Archives par étiquette : Chanson française

« Morts d’inconnus : “Monsieur William”, “Little Thomas Dupont” » VADMC

Morts d’inconnus : “Monsieur William”, “Little Thomas Dupont” 

Toutes les morts ne deviennent pas historiques, certaines demeurent anonymes. Pourtant, la chanson possède ce pouvoir singulier : offrir quelques minutes d’existence supplémentaire à des inconnus que rien ne destinait à entrer dans la mémoire collective. Il en est ainsi dans « Monsieur William » (paroles de Jean-Roger Caussimon, musique de Léo Ferré, 1950), et dans « Little Thomas Dupont » (Yves Simon, Au pays des merveilles de Juliet, 1973).

Chez Caussimon, le personnage de Monsieur William est devenu presque mythologique. Son destin est raconté comme une ballade aux accents jazz, avec une théâtralité qui transforme un inconnu en personnage de légende, digne des romans de la Série noire et des romans de Boris Vian, notamment J’irai cracher sur vos tombes (1946).

Chez Simon, au contraire, Thomas Dupont reste un « quidam » jusqu’au bout. La chanson refuse de l’héroïser, elle le décrit avec quelques détails minuscules : « il aimait les amandes grillées », « portait des casquettes en velours », « lisait les bandes dessinées ». Puis, elle le rend à l’anonymat. C’est précisément cette modestie qui lui donne sa dignité, Comme chez Georges Perec dans Les Choses, ce sont les objets, les goûts et les habitudes, qui donnent leur épaisseur aux existences ordinaires.

Nous pouvons rapprocher ces deux chants élégiaques, car ces deux chansons refusent que des vies ordinaires disparaissent sans laisser de trace. Elles ne célèbrent ni des héros, ni des vainqueurs, ni des personnages illustres. Elles offrent simplement à deux inconnus ce que la littérature et la chanson savent parfois faire de mieux : quelques minutes d’attention, une voix, une mémoire.

Ces trois minutes de musique deviennent un tombeau de mémoire, à écouter précieusement.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Morts d’inconnus : “Monsieur William”, “Little Thomas Dupont” », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/31358

Philosopher ou danser ? “T’es ok” Ottawa VADMC

Philosopher ou danser ? “T’es ok”, Ottawa

Penser ou pas ? Nous étudierons ici la chanson de 1980 « T’es ok », du duo français Ottawa. Soit quelques couplets braillés, mimant un dialogue entre un homme et une femme, dans un contexte de drague.

De manière traditionnelle, l’homme initie la séduction, la femme y résiste. Nous sommes bien dans les années 1980, époque soit de remise en cause des acquis pour l’égalité femme-homme, soit de continuation de la misogynie, ce que nous pouvons constater en visionnant les films des années 1970 et 1980, et en écoutant les chansons des mêmes décennies. Peu d’entre eux, peu d’entre elles, font état des avancées dans l’égalité femmes-hommes.

Comme son titre l’indique, « T’es ok », mêle le français et l’anglais, dans un contexte de forte américanisation de la société française. Rappelons l’implantation, en 1979, à Strasbourg, du premier « fast-food » de la marque nord-américaine MacDonald’s. Dans la chanson, le chanteur et la chanteuse égrènent d’autres expressions franco-anglaises : « t’es bath », « t’es in ». Ou parlent en anglais :

Et si t’es pas fatigué

Ensuite on ira partager

Le meilleur strawberry sundae

Des Champs-Élysées

Soit aller manger… une glace à la fraise, sur les Champs-Élysées, à Paris. Même le désir amoureux est réduit à un produit de consommation.. Mais il est tellement plus snob, plus arrogant, pardon, plus « hype », de chanter très très fort son envie de sucré en anglais qu’en français… En outre, le mélange français-anglais permet de remplir les couplets à peu de frais.

Quant à la séduction proprement dite, elle se caractérise par un appel à la pitié du narrateur, malheureux de ne pas être aimé. En retour, la narratrice lui lance son manque d’intérêt à la figure, ainsi que son refus de l’épouser. Comme le narrateur n’en a pas exprimé le souhait, la rebuffade de la narratrice pose question. Ce camouflet, alors même que le mariage n’a pas été évoqué par le narrateur, laisse transparaître les représentations traditionnelles du couple qui structurent le dialogue. Comme dans toute œuvre sexiste, les combats féministes séculaires sont invisibilisés.

En outre : « Mais un jour une fille/Te rendra malheureux ». Le narrateur n’a aucune chance de s’en tirer, à vouloir fréquenter l’autre sexe. Notons également, parallèlement, que la narratrice se doit d’être consentante dès le premier refrain : « t’es ok ». La répétition du refrain montre l’insistance du narrateur face au refus, explicite, de la narratrice. La violence masculine reste sous-jacente, mais elle est bien présente.

La résistance de la narratrice prend alors la forme d’une formule de compensation:

Au lieu de rester là

À philosopher

Viens plutôt danser

Viens plutôt chanter

La narratrice ne serait pas tant insensible au malheur du narrateur en refusant de l’écouter, que cherchant à détourner son attention. Ainsi : le narrateur veut parler. La narratrice lui répond : « viens danser. » C’est-à-dire que : 1) la parole est interrompue ; 2) la réflexion est interrompue ; 3) le conflit n’est pas résolu ; 4) il est remplacé par le divertissement. On peut ainsi placer « T’es ok » dans la lignée, par exemple, de la chanson « Petite fille de Français moyens » (Georges Aber, Jacques Monty et Claude Carrère, 1968), entonnée à pleins poumons par la chanteuse yé-yé Sheila.

Avant de clore cet article, faisons un détour par Le Bal d’Ettore Scola (1983) et par le dernier épisode du film. Nous passons de la pénombre de l’épisode Mai 68, puis de la valse du couple âgé sur fond du thème du « Bal » de Vladimir Cosma, aux lumières rutilantes et agressives de la boîte de nuit des années 1980, et à la chanson « T’es ok ». Certes, cet épisode, comme dans tout bon spectacle, permet aux artistes de se défouler avant que le rideau ne tombe/le générique de fin n’arrive.

Ce qui nous intéresse ici est le passage d’un moment de douceur, la valse bercée par le thème de Cosma, à l’agressivité du monde moderne, avec « T’es ok » fait ressentir au public plus profondément le choc culturel entre l’époque doucement politique de l’épisode Mai 68 et l’indifférence glacée (mais pas à la fraise) des années 1980. Dans l’épisode Mai 68, il y a la musique de « Michelle » puis le thème du « Bal ». Il y a ses couples qui se font et se défont sans problème. Tout cela est en opposition radicale avec la danse face à face des années 1980, voire solitaire face au miroir, tous néons allumés, pour le danseur qui quitte sa partenaire pour s’examiner reproduisant la chorégraphie de John Travolta dans La Fièvre du samedi soir (John Badham, Saturday Night Fever, 1977), sur fond de « T’es ok ».

Ainsi, il est préférable d’éviter cette chanson, et de lui préférer des mélodies et des paroles simples et goûteuses, comme, par exemple, « Elle est d’ailleurs », de Pierre Bachelet (paroles de Jean-Pierre Lang, 1980). Soit une rencontre simple entre un homme et une femme, avec une allusion culturelle au tableau « La Dentellière » du peintre hollandais Vermeer et une envie de voyage à deux.

Partons ailleurs, très loin de « T’es ok ».

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Philosopher ou danser ? “T’es ok”, Ottawa », Voyages autour de mon cerveau, 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/31564

Éteindre ou brûler : Imany, Alicia Keys VADMC .001

Éteindre ou brûler : Imany, Alicia Keys

Dans « Don’t Be Shy » (Sous les jupes des filles, 2014), Imany chante une femme invitée à ne pas avoir peur de ce qu’elle désire. Parmi les images de la chanson surgit celle du feu qu’il faudrait éteindre : « blow out the fire ». Quelques mots qui pourraient presque appeler, par contraste, une autre chanson : « Girl on Fire » d’Alicia Keys (Girl On Fire, 2012). Chez l’une, éteindre le feu ; chez l’autre, être en feu.

Ce feu n’a pourtant pas exactement le même sens. Dans « Don’t Be Shy », le désir féminin existe, mais avec ses hésitations, ses défenses, la possibilité de reculer devant ce que l’on ressent. Le titre lui-même constitue une invitation : ne sois pas timide, ose. Le feu appartient alors à une tension entre désir et maîtrise, abandon et retenue.

« Girl on Fire » déplace radicalement l’image. La femme n’est plus devant le feu : elle est le feu. Celui-ci devient puissance, visibilité, énergie. Il ne s’agit plus seulement d’oser désirer quelqu’un, mais d’occuper pleinement sa propre existence. La métaphore amoureuse s’élargit ainsi en affirmation d’une liberté féminine.

De l’une à l’autre, on pourrait donc suivre un très petit trajet : éteindre le feu, craindre le feu, puis devenir le feu. Deux chansons qui ne se répondent pas nécessairement, mais que l’écoute peut faire dialoguer : d’un côté, une femme à qui l’on dit de ne pas avoir peur de son désir. De l’autre, une femme devenue elle-même cette force que rien ne semble pouvoir contenir.

Ne plus avoir peur de brûler.


Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Éteindre ou brûler : Imany, Alicia Keys », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/35776

Vers la sororité “Maryvonne” et “Petit Bonhomme” VADMC.001

Vers la sororité : “Maryvonne” et “Petit Bonhomme”

Malheureusement, « ça » ne va pas de soi. Malheureusement, « ça » se construit. Heureusement, l’autrice-compositrice-interprète Anne Sylvestre est là pour nous aider à être dans la sororité au quotidien, notamment dans le domaine amoureux. Entre deux de ses chansons, « Maryvonne » (Anne Sylvestre chante…, 1961) et « Petit Bonhomme » (Comment je m’appelle, 1977), Sylvestre nous montre comment arriver à la sororité.

Notons d’abord le déplacement de la moquerie, sensible dès les titres des deux chansons. C’est tout d’abord de Maryvonne dont la narratrice se moque, puis de son mari, qu’elle ridiculise dans « Petit Bonhomme». Dans les deux cas, elle est celle qui prend, pas celle qui se retrouve sans homme. Le prénom de Maryvonne réapparaît chez Benoîte Groult dans Les Vaisseaux du cœur (1988). La narratrice et héroïne George se moque de Maryvonne, la fiancée campagnarde de Gauvain le marin, et de sa poitrine « en polochon » Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, Paris, Le Livre de Poche, 1990, p. 35). Les situations se ressemblent, puisque la narratrice de « Maryvonne » a pris le mari de cette dernière. De même, George la Parisienne bourgeoise et Gauvain ont succombé aux charmes l’un de l’autre. Cette récurrence du prénom invite à réfléchir aux multiples figures féminines confrontées aux choix amoureux et aux rivalités construites par le regard masculin.

Chez Sylvestre, dans « Maryvonne », la communauté villageoise amplifie la déroute de Maryvonne et applaudit au coup séducteur de la narratrice. L’homme n’a pas son mot à dire : il est « bête autant que beau ». Tranquillement impudente, la narratrice conseille à Maryvonne de prendre l’homme d’une autre. Et voguent les chaises musicales. Personne n’est solidaire de quiconque. Et qui, finalement, est heureuse, heureuse ? Sans doute les villageois·es, ravi·es de ce spectacle. Et, sans aucun doute, les hommes. Ravis de donner la primeur à la brune, à la blonde, à la rousse… Ils sont les coqs de la basse-cour, ce qui leur donne vanité et pouvoir. De même, le « mari de Maryvonne », dans « Petit Bonhomme », passe de sa maîtresse à sa femme, à sa mère, à Sophie, nouvelle élue. Finalement, le patriarcat s’y retrouve. Mais la seconde chanson ouvre une issue joyeuse, solaire et antipatriarcale. À la communauté villageoise de « Maryvonne » répond désormais une communauté féminine soudée.

Anne Sylvestre refuse finalement le vieux scénario de la rivalité féminine. Ce n’est pas l’autre femme qui est l’ennemie ; c’est le mensonge qui oppose artificiellement les femmes entre elles. La sororité devient alors un apprentissage, fragile mais possible.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Vers la sororité : “Maryvonne” et “Petit Bonhomme” », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32011

Antimilitarisme (2) Les Sunlights VADMC.001

Antimilitarisme (2) : Les Sunlights

Le groupe français Les Sunlights écrit ses propres chansons pacifistes tout en s’inscrivant dans une tradition antimilitariste française, en reprenant « Le Déserteur » de Boris Vian (1954). Ce trio a écrit et composé « Ne joue pas au soldat » (1967), « Pourquoi » (1968), « Plus jamais ça » (2002).

Dans ces trois compositions originales, le groupe franco-sarde dénonce la responsabilité des dirigeants politiques dans le déclenchement des conflits armés qui se succèdent après la Seconde Guerre mondiale. Pacifiste, il souligne la militarisation de la jeunesse et la répétition des hécatombes. Après nos analyses de Maxime Le Forestier et de Jean Ferrat sur les guerres coloniales françaises, place donc aux Sunlights. Il ne s’agit plus seulement de dénoncer une guerre particulière, dont celle du Vietnam, mais la logique guerrière elle-même. Les chansons en deviennent plus universelles.

Le refus de la guerre et le pacifisme sont de toutes les époques, comme le montre les dates des chansons antimilitaristes des Sunlights, avec un point de vue diffracté, qui compose un tout pour la solidarité et l’entente entre les peuples. Après la reprise du « Déserteur » et son refus individuel de participer à la guerre (d’Indochine, et de n’importe quel conflit), « Ne joue pas au soldat » montre un refus parental de fabriquer des soldats. « Pourquoi » est une interrogation sur les causes de la guerre, et « Plus jamais ça » exprime le souhait qu’elle ne recommence jamais.

Ces chansons soulignent également que les hommes, premiers en ligne dans les conflits, ne sont pas tous pour quitter les leurs, ni pour aller tuer d’autres hommes, voire des femmes et des enfants – pensons effectivement à la guerre d’Indochine, à celles en Afrique du Nord, puis à nouveau au Vietnam, puis… jusqu’à l’invasion de l’Afghanistan en 2001, sous couvert de l’attaque terroriste islamiste des Twins Towers, le onze septembre 2001. Et tant d’autres guerres.

Les Sunlights ne posent pas aux guerriers assoiffés de sang et de pouvoir colonial et autre. Au contraire, ces chansons mettent en scène des hommes qui refusent la virilité traditionnelle, tant française qu’italienne, tout en pestant contre l’éducation genrée, dans « Ne joue pas au soldat » : 

Faut-il que les parents

N’aient rien dans les méninges

Les soirs de carnaval

Pour déguiser encore

Leurs enfants en poilus

Comme des petits singes

Si l’imaginaire convoqué ici est celui de la Première Guerre mondiale, par la référence au « poilu », il est tout à fait possible d’universaliser cette dénonciation du militarisme éducatif. Non, l’espace festif n’est pas fait pour la gloriole sanglante ! Et les parents n’ont pas à éduquer leurs fils à devenir des brutes. Cette réflexion rejoint notre témoignage sur la Journée d’appel de préparation à la défense (J.A.P.D.), où nous analysions déjà la manière dont les institutions participent à la diffusion d’un imaginaire militaire.

Prolongeons ce fil antimilitariste en rappelant que la violence masculine ne s’exerce pas uniquement contre des personnes d’une autre nationalité ou de la même nationalité, mais également sur les êtres du quotidien : femme, fille, fils, animaux.

Si les Sunlights savent divertir leur public avec des chansons festives comme « Cassez la baraque » (1971), ils n’abandonnent jamais totalement leur regard critique sur le monde. Leur répertoire rappelle que la chanson populaire peut aussi devenir un outil de réflexion et de résistance.

Va bè… on entonne toutes ces chansons en chœur, en se donnant la main ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Antimilitarisme (2) : Les Sunlights », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32321