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Partir, revenir, pourquoi ? (24) Partir en voiture Pouic Pouic » VADMC

Partir, revenir, pourquoi ? (24) Partir en voiture Pouic Pouic

Quand le mariage d’amour est la conséquence d’une voiture et d’un téléphone, et non du poulet domestique qui donne son nom au film de Jean Girault, Pouic-Pouic (1963), nous ne pouvons que rire et nous interroger sur ces curieux cheminements matrimoniaux.

Ces deux objets, vecteurs de la modernité des années 1960, permettent la rencontre entre Patricia Monestier (Mireille Darc), jeune fille de la bourgeoisie parisienne, et Simon Guilbaud (Philippe Nicaud), jeune homme qui, depuis le matin, est employé de garage. Simon entre dans l’univers de Patricia grâce au cadeau d’Antoine Brévin (Guy Tréjean), riche industriel d’âge mûr, amoureux de Patricia. Antoine a successivement offert à Patricia : des fleurs, un collier de perles, un dogue, une voiture. L’animal est compté au rang des objets, dans la société française des années 1960.

Pour ce faire, il utilise son téléphone, ici ancêtre des commandes en ligne. Antoine et Simon ne se sont pas rencontrés, Antoine ayant uniquement échangé avec le patron de Simon. Cet épisode fondateur du trio amoureux montre que la toute-puissance financière d’Antoine se heurte à l’imprévu des sentiments. Patricia et Simon tombent amoureux, même si Patricia s’en défend jusqu’à la fin du film, tout comme Loretta Castorini (Cher), dans Éclair de lune (Norman Jewison, Moonstruck, 1987).

Antoine se refuse à entendre les refus répétés de Patricia face à ses cadeaux, quand il l’assomme de coups de fil pour s’assurer que ses cadeaux lui plaisent et insister pour qu’elle l’épouse. Autant que ses cadeaux, le téléphone est un moyen de pression sur Patricia.

Là où Antoine pose en harceleur type de tous les temps, Patricia représente la jeune fille moderne : elle tire sur des palets ; elle nage ; elle conduit ; elle fume ; elle boit un peu ; elle apparaît en bikini ; elle refuse un mariage arrangé. Tout cela dessine une héroïne moderne, jamais ridicule, toujours intelligente et énergique.

En outre, comme elle le rappelle à Antoine, elle n’a pas besoin d’argent, donc elle n’est pas en son pouvoir de ce côté-ci non plus. Elle lui remémore également que le coup de la crampe dans l’eau lui a « déjà coûté un maillot ». C’est-à-dire qu’Antoine a dévêtu Patricia lors d’une baignade, sous prétexte d’être pris de crampe. Juste retour de son karma de masculinité aquatique, il se retrouve coincé au milieu de la rivière de la propriété des Monestier. Accroché à la rame de la barque qu’il a fait dériver, il appelle au secours. Il est secouru, mais cela n’altère pas sa morgue.

Remarquons que presque tous les types d’homme sont ridiculisés, surtout quand ils sont riches. Antoine apparaît comme archaïque. Paul, le fils Monestier (Roger Dumas) fait ce qu’il peut pour aider son père Léonard (Louis de Funès) à fourguer la soi-disant concession vénézuélienne bourrée de pétrole à Antoine, mais sans succès et en prenant des crises de jalousie intempestives. Léonard est totalement dépassé, quoique en survoltage perpétuel. Simon improvise sans cesse.

Quant à Droopy… pardon, Charles (Christian Marin), le maître d’hôtel, il aide la famille Monestier autant qu’il le peut, mais en se faisant constamment rabrouer. Il s’agit d’ailleurs d’un ressort comique très intéressant, puisque le personnage qui paraît le plus passif est, peut-être, celui qui possède la plus grande maîtrise de la situation. Cela crée un contraste magnifique avec Antoine. Brévin possède tant le pouvoir économique que les moyens matériels et technologiques que la possibilité de commander. Mais il manque de lucidité.

Le personnage de Charles a beaucoup moins de prestige social, mais il a le sens de l’observation, le sang-froid et la capacité de détourner les dispositifs technologiques des autres. Ainsi, son intervention avec Lulu la téléphoniste, « qui n’a rien à [lui] refuser », est particulièrement révélatrice. Antoine pense que le téléphone est un outil à son service, fait pour, dans cette scène, joindre son homme d’affaires en tout lieu à toute heure, afin de vérifier si la concession vénézuélienne est une bonne affaire.

Charles comprend les règles humaines qui se cachent derrière l’appareil. Il sait qu’un réseau de relations vaut parfois plus qu’un portefeuille. En outre, il utilise le poste de radio pour faire croire à Brévin et aux Monestier que la concession : 1) existe vraiment ; 2) qu’elle regorge de pétrole. Seul souci, il ne met dans le coup que Paul, qui omet de prévenir son père. Paul, mal-aimé, espère ainsi avoir enfin l’estime, sinon l’affection, parentale.

Charles/Droopy rejoint d’ailleurs une grande tradition de comédie, du personnage modeste qui voit plus clair que les puissants, tel Sganarelle chez Molière. Ce n’est pas un hasard si Pouic-Pouic vient du boulevard, puisque Jean Girault adapte sa pièce Sans cérémonie (1952), co-écrite avec Jacques Vilfrid, qui est aussi au scénario et aux dialogues de Pouic-Pouic. L’adaptation filmée conserve peu de lieux, une temporalité courte, beaucoup de dialogues, un rythme trépidant, plus adapté, nous semble-t-il, aux années 1960 qu’aux années de la reconstruction (années 1950). Le voyage est alors paradoxal.

L’ailleurs existe énormément… mais presque personne ne part. Léonard et son épouse Cynthia (Jacqueline Maillan) reviennent de Paris dans leur maison de campagne au début du film. Simon arrive du garage en voiture, puis fait un aller-retour au village pour chercher ses affaires et s’installer chez le Monestier en qualité de gendre/de fils/de grand voyageur. Paul, soi-disant parti au Brésil, n’a pas dépassé les cabarets de Pigalle, où il a trouvé Palma Diamantino (Maria-Riosa Rodriguez), entraîneuse, qu’il ramène chez ses parents comme « fille d’un général [brésilien] ». Seul l’escroc Pedro Caselli (Daniel Ceccaldi) a peut-être voyagé au Venezuela, où il aurait acheté la concession. Notons qu’il se signale à l’attention de tous, à la Bourse de Paris, par son large chapeau blanc, tout droit sorti de l’opérette Le Chanteur de Mexico (Francis Lopez, 1951 ; film de Richard Pottier, 1956) ou d’Ignace (Roger Dumas, 1935 ; film de Pierre Colombier, 1937). Autre appel exotique, cette fois vestimentaire…

Dans Pouic-Pouic, le véritable départ est réservé à la toute fin, et c’est précisément ce qui lui confère une valeur symbolique. Au début du film, Antoine croit que tout s’achète. La voiture, offerte à Patricia, constitue un paradoxe : conçue pour la posséder, elle devient le moyen de son émancipation. Elle change plusieurs fois de statut : objet de luxe, signe de richesse, instrument de séduction, moyen de circulation, espace du couple amoureux, véhicule du départ final. Autrement dit, la même automobile passe de la possession à la liberté. Antoine offre un moyen de transport pour enfermer Patricia. La jeune fille l’utilise pour partir avec celui qu’elle a librement choisi. Rappelons que la propre voiture de Brévin lui sert à venir chez les Monestier, puis à en partir, cette fois accompagné de Palma Diamantino, qui a trouvé l’homme rêvé, et… de la concession, qui se révèle finalement vraie. Brévin n’a pas tout perdu, finalement.

Dans Pouic-Pouic, le voyage est souvent raconté plutôt que vécu. Les faux voyages incluent : Paul au Brésil, Simon au Venezuela (encore que…), la soi-disant Brésilienne Palma Diamantino. Tous sont des exotismes de fabrication. L’Amérique du Sud fonctionne comme un immense décor imaginaire. Les clichés accumulés par Simon servent autant à tromper Antoine qu’à faire rire le public. Pigalle, où Palma Diamantino est entraîneuse, produit un Brésil imaginaire, un ailleurs qui n’existe que dans la tête des personnages. Palma, par son accent, par ses robes courtes et très décolletés, par ses gestes exubérants, participe à la construction du personnage fictif, mais son rôle est surtout celui d’accessoire narratif de l’exotisme, contribuant à crédibiliser l’illusion pour les Monestier et le spectateur.

Simon, lui, est un véritable aventurier, contrairement à Antoine, qui consomme le voyage comme un objet. En effet, Antoine offre une voiture et possède un yacht. Il promet une croisière sur son yacht à Patricia, en croyant donc que l’argent peut acheter le dépaysement et les sentiments.

Simon se déplace réellement. Il improvise, s’adapte, invente des histoires. Même lorsqu’il participe à la mystification de Palma Diamantino, en échange que celle-ci fasse acheter le terrain vénézuélien à Antoine, il agit avec intelligence et discernement, et non pour impressionner par sa richesse. Simon incarne la liberté vécue, et c’est naturellement avec lui que Patricia fait son premier départ en voiture du film.

Rappelons que dans Certains l’aiment chaud (Billy Wilder, Some Like It Hot, 1959), le yacht du véritable milliardaire rapproche les amoureux malgré les mensonges. Dans Pouic-Pouic, le yacht est une promesse, un instrument de séduction qui échoue. La richesse ne garantit pas la réussite sentimentale. Au contraire, elle peut devenir l’instrument involontaire de la liberté des héroïnes et héros (la voiture). L’eau est véritablement un élément négatif, au contraire.

Pouic-Pouic s’inscrit ainsi dans une tradition française plus ancienne de l’étranger fabriqué. Depuis le Brésilien de La Vie parisienne (Jacques Offenbach, 1866/1873), l’Amérique du Sud est moins un lieu réel qu’un réservoir de fantasmes mondains. Dans les deux cas, la le Brésilien·ne est une invention destinée à produire un effet sur les autres. Le public rit des personnages qui prennent ces signes extérieurs pour une vérité. Chez Girault comme chez Offenbach, le voyage est d’abord une performance : il s’agit moins de parcourir un territoire que de jouer un rôle social. Palma Diamantino est un costume, un masque, tandis que Simon est le voyageur authentique.

Pouic-Pouic montre que ce qui circule — objets, discours, apparences — n’est pas toujours ce qui produit le véritable voyage. Seule la liberté choisie par Patricia, celle de se marier par amour, ce qui réduit tout de même sa liberté financière, juridique et sociale, concrétise un départ authentique. La voiture et le téléphone, initialement outils de possession et de contrôle, deviennent des instruments de libération et d’action choisie.

Parfois, partir commence simplement par reconnaître ce qui est réel et ce qui n’est qu’un costume social.

Couverture générée par intelligence artificielle.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « « Partir, revenir, pourquoi ? (24) Partir en voiture Pouic Pouic », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32027

« Manger en capitaliste : côté riche, côté pauvre - Le Triangle d’or » VADMC

Manger en capitaliste, côté riche, côté pauvre : Le Triangle d’or

De ses très longs ongles délicatement manucurés et vernis, elle saisit un macaron. Elle en prend une bouchée, puis le repose sur le porte-gâteaux abondamment garni. Marie-Antoinette de Sofia Coppola ? Non, Le Triangle d’or, d’Hélène Rosselet-Ruiz (2026).

La comparaison avec le film de Sofia Coppola n’est pas seulement un jeu de mémoire cinéphilique. Comme dans Marie-Antoinette (2006), la nourriture apparaît ici comme un spectacle : couleurs, raffinement, abondance, beauté fragile des pâtisseries. Mais là où Coppola filmait une reine adolescente découvrant le vertige de la consommation aristocratique, Hélène Rosselet-Ruiz observe un monde contemporain où les objets semblent parfois perdre leur valeur dès qu’ils sont possédés.

Dans Le Triangle d’or, manger ne signifie pas seulement se nourrir. La nourriture révèle un rapport au monde, aux autres et aux choses. Le couple saoudien que sert Lora (Malou Khebizi) incarne une consommation détachée de l’usage. Un soir, Souria (Soundos Mosbah) et son amant (Kassem Al Khoja) demandent à Lora d’acheter tous les burgers d’un Burger King. Mais pendant qu’elle s’acquitte de cette tâche, ils font l’amour. Le lendemain matin, Lora découvre devant leur chambre les sacs remplis de burgers intacts. La scène pourrait sembler anecdotique ; elle est pourtant d’une grande violence symbolique. Le geste essentiel n’est pas d’avoir mangé : c’est d’avoir pu acheter en quantité, sans même se soucier de consommer.

La même logique apparaît avec les sushis. Les boîtes préparées restent presque intactes. Dans les deux cas, la nourriture devient moins un objet de plaisir qu’une preuve de pouvoir : pouvoir commander, pouvoir disposer, pouvoir abandonner.

Le gaspillage alimentaire rejoint alors une réflexion plus large sur la consommation capitaliste. Comme l’analyse Ashley Mears dans Very Important People (La Découverte, 2023), certains milieux privilégiés manifestent leur richesse moins par l’usage des objets que par la possibilité de les dépenser sans nécessité. La valeur sociale n’est plus seulement dans ce que l’on possède, mais dans ce que l’on peut se permettre de ne pas utiliser.

Pourtant, Lora n’est pas définie par le manque. C’est même toute la finesse du film : elle ne regarde pas le monde de Souria avec envie.

Lorsqu’un ancien camarade de collège devenu employé au Burger King lui offre un burger, ce même aliment change complètement de signification. Pour Souria et son amant, il était le signe d’une consommation anonyme et gaspillée. Pour Lora, il devient un geste d’attention, d’amitié.

Elle découvre également la cuisine saoudienne et l’apprécie. Le film refuse ainsi d’associer une culture culinaire à une classe sociale : ce n’est pas la cuisine saoudienne qui est interrogée, mais le rapport consumériste aux choses.

Cette différence apparaît encore davantage lors de l’anniversaire de la sœur de Lora. Elle offre un magnifique gâteau à étages, couvert de bougies, et du champagne à partager avec les invités. Lora aussi dépense pour quelque chose qui n’est pas nécessaire. Mais son argent produit autre chose : une fête, une relation, un souvenir commun.

À l’accumulation s’oppose donc la circulation. À la possession s’oppose le don.

Cette opposition dépasse rapidement la nourriture. Le dressing de Souria raconte la même histoire que ses repas abandonnés. Vêtements luxueux, chaussures innombrables, sacs à main précieux : la richesse se manifeste par la profusion. Ici encore, la référence à Sofia Coppola s’impose, cette fois avec The Bling Ring (2013).

Chez Coppola, les adolescent·es fasciné·es par les célébrités passent du regard au désir, puis du désir au vol. Chez Lora, le mouvement est tout autre. Elle touche les vêtements, les chaussures, prend un selfie avec une paire de chaussures et un sac à main. Puis, elle envoie les photos à sa sœur pour lui montrer l’univers extraordinaire dans lequel elle travaille. Elle ne cherche pas à devenir propriétaire de ces objets. Elle témoigne d’un monde auquel elle a accès sans vouloir s’y dissoudre.

Lora possède peu, mais elle possède un avenir : elle attend d’intégrer l’armée comme soldate. Souria, au contraire, vit dans une abondance extrême mais dans une position d’attente : installée dans un hôtel particulier grâce à son amant, un riche prince saoudien, elle espère encore accéder à une place reconnue auprès de lui, tout en demeurant enfermée dans une existence entièrement organisée autour de son désir à lui. Souria n’est donc pas simplement une incarnation du luxe. Elle est un personnage beaucoup plus complexe.

Le film révèle que Souria n’a pas toujours été cette femme entourée de marchandises. Elle raconte avoir été étudiante aux Beaux-Arts. Elle bénéficiait d’une bourse, mais ses frères l’ont faite supprimer et lui ont ordonné de rentrer en Arabie saoudite. C’est après cette interruption forcée qu’elle rencontre son amant.

Son histoire empêche donc toute caricature. Souria n’est pas une femme superficielle fascinée par les objets : elle est une femme dont un projet d’existence a été interrompu. Elle n’a pas pu devenir artiste ; elle vit désormais dans un univers où le beau existe surtout sous forme de marchandises.

Elle porte le luxe, manipule le luxe, consomme le luxe. Elle est aussi devenue, dans une certaine mesure, une marchandise de luxe.

Cette idée rejoint les réflexions de Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe (1949) sur la construction sociale de la féminité. Beauvoir écrit (Gallimard, 1987, p. 88-89) :

Être féminine, c’est se montrer impotente, futile, passive, docile. La jeune fille devra non seulement se parer, s’apprêter, mais réprimer sa spontanéité et lui substituer la grâce et le charme étudié que lui enseignent ses aînées. Toute affirmation d’elle-même diminue sa féminité et ses chances de séduction.

Cette analyse éclaire le personnage de Souria sans l’épuiser. Le film montre une femme dont le corps, les gestes et l’apparence semblent entièrement organisés autour d’une féminité spectaculaire : les gestes gracieusement étudiés, les vêtements, les bijoux, les sacs, les longs ongles soigneusement manucurés. Ces derniers sont à la fois des signes de beauté et des signes possibles d’empêchement : ils ornent la main autant qu’ils l’éloignent du travail manuel.

Mais le film ne transforme pas Souria en simple victime. Car si elle est dominée comme femme par un système patriarcal, elle exerce aussi une domination sociale sur Lora. Cette contradiction rappelle une autre réflexion de Beauvoir dans La Force de l’âge (1960), lorsqu’elle évoque le procès des sœurs Papin et les milieux bourgeois qui entouraient cette affaire (Folio, 1999, p. 151-152) :

À Rouen comme au Mans, et peut-être même parmi les mères de mes élèves, il y avait certainement de ces femmes qui retiennent sur les gages de leur bonne le prix d’une assiette cassée, qui enfilent des gants blancs pour déceler sur les meubles des grains de poussière oubliés : à nos yeux, elles méritaient cent fois la mort.

Sans faire de Souria une héritière directe des bourgeoises décrites par Beauvoir dans La Force de l’âge, malgré ses accès de mauvaise humeur, de colère et de caprices contre Lora, qu’elle humilie à plusieurs reprises, le film met en lumière une même structure sociale : le confort d’une femme peut reposer sur le travail invisible d’une autre femme. La question n’est donc pas de condamner Souria, mais d’observer la contradiction qui traverse son personnage : elle subit une domination masculine qui a interrompu son propre projet d’existence, tout en appartenant à une classe sociale qui lui permet d’exercer une domination sur Lora.

Cette domination n’est d’ailleurs pas seulement inscrite dans l’organisation du travail. Elle passe aussi par l’intimité. À plusieurs reprises, Souria humilie Lora et l’interroge sur sa vie personnelle. Elle la pousse notamment à évoquer sa grand-mère décédée, jusqu’à la faire pleurer. Le rapport de classe devient alors un rapport de pouvoir sur la parole et sur l’intime : celle qui emploie peut aussi imposer à celle qu’elle emploie ce qu’elle doit raconter, jusqu’à faire surgir une douleur qu’elle n’a pas choisie de partager.

Dominée et dominante, Souria échappe ainsi aux catégories trop simples.

La présence de la panthère domestique pousse encore plus loin cette réflexion. Souria possède un animal sauvage alors que cette pratique est interdite. La panthère est enfermée dans une cage, dans une pièce située en hauteur dans la maison parisienne. Emre (Ziad Bakri), l’homme de confiance de l’amant de Souria, explique à Lora qu’il drogue sa pâtée, sinon elle pleure toute la journée. Le générique de fin précise toutefois qu’aucun animal n’a subi de mauvais traitements pendant le tournage.

La scène est terrible : dans la fiction, même le luxe ne parvient pas à supprimer le cri du vivant. Il faut l’endormir pour rendre la captivité supportable. La panthère devient alors un miroir possible de Souria : deux êtres enfermés dans un univers d’exception, deux existences déplacées hors de leur liberté première. Mais la comparaison reste volontairement imparfaite : Souria, contrairement à l’animal, parle, désire, crée des liens et peut encore agir.

La relation entre les deux femmes connaît pourtant un basculement plus radical encore lorsque Souria tente de mettre fin à ses jours et que Lora la sauve. Lora ne la secourt d’ailleurs pas seule : elle appelle sa sœur, infirmière, au téléphone pour savoir comment intervenir. Le geste est important. Il ne relève pas d’un miracle romantique : Lora cherche un savoir, demande de l’aide, fait circuler ce qu’elle ne possède pas elle-même.

Que cherche alors à fuir Souria ? Son mariage ? La perspective d’une existence définitivement enfermée ? La solitude ? La perte ou l’impossibilité de vivre son amour ? Le film laisse peut-être ces motifs se mêler plutôt qu’il ne les réduit à une seule explication. Ce qui importe aussi est que celle qui possède presque tout se retrouve soudain confrontée à ce que l’argent ne peut acheter : la possibilité de vouloir encore vivre.

Et c’est Lora, celle qui possède le moins dans cet univers, qui la ramène du côté des vivants.

Lora ne vient pourtant pas la sauver au sens où elle viendrait la délivrer de son existence. Elle ne peut ni supprimer les contraintes familiales qui pèsent sur Souria, ni lui offrir un avenir qu’elle aurait choisi. Mais elle établit avec elle une véritable proximité, une amitié même. Elle parvient notamment à la faire sortir sur les quais de Paris pour une balade en trottinette électrique.

Pendant un instant, celle qui vit dans une maison remplie d’objets peut simplement circuler.

La boisson accompagne également cette sortie des rôles sociaux. Dans la cuisine, Lora et Emre trinquent ensemble. Laura s’étonne que l’homme de confiance, musulman, boive de l’alcool ; il lui explique alors ce qui, selon lui, relève de l’interdit et de l’excès. Plus tard, Souria, Lora et Emre partagent encore un verre. L’alcool devient alors moins un objet de luxe qu’un objet de sociabilité : il rapproche, crée une communauté provisoire.

Deux soirées se répondent ainsi dans le film. Celle de l’anniversaire de la sœur de Lora, où le gâteau et le champagne sont offerts et partagés ; celle de Souria, Lora et Emre, où le verre circule entre des personnes que tout sépare. Dans les deux cas, la nourriture et la boisson ont une valeur qui ne tient pas à leur possession, mais à ce qu’elles permettent de vivre ensemble.

Mais cette parenthèse se referme brutalement. Lora s’endort sous l’effet de l’alcool. Lorsqu’elle se réveille, Souria a disparu. Une voiture est venue la chercher et semble presque l’avaler, sans que l’on sache exactement où elle l’emmène ni qui se trouve derrière son enlèvement.

La métaphore nutritionnelle trouve ici un dernier prolongement, plus sombre : celle qui était entourée de choses à consommer est à son tour comme absorbée par une machine qui la dépasse.

Le film aura donc constamment opposé deux manières d’habiter le monde. D’un côté, l’abondance qui enferme : nourriture jetée, vêtements accumulés, animal captif, femme transformée en objet précieux. De l’autre, une pauvreté relative mais ouverte sur le mouvement, le partage et le désir d’avenir.

La seconde partie du film constitue ainsi un changement de régime. Après avoir observé les signes visibles de l’abondance — nourriture, vêtements, objets — Hélène Rosselet-Ruiz déplace progressivement son regard vers ce que cette abondance dissimule : les contraintes, les rapports de pouvoir et les existences empêchées. La mise en scène ne s’affaiblit pas ; elle se transforme. La surface brillante des marchandises laisse progressivement apparaître ce qu’elle recouvrait.

Manger en capitaliste ne signifie donc pas seulement manger beaucoup. Cela signifie peut-être perdre le lien entre les choses et leur valeur. Le film d’Hélène Rosselet-Ruiz pose alors une question simple et vertigineuse : dans un monde où tout peut être acheté, qu’est-ce qui conserve encore le prix véritable des choses ?

Peut-être que la réponse se trouve moins dans ce que l’on possède que dans ce que l’on partage. Même pour un soir.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Manger en capitaliste : côté riche, côté pauvre : Le Triangle d’or », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/34024

Femmes de province à Paris Balzac, Sagan VADMC.001

Femmes de province à Paris : Balzac, Sagan

In memoriam Bénédicte Monicat

Quand le scandale éclate, il ne reste qu’une solution : fuir, là-bas fuir. Dans la capitale. C’est ce que font Madame de Bargeton et Lucien Chardon dans les Illusions perdues d’Honoré de Balzac (1843), ainsi que Gilles Lantier et Nathalie Silvener dans Un peu de soleil dans l’eau froide de Françoise Sagan (1969). Leur amour adultère découvert, les femmes mariées abandonnent sans regrets leur domicile conjugal et leur position sociale haute dans la bonne société locale, à Angoulême et à Limoges. Elles suivent leur amant, Lucien et Gilles. Si ce n’est que la vie parisienne peut leur est fatale. Tant Balzac que Sagan décrivent des situations ultra-genrées, où les femmes ont tout à perdre, les hommes tout à gagner.

L’illustre Angoumoisine Anaïs/Louise de Bargeton, femme mariée puis veuve, aristocrate, s’est entichée du jeune Lucien Chardon, d’extraction toute petite-bourgeoise certes, fils de pharmacien, mais poète à ses heures. Elle l’a admise dans son cercle littéraire et le fait manger à demeure (Honoré de Balzac, Illusions perdues, Paris, Le Livre de Poche, 2006, p. 90, 100, 101), où il suscite bien des jalousies masculines, dont celle de Monsieur du Châtelet, qui se verrait bien en second époux d’Anaïs, « reine d’Angoulême » (p. 89).

Le journaliste parisien Gilles Lantier fuit la capitale et sa compagne, pardon, sa maîtresse, Éloïse, pour cause de dépression (Françoise Sagan, Un peu de soleil dans l’eau froide, Paris, J’ai lu, 1976, p. 25), et part se réfugier dans ses pénates limougeaudes chez sa sœur et son beau-frère (p. 41). Il devient l’amant de Nathalie Silvener, « reine de notre ville », (p. 49), bourgeoise au foyer mariée à François, notable (p. 56). Tout se passe dans la bonne bourgeoisie de province, celle, par exemple, mise en scène par Sagan, à Poitiers, dans Les Violons parfois (1961).

Mais… Lucien est surpris aux pieds d’Anaïs (p. 182, 183), Gilles doit regagner Paris pour son travail (p. 73). Croyant être amoureux de Nathalie, il lui demande de venir dans la capitale, après être retourné à Limoges (p. 99-117), ce qu’elle fait, sans crainte du scandale (p. 119). Madame de Bargeton et Lucien Chardon voyagent de concert vers Paris (p. 205-211). Elle se réfugie dans un appartement sur la rive droite, trouvé par Châtelet (p. 211-213), puis se place sous la protection de sa parente, la marquise d’Espard (p. 214), habitant rive gauche, lui reste dans une chambre pauvre rive droite (p. 217).

 Anaïs étant solidement encadrée par un Pygmalion et une Pygmalionne, qui lui apprennent rapidement l’habillement et les mœurs parisiennes, elle peut étouffer le scandale au plus vite et se sentir à l’aise dans la capitale, qui lui est totalement bénéfique, contrairement à Nathalie.

À cent kilomètres près et un peu plus d’un siècle de distance, ce quatuor est voisin dans le sud-ouest, avant de se retrouver dans l’espace parisien. Leurs voyages ont des fonctions différentes et diverses : sortir de la dépression et s’accrocher à Nathalie (Gilles) ; trouver la passion (Nathalie) ; fuir le scandale puis Lucien (Anaïs) ; réaliser ses rêves de grandeur, ou pas (Lucien). Nous pourrions réunir l’ensemble de ces destinées sentimentales sous le terme « voyages d’apprentissage parisiens », mais ce n’est pas vrai pour Gilles, qui ne sort finalement pas tant que cela de sa dépression (p. 177), et qui ne souhaite pas abandonner sa vie de garçon, avec les femmes comme « jalons » (p. 148).

Aux personnages balzaciens Paris tout entier, aux saganiens une prédilection pour les « clubs » de la rive gauche. C’est que les lieux d’amusement ont changé, tandis que les espaces culturels, synonymes de mondanité (Bargeton à l’opéra) et d’ennui (Lantier au théâtre), demeurent identiques. Les deux écrivains soulignent la vacuité des mondes parisiens qu’ils décrivent, plus empressés à briller qu’à approfondir une œuvre, voire à l’écouter tout court.

Ainsi, les aristocrates parisiens bavardent et cancanent pendant l’opéra (p. 236), et Lantier refuse d’aller voir une pièce de théâtre « intellectuelle » (p. 132-133) avec Nathalie, sa nouvelle « maîtresse » – toujours pas de « compagne » pour lui, sauf, en hésitant, à la toute fin du roman (p. 177), quand tout se délite entre eux. Même si Nathalie est toujours mariée, ce choix de vocabulaire trahit sa conception consommatrice du duo amoureux. Les femmes sont potentiellement jetables, même en vivant avec au quotidien, chez lui. Surtout pas d’attaches sentimentales, mais la liberté de « gâcher une heure » (p. 171). Cette existence est vide, il s’en rend compte. Mais il n’a pas le courage de s’en extraire, trop « veule et instable » (p. 180), pour changer d’opinion et d’attitude. Ou d’assumer ses préférences existentielles.

De même, il est surpris de voir échanger Nathalie avec son ami Nicolas sur la littérature, dont les romans d’Émile Zola (p. 136). Gilles porte pourtant le nom de famille d’un de ses plus célèbres héros, Étienne Lantier (Germinal, 1885), qui perd son amie Catherine au fond de la mine. Sauf s’il s’agit de son frère Claude Lantier (L’Œuvre, 1886), qui se suicide, ou de leur frère Jacques Lantier (La Bête humaine, 1890), assassin, puis assassiné.

Certes, la scène saganienne se déroule dans une boîte de nuit, mais Gilles reconnaît qu’il n’a jamais l’occasion de parler de personnages de romans, plutôt des célébrités et de leurs mœurs (p. 136). Notons qu’un des amoureux platoniques de Nathalie à Limoges se nomme Pierre Grandet (p. 68), peut-être une référence à l’héroïne de Balzac Eugénie Grandet (1834).

Lucien Chardon, qui a pris le patronyme de sa mère, de Rupembré, afin de se faire passer pour un aristocrate, est décidé à se hisser dans la haute société. Mais le verrouillent des classes sociales lui est impitoyable, tout comme son mensonge. Là où un Eugène de Rastignac, même désargenté, peut se frayer un chemin vers ses pairs plus fortunés, dans Le Père Goriot (1835), un Lucien de Rupembré, dont la particule est usurpée, se fait fermer la porte au nez (p. 242). Son passé d’enfant gâté, de fils choyé par sa mère et sa sœur (p. 62, 714), sa veulerie aussi, l’empêchent de tirer profit de la dure leçon sociale qui lui est infligée.

Il préfère ruiner son beau-frère, se lamenter sur son triste sort, devenir un journaliste prêt à tout pour se faire briller auprès des lecteurs (p. 388-392), comme son confrère Lousteau, qui attaque le physique d’Anaïs en la comparant à un « os de seiche » (p. 393), avant une vague tentative de suicide, dont il est sauvé par le mystérieux Herrera (p. 768). Et d’enchaîner sur les Splendeurs et misères des courtisanes (1847), dont il sort définitivement vaincu, après avoir saccagé, encore, d’autres existences.

Contrairement à un nombre conséquent de ses romans, récits, nouvelles, Balzac choisit de laisser son héroïne en vie. Il lui accorde même le bonheur, par un remariage heureux avec Monsieur du Châtelet (p. 723). Le voyage honteux à Paris d’une femme mariée en proie au scandale s’est transformé en établissement paisible d’une respectable veuve, puis femme remariée.

Ce n’est pas le cas pour Nathalie, Gilles renâclant à tout engagement sur le long terme, préférant ignorer la solitude de sa maîtresse, même lorsque celle-ci trouve un emploi dans une agence de voyage, grâce à son frère (p. 159). Ce qui le met mal à l’aise (p. 159), lui retirant son rôle de mâle pourvoyeur de mammouths chassés hors de la grotte.

Nathalie n’arrive pas à s’adapter à la superficialité grossière des ami·es et connaissances de Gilles, lui qui est toujours aussi mal à l’aise avec l’intelligence et la culture de Nathalie. Bref, il est ravi de la dimension sexiste de son existence, se pensant homme fort, libre de toute attache sentimentale, prêt à reprendre son indépendance dès qu’il le voudra. Mais, plutôt que d’échanger avec Nathalie et de voir comment ils peuvent avancer ensemble dans leur amour, ou rompre parce que Gilles n’a finalement plus besoin de Nathalie et que sa reconnaissance pour l’avoir sorti de la dépression s’est vite estompée et qu’elle lui pèse, il préfère la goujaterie traditionnelle sur fond de complicité masculine, elle aussi ô combien tristement traditionnelle (p. 180) :

Vois-tu, quand je l’ai connue, j’étais… tu te rappelles… j’étais écorché vif. Dieu sait pourquoi, mais je l’étais. Elle m’a entourée de plumes, mis au chaud, redonné vie. Vraiment. Mais maintenant… (…) Maintenant l’oreiller pèse sur ma figure, il m’étouffe. Voilà. Tout ce que j’aimais en elle, qui me soutenait, son absolutisme, son côté linéaire, son intégrité totale… Tout s’est retourné contre elle.

Sans surprise, Nathalie n’étant pas une praticienne de santé (psychanalyste, psychologue…) que Gilles peut arrêter de consulter une fois sa dépression passée, elle devient un poids pour lui. Son ami Jean, destinataire de ce magnifique discours, le dédouane en le traitant de « veule et d’instable » (p. 180), mettant Gilles dans une position confortable car infantile. Gilles préfère rester dans la goujaterie et le mythe du masculin détaché de tout sentiment. Sagan souligne qu’il n’a alors pas envie de sortir de cette approbation en ajoutant qu’il ne peut pas non plus vivre sans Nathalie (p. 180). Finalement, l’aimerait-il ?

Mais, trop tard. Nathalie, de caractère entier, se suicide alors, en ayant l’élégance, comme Anne dans Bonjour tristesse (1954), de laisser une porte morale de sortie à Gilles, en prenant tous les torts à sa charge (p. 183-184). Là où l’activité parisienne convient parfaitement à Madame de Bargeton, au sortir d’Angoulême, le calme de Limoges semble manquer à Madame Silvener. Là où Louise établit finalement un équilibre entre amour et vie sociale, Nathalie se noie dans la passion, avec un travail qui est d’appoint et non une raison supplémentaire d’épanouissement.

Ces deux personnages féminins montrent l’articulation fine entre classe sociale et sexe, alors que l’époque où se déroule les intrigues ne semblent pas avoir d’influence probante sur leur destin. Leur statut social est défini par les hommes. Elles sont plutôt dépendantes financièrement, Anaïs de par son mari, Nathalie par la rente d’une tante. Elles sont ensuite libres financièrement, toutes deux par héritage. Mais cela ne change rien à leur soumission au patriarcat. Elles restent toutes deux dans leur milieu social, malgré des codes sociaux différents en province et à Paris. Elles ne revendiquent aucune liberté amoureuse, ni sociale, ni politique.

Le patriarcat est plus dur à l’époque de Louise qu’à l’époque de Nathalie, pourtant, c’est Nathalie qui finit mal. Que lui manque-t-il ? Peut-être l’expérience de la solitude heureuse et la sororité. En effet, Louise, toutes proportions gardées, avec des parents, des domestiques et un précepteur attitrés, a vécu seule dans son château à la campagne, dans son enfance et son adolescence, sans ami·es ni autre famille que ses géniteurs (p. 79).

Nathalie, elle, est, classiquement, passée de la maison parentale au foyer conjugal, après des études à Paris, qui ne lui ont pas plues, puisqu’elle était seule, sans son frère (p. 108). Au début du roman, sa famille est réduite à son frère Pierre, qui n’habite pas dans la capitale, et à son époux. Ni l’un ni l’autre ne s’occupent d’elle une fois partie, sauf sur le mode injonctif. Son mari veut qu’elle revienne à Limoges (p. 176), son frère aussi (p. 176). Pierre a également menacé Gilles de représailles, de manière implicite, s’il rend sa sœur malheureuse (p. 156). Nous restons dans le cadre sexiste classique, avec retour à la norme (mari) et, au final, dé-responsabilisation de l’élément féminin (Gilles et Pierre). Notons cependant que Gilles analyse cette volonté bi-masculine de retour à Limoges comme une défiance à son égard et à son incapacité à rendre Nathalie heureuse.

Concernant la sororité, Louise trouve immédiatement un soutien dans sa parente Madame d’Espard, tandis que Nathalie n’en a pas, ni d’amie, résidant à Paris. Elle ne se fait aucune amie dans la capitale. Est-ce cette absence de soutien, féminin et/ou masculin, d’amitié, de sororité, qui la précipite vers la mort, après la rupture d’avec Gilles ?

Alors, toutes sorores et toutes dans le monde avec des ami·es et un amoureux (une amoureuse) !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Femmes de province à Paris : Balzac, Sagan », Voyages autour de mon cerveau, mars 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/24006

Chien et fleurs Un profil perdu VADMC.001

Acheter des fleurs au chien : Un profil perdu

Oui, il lui jappe le prix des tulipes et des roses (deux symboles d’amour), dans cette boutique de fleuriste parisienne, ce qui la rend très heureuse. Elle, la Française bourgeoise, l’est d’ailleurs de toute façon : divorcée d’un mari nord-américain violent ; libérée de la tutelle pesante du vieux milliardaire nord-américain qui, après l’avoir aidée dans son divorce, a réclamé son amour, corps et âme ; vivant dans un charmant appartement parisien ; travaillant dans une minuscule revue avant-gardiste pour un salaire mirobolant ; tout juste tombée en amour du frère français d’un collègue français. Josée peut donc s’amuser à demander combien coûtent les fleurs au chien de ce commerce floral, au milieu d’Un profil perdu (1974. Éditions J’ai Lu, 1976 , p. 98) de Françoise Sagan, coutumière de ces scènes burlesques, où ses personnages font un pas de côté.

Et, bonheur suprême, son amoureux, Louis, passe inopinément devant la boutique, et la voit parler au chien. Ce qui le fait rire, offrir une rose à Josée, et sourire : « J’adore ce quartier, dit-il. C’est un des seuls où l’on voit encore des femmes acheter des fleurs aux chiens. » (Idem, p. 99). Louis est ravi de découvrir que Josée n’est pas une femme « entretenue », ce qu’elle lui avait paru lors de leur première rencontre, explosive (Idem, p. 59-60). En effet, Louis avoue plus tard à Josée qu’il l’a immédiatement désirée, et qu’il a été déçu et jaloux de la savoir au milliardaire Julius (Idem, p. 113), ce qui n’est pas le cas.

Cette manière de considérer les femmes comme des objets échangeables est certes machiste, mais Josée ne s’en offusque pas. Nous avons pu constater dans les deux premiers volumes de cette trilogie, Dans un mois, dans un an (1957), et Les Merveilleux Nuages (1961), ainsi qu’au début d’Un profil perdu, dont le titre est éloquent, le peu d’estime que se porte Josée, ce qui l’a mise à la merci d’un jeune homme brutal, Jacques (Dans un mois, dans un an) ; puis d’un homme violent, Alan (Les Merveilleux Nuages, Un profil perdu), puis d’un autre, Julius (Un profil perdu). Dans Un profil perdu, paru en pleine deuxième vague des féministes français, Josée, jeune bourgeoise, est toujours aussi loin de la lutte pour l’égalité femmes-hommes qu’en 1957, et toujours aussi isolée, sans amie ni proche femme. Dans Un profil perdu, les rares femmes sont des sbires à la solde de Julius, destinées à rendre des services à Josée, et à l’empêcher de rencontrer quiconque l’éloignerait de ce dernier. Sagan décrit un milieu bourgeois fermé sur lui-même, dévoré par le snobisme, la pauvreté intellectuelle, l’envie d’argent et la soumission aux puissants qui en possèdent énormément, comme Julius.

Le fil canin tisse un lien supplémentaire entre eux, ce qui permet à Louis de proposer à Josée d’adopter un chiot. Ce prétexte à responsabiliser (selon ses propres termes, p. 109) la jeune femme, lui donne l’occasion de dîner chez elle, ce qui la ravit, finalement, après un dialogue en forme de ping-pong verbal, comme dans les comédies états-uniennes des années 1930 et 1940 (Idem, p. 110, 112-113, 114) :

– Oui, si vous nous abandonnez ce soir, lui et moi, ici, il va aboyer furieusement et moi je vais vociférer aussi, au lieu de le calmer. Demain, la propriétaire vous jettera à la porte.

– Vous avez une autre idée ?

– Mais oui. Je vais aller faire des courses. Nous ouvrirons la fenêtre puisqu’il fait doux, nous dînerons tous les trois ici, tranquillement, pour que le chien et moi puissions nous habituer à votre nouvelle vie.

(…)

– C’est ça, téléphonez, moi je vais acheter du Canigou pour trois. (…)

Je (…) me précipitai dans la salle de bains, passai un chandail, un pantalon, une tenue pour chien, et me remaquillai un visage pour homme. (…) C’était la première fois depuis longtemps, très longtemps, que j’avais rendez-vous pour passer la soirée avec un homme inconnu qui me plaisait et qui avait mon âge. Depuis que je connaissais Alan, mes rares aventures masculines avaient ressemblé à celle du pianiste de Nassau. Oui, c’était la première fois depuis cinq ans que j’allais à la rencontre de quelqu’un et que cette rencontre me faisait battre le cœur. (…) Et les mille clairons du désir sonnèrent, les mille tam-tams du sang résonnèrent dans nos veines, et les mille violons du plaisir attaquèrent leur valse pour nous. Plus tard dans la nuit (…). Le chien dormait toujours sous la table, aussi innocent que nous l’étions redevenus nous-mêmes.

Josée, après avoir brièvement hésité, car elle a déjà un engagement pour le soir-même, revit physiquement et sentimentalement, dans les bras de Louis, au bout d’un lustre. La métaphore musicale est puissante et évocatrice de l’emportement impétueux du désir qui les saisit. À quand, par ailleurs, la composition de ce morceau clairons-tam-tam-violons ? Le chiot, simili enfant, comme l’indique Josée (Idem, p. 112), est ici le symbole de la pureté du couple en devenir Louis-Josée, puis de la famille qu’ils forment à la fin du roman, avec la naissance de leur fils (humain). La présence d’un enfant est un quasi hapax dans l’œuvre de Sagan, qui décrit plutôt des couples, hétérosexuels et homosexuels, comme celui de Didier, frère de Louis, et de Xavier. Ils forment un couple clandestin en ces temps de féroce répression de l’homosexualité.

Tout finit donc bien pour Josée et Louis, dont le premier repas festif, en compagnie canine, annonce une relation heureuse, comme nous l’avons montré dans notre article de 2016 « Manger l’autre pour se découvrir, chez Simone de Beauvoir et Françoise Sagan » : http://oic.uqam.ca/fr/publications/manger-lautre-pour-se-decouvrir-chez-simone-de-beauvoir-et-francoise-sagan

Fleurs, chien, homme : un trio gagnant pour Josée, enfin débarrassée de son passé pesant. Elle a construit un couple épanouissant.

Un chemin heureux à continuer.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Acheter des fleurs au chien : Un profil perdu », Voyages autour de mon cerveau, janvier 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/20857

 

Rire, courir, sauter, se libérer : Les Petites Filles modèles. Joyeuse communauté anti-patriarcale, 5

Être des « petites filles modèles », pour le chanteur Jean Ferrat, c’est être « branchées grâce au Minitel sur le marché financier » (Dans la jungle ou le zoo, 1991). Mais qu’en est-il dans le roman éponyme de la Comtesse de Ségur, paru en 1858 ? Camille et Madeleine de Fleurville, Sophie de Réan, Marguerite de Rosbourg, sont toutes des fillettes, Françaises, blanches et aristocratiques, vivant dans la campagne près de Moulins, donc en Auvergne, au dix-neuvième siècle.

Au fil de la narration, toutes vivent ensemble au château de Fleurville, sous la houlette bienveillante de mesdames de Fleurville et de Rosbourg, loin de la fouetteuse en cheffe madame Fichini, belle-mère de Sophie, dont le nom dit bien l’origine bourgeoise. Ségur tombe ici à pieds joints dans le classisme, alors qu’un des enjeux du roman est de montrer la différence entre une bonne éducation, fondée sur l’amour, la tendresse, le partage, des cadres non contraignants (Fleurville et Rosbourg), et celle, mauvaise, qui repose sur la crainte, les coups et les non-dits (Fichini).

Comme le déclare Sophie à ses amies (Comtesse de Ségur, Les Petites Filles modèles, Paris, Hachette, « Bibliothèque rose », 1993, p. 62)  :

« (…) j’ai si peur de ma belle-mère ! elle ne me dit pas ce que je dois faire, mais elle me bat toujours. »

Sophie ne peut même pas se raccrocher aux souvenirs de sa petite enfance, qui a été une succession de mises en tentation de la part de sa mère – pas de classisme ici -, suivies de séances de fouet, pendant que son père restait enfermé dans son bureau (Les Malheurs de Sophie, 1858). La mauvaise éducatrice (Fichini, de Réan) règne par la terreur et le chaos, la bonne éducatrice (de Fleurville) par des règles claires.

La vie est animée dans cette communauté anti-patriarcale de Fleurville : les petites filles n’arrêtent pas une seconde, une fois terminée leurs leçons. Elles jardinent, elle courent, elles se promènent, elles rient, elles jouent à cache-cache avec leurs mamans, elles lisent, elles jouent à la poupée (mais pas tant que ça), elles fabriquent des lampions, elles portent aide et secours aux pauvres et leur fournissent un travail, donc un salaire, qu’il s’agisse de femmes ou d’hommes. Elles mangent à leur faim mais sans gloutonnerie ni anorexie. Ce sont de vraies Mangeuses (Lauren Malka, 2023). Elles ne sont pas confinées au château. Et elles ne portent pas de robes contraignantes, leurs corps est libre. Cette description n’a d’ailleurs pas toujours été suivie par les illustrateurs et illustratrices du roman. Leurs cheveux sont lisses ou bouclés, longs ou courts – Marguerite de Rosbourg serait-elle la première garçonne de la littérature ?

Pas de rivalité entre les petites filles, mais une affection profonde, qui permet de réparer rapidement les torts, involontaires, que Sophie ou Marguerite peuvent faire à Camille et Madeleine. Pas de crêpage de chignon entre les mamans, qui s’entendent à merveille et qui sont de parfaites femmes d’affaire. Madame de Fleurville semble goûter chaque instant de son veuvage, tandis que son amie Madame de Rosbourg ne parle jamais de son mari, disparu en mer. Et, ô joie, l’odieuse Fichini écrit, à un peu plus de la moitié du roman, pour annoncer son remariage, à Naples, avec un comte polonais. Et pour prier Madame de Fleurville de la débarrasser définitivement de sa belle-fille. Sophie ayant du bien du côté paternel, elle n’est pas à la charge de sa bienfaitrice, qui de toute façon est au-dessus de ce genre de considération, puisqu’elle possède elle-même de la fortune et qu’elle n’est pas avare.

Tout va donc dans la meilleure des communautés anti-patriarcales. Mais cela continuera-t-il lors de leurs Vacances (1859) en compagnie de leurs cousins ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Rire, courir, sauter, se libérer : Les Petites Filles modèles. Joyeuse communauté anti-patriarcale, 5 », Voyages autour de mon cerveau, mai 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/16065