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« Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste cinématographique, télévisuel, musical, 1984-2002. Partie I. » VADMC

Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste cinématographique, télévisuel, musical, 1984-2002. Partie I.

Moi, je préférais le jaune, plus sérieux et plus calme que le violet. Qui était très sympa, très drôle par sa mauvaise foi. Mais je préférais le jaune.

Voir, aimer, retenir

Vous aurez tous et toutes reconnu la fameuse émission Les Badaboks, diffusée sur FR3 de la fin des années 1980 au début des années 1990. Ma mère, qui était aussi mon institutrice de maternelle, nous la diffusait à l’école, le jeudi après-midi. Dans cette émission, il y avait, outre les chamailleries du Jaune et du Violet, une mise en images soignée d’un album jeunesse, une émission de jardinage. Plus tard, une peluche de Maki a agrandi la famille des marionnettes. Et leur fameux « arrête de me dire arrête », à dire en fronçant le nez. Et leur parler « schtroumpf », à base de « bidulbuk », à décliner sous forme de nom, de verbe… et, à la fin, depuis leur toit en fer-blanc, les Badabok lançaient leur jeu, à savoir trouver l’énigme de la semaine. On pouvait leur envoyer notre réponse sur papier, d’autant que : « On adore les cartes postales. » Dont acte.

Dans mon quotidien d’enfant née en 1984, il y avait aussi, côté émission télé, chez ma meilleure amie de primaire, F., Le Club Dorothée. Certes, j’étais d’accord avec Télérama et Télérama Junior, qui hurlaient à la vulgarité, mais j’aimais beaucoup les histoires tellement compliquées d’Hélène et les garçons. Et Cri-Cri d’amour, avec sa mèche romantique, sa boucle d’oreille et son côté rebelle. Daniel était fade, mais formait un beau couple avec Hélène.

Il y avait, aussi, mes parents qui m’ont réveillée à cinq ans, un beau soir d’été 1989, pour que je regarde avec eux La Flûte enchanté, en direct, sur FR3 – oui, c’était la chaîne culturelle de l’époque. Je renvoie ici à mon article à ce sujet : https://vadmc.hypotheses.org/19301

Il y avait, aussi, chez ma grand-mère maternelle, à partir de l’enfance, à ses côtés sur son canapé : les films du dimanche soir sur TF1 (Pagnol, Fernandel, Louis de Funès) ; la messe retransmise en direct sur Antenne 2, chaîne du service public, le dimanche matin ; les feuilletons d’été (je me souviens du Château des Oliviers, avec la solaire Brigitte Fossey) ; les Maigret avec Bruno Cremer ; les Nestor Burma avec Guy Marchand et son saxophone ; Les Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy ; Le Bal d’Ettore Scola. Et en VHS, enregistrées ou offertes à ma grand-mère : Pagnol, Fernandel, films et sélection de sketchs et de chansons, Louis de Funès ; Fernand Raynaud (sélection de sketchs) ; Le Canard à l’orange, version Michel Roux et Nadine Alari. Par contre, adolescente, j’ai fermement refusé de voir La Cage aux folles, n’étant pas homophobe.

Par contre, j’ai totalement adhéré à la leçon antispéciste, anti-corrida, d’Heureux qui comme Ulysse, le dernier film de Fernandel, avec la très belle chanson de Georges Brassens. Il faut dire que j’étais élevée ainsi par mes parents, depuis ma première écoute de l’Histoire de Babar et mon premier visionnage de Bambi, entre autres. D’où, aussi, un de mes jeux d’enfance, où mes poupées Corolle protégeaient mes peluches des méchants chasseurs.

Chez ma grand-mère, on regardait aussi, ensemble : Dallas et son super-méchant JR, La Roue de la fortune, Christian Marin et sa clarinette, Les Chiffres et les lettres, plutôt soporifique, Pyramide, avec Patrice Lafont que je n’avais pas relié à son rôle dans Le Gendarme de Saint-Tropez, Maguy et son héroïne énergique, drôle et survoltée, Questions pour un champion et l’impeccable Julien Lepers, Fa Si La Chanter et Pascal Bruner, L’École des fans, 30 Millions d’amis et sa mascotte Mabrouk, Alf, Le Bébête Show, Fort Boyard, ses énigmes sportives et ses tigres qui me faisaient mal à voir tourner en rond. Ma grand-mère avait toutes les réponses aux jeux culturels, sauf pour le sport et le fromage. En plus de son tricot, elle faisait beaucoup de parties de Scrabble et des mots croisés.

Comme très bons souvenirs d’enfance, un qui date de mes six ans. Ma meilleure amie de primaire, F., m’avait proposé de regarder soit La Petite Sirène, de Disney, soit Dirty Dancing. Comme j’avais lu le conte, et que je ne savais pas que Disney avait changé la fin, j’ai choisi Dirty Dancing. Et, là : Patrick Swayze dans toute sa splendeur, dans l’eau, juste en pantalon chez lui, sur un tronc d’arbre, rossant l’infect Robbie, protégeant son amie d’enfance Penny. Et Jennifer Grey/Frances qui s’énerve car elle se trompe dans ses pas, en répétant sur l’escalier extérieur de la pension de famille où elle passe l’été en famille, sur « Wipe Out ».

Trois ans après, j’ai commencé la danse contemporaine, à la MJC d’Auxerre. Et ce, jusqu’à mes dix-huit ans, date de mon départ en fac. Neuf ans de bonheur hebdomadaire, chaque mercredi après-midi, avec d’autres filles et notre prof, Noëlle. Sans oublier le spectacle de fin d’année, soit dans notre salle de danse à la MJC, soit devant la MJC, juste sur le parvis de l’église Saint-Pierre, attenante à la MJC, en mode groupe d’Esmeralda (non, je n’ai pas aimé cette expérience). Soit au théâtre d’une petite ville proche d’Auxerre, Héry, grâce à une autre prof de danse, Pascale, tuée en 2020 avec son mari, par un chauffard. Revenons à quelque chose de plus sympathique : soit, aussi, au théâtre d’Auxerre, comme pour le spectacle de la fin d’année de Moyenne section, sur le thème de l’album jeunesse Le Magicien des couleurs. En effet, ma mère, qui était mon institutrice, avait fait un projet d’école avec une de ses collègues d’une autre école : adapter en spectacle de danse contemporaine Le Magicien des couleurs. Pendant l’année scolaire, nous sommes allé·es répéter et travailler au CREPS de Dijon, avec des danseurs et des danseuses, et des musiciens, dont Pascal, le mari de Pascale la prof de danse contemporaine. Puis, spectacle au théâtre d’Auxerre à la fin de l’année. Des souvenirs flous mais agréables.

Un autre visionnage et re-visionnage, en VHS, grâce à mon meilleur ami de maternelle et de primaire, C. : Tintin et le lac aux requins. Même en connaissant l’histoire, j’avais toujours peur pour Tintin, Nico et Nouchka, enfermés dans une pièce où l’eau monte inexorablement, dans le repaire sous-marin de l’infâme Rastapopoulos. Depuis, je me méfie des personnages adipeux qui portent une bague au petit doigt, comme l’avocat de 120, rue de la Gare, de Léo Malet, lu à l’adolescence, d’abord en bande dessinée dans l’adaptation de Tardi, grâce à la bibliothèque de BD de mon père, puis en roman.

Outre plusieurs Disney, vus en VHS et/ou cinéma (La Belle au bois dormant, Cendrillon, Bambi, Merlin l’enchanteur, Mowgli, Robin des bois, Dumbo, Fantasia, Les Aristochats, Peter et Elliott le dragon, La Belle et la Bête, Bernard et Bianca, Bernard et Bianca au pays des kangourous, Toy Story, Aladin, Le Roi Lion….), il y avait, chez mes parents, ma VHS du Roi et l’Oiseau. Mon demi-frère, plus âgé que moi, se plaint encore d’avoir mal au pouce d’avoir dû lancer et relancer ce chef-d’œuvre cinématographique avec la télécommande du magnétoscope.

Comme pour Bambi et Babar, j’avais bien retenu le côté anti-chasse de ce film, même si je n’avais pas déchiffré le message sur la tombe de la femme de l’Oiseau (je cite de mémoire) : « à mon épouse regrettée, victime d’un accident de chasse ». Et j’ai applaudi, tout en ayant très peur pour eux, à l’histoire d’amour du « petit ramoneur de rien du tout » et de sa « charmante bergère ». Sans oublier la faconde de l’Oiseau : « Mesdames, Messieurs… » ; « (…) et pour qui les gardait-elle, ses bons gros moutons ?? Mais pour vous, mes amis les lions ! » ; « Et soudain : le Roi ! » ; « (…) échevelés, livides [les moutons]… au milieu des tempêtes ! » (merci Victor Hugo). Et d’autres phrases, d’autres personnages : « Mais… vous m’aviez dit qu’ils seraient libres ! » (la bergère au Roi) ; « le travail, c’est la liberté. » (le Roi à la bergère, merci Hitler et son humour au fronton des camps de la mort) ; « les oiseaux, les oiseaux, les voilà, ils arrivent ! » (un petit garçon de la ville basse aux autres habitant·es) ; « tiens, c’est drôle, je ne les voyais pas du tout comme ça. » (une vieille dame, à sa fenêtre, tout en essuyant une assiette). Il faut dire que les oiseaux, outre l’Oiseau, sont… des lionnes, des lions, un tigre, un petit chat tigré, sauvé par le tigre d’un dompteur, le ramoneur, un ours. Mais, chez Grimault et Prévert, il n’y a pas de barrières entre les espèces !

Merci à eux, merci à leur troupe d’animateurs et d’animatrices, merci aux voix des personnages. Dont Claude Piéplu, voix de l’obséquieux maire du palais, retrouvé bien plus tard dans un Maigret avec Bruno Crémer, puis dans la comédie légère Le Diable par la queue. Et Raymond Bussières, dont la voix était bien moins grave quand il était jeune, assis sur un réverbère, à se moquer des gendarmes, dans L’Assassin habite au 21 . Ou à dire « boulot boulot, menuise menuise » à Serge Reggiani dans Casque d’or. Jusqu’à le retrouver, quand j’étais jeune adulte, en voyou dans la comédie nord-américaine Deux têtes folles. C’est d’ailleurs à la voix grave qu’il y a que je l’ai reconnu et que j’ai fait le lien entre toutes les fois où je l’avais vu puis entendu.

Je garde précieusement de ce film, aussi, l’image immobile du couple du ramoneur et de la bergère regardant les étoiles scintillantes, assis sur un toit, avec la musique cristalline de W. Kilar.  De même, je garde quelques images de films que mes parents m’ont fait voir à la télévision, sur VHS enregistrée, ou en direct, dans les années 1990, et que j’ai vus et revus depuis – ou pas : Letal (Miguel Bosé), un travesti, écartant doucement un rideau de perles, sur les premières notes de « Un año de amor », dans Talons aiguilles ; Edward Ferras (Hugh Grant) jouant avec des ciseaux plutôt que de se jeter aux pieds de sa bien-aimée (Emma Thompson), dans Raison et Sentiments ; Nanni Moretti à Vespa dans Rome, dans Journal intime ; l’atmosphère moite de L’Odeur de la papaye verte ; l’énergie, la joie, l’intelligence, la peine, la sournoiserie, puis le bonheur double final, dans Beaucoup de bruit pour rien ; des souvenirs désagréables mais non identifiés de Raining Stone et de Ladybird de Ken Loach ; les courses-poursuites dans L’Année du dragon (celui-là… l’ai-je vu en entier, ou me suis-je faufilée dans le salon, avant d’être ramenée dans ma chambre ?). Et Resnais-Arditi-Azéma, avec Smoking/No Smoking : ma préférence va (toujours) à Smoking, plus drôle, avec quelques répliques cultes, passées dans le langage familial : « p’tites dalles brisées, Mâme Tisdel ? » ; « APPLEWICK ! Mais où il est, ce c… ? » ; « Et Carl Nielsen, vous connaissez, Carl Nielsen ? » ; « Non ! Monsieur Lapin ! » Mémorable. Et les films de Rohmer, à la fin de l’adolescence. À jamais, un de mes cinéastes favoris.

Il y a eu aussi la violence de Capitaine Conan, vu au cinéma lors de sa sortie, comme je l’ai raconté ailleurs . Très bon souvenir, par contre, dans le même cinéma haut-savoyard, à l’été 98, de la reprise de Grease, certes en VF (sauf pour les chansons, incompréhensibles du coup), toujours avec mes parents. J’avais cru, d’ailleurs, que les lycéens du film étaient des collégiens, au vu de leur peu de maturité, et qu’ils passaient leur brevet à la fin du film, et non leur bac.

Avec mes parents, au cinéma d’Auxerre (salut salut aux propriétaires de l’époque, les L.), il y a eu, entre autres, Sur la route de Madison : douceur, mélancolie, amour impossible. Et cette danse, lente, entre le héros et l’héroïne. Va savoir, de Rivette : intelligence, fluidité, humour, absurde. Et le Paris estival du tout début du vingt-et-unième siècle : chef-d’œuvre tranquille. La Parenthèse enchantée, de Michel Spinosa : la jeunesse de mes parents, leurs combats féministes.

Il y a eu, avant, L’Étrange Noël de M. Jack et Un Noël chez les Muppets, deux films que j’avais beaucoup aimés, mais où j’étais, aussi, bien contente d’être en sécurité entre mes parents, parce que, tout de même, le savant fou et Oogie de M. Jack font peur, de même que le fantôme des Noëls à venir dans les Muppets – et peut-être quand même le fantôme des Noëls passés, avec ses yeux fixes de droguée. Et les courts-métrages de Nick Park, avec et sans Wallace et Gromit. Puis les autres aventures du duo chien-homme. Et Les Quatre Filles du Docteur March, avec Winona Ryder et les yeux bleus, si bleus, de Gabriel Byrne, que je retrouvais quelques années après Le Cheval venu de la mer. Avec juste ma mère, à Paris, aux Sept Parnassiens, il y a eu Le Jardin secret. J’ai lu tout de suite ensuite le roman, offert par J., une amie de mes parents. Et Princes et Princesses, ressorti pendant le succès de Kirikou, au même cinéma, toujours avec ma mère. Et, à Auxerre, La Vie ne me fait pas peur, de Noémie Lvosky : je ne m’y suis pas retrouvée, mais j’ai beaucoup aimé le film et la dernière partie, celle du voyage en Italie, comme une promesse de voyages personnels à venir.

À la maison, il y avait, aussi, quelques vieux films, à partir de l’adolescence  – pas ceux avec Gabin en vieillard hurlant contre les jeunes, les femmes, les… , ni ceux avec Fernandel montrant sa dentition et rien d’autre, ceux-là, mes parents les avaient supportés étant enfants et adolescents -, plutôt La Dolce Vita, ma révélation du cinéma italien, avant les Moretti. Et, avec mon père, les James Bond version Sean Connery, Willow, les Indiana Jones, Les Tontons flingueurs et les westerns spaghettis : oh là là, Clint Eastwood !! Poncho, chapeau, barbe de trois jours, yeux verts fendus…. miaou miaou miaou. Ok, aussi, le talent de Sergio Leone et la musique d’Ennio Morricone. Ok. Certes.

Apprendre à regarder

De mon côté, côté films, émissions et documentaires vus à la télévision et au cinéma, enfant puis adolescente, il y a, d’abord, beaucoup de vieux films. Ceux du lundi et du mercredi après-midi, quand j’étais au début du collège, donc milieu des années 90 (que saint Patrick Brion soit remercié pour des siècles et des siècles) : La Belle et la Bête, cette fois version Cocteau, qui m’a fait autant peur, voire plus, que celle de Disney, à cause du noir et blanc et de l’apparition de la Bête ; les Sinbad ! : aventures, Technicolor, effets spéciaux qui m’impressionnaient, car pas soignés à l’ordinateur ; L’Assassin habite au 21 ; Jason et les Argonautes (idem que pour les Sinbad) ; Jason contre les Amazones – je suis flottante sur le titre exact : là, la misogynie du film m’a fait hurler (intérieurement) : non mais oh, c’est quoi ces filles qui se battent pour un type, même pas beau ni intelligent ? Et même, de toute façon, quand un garçon essaye de semer la zizanie dans un groupe de filles…. on le vire ! Bouge, abruti !

Merci papa-maman, maman-papa, de m’avoir créée féministe, en plus d’athée, d’écologiste, anti-raciste, pro-LGBTQIA+, anti-validiste, anti-spéciste, anti-âgiste.

Comme notre professeure d’anglais de Cinquième, Mme R., nous avait fait regarder un extrait de L’Inconnu du Nord -Express, d’Hitchcock, le père d’un de mes amis, A., lui avait offert la collection VHS d’Hitchcock. Ou du moins une bonne partie. A., très généreusement, m’avait prêté ses VHS. J’ai vu : Les Oiseaux (plus jamais jamais jamais. Jamais, même avec la lumière allumée) ; La Main au collet ; Le Procès Paradine ; Soupçons ; Rebecca ; La Maison du Dr Edwards ; Les Enchaînés.

Mme R., quant à elle, m’avait prêté L’Inconnu du Nord -Express. Heureusement, car quand elle a voulu nous le passer en entier à la fin de l’année, mes camarades ont protesté (« le noir et blanc, ça fait mal aux yeux »). Puis se sont jetés sur Independance Day, suite à l’invitation de la classe d’à côté. J’ai été soulagée d’entendre la sonnerie de la fin de l’heure de cours, même en n’ayant pas vu la fin de cette grosse machinerie hollywoodienne. Pendant l’année, Mme R. m’avait très gentiment prêté, aussi, Le Faucon maltais, qui m’a laissée perplexe, et Corinna, Corinna, beau et solide film antiraciste. Je l’ai aujourd’hui, en DVD. Thank you, Mrs R.!

Enfant, j’ai vu quelques vieux films de La Dernière Séance, animée par Eddy Mitchell. Je me souviens de Prince Valiant, celui qui coupe une plante pour arriver à respirer sous l’eau, qui poursuit en vain le Chevalier noir, qui tombe amoureux de la belle Aletha, promise à un autre… et qui a pour ami d’enfance un autre Viking, Voltar, qui a son franc-parler : « Un signe ne vaincra pas Sligon ! » Par contre, un bon coup d’épée dans le dos du traître en question, si. Et Les Vikings, justement, avec un conflit fraternel souterrain, Janeth Leigh à nouveau en prix du vainqueur, et, scène époustouflante, Kirk Douglas en prince viking, marchant sur les rames enflammées d’un drakkar mortuaire.

À l’adolescence, je me suis mise au Cinéma de minuit (saint Patrick Brion, etc., bis). Ma mère enregistrait le film le dimanche soir, puis je le regardais le samedi après-midi suivant. Parfois, mon père venait « lire le journal », pendant que je regardais le film. Et donc, mon père regardait le film avec moi. Parmi les dizaines de films, que retenir, quelles titres écrire ici, et sans me tromper d’époque de visionnage ? Tant pis, je me lance. Les westerns avant Leone : John Ford, Howard Hawks, Delmer Daves, le menton sexy de Kirk Douglas. Les films avec Errol Flynn : L’Aigle des mers, Capitaine Blood, Robin des bois (aussi bien que le Disney). Bette Davis dans Eve. Richard Burton et Elizabeth Taylor dans Cléopâtre. Gene Tierney dans Laura. Suzy Delair dans Quai des orfèvres (impossible de la relier à Madame Pivert des Aventures de Rabbi Jacob à l’époque). Les films de Carné, Duvivier, Grémillon, avec ou sans Gabin jeune (plutôt avec). Barbra Streisand dans son film Yentl. La même dans On s’fait la valise, doc ? Bernadette Lafont dans La Fiancée du pirate. Françoise Fabian, Dominique Blanc et ? et Pierre Arditi dans Plaisir d’amour. Marcello Mastroianni dans Les Nuits blanches. Gassman, Sordi, Tognazzi dans Les Nouveaux Monstres. Alain Delon dans Rocco et ses frères. Et le très beau Vittorio de Sica, si jeune alors, dans Il signor Max et Ces hommes, quels mufles ! Que j’ai retrouvé, plus tard, toujours aussi élégant, dans Madame de… Bon, je m’arrête ici, sur la valse de George van Parys dans ce joyau de film.

Passons aux émissions et documentaires. Oh ! Mais aussi… au duo anglais déjanté d’Ab’Fab’ ! Absolutely Fabulous, feuilleton anglais, diffusé le samedi en début de soirée sur cette nouvelle chaîne du service public, ARTE, que je suis depuis le premier mouton (les fans d’ARTE me comprendront, les autres chercheront ce générique fameux des débuts de la chaîne).

J’enchaînais avec Histoire parallèle, de et avec Marc Ferro. Et le dimanche après-midi, sur la Cinquième, j’ai un temps suivi l’émission historique de Laurent Joffrin : Chantons sous l’Occupation, La Délation sous l’Occupation, Le Voyage d’Automne.

Retour sur ARTE le dimanche soir, pour les dessins animés anciens. Quand j’étais petite, j’étais plutôt Ça Cartoon ! sur Canal +, en clair. Sur la même chaîne, enfant, je suivais, plus ou moins avec l’autorisation de mes parents, Les Nuls (« Mais où ai-je mis mon stylo ? »). Bon, en fait, j’avais le droit de regarder l’émission en famille (mes parents, mon demi-frère, ma demie-sœur, plus grands que moi) uniquement le samedi soir, mais j’arrivais parfois à regarder quelques bribes des émissions de la semaine. Puis, ce furent Les Guignols et Les Deschiens, autres éclats de rire quotidiens, heureusement pendant de longues années. J’ai parlé ailleurs des spectacles de danse contemporaine, et de marionnettes de Philippe Gentil, vus avec mes parents à Paris. J’ajoute ici les spectacles de la troupe Deschamps-Makeïeff, celle des Deschiens et d’autres intermittent·es du spectacle. Que de rires et d’émotions, là encore.

Au cinéma, je suis allée voir…. non, attendez, je vais tout de même parler des quelques séances ciné avec mes amies : certains Disney des années 90, vus avec ma meilleure amie F., sa sœur aînée, amie de collège de ma demie-sœur, et ma demie-sœur. Je garde un meilleur souvenir de ses séances de cinéma amicales que de quelques-uns des films vus : autant La Belle et la Bête m’avait enthousiasmée, et j’avais été stupéfaite de la nouveauté graphique de Toy Story, autant Le Roi Lion et Aladin ne correspondaient pas à mes images de l’Afrique et du Moyen-Orient. Et je trouvais leur dessin laid.

Quant à Titanic, je l’ai vu à sa quarante-sixième semaine d’exploitation à guichets fermés (au moins), une des seules fois où j’ai cédé à la mode et à l’invitation d’une amie, et où je m’en suis bien repentie. En effet, le groupe d’amies et de mères dont je faisais partie était dispersé dans la salle, au vu de l’abondance du public. Du coup, je n’étais pas à côté de l’amie qui m’avait invitée. Et, je me suis ennuyée, quelque chose de bien, à cet énorme chose croulante, et bien patriarcale. Oui, parce qu’à cette époque, j’avais lu et relu Le Deuxième Sexe, et lu La Drôle de guerre des sexes dans le cinéma français, mes deux piliers critiques du moment – qui sont toujours là aujourd’hui, d’ailleurs. Donc, la scène soi-disant ultra-romantique où machin soutient chose sur le pont arrière du bateau…. non merci. Quant au reste… quel ennui !

Par contre, j’ai été prise jusqu’aux larmes par La Vie est belle, celle de Benigni, film vu avec mon amie Sarah, ma meilleure amie du collège. Quelques années auparavant, nous avions vu Anastasia, de Don Bluth. À la sortie, j’avais dit mon agacement devant l’anti-communisme primaire de ce film. Sarah m’avait alors raconté qu’un de ses grands-pères avait dû fuir l’URSS, à cause de l’antisémitisme qui y régnait. Du coup, je me suis tue. Pour le film de Benigni, nous étions d’accord : très grand.

Pour les films vus seule, outre les films anciens vus seule et les films récents vus avec mes parents à Paris, dont j’ai parlé ailleurs , il y a quelques films récents, vus à Auxerre dans les années 90. En vrac : Matilda, James et la Pêche géante, Le Mariage de mon meilleur ami, Austin Powers, Mon beau-père et moi, Mafia Blues, les James Bond avec Pierce Brosnan, Chapeau melon et bottes de cuir. Et le premier Star Wars, repris en version restaurée en 99, si mes souvenirs sont bons. Mon demi-frère m’a alors prêté ses VHS de L’Empire contre-attaque et du Retour du Jedi. Je suis alors allée voir l’épisode un de Star Wars, La Menace fantôme, qui m’a déçue : beaucoup d’effets spéciaux, peu de scénario.

Quand les images deviennent une pensée

Au cinéma d’Auxerre, j’ai aussi vu mon premier Truffaut : Jules et Jim, suivi, la semaine suivante, des Deux Anglaises et le Continent. J’ai réussi, adolescente petite-bourgeoise gâtée que j’étais, à persuader mes parents de m’acheter les romans tout de suite. Et quelle merveilleuse soirée j’ai passé dans ce même cinéma, pendant mon année de Quatrième : Un Américain à Paris, sur le très grand écran de la plus grande salle, puis intervention de Leslie Caron en personne. Quelle émotion de la voir en vrai ! Puis, pour finir la soirée, mon premier Lubitsch : La Veuve joyeuse, Maurice Chevalier qui accentue son accent français, Jeannette MacDonald qui tourbillonne, Edward Everett Horton qui fait très bien le « oui oui, bien sûr… mais comment ?? », comme dans Top Hat et d’autres films sublimes.

Moins sublimes, parfois bien, ces quelques films vus pendant mes deux voyages scolaires en Italie (Quatrième et Première). Toujours en vrac, sans rappel chronologique : Le Grand Bleu (tellement ennuyeux que je ne suis pas arrivée à m’endormir devant) ; Sleepy Hollow (oui, j’ai bien dormi, merci) ; La Septième Porte (j’ai beaucoup aimé) ; euh… aucun autre souvenir.

Je terminerai cette partie par un hommage à mon professeur de français de Seconde, monsieur D.. Pendant cette année-là, 1999-2000, il nous a appris à regarder un film, grâce à Une partie de campagne, de Renoir. Nous avions déjà étudié la nouvelle de Maupassant. Monsieur D. nous a décomposé le film, par plan, si je me souviens bien. Merci, monsieur D.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste cinématographique, télévisuel, musical, 1984-2002. Partie I. », Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32675

Non au mariage : Shakespeare et Guitry

Pendant des siècles, le mariage a constitué un refuge (d’esclave) et un gage de sécurité, financière et morale, pour les femmes occidentales. Il n’en est pas de même pour les hommes, même avec l’idée d’engendrer un ou des héritiers.

Le dramaturge anglais William Shakespeare, dans sa comédie Beaucoup de bruit pour rien (Much Ado About Nothing, 1599) et le dramaturge français Sacha Guitry, dans sa comédie Faisons un rêve (1916), ont tous deux mis en scène des héros répugnant aux épousailles. Ces deux pièces ont fait l’objet d’adaptations filmées, entre autres celle, tout à fait fidèle, du cinéaste d’origine irlandaise Kenneth Branagh en 1995, pour la pièce de Shakespeare, et de Guitry de sa pièce en 1936, en en donnant un sens différent.

Le deux héros, Bénédict et Lui, sont des hommes dont l’âge n’est pas précisé, mais qui ne sont ni de tout jeunes hommes, ni des hommes très âgés, puisque les intrigues les confrontent soit à des hommes plus jeunes – Claudio chez Shakespeare -, soit du même âge ou plus âgé – le mari chez Guitry. La tension dramatique est plus succincte chez Guitry que chez Shakespeare : Elle, femme mariée, viendra-t-elle chez Lui, célibataire parisien qui collectionne les aventures ? Et qu’est-ce cela donnera ?

Shakespeare, quant à lui, a tendu plusieurs filets narratifs, dans le cadre d’une demeure sicilienne, à Messine. L’île est alors sous domination espagnole, comme précisé dans le titre porté par le Prince… d’Aragon, Don Pedro, qui vient rendre visite à son ami Leonato, père de Héro et oncle de Béatrice. Complots matrimoniaux et politiques bouillonnent dans la vaste demeure de Leonato, d’autant que Don Jean, frère non reconnu de Don Pedro, est de la partie, après voir été vaincu à la guerre par Don Pedro, qui lui a pardonné. Mais pas Don Jean, qui en veut à son demi-frère et encore plus à Claudio, brillant stratège qui a précipité sa chute.

Le premier mariage, entre Héro et Claudio, est vite conclu. Mais il faut attendre quelque temps que les festivités soient prêtes. Ce qui donne l’occasion à Don Pedro, Claudio, Leonato et quelques autres, de forcer Bénédict à se parjurer, lui qui refuse amour et mariage, à la scène un de l’acte un :

DON PEDRO.

I shall see thee, ere I die, look pale with love.

BENEDICK.

With anger, with sickness, or with hunger, my lord; not with love: prove that ever I lose more blood with love than I will get again with drinking, pick out mine eyes with a ballad-maker’s pen and hang me up at the door of a brothel-house for the sign of blind Cupid. (…) but if ever the sensible Benedick bear it, pluck off the bull’s horns and set them in my forehead; and let me be vilely painted, and in such great letters as they write, ‘Here is good horse to hire,’ let them signify under my sign ‘Here you may see Benedick the married man.’

C’est-à-dire :

DON PEDRO.

Je te verrai avant ma mort blême d’amour.

BÉNÉDICT.

De colère, de langueur, de faim, monseigneur, non d’amour. Si vous prouvez un jour que l’amour me coûte plus de sang que le vin ne m’en rend (…), arrachez-moi les yeux avec la plume d’un faiseur de ballades (…) et accrochez-moi au-dessus de la porte d’un lupanar comme enseigne de Cupidon aveugle. (…) mais si jamais le raisonnable (…) Bénédict s’y soumet, arrachez les cornes du taureau pour me les planter sur le front, et qu’on me représente grossièrement, et avec d’aussi grosses lettres qu’on en utilise pour annoncer « Ici bon cheval à louer » on inscrive sous mon enseigne « Ici l’on voit Bénédict l’homme marié ».

Les sensations et les images sont fortes, la répulsion matrimoniale sans appel, sous couvert de se moquer de soi-même.

Il en est de même pour Lui, qui monologue à l’acte deux en attendant Elle, qui a promis d’être chez lui à neuf heures du soir, son mari étant en goguette de son côté. Il l’imagine partant de chez elle, avant de soliloquer sur l’état matrimonial :

Lui. – (…) Ah ! Shakespeare, statue de Shakespeare. Elle tourne autour de Shakespeare… Ne soyons pas étonnés demain si Shakespeare a la tête à l’envers ! (…) Être marié !… Ça, ça doit être terrible. Je me suis toujours demandé ce qu’on pouvait faire avec une femme en dehors de l’amour. (…) j’ai l’impression qu’il y a plus de différence entre un homme qui est marié et un homme qui n’est pas marié qu’entre un Chinois et un Portugais ! Si quelqu’un me disait : « Tu étrangleras, un jour, un facteur sur la route du Vésinet… » – je dirais : « Peut-être ! » Si quelqu’un me disait : « Tu seras, un jour, archevêque de Clermont-Ferrand…  » – je dirais : « C’est possible. » Mais si quelqu’un me disait : « Tu seras marié un jour… » – je répondrais : « Non, mon général ! » – à condition, bien entendu, que ce soit un général qui m’ait dit ça !

Lui préfère perdre la tête par un meurtre que par un nœud coulant matrimonial. L’outrance, tant métaphorique que spatiale, montre son angoisse à vivre à deux, tout comme son interrogation, explicite, sur l’utilité des êtres féminins hors le lit. Lui réduit les femmes à des objets de plaisir, ce qui est, au moins, honnête, et conforme à son époque, dont le public bourgeois qui vient assister à la pièce, et le public petit-bourgeois qui se presse au film.

Guitry, entre les représentations de sa pièce et la réalisation de son film, avant et après la Première Guerre mondiale, en change la fin, donc la tonalité. Le long-métrage de 1936 choisit la légèreté sexuelle, Elle étant d’accord avec Lui pour poursuivre leur aventure pendant deux jours et sans plus. La pièce a un ton plus grave, d’abord à la fin de l’acte trois, alors que Lui a réussi à envoyer le mari, qui a lui aussi découché, à Orléans, dans sa famille :

Elle. – Vous êtes marié… ?

Lui. – Moi, non, grâce à Dieu, pas encore. (…) Vous m’avez demandé : « Qu’est-ce que je vais devenir ? » Alors, je vous ai répondu : « Ma femme » – vous allez devenir ma femme ! (…)

Elle. – Vous dites ça… sérieusement ? »

(…)

« Lui. – (…) Nous avons mieux que ça, mieux que toute la vie !…

Elle. – Mieux que toute la vie ?

Lui. – Oui, nous avons deux jours ! (Il a dit cela joyeusement, sans se rendre compte de son horrible muflerie. Elle a eu presque un haut-le-cœur et les larmes lui sont venues aux yeux.) Qu’est-ce que tu as ? Qu’est-ce qu’il y a ? Oh ! Non… pardon… J’avais cru bien faire… Chérie… Pardon… ça m’a échappé… (…)

Elle. – Nous l’avons fait, le rêve !

La didascalie explicite l’attitude de Lui, montrant que le dramaturge est conscient de la misogynie et de l’égocentrisme de son personnage, à différencier donc de son créateur et principal interprète. La pièce pourrait s’arrêter ici, avec l’amertume de Elle qui clôt une pièce de boulevard pas si drôle et légère que cela. Cependant, Guitry a voulu offrir un presque pendant de son immense monologue de l’acte deux à Elle, dans l’acte quatre. Elle est seule, Lui est sorti. Elle lui écrit, déroulant son attitude à Lui, qui ne veut surtout pas aliéner son indépendance ni sa liberté, et qui serait tout à fait satisfait d’une liaison discrète avec Elle, sans arrière-pensée sentimentale – c’est si gênants les sentiments ! Et Elle décrit ses pensées, Elle qui est amoureuse de Lui, vraiment, et qui ne veut surtout pas de cinq à sept volés ici ou là.

Guitry montre alors, finement, la différence genrée dans les relations sexuelles, les femmes étant éduquées à tomber dans l’amour au moindre échange sexuel, les hommes étant éduqués à garder leur cœur pour eux, et à multiplier les aventures sexuelles. Comme il s’agit cependant d’un vaudeville, la fin est patriarcalement heureuse, Elle ne rompt pas avec Lui, préférant un petit quelque chose à un plus rien, avant de retrouver son mari.

Shakespeare, de son côté, montre comment il est possible de raviver une flamme éteinte, celle de Bénédict pour Béatrice, et réciproquement, et de la transformer en sentiment durable, aboutissant, puisque c’est l’époque, au mariage, et au mariage consenti. C’est ce qui se passe à la scène quatre de l’acte cinq, qui clôt la pièce :

BENEDICK.

(…) But, for my will, my will is your good will

May stand with ours, this day to be conjoin’d

In the state of honourable marriage:

(…)

DON PEDRO.

How dost thou, Benedick, the married man?

BENEDICK.

I’ll tell thee what, Prince; a college of witcrackers cannot flout me out of my humour. (…) In brief, since I do purpose to marry, I will think nothing to any purpose that the world can say against it; and therefore never flout at me for what I have said against it, for man is a giddy thing, and this is my conclusion. (…) Let’s have a dance ere we are married, that we may lighten our own hearts and our wives’ heels.

LEONATO.

We’ll have dancing afterward.

BENEDICK.

First, of my word; therefore play, music! Prince, thou art sad; get thee a wife, get thee a wife (…) Strike up, pipers.

C’est-à-dire :

BÉNÉDICT.

(…) Mon désir ? Mon désir est que votre désir

S’accorde avec le nôtre, d’être aujourd’hui unis,

Entrant dans un état de mariage honorable ;

(…)

DON PEDRO.

Comment te portes-tu, Bénédict l’homme marié (…) ?

BÉNÉDICT.

Je vais te dire, prince : tout un collège de beaux esprits ne sauraient par leurs railleries me faire perdre ma bonne humeur. (…) Bref, puisque j’ai vraiment décidé de me marier, je n’attacherai nul poids à ce que le monde trouve à dire contre le mariage ; inutile donc de me railler pour ce que j’ai dit contre lui. (…) dansons donc avant de nous marier, afin de donner plus de légèreté à nos cœurs et aux pieds de nos épouses.

LEONATO.

On dansera après.

BÉNÉDICT.

D’abord, ma parole. Jouez donc, musiciens. (A don Pedro) Prince, tu es triste, trouve-toi une épouse, oui, une épouse. (…) Attaquez, fifres.

Bénédict, amoureux, revient sans vergogne sur ses anciennes déclarations. Il va jusqu’à demander que ses compagnons ne lui rappellent pas ses propos antérieurs, ce qui serait bien pratique. Il conseille même à Don Pedro de se marier, comme un remède souverain contre la mélancolie. Pour autant, Bénédict retarde le moment officiel de son union avec Béatrice, sous couvert de danse. Se marier, oui, mais sans hâte excessive, festoyons d’abord, lions-nous ensuite.

Le réalisateur Kenneth Branagh a choisi de faire de cette fin une apothéose et non une fuite. Dans les magnifiques jardins de la merveilleuse villa toscane (et non sicilienne) où il a planté sa caméra, la musique lyrique et flamboyante de Patrick Doyle guide les acteurs et les actrices, soit par couple, soit en groupe, dans des rondes et dans une joyeuse farandole qu’on aimerait accompagner.

Si Bénédict n’échappe finalement pas au mariage, c’est plus une question d’époque que de volonté et d’envie. Lui, chez Guitry, y arrive, les mœurs ayant évolué, plus au profit des hommes que d’une véritable liberté sexuelle des femmes, cependant. Et si la solution était de supprimer le mariage, tant civil que religieux ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Non au mariage : Shakespeare et Guitry », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/16952