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Femmes multiples : Sous les jupes des filles VADMC

Femmes multiples : Sous les jupes des filles

Onze femmes, onze histoires, onze manières de travailler, d’aimer, de désirer, de souffrir, de rire et de vivre. Dans Sous les jupes des filles (Audrey Dana, 2014), le récit choral permet de passer sans cesse d’une existence à une autre, sans qu’aucune soit chargée de représenter toutes les autres.

Le film propose ainsi une pluralité de façons d’être femme, sans les réduire à un modèle unique. Ses héroïnes n’ont ni le même âge, ni les mêmes aspirations, ni les mêmes difficultés sentimentales ou professionnelles. Certaines sont romantiques, d’autres désabusées ; certaines vivent seules, d’autres en couple ; certaines sont mères, d’autres non. Elles peuvent être heureuses dans leur travail et malheureuses en amour, assurées dans un domaine et vulnérables dans un autre.

Le mot « multiples » ne renvoie donc pas seulement au nombre de personnages réunis par le récit choral, mais au refus d’un modèle féminin unique. Les femmes du film peuvent être contradictoires, courageuses, maladroites, drôles, blessées, amoureuses, désillusionnées, généreuses ou égoïstes. Leurs existences se répondent, parfois se contredisent, sans que l’une d’entre elles soit érigée en héroïne exemplaire. Sous les jupes des filles refuse de faire de « la femme » une catégorie homogène : ce sont bien des femmes, au pluriel, que le film entend montrer.

Cette diversité connaît néanmoins une limite importante : elle est beaucoup plus générationnelle, sentimentale et existentielle que sociale. Les personnages évoluent pour l’essentiel dans une bourgeoisie parisienne favorisée. Le film déploie donc une vaste palette de manières de vivre sa féminité à l’intérieur d’un univers social relativement homogène.

Cette pluralité prend corps dans des trajectoires très différentes. Rose (Vanessa Paradis) a privilégié sa réussite professionnelle au détriment de sa vie personnelle ; Ysis (Géraldine Nakache), mariée et mère de quatre enfants, voit au contraire son existence familiale bouleversée par sa rencontre avec Marie (Alice Taglioni) et la découverte d’un nouveau désir. Sam (Sylvie Testud), quant à elle, apprend qu’elle est atteinte d’un cancer du sein. Le film fait ainsi coexister réussite professionnelle, maternité, découverte amoureuse et maladie, sans qu’une expérience soit appelée à résumer toutes les autres.

Le parcours d’Ysis est particulièrement significatif. Installée dans une vie conjugale et familiale hétérosexuelle, elle tombe amoureuse de Marie. Le désir ouvre soudain une possibilité qu’elle n’avait pas envisagée et vient troubler une identité qui semblait jusque-là fixée. Là encore, être « multiple » peut signifier découvrir en soi quelque chose que l’on ignorait.

Avec Sam, le corps féminin apparaît sous un tout autre jour. Il ne s’agit plus seulement du désir, mais de la maladie. Pourtant, le film parvient là encore à mêler le tragique et le comique de manière inattendue. Sam, qui jusque-là avait peur de tout et de rien, apprend qu’elle est atteinte d’un cancer du sein et, paradoxalement, s’en trouve soulagée. Face à une peur devenue réelle, toutes celles qu’elle entretenait quotidiennement lui paraissent soudain dérisoires. La maladie, sans cesser d’être grave, produit ainsi chez elle une forme de libération.

À cette multiplicité des personnages répond celle des relations qu’elles entretiennent entre elles. Sous les jupes des filles ne réduit pas les rapports entre femmes à la rivalité, notamment amoureuse. Elles parlent, s’écoutent, se conseillent, se soutiennent, parfois maladroitement. La sororité n’est pas présentée comme un état idéal et permanent, mais comme une possibilité : celle de trouver auprès d’autres femmes une écoute et une complicité.

Cette diversité se retrouve également dans les tonalités du film. Sous les jupes des filles est une comédie, parfois franchement burlesque, qui n’hésite pourtant pas à faire surgir la gravité. Derrière les situations cocasses apparaissent la maladie, les séparations, la solitude, les difficultés du couple, le désir ou encore la peur de vieillir. Le rire ne fait pas disparaître ces expériences : il coexiste avec elles. C’est peut-être aussi en cela que le monde du film demeure joyeux, même lorsqu’il devient tragique.

Le bonus du DVD apporte un éclairage particulièrement intéressant sur cette construction chorale : les actrices ont participé à l’élaboration du scénario. La pluralité des femmes représentées à l’écran correspond donc, au moins en partie, à une pluralité de voix ayant contribué à leur écriture. Sans faire nécessairement de chaque personnage le reflet de son interprète, cette dimension collective permet de mieux comprendre la diversité des tempéraments et des expériences que rassemble le film.

Cette conception rejoint une idée chère à Simone de Beauvoir : les femmes ne sauraient être enfermées dans une essence féminine qui déterminerait ce qu’elles sont ou doivent être. Chacune construit son existence à partir d’une situation particulière. Ce que célèbre Sous les jupes des filles, ce n’est donc pas « la Femme », au singulier, mais des femmes, au pluriel.

Agathe (Laetitia Casta) en offre un exemple particulièrement réjouissant. Avocate brillante et compétente, elle se trouve aux prises avec un corps beaucoup moins maîtrisable que ses dossiers : elle souffre notamment d’aigreurs et de brûlures d’estomac, sous le coup de l’émotion et après avoir avalé des huîtres alors même qu’elle ne les aime pas. Nous sommes loin de l’héroïne glamour, dont le corps serait toujours impeccable et disponible pour la séduction. Ici, le corps existe aussi dans ses petits désagréments, et le film ne cherche pas à les effacer.

Ils ne font pourtant nullement obstacle au désir. Lorsque Agathe vient demander conseil à son confrère, interprété par Pascal Elbé, celui-ci ne se détourne pas de cette vulnérabilité très quotidienne. Il l’écoute, la rassure, l’accompagne. Leur rapprochement naît moins d’une séduction spectaculaire que d’une attention réciproque, de l’écoute, de l’humour et d’une complicité qui s’installe peu à peu.

Le film s’autorise d’ailleurs à quitter franchement le réalisme pour traduire le bouleversement amoureux d’Agathe. Lors de leur premier dîner, après que son confrère l’a invitée au restaurant, elle lui demande, avec un détachement soigneusement affiché, s’il partage la vie de quelqu’un. Il lui répond qu’il est célibataire. Agathe se dresse alors brusquement de son siège, danse et crie sa joie au milieu du restaurant. La scène est évidemment irréaliste si on la considère comme un comportement véritable : elle fonctionne plutôt comme la matérialisation comique de ce qu’Agathe ressent et ne montre pas à l’homme assis devant elle.

Le contraste est d’autant plus drôle que quelques secondes auparavant elle affectait l’indifférence. Le film donne ainsi à voir simultanément deux Agathe : celle qui maîtrise son attitude et celle qui exulte intérieurement à l’idée que l’homme qui lui plaît est libre. Le burlesque permet de rendre visible une émotion qui, dans une représentation réaliste, serait restée dissimulée derrière un regard, un sourire ou quelques paroles anodines. La fantaisie dit ici quelque chose de très juste : la disproportion entre ce que l’on montre et ce que l’on peut ressentir lorsqu’on découvre que la personne qui nous attire est célibataire.

Il se dégage ainsi de leur histoire une vision particulièrement douce de l’amour : celui-ci ne suppose pas la perfection de l’autre. Une femme peut être brillante dans son métier, fatiguée, embarrassée par son propre corps, drôle malgré elle, et demeurer pleinement désirable. Agathe n’a pas à devenir une autre femme pour être aimée.

Cette intrigue apporte aussi une respiration au milieu d’histoires souvent plus conflictuelles, faites de séparations, de désillusions et de difficultés existentielles. Sans nier les imperfections de la vie quotidienne, elle laisse subsister une possibilité heureuse : deux adultes déjà installés dans leur existence peuvent encore se rencontrer, se plaire et faire progressivement une place à l’autre.

Cette multiplicité permet également au film de ne pas opposer femmes indépendantes et femmes romantiques. Être accomplie professionnellement, autonome, capable de mener sa propre existence n’implique pas de renoncer au désir amoureux. Agathe peut être une avocate brillante et souhaiter faire une place à un homme dans sa vie : l’un n’annule pas l’autre.

En cela, Sous les jupes des filles propose moins un modèle de « femme libérée » qu’une pluralité de manières de vivre son émancipation. Certaines de ses héroïnes désirent l’amour, le couple ou la maternité ; d’autres s’en détachent, les remettent en question ou cherchent à les réinventer. Le féminisme ne consiste alors pas à prescrire une nouvelle manière correcte d’être femme qui viendrait remplacer l’ancienne, mais à rendre possibles différents choix.

Les femmes du film sont ainsi battantes sans devoir être invulnérables, romantiques sans nécessairement être dépendantes, amoureuses sans cesser d’exister par elles-mêmes. Elles peuvent aussi hésiter, se tromper ou se contredire. Leur liberté réside précisément dans cette possibilité de ne pas correspondre à une figure féminine exemplaire.

La transformation des femmes n’est d’ailleurs pas sans conséquence sur les hommes qui les entourent. Pierre (Guillaume Gouix), le mari d’Ysis, en fournit l’un des exemples les plus réjouissants. Lorsque celle-ci cesse d’assurer seule le quotidien familial, il apprend enfin à être père : il prépare les repas, s’occupe de l’école, du réveil et du coucher de leurs quatre enfants. La répartition des rôles au sein du couple peut alors être remise en question : la maternité n’est plus une évidence qui dispenserait le père d’apprendre à prendre soin de ses propres enfants.

Pierre évolue également dans son regard sur le corps de sa femme. Lui qui entretenait le fantasme d’une poitrine plus volumineuse finit par regarder et apprécier véritablement celle d’Ysis. Le changement est significatif : il ne s’agit plus de confronter le corps réel de sa compagne à un corps féminin fantasmé, mais de désirer celle avec laquelle il vit. À l’émancipation d’Ysis répond donc aussi, chez Pierre, un apprentissage du regard, du désir et de l’attention.

C’est encore lui qui prépare pour Ysis le magnifique anniversaire sur lequel s’achève le film. Au Trocadéro, une flash mob et un lancer de ballons réunissent finalement les femmes dont les histoires se sont croisées ou juxtaposées pendant le récit. La musique joyeuse d’Imany, qui a rythmé le film, accompagne cette réunion finale. Le dispositif choral devient alors visible : après avoir suivi séparément ces femmes multiples, le film les rassemble dans un même espace, sans pour autant effacer leurs différences.

Cette dernière séquence donne une forme concrète à la joie qui traverse Sous les jupes des filles, jusque dans ses histoires les plus douloureuses. Après la maladie, les crises conjugales, les peurs, les désirs et les bouleversements, le film ne se termine ni sur la résolution parfaite de toutes les difficultés ni sur le retour à un ordre ancien, mais sur une fête. Femmes et hommes peuvent changer, apprendre à regarder autrement, à prendre soin les uns des autres et à inventer de nouvelles manières de vivre ensemble.

C’est peut-être là que le titre Femmes multiples prend tout son sens : la multiplicité existe entre les personnages, mais également à l’intérieur de chacune d’elles. Une même femme peut être forte et fragile, indépendante et amoureuse, assurée et inquiète, heureuse dans une partie de son existence et insatisfaite dans une autre. Le film ne cherche pas à résoudre ces contradictions : il leur fait une place.

Sous les jupes des filles ne cherche donc pas à définir ce que serait « une femme », encore moins ce qu’elle devrait être. À travers son récit choral, il préfère multiplier les âges, les caractères, les désirs, les réussites, les échecs et les contradictions. Ses héroïnes aiment ou n’aiment plus, travaillent, désirent, souffrent, rient, vieillissent, se trompent et recommencent. Elles sont battantes et vulnérables, indépendantes et romantiques, parfois tout cela à la fois.

La diversité sociale de cette galerie reste certes limitée : le film demeure largement ancré dans une bourgeoisie parisienne favorisée. Mais, à l’intérieur de ce cadre, il refuse de substituer un modèle féminin à un autre. L’émancipation ne signifie pas devenir une certaine sorte de femme ; elle consiste aussi à pouvoir inventer sa propre manière de l’être.

De là vient peut-être la joie singulière qui traverse le film, jusque dans ses moments les plus graves. La maladie, les séparations, la solitude ou les déceptions n’effacent jamais entièrement le désir, l’amitié, l’amour, le rire et la possibilité de recommencer. Sous les jupes des filles dessine ainsi un monde joyeux, même lorsqu’il devient tragique : un monde dans lequel il n’existe pas « la Femme », mais des femmes, différentes les unes des autres, contradictoires parfois, multiples toujours.

Suivons-les.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Femmes multiples : Sous les jupes des filles », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/34883

Pas de mariage pour les directrices de mode

Le droit à une sexualité sans autre bannière que celle de son consentement et celle de sa/son partenaire est une bataille qui est loin d’être gagnée pour les femmes. Et le cinéma en est le miroir patriarcal fidèle, lui qui relègue sans vergogne certaines catégories de femmes soit dans l’asexualités, soit dans une sexualité en-dehors des cadres communément acceptés, donc condamnable et condamnée dans la diégèse.

Dans Drôle de frimousse (Stanley Donen, 1957), Maggie Prescott (Kay Thompson) est la directrice bouillante du magazine étasunien Quality Magazine. Au cours du film, elle entraîne son équipe à Paris, pour un défilé chez le couturier Paul Duval (Robert Flemyng), en intérieur et en extérieur.

Dans La Mariée est trop belle (Pierre Gaspard-Huit, 1956), Judith Aurigault (Micheline Presle), dirige avec enthousiasme et volubilité L’Amour de vivre, revue à destination d’un public exclusivement féminin (encore que…). Elle créé un jeune couple factice pour mettre en valeur les produits qu’elle vend via ses partenaires commerciaux, notamment de vêtements. Elle transforme donc l’ingénue Catherine (Brigitte Bardot) en « Chouchou » (aucun rapport avec Salut les copains) et l’apprenti comédien Patrice (Jean-François Calvé, déjà avec BB dans Manina, la fille sans voiles en 1952) en tourtereaux pour midinettes, la revue étant plutôt destinée au public populaire des Prisunic.

Si Maggie n’a le droit ni à une romance ni à une quelconque sexualité, même temporaire, Judith a un amant censé être plus jeune qu’elle, son photographe, Michel Bellanger (Louis Jourdan). Le film commence par son divorce, après de longues années de procédure, afin qu’elle puisse régulariser sa situation avec Michel. Bien entendu, son projet matrimonial échoue, Michel épousant « Chouchou ». Et Patrice le remplace, mais sans se marier avec Judith.

Il est vrai que, côté USA, Stanley Donen et ses scénaristes ont parfois du mal à imaginer des seconds rôles avec une histoire d’amour, témoin Cosmo Brown (Donald O’Connor) dans Chantons sous la pluie (1952).

Cependant, Drôle de frimousse s’ouvre avec Maggie, son rôle est crucial dans le déclenchement de l’intrigue et son déroulement. Sauf que… c’est une femme et elle est âgée, selon les critères de l’époque, soit une cinquantaine d’années. Et célibataire. Il est donc inimaginable qu’elle puisse aimer, désirer et être désirée, d’autant qu’elle est femme de pouvoir. Toutes les cases de la sublimation sont donc cochées, l’empêchant d’être perçue comme un être de chair, même lorsqu’elle esquisse quelques pas avec les portiers du Ritz, contrairement à Maxine (Ava Gardner) dans La Nuit de l’Iguane de John Huston (1964), qui a deux jeunes hommes à sa disposition en permanence. Même lorsque Maggie regarde le photographe du magazine, Dick Avery (Fred Astaire), de sa génération, qui, lui, n’a d’yeux que pour la très jeune Jo Stockton (Audrey Hepburn).

Un petit tour des âges réels des actrices et des acteurs s’impose donc. En 1956, Micheline Presle a trente-quatre ans, Louis Jourdan trente-cinq et Brigitte Bardot vingt-deux. En 1957, Kay Thompson a quarante-neuf ans, Fred Astaire cinquante-huit ans et Audrey Hepburn vingt-huit ans. Judith et Michel ont, en fait, presque le même âge et c’est Michel le plus âgé. Leur couple pourrait être du même âge, même si la persona de Presle est faite de force et de modernité (Le Diable au corps, L’Amour d’une femme, puis, entre 1965 et 1970, la série Les Saintes Chéries), et celle de Jourdan de beauté plastique et de légère veulerie (Lettre d’une inconnue, Madame Bovary puis, en 1958, Gigi). Et il serait logique que Maggie et Dick soient ensemble, comme le sont Judith et Michel (Presle et Jourdan ont failli se marier pendant l’Occupation).

Sauf qu’il est impensable, dans les deux cas, qu’une sexualité épanouie existe dans un couple où la femme est plus âgée que son compagnon. Et que les jeux de pouvoir soient à l’avantage des femmes, quel que soit leur âge ou leur statut social.

Certes, les jeunes filles, vierges, pures, innocentes, que sont Catherine et Jo, gagnent le gros lot patriarcal, à savoir l’entretien financier par un homme beaucoup plus âgé qu’elles, via un mariage à l’église, qui est le seul valable dans les films occidentaux et dans la société de leur époque. Si ce n’est qu’elles perdent leur liberté, dont celle de travailler. Alors que Maggie et Judith, elles, conservent leur droit au labeur ainsi que leur indépendance financière.

Il est inconcevable, dans les années 1950, pour les hommes et même pour l’écrivaient Odette Joyeux – également actrice, et pourtant habituée aux rôles de rebelles -, qu’une femme, âgée ou non, puisse posséder de l’argent à elle, un poste à responsabilités, la liberté, la gentillesse et l’amour. leçon à l’attention des spectatrices : mesdames, laissez le pouvoir aux hommes et soyez des enchaînées heureuses, sans responsabilités. Car les responsabilités, ça dessèche le cœur, ça aigrit (Judith), ça rend indésirable (Maggie). Par conséquent, Mesdames, faites-vous épouser, et surtout à l’église, vierges encore, par un homme plus âgé que vous, et tout ira bien.

Et continuez à vous tirer dans les pattes les unes des autres, ça consolide le patriarcat. En effet, si Maggie aide Dick à reconquérir Jo, Judith fait tout ce qu’elle peut pour empêcher Catherine de conquérir durablement Michel et de se faire épouser par lui. En outre, Judith gronde Catherine d’avoir découragé un de leurs partenaires commerciaux, qui la harcelait. Et ce sont les hommes, Patrice et Michel, qui prennent alors le parti de Catherine.

Pour terminer sur une note un peu plus joyeuse, je dirais que le portrait des deux directrices est tout de même séduisant, au vu de leur énergie et de l’empire qu’elles ont bâti et qu’elles tiennent à bout de bras.

Un doigt d’honneur de toute beauté aux véritables frustrés, ceux qui veulent emprisonner les femmes, s’impose donc, celui que Rose (Vanessa Paradis), cheffe d’entreprise, envoie avec ses nouvelles amies au médecin du travail (Rodolphe Dana) à la fin du film Sous les jupes des filles (Audrey Dana, 2014). Au début du film, le praticien a en effet mis en doute la capacité de Rose à être « normale », c’est-à-dire, entre autres, sexuellement épanouie, mariée, mère de famille, avec un travail d’appoint puisque c’est monsieur qui fait le « vrai » job.

Donc, mesdames, on ne se laisse pas faire !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Pas de mariage pour les directrices de mode », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2022. URL : https://vadmc.hypotheses.org/6539

Modern Love : film intersectionnel en négatif

Film de 2008 de Stéphane Kazandjian, Modern Love est un film tellement aberrant que j’ai longtemps hésité à en parler. Emprunté à la médiathèque musicale de Paris il y a plusieurs années, son visionnage m’avait sidérée et accablée par son avalanche de clichés sexistes, homophobes et racistes. Mais en 2022, il est possible de l’étudier en utilisant l’intersectionnalité, même en mode négatif. Et de le comparer à d’autres films qui manient bien mieux les clichés.

Or donc, ce film choral, qui doit faire les délices des membres de la Manif pour tous, des anti-féministes et des racistes de tout poil, raconte le parcours de plusieurs Français et Françaises, sur un an, d’une soirée dans un restaurant le 31 décembre au soir à l’autre.

Elsa est en pleurs dans les bras de sa meilleure amie – mariée mais elle ne fête pas le Nouvel An en famille, tout est normal – dans un restaurant bondé. Elles assistent toutes deux à une altercation. Une jeune femme quitte son compagnon barbu et compatissent… pour l’homme, bien entendu. Elsa pleurniche qu’elle n’arrive pas à trouver l’homme idéal : beau, gentil, attentionné, affectueux, bref, le Prince charmant Disney ou rien.

Un peu plus tard, Elsa renverse son jus d’orange sur la chemise impeccable d’un nouveau collègue, qui est se révèle beau, gentil, attentionné, affectueux… mais homosexuel, bien entendu. Parce qu’en fait, les hommes hétérosexuels ne peuvent savoir ce que les femmes attendent, il faut donc qu’ils soient un peu « féminins », donc homosexuels pour les comprendre, telle est la leçon du film. Mais en fait non, l’homophobie est abandonnée, contrairement au premier Bridget Jones (le film de 2001, avec l’« ami gay » avec lequel parler entres copines). Parce qu’en fait l’homosexuel est hétérosexuel – ou serait-ce Elsa qui l’a remis dans le « droit » chemin de l’hétéronorme ? Sauf que… tout va mal : les tartines grillées en forme de cœur, les énormes bouquets de roses à gogo, les dîners à l’impromptu avec chandelles, champagne et chorégraphies orchestrées par Sidi Larbi Cherkaoui (mais qu’est-il venu faire dans cette galère ?), ça va cinq minutes. Donc, en vingt minutes, on passe d’un mauvais remake de Coup de foudre à Nothing Hill (1999) à un mauvais remake des films avec Doris Day et Rock Hudson (Confidences sur l’oreiller, Un pyjama pour deux). Finalement, retour à la case départ pour Elsa, toujours en pleurs dans le même restaurant. Heureusement, le destin veille et lu fait rencontrer l’homme barbu quitté un an auparavant. Et, bien sûr, c‘est l’homme de sa vie, même s’il n’est pas beau, qu’il dit qu’il ne se lave pas tous les jours et qu’il « pisse debout » dans les toilettes – détail délicat qui présage bien d’une vraie relation hétérosexuelle. Parce que les vrais hommes, ça n’offre ni fleurs ni chandelles, mais ça sent fort et ça marque son territoire. Regarder donc plutôt La Délicatesse (David Foenkinos, 2011), avec son personnage de Markus (François Damiens) qui séduit progressivement Nathalie (Audrey Tautou), malgré un physique qui ne correspond ni au physique du défunt mari de Nathalie (Pio Marmaï) ni aux attentes de la société en matière de beauté masculine.

Autre pan de l’homophobie présente dans ce film, la relation adultère entre la meilleure amie d’Elsa et une autre femme. Autre femme qui est, bien entendu, sexuellement disponible à toute heure du jour et de la nuit. Pour autant, on ne voit aucune scène de sexe entre elles. Et, sans surprise, leur histoire finit mal, justement par la trop grande disponibilité sexuelle de l’amante. Rien à voir avec l’histoire extra-conjugale malaisée entre Ysis (Géraldine Nakache) et Marie (Alice Taglioni) dans Sous les jupes des filles (Audrey Dana, 2014), Ysis n’acceptant pas sa propre bisexualité ni le regard des autres vis-à-vis des couples homosexuels, et préférant retourner auprès de son mari et de ses enfants, tout en se libérant de sa peur de mourir jeune.

Dernière horreur, et pas des moindres, quoique apparaissant tardivement dans la narration, le racisme. Sans surprises, les histoires du film se passent entre ressortissant·es français·es à la peau blanche, comme dans 99,9999% des films français, qu’ils soient définis comme « populaires » ou « d’auteurs » (pour les actrices on repassera). Et je n’ai pas le souvenir d’avoir vu, dans les scènes de foule, un/des corps et des visages non-blancs.

Ensuite, Elsa ne trouve pas mieux, à plusieurs reprises, que d’ânonner des mots soi-disant « asiatiques » – je ne vais même pas dire « chinois », « japonais », « cambodgiens » ou « coréens », on n’en est pas là, à distinguer les différents pays du continent asiatique – tout en mimant en pouffant un salut mains jointes, là aussi assimilable au cliché raciste de se moquer de coutumes différentes de soi. On se croirait revenu au film de Claude Sautet Bonjour sourire (1956), où les moqueries racistes d’Annie Cordy et d’Henri Salvador (qui jouent leur propre personnage) à l’encontre du « cuisinier chinois » fleurissent allègrement et ne sont jamais contrées par quelque autre personnage que ce soit. Il est vrai que deux ans après l’échec des assassinats, tortures et viols des Indochinois·es par les soldats français, il fallait bien trouver un moyen de se venger de la déculottée de la Guerre d’Indochine. C’est la même chose dans Modern Love, personne ne tacle Elsa et sa victime garde le sourire – ben quoi, c’est de l’humour.

Tout est premier degré dans ce film à l’intersectionnel négatif, où racisme, sexisme et homophobie se mélangent pour le plus profond ennui et dégoût du public.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Modern Love : film intersectionnel en négatif », Voyages autour de mon cerveau, avril 2022. URL : https://vadmc.hypotheses.org/5190