Nous remercions chaleureusement Hélène Rosselet-Ruiz d’avoir répondu à nos questions.
Image de couverture : ©️Fema – Jean-Yves Julian.
Tiphaine Martin – Qu’est-ce qui, dans votre parcours personnel et professionnel, vous a amenée à réaliser Le Triangle d’or ?
Hélène Rosselet-Ruiz – J’ai fait tout un été le ménage pour une riche Saoudienne, dont j’ai compris progressivement qu’elle était l’amante d’un membre de la famille royale. Le couple, illégitime, ne devait jamais être vu ensemble. Mais à la différence de la situation de Souria dans le film, il y avait du staff. Quand quelqu’un venait, on cachait notre présence (et donc la sienne) en s’enfermant dans une aile de l’appartement. Il y avait cette notion d’interdit, et bien sûr des rapports de domination très marqués. Le huis clos du film m’a permis d’imaginer une vraie rencontre entre ces deux femmes, que la réalité n’avait pas permise. J’ai poussé les curseurs : l’idée qu’elles ne sortent pas, qu’il n’y ait qu’une seule personne au service de Souria… Cette torsion du réel a rendu possible leur rapprochement. Des années plus tard, en troisième année à la Fémis, j’ai dû écrire un court métrage de fiction et j’ai repensé à cette expérience. Marie-Ange Luciani, la productrice du Triangle d’or, était l’intervenante cette année-là. C’est elle qui, lorsque je l’ai revue à la sortie de l’école, m’a proposé de produire un long à partir de cette même expérience. C’était l’occasion de développer tout ce qui n’avait pas pu trouver sa place dans le court.
T.M. – Quels cinéastes vous inspirent, et qu’aimez-vous particulièrement dans leur manière de filmer le monde ?
H. R.-R. – I-elles sont nombreu-xses. Mais si je dois répondre rapidement, je dirais Kelly Reichardt, Ken Loach, Rabah Ameur Zaïmeche, Katheryn Bigelow, Jeff Nichols. Il y en a tant. C’est un grand écart mais qui est d’une certaine façon un échantillon de ma cinéphilie. Je dirais que ce qui me touche le plus est l’humanité de leurs récits, de leur manière de mettre en scène, de filmer des visages, des corps, des espaces. Un rapport aussi bien sûr, au réel, aux tensions qui le parcourent, aux inégalités. Je suis aussi particulièrement inspirée par la génération de cinéastes émergent-es qui évoluent autour, à côté de moi ou qui nous ouvrent la porte : comme Louise Hémon, Laïs Decaster, Felix de Givry, Julien Colonna, ou Marine Atlan (il y en a tant !). Et pour la génération qui nous précède Alice Diop ou Emmanuelle Marre dont je trouve le travail passionnant. Voir éclore des cinémas si différents, singuliers et avoir la chance de grandir comme cinéaste plus ou moins à leur côté, je trouve cela réjouissant et très excitant.
T.M. – Depuis quand portez-vous ce projet du Triangle d’or ? Y a-t-il eu un moment déclencheur qui vous a donné envie de le réaliser ?
H. R.-R. – J’ai en partie répondu à cette question précédemment. Le projet de long métrage c’est environ quatre ans. C’est relativement court. Avec Pauline Guéna qui a co écrit le scénario, deux questions nous ont particulièrement traversé. La première, celle de la domination économique. Venant d’un milieu précaire, j’ai le sentiment de connaître la violence de classe. J’ai cependant le privilège d’être blanche, ça ne devrait pas en être un mais ça l’est, de toute évidence. Travailler pour une femme arabe – qui dans un schéma de représentation cliché – était a priori, en position de domination sociale – avec toute la flexibilité et les petites humiliations quotidiennes que le métier implique, a été une sorte d’éclatement de mon système de représentation. C’est quelque chose qui m’a paru être un élément intéressant pour écrire ce film. Je crois d’ailleurs toujours que le système de classe est une grille de lecture juste du monde.
Mais cet élément en a entrainé un second, qui m’habitait durablement et a aussi guidé l’écriture : pour la première fois, à travers la confrontation de nos deux corps, de nos deux rapports à ce que signifiait être une femme, j’ai réalisé que j’en étais une, et que c’était une expérience commune et signifiante, qui avait de l’incidence sur mon parcours et probablement plus encore, sur le sien. Quand j’arrivais habillée avec des vêtements de mauvaise qualité, que je transpirais, que je me sentais grosse, et que je voyais son corps à elle, qu’elle façonnait pour être un réceptacle de désir, qu’elle contrôlait : je l’enviais et en même temps je la plaignais. Au fond, quand tu es une femme, ça ne va jamais, quoi que tu fasses : c’est toujours trop ou pas assez. L’écriture du film et l’envie de le réaliser a aussi été guidée par cette pensée.
T.M. – Le gaspillage alimentaire est-il pour vous un symptôme d’une forme de déconnexion avec la valeur des choses, ou vouliez-vous interroger autre chose à travers ces scènes ?
H. R.-R. – Une forme de déconnexion avec la valeur des choses, de toute évidence. Mais je voulais surtout aller à l’encontre de la fascination immédiate pour le luxe, on nous l’apprend même, et en même temps le modèle qu’il nous vend est dégueulasse : tout se jette, tout est périssable, tout est à remplacer. Je voulais le raconter aussi visuellement. La scène des burgers, je l’ai vécue. Pour moi, la richesse extrême est une maladie, un symptôme de boulimie, où le pouvoir s’exerce en dépit de tout bon sens. Il y avait une scène, longtemps présente, où Souria demandait à Laura d’aller chez Chanel acheter toutes les chaussures du magasin en taille 38. Toutes. On l’avait demandé à une assistante que Pauline et moi avons rencontrée. Ça n’a aucun sens, il n’y a aucun besoin derrière.
On a fini par resserrer, mais l’idée restait : la richesse comme dérèglement. Et en même temps, on nous vend ce modèle comme désirable, alors qu’il y a des gens derrière qui portent, qui travaillent, qui nettoient, qui jettent, et qui doivent rester invisibles pendant que la richesse, elle, doit faire rêver. Je trouvais intéressant d’être de ce côté-là et dans ce que ça peut avoir de dégoûtant.
T.M. – Laura et Souria semblent d’abord appartenir à deux mondes opposés, puis une forme de solidarité naît entre elles. Comment penser une sororité qui ne gomme pas les différences de parcours, de culture ou de condition ?
H. R.-R. – C’est une question à laquelle le film ne peut malheureusement pas répondre. Il fait entrevoir la possibilité d’une telle rencontre, d’une sororité. Mais elle est circonscrite au temps et à l’espace du film, et ne s’affranchit pas complètement des rapports de domination. Je voulais ouvrir une possibilité, un horizon.
T.M. – Parmi les personnages de Le Triangle d’or, y en a-t-il un auquel vous êtes particulièrement attachée ? Pourquoi ?
H. R.-R. – Je suis attachée très fortement aux trois personnages principaux. Mais on parle beaucoup de Lora et de Souria évidemment, donc je profite de votre question pour parler du personnage d’Emre. Avec Pauline, nous tenions à la place d’Emre, on ne voulait pas réduire le film à la cohabitation de ces deux femmes. Ce qu’il amène, c’est un autre visage d’un même système de domination, économique et patriarcal. Une domination complexe qui s’exerce différemment selon les corps et les genres, mais qui est partout. Je trouvais important qu’il y ait un homme à la fois plus puissant – car un homme dans une société patriarcale – et pourtant lui aussi, victime de ce système. Il fallait que ces enjeux politiques au sens large infiltrent le huis clos dans lequel ces trois personnages vivent dans une situation d’oppression et de domination, mouvante, complexe.
À l’intérieur, les hiérarchies ne sont pas toujours telles qu’attendues. Emre est au service de Souria, mais il est également chargé de la surveiller et détient un pouvoir sur elle. Les scènes qu’il partage avec Laura sont comme des oasis dans le film, comme un petit idéal de société : dans l’échange chacun d’eux se déplace. On en avait besoin au milieu de la dureté du film, et j’adore ces scènes. On a mis du temps, à l’écriture, à en trouver le bon dosage. Même si on est passées par là, je ne voulais pas in fine d’un rapport de séduction entre eux, mais d’une relation fraternelle, circonscrite au film : quand ça s’arrête, ça s’arrête. Il fallait que ça puisse exister vraiment, sans ambiguïté. Je trouvais beau que ça vienne de ce personnage-là, qui a ses a priori, qui est peut-être sexiste – le genre de type qu’on adorerait détester dans la vie. Le chauffeur de la femme pour qui j’ai travaillé, les agents de sécurité que j’ai côtoyé en étant caissière ou hôtesse… J’ai beaucoup pensé à ces hommes, à leurs parcours en écrivant le personnage d’Emre. Ziad Bakri l’incarne avec une telle justesse.
Pour citer cet article : Tiphaine Martin, Hélène Rosselet-Ruiz, « Gâcher, être entravée, se libérer, ou pas : Le Triangle d’Or – Interview d’Hélène Rosselet-Ruiz », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/35482