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Sous le signe de la trottinette et du cinéma italien : Vers un avenir radieux

Merci Federico Fellini. Et merci aux constructeurs de trottinette. Car, dans Vers un avenir radieux (Il sol dell’avvenire, 2023), Nanni Moretti a remisé sa Vespa. Celle qui, dans Journal intime (Caro diario, 1993), était presque devenue un personnage, moyen de locomotion certes, mais surtout manière de regarder Rome et de penser le monde en le parcourant, a laissé place à un véhicule autrement moins mythique : une trottinette, présente sur les affiches italiennes et françaises. Et ce remplacement n’est peut-être pas si anodin.

Dans Journal intime, Moretti se déplace seul sur sa Vespa. Il sillonne Rome, observe ses quartiers, s’arrête, repart. Nouveau Gregory Peck qui aurait perdu son Audrey Hepburn, il fait de la ville le territoire d’une déambulation solitaire et cinéphile. Trente ans plus tard, Giovanni, le cinéaste qu’il interprète dans Vers un avenir radieux, monte sur une trottinette — et surtout, il n’est plus seul. Face à lui, Pierre (Mathieu Amalric, pour la première fois de sa carrière dans un rôle souriant) tourne lui aussi. Les deux hommes décrivent des cercles. Ils ne vont nulle part. Ils jouent.

La différence est de taille. La Vespa permettait de traverser Rome ; la trottinette transforme l’espace en terrain de jeu. Au mouvement orienté succède la ronde, au déplacement solitaire le mouvement partagé. Moretti ne conquiert plus la ville : il s’autorise à jouer en son sein.

Or Vers un avenir radieux est précisément un film où tout menace de ne plus avancer. Le couple formé par Giovanni et Paola (Margherita Buy) vacille. Paola veut le quitter, mais Giovanni ne le sait pas encore. Son film sur le Parti communiste italien et l’insurrection hongroise de 1956 paraît appartenir à un cinéma dont plus personne ne veut. Son producteur Pierre croule sous les problèmes financiers. Les nouveaux usages cinématographiques désarçonnent Giovanni, qui interrompt avec fureur le tournage d’une scène de violence dans un autre film. Même l’Histoire semble bloquée : Giovanni connaît déjà l’issue de l’événement qu’il met en scène et l’impasse dans laquelle le Parti communiste italien s’est alors enfermé.

Que faire lorsque tout paraît immobilisé ? Bouger. En trottinette, en dansant, en chantant, en marchant. Cette réponse traverse tout le film et rejoint une constante ancienne du cinéma de Moretti. Ses personnages n’ont jamais cessé de se déplacer : à Vespa dans Journal intime, dans les manifestations d’Aprile, à pied dans Habemus Papam, entre le tournage et l’hôpital dans Mia madre, d’un étage à l’autre dans Tre piani. Comme si, chez lui, penser supposait toujours de se mettre en mouvement.

Mais Vers un avenir radieux introduit une inflexion : le mouvement devient de plus en plus collectif. Cette évolution me rappelle un précédent article que j’avais consacré à Journal intime, « Bouger en solidarité ». Moretti y évoque Jennifer Beals et son désir de savoir danser. Pourtant, lorsqu’arrive la danse, il reste en marge : il ne se mêle pas aux danseurs et danseuses et va chanter avec l’orchestre. Trente ans plus tard, il semble avoir appris à danser — ou, plus exactement, à s’autoriser enfin à jouer avec les autres. La trottinette l’annonce. Le défilé final l’accomplit. Entre les deux, il y a la musique.

Moretti aime quitter ses films en musique, comme s’il préférait rendre le public au monde dans un mouvement plutôt que dans l’immobilité d’une démonstration. Vers un avenir radieux reprend et amplifie ce principe. Et comment ne pas s’arrêter sur « Voglio vederti danzare » de Franco Battiato ? La chanson est elle-même mouvement et voyage. Elle convoque les derviches tourneurs, les danseuses de Bali, différents espaces, traditions et imaginaires spirituels. « Je veux te voir danser » : non pas danser seul, mais entrer dans une circulation plus vaste, où les cultures et les corps se répondent.

C’est aussi ce que fait progressivement Vers un avenir radieux. Tout semblait bloqué : le couple, le tournage, le financement, la politique, le cinéma italien. Puis les corps recommencent à bouger. Ils roulent. Ils dansent. Ils marchent. Ils défilent. Trottinette, danse, cortège : trois manières de refuser l’immobilité.

Et c’est ici que Federico Fellini entre véritablement en scène. La présence de Fellini dans Vers un avenir radieux n’a rien d’une citation plaquée. Elle tient plutôt d’une mémoire cinématographique qui imprègne les formes. La Rome de Fellini était déjà un immense terrain de jeu où la réalité, le souvenir, le tournage, le rêve et l’imagination pouvaient se confondre. Fellini Roma (1972) en faisait une succession de visions. Intervista (1987) transformait Cinecittà en espace mental, peuplé par l’histoire du cinéma autant que par ceux et celles qui continuaient à le fabriquer.

Moretti semble renouer avec cette fantaisie mélancolique. Son cinéma demeure politique, mais quelque chose s’y est adouci. Le plaisir du jeu, de la chanson, de la ronde et du spectacle vient désormais accompagner la colère. La procession finale rend la filiation particulièrement visible. Sa musique, avec sa légèreté de marche et de fanfare, sa joie légèrement mélancolique, peut évoquer l’univers de Nino Rota et les grands cortèges felliniens. Les personnages avancent ensemble comme dans l’une de ces processions où Fellini faisait défiler tout un petit monde devant sa caméra.

Mais si la forme est fellinienne, son sens reste profondément morettien. Chez Fellini, le cortège est volontiers poétique, carnavalesque, mémoriel. Chez Moretti, il devient également politique. Giovanni refuse en effet l’issue du film qu’il est lui-même en train de tourner. Son dirigeant communiste ne se suicidera pas. Et le Parti communiste italien du film choisira de rompre avec Moscou après l’écrasement de l’insurrection hongroise de 1956.

Pour notre plus grand bonheur, Moretti réécrit l’Histoire. Non pas pour faire croire qu’elle s’est déroulée autrement, mais pour rouvrir ce qu’elle avait refermé. Le cinéma lui permet de donner momentanément corps à une possibilité qui n’a pas eu lieu. Que se serait-il passé si une autre voie avait été choisie ? Que serait devenue la gauche italienne ? Qu’aurait pu être un communisme démocratique refusant l’alignement soviétique ?

Le cinéma ne corrige pas le passé. Il lui rend ses possibles. C’est peut-être là que Moretti se sépare le plus nettement de Fellini : Fellini rêve et suit son rêve. Moretti rêve pour transformer le réel, même si cette transformation ne peut avoir lieu que dans la fiction. Et il ne termine pas cette utopie par un discours. Il la fait marcher.

Le cortège final réunit non seulement les personnages de Vers un avenir radieux, mais toute une famille de cinéma. Des actrices et acteurs ayant accompagné Moretti au cours de sa filmographie viennent marcher avec lui. Le geste devient dès lors simultanément politique, cinéphile et intime : hommage au cinéma italien, retour sur sa propre œuvre, fidélité aux êtres avec lesquels cette œuvre s’est construite.

Dans Intervista (1987), Fellini convoquait les fantômes de Cinecittà. Moretti convoque les siens. Mais ce sont des fantômes extraordinairement vivants. Ils marchent. Cette réunion prend presque la forme d’une autobiographie collective. Un cinéaste ne se retourne pas seulement sur les films qu’il a réalisés ; il regarde les visages qui les ont habités. Son œuvre cesse momentanément d’être une succession de titres pour redevenir ce qu’elle a aussi toujours été : une aventure menée avec d’autres.

Et là encore, Journal intime permet de mesurer le chemin parcouru. Moretti restait alors au bord de la danse. Dans Vers un avenir radieux, il entre dans le cortège. Celui qui pouvait apparaître comme le centre solitaire de ses propres films se retrouve parmi les autres. Non plus devant. Parmi.

Le défilé devient ainsi une « solidarité mise en mouvement ». Personnages, acteurs et actrices, amis, générations, anciens films : tous avancent ensemble. Le mouvement individuel de la Vespa a abouti au mouvement collectif du cortège.

Mais Moretti ne dialogue pas uniquement avec son propre passé et celui du cinéma italien. Vers un avenir radieux ouvre également ses portes à ceux qui viennent d’ailleurs. Là encore, Intervista offre un rapprochement éclairant. Fellini s’y laisse observer par une équipe de télévision japonaise venue à Cinecittà. Le cinéma italien se regarde soudain à travers un regard étranger : Fellini devient lui-même personnage, objet d’admiration et d’interrogation. Moretti reprend ce déplacement du regard en le transformant. Dans Vers un avenir radieux, les Sud-Coréens ne viennent plus seulement contempler le cinéma italien : producteurs, réalisateur, acteurs, ils entrent dans sa fabrication. De Tokyo à Séoul, quelque chose a changé. Chez Fellini, le Japon vient contempler Cinecittà. Chez Moretti, la Corée entre dans Cinecittà.

Le passage du spectateur au partenaire est significatif. Il empêche surtout l’hommage au grand cinéma italien de se transformer en nostalgie nationale. Le passé est là, Fellini est là, Rota semble parfois n’être jamais très loin, les acteurs et actrices de Moretti reviennent ; mais les portes ne se ferment pas. Le cinéma italien continue à dialoguer avec le monde.

Ce dialogue traverse également « Voglio vederti danzare », chanson de circulation culturelle autant que de danse. Il traverse les corps et les langues du film. Il traverse enfin son titre même : malgré les désillusions, il s’agit encore de regarder vers un avenir radieux. Sans naïveté.

Moretti connaît trop bien l’histoire politique italienne pour effacer ses échecs. Dans La Seconda Volta (Mimmo Calopresti, 1996), où il interprétait Alberto Sajevo, survivant d’un attentat des Brigades rouges confronté des années plus tard à son ancienne agresseuse, il se trouvait déjà face à l’héritage tragique de la violence politique. Il ne s’agissait ni d’oublier ni de simplifier, mais de chercher ce qu’il est encore possible de comprendre lorsque l’Histoire a laissé derrière elle ses blessures.

Il existe d’ailleurs dans Palombella rossa (1989) une scène qui semble annoncer, sur le mode burlesque, cette volonté de ne plus accepter les histoires dont la fin paraît déjà écrite. Dans le bar où est diffusé Le Docteur Jivago (David Lean, Doctor Zhivago, 1965), le patron préfère s’enfuir plutôt que d’assister une nouvelle fois à la fin du film. Il sait ce qui va arriver et ne veut pas le voir arriver.

Le choix du Docteur Jivago n’est sans doute pas indifférent dans un film consacré à la crise politique et identitaire d’un communiste italien. À travers la destinée de Jivago, c’est aussi la révolution russe et la naissance du monde soviétique qui apparaissent sur l’écran de télévision. En 1989, tandis que l’URSS de Gorbatchev est en pleine transformation et que le communisme italien traverse lui-même une crise profonde, Moretti fait ainsi entrer l’histoire soviétique au cœur de Palombella rossa.

Trente-quatre ans plus tard, dans Vers un avenir radieux, il revient directement sur les rapports entre le Parti communiste italien et l’URSS, mais en remontant jusqu’à un autre moment historique : 1956 et l’écrasement de l’insurrection hongroise par les chars soviétiques. Il se retrouve alors, une nouvelle fois, devant une histoire dont il connaît la fin. Mais il ne fuit plus. Il la change.

Giovanni refuse le dénouement prévu pour son propre film. Son dirigeant communiste ne se suicidera pas et, surtout, le Parti communiste italien de cette histoire réinventée rompra avec Moscou. Le cinéma permet ainsi à Moretti d’imaginer rétrospectivement la bifurcation qui n’a pas eu lieu : une autre histoire du communisme italien, détachée de l’URSS dès 1956.

De Palombella rossa à Vers un avenir radieux, le déplacement est donc double. Il concerne le rapport à l’inéluctable — en 1989, on peut encore fuir une fin que l’on connaît ; en 2023, le cinéaste s’accorde le droit d’en inventer une autre — mais aussi le rapport à l’histoire soviétique. Dans Palombella rossa, celle-ci surgit encore sur un écran, à travers une œuvre que les personnages regardent. Dans Vers un avenir radieux, Moretti entre lui-même dans cette histoire et la remet en jeu. L’utopie succède à l’impasse. Et le mouvement à l’immobilité.

C’est pourquoi la trottinette du début n’était peut-être pas un simple gag. Elle contenait déjà, sous sa modestie et son caractère enfantin, tout le programme du film : recommencer à bouger lorsque les routes anciennes ne mènent plus nulle part. Ne pas reprendre nécessairement la Vespa. Ne pas faire comme avant. Inventer une autre manière d’avancer, quitte à tourner d’abord en rond, pour le seul plaisir de jouer avec quelqu’un. En 1993, Moretti parcourait Rome seul sur sa Vespa. Trente ans plus tard, il monte sur une trottinette avec Mathieu Amalric, danse, chante, puis rejoint un défilé où marchent ses personnages, ses acteurs et actrices, ses amis, son histoire politique et ses rêves de cinéma.

Il n’a donc jamais cessé de bouger. Mais il a peut-être changé sa manière d’être en mouvement. À la déambulation solitaire répond désormais la ronde ; à la ronde, la danse ; à la danse, le cortège. Et le leader lui-même ne finit plus par s’en aller. Il marche parmi les autres.

Malgré les désillusions politiques, malgré les crises du cinéma, malgré les échecs personnels, il reste donc une possibilité : continuer d’avancer.

Fellini l’avait fait avec ses processions, ses déambulations et ses cirques humains, donnant toujours l’impression que, malgré tout, le monde poursuivait sa danse. Moretti reprend la marche. Non pour nier ce qui a été, mais pour imaginer ce qui aurait pu être, et peut-être, par là même, ce qui pourrait encore advenir.

En trottinette, s’il le faut. Mais ensemble. Et, si possible, in musica.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Sous le signe de la trottinette et du cinéma italien : Vers un avenir radieux », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/33692

« Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste cinématographique, télévisuel, musical, 1984-2002. Partie I. » VADMC

Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste cinématographique, télévisuel, musical, 1984-2002. Partie I.

Moi, je préférais le jaune, plus sérieux et plus calme que le violet. Qui était très sympa, très drôle par sa mauvaise foi. Mais je préférais le jaune.

Voir, aimer, retenir

Vous aurez tous et toutes reconnu la fameuse émission Les Badaboks, diffusée sur FR3 de la fin des années 1980 au début des années 1990. Ma mère, qui était aussi mon institutrice de maternelle, nous la diffusait à l’école, le jeudi après-midi. Dans cette émission, il y avait, outre les chamailleries du Jaune et du Violet, une mise en images soignée d’un album jeunesse, une émission de jardinage. Plus tard, une peluche de Maki a agrandi la famille des marionnettes. Et leur fameux « arrête de me dire arrête », à dire en fronçant le nez. Et leur parler « schtroumpf », à base de « bidulbuk », à décliner sous forme de nom, de verbe… et, à la fin, depuis leur toit en fer-blanc, les Badabok lançaient leur jeu, à savoir trouver l’énigme de la semaine. On pouvait leur envoyer notre réponse sur papier, d’autant que : « On adore les cartes postales. » Dont acte.

Dans mon quotidien d’enfant née en 1984, il y avait aussi, côté émission télé, chez ma meilleure amie de primaire, F., Le Club Dorothée. Certes, j’étais d’accord avec Télérama et Télérama Junior, qui hurlaient à la vulgarité, mais j’aimais beaucoup les histoires tellement compliquées d’Hélène et les garçons. Et Cri-Cri d’amour, avec sa mèche romantique, sa boucle d’oreille et son côté rebelle. Daniel était fade, mais formait un beau couple avec Hélène.

Il y avait, aussi, mes parents qui m’ont réveillée à cinq ans, un beau soir d’été 1989, pour que je regarde avec eux La Flûte enchanté, en direct, sur FR3 – oui, c’était la chaîne culturelle de l’époque. Je renvoie ici à mon article à ce sujet : https://vadmc.hypotheses.org/19301

Il y avait, aussi, chez ma grand-mère maternelle, à partir de l’enfance, à ses côtés sur son canapé : les films du dimanche soir sur TF1 (Pagnol, Fernandel, Louis de Funès) ; la messe retransmise en direct sur Antenne 2, chaîne du service public, le dimanche matin ; les feuilletons d’été (je me souviens du Château des Oliviers, avec la solaire Brigitte Fossey) ; les Maigret avec Bruno Cremer ; les Nestor Burma avec Guy Marchand et son saxophone ; Les Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy ; Le Bal d’Ettore Scola. Et en VHS, enregistrées ou offertes à ma grand-mère : Pagnol, Fernandel, films et sélection de sketchs et de chansons, Louis de Funès ; Fernand Raynaud (sélection de sketchs) ; Le Canard à l’orange, version Michel Roux et Nadine Alari. Par contre, adolescente, j’ai fermement refusé de voir La Cage aux folles, n’étant pas homophobe.

Par contre, j’ai totalement adhéré à la leçon antispéciste, anti-corrida, d’Heureux qui comme Ulysse, le dernier film de Fernandel, avec la très belle chanson de Georges Brassens. Il faut dire que j’étais élevée ainsi par mes parents, depuis ma première écoute de l’Histoire de Babar et mon premier visionnage de Bambi, entre autres. D’où, aussi, un de mes jeux d’enfance, où mes poupées Corolle protégeaient mes peluches des méchants chasseurs.

Chez ma grand-mère, on regardait aussi, ensemble : Dallas et son super-méchant JR, La Roue de la fortune, Christian Marin et sa clarinette, Les Chiffres et les lettres, plutôt soporifique, Pyramide, avec Patrice Lafont que je n’avais pas relié à son rôle dans Le Gendarme de Saint-Tropez, Maguy et son héroïne énergique, drôle et survoltée, Questions pour un champion et l’impeccable Julien Lepers, Fa Si La Chanter et Pascal Bruner, L’École des fans, 30 Millions d’amis et sa mascotte Mabrouk, Alf, Le Bébête Show, Fort Boyard, ses énigmes sportives et ses tigres qui me faisaient mal à voir tourner en rond. Ma grand-mère avait toutes les réponses aux jeux culturels, sauf pour le sport et le fromage. En plus de son tricot, elle faisait beaucoup de parties de Scrabble et des mots croisés.

Comme très bons souvenirs d’enfance, un qui date de mes six ans. Ma meilleure amie de primaire, F., m’avait proposé de regarder soit La Petite Sirène, de Disney, soit Dirty Dancing. Comme j’avais lu le conte, et que je ne savais pas que Disney avait changé la fin, j’ai choisi Dirty Dancing. Et, là : Patrick Swayze dans toute sa splendeur, dans l’eau, juste en pantalon chez lui, sur un tronc d’arbre, rossant l’infect Robbie, protégeant son amie d’enfance Penny. Et Jennifer Grey/Frances qui s’énerve car elle se trompe dans ses pas, en répétant sur l’escalier extérieur de la pension de famille où elle passe l’été en famille, sur « Wipe Out ».

Trois ans après, j’ai commencé la danse contemporaine, à la MJC d’Auxerre. Et ce, jusqu’à mes dix-huit ans, date de mon départ en fac. Neuf ans de bonheur hebdomadaire, chaque mercredi après-midi, avec d’autres filles et notre prof, Noëlle. Sans oublier le spectacle de fin d’année, soit dans notre salle de danse à la MJC, soit devant la MJC, juste sur le parvis de l’église Saint-Pierre, attenante à la MJC, en mode groupe d’Esmeralda (non, je n’ai pas aimé cette expérience). Soit au théâtre d’une petite ville proche d’Auxerre, Héry, grâce à une autre prof de danse, Pascale, tuée en 2020 avec son mari, par un chauffard. Revenons à quelque chose de plus sympathique : soit, aussi, au théâtre d’Auxerre, comme pour le spectacle de la fin d’année de Moyenne section, sur le thème de l’album jeunesse Le Magicien des couleurs. En effet, ma mère, qui était mon institutrice, avait fait un projet d’école avec une de ses collègues d’une autre école : adapter en spectacle de danse contemporaine Le Magicien des couleurs. Pendant l’année scolaire, nous sommes allé·es répéter et travailler au CREPS de Dijon, avec des danseurs et des danseuses, et des musiciens, dont Pascal, le mari de Pascale la prof de danse contemporaine. Puis, spectacle au théâtre d’Auxerre à la fin de l’année. Des souvenirs flous mais agréables.

Un autre visionnage et re-visionnage, en VHS, grâce à mon meilleur ami de maternelle et de primaire, C. : Tintin et le lac aux requins. Même en connaissant l’histoire, j’avais toujours peur pour Tintin, Nico et Nouchka, enfermés dans une pièce où l’eau monte inexorablement, dans le repaire sous-marin de l’infâme Rastapopoulos. Depuis, je me méfie des personnages adipeux qui portent une bague au petit doigt, comme l’avocat de 120, rue de la Gare, de Léo Malet, lu à l’adolescence, d’abord en bande dessinée dans l’adaptation de Tardi, grâce à la bibliothèque de BD de mon père, puis en roman.

Outre plusieurs Disney, vus en VHS et/ou cinéma (La Belle au bois dormant, Cendrillon, Bambi, Merlin l’enchanteur, Mowgli, Robin des bois, Dumbo, Fantasia, Les Aristochats, Peter et Elliott le dragon, La Belle et la Bête, Bernard et Bianca, Bernard et Bianca au pays des kangourous, Toy Story, Aladin, Le Roi Lion….), il y avait, chez mes parents, ma VHS du Roi et l’Oiseau. Mon demi-frère, plus âgé que moi, se plaint encore d’avoir mal au pouce d’avoir dû lancer et relancer ce chef-d’œuvre cinématographique avec la télécommande du magnétoscope.

Comme pour Bambi et Babar, j’avais bien retenu le côté anti-chasse de ce film, même si je n’avais pas déchiffré le message sur la tombe de la femme de l’Oiseau (je cite de mémoire) : « à mon épouse regrettée, victime d’un accident de chasse ». Et j’ai applaudi, tout en ayant très peur pour eux, à l’histoire d’amour du « petit ramoneur de rien du tout » et de sa « charmante bergère ». Sans oublier la faconde de l’Oiseau : « Mesdames, Messieurs… » ; « (…) et pour qui les gardait-elle, ses bons gros moutons ?? Mais pour vous, mes amis les lions ! » ; « Et soudain : le Roi ! » ; « (…) échevelés, livides [les moutons]… au milieu des tempêtes ! » (merci Victor Hugo). Et d’autres phrases, d’autres personnages : « Mais… vous m’aviez dit qu’ils seraient libres ! » (la bergère au Roi) ; « le travail, c’est la liberté. » (le Roi à la bergère, merci Hitler et son humour au fronton des camps de la mort) ; « les oiseaux, les oiseaux, les voilà, ils arrivent ! » (un petit garçon de la ville basse aux autres habitant·es) ; « tiens, c’est drôle, je ne les voyais pas du tout comme ça. » (une vieille dame, à sa fenêtre, tout en essuyant une assiette). Il faut dire que les oiseaux, outre l’Oiseau, sont… des lionnes, des lions, un tigre, un petit chat tigré, sauvé par le tigre d’un dompteur, le ramoneur, un ours. Mais, chez Grimault et Prévert, il n’y a pas de barrières entre les espèces !

Merci à eux, merci à leur troupe d’animateurs et d’animatrices, merci aux voix des personnages. Dont Claude Piéplu, voix de l’obséquieux maire du palais, retrouvé bien plus tard dans un Maigret avec Bruno Crémer, puis dans la comédie légère Le Diable par la queue. Et Raymond Bussières, dont la voix était bien moins grave quand il était jeune, assis sur un réverbère, à se moquer des gendarmes, dans L’Assassin habite au 21 . Ou à dire « boulot boulot, menuise menuise » à Serge Reggiani dans Casque d’or. Jusqu’à le retrouver, quand j’étais jeune adulte, en voyou dans la comédie nord-américaine Deux têtes folles. C’est d’ailleurs à la voix grave qu’il y a que je l’ai reconnu et que j’ai fait le lien entre toutes les fois où je l’avais vu puis entendu.

Je garde précieusement de ce film, aussi, l’image immobile du couple du ramoneur et de la bergère regardant les étoiles scintillantes, assis sur un toit, avec la musique cristalline de W. Kilar.  De même, je garde quelques images de films que mes parents m’ont fait voir à la télévision, sur VHS enregistrée, ou en direct, dans les années 1990, et que j’ai vus et revus depuis – ou pas : Letal (Miguel Bosé), un travesti, écartant doucement un rideau de perles, sur les premières notes de « Un año de amor », dans Talons aiguilles ; Edward Ferras (Hugh Grant) jouant avec des ciseaux plutôt que de se jeter aux pieds de sa bien-aimée (Emma Thompson), dans Raison et Sentiments ; Nanni Moretti à Vespa dans Rome, dans Journal intime ; l’atmosphère moite de L’Odeur de la papaye verte ; l’énergie, la joie, l’intelligence, la peine, la sournoiserie, puis le bonheur double final, dans Beaucoup de bruit pour rien ; des souvenirs désagréables mais non identifiés de Raining Stone et de Ladybird de Ken Loach ; les courses-poursuites dans L’Année du dragon (celui-là… l’ai-je vu en entier, ou me suis-je faufilée dans le salon, avant d’être ramenée dans ma chambre ?). Et Resnais-Arditi-Azéma, avec Smoking/No Smoking : ma préférence va (toujours) à Smoking, plus drôle, avec quelques répliques cultes, passées dans le langage familial : « p’tites dalles brisées, Mâme Tisdel ? » ; « APPLEWICK ! Mais où il est, ce c… ? » ; « Et Carl Nielsen, vous connaissez, Carl Nielsen ? » ; « Non ! Monsieur Lapin ! » Mémorable. Et les films de Rohmer, à la fin de l’adolescence. À jamais, un de mes cinéastes favoris.

Il y a eu aussi la violence de Capitaine Conan, vu au cinéma lors de sa sortie, comme je l’ai raconté ailleurs . Très bon souvenir, par contre, dans le même cinéma haut-savoyard, à l’été 98, de la reprise de Grease, certes en VF (sauf pour les chansons, incompréhensibles du coup), toujours avec mes parents. J’avais cru, d’ailleurs, que les lycéens du film étaient des collégiens, au vu de leur peu de maturité, et qu’ils passaient leur brevet à la fin du film, et non leur bac.

Avec mes parents, au cinéma d’Auxerre (salut salut aux propriétaires de l’époque, les L.), il y a eu, entre autres, Sur la route de Madison : douceur, mélancolie, amour impossible. Et cette danse, lente, entre le héros et l’héroïne. Va savoir, de Rivette : intelligence, fluidité, humour, absurde. Et le Paris estival du tout début du vingt-et-unième siècle : chef-d’œuvre tranquille. La Parenthèse enchantée, de Michel Spinosa : la jeunesse de mes parents, leurs combats féministes.

Il y a eu, avant, L’Étrange Noël de M. Jack et Un Noël chez les Muppets, deux films que j’avais beaucoup aimés, mais où j’étais, aussi, bien contente d’être en sécurité entre mes parents, parce que, tout de même, le savant fou et Oogie de M. Jack font peur, de même que le fantôme des Noëls à venir dans les Muppets – et peut-être quand même le fantôme des Noëls passés, avec ses yeux fixes de droguée. Et les courts-métrages de Nick Park, avec et sans Wallace et Gromit. Puis les autres aventures du duo chien-homme. Et Les Quatre Filles du Docteur March, avec Winona Ryder et les yeux bleus, si bleus, de Gabriel Byrne, que je retrouvais quelques années après Le Cheval venu de la mer. Avec juste ma mère, à Paris, aux Sept Parnassiens, il y a eu Le Jardin secret. J’ai lu tout de suite ensuite le roman, offert par J., une amie de mes parents. Et Princes et Princesses, ressorti pendant le succès de Kirikou, au même cinéma, toujours avec ma mère. Et, à Auxerre, La Vie ne me fait pas peur, de Noémie Lvosky : je ne m’y suis pas retrouvée, mais j’ai beaucoup aimé le film et la dernière partie, celle du voyage en Italie, comme une promesse de voyages personnels à venir.

À la maison, il y avait, aussi, quelques vieux films, à partir de l’adolescence  – pas ceux avec Gabin en vieillard hurlant contre les jeunes, les femmes, les… , ni ceux avec Fernandel montrant sa dentition et rien d’autre, ceux-là, mes parents les avaient supportés étant enfants et adolescents -, plutôt La Dolce Vita, ma révélation du cinéma italien, avant les Moretti. Et, avec mon père, les James Bond version Sean Connery, Willow, les Indiana Jones, Les Tontons flingueurs et les westerns spaghettis : oh là là, Clint Eastwood !! Poncho, chapeau, barbe de trois jours, yeux verts fendus…. miaou miaou miaou. Ok, aussi, le talent de Sergio Leone et la musique d’Ennio Morricone. Ok. Certes.

Apprendre à regarder

De mon côté, côté films, émissions et documentaires vus à la télévision et au cinéma, enfant puis adolescente, il y a, d’abord, beaucoup de vieux films. Ceux du lundi et du mercredi après-midi, quand j’étais au début du collège, donc milieu des années 90 (que saint Patrick Brion soit remercié pour des siècles et des siècles) : La Belle et la Bête, cette fois version Cocteau, qui m’a fait autant peur, voire plus, que celle de Disney, à cause du noir et blanc et de l’apparition de la Bête ; les Sinbad ! : aventures, Technicolor, effets spéciaux qui m’impressionnaient, car pas soignés à l’ordinateur ; L’Assassin habite au 21 ; Jason et les Argonautes (idem que pour les Sinbad) ; Jason contre les Amazones – je suis flottante sur le titre exact : là, la misogynie du film m’a fait hurler (intérieurement) : non mais oh, c’est quoi ces filles qui se battent pour un type, même pas beau ni intelligent ? Et même, de toute façon, quand un garçon essaye de semer la zizanie dans un groupe de filles…. on le vire ! Bouge, abruti !

Merci papa-maman, maman-papa, de m’avoir créée féministe, en plus d’athée, d’écologiste, anti-raciste, pro-LGBTQIA+, anti-validiste, anti-spéciste, anti-âgiste.

Comme notre professeure d’anglais de Cinquième, Mme R., nous avait fait regarder un extrait de L’Inconnu du Nord -Express, d’Hitchcock, le père d’un de mes amis, A., lui avait offert la collection VHS d’Hitchcock. Ou du moins une bonne partie. A., très généreusement, m’avait prêté ses VHS. J’ai vu : Les Oiseaux (plus jamais jamais jamais. Jamais, même avec la lumière allumée) ; La Main au collet ; Le Procès Paradine ; Soupçons ; Rebecca ; La Maison du Dr Edwards ; Les Enchaînés.

Mme R., quant à elle, m’avait prêté L’Inconnu du Nord -Express. Heureusement, car quand elle a voulu nous le passer en entier à la fin de l’année, mes camarades ont protesté (« le noir et blanc, ça fait mal aux yeux »). Puis se sont jetés sur Independance Day, suite à l’invitation de la classe d’à côté. J’ai été soulagée d’entendre la sonnerie de la fin de l’heure de cours, même en n’ayant pas vu la fin de cette grosse machinerie hollywoodienne. Pendant l’année, Mme R. m’avait très gentiment prêté, aussi, Le Faucon maltais, qui m’a laissée perplexe, et Corinna, Corinna, beau et solide film antiraciste. Je l’ai aujourd’hui, en DVD. Thank you, Mrs R.!

Enfant, j’ai vu quelques vieux films de La Dernière Séance, animée par Eddy Mitchell. Je me souviens de Prince Valiant, celui qui coupe une plante pour arriver à respirer sous l’eau, qui poursuit en vain le Chevalier noir, qui tombe amoureux de la belle Aletha, promise à un autre… et qui a pour ami d’enfance un autre Viking, Voltar, qui a son franc-parler : « Un signe ne vaincra pas Sligon ! » Par contre, un bon coup d’épée dans le dos du traître en question, si. Et Les Vikings, justement, avec un conflit fraternel souterrain, Janeth Leigh à nouveau en prix du vainqueur, et, scène époustouflante, Kirk Douglas en prince viking, marchant sur les rames enflammées d’un drakkar mortuaire.

À l’adolescence, je me suis mise au Cinéma de minuit (saint Patrick Brion, etc., bis). Ma mère enregistrait le film le dimanche soir, puis je le regardais le samedi après-midi suivant. Parfois, mon père venait « lire le journal », pendant que je regardais le film. Et donc, mon père regardait le film avec moi. Parmi les dizaines de films, que retenir, quelles titres écrire ici, et sans me tromper d’époque de visionnage ? Tant pis, je me lance. Les westerns avant Leone : John Ford, Howard Hawks, Delmer Daves, le menton sexy de Kirk Douglas. Les films avec Errol Flynn : L’Aigle des mers, Capitaine Blood, Robin des bois (aussi bien que le Disney). Bette Davis dans Eve. Richard Burton et Elizabeth Taylor dans Cléopâtre. Gene Tierney dans Laura. Suzy Delair dans Quai des orfèvres (impossible de la relier à Madame Pivert des Aventures de Rabbi Jacob à l’époque). Les films de Carné, Duvivier, Grémillon, avec ou sans Gabin jeune (plutôt avec). Barbra Streisand dans son film Yentl. La même dans On s’fait la valise, doc ? Bernadette Lafont dans La Fiancée du pirate. Françoise Fabian, Dominique Blanc et ? et Pierre Arditi dans Plaisir d’amour. Marcello Mastroianni dans Les Nuits blanches. Gassman, Sordi, Tognazzi dans Les Nouveaux Monstres. Alain Delon dans Rocco et ses frères. Et le très beau Vittorio de Sica, si jeune alors, dans Il signor Max et Ces hommes, quels mufles ! Que j’ai retrouvé, plus tard, toujours aussi élégant, dans Madame de… Bon, je m’arrête ici, sur la valse de George van Parys dans ce joyau de film.

Passons aux émissions et documentaires. Oh ! Mais aussi… au duo anglais déjanté d’Ab’Fab’ ! Absolutely Fabulous, feuilleton anglais, diffusé le samedi en début de soirée sur cette nouvelle chaîne du service public, ARTE, que je suis depuis le premier mouton (les fans d’ARTE me comprendront, les autres chercheront ce générique fameux des débuts de la chaîne).

J’enchaînais avec Histoire parallèle, de et avec Marc Ferro. Et le dimanche après-midi, sur la Cinquième, j’ai un temps suivi l’émission historique de Laurent Joffrin : Chantons sous l’Occupation, La Délation sous l’Occupation, Le Voyage d’Automne.

Retour sur ARTE le dimanche soir, pour les dessins animés anciens. Quand j’étais petite, j’étais plutôt Ça Cartoon ! sur Canal +, en clair. Sur la même chaîne, enfant, je suivais, plus ou moins avec l’autorisation de mes parents, Les Nuls (« Mais où ai-je mis mon stylo ? »). Bon, en fait, j’avais le droit de regarder l’émission en famille (mes parents, mon demi-frère, ma demie-sœur, plus grands que moi) uniquement le samedi soir, mais j’arrivais parfois à regarder quelques bribes des émissions de la semaine. Puis, ce furent Les Guignols et Les Deschiens, autres éclats de rire quotidiens, heureusement pendant de longues années. J’ai parlé ailleurs des spectacles de danse contemporaine, et de marionnettes de Philippe Gentil, vus avec mes parents à Paris. J’ajoute ici les spectacles de la troupe Deschamps-Makeïeff, celle des Deschiens et d’autres intermittent·es du spectacle. Que de rires et d’émotions, là encore.

Au cinéma, je suis allée voir…. non, attendez, je vais tout de même parler des quelques séances ciné avec mes amies : certains Disney des années 90, vus avec ma meilleure amie F., sa sœur aînée, amie de collège de ma demie-sœur, et ma demie-sœur. Je garde un meilleur souvenir de ses séances de cinéma amicales que de quelques-uns des films vus : autant La Belle et la Bête m’avait enthousiasmée, et j’avais été stupéfaite de la nouveauté graphique de Toy Story, autant Le Roi Lion et Aladin ne correspondaient pas à mes images de l’Afrique et du Moyen-Orient. Et je trouvais leur dessin laid.

Quant à Titanic, je l’ai vu à sa quarante-sixième semaine d’exploitation à guichets fermés (au moins), une des seules fois où j’ai cédé à la mode et à l’invitation d’une amie, et où je m’en suis bien repentie. En effet, le groupe d’amies et de mères dont je faisais partie était dispersé dans la salle, au vu de l’abondance du public. Du coup, je n’étais pas à côté de l’amie qui m’avait invitée. Et, je me suis ennuyée, quelque chose de bien, à cet énorme chose croulante, et bien patriarcale. Oui, parce qu’à cette époque, j’avais lu et relu Le Deuxième Sexe, et lu La Drôle de guerre des sexes dans le cinéma français, mes deux piliers critiques du moment – qui sont toujours là aujourd’hui, d’ailleurs. Donc, la scène soi-disant ultra-romantique où machin soutient chose sur le pont arrière du bateau…. non merci. Quant au reste… quel ennui !

Par contre, j’ai été prise jusqu’aux larmes par La Vie est belle, celle de Benigni, film vu avec mon amie Sarah, ma meilleure amie du collège. Quelques années auparavant, nous avions vu Anastasia, de Don Bluth. À la sortie, j’avais dit mon agacement devant l’anti-communisme primaire de ce film. Sarah m’avait alors raconté qu’un de ses grands-pères avait dû fuir l’URSS, à cause de l’antisémitisme qui y régnait. Du coup, je me suis tue. Pour le film de Benigni, nous étions d’accord : très grand.

Pour les films vus seule, outre les films anciens vus seule et les films récents vus avec mes parents à Paris, dont j’ai parlé ailleurs , il y a quelques films récents, vus à Auxerre dans les années 90. En vrac : Matilda, James et la Pêche géante, Le Mariage de mon meilleur ami, Austin Powers, Mon beau-père et moi, Mafia Blues, les James Bond avec Pierce Brosnan, Chapeau melon et bottes de cuir. Et le premier Star Wars, repris en version restaurée en 99, si mes souvenirs sont bons. Mon demi-frère m’a alors prêté ses VHS de L’Empire contre-attaque et du Retour du Jedi. Je suis alors allée voir l’épisode un de Star Wars, La Menace fantôme, qui m’a déçue : beaucoup d’effets spéciaux, peu de scénario.

Quand les images deviennent une pensée

Au cinéma d’Auxerre, j’ai aussi vu mon premier Truffaut : Jules et Jim, suivi, la semaine suivante, des Deux Anglaises et le Continent. J’ai réussi, adolescente petite-bourgeoise gâtée que j’étais, à persuader mes parents de m’acheter les romans tout de suite. Et quelle merveilleuse soirée j’ai passé dans ce même cinéma, pendant mon année de Quatrième : Un Américain à Paris, sur le très grand écran de la plus grande salle, puis intervention de Leslie Caron en personne. Quelle émotion de la voir en vrai ! Puis, pour finir la soirée, mon premier Lubitsch : La Veuve joyeuse, Maurice Chevalier qui accentue son accent français, Jeannette MacDonald qui tourbillonne, Edward Everett Horton qui fait très bien le « oui oui, bien sûr… mais comment ?? », comme dans Top Hat et d’autres films sublimes.

Moins sublimes, parfois bien, ces quelques films vus pendant mes deux voyages scolaires en Italie (Quatrième et Première). Toujours en vrac, sans rappel chronologique : Le Grand Bleu (tellement ennuyeux que je ne suis pas arrivée à m’endormir devant) ; Sleepy Hollow (oui, j’ai bien dormi, merci) ; La Septième Porte (j’ai beaucoup aimé) ; euh… aucun autre souvenir.

Je terminerai cette partie par un hommage à mon professeur de français de Seconde, monsieur D.. Pendant cette année-là, 1999-2000, il nous a appris à regarder un film, grâce à Une partie de campagne, de Renoir. Nous avions déjà étudié la nouvelle de Maupassant. Monsieur D. nous a décomposé le film, par plan, si je me souviens bien. Merci, monsieur D.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste cinématographique, télévisuel, musical, 1984-2002. Partie I. », Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32675

Bouger solidarité 3 Bal Grand Bal VADMC

Bouger en solidarité (3) : Le Bal et Le Grand Bal

Que peut créer un groupe dansant ? De la chaleur humaine, de la beauté, mais aussi une forme d’utopie. Que ce soit dans Le Bal (Ettore Scola, 1983) ou dans Le Grand Bal (Laetitia Carton, 2018), danseurs, danseuses et musicien·nes nous emmènent dans un cocon festif.

Les deux films se posent dans un lieu unique : la salle de bal en sous-sol chez Scola, l’espace des tentes (de danse et de détente) à Gennetines dans l’Allier, au Grand Bal de l’Europe, chez Carton. On ne sort pas de ces endroits, sans que cela soit étouffant. Au contraire, la danse et les échanges charnels s’y déploient.

Jeux de regards (ou de non regards), jeux avec les glaces de la salle de bal, jeux avec les musicien·nes, jeux de lumière (diurne et nocturne), jeux musicaux, jeux de caméra et, pour Le Bal, jeux avec les références cinématographiques nord-américaines, italiennes et françaises : les spectateurs et les spectatrices sont aux anges.

Les rapports de sexe sont finement observés par le réalisateur et la réalisatrice, qui scrutent les corps et les attitudes. Dans Le Grand Bal, des danseuses interviennent face caméra pour témoigner de situation de harcèlement, et dans Le Bal, film musical et muet, on voit, au début du film, un homme mûr à l’aspect fuyant (corps courbé, regard en coin, imper flottant) forcer l’accord d’une dame âgée pour la danse, puis l’entraîner derrière une glace, avant que celle-ci ne parvienne à se dégager violemment. Et pendant ce temps, les autres couples continuent à danser…

De même, Le Bal examine et dénonce les rapports de classe (cf. notre article précédent sur ce film) et de race, ce dernier dans l’épisode 1956 de la Guerre d’Algérie. Là aussi, personne n’intervient quand le danseur immigré se fait tabasser par un nervi très pré-FN, et aucun·e danseur·se ne s’offusque qu’une des jeunes filles en organdi bleu refuse de danser avec cet homme immigré, sous prétexte de mal de cheville, alors qu’elle saute de joie à l’idée de danser avec un danseur aux cheveux gominés, deux minutes plus tard.

C’est d’ailleurs un des écueils du Grand Bal que de ne pas examiner les 99,99% de blancheur des danseurs et danseuses de Gennetines, ainsi que les homogénéité de classe (petite-bourgeoisie).

Cependant, les deux réalisations se rejoignent dans le regard amoureux qu’elles portent sur ces deux espaces, où les gens peuvent se donner la main, être ensemble, encore et encore, jusqu’au bout de la nuit. À vos pieds, prêt·es… dansons !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Bouger en solidarité (3) : Le Bal et Le Grand Bal », Voyages autour de mon cerveau, janvier 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/7646

Thésardes en film VADMC

Thésardes en film

Les métiers intellectuels ont peu d’attrait pour les cinéastes français·es, et les étudiantes sont plus représentées dans leurs histoires sentimentales que comme des travailleuses, tant à l’université que dans les petits boulots qui leur permettent de poursuivre leurs études. Il semble que le mariage soit leur horizon indépassable, tout comme une intelligence limitée, qui ne leur permet pas de s’intéresser à leurs cours. Sauf si elle n’a pas un physique de rêve, puisqu’une étudiante intéressée par ses études ne peut être que laide, donc bas-bleue, intello, vieille fille (aucune mention n’est à barrer).

Cette représentation patriarcale et classiste – dont un des pires exemples restera à jamais le feuilleton Hélène et les garçons (Jean-François Pory, 1992-1994), ex-æquo avec L’Auberge espagnole (Cédric Klapisch, 2002) – est parfois battue en brèche, au moins dans sa partie travail, intelligence et beauté.

Outre une rapide mention dans Lui (Guillaume Canet, 2021), où la maîtresse du personnage principal (Guillaume Canet) est jouée par Laetitia Casta et où elle déclare être titulaire d’un doctorat en Lettres, il y a Camille (Agnès Jaoui) dans On connaît le chanson (Alain Resnais, 1997) et Dominique dite Do (Hélène de Fougerolles) dans Va savoir (Jacques Rivette, 2001).

La persona de ces trois actrices est un mélange de beauté physique et d’intelligence, les spectateurs et les spectatrices les attendent dans des rôles de femmes qui ont un cerveau. C’est le cas dans Lui, où la maîtresse ne s’en laisse pas compter par son amant et fait alliance avec l’épouse (Virginie Efira). On reste cependant dans le domaine sentimental, uniquement.

Le doctorat de Do et de Camille est pris plus au sérieux. Do, jeune bourgeoise, planche à la bibliothèque parisienne de l’Arsenal et chez elle, elle écrit et dessine pour son sujet consacré au péplum tourné en Italie et aux États-Unis et à l’Antiquité gréco-romaine (cinéma et Lettres classiques). Ce qui ne l’empêche pas, bien au contraire, de tomber amoureuse d’un séduisant metteur en scène italien (Sergio Castellitto), un peu plus âgé qu’elle. De l’art d’aller jusqu’au bout de son sujet, en l’actualisant un tant soit peu… Pour Hélène de Fougerolles, ce rôle est le prolongement de celui de Christine, la lycéenne déléguée de classe du Péril jeune (Cédric Klapisch, 1994), qui faisait honte de leur paresse au groupe de petits mecs héros du film, et qui n’était donc pas béate d’admiration devant leurs bêtises, sans pour autant faire partie de la bande de militantes féministes de leur établissement scolaire.

Le sens de la répartie ne fait pas non plus défaut à Camille, qui, agacée par l’incompréhension abyssale de Nicolas (Jean-Pierre Bacri), ami de sa sœur Odile (Sabine Azéma), devant son sujet de thèse en histoire médiévale : « Mais pourquoi t’as choisi ce sujet ? », lui répond frontalement : « Pour faire parler les cons. » Un très très grand merci au tandem Jaoui-Bacri, également scénaristes, d’avoir écrit cet échange percutant, qui a vengé, venge, et vengera tant de doctorantes en Sciences humaines. Et qui, comme je l’ai expérimenté en distribuant cet extrait à des proches et amies, fait office de catharsis, en provoquant un rire salvateur. Tout au long du film, Camille est montrée comme prenant sa thèse très au sérieux, tout en se questionnant sur son utilité. Le public assiste à la fin de sa soutenance, ainsi qu’aux félicitations chaleureuses qu’elle reçoit de sa famille – et même de son petit ami Marc (Lambert Wilson), un salaud ordinaire (voir pourquoi dans le film…), pour lequel la seule réponse aux multiples angoisses existentielles de Camille est un morceau de sucre. Ne manque à Camille que le collier et la laisse pour devenir la parfaite animale de compagnie de Marc.

Si Do est dans sa thèse, Camille parcourt les derniers mois de la sienne et la soutient, et la maîtresse de Lui est docteure. Ces trois films déroulent le spectre de la fin des études universitaires, les doctorantes et docteure étant jouées par des actrices au physique agréable et à la vive intelligence, déjà connues du public pour des rôles de femmes à l’esprit délié, de sujets et non d’objets. De quoi chasser, le temps de ces films, le poids du sexisme ambiant. Pas si mal.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Thésardes en film », Voyages autour de mon cerveau, décembre 2022. URL : https://vadmc.hypotheses.org/7375