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Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste cinématographique, télévisuel, musical, 1984-2002. Partie II.

Entendre, apprendre, transmettre

Je vais commencer cette seconde partie par un hommage à mon professeur de musique de collège, monsieur Martin – aucun lien de parenté, juste une fine plaisanterie de temps en temps : « Alors, mademoiselle Martin ? – Oui, monsieur Martin ? – Vous nous jouez quoi à la flûte ? – “Les Chariots de feu”, de Vangelis. » Non pas pour m’avoir obligée, comme toute la classe, à chanter seule depuis ma place chaque chanson apprise par cœur en Sixième puis en Cinquième, ni parce que j’ai eu des très bonnes notes en flûte à bec pendant quatre ans, au vu de mes entrainements quotidiens chez mes parents. Mais pour deux choses :

  1. avoir remis à sa place, pédagogiquement, une… hum… une camarade de Troisième, qui voulait qu’on apprenne une chanson des 2B3 (prononcer « tou bi threeeee »), un de ces horribles « boys band » qui ont fleuri (sic) à la fin des années 90, pile pendant mes années collège. Après avoir dû supporter les Pokémon en primaire, je n’étais pas prête pour une autre vague de médiocrité. Or donc, monsieur Martin nous a expliqué que les « boys band » et les « girls band » étaient fabriqués par type physique, afin de plaire à une pléthore de décérébré·es, de fans, pardon. Et que les chansons étaient calibrées pour plaire à la même foultitude. Mine dépitée de la camarade. Joie intense de moi. Qui, mais si mais si, avait fait l’effort d’écouter, sur le walkman d’amies, une chanson de chaque groupe en question. Je précise également que : a) le paysage musical des années 90 était particulièrement horrible, avec toutes ces chanteuses qui criaient au lieu d’articuler, tous ces groupes pré-fabriqués, d’un côté, et de l’autre, des chanteurs marmonnants leur envie de suicide en se regardant le nombril ; b) que lesdits groupes pré-fabriqués ont brisé des amitiés de maternelle, car il n’était pas question, si j’ai bien compris, d’aimer les trois groupes. Comme pendant la Première Guerre mondiale, il fallait être soit du côté de la Triple Entente, soit du côté de la Triple Alliance. La cour de récréation du collège s’est transformée en guerre des tranchées, jusqu’à ce que le mondial de football de 98 mette tout le monde d’accord.
  2. nous avoir appris, à la fin de la Troisième, à regarder une musique de film. Je m’explique : monsieur Martin avait fait un montage, sur une VHS, d’extraits d’Indiana Jones, de Star Wars et de Rambo. Il nous a projeté plusieurs fois ces extraits, sur la télévision roulante du collège, en nous faisant écouter l’arrivée du thème du héros, par exemple, qui précède/accompagne l’action. Ou comment le thème d’amour se mêle et remplace le thème du héros.
  3. oui je sais, ça fait trois choses, et alors ? Dans le picon-citron de Marius, il y a bien quatre tiers. Bon, je reprends : nous avoir/m’avoir fait découvrir, entre autres, le continent irlandais, grâce aux chansons des Cranberries : « Zombie », « Just my imagination », « In the Ghetto » ; et grâce à un des spectacles de River Dance, dont je ne suis toujours pas sortie, plus de trente ans après. Et pour m’avoir fait découvrir que John Lennon était aussi un chanteur tout seul, qui avait composé cet hymne pacifiste qu’est « Imagine ».

Merci, monsieur Martin !

Avant les chansons et les musiques au collège, il y a eu celles en Maternelle (sic et re-sic pour le sexisme de cette appellation) et en Primaire. Dans mes toutes premières années de scolarité, j’ai appris, dont je me souviens : « Hérisson », « Nage, nage », « Bel escalier », « Petit Sapin », « Flocon papillon », d’Anne Sylvestre ; « Par les prés, par les bois », « Toi mon petit âne », de Raymond Fau ; « Petrouchka » et « Une fleur m’a dit », de Mannick ; « Un petit hamster », de Jo Akepsimas. Puis, en Primaire (sic et re-sic pour le côté « primitif » de cette appellation) : en CE1, mon institutrice, Nelly, nous avait fait écouter Piccolo & Saxo. Je m’étais alors drapée dans un sentiment – secret, je l’espère a posteriori -, de supériorité, car je connaissais ce conte musical depuis toute petite, ainsi que deux de ses suites, Passeport pour Piccolo & Saxo (mon favori), Piccolo & Saxo et le cirque Jolibois (bof au niveau de l’histoire, et puis, le cirque qui maltraite les animaux, sans façon !). En CM1, Jean-Paul, décharge de mon instituteur Francis et mari de Nelly, nous avait fait apprendre : « Santiano » et « Le Petit Âne gris » (non, je ne pleure pas), d’Hugues Aufray ; « Fye-Faye » (un crapaud qui « jouait du banjo ») ; « Les filles de Redon ». En CM2, Claudine, décharge de Francis, nous avait fait apprendre « San Francisco », de Maxime Le Forestier. Que de très bons souvenirs.

Ce qui m’amène, naturellement, aux spectacles de l’école. J’ai parlé, dans ma première partie d’article, du spectacle de Moyenne Section, à partir du Magicien des couleurs.

Quand j’étais en primaire, en CP puis au CE2, mon institutrice (la même), Jo, nous avait fait écrire des poèmes en vers libres : 1) rêves d’escaliers et d’échelles ; 2) la violence. Puis, un comédien était venu à l’école pour nous faire travailler ces poèmes et on avait fait un spectacle à la fin de l’année, dans la salle de répétition, en bas de notre école.

En CM1-CM2, Jean-Paul, la décharge de Francis, nous a fait apprendre des poèmes (Prévert et autres) et on a fabriqué un spectacle de poésie, que l’on a fait devant nos parents dans une salle de l’École normale d’Auxerre, non loin de notre école primaire.

En CM2, Francis nous a fait adapter un conte sénégalais, « Bakari » : on a transformé le conte en pièce de théâtre, puis on a peint les décors sur de grands draps blancs, puis nos mères et grands-mères ont cousu nos costumes. Puis, on a répété et on a joué, dans la « salle de théâtre » de l’École normale d’Auxerre. J’incarnais une partie du héros, joué par trois d’entre nous : Justine, une élève de CM1 (classe double), moi, Noëllie, une amie de CM2. Je faisais la partie où Bakari, rejeté par les villageois·es, trop trouillard·es pour combattre le monstre à trois têtes qui terrorisent leur village, part rencontrer trois marabouts, qui vont lui donner un conseil ou une amulette. En échange, Bakari leur donne un lingot d’or. Ces fichus lingots étaient trois ballons de hand-ball, entourés de papier doré, que je portais dans un sac de jute. Certes, j’étais grande et j’avais quelques muscles, mais c’était lourd. Est-ce pour cela que j’ai vibré, très très longtemps après, au Train sifflera trois fois ?

Je tiens d’autant plus à raconter tous ces souvenirs de Primaire que Jo, Nelly et Francis sont aujourd’hui décédés. Ils me manquent.

Les musiques héritées

Passons maintenant à la maison, à la famille. Comme pour la télévision et les films, il y a ma grand-mère maternelle et mes parents. Chez ma grand-mère, il y a une France qui s’étend des années 1930 aux années 1960 :

  • Fernand Raynaud, un 45T et un 33T de sketchs ;
  • Les Compagnons de la chanson, en vinyle ;
  • Jacques Lantier, en vinyle  ;
  • Les Frères Jacques, en vinyle ;
  • la bande originale du Bal, d’Ettore Scola, en vinyle  ;
  • Gilbert Bécaud, en vinyle et en CD, sa Bécaulogie ;
  • La Valse des patineurs, d’Émile Waldteufel, en vinyle tout petit ;
  • Sur un marché persan, de Ketelbey, en vinyle ;
  • le coffret vinyle 33T Pleins feux sur Franck Pourcel.

De ce coffret, je me souviens de : « La chanson de Lara », Sibelius, « Chariot ». J’ai mis des années à trouver son interprète, Petula Clark, mais j’ai réussi, quand j’étais étudiante à Paris, grâce à l’émission de Pierre Lescure et Dominique Besnehard sur les années 60. J’étais très heureuse.

Il y a aussi le duo Stone et Charden, via « Le prix des allumettes », entendu à Fa Si La Chanter. Comme j’avais adoré cette chanson, ma grand-mère, me gâtant comme toujours (oui, et alors ? des jaloux dans la salle ?), m’a offert la K7 audio de tubes de Stone et Charden, que j’ai retrouvé il y a peu en CD, en une bouffé de bonheur. Marcel P., c’est toi là-bas dans le noir ?

Chez mes parents, le paysage change complètement. Il est beaucoup plus marqué par les années 1960-1990 et par une ouverture internationale, en CD et en vinyle :

  • Anne Sylvestre et son répertoire adulte ;
  • Bruce Springsteen, Born in the USA ;
  • Renaud ;
  • Yves Simon ;
  • Maxime Le Forestier ;
  • Françoise Hardy ;
  • Marie Laforêt ;
  • Cat Stevens ;
  • la bande originale du Lauréat, portée par Simon & Garfunkel ;
  • Gene Vincent ;
  • Eddie Cochran ;
  • Jacques Higelin, Tombé du ciel, surtout ;
  • Georges Brassens ;
  • Boby Lapointe ;
  • Vivaldi et son Concerto pour mandoline en ut majeur, RV 425, subi mis à chaque Noël.

Pour ce qui est de Cat Stevens, Gene Vincent et Eddy Cochran, en vinyle, je les ai écoutés et réécoutés à l’adolescence, en faisant des parties de solitaire sur le PC de mon père, ou en faisant du repassage, dans le bureau de mon père donc.

Ma musique à moi-je

Bon, maintenant, ma musique à moi-je, en vinyle, en K7, puis en CD :

  • Anne Sylvestre, côté Fabulettes ;
  • Imbert et Moreau ;
  • Mannick ;
  • Jo Akepsimas ;
  • Pierre Lozère (vu en concert à la bibliothèque musicale d’Auxerre, joie !) ;
  • Henri Dès ;
  • Raymond Fau ;
  • une K7 de La Flûte enchantée (le petit ménestrel) ;
  • un 45T de l’histoire de Peter et Elliot le dragon.
  • un coffret CD de La Flûte enchantée et celui des Nozze di Figaro, pour mes dix ans, en même temps qu’un poste radio-cd-k7, couleur bleu nuit, que j’ai gardé jusqu’en 2007, date de mon départ pour l’université Paris VII en Master 2, puis en thèse, pendant mes trois années à la Cité Internationale Universitaire, à la Maison de la Suède, puis trois mois au Kremlin-Bicêtre, puis six mois d’Erasmus à Bologne, puis retour au Kremlin-Bicêtre ;
  • coffret vinyle illustré de Pierre et le Loup, chez Duculot ;
  • Les Lettres de mon moulin, par Fernandel ;
  • Piccolo & Saxo, comme expliqué plus haut.

Bref, j’ai une enfance terrible (au sens Johnny Hallyday du terme), comme vous pouvez le constater.

Pendant mon adolescence, il y a eu les CD empruntés à la bibliothèque municipale d’Auxerre, la Jacques Lacarrière :

  • Claude François ;
  • Charles Trenet ;
  • Françoise Hardy 89 ;
  • Jane Birkin ;
  • Pierre Dac ;
  • Les Maîtres du mystère ;
  • les livres audio : La Mariée était en noir, La Nuit du renard ;
  • Fellag ;
  • Offenbach.

J’ai découvert Offenbach sur ARTE, par Orphée aux Enfers, version Marc Minkowski. Étudiant le latin depuis la Cinquième et attendant d’être en Troisième pour commencer enfin le grec ancien, j’ai évidemment adoré la parodie du mythe antique d’Offenbach et de ses librettistes. J’ai continué mon exploration du monde d’Offenbach par La Belle Hélène (youpi, l’opéra-bouffe a donné son nom à la glace !) et Les Contes d’Hoffman, puis par un CD regroupant Les Dames de la Halle, Pomme d’Api et Monsieur Choufleuri. Aujourd’hui encore, je continue à découvrir l’œuvre d’Offenbach avec ravissement, après avoir appris deux trois choses sur sa vie son œuvre sur France musique, au début des années 2000, dans l’émission du regretté Benoît Duteurtre, « Étonnez-moi Benoît ».

Il faut que j’ajoute aussi que mes débuts avec Charles Trenet ont été compliqué. En effet, monsieur Martin, mon professeur de musique de collège, quand j’étais en sixième, nous a fait apprendre comme première chanson « Je chante », soit l’histoire d’un suicide. Je m’étais dit, en mon for intérieur, que les cours de musique allaient être bien ennuyeux et bien sombres. Et que je n’allais certes pas écouter autre chose de Trenet. Comme je vous l’ai dit au début de cet article, j’ai adoré mes cours de musique. Quant à mon écoute de Trenet, elle est devenue virale pendant mon année de Cinquième (ou de Quatrième, je ne sais plus). En effet, à Fa Si La chanter, une des chansons à découvrir était « Boum ». Et là, j’ai tout de suite accroché, et je suis allée emprunter un CD de Trenet à la discothèque municipale. C’est là que mon long compagnonnage avec Trenet et ses chansons a commencé. Ceci étant dit, j’ai toujours du mal avec « Je chante ».

Par contre, sa naissance à Narbonne, où je suis allée pendant dix ans et plus avec mes parents en vacances, l’été ou à l’automne, a fortement plaidé en sa faveur. Ainsi, quand j’ai entendu « La Mer » pour la première fois, j’ai tout de suite visualisé ce dont il parlait. Parce que quand on est au-dessus de Narbonne-Plage, sur la colline, et qu’on voit la mer, c’est bien une mer avec « reflets d’argent/le long des golfes clairs », comme dans la chanson de Trenet. Ce n’est pas la mer pailletée d’or comme à Capri, quand j’y suis allée en 2011, quand j’étais en Erasmus à Bologne. Effectivement, tout autour de Narbonne, dans la campagne, il y a aussi ces étangs dont Trenet parle dans « La Mer ». Adolescente, je n’ai pas pris « La Mer » comme une chanson ultra célèbre, de toute façon, je ne le savais pas, mais vraiment comme une chanson locale, régionale, d’un coin aimé.

Sans surprise, Trenet est devenu mon chanteur favori, à partir de ce moment-là. Je n’ai jamais trouvé, dans la musique de mon adolescence, un·e artiste qui me convienne, puisque j’étais, sinon, coincée entre les artistes commerciaux fabriqués à la chaîne (voir plus haut), les chanteuses à la voix en sirène d’alarme et les dépressifs marmonnants, pompeux et nombrilistes adoubés par France Inter, Télérama et Les Inrockuptibles. Le côté fabrication commerciale d’artistes m’a, cependant, permis de ne pas être trop surprise par les émissions de télé-réalité du début des années 2000, puisque c’était une logique similaire.

Ce qui me rappelle une autre forme de souffrance sonore : la « musique » dans les supermarchés. J’ai entendu tous ces tubes en CD quand j’étais étudiante à Paris. Tout cela est dû à mon écoute, en 2008, d’une émission de France Inter sur la musique en Mai 68. Dans cette émission, j’avais retrouvé, heureusement pour moi, la chanson « California Dreamin’ » que j’avais entendue dans Three Times de Hou Hsiao-hsien et que je cherchais depuis. Après avoir écouté cette émission, j’ai emprunté un super coffret de musiques des années 60 à la Médiathèque musicale à Paris. Et je me suis dit que j’allais continuer mon exploration musicale des tubes de la musique populaire dans les années 70, 80, 90, 2000. Ce que j’ai fait. Quand j’en suis arrivée aux années 80, je me suis aperçue à ma grande horreur que je connaissais toutes les paroles de quasiment tous les tubes que j’entendais dans les coffrets que j’avais empruntés. Gloups. Vite, une cure de Maurice Chevalier ! (Autre découverte d’adolescence.)

Par contre, je ne me souviens aucunement des musiques qui passaient dans les boums auxquelles j’ai assisté, soit à la fin des voyages scolaires de primaire et de collège : en CM1 à Saint-Aignan, dans le Morvan ; en CM2 à Six-Fours ; en Sixième à Super-Besse ; en Cinquième à ? (classe de neige), soit chez une amie, M., à la fin de notre année de CM2. Juste le souvenir de mon incapacité à danser. Ceci dit : 1) en CM1, j’ai pris plaisir à observer mes ami·es et camarades danser ; 2) en CM2, à Six-Fours, j’ai finalement dansé, grâce à mes amies, qui se sont relayées pour m’encourager ; 3) en Sixième, je me suis vaguement dandiné cinq minutes ; 4) en Cinquième, j’ai dansé un slow (oui, je suis une dinosaure) avec un ami de maternelle, A. Pour ce qui est de la boum de fin de CM2, chez M., elle a été gâchée par les histoires d’amours contrariées des uns et des autres – sauf moi, au-dessus de la mêlée. Conclusion : ma danse à moi passait ailleurs, par la danse contemporaine.

Quittons le terrain de proximité pour partir, brièvement, à la radio : tant enfant qu’adolescente, je n’écoutais pas beaucoup la radio. Mes petits-déjeuners, en compagnie de mon père, étaient rythmés par les infos et la météo de Jacques Kessler, sur France Inter. C’est à ce moment-là que j’ai appris le décès de Roald Dahl, un de mes écrivains favoris, depuis que j’avais appris à lire avec Le Doigt magique. Mes céréales ont eu un drôle de goût, tout d’un coup. Bien plus amusante était l’écoute, chaque dimanche en fin de matinée, de l’émission humoristique « Rien à cirer ». Je me souviens, je l’écoutais avec mes parents dans le salon : Laurent Gerra, Anne Roumanoff, Virginie Lemoine, Patrick Font, Jean-Jacques Vannier, Jacques Ramade… et Laurent Ruquier en maître d’œuvre… et un des génériques de l’émission était signé…. Charles Trenet ! Autrement, je me suis mise à France Culture à partir du lycée, comme je l’ai raconté ailleurs , mais uniquement le week-end et pendant les vacances scolaires, bien entendu.

Les musiques imagées

Dernier aspect de mon rapport à la musique, l’écran. Soit la musique de film, écoutée pour retrouver un film, et/ou pour elle-même.

Par exemple : une musique ample, lyrique. Et je vois tout de suite une place italienne écrasée de soleil, avec une église au bout. Puis j’entends la voix de Jean Debucourt (de la Comédie française), parlant à son prêtre favori, Don Camillo (Fernandel), de ses démêlés éternels avec le maire communiste du village, Peppone (Gino Cervi). Un sifflement joyeux : des gendarmes du sud de la France. Une chanson joyeuse et énergique : la fille d’un des gendarmes, qui danse avec ses amies et ses amis, dans un bar de Saint-Tropez.

Le Concerto pour mandolines de Vivaldi dont j’ai parlé il y a quelques pages : L’Enfant sauvage, de Truffaut. Le Concerto pour flautino de Vivaldi : le même film, et sa citation, par cette musique classique, dans Le Pornographe, de Bonello. Des bruits de balles de tennis : Les Vacances de M. Hulot, de Tati. Comment ça, je triche ? Même pas vrai. « Le Grand Choral » de Georges Delerue pour La Nuit américaine, de Truffaut : la chair de poule, la gorge serrée par l’émotion. Le flamboyant Concerto flamand de Maurice Jaubert, ré-enregistré pour La Chambre verte, de Truffaut : idem.

Un groupe de voyous, leurs donzelles, un juge et son épouse, égarés là par la jalousie de leur chauffeur : « Comme de bien entendu », morceau d’anthologie dansé et chanté dans Circonstances atténuantes, de Jean Boyer. Autre comédie de Jean Boyer, Nous irons à Paris, avec « À la mi-août », entonnée par Ray Ventura et son orchestre dans une grange languedocienne, en compagnie de… chut, il ne faut pas le dire, nous sommes sur Radio X, radio clandestine.

Une place ensoleillée, dans l’ouest de la France. Où plutôt non, je préfère le début : un pont transbordeur, autre que celui, marseillais, de Pagnol. Sur ce pont glissant, des camions. La musique du début du film continue. Mais elle s’adapte subtilement aux mouvements des camionneurs, qui s’étirent et font sortir les femmes des camions. Puis, tous et toutes s’étirent encore, puis… se mettent à danser. Jacques Demy, Michel Legrand, les troupes nord-américaines de danseurs et danseuses : Les Demoiselles de Rochefort.

Une salle de bal, en France, à différentes époques, avec le glissement temporel grâce au sublime thème de Vladimir Cosma : Le Bal, d’Ettore Scola. Et toutes les autres musiques du film, sauf les allemandes (période de l’Occupation), et sauf « T’es Ok », à la fin, parce que c’est une chanson horriblement bête.

De là, je passe naturellement à « Parlami d’amore Mariù », citée dans Le Bal, qui est une scène forte en douceur de Ces hommes, quels mufles !, de Mario Camerini. Réalisé en 1932, sous le fascisme, ce film n’a rien d’un film de propagande. Il raconte une histoire sentimentale dans l’Italie populaire de son temps (voir notre article ici).

Terminons ce très bref tour d’horizon de mes listes musicales filmiques par quelque chose de plus rythmé, à savoir la reprise, en mode électro, de « A far l’amore comincia tu », de Raffaella Carrà, dans La Grande Bellezza, de Paolo Sorrentino. Pas besoin de dialogues pour faire ressortir le vide de ces gens riches, très riches, à Rome, dans la seconde décennie du vingt-et-unième siècle.

Hum… non, c’est trop triste. Alors, je conclus par un chant solidaire, entonné par des êtres qui ont envie de porter secours à leur prochain, sous l’égide… d’Euripide : je parle, comme de bien entendu, de « SOS Société » (en VF) au début de Bernard et Bianca, des Studios Disney. Les souris déléguées de chaque pays se lèvent et chantent, sous la photo du fondateur de la société en question, la souris Euripide. Je m’interroge encore sur ce beau, mais très étonnant, choix de patronnage – peut-être déjà présent dans le roman de Margery Sharp, The Rescuers (1959).

D’ici la prochaine étape de mon palimpseste personnel, je vous souhaite beaucoup de curiosité, de découvertes, d’enchantements, de réflexion. À vous les studios !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste cinématographique, télévisuel, musical, 1984-2002. Partie II. », Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32826

Hommage à Charlot Trenet Kaurismäki VADMC - 2.001

Hommage à Charlot : Ch. Trenet, A. Kaurismäki

Le couple humain s’en va, nous tournant le dos. Leur chien aussi nous tourne le dos. Le couple s’en va, nous tournant le dos. Le couple est errant, mais elle et il sont ensemble. Tant le chanteur-compositeur-interprète français Charles Trenet que le cinéaste finlandais Aki Kaurismäki rendent hommage aux films de Charlie Chaplin, dans la chanson « J’ai ta main » (1937) et dans le moyen-métrage Les Feuilles mortes (Kuolleet lehdet, 2023).

Charles Trenet compose et interprète ici une chanson d’amour, où le couple est composé d’un « mauvais garçon » qui n’a « plus de maison » et d’une « fille des bois » : « Nous ne sommes que deux vagabonds ». C’est le cas dans deux films de Charlie Chaplin, Une vie de chien (A Dog’s Life, 1918) et Les Temps modernes (Modern Times, 1936) : le héros, joué par Chaplin, est un inadapté social, un vagabond dormant dans la rue, qui refuse d’être enfermé dans l’ordre mortifère du rendement et de l’urbanisme polluant. Dans les deux films de Charlot, la fin est campagnarde. Quant à l’héroïne, jouée par Edna Purviance (1918) et par Paulette Goddard (1936), elle est bien habillée en 1918, mais sa « robe est déchirée » en 1936, comme le décrit Trenet en 1937 dans sa chanson. 

Rappelons que Trenet fait allusion aux « premiers films de Charlot » dans sa chanson de 1938 « Le grand café ». Trenet pense peut-être à Charlot garçon de café (Charlie Chaplin, Caught in a Cabaret, 1914). Les deux films de Charlot que nous citons ne font pas partie de cette période. Cependant, l’atmosphère de la chanson de Trenet de 1937, et la description de ses deux personnages, renvoient à Charlot. Plus spécifiquement, songeons aux Temps modernes, film de 1936, où le vagabond et la chanteuse de music-hall s’enfuient et dorment à la belle étoile, avant de reprendre la route le lendemain, sur un long chemin hors de la ville, main dans la main. L’autoroute est déserte, seuls les buissons et les plantes qui la bordent ondulent dans l’air matinal.  Comme le chante Trenet : 

Et dis-moi qu’il n’est pas de plus charmant bonheur

Que ces yeux dans le ciel, que ce ciel dans tes yeux

Que ta main qui joue avec ma main

Être deux est le plus important, comme chez Chaplin. Voire trois, comme à la fin des Feuilles mortes. Dans ce film finlandais comme dans Une vie de chien, un chien s’adjoint au deux humains, pour former une famille. À l’instar d’Une vie de chien, l’héroïne, une ouvrière, Ansa (Alma Pöysti) attend que le héros, un ouvrier, Holappa (Jussi Vatanen), sorte de l’hôpital pour partir avec lui dans le soleil couchant, à demi caché par des nuages. Rappelons que Charlot est, lui, en prison, et que sa bien-aimée l’attend à sa sortie, avec le chien. Qui, dans l’épilogue, se révèle être une chienne. Dans cette scène et dans la dernière scène de son moyen-métrage, Aki Kaurismäki rend donc hommage à Chaplin. Ansa attend Holappa et part avec lui et leur chien, comme dans Une vie de chien. Ils partent tous trois sur l’esplanade devant l’hôpital, dos à nous, comme à la fin des Temps modernes. Ce qui donne ceci :

Temps modernes Feuilles mortes fin VADMC.001

Pour finir, notons que, une fois de plus , l’affiche française est sexiste, alors que l’affiche originelle ne l’est pas (voir la couverture de notre article). Sur l’affiche finlandaise, les deux personnages humains sont assis, à égalité. Mais les regards de Holappa et du chien convergent vers Ansa, la mettant en valeur. Au contraire, sur l’affiche française, le personnage féminin lève la tête vers le personnage masculin, mettant ainsi Ansa en position d’inégalité par rapport à Holappa, ce qui n’est absolument pas le cas dans le film. Il s’agit donc bien d’un sexisme français. Quant au chien, il a été supprimé sur l’affiche française, alors qu’il figure sur l’affiche finlandaise. Au sexisme s’ajoute donc le spécisme, côté français.

Ainsi, le chanteur français et le réalisateur finlandais payent leur tribut d’admiration à Charlie Chaplin et à son personnage iconique de Charlot, dans certaines de leurs œuvres.

On regarde, on écoute, on savoure. 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Hommage à Charlot : Ch. Trenet, A. Kaurismäki », Voyages autour de mon cerveau, avril 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/29393

Au firmament : Monsieur Aznavour VADMC

Au firmament : Monsieur Aznavour

La biographie filmée Monsieur Aznavour (Mehdi Idir et Grand Corps Malade, 2024) nous offre un beau parcours existentiel, celui du chanteur français d’origine arménienne Charles Aznavour. Un film tranquille mais non pépère, un film sans pathos ni victimisation, sur le fil des sentiments et de l’Histoire. Celle du vingtième siècle, riche en génocides. À commencer par celui des Arménien·nes, en 1915, auquel les parents Aznavourian et sa sœur aînée Aïda (Camille Moutawakil) échappent heureusement.

Plus ou moins bien accueillis en France, ils vivotent à Paris. Charles y nait en 1924. Leur intégration passe par la chanson – le père est fou de Charles Trenet et de son tube « Y’a d’la joie » -, et par le chant – Aïda devient chanteuse dans les cabarets, seule femme habillée parmi les danseuses, comme elle en rit. Elle fait se rencontrer son frère Charles (Tahar Rahim) et le parolier et chanteur Pierre Roche (Bastien Bouillon), avec lequel il finit par former un duo, malgré un physique et une voix loin des sourires gominés tout en roucoulades, alors appréciés. Aznavour reprend également les tubes de Trenet (interprété par ?), son idole, qu’il finit par rencontrer et qui est heureux de son triomphe.

Rappelons que le Narbonnais cite Aznavour dans son « Moi, j’aime le music-hall » (1955) : « J’aime à tous les échos/Charles Aznavour, Gilbert Bécaud », aux côtés de : Patachou, Georges Brassens, Léo Ferré, Ulmer, Les Frères Jacques, Juliette Gréco, Les Compagnons de la Chanson, Yves Montand, et de ses contemporains ou aînés Félix Mayol, Maurice Chevalier, Édith Piaf et Tino Rossi. Trenet mêle Rive Droite et Rive Gauche.

Dans la biographie filmée, Aznavour échange avec Bécaud (Lionel Cecilio). Ce qui donnera, hors écran, la chanson antiraciste « Mé qué-Mé qué », paroles d’Aznavour, musique de Bécaud, sortie en 1953, interprétée par Aznavour et par Bécaud. Les deux paroliers-compositeurs-interprètes se retrouvent dans Le Bal d’Ettore Scola (1983), Bécaud avec la musique de son « Et maintenant » qui salue l’arrivée des danseurs, Aznavour avec son « Les plaisirs démodés », qui ouvre la danse dans la toute première séquence du film.

Dans la biographie filmée, lors des débuts d’Aznavour, la guerre est là, avec ses humiliations quotidiennes, quand les soldats allemands tiquent sur le patronyme d’Aznavour et lui demandent de montrer en public, en baissant son pantalon, qu’il n’est pas circoncis, donc pas juif, donc non déportable. La famille Aznavour cache des Juifs et des Juives, et participe à des actions de résistance avec, notamment, Melina et Missak Manouchian. Tristesse affreuse d’apprendre un pue plus tard par l’Affiche rouge que Missak a été fusillé avec ses camarades arméniens, espagnols, français, hongrois, italiens, polonais. Soulagement d’échapper à une perquisition et à l’arrestation. Grande joie de savoir que la France est libérée et de voir les soldats américains défiler dans les rues de Paris.

La rencontre d’Aznavour et Roche avec Édith Piaf (Marie-Julie Baup) va marquer une étape importante dans la montée vers la gloire d’Aznavour. L’immense interprète leur trouve des cabarets canadiens où chanter, afin qu’ils puissent travailler et gagner sa vie, tout en avertissant Aznavour que Paris reste le centre culturel où faire carrière quand on chante, seul, en français. Aznavour devient ensuite son secrétaire et un de ses paroliers. Il fait ainsi répéter sa chanson « Jézebel » à Piaf, qui a refusé son « Je hais les dimanches », dont Gréco fait un triomphe…

Il décide finalement de faire carrière en solo, sans le soutien de Piaf. Pierre Roche retourne au Canada, où il s’installe. Les réalisateurs et scénaristes, eux-mêmes paroliers et musiciens, ont choisi de montrer régulièrement la difficulté à écrire des chansons. L’inspiration n’y joue qu’un rôle secondaire, seul compte vraiment le travail, acharné, année après année, dix-sept heures par jour, sur les éternels mêmes cahiers rouges à spirale, qui donnent le rythme au film, chapitre après chapitre, qui ont pour nom certaines de ses chansons : « Les deux guitares », « Sa jeunesse », « La Bohème », « Je m’voyais déjà », « Emmenez-moi ».

Aznavour travaille également sur son physique : Piaf lui offre l’opération pour qu’il fasse refaire son nez ; il change de coiffure et de costume et il travaille son langage corporel après son premier passage télévisuel. Il demande également à ses proches de l’aider à se cultiver, lui issu d’un milieu populaire et étranger. La culture française n’est pas vue comme oppressive ni condamnable, mais comme un moyen d’intégration supplémentaire, en vainquant  également la honte sociale.

Et, malgré le travail énorme, et malgré les années, qu’elle est longue à avoir, la célébrité ! Et que les journalistes sont dur·es et racistes : « métèque », « Quasimodo », « sale juif », « aucun talent », « voix affreuse »… coucou Gainsbourg, Moustaki (?), vous n’êtes pas seuls…

Aznavour s’acharne, fait des disques vinyles, projette une tournée en province avec ses économies, téléphone à sa sœur pour lui confier ses doutes, réserve une semaine à Paris, à l’Alhambra… et arrive au firmament après sa première chanson, « J’me voyais déjà ». Il se maintient au sommet au prix de travaux acharnés, toujours et encore. Il n’oublie pas les jeunes, dont Johnny Hallyday (Victor Meutelet), mais si mais si, on ne ricane pas, pour lequel il écrit « Retiens la nuit », musique de Georges Garvarentz (interprété par ?), son beau-frère.

Les cinéastes et scénaristes ont choisi, par contre, de passer rapidement sur Aznavour comédien – mais il leur fallait faire des choix, comme dans toute biographie filmée. Leur préférence s’est portée sur Tirez sur le pianiste (François Truffaut, 1960, d’après David Goodis, Down There, 1956), plutôt que sur Paris au mois d’août (Pierre Granier-Deferre, 1966) ou sur Les Fantômes du chapelier (Claude Chabrol, 1982), deux autres adaptations romanesques, respectivement de René Fallet (1964) et de Georges Simenon (1948).

François Truffaut (interprété par ?) devient personnage de fiction, après avoir été réalisateur et acteur, dans la reconstitution d’une des premières scènes de Tirez sur le pianiste. Aznavour y est Édouard Saroyan, ex-pianiste de concert, reconverti en pianiste de bastringue après avoir provoqué le suicide de sa femme Thérésa (Nicole Berger). Saroyan cause d’ailleurs une deuxième mort féminine, celle de la serveuse Hélène (Marie Dubois), amoureuse de lui, qu’il entraîne malgré lui dans les aventures glauques dans lesquelles l’a plongé son frère Chico (Albert Rémy), un voyou.

Le parcours privé d’Aznavour, outre sa famille, est montré en filigrane, dans ses deux mariages et ses enfants, dont l’un se suicide jeune. Là encore, pas de pathos ni de victimisation. Le chanteur s’abrutit de travail, et part en tournée autour du monde. La fin du film nous montre l’engagement d’Aznavour pour l’Arménie et les Arménien·nes, dont l’histoire reste tourmentée. Il s’engage également pour les droits homosexuels, en chantant « Comme ils disent » en 1972.

Ainsi, c’est un beau film pour tous et toutes, à voir et à revoir, sur l’histoire d’une célébrité française, fils d’immigré·es, qui a combattu le racisme dont il était victime en portant au pinacle la langue française et le lyrisme.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Au firmament : Monsieur Aznavour », Voyages autour de mon cerveau, novembre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/18924

 

Feux follets fées elfes M. Le Forestier, J. Higelin VADMC

 Feux follets, fées et elfes : M. Le Forestier, J. Higelin

Les créatures imaginaires sont de bonne compagnie tant qu’on ne les ennuie pas. C’est le cas  dans au moins deux chansons françaises : « Mourir pour une nuit », de Maxime Le Forestier (Mon frère, 1972, paroles de Jean-Pierre Kernoa) et « Tom Bombadilom », de Jacques Higelin (Tombé du ciel, 1988). La première est une chanson d’amour, la seconde une chanson joyeusement délirante, dans la droite ligne de celles de Charles Trenet, avec une pointe de Ray Ventura et ses Collégiens et de leur chanson « Tout va très bien madame la Marquise » (1935).

En effet, comment ne pas penser, tout d’abord, pour la chanson d’Higelin, à la descente progressive dans la destruction, chantée par Ventura et ses Collégiens :

Eh bien ! Voila, Madame la Marquise,

Apprenant qu’il était ruiné,

À peine fut-il rev’nu de sa surprise

Que M’sieur l’Marquis s’est suicidé,

Et c’est en ramassant la pelle

Qu’il renversa toutes les chandelles,

Mettant le feu à tout l’château

Qui s’consuma de bas en haut ;

Le vent soufflant sur l’incendie,

Le propagea sur l’écurie,

Et c’est ainsi qu’en un moment

On vit périr votre jument !

Mais, à part ça, Madame la Marquise,

Tout va très bien, tout va très bien.

Le rythme et le ton entraînants feraient passer la cascade de catastrophes, annoncées progressivement tout au long de la chanson, pour une plaisanterie. Cette chanson, il est vrai, n’est pas à prendre au sérieux, le but de Ray Ventura et ses Collégiens n’étant pas d’asséner une leçon de courage à leur public, mais de le faire rire. Higelin reprend de manière courte cette énumération :

Le drôle d’homme que l’on nomme Tom Bombadilum

N’a pas fini d’entendre les passants lui crier

Le loup a croqué ta femme

Y a ton château qu’est en flammes

Bombadilom ne fait que hausser les épaules à ces apostrophes moqueuses. Lui, préfère s’adresser ainsi à ses voisins, au narrateur, donc également à nous, public :

Tant que le soleil et la pluie

Enfanteront des arcs-en-ciel

Tant que les elfes sauteront sur mes genoux

(…)

Tant que le diable chaque soir

Jouera du luth dans mon placard

Tant que les fées viendront rêver sous mon chapeau

(…)

Moi je retourne chez les lutins et les fous

Chez les fous

Tom Bonbadilom m’a dit « venez-vous ? »

Venez-vous ?

Comment ne pas penser, ici, à « Y’a d’la joie » (1937), à « Boum » (1938), à « La route enchantée » (1939) et au « Jardin extraordinaire » (1957), entre autres tubes trenetiens ? La même drôlerie, la même énergie, le même envol surréaliste se retrouvent chez Higelin, qui n’a jamais caché son admiration pour Trenet (cf. par exemple https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/jacques-jacques-higelin/j-ai-vraiment-rencontre-charles-trenet-7247964).

Higelin ajoute une conclusion politique à sa chanson, ce qui n’est pas le cas pour Trenet dans les chansons citées ci-dessus. Chez Higelin, Tom Bombadilom refuse le monde humain et sa véritable folie destructrice :

S’ils n’en font jamais qu’à leur tête

Ils feront sauter la planète (…)

Il préfère son univers imaginaire et sa richesse, et, peut-être, si nous prenons ses propos au sens littéral, un asile à la vie en société. Ce que confirment les bruits assourdissants à la fin de la chanson : sonneries de téléphone fixe, klaxons de voiture, sirène de police et sirène d’ambulance. Oui, une cellule capitonnée semble reposante face à cette cacophonie.

Higelin pose la question de la folie, tel un nouveau Chat de Cheshire : qui est véritablement fou ? Et est-ce que tout le monde ne serait pas fou ? Et, dans ce cas, comment définir la folie ? Celle de Bombadilom semble attirante, avec arc-en-ciel, elfes, fées, diable musicien et rêves. À chacun·e de décider de suivre ou non l’imagination de Bombadilom/Higelin.

Le Forestier, quand à lui, chante les plaisirs érotiques :

Mourir pour un regard au fond d’un mausolée

Pour discuter ce soir avec les feux follets.

Mourir pour un baiser, mourir pour cette main

Qui viendra caresser mon corps demain matin.

Mourir, mourir, mourir pour une nuit, pour un après-midi.

Mourir, mourir comme on s’endort, faire la nique à la mort.

L’intensité des paroles est renforcée par la douce langueur de la musique. Le chanteur se place dans la lignée des poètes prêts à mourir pour leur dame, puisque le chanteur s’adresse à une femme, mais de « mort lente », comme chez Brassens (« Mourir pour des idées », Fernande, 1972), quoique dans un contexte différent. Et une mort qui serait délectable, faisant suite à un acte d’amour. Pensons, outre Brassens, à l’adaptation chantée par Jean Ferrat du poème de Louis Aragon (Le Fou d’Elsa, 1963) « Nous dormirons ensemble » (1963) :

Que ce soit dimanche ou lundi

Soir ou matin minuit midi

Dans l’enfer ou le paradis

Les amours aux amours ressemblent

C’était hier que je t’ai dit

Nous dormirons ensemble

(…)

Aussi longtemps que tu voudras

Nous dormirons ensemble.

Tant Aragon/Ferrat, avant Mai 68, que Le Forestier, après Mai 68, chantent le plaisir partagé et une masculinité non agressive. Côté Le Forestier, cette chanson peut être considérée comme un ajout à son « Éducation sentimentale », figurant sur le même disque, qui propose un contrat de silence masculin suite à une nuit d’amour partagée.

La présence des « feux follets » peuvent nous rappeler le court roman (pour une fois) de George Sand, La Petite Fadette (1848), son atmosphère berrichonne de cours d’eau embrumés, son héroïne villageoise qui s’amuse à mystifier le naïf paysan Landry en se faisant passer pour un être magique, d’un autre monde (George Sand, La Petite Fadette, Paris, Le Livre de Poche, 1996, p. 68-69) :

Vous savez tous que le fadet ou le farfadet, qu’en d’autres endroits on appelle aussi le follet, est un lutin fort gentil, mais un peu malicieux. On appelle aussi fades les fées auxquelles, du côté de chez nous, on ne croit plus guère. Mais que cela voulût dire une petite fée, ou la femelle du lutin, chacun en la voyant s’imaginait voir le follet, tant elle était petite, maigre, ébouriffée et hardie. C’était un enfant très causeur et très moqueur, vif comme un papillon, curieux comme un rouge-gorge et noir comme un grelet.

Sand plante un personnage haut en couleurs et malicieux, que nous découvrons progressivement comme une jeune fille pleine de qualités, ce que Landry mettra un certain temps à découvrir, ce qui est logique, puisque le but de la narration est de le défaire de son esprit étroit, plein de préjugées, et par trop cartésien. Sa transformation l’emmènera à tomber fou amoureux de la Fadette. Magie et amour se combinent ici aussi, comme chez Le Forestier, au fil de la narration.

Le but de la chanson de Le Forestier n’est pas de conclure sur de la tristesse, bien au contraire :

Mourir comme on s’endort, mourir comme on s’enivre

Pour changer de décor et puis renaître et vivre.

La musique augmente en intensité lyrique, pour appuyer et soutenir l’envolée vers la vie du couple. La mort débouche sur la vie. Le sexe partagé dans un double consentement et compréhension sensuelle aboutit à une très belle acmé existentielle. À tester, éventuellement, en tout consentement.

Dans ces deux chansons, l’évocation de créatures imaginaires créée une atmosphère magique propre au rêve : rêve d’un monde plus doux, rêve d’un plaisir partagé. À dispenser sans modération.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Feux follets, fées et elfes : M. Le Forestier, J. Higelin », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/18346

 

Silence masculin en chanson C. Trenet, M. Le Forestier, Bénabar VADMC

Silence masculin en chanson : C. Trenet, M. Le Forestier, Bénabar

La masculinité hétérosexuelle française traditionnelle du vingtième siècle et du début du vingt-et-unième siècle fait la part belle à la vantardise. Dans le domaine amoureux et sexuel notamment, le corps féminin de leur partenaire est un sujet de commentaires infinis, comme le rappelle sans ménagement le chanteur Bénabar dans « Je suis de celles » (Les Risques du métier, 2003), prenant la parole d’une femme, Nathalie, qui a eu des aventures nombreuses au lycée :

Et gonflé de l’avoir fait

Vous donniez conférence

Une souris qu’on dissèque

Mon corps pour la science

Je nourrissais

Vos blagues de casernes

Que vous pensiez viriles

Petits hommes de cavernes

Face à un de ses anciens petits amis, Nathalie lui renvoie son dégoût et son écœurement. Lui et ses amis sont sans dignité, de vrais petits machos pour lesquels les femmes ne sont que des objets. La comparaison avec la souris, référence aux victimes des expérimentations « scientifiques » spécistes, dont celles en cours de sciences naturelles dans les établissements scolaires, souligne la posture de cible sans défense de Nathalie.

Cette attitude misogyne rappelle celle de la bande de lycéens du Péril jeune, film de Cédric Klapisch (1994), qui bavent sur une de leurs camarades de classe, Christine (Hélène de Fougerolles). Ils prétendent qu’elle est « facile », c’est-à-dire que ce n’est pas une « maman », mais une « putain », selon l’habituelle dichotomie sexiste.

De même, dans la comédie musicale Grease (Randal Kleiser, 1978), la deuxième chanson du film, « Summer Night » est un récit ultra-genré d’amours de vacances. D’un côté, la lycéenne Sandy Olson (Olivia Newton-John) raconte à ses nouvelles amies un été passé main dans la main avec son petit ami. De l’autre, Danny Zuko (John Travolta) rapporte à ses amis un été passé en exploits sexuels,  gestes du bassin et des mains explicites à l’appui : « Well, she got friendly down in the sand (…). Well, she was good, you know what I mean. » (« Eh bien, elle s’est laissée aller amicalement sur le sable (…). Eh bien, elle était bonne, vous voyez ce que je veux dire. » Traduction personnelle). À la hâblerie s’ajoute le mépris pour la jeune fille qu’il a courtisée, renforcé par l’effet de groupe.

Dans cette chanson qui fait partie des féministes de Bénabar, le chanteur insiste également sur, a contrario mais de manière complémentaire, le plaisir masculin éprouvé quand ils ont embrassé Nathalie, mais discrètement, et quand ils sont passés à l’acte. Car, surtout :

D’avoir pour moi

Un seul mot de tendresse

Vous apparaissez

Comme la pire des faiblesses

Vous, les fier-à-bras

Vous parliez en experts

Oubliant qu’dans mes bras

Vous faisiez moins les fiers

(…)

Vous veniez chez moi

Mais dès le lendemain

Vous r’fusiez en public

De me tenir la main

Se vanter auprès des copains oui, sortir en public avec une camarade, non. Ce n’est pas tant la peur de la différence de classe et de situation au sein du lycée comme dans Normal People (Sally Rooney, 2018), que le mépris pour une jeune femme qui a une sexualité.

Bénabar n’oublie pas, hélas, que ce mépris est également partagé par certaines lycéennes :

Et les autres filles

Perfides petites saintes

M’auraient tondu les ch’veux

À une autre époque

Celles qui ont l’habitude

Qu’on les cajole

Ignorent la solitude

Que rien ne console

L’absence de sororité est certes un effet du patriarcat, comme l’a aussi décrit Annie Ernaux dans Mémoire de fille (2016), mais n’empêche pas la responsabilité individuelle, comme pour les garçons. La référence historique aux femmes tondues à la Libération met l’accent sur la férocité des jeunes filles entre elles, ainsi que sur leur absence d’empathie. Manques d’autant plus douloureux que Nathalie a intégré les stéréotypes sexistes plaqués sur son manque d’amour et son envie de sexe : « Et j’aimais les garçons/Peut-être un peu trop ». Malgré le modalisateur, la honte est bien présente. La sexualité féminine est totalement fantasmée par les garçons. Elle est exagérée par les filles (pas d’envies sexuelles et on est dans la norme) comme par les garçons (trop d’envies sexuelles chez une fille en fait une proie).

Heureusement, d’autres chanteurs-compositeurs ont écrit sur une autre forme de masculinité hétérosexuelle, qui prend en compte la discrétion par rapport aux histoires d’amour. Ainsi, Charles Trenet, dans « Giovanni » (1959), imagine un adolescent qui invente une histoire d’amour avec une belle inconnue. Il raconte cette histoire à des « marins naïfs » pendant des années. Jusqu’à ce que, à ses vingt ans, son fantasme prenne corps :

Il voit soudain, dans la clarté,

Une femme aux yeux de ciel éblouis,

Une femme si nue, si belle, tout près de lui,

Qui lui murmure tout bas :

“J’attendais ton bel âge

Pour devenir ta réalité…”

Que s’est-il passé ce jour-là ?

Trenet met au goût du jour le mythe de Pygmalion, si ce n’est que Galatée a sa propre volonté. Ce n’est plus Aphrodite/Vénus qui lui insuffle vie, c’est Galatée qui va au-devant de Giovanni. Bien entendu, l’apparition est exceptionnelle, et déjà dévêtue, les fantasmes masculins n’étant pas originaux. Il n’en reste pas moins que le chanteur, qui s’interroge sur le déroulement de l’entrevue, déçoit notre attente : « Que s’est-il passé, je n’sais pas (…). » Il en est de même pour le public habituel de Giovanni :

“Giovanni, qu’as-tu vu tout à l’heure”,

Demandaient le soir marins et pêcheurs

Mais lui, ne songeant plus à la belle du rivage,

Répond : “Amis, ce jour fut perdu.

Aucun visage d’amour n’est venu.

La plage était déserte, j’n’ai rien vu,

Rien vu…”

Le jeune homme choisit la discrétion, tout en se faisant plaindre. Une bonne combinaison gagnante, et pleine d’humour – celle du personnage et celle du chanteur.

En 1972, dans l’album Mon frère, Maxime Le Forestier chante et joue une « Éducation sentimentale », sur des paroles de Jean-Pierre Kernoa, heureusement à mille lieues de celle à héros machiste écrite par Gustave Flaubert en 1869. Le Forestier chantonne une ballade amoureuse. Au début de la chanson, au premier couplet, il invite son aimée à le suivre dans les collines :

Ce soir, à la brune, nous irons, ma brune cueillir des serments

Cette fleur sauvage qui fait des ravages dans les cœurs d’enfants

Pour toi, ma princesse, j’en ferai des tresses et dans tes cheveux

Ces serments, ma belle, te rendront cruelle pour tes amoureux

Le narrateur lui offre fleurs et serments mêlés, tout en s’adjoignant la préférence de sa belle. Il n’entre en compétition avec ses autres amoureux qu’indirectement, et dans l’ombre, laissant la manœuvre à sa douce. La chanson mime l’évolution des rapports amoureux, selon l’évolution du soleil :

Demain, à l’aurore, nous irons encore glaner dans les champs

Cueillir des promesses, des fleurs de tendresse et de sentiments

(…)

Dans mes bras, ma brune, éclairée de lune, tu te donneras

C’est au crépuscule, quand la libellule s’endort au marais

Qu’il faudra, voisine, quitter la colline et vite rentrer

(…)

Ce soir, à la brune, nous irons, ma brune cueillir des serments

(…)

La progression amoureuse est tranquille, la sexualité n’intervient qu’après du temps passé ensemble dans une atmosphère d’affection et de rêve, sans besoin de « Doudou d’métal » (Tiphaine Martin, 2022). 

Et le rêve reste présent après l’amour. Et le couple reste ensemble après le retour loin des collines enchantées. Les serments restent également. Le Forestier proposerait-il une nouvelle galanterie post-Mai 68, pendant les années de luttes des mouvements féministes de la deuxième vague du vingtième siècle ? Songeons à ce que la chercheuse Jennifer Tamas analyse dans son manifeste Peut-on encore être galant ? (Seuil, 2024, p. 54) :

Au XVIIe siècle s’est jouée une lutte de pouvoir que les précieuses ont perdue mais qui demeure actuelle : un droit au sexe, l’égalité et la fin des violences, la recherche de rapports fluides et non d’emprise. (…) Au lieu de sexualiser la galanterie, il faut galantiser le sexe pour le rendre plus ludique, plus respectueux et plus joyeux en se fondant sur un régime d’égards et de plaisir que les précieuses établirent.

Le respect est bien ce que le narrateur d’« Éducation sentimentale » prodigue à sa compagne, en plus des sentiments et du sexe :

Ne dis rien, ma brune, pas même à la lune et moi dans mon coin

J’irai solitaire, je saurai me taire, je ne dirai rien (…)

Le silence est double voire triple, mais le chanteur insiste sur la discrétion masculine, puisqu’elle ne va pas de soi. Tout concorde donc à un plaisir partagé, et, peut-être, à la formation d’un couple réussi.

Oui Messieurs, silence sur vos ébats !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Silence masculin en chanson : C. Trenet, M. Le Forestier, Bénabar », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/17917