage au Japon en 2018.

À ce moment, ce ne furent pas tant les formes qui m’ont parlé. Ce fut l’encre noire et toute la spiritualité qu’elle véhiculait. Jusqu’alors, je ne parvenais jamais à mettre de noir dans mes tableaux. Cela générait de la lourdeur et de la tristesse en moi. C’est le Japon qui m’a offert de voir la lumière du noir. Et c’est ce noir qui m’a ouvert aux lettres hébraïques que j’allais rencontrer quelques mois plus tard.

Dès le début, il s’est passé quelque chose de très fort avec ces lettres. Comme si je les avais déjà dans ma main. Et ma main aimait cet outil qui n’était pas un pinceau comme en Asie, mais un calame. C’est à dire une plume carrée. Immédiatement, j’ai eu la sensation de faire corps avec cette plume.

Je ne voulais pas forcément devenir calligraphe, mais j’ai contacté Frank Lalou car je m’amusais avec ses cahiers d’exercices. Et lui, il ne voulait plus enseigner.

Mais avec sa femme, ils animaient un stage sur la danse des lettres (La Tehima) et j’y suis donc allée. Pour le plaisir de mieux connaître cet univers.

Et là, il y a eu ce que l’on peut appeler une rencontre : Frank a eu à nouveau le désir de transmettre et moi, celui de recevoir.

C’était en 2021. Et c’est à cette même période que j’ai lu Passagère du silence de Fabienne Verdier. J’ai su alors que je voulais devenir calligraphe… ou plutôt, que je l’étais déjà sans le savoir!

À partir de là, tout est allé très vite. Je calligraphiais tous les jours, au minimum quatre ou cinq heures. J’avais soif d’apprendre. Y compris la langue hébraïque que je ne connaissais pas. J’ai donc commencé des cours d’hébreu biblique à l’Institut Universitaire Européen Rachi de Troyes, qui était le lieu d’étude le plus proche de chez moi puisque j’habitais dans l’Yonne à cette époque.

Puis j’ai commencé à exposer mes tableaux de calligraphie en différents lieux. Et en 2022, il y a eu la sortie de mon premier livre sur ce sujet Tu seras une lettre… publié aux Éditions l’Andriague.

Je suis retournée au Japon et aussi en Corée en 2024 pour y présenter deux expositions. Ce fut une expérience extraordinaire. D’autant que je venais de recevoir mon diplôme de calligraphe. Jamais aucun diplôme n’avait eu autant de valeur à mes yeux.

Et très vite ensuite, moi qui me croyais trop jeune pour transmettre à mon tour, le fait d’enseigner s’est imposé naturellement. Je me souviens avoir dit alors à mon maître de calligraphie que je n’étais pas prête pour ça. Sa réponse est gravée dans ma mémoire :

 Ce n’est pas toi qui décides si tu es prête.

Peut-être est-ce à cet instant que j’ai ressenti l’âme de cet art : se laisser traverser par le Souffle.

T.M.Pourquoi utilises-tu de la couleur dans tes calligraphies ?

C.M. – En calligraphie, l’usage de la couleur est un cheminement. Car la tradition, c’est « Feu noir sur Feu blanc ». C’est à dire le noir de l’encre sur le blanc du papier.

Auquel le rouge vient s’ajouter quand l’œuvre est achevée. Le rouge, c’est la signature, l’identité.

Tant et si bien que c’est plutôt la couleur qui semble s’inviter au moment qu’elle choisit.

Et son apparition, je l’ai vécu comme une naissance. L’incarnation d’un esprit dans une matière.

Peut-être parce que j’ai été d’abord peintre avec un goût très fort pour les couleurs, dans lesquelles je sentais une véritable puissance alchimique. Et aussi probablement parce que même quand j’écrivais des textes, j’associais toujours des couleurs aux personnages, aux événements, aux situations.

Il est d’ailleurs intéressant de savoir que scientifiquement, nos yeux voient uniquement le noir et blanc. C’est notre cerveau qui perçoit les couleurs. Cela rejoint l’idée maîtresse de la calligraphie qui exprime cette différence entre le Réel et la réalité : le réel, c’est le vide ; et la réalité, notre perception.

Or, effectivement, chacun a sa propre vision des couleurs. Et sur ce sujet, je pense toujours à ma mère. Avec laquelle on ne voit jamais les mêmes couleurs. Et pourtant, ni elle ni moi ne sommes daltoniennes ! Elle voit bleu quand je vois vert, je vois rose quand elle voit rouge etc. Au début, par excès de jeunesse, je pensais bien sûr qu’elle avait tort et que j’avais raison. Puis avec l’expérience artistique, l’apprentissage – parfois douloureux – des expositions où ce que l’on présente est rarement vu comme on l’a créé, je me suis ouverte à l’altérité.

Une altérité parfaitement à l’image de la multitude de couleurs qui éclairent nos vies. Comme si quelque part, le chemin vers la couleur était un chemin d’humanité.

T.M. – Qu’est-ce que le fait de mêler de la musique, entendue ou non, dans tes œuvres, ajoute à celles-ci ?

C.M. – C’est une joie profonde de faire vivre la musique à travers la calligraphie. Il y a plein de métiers que j’aurais aimé explorer plus profondément, et notamment celui de chanteuse. Je chante mais ce n’est pas mon métier principal. Et je ne suis pas compositrice, je ne joue d’aucun instrument. En revanche, je suis un vrai juke box ! Je connais des milliers de chansons par cœur.

C’est certainement cet amour du chant qui a orienté ma démarche. Elle porte sur une calligraphie picturale fondée sur le son et la musicalité des lettres. Et ce sont les racines des lettres hébraïques qui m’ont permis de le faire.

C.M. – Historiquement, ces lettres qui se trouvent être à l’origine des nôtres, sont issues des hiéroglyphes égyptiens. Car le monde, tout comme nous, pour pouvoir communiquer par écrit, a d’abord dessiné. Puis au fil des siècles, des progrès techniques et des besoins, ces dessins se sont simplifiés. Jusqu’à devenir des signes. Puis des lettres. Puis nos alphabets.

Le premier fut créé par les Phéniciens, puis réinterprétés par les Hébreux, qui avec 22 lettres, ont écrit La Bible. La Bible qui était faite pour être chantée. Mais comme il n’y avait aucune indication écrite sur ce chant et que cet alphabet était consonantique, des scribes juifs du Moyen Âge, les Massorètes ont inventé des signes autour des lettres pour matérialiser les sons : les « cantillations » pour les intonations du chant et les « nikoud » pour la prononciation des voyelles.

C’est ainsi que, dans mes explorations, est née l’idée d’associer le son des voyelles à des couleurs et d’intégrer celui des cantillations à la calligraphie. Ce qui génère progressivement un paysage tissé de lettres. Des lettres qui sont un corps au-delà des mots. Des lettres en tant que vibrations. Des lettres dont le son fait œuvre de création.

T.M. – Tu te lèves le matin : en chantant, en dessinant, en dansant… liste non exhaustive ?

C.M. – En calligraphiant ! Avec un mug de café et un carré de chocolat… noirs pour les deux bien entendu !

Le matin est mon plus grand bonheur depuis toujours. C’est un moment sacré qui m’appartient pleinement. Et depuis toujours, je me lève naturellement très tôt. Cela m’offre le temps de commencer chaque jour par faire quelque chose que j’aime. C’est comme un capital énergie afin d’accueillir au mieux ce qui se présentera au fil de la journée… dont on ne sait jamais de quoi elle sera faite !

T.M. – Tu peins, tu es musicienne, tu écris : est-ce que tu as d’autres amours artistiques ?

C.M. – Je crois que cela constitue tous mes amours. Je mettrais simplement l’écriture en premier, que ce soit pour calligraphier ou rédiger des textes, c’est ce qui m’anime le plus profondément. Les lettres sont mes compagnes. Et pour le lien à la musique, j’ai plutôt tendance à me voir en conteuse qui chante plutôt qu’en musicienne. Mais ça me touche d’être associée à ce mot car c’est l’un des métiers pour lequel j’ai le plus d’admiration.

T.M. – Dans quel(s) lieu(x) exposes-tu actuellement ?

C.M.J’ai la chance d’avoir rencontré une merveilleuse galeriste, Maïlyn Bruniquel, avec laquelle nous nous sommes immédiatement senties en harmonie. Mon travail est donc toujours exposé, avec celui d’autres artistes, dans sa galerie du même nom qui est située à Sète, la ville où je réside.

Puis du 21 août au 27 septembre prochain, je présenterai une exposition personnelle au Musée-Galerie Carnot à Villeneuve-sur-Yonne. Elle sera consacrée à « La Bible musicale » que je suis en train de calligraphier et dont ce sera la première restitution. D’autres suivront en 2027 à Montpellier et à Troyes notamment.

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Sites

Claire Marin : https://www.clairemarin.net/

Galerie Maïlyn Bruniquel, Sète : https://galeriemailynbruniquel.fr/

Musée-Galerie Carnot, Troyes (via celui de la ville) : https://www.villeneuve-yonne.fr/culture-tourisme/expositions-musees/
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Pour citer cet article : Tiphaine Martin, Claire Marin, « Musique, couleurs, création – Interview de Claire Marin, artiste contemporaine », Voyages autour de mon cerveau, juin 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/30999

Asako et Nadja, CIUP VADMC

Asako et Nadja, CIUP

Aux promotions

de la Maison de la Suède & de la CIUP

2007-2010.

Et à toutes les autres,

Passées, présentes, à venir.

Il était une fois un conflit mondial qui avait laissé de douloureuses cicatrices chez les survivants. Certains d’entre eux ont eu alors l’envie de transformer leurs douleurs en joie, la fermeture et le ressentiment en ouverture, notamment chez les jeunes, pour que jamais ne recommence la guerre. Parisiens, ils ont cherché un endroit où concrétiser ce rêve de paix. Ce fut la fondation, en 1925, de la Cité Internationale Universitaire de Paris (CIUP), au sud du sud parisien, dans le quatorzième arrondissement, en face du parc Montsouris.

La CIUP est rapidement devenue un sujet de fiction, tant pour les Français·es que pour les étrangères et étrangers. Ainsi, l’autrice japonaise Tomiko Asabuki y situe un épisode de son roman autobiographique Asako (1977, traduction en français en 1992 de Marc Mécréant, quatrième de couverture écrite post-mortem par Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre), tandis que le cinéaste français Éric Rohmer y tourne une partie de son court-métrage Nadja à Paris (1964), sur une idée de l’étudiante états-unienne d’origine yougoslave Nadja Tesich.

Asako est une jeune Japonaise, qui passe son voyage de noces en Occident, d’abord à Londres, puis à Paris. Victime de viol conjugal, elle arrive à divorcer, puis à retourner à Paris, après avoir séjourné aux USA, en Italie et en Suisse, avec ses parents. À l’été 1936, elle est pensionnaire dans un institut laïque en banlieue parisienne. Si cet institut est cosmopolite, il n’est pas pour autant bien tenu. La nourriture est chichement distribuée, l’eau chaude également. Asako emménage donc dans une pension de famille, au Quartier Latin. Elle suit des cours de psychologie à la Sorbonne. Elle fait la connaissance, dans un café, d’un de ses camarades, Yu, étudiant chinois.

Nadja, elle, est sans attaches conjugales ni familiales. Étudiante en Lettres à la Sorbonne, pour une thèse sur Proust, elle aime déambuler dans Paris, d’abord autour de l’université, dans le Quartier Latin, puis un peu plus loin à Saint-Germain-des-Prés, quartier autrefois existentialiste et intellectuel, dans l’après-Seconde Guerre mondiale, puis à Montparnasse, quartier autrefois artiste, dans l’entre-deux-guerres. Elle passe également de l’autre côté de la Seine, à Belleville, alors quartier populaire, et plus haut, dans le parc des Buttes-Chaumont.

Asako, qui se politise progressivement, et Yu, discutent de la guerre sino-japonaise qui fait rage, suite à la volonté du Japon de coloniser la Chine. Asako, anticolonialiste, est d’ailleurs heureuse de pouvoir avoir ces conversations en territoire français. Celles-ci seraient impensables chez elle, puisque femmes et hommes vivent séparément dans la bourgeoisie et parce que les Chinois·es sont rares à habiter au Japon, qui plus est en ces temps de conflit.

Yu habite à la Maison de la Belgique, aujourd’hui Fondation Biermans-Lapôtre, située non loin de la Maison du Japon. Il prie Asako, dont il est tombé amoureux, de le rejoindre à la sortie du métro Cité Universitaire (aujourd’hui RER B-Cité Universitaire). Asako accepte, d’autant que Yu précise qu’il part le lendemain pour la Chine, prendre les armes contre les envahisseurs japonais. À la sortie du métro, Yu laisse exploser sa passion pour Asako, tombant à ses genoux sur le boulevard Jourdan, lui enserrant les jambes et lui demandant de l’épouser (Tomiko Asabuki, Asako, Côté-Femmes, 1992, p. 80). Asako refuse, car elle n’aime pas Yu.

Nadja, de son côté, n’a aucun tourment sentimental. Elle se trouve très bien à la CIUP, où elle habite à la Maison de l’Allemagne, aujourd’hui Maison Heinrich Heine. Elle décrit les installations confortables et variées de sa résidence et de la CIUP en général, dont la bibliothèque centrale, le théâtre, qui fait aussi cinéma. Elle apprécie la diversité des nationalités, géniale ouverture sur le monde. Elle aime courir dans le parc de la Cité, dont les pelouses ne sont pas interdites à la fréquentation humaine, ce qui est rare à Paris. Elle reconnaît également qu’il peut être difficile de sortir de la CIUP, car tout est prévu pour la vie quotidienne et les études.

Asako reste finalement à l’extérieur de la CIUP, faisant ses expériences antiracistes dans l’institut de banlieue, qui ressemble à un microcosme CIUP, puis dans Paris. Comme le déclare alors Karine, une amie norvégienne d’Asako (Asako, op. cit., p. 77) :

Nous voici à marcher, là, tous les quatre, de nationalités différentes, tout à fait représentatifs des races humaines, non ?

– Tout à fait. On dirait une manif contre le racisme.

Nadja semble également préférer échanger avec les Parisien·nes et les étranger·es hors CIUP, tant à Montparnasse qu’à Belleville :

On sait que je suis étrangère, mais on m’accepte. Je ne suis pas une intruse.

Il n’empêche que la CIUP reste un espace unique dont l’expérience reste marquante. En effet, si Yu n’avait pas habité à la CIUP, aurait-il osé aborder Asako ? Si Asako n’avait pas eu son expérience cosmopolite, ne lui aurait-il pas manqué un vécu essentiel dans sa progression existentielle, que seul la CIUP peut offrir ? Que restera-t-il à Nadja, une fois retournée aux États-Unis ? L’imprégnation de son existence quotidienne à la CIUP ? Ses promenades dans la capitale ?

Tous et toutes à la CIUP !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Asako et Nadja, CIUP », Voyages autour de mon cerveau, décembre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/19647

Pourquoi les chats parlent-ils aux humains ? VADMC

 Pourquoi les chats parlent-ils aux humains ?

Les liens entre animaux non humains et animaux humains datent d’une époque lointaine, mais leur communication est souvent compliquée, faute de langue commune. Alors, faute de mieux, certains félins se résignent à adopter le langage humain. Mais pour quelles raisons et dans quelles circonstances ? 

Que ce soit dans la bande dessinée Le Chat du rabbin (Joann Sfar, 2002 – en cours), dans les romans jeunesse Le Chat qui parlait malgré lui (Claude Roy, 1982), Le Rêveur (The Daydreamer, Ian McEwan, 1994) et dans le roman Le Chat qui voulait sauver les livres (Hon O Mamoroutosuru Neko No Hanashi, Sôsuke Natsukawa, 2017), les quadrupèdes sont aux côtés des bipèdes dans leurs tourments, quelle que soit l’époque où se déroule l’intrigue et quel que soit le pays où ils se trouvent. Les quatre chats sont mâles et ils sont auprès d’hommes et de garçons. 

En effet, même si le Chat du rabbin Sfar, vivant à Alger dans les années 1920, voudrait rester avec sa jeune maîtresse Zlabya, sa faculté de langage, acquise en ayant croqué le perroquet de la maisonnée, lui interdit désormais toute intimité avec celle-ci. En effet, le rabbin préfère avoir son chat sous la main plutôt qu’occupé à lire des romans avec sa fille. Le chat décide alors de devenir un humain de confession juive comme un autre, afin de pouvoir rejoindre sa maîtresse. Ce qui l’entraîne dans de folles équipées antiracistes et œcuméniques, sur le continent africain et européen, plutôt sans Zlabya, qui finit par trouver un amour humain, remettant le Chat à sa place de félin, parlant humain ou non. Le langage humain n’apporte pas le bonheur espéré, mais permet de discuter sans fin et de découvrir d’autres espaces.

Gaspard, le fameux « Chat qui parlait malgré lui », de haute lignée écossaise, n’est pas heureux de sa nouvelle faculté, comme l’indique le titre, suite au mâchouillage intempestif d’une herbe étrange, dans un pays et une époque qui ne sont pas mentionnées, mais qui sont au moins francophones et de la fin du vingtième siècle, vu la technologie utilisée. Il était parfaitement tranquille sans. Outre la crainte d’être découvert par les parents de Thomas, son jeune maître (ou doit-on dire « esclave » ?), il ne peut s’empêcher, dans un premier temps, de dire, depuis le dessous de la table, leurs quatre vérités aux invité·es des parents de Thomas, ce qui provoque des incidents de voisinage et amicaux. Jusqu’à ce que Gaspard aide à arrêter deux malfaiteurs, via le père de Thomas. Et que celui-ci découvre la vérité, pour le plus grand bonheur de la famille. Le secret continue à être bien gardé, et Gaspard peut convoler avec Mina-la-Minnie, qui apprend également le langage humain. Gaspard joue un rôle de Pygmalion traditionnel, dans ce roman à l’humour léger.

Guillaume, le chat de Peter l’adolescent britannique qui est un « rêveur », ne parle pas directement, mais émet des phrases compréhensibles à l’oreille de Peter, une fois qu’ils ont à nouveau échangé leurs identités. Car c’est tout l’enjeu du chapitre « le chat » que de confronter Peter à l’existence quotidienne d’un chat, puis, à la fin du chapitre, au décès de Guillaume, âgé de dix-sept ans. Au-delà de l’anecdote amusante et ô combien virile de l’échange corporel entre un adolescent qui aimerait rester à la maison au chaud plutôt que d’aller à l’école, et un chat qui a envie de goûter à la vie de son maître, chacun réglant les problème de l’autre, il y a la fin de la vie du Guillaume. C’est-à-dire que l’écrivain met en scène le décès d’un animal de compagnie aimé et choyé au sein d’une famille lambda. C’est au moment du retour à l’enveloppe charnelle de chacun, puis lors de l’enterrement de Guillaume, que Peter entend celui-ci le remercier, en langage humain.

Le chat japonais qui, de nos jours, dit s’appeler Le Tigre, a lui aussi une mission claire et précise, bien moins funèbre que celle de Guillaume, moins amusante que celle de Gaspard, pas amoureuse comme celle du Chat du rabbin : celle de sauver les livres de leur effacement dans le monde humain. Le Tigre demande au jeune Rintarô, adolescent qui vient de perdre son grand-père libraire, qui l’a élevé, de l’aider dans sa tâche. Ensemble, ils affrontent, dans le labyrinthe d’un univers parallèle qui prend source au fond de la librairie familiale, « celui qui enfermait les livres », « celui qui découpait les livres », « celui qui liquidait les livres » et « celle qui ne ressentait rien ». Non seulement Rintarô sort de sa dépression, mais il prend confiance en lui et apprend que les livres sont des médiateurs vers les autres, et non un moyen de s’enfermer profondément en soi. Et, haricot rouge sur le mochi, il se rend compte de l’amour que lui porte une de ses camarades de classe, Yuzuki. Et il se laisse convaincre de retourner au lycée et de ne pas abandonner sa scolarité, mais de rester parmi ses pairs. Le Tigre peut alors partir définitivement.

Dans tous ces ouvrages, les félins sont anthropomorphisés afin de révéler les travers humains et d’aider les plus jeunes à devenir meilleurs et à cheminer vers l’âge adulte. Seul le Chat du rabbin interagit plus avec les adultes qu’avec les jeunes, mais il conserve alors la même attitude de questionnement sans fin de l’existence.

Les chats cités ont tout de même droit à une existence propre. Alors, à nous humain·es d’apprendre à parler félin afin d’aider les chat·tes ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Pourquoi les chats parlent-ils aux humains ? », Voyages autour de mon cerveau, mars 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/15571

Idéfix et Totoro VADMC

Planter des arbres avec Idéfix et Totoro

Ce ne sont pas uniquement les êtres humains qui se soucient de la préservation de la planète, comme L’Homme qui plantait des arbres de Jean Giono (1953). Les chiens et les créatures à tête de chat également se sentent également concernés, quelle que soit la partie du monde où elles et ils vivent.

Idéfix, petit chien blanc de la Gaule armoricaine (sic) du premier siècle avant notre ère, adore se promener dans les forêts boisées près de son village, avec son humain de compagnie Obélix. Jusqu’au jour où un vilain promoteur romain, Anglaigus, commence à raser ses arbres chéris, afin de construire des immeubles de rapport, pompeusement appelés « Le Domaine des Dieux », dans l’album éponyme de Gosciny et Uderzo (1971). Il s’agit, à l’origine, d’un projet de César (Jules), afin de réduire le village d’irréductibles Gaulois à l’adaptation au monde moderne ou à périr, isolé (Dargaud, 1971, p. 5).

Mordre le derrière d’Anglaigus (Idem, p. 7) n’ayant pas ralenti les marques sur les arbres ni les coupes sauvages, Idéfix ulule de désespoir, avant de faire une crise cardiaque devant un énième arbre déraciné, qui git, mort (Idem, p. 12). Heureusement, Obélix replante un des arbres (Ibid.), puis, le druide Panoramix, qui a une vue large, replante les arbres avec des glands magiques (Idem, p. 15), avec l’aide d’Astérix et d’Obélix, au grand bonheur d’Idéfix (Idem, p. 17).

Idéfix VADMC

©Tiphaine Martin

Et les héros Astérix et Obélix de faire la chasse aux habitant·es romain·es des immeubles, puis, aux légionnaires qui les ont remplacé, cette fois en faisant participer leur village. Finalement, Panoramix distribue des glands pour effacer « Le Domaine des Dieux » (Idem, p. 46). Idéfix est heureux et ronge son os en paix, lors du traditionnel banquet de fin d’aventure (Idem, p. 47). Astérix a bien un doute (Ibid.) :

Panoramix, notre druide, crois-tu vraiment que nous pourrons toujours arrêter le cours des choses comme nous venons de le faire ?

Ce à quoi le druide répond :

Bien sûr que non, Astérix… [case suivante] Mais nous avons encore le temps, tellement de temps !

Car oui, « Nous sommes en 50 avant Jésus-Christ », comme l’indique le célèbre carton introductif de chaque album d’Astérix (Idem, p. 3). Pas de panique pour nos Gaulois favoris.

Cet album fait écho à la folie bétonnière des années soixante et soixante-dix en France, dans une course au profit et à la destruction massive du territoire que les militant·es écologistes de cette époque dénonçaient. Et dénoncent toujours, au vingt-et-unième siècle.

Rappelons également, sur un mode moins heureux, au Japon, l’échec de Pompoko (Isao Takahata, 1994) et de sa tribu de Tanukis (sorte de ratons laveurs) à préserver l’intégralité de leurs espaces naturels, les forêts japonaises. Leur combat, des années soixante aux années quatre-vingt-dix, se termine par l’adaptation forcée des Tanukis au monde humain.

Un autre accord humain·es et non humains est, heureusement, parfait. C’est celui de l’adolescente Satsuki et de sa jeune sœur Mei avec la créature grise et blanche Totoro et les deux plus petits Totoro, un bleu et un blanc, dans le film Mon voisin Totoro (Hayao Miyazaki, 1988). Nous sommes de nuit, dans les années soixante, dans le jardin de la maison des jeunes filles et de leur père. Celui-ci, vêtu de son pantalon gris et de son maillot de corps blanc, travaille à ses équations dans son bureau, et ne participe donc pas à la cérémonie.

Satsuki, vêtue d’un pyjama bleu, et Mei, en robe de chambre jaune, font pousser les glands précédemment offerts par Totoro, qui deviennent des pousses d’arbres, puis un arbre gigantesque. La musique liquide de Joe Hisahi ajoute de la magie supplémentaire à cette séquence tout en finesse et poésie.

Totoro VADMC

©Tiphaine Martin

Celle-ci vient après la première rencontre de Mei avec le petit Totoro blanc, puis du moyen Totoro bleu, enfin de Totoro. Le blanc ayant laissé échapper des glands, ainsi que le bleu, Mei avait ainsi pu suivre leur trace jusqu’à atterrir, telle une nouvelle Alice au pays des merveilles, dans la cachette souterraine de la famille Totoro et faire connaissance avec Totoro. Bien sûr, les trois créatures figurent le père de Mei, Satsuki et Mei. Mei se réfugie auprès d’une figure paternelle, plus disponible que son père biologique, pris par son travail, la mère des deux filles est à l’hôpital jusqu’à la fin du film. De même, Totoro protège ses « filles », Satsuki et Mei, quand elles attendent leur père à l’arrêt du bus, en pleine campagne, sous la pluie nocturne, après la première rencontre avec Mei.

Une fois l’arbre poussé magiquement, le groupe s’envole à son sommet, se pose sur une branche et joue d’une sorte d’ocarina. La cérémonie est complète, tout en douceur énergique. La planète est préservée dans ce coin de campagne.

Ainsi, planter des arbres est accessible à tous et toutes, que l’on soit humain·e ou non.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Planter des arbres avec Idéfix et Totoro », Voyages autour de mon cerveau, février 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/14748