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Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste littéraire et d'expositions, 1984-2002. Partie II. VADMC

Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste littéraire et d’expositions, 1984-2002. Partie II. 

Suite de notre article précédent,  Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste littéraire et d’expositions, 1984-2002. Partie I. »

À neuf ans, j’avais découvert Louis, enfant roi, le téléfilm de Roger Planchon. Puis, mes parents m’ont prêté Petit Louis, dit XIV, le roman de Claude Duneton qui a inspiré ce très grand téléfilm. J’ai beaucoup aimé le roman, aussi. À dix ans, j’ai lu Les Trois Mousquetaires. Un an après, mes parents m’ont offert l’intégrale de Molière en GF, que j’ai toujours. Il faut dire que j’étais dans ma période Louis XIV, parce qu’en classe de cinquième on étudiait Le Bourgeois gentilhomme. Dans le même temps, je lisais Vingt Ans après. La période de La Fronde ne m’était pas étrangère, par Louis, enfant roi. En outre, Aramis me faisait penser à l’hypocrisie religieuse du Tartuffe. Mais je préférais quand même Les Trois Mousquetaires, parce que dans Vingt Ans après les quatre amis se retrouvent dans des camps opposés. Une relecture adulte récente m’a fait beaucoup mieux percevoir la richesse historique du roman. Mais Aramis est toujours aussi Tartuffe.

Quant au Vicomte de Bragelonne, je me suis jurée de ne jamais le relire. La mort du bon gros géant Porthos est trop affreuse. Encore, si ç’avait été Aramis, justement, bon. Mais Porthos ? Le seul des mousquetaires qui ne s’étale pas devant Louis XIV, contrairement à d’Artagnan, ni devant les nobles, contrairement à Athos et à Aramis. Oui, je sais, Dumas est un très grand écrivain, d’avoir si bien magnifié cette scène de Porthos défiant la mort et étant enseveli par elle. Oui. Mais je m’en fiche. Je refuse de pleurer à nouveau. Là, j’ai dit.

Toujours à onze ans, au rayon adolescents de la bibliothèque municipale d’Auxerre, dans une section consacrée à Louis XIV, j’ai trouvé L’Allée du roi de Françoise Chandernagor. Je l’ai emprunté, j’ai adoré. Un mois environ plus tard, j’ouvre Télérama : L’Allée du roi allait passer à la télévision. J’ai regardé le feuilleton avec mes parents, pendant les vacances de Noël. Quelques semaines plus tard, mes parents allaient à Paris voir un spectacle. Ils sont passés à la Fnac des Halles à Paris et ont cherché pour moi l’édition de poche que j’avais lue. Elle n’y était pas. Ils m’ont donc rapporté l’édition grand format. Je l’ai toujours. Bibliothèque. Revue. Télévision. Librairie. Bibliothèque personnelle. Je ne le savais pas encore, mais j’avais déjà une méthode.

À cette époque, j’avais aussi ma première chatte, Fleur-de-Trèfle, née le cinq avril 1993, soit deux jours avant mon neuvième anniversaire. Son nom venait d’un conte que j’avais lu : trois chattes y aidaient une princesse à surmonter trois épreuves, et l’une d’elles s’appelait Feuille-de-Trèfle. J’avais transformé son nom en Fleur-de-Trèfle pour baptiser ma chatte.

À partir de 1994, un autre réseau se mettait en place : celui des bouquinistes. À Samoëns, en Haute-Savoie, où j’ai passé tous mes étés depuis avant ma naissance, puisque, paraît-il, j’y ai même été fabriquée durant l’été 1983, une bouquiniste s’est installée sur le marché en 1994. J’avais dix ans. Dès lors, je traversais le marché très vite. Les fruits et légumes ne m’intéressaient guère. Les matelas non plus. Les poulets rôtis pouvaient parfaitement se débrouiller sans moi, les pauvres. Il y avait des livres. À l’époque, un livre de poche coûtait trois francs. Je ne me souviens plus exactement de tout ce que je lui ai acheté. Je me souviens d’elle et de sa gentillesse. Nos échanges ont toujours été peu fournis, mais souriants. Il m’arrivait également de croiser au marché les bibliothécaires de Sixt-Fer-à-Cheval. Nous nous saluions. J’étais suffisamment habituée de la bibliothèque pour être reconnue en dehors de ses murs.

Cette bibliothèque de Sixt était importante dans mes vacances estivales. Le bâtiment était en pierre au rez-de-chaussée, en bois à l’étage, avec cette odeur légèrement ancienne mais propre des livres. J’y allais continuellement. Bien plus tard, elle a brûlé lors de l’incendie nocturne de la boulangerie voisine. Une partie de mes souvenirs matériels est partie avec elle. Et ces pauvres livres, tordus par les flammes. Affreux.

À Annemasse, un bouquiniste davantage spécialisé dans les livres anciens descendait à la cave lorsqu’il me voyait arriver et remontait avec un sac en papier rempli de vieux livres de poche. Il me faisait un prix. Un monsieur très gentil.

Dans la région de Caylus, dans l’Aveyron, où nous passions aussi des vacances, il y avait d’autres bouquinistes. Celui de Caylus, dans la rue descendant de la place du marché, m’a même un jour offert deux livres. Fête. Sur les marchés de Saint-Antonin-Noble-Val (le mardi), Najac (le dimanche), Villefranche-de-Rouergue (le jeudi), les bouquinistes me fournissaient notamment en anciennes Bibliothèques Vertes, par exemple Béatrice au grand galop, de beaux volumes Rouge et Or, des G.P., dont Les Secrets de l’étang.

Les vacances dans l’Aveyron, c’était aussi l’Abbaye de Beaulieu, un magnifique centre d’art contemporain, régulièrement visité. J’en profite pour saluer amicalement ma contemporaine Audrey Walas et sa famille, qui nous louaient leur gîte d’étape, au lieu-dit Ventaujols. Que de souvenirs : la maison, les animaux, le lac en contrebas, et… les grands-parents d’Audrey qui essayaient absolument de m’apprendre l’occitan. Je ne comprenais rien, mais j’acquiesçais poliment. Au moment du départ, les parents d’Audrey nous donnaient des tomates, des salades et des fruits de leurs récoltes dans des cagettes. La générosité et la gentillesse. Merci encore.

Retour dans l’Yonne, chez moi. Depuis la publication de la première partie de cet article, ma mère m’a rappelé un souvenir beaucoup plus ancien : elle pense que le premier livre que mes parents m’ont lu était Max et les Maximonstres, de Maurice Sendak. Je n’en avais aucun souvenir.

En sixième, mes parents m’ont offert L’Odyssée dans la traduction de Victor Bérard. J’ai adoré. J’aimais Ulysse, sa ruse, son intelligence, son rapport presque amical, voire affectueux, avec la déesse Athéna. Beaucoup moins les massacres à répétition de L’Iliade. Et vas-y que je te sorte un œil avec ma lance, et voilà-t-y-pas que j’enroule tes viscères avec mon épée, etc. etc. etc. Sans façon. Je ne savais évidemment pas qu’un jour un chat noir aux yeux d’ambre s’appellerait Ulysse et qu’il poserait sa patte sur mon cœur, définitivement.

À la bibliothèque d’Auxerre, je suis passée symboliquement du rayon enfants au rayon adolescents au début de la sixième. J’y ai trouvé assez peu de choses qui me retiennent durablement. Je suis donc rapidement allée voir ailleurs, au rayon adultes. J’y suis passée définitivement au début de mon année de quatrième. La seule restriction concernait les bandes dessinées adultes, interdites avant seize ans. Avec mon regard d’aujourd’hui, je trouve cette précaution des bibliothécaires tout à fait justifiée.

De toute façon, je ne manquais pas de bandes dessinées. Chez mon demi-frère, il y avait Yoko Tsuno et tous les Astérix. Yoko Tsuno m’a durablement marquée : femme forte, intelligente, compétente, entretenant avec ses amis masculins des rapports égalitaires, confrontée au racisme et ne le supportant pas, voyageant entre l’Europe et l’Asie, le présent et la science-fiction, et déjà attentive à l’écologie et au nucléaire.

À la bibliothèque de Sixt, j’empruntais des Cédric, des Femmes en blanc, puis les Mélusine, petite sorcière rousse délurée et sympathique. J’ai ainsi prénommé la petite chatte tricolore, non tatouée et non pucée à l’origine, qui est venue s’installer chez moi il y a quelques mois. À la bibliothèque d’Auxerre, au rayon adolescents, il y avait aussi la série Julie, Claire, Cécile, trois étudiantes dont les vies me fascinaient.

À Auxerre, mon père m’emmenait à La Pieuvre, la librairie de bandes dessinées tenue par un monsieur barbu, mais celui-ci ne m’impressionnait pas, contrairement au libraire d’Obliques. Mon père m’y achetait des Cédric, Les Femmes en blanc, Mélusine, Snoopy, Yoko Tsuno.

Mais surtout, mon père avait dans son bureau une bibliothèque de bandes dessinées qui constituait un continent. En vrac et dans le désordre joyeux de tous ces joyaux littéraires : Claire Bretécher, et notamment Cellulite. Gotlib. Alexis. Lauzier. F’Murr. La Jungle en folie. Cosey et À la recherche de Peter Pan. Wolinski. Tintin. Corto Maltese. Valérian et Laureline. Et tant d’autres que j’ai visiblement oubliés mais qui m’ont construite.

Ce continent était largement masculin, souvent très marqué par son époque et par des représentations genrées. Cela ne m’empêchait pas de me faire ma propre opinion. Vers seize ans, par exemple, comme j’aimais les dessins de Wolinski dans Charlie Hebdo, j’ai essayé ses albums. J’ai reposé. Beaucoup trop phallocrate pour moi. Dans Tintin, je préférais surtout Le Lotus bleu, précisément parce que j’y trouvais une dénonciation du racisme et un respect des personnages chinois qui résonnaient pour moi avec Vent d’Est, Vent d’Ouest de Pearl Buck. Valérian et Laureline m’offrait heureusement un univers beaucoup plus égalitaire.

Et puis il y a eu Corto Maltese. J’étais adolescente. Il était marin, beau, voyageur, avec une boucle d’oreille. Bon. Bon bon bon. Ou plutôt, pour reprendre respectueusement ses mots à la grand sorcière vaudou Bouche Dorée : « Oui… oui… oui. » Grande passion pour le beau marin. J’ai même écrit sur lui bien des années plus tard, sur son rapport aux femmes.

La bibliothèque municipale d’Auxerre continuait d’être ma géographie livresque, et disquaire, aussi (voir mon article palimpseste musical). Je musardais. Le rayon policier adulte était merveilleusement fourni. Après Agatha Christie sont venus John Dickson Carr, Dorothy L. Sayers, San-Antonio, Nestor Burma, Patricia Wentworth et Miss Silver, Miss Seeton et ses trois romanciers, le juge Ti, Charles Exbrayat.

Exbrayat a été une énorme découverte. J’ai commencé notamment par Encore vous, Imogène !, où l’Écossaise Imogène flanque à un moment ses œufs au bacon à la figure d’un professeur de mathématiques irlandais. Mon antipathie n’allait évidemment pas aux Irlandais ni aux professeurs, mais aux mathématiques, matière avec laquelle mes relations n’ont jamais été très chaleureuses.

Et comment ne pas citer notre Arsène Lupin national ? Je l’ai découvert par une diffusion estivale de quelques épisodes de la série télé avec Georges Descrières, le beau, l’élégant, le souriant plein d’humour. Et son sympathique chauffeur et homme de main Grognard, et sa petite amie, que, deux/trois ans après, je verrai sous les traits de la jeune baronne Amélie, lectrice de Série noire, dans Le Diable par la queue. Et que, bien des années plus tard, je retrouverais comme héroïne kurlandaise dans La Demoiselle d’Avignon.

Pour en revenir à Lupin, comme pour les Agatha Christie, il m’a fallu du temps pour m’installer dans son univers romanesque. Mon père avait, dans sa bibliothèque, Le Triangle d’or, soit un Lupin où Lupin n’apparaît pas beaucoup. Et quelle atmosphère terrifiante ! Et les pièges horribles de l’infâme machin-truc, décidé à ce que la jeune Coralie et le jeune Patrice ne soient pas heureux ensemble ! Brrr ! Donc oui, mais sans plus. Heureusement, j’ai enchaîné par le recueil, là aussi prêté par mon père, Les Aventures d’Arsène Lupin. Des aventures moins légères que la série télé, mais très bien racontées, et haletantes. Et puis, cette atmosphère de la Belle Époque, mi-insouciante mi-on-court-à-la-guerre, et puis la gouaille d’Arsène Lupin, tempérée par des moments de désespoir et d’incertitude. Pas tant pour lui que pour celles et ceux qu’il veut sauver. Maurice Leblanc est un grand écrivain. J’ai logiquement entraîné mes parents dans sa maison d’Étretat, où la visite est obligatoirement avec un casque (et c’est tant mieux). De pièce en pièce, la voix de Georges Descrières commente ce que nous voyons. Un très beau voyage.

Et puisque nous en sommes aux maisons d’écrivains, mes parents ont eu l’insigne chance que je leur demande d’aller, outre Étretat, de la fin des années 90 au début des années 2000 : à Médan, chez Zola (génial) ; à Saché, chez les amis de Balzac (très beau château) ; à Passy, chez Balzac (une déception, il n’y avait rien de balzacien, du moins à l’époque) ; à Nohant, chez George Sand (ce lustre bleu et rose en verre de Murano, kitsch à souhait) ; à la Maison Victor Hugo, à Paris (très bien) ; à Guernesey, chez Hugo (wow) ; à Rochefort, chez Loti, en plus de L’Hermione en construction ; à Illiers-Combray, chez la tante Léonie de Proust, après que les ai eus converti à Marcel et à sa Recherche. Ma mère a insisté pour que nous visitions le tombeau de Ronsard. J’ai fortement reniflé mon dédain persistant pour ce poète, mais j’y suis allée quand même. Avec mon père, on est allé à la Maison Joachim du Bellay, très sympathique. Avec ma mère, nous avons profité d’un voyage bordelais pour aller voir la Tour de Montaigne (une légère déception, il n’y a rien à voir si ce n’est sa fameuse « librairie »), et pour nous rendre à Malagar, chez Mauriac. Là, j’ai été estomaquée de voir que Mauriac avait décrit son propre salon dans Le Nœud de vipères. Et ce, sans attendre que le guide nous le dise. Ça va, je le sais. Comment ? Mais pas les autres visiteurs et visiteuses ? Bon bon. Ok. C’est entendu. À Paris, nous avons visité le cimetière du Père Lachaise et du Montparnasse.

Retour à Auxerre. À la bibliothèque, je réempruntais aussi énormément. Lire ne consistait pas nécessairement à aller toujours vers un livre nouveau. Quand j’aimais quelque chose, je pouvais revenir. C’est ce que j’ai fait avec les ouvrages de Raymond Chirat lorsque, vers treize-quatorze ans, j’ai commencé à écumer le rayon cinéma. Ses livres sur le cinéma français, ceux aussi de Patrick Brion, ceux de Jean A. Gili pour le cinéma italien, les encyclopédies : le cinéma que je voyais à la télévision ou en salle pouvait désormais être prolongé par les livres.

Vers treize ans, il y a eu également La Nuit des temps de René Barjavel. Je l’ai terminé. Puis je l’ai recommencé presque immédiatement. Je relis volontiers des livres. Mais relire un roman juste après l’avoir fini est suffisamment rare pour que je me souvienne encore du geste. Parmi les livres que j’ai relus immédiatement après les avoir terminés, il y a eu aussi Le Passage secret de Janet Lunn. Deux ans environ avant La Nuit des temps, même phénomène : arrivée à la dernière page, j’ai repris le livre depuis le début. Et, dans les deux cas, il s’agissait d’une histoire de voyage dans le temps. Ah oui, tiens, tiens. Je ne crois pas avoir fait le rapprochement à l’époque. Je le fais aujourd’hui.

À peu près au même âge, les musées continuaient.

Après Miró, il y a eu les retours à la Fondation Maeght. Puis, il y a eu la découverte de la Fondation Gianadda, à Martigny, avec ses grandes expositions temporaires et son parc de sculptures qui s’enrichit d’année en année. J’étais alors abonnée au Petit Léonard. Avant cela, il y avait eu Dada, intéressant mais un peu sérieux et un peu épais à mon goût. Le Petit Léonard, en revanche, était génial. Dans les années 1990, la carte d’abonnée permettait d’obtenir des avantages dans certains musées et monuments. À Gianadda, je me souviens d’un tarif réduit, de l’affiche de l’exposition et, je crois, de quelques cartes postales gratuites. Le rêve.

C’est également cette carte qui m’a permis d’entraîner mes parents au Clos Lucé à la fin des années 1990. Merci François Ier d’avoir ramené Léonard de Vinci sous votre bras, depuis l’Italie.

Par chez moi, il y avait, et il y a toujours : le Centre d’art contemporain du Tremblay, le château de Tanlay et son centre d’art contemporain, le musée d’art brut de Noyers, et La Fabuloserie. Alors, La Fabuloserie, c’est un endroit effectivement fabuleux, avec une partie musée et une partie parc de sculptures d’art naïf et d’art brut, dont Le Manège de Petit Pierre. De quoi rêver, imaginer, s’immerger dans les univers parfois effrayants des artistes, mais toujours pleins d’imagination. La Fabuloserie est connue bien au-delà de l’Yonne : je me souviens de ma surprise et de mon plaisir en trouvant une fiche publicitaire du musée dans la librairie de la Collection de l’Art Brut, à Lausanne. La même année, en 1999, j’avais vu avec mes parents, à la Fondation de l’Hermitage, la très belle exposition Victor Brauner ou l’enchantement surréaliste. Et j’ai retrouvé cette même publicité pour La Fabuloserie à Paris, à la Halle Saint-Pierre, autre grand lieu de l’art brut et de l’art naïf, avec des expositions où j’ai toujours plaisir à m’immerger.

Il y a eu aussi le musée de Dunkerque, visité avec mes parents quelques années plus tard. J’en garde très peu de souvenirs : le musée m’avait paru un peu sinistre et peu fourni. Mais j’y ai retrouvé Ben, que je connaissais déjà grâce à Beaubourg, avec notamment une boîte noire qui m’avait beaucoup plu. Elle m’a donné l’idée de demander à mon grand-père paternel, qui s’y connaissait très bien en menuiserie, de me fabriquer une boîte à secrets avec des tiroirs. Je savais déjà à peu près ce que je voulais et, avec mon père, nous en avons dessiné le plan. C’est lui qui a suggéré d’ajouter un petit miroir à l’intérieur. Mon grand-père a fabriqué la boîte et ma mère l’a peinte en noir. Elle était destinée à ma table de chevet, où je l’ai ensuite installée. Je l’ai toujours : ma boîte à secrets à la manière de Ben.

Je ne sais plus de quand date la première visite aux deux grands musées parisiens de l’art classique et moderne, le Louvre et le Musée d’Orsay, avec mes parents. Je me souviens juste que je n’ai jamais pu me pâmer devant La Joconde, dont je trouve toujours le sourire quand même un peu niais, n’en déplaise à Léonard de Vinci. En outre, à cette époque, juste en face de La Joconde, il y avait Les noces de Cana de Véronèse, que je préférais de beaucoup. Je trouvais ça beaucoup plus plus fouillé comme type de tableau. Beaucoup plus joyeux aussi, ce qui est logique au vu du sujet. J’aimais particulièrement la petite genette, en bas à droite du tableau. Mon père m’avait expliqué qu’à l’époque du tableau, il n’y avait pas de chat comme aujourd’hui, mais que c’était des genettes, plus ou moins domestiquées.

Pour ce qui est d’Orsay, je me souviens plus de mon affection d’alors pour les meubles Art nouveau qui y étaient exposés que pour les dizaines de tableaux et de sculptures impressionnistes. J’aime beaucoup leurs lignes, gracieuses et simples. Quant à l’Orangerie, j’ai dû y aller à l’adolescence pour la première fois, dans de très bonnes conditions de visite, puisque, je ne sais plus pourquoi, il n’y avait quasiment personne dans la salle des Nymphéas. Quelques années après, j’ai été très impressionnée d’apprendre combien la donation des Nymphéas et la création des salles destinées à les accueillir avaient été longues et difficiles, et quel rôle décisif Clemenceau avait joué auprès de son ami Monet pour que le projet aboutisse. J’ai été tout aussi choquée en découvrant l’histoire du legs Caillebotte. À sa mort, en 1894, Gustave Caillebotte a légué à l’État son importante collection d’œuvres impressionnistes, dont des tableaux de Monet, Renoir, Degas, Manet, Cézanne, Pissarro et Sisley. Renoir, son exécuteur testamentaire, a dû affronter les réticences de l’administration, qui n’en a finalement accepté qu’une partie. Mais non, visiblement, dans les années 1890, les tableaux impressionnistes étaient encore dans toute leur fraîcheur révolutionnaire des années 1860. Ce qui, quelque part, est un assez beau compliment pour Monet, Manet, Degas, Renoir, etc. Et j’ai adoré lire, il y a quelques années maintenant, le petit ouvrage de Clemenceau sur son ami Monet et sur ses Nymphéas. Le style de Clemenceau est très fouillé, très précis et très agréable, rien à voir avec les biographies romancées qui pullulent de nos jours, écrites en trois coups de clavier sur un ton infantilisant.

Les grandes expositions s’ajoutaient aux lieux familiers. Ainsi, l’extraordinaire exposition Vermeer aux Pays-Bas, qui réunissait une grande partie de ses tableaux : le calme, la précision, la clarté, la beauté absolue. Il y avait du monde, mais la muséographie permettait de voir. Et j’étais déjà suffisamment grande pour regarder par-dessus la tête d’un certain nombre de visiteurs. J’avais particulièrement aimé, et j’aime toujours, ces femmes avec leurs mantelets jaunes aux manches de fourrure blanche à petits points noirs, occupées à lire ou à écrire une lettre, tantôt absorbées par elle, tantôt tournées vers nous.

Bosch, quelques années plus tard : splendide, drôle, absurde, extraordinairement imaginatif, mais tellement bondé que la visite en devenait moins agréable.

Magritte à Bruxelles, vers la fin des années 1990 : une profusion de tableaux et un bonheur complet. J’adore le surréalisme en peinture. En littérature, beaucoup moins.

Autre souvenir, cette journée suisse à Bâle : le matin, visite de la Fondation Tinguely, avec mes parents. L’après-midi, au début, seule :  « Agatha Christie et l’Orient », merveilleuse, envoûtante. Et voir ces immenses malles-cabines en vrai, et pas seulement dans les adaptations de Mort sur le Nil et du Crime de l’Orient-Express, par exemple (totalement au hasard…). Puis, en milieu d’après-midi, visite avec mes parents de la Fondation Beyeler. Une journée, trois ampoules aux pieds.

Le centre d’art contemporain de Vassivière, dans le centre de la France. Un beau lieu un peu isolé, avec des souvenirs de land art.

Et, au Jeu de Paume, l’exposition Gaston Chaissac, avec ce visiteur qui pontifiait, à très haute voix, sur le… tam-tam-tam habituel : « ce-n’est-pas-de-l’art »/« je-peux -faire-pareil ». Etc. etc. etc.

Man Ray, au Grand Palais, avec mes parents et mon amie Sarah. Je me souviens particulièrement d’une photographie d’une femme portant quantité de bracelets. Sarah et moi nous étions promis que, lorsque nous serions grandes, nous ferions pareil.

Et Sarah Sze à la Fondation Cartier. Cela m’avait énormément plu. Ses installations étaient légères, aériennes, colorées, et tout simplement très belles. Mais cette beauté n’était pas gratuite : avec tous ces objets et matériaux récupérés, j’y voyais aussi une réflexion sur la récupération, le gaspillage et l’écologie. Des installations qui m’ont transportée.

Et Cézanne au Grand Palais. J’avais environ treize ans. Il n’y avait presque personne, dans mon souvenir. J’arrive devant une nature morte. Un monsieur âgé explique doctement à sa femme, blonde, en plus, que Cézanne ne savait pas peindre. La preuve ? Ses pommes et ses poires n’étaient pas alignées. Je me souviens avoir été profondément agacée. Bouge du tableau, imbécile. Merci. Oh, et… tu sais quoi ? Ta femme a un cerveau. Merci.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste littéraire et d’expositions, 1984-2002. Partie II. », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/36715

Se parler : Et puis, Paulette… VADMC

Se parler : Et puis, Paulette… 

À quoi bon faire connaissance quand on habite l’un à côté de l’autre, dans deux fermes différentes ? En outre, sa proposition d’aide peut être mal prise. On a sa fierté, n’est-ce pas ? Et puis, peut-être que ça ne va pas si mal que ça. Après tout, des orages il y en a souvent et s’il y a des dégâts, sa ferme est assez grande pour qu’elle puisse y vivre quand même. Non, pas question que lui, Ferdinand, aide Marceline pendant cette tempête de tous les diables. Finalement, Ferdinand suit le chien de Marceline et sauve sa voisine d’un suicide au gaz, juste avant que le toit de la ferme ne craque et ne s’effondre par grandes plaques.

Le roman de Barbara Constantine, Et puis, Paulette… (2012), commence par un orage. Et se termine par une lumière, celle d’une nouvelle venue au monde. Entre-temps, la solidarité inter- et trans-générationnelle se sera mise en place, avec des surprises, des ratés, des décès, une naissance. Surprise, le chien de Marceline est une chienne, Berthe. Et le chat de Ferdinand, Chamalo, est une chatte. Va donc pour Chamalotte, le féminin, c’est toujours facile à faire. Surprise, l’âne de Marceline, Cornélius, répond vraiment quand on lui parle. Surprise, la jeune Muriel est enceinte. Surprise, les relations tendues entre Ferdinand et sa belle-fille Mireille se détendent, surtout après le divorce de Mireille d’avec Roland, le fils cadet de Ferdinand.

Raté, Ferdinand ne se sent pas plus proche de Roland après son divorce. Raté, Muriel fait un déni de grossesse et refuse de s’occuper de sa fille nouvelle-née. Raté, tante Gaby, la mère adoptive de Mireille, refuse d’apparaître dans les rêves de Ludo, aîné de Mireille et Roland, alors même qu’elle vient dans les rêves de P’ti Lu, son petit frère. Raté, Roland ne retrouve pas de compagne après son divorce. Tante Gaby décède, Hortense la commerçante aussi. La petite Paulette naît.

L’autrice décrit avec amour et tendre amusement une micro-société qui se tisse au fil des semaines, avec comme point central la ferme de Ferdinand, paysan veuf. Tout y est ou presque, en constellation : la solidarité, la mobilité, l’agriculture biologique, le véganisme, les relations femmes-hommes, les relations entre générations, le choix d’une famille non biologique, mais aussi les grossesse non désirées, les mauvaises relations parents-enfants, les tentatives de captation d’héritage, la difficulté à communiquer.

Barbara Constantine montre ici qu’une société ouverte, fluide, est possible à partir de la nôtre. Rien n’est facile pour aucun des personnages : vivre avec des personnes plus âgées, pour Muriel l’apprentie infirmière et pour Kim l’apprenti paysan ; vivre avec des personnes plus jeunes, pour les autres ; vivre avec chienne, âne, chat et chatte ; divorcer avec deux enfants en bas âge à charge, pour Mireille ; faire son deuil, pour tonton Guy et pour Simone, la belle-sœur d’Hortense. Et, surtout, pour tous les personnages, se parler, dire son ressenti sans blesser, trouver un équilibre existentiel au sein de la communauté dans laquelle ils vivent, remettre en question ledit équilibre quand un·e nouveau nouvelle venu·e arrive ou part, échanger avec de nouvelles personnes, qui ne sont pas de sa classe sociale, pas de son âge, qui n’ont pas les mêmes goûts et dégoûts que soi.

Si une autre société est possible, pourquoi ne pas la faire advenir ici et maintenant ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Se parler : Et puis, Paulette… », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/27019

Un petit cœur noir VADMC

Un petit cœur noir

Il est arrivé chez moi un peu en catastrophe, suite au départ de la mère de son esclave humain pour la maison de santé. J’avais vu l’annonce-appel au secours pour son adoption en urgence sur les réseaux sociaux, de la part d’une association locale de défense des animaux : « Chat âgé cherche maison et cœur aimant pour finir ses jours bien entouré. » Cela faisait un peu plus d’un mois que j’avais perdu la minette que j’avais adoptée fin 2022 – autre belle histoire. Et le départ définitif de Théa pour les étoiles le premier janvier 2024 à seize heures m’avait laissée bien triste et chagrinée. Plus d’appels impérieux à cinq heures du matin pour que je descende nourrir madame, plus de « pousse-toi, c’est MA place sur le canapé », plus de « et vire-moi ton ordi, c’est MA place sur tes genoux, pas la sienne ». Plus de câlins. Plus de bruit de la chatière quand elle rentrait, fringante et herborée, du dehors. Etc.

Quand j’ai vu l’annonce, j’ai réfléchi cinq minutes, puis je me suis décidée. Ok, je prenais le risque de m’attacher pour le perdre dans un délai peut-être pas long, mais tant pis. Quand on adopte un animal non humain, c’est comme quand on aime un·e humain·e, on ouvre grand son cœur, sinon c’est pas la peine. Sur une des photos de l’annonce, on le voyait, tout menu, roulé en boule, juste un œil qui dépassait, interrogatif : « Que vais-je devenir ? » J’ai appelé la dame de l’association, avec laquelle j’ai longuement échangé. Elle a vérifié que je savais à quoi je m’engageais, que j’avais de quoi offrir une bonne fin de vie à Zion, le petit chat noir de dix-neuf ans en attente d’adoption. Et elle m’a mise au courant de l’état de santé de Zion : problèmes de vue et anus artificiel suite à un coryza infantile, et besoin de se retaper psychologiquement et nutritionnellement.

Zion avait perdu son esclave… son maître pardon, en juin 2023, d’un cancer foudroyant. Ce monsieur, fan de Bob Marley (« Iron Lion Zion » oh yeah), habitait avec sa mère. Cette dame, âgée, a eu de gros ennuis de santé suite au décès de son fils, dont des pertes de mémoire. Elle ne pouvait donc plus rester seule chez elle. Et comme elle ne se nourrissait plus régulièrement, Zion non plus.

Zion est arrivé chez moi quelques jours après, quittant son domicile natif pour la première fois de sa vie. Il m’a reniflé, puis ses gamelles, que j’avais préparées, puis il est allé se blottir à l’étage sur la méridienne, sous un plaid. Je l’y ai laissé. Plus tard, je suis allée lui parler, à travers le plaid, et je l’ai doucement caressé, mais sans insister. Il est venu de lui-même dormir sur ma poitrine quand j’ai été couchée, ronronnant tout tranquillement. Je ne sais pas si c’était pour faire connaissance, pour se rassurer, pour me rassurer, ou les trois ou les deux, ou les uns.

Le lendemain, il est retourné sous le plaid, puis il est allé manger et boire, puis faire ses besoins dans la litière prévue à cette effet. Et re-plaid. Le soir, il est descendu alors que je regardais un film – j’avais choisi un épisode des Maigret avec Bruno Crémer, espérant qu’il connaissait et que cela lui rappellerai son chez-lui. Il s’est tout naturellement installé sur mes genoux, et a accepté que je le caresse. Il s’est endormi sur mes genoux.

À partir de ce moment, tout s’est bien déroulé. Il a pris ses marques dans la maison, n’a pas demandé à sortir, a passé ses journées à dormir, à manger, à boire (beaucoup, pour ses problèmes urinaires, il le fallait). Et à ronronner sur mes genoux dès que possible. Tant d’heures passées à se lover dans mes bras, à s’y étaler, à ronfloter, à pattounner mes genoux et à ronronner, donc. Nous écoutions sa chanson, aussi. Il est finalement sorti, un peu chaque matin, un peu chaque soir, humant l’air, frissonnant, rentrant. Il avait pourtant pris huit cent grammes, arrivant à deux kilos. Mais… l’âge, le poil court… il n’avait pas non plus l’habitude de sortir, paraît-il. Il a fêté ses vingt ans en avril.

Et puis, début juillet 2024, Zion a commencé à manger moins. Il s’est remis, aussi, sous le plaid. La vétérinaire n’a pas été optimiste, vu son âge, mais elle l’a soigné. Début août, je l’ai amené dans une autre clinique, la clinique de garde, un samedi après-midi, pour des examens complémentaires. Lui qui ne se plaignait jamais, miaulait de temps à autre, de douleur. Le diagnostic de la vétérinaire a été sans surprise, quoique dur : système urinaire bloqué, et un poids sur les poumons qui le gênait dans sa respiration. Pas opérable vu son âge, possibilité d’intraveineuse, mais avec des complications au niveau de son poids sur les poumons.

J’ai donc accompagné Zion dans son dernier sommeil. Je l’ai caressé, murmuré des douceurs, dit qu’il allait revoir enfin son maître, remercié pour son amour et les mois passés ensemble. La vétérinaire et son aide ont été merveilleuses de gentillesse et de douceur. Zion n’a pas souffert plus longtemps, il est parti sans douleur.

Nous sommes repartis ensemble à la maison, lui dans un sac biodégradable, moi avec mon chagrin immense.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Un petit cœur noir », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/18394

 

Pourquoi les chats parlent-ils aux humains ? VADMC

 Pourquoi les chats parlent-ils aux humains ?

Les liens entre animaux non humains et animaux humains datent d’une époque lointaine, mais leur communication est souvent compliquée, faute de langue commune. Alors, faute de mieux, certains félins se résignent à adopter le langage humain. Mais pour quelles raisons et dans quelles circonstances ? 

Que ce soit dans la bande dessinée Le Chat du rabbin (Joann Sfar, 2002 – en cours), dans les romans jeunesse Le Chat qui parlait malgré lui (Claude Roy, 1982), Le Rêveur (The Daydreamer, Ian McEwan, 1994) et dans le roman Le Chat qui voulait sauver les livres (Hon O Mamoroutosuru Neko No Hanashi, Sôsuke Natsukawa, 2017), les quadrupèdes sont aux côtés des bipèdes dans leurs tourments, quelle que soit l’époque où se déroule l’intrigue et quel que soit le pays où ils se trouvent. Les quatre chats sont mâles et ils sont auprès d’hommes et de garçons. 

En effet, même si le Chat du rabbin Sfar, vivant à Alger dans les années 1920, voudrait rester avec sa jeune maîtresse Zlabya, sa faculté de langage, acquise en ayant croqué le perroquet de la maisonnée, lui interdit désormais toute intimité avec celle-ci. En effet, le rabbin préfère avoir son chat sous la main plutôt qu’occupé à lire des romans avec sa fille. Le chat décide alors de devenir un humain de confession juive comme un autre, afin de pouvoir rejoindre sa maîtresse. Ce qui l’entraîne dans de folles équipées antiracistes et œcuméniques, sur le continent africain et européen, plutôt sans Zlabya, qui finit par trouver un amour humain, remettant le Chat à sa place de félin, parlant humain ou non. Le langage humain n’apporte pas le bonheur espéré, mais permet de discuter sans fin et de découvrir d’autres espaces.

Gaspard, le fameux « Chat qui parlait malgré lui », de haute lignée écossaise, n’est pas heureux de sa nouvelle faculté, comme l’indique le titre, suite au mâchouillage intempestif d’une herbe étrange, dans un pays et une époque qui ne sont pas mentionnées, mais qui sont au moins francophones et de la fin du vingtième siècle, vu la technologie utilisée. Il était parfaitement tranquille sans. Outre la crainte d’être découvert par les parents de Thomas, son jeune maître (ou doit-on dire « esclave » ?), il ne peut s’empêcher, dans un premier temps, de dire, depuis le dessous de la table, leurs quatre vérités aux invité·es des parents de Thomas, ce qui provoque des incidents de voisinage et amicaux. Jusqu’à ce que Gaspard aide à arrêter deux malfaiteurs, via le père de Thomas. Et que celui-ci découvre la vérité, pour le plus grand bonheur de la famille. Le secret continue à être bien gardé, et Gaspard peut convoler avec Mina-la-Minnie, qui apprend également le langage humain. Gaspard joue un rôle de Pygmalion traditionnel, dans ce roman à l’humour léger.

Guillaume, le chat de Peter l’adolescent britannique qui est un « rêveur », ne parle pas directement, mais émet des phrases compréhensibles à l’oreille de Peter, une fois qu’ils ont à nouveau échangé leurs identités. Car c’est tout l’enjeu du chapitre « le chat » que de confronter Peter à l’existence quotidienne d’un chat, puis, à la fin du chapitre, au décès de Guillaume, âgé de dix-sept ans. Au-delà de l’anecdote amusante et ô combien virile de l’échange corporel entre un adolescent qui aimerait rester à la maison au chaud plutôt que d’aller à l’école, et un chat qui a envie de goûter à la vie de son maître, chacun réglant les problème de l’autre, il y a la fin de la vie du Guillaume. C’est-à-dire que l’écrivain met en scène le décès d’un animal de compagnie aimé et choyé au sein d’une famille lambda. C’est au moment du retour à l’enveloppe charnelle de chacun, puis lors de l’enterrement de Guillaume, que Peter entend celui-ci le remercier, en langage humain.

Le chat japonais qui, de nos jours, dit s’appeler Le Tigre, a lui aussi une mission claire et précise, bien moins funèbre que celle de Guillaume, moins amusante que celle de Gaspard, pas amoureuse comme celle du Chat du rabbin : celle de sauver les livres de leur effacement dans le monde humain. Le Tigre demande au jeune Rintarô, adolescent qui vient de perdre son grand-père libraire, qui l’a élevé, de l’aider dans sa tâche. Ensemble, ils affrontent, dans le labyrinthe d’un univers parallèle qui prend source au fond de la librairie familiale, « celui qui enfermait les livres », « celui qui découpait les livres », « celui qui liquidait les livres » et « celle qui ne ressentait rien ». Non seulement Rintarô sort de sa dépression, mais il prend confiance en lui et apprend que les livres sont des médiateurs vers les autres, et non un moyen de s’enfermer profondément en soi. Et, haricot rouge sur le mochi, il se rend compte de l’amour que lui porte une de ses camarades de classe, Yuzuki. Et il se laisse convaincre de retourner au lycée et de ne pas abandonner sa scolarité, mais de rester parmi ses pairs. Le Tigre peut alors partir définitivement.

Dans tous ces ouvrages, les félins sont anthropomorphisés afin de révéler les travers humains et d’aider les plus jeunes à devenir meilleurs et à cheminer vers l’âge adulte. Seul le Chat du rabbin interagit plus avec les adultes qu’avec les jeunes, mais il conserve alors la même attitude de questionnement sans fin de l’existence.

Les chats cités ont tout de même droit à une existence propre. Alors, à nous humain·es d’apprendre à parler félin afin d’aider les chat·tes ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Pourquoi les chats parlent-ils aux humains ? », Voyages autour de mon cerveau, mars 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/15571

Heureuse texte VADMC

 Heureuse

Un texte écrit pour le concours Arte Radio en octobre 2023.

Elle vivait au milieu des prés et des bois, non loin d’une ferme reconvertie en gîte d’étape, du côté de Saint-Sauveur-en-Puisaye, le pays de Colette, au début du vingt-et-unième siècle. Cette mère minette, une tigrée grise aux yeux d’or, avait été abandonnée par ses propriétaires lorsqu’ils avaient découvert, avec stupeur, qu’elle était enceinte : « Mais comment, elle ne pouvait pas se retenir d’aller courir le matou sur les toits ? Non, ce n’était pas à nous de la faire stériliser ! Pour le prix qu’on l’a payée au Salon des Chats l’an dernier ! » Le couple de Parisiens avait alors embarqué la féline dans la maison de campagne d’un couple d’amis et l’avait jetée dans le bois le plus proche.

D’abord surprise et apeurée, la future mère avait trouvé refuge dans la ferme-gîte, où les propriétaires l’avait découverte, affamée, un matin de juillet. Pitoyables aux malheureux, Margaret et José avait nourri Minette chez eux, une grande dépendance de la ferme. Ils lui avaient fait une place dans leur cœur et accueillie comme une des leurs, avec Barbe le sanglier, Tuny le saint-bernard, Mouchette la poule blanche et noire, Julie et Arthur, leurs enfants de six et quatre ans. Minette avait vite pris l’habitude de dormir nichée contre le flanc tiède d’Arthur, pendant que Tuny, dans la chambre d’à côté, veillait sur les rêves de Julie. Barbe et Mouchette préféraient le poêle à granulés de la cuisine.

La vie continua. Minette devint la princesse des lieux, accouchant d’une magnifique portée de chatons à la fin du mois d’août, sous le lit d’Arthur. Quatre perles, une blanche, deux tigrées grises, une noire. Quatre fois quatre pattes qui apprirent à ouvrir les yeux, miauler, marcher, manger comme les chats adultes. Julie et Arthur s’émerveillaient chaque jour de leurs progrès et les racontaient, très fiers, à leurs amis. Minette, une fois l’allaitement terminé, reprit ses habitudes. Elle était toujours partante pour une promenade dans la ferme sur le dos de Tuny, un marathon avec Barbe dans les bois interdits à la chasse, une sieste avec Mouchette dans le poulailler, un partage presque équitable du goûter d’Arthur, une partie de balle avec Julie et Tuny, des câlins en tout lieu et à toute heure avec Margaret et José.

Seul épisode désagréable, la visite de la vétérinaire, Ambre, dont Minette n’avait pas compris le besoin de la tatouer et pucer, en cette belle journée de mi-septembre. Ni pourquoi Ambre riait très fort aux plaisanteries de José, mais beaucoup moins à celles de Margaret. Tout de même, Minette était allée ronronner sur les genoux de Margaret un peu plus longtemps le soir, pendant que celle-ci faisait semblant de lire un article sur les panneaux solaires dans La Maison écologique. José, assis à côté de Margaret sur le canapé fleuri, fixait son attention sur Barbe et Mouchette, étalés sur de vieux So Foot. Tuny était déjà aux côtés de Julie, tout aussi plongée dans le sommeil que son frère. À minuit, José se leva, se racla la gorge, réveillant Minette, qui le fusilla de ses prunelles d’or : « Margaret, je suis désolé, je te quitte, j’aime Ambre. » Puis il partit, ses affaires déjà dans le coffre de sa voiture depuis deux jours. Margaret déposa La Maison écologique à la place de José, mit Minette par terre et alla pleurer dans la chambre ex-conjugale.

José revint six mois après, efflanqué comme les chats après la saison des amours, un matin de givre tardif, après le départ de Julie et d’Arthur pour l’école. Minette, stérilisée en décembre par un vétérinaire d’Auxerre, lui fit un accueil poli, tout comme Barbe, Tuny et Mouchette. Tous attendaient la réaction de Margaret. Elle regarda José, lui sourit et sortit de la cuisine. José la suivit au gîte, un couple âgé venait d’arriver.

Au bout de seize années heureuses, Minette décida d’user une autre de ses neuf vies. Elle repose avec Barbe, Mouchette, Tuny et tant d’autres en bordure des bois poyaudins. Un galet gris irisé de blanc, souvenir d’un torrent pyrénéen, marque l’emplacement de son départ.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Heureuse », Voyages autour de mon cerveau, mars 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/14902