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Pas celle qui reste - Interview de Séverine Danflous VADMC

Pas celle qui reste – Interview de Séverine Danflous

Nous remercions chaleureusement Séverine Danflous d’avoir répondu à nos questions sur son dernier roman, À la bouche (Marest éditeur, 2025).

Tiphaine Martin – Où se situe ce roman, À la bouche, dans votre œuvre ?

Séverine Danflous – C’est mon troisième roman après Brune platine (2017) et S’abandonner (2021). Quatre ans d’écriture et de maturation chaque fois. Mes précédents romans parlent de désir et de douleur, de l’amour et de ses débris. Brune platine raconte l’histoire d’un duo qui veut faire un film sur une version de L’Odyssée du point de vue de Pénélope. Et pour mener à bien ce projet, ils se livrent à une correspondance virtuelle sur la toile. S’abandonner, lui, est le récit d’un homme qui vient d’être quitté et qui, pour refaire surface, enregistre, dans des cafés, des voix de femmes abandonnées.

À la bouche poursuit mes obsessions autour des voix à tisser, du désir et de l’amour sous toutes ses coutures mais s’intéresse davantage au corps et à ses métamorphoses. Il touche à quelque chose d’organique dans l’écriture comme dans la narration qui entremêle les éléments (eau, feu, terre, cieux) et les règnes, animal et végétal. Son titre renvoie à l’oralité, à la nécessité de donner à manger et avaler des mots pour grandir. Cela me poursuit depuis longtemps, bien avant d’écrire un essai sur la faim en littérature.

T.M. – Pourquoi avez-vous choisi la prose poétique pour écrire votre roman ?

S.D. – Je ne suis pas certaine qu’il s’agisse de choix totalement conscient, c’est le texte qui appelait la forme du conte avec ces voix poétiques ; notamment la litanie de la mère. J’ai besoin de laisser le texte imposer ses voix, sa forme, sa musique puis de le modeler, de le travailler sans répit. Après, je crois à la nécessité d’échapper à la langue du quotidien lorsque l’on écrit. On ne peut pas écrire dans la langue qui nous sert à communiquer simplement. La langue comme matériau m’importe plus que tout, c’est un peu ce que Proust exprimait dans son Contre Sainte Beuve avec la phrase « Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère » ; Kafka a une formule un peu similaire.

T.M. – Comment l’emprise masculine s’est-elle invitée dans votre roman ?

S.D. – Lorsque j’ai commencé à écrire ce roman, j’avais en tête des voix et une maison ; celle des romans gothiques anglais qui s’emparent d’une jeune femme épousant un inconnu dont les secrets finissent par la hanter. J’ai tissé cette matière avec des éléments intimes et des légendes, des films comme La Nuit du chasseur devenu conte pour enfant, L’Homme au sable d’E.T.A. Hoffmann qui me passionne depuis des années, je suis partie de là.  Et puis de la façon dont on s’accroche à des récits pour vivre, survivre, avancer alors que ces récits peuvent se changer en piège. Se protéger revient parfois à s’empêcher d’exister. Une jeune femme rencontre un homme, fantasme son mystère, s’en gorge jusqu’à s’y absorber à force de légendes et s’échappe en même temps grâce à ces légendes. Elle les livre ensuite à son enfant pour lui permettre de se délivrer de ses peurs. Je voulais aussi ausculter les différentes facettes de la maternité, tendre et sauvage, le don comme dépossession. L’emprise c’est une des interprétations du roman et on peut le lire différemment selon la voix à laquelle on donne davantage de crédit.  J’ai ciselé les points de vue et la langue de chaque personnage afin qu’ils s’entrecroisent. C’était important d’accorder la parole à chacun : la mère, le père et l’enfant avec leurs propres voix et forcément avec leur propre version de l’histoire. 

T.M. – Quel parcours suit votre héroïne pour (re-)trouver sa voix et sa voie ?

S.D. – Elle est entraînée dans plusieurs voies, et cherche, semble-t-il, à s’extirper d’un piège sans que le lecteur puisse totalement définir la nature de ce piège, ni absolument l’envisager comme tel. La maison de son époux ? Son rôle de femme et de mère ? Sa peau ? Sa folie ou encore une quantité de prisons telles les histoires, fables, légendes qu’elle se raconte. Celles-ci lui servent de poison ou de remède, la littérature comme « pharmakon », en quelque sorte. A priori, c’est un histoire assez simple, une femme et un homme qui se cherchent, s’étreignent et font un enfant. Il la veut près de lui et qu’elle réponde à ses désirs. Elle porte bien des souffrances que son corps intègre et fait jaillir. Je ne peux pas donner une réponse univoque à votre question parce que j’ai longuement œuvré à creuser le mystère et l’ambiguïté, la dualité des personnages, leur fondamentale complexité. 

La voie la plus forte qu’elle emprunte est certainement celle du chant poétique et de la bouche qui donne l’occasion à ce personnage de fille des eaux de faire un don de mots à son enfant, pour lui apprendre à traverser ses peurs. Les récits qu’elle lui livre servent à délivrer, s’extirper et survivre quand tout dévaste alentour.

T.M. – Le voyage peut-il être une thérapie pour les femmes brutalisées, harcelées, morcelées… ?

S.D. – Je ne sais pas répondre à cette question ou peut-être que je viens d’y répondre avec la question précédente.

T.M. – Quels sont vos projets ?

S.D. – C’est encore trop informe pour pouvoir en parler. Ce que j’aime dans l’écriture c’est justement ce tâtonnent, ne pas savoir où je vais. La quête plus que la fin, ce cheminement de l’écriture nourrit plus que le livre abouti. Et c’est un long processus. Si je savais à l’avance ce que je cherche, je n’aurais pas besoin de l’écriture pour le toucher du doigt. L’écriture c’est aussi ce lieu où l’on se perd et où l’on trouve quelque chose qui nous habite, qui surgit en nous mais dont on ignorait la présence. Aller à la rencontre de l’inconnu, c’est ce qui m’intéresse.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, Séverine Danflous, « Pas celle qui reste – Interview de Séverine Danflous », Voyages autour de mon cerveau, août 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/26767

Clouzot Pagnol VADMC

Ressouder la communauté : Clouzot, Pagnol

L’Eau des collines (Manon des sources-Ugolin, 1952), de Marcel Pagnol, serait-il la version grise du Corbeau (1943) de H.G. Clouzot ? Dans ces deux films, il est question d’exclusion sociale, de meurtres commis sans laisser de traces, du moins à première vue, et d’une communauté malade de ses vices, de ses tabous et de ses petits secrets. Le tout finissant par la régénération de la cité.

Chez Clouzot, la vision du monde est grinçante, ironique, mordante, tandis que chez Pagnol la bonhomie et le rire affleurent régulièrement. Les personnages du Provençal appartiennent par certains cotés au folklore du sud-est et du théâtre de boulevard : mari trompé, femmes fortes parlant haut avé l’assent, vieilles femmes ne supportant pas la jeunesse et la beauté de Manon, cafetier qui est aussi le maire, policier se rêvant juge, moqueries sur les « gens du Nord » (de Lyon donc) comme dans Marius, détestation des « étrangers » du village d’à côté et des autres en général, jeu du « poil ». Clouzot expose crûment et sans fards l’avortement, la frustration sexuelle (féminine et masculine), et démontre dans une séquence saisissante que Mal et Bien ne sont pas tranchés et coexistent en chacun·e de nous.

Pagnol est plus lent à arracher les masques de la bonhommie et du pittoresque, mais son constat est similaire à celui de Clouzot : l’humanité est faible, bornée et toujours prête à faire le mal, surtout si l’impunité lui est offerte par les autres qui détournent la tête. Les sympathiques habitant·es du village sont prêt·es à accuser Manon (Jacqueline Pagnol) d’être une sorcière (test de l’eau bénite et procès), de voler les récoltes du brave Ugolin (Rellys) et d’avoir à moitié tué le gentil Polyte (Jean Toscan), déjà pas bien fort de la tête. 

Pagnol choisit pourtant la voie de l’apaisement, après que Manon a accompli sa vengeance (priver d’eau le village) et sa catharsis (accuser Ugolin et prouver sa culpabilité et celle des villageois dans la mort de son père et de son frère). Les villageois lui apportent des cadeaux, Ugolin se pend et lui donne sa fortune et sa ferme (celle volée au père de Manon) par testament, le maire offre l’ancien presbytère du village à Manon pour qu’elle s’y installe avec sa mère.

Cette dernière scène est orchestrée par Pagnol avec malice, puisque l’homme politique interrompt le duo amoureux entre Manon et l’instituteur (Raymond Pellegrin), avant de mettre les pieds dans le plat et de faire une fine allusion au fait qu’il lui faut retrouver son écharpe de maire, prêtée à des enfants qui « voulaient jouer au mariage ». Ouais. Le noir et blanc ne permet pas de voir si Manon et son presque fiancé ont le feu aux joues, mais le public retrouve avec plaisir un échange à double sens, entre théâtre de boulevard et romanesque hollywoodien.

La fin du Corbeau est plus amère : la fausse coupable Laura (Micheline Francey) est emmenée à l’asile sous le regard paternellement désolé de son mari (Pierre Larquey), deux fois plus âgé qu’elle, qui s’accuse d’avoir frustré sa femme du plaisir sexuel qui lui revenait, du fait de leur différence d’âge importante. On est en plein dans ce que la romancière Victoria Mas décrit dans Le Bal des folles (2019), à savoir l’enfermement des femmes qui dérangent le patriarcat. Car c’est bien le mari qui est l’auteur des lettres anonymes qui ont déréglé en profondeur la (fausse) tranquillité de la petite ville. Et qui paie pour ses crimes, en étant tué à son tour. L’atmosphère de la cité en sera-t-elle meilleure pour autant ?

Pagnol prend la suite de Clouzot, mais en mode guérison. Deux films à voir à la suite.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Ressouder la communauté : Clouzot, Pagnol », Voyages autour de mon cerveau, mars 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/9099