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« Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste cinématographique, télévisuel, musical, 1984-2002. Partie I. » VADMC

Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste cinématographique, télévisuel, musical, 1984-2002. Partie I.

Moi, je préférais le jaune, plus sérieux et plus calme que le violet. Qui était très sympa, très drôle par sa mauvaise foi. Mais je préférais le jaune.

Voir, aimer, retenir

Vous aurez tous et toutes reconnu la fameuse émission Les Badaboks, diffusée sur FR3 de la fin des années 1980 au début des années 1990. Ma mère, qui était aussi mon institutrice de maternelle, nous la diffusait à l’école, le jeudi après-midi. Dans cette émission, il y avait, outre les chamailleries du Jaune et du Violet, une mise en images soignée d’un album jeunesse, une émission de jardinage. Plus tard, une peluche de Maki a agrandi la famille des marionnettes. Et leur fameux « arrête de me dire arrête », à dire en fronçant le nez. Et leur parler « schtroumpf », à base de « bidulbuk », à décliner sous forme de nom, de verbe… et, à la fin, depuis leur toit en fer-blanc, les Badabok lançaient leur jeu, à savoir trouver l’énigme de la semaine. On pouvait leur envoyer notre réponse sur papier, d’autant que : « On adore les cartes postales. » Dont acte.

Dans mon quotidien d’enfant née en 1984, il y avait aussi, côté émission télé, chez ma meilleure amie de primaire, F., Le Club Dorothée. Certes, j’étais d’accord avec Télérama et Télérama Junior, qui hurlaient à la vulgarité, mais j’aimais beaucoup les histoires tellement compliquées d’Hélène et les garçons. Et Cri-Cri d’amour, avec sa mèche romantique, sa boucle d’oreille et son côté rebelle. Daniel était fade, mais formait un beau couple avec Hélène.

Il y avait, aussi, mes parents qui m’ont réveillée à cinq ans, un beau soir d’été 1989, pour que je regarde avec eux La Flûte enchanté, en direct, sur FR3 – oui, c’était la chaîne culturelle de l’époque. Je renvoie ici à mon article à ce sujet : https://vadmc.hypotheses.org/19301

Il y avait, aussi, chez ma grand-mère maternelle, à partir de l’enfance, à ses côtés sur son canapé : les films du dimanche soir sur TF1 (Pagnol, Fernandel, Louis de Funès) ; la messe retransmise en direct sur Antenne 2, chaîne du service public, le dimanche matin ; les feuilletons d’été (je me souviens du Château des Oliviers, avec la solaire Brigitte Fossey) ; les Maigret avec Bruno Cremer ; les Nestor Burma avec Guy Marchand et son saxophone ; Les Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy ; Le Bal d’Ettore Scola. Et en VHS, enregistrées ou offertes à ma grand-mère : Pagnol, Fernandel, films et sélection de sketchs et de chansons, Louis de Funès ; Fernand Raynaud (sélection de sketchs) ; Le Canard à l’orange, version Michel Roux et Nadine Alari. Par contre, adolescente, j’ai fermement refusé de voir La Cage aux folles, n’étant pas homophobe.

Par contre, j’ai totalement adhéré à la leçon antispéciste, anti-corrida, d’Heureux qui comme Ulysse, le dernier film de Fernandel, avec la très belle chanson de Georges Brassens. Il faut dire que j’étais élevée ainsi par mes parents, depuis ma première écoute de l’Histoire de Babar et mon premier visionnage de Bambi, entre autres. D’où, aussi, un de mes jeux d’enfance, où mes poupées Corolle protégeaient mes peluches des méchants chasseurs.

Chez ma grand-mère, on regardait aussi, ensemble : Dallas et son super-méchant JR, La Roue de la fortune, Christian Marin et sa clarinette, Les Chiffres et les lettres, plutôt soporifique, Pyramide, avec Patrice Lafont que je n’avais pas relié à son rôle dans Le Gendarme de Saint-Tropez, Maguy et son héroïne énergique, drôle et survoltée, Questions pour un champion et l’impeccable Julien Lepers, Fa Si La Chanter et Pascal Bruner, L’École des fans, 30 Millions d’amis et sa mascotte Mabrouk, Alf, Le Bébête Show, Fort Boyard, ses énigmes sportives et ses tigres qui me faisaient mal à voir tourner en rond. Ma grand-mère avait toutes les réponses aux jeux culturels, sauf pour le sport et le fromage. En plus de son tricot, elle faisait beaucoup de parties de Scrabble et des mots croisés.

Comme très bons souvenirs d’enfance, un qui date de mes six ans. Ma meilleure amie de primaire, F., m’avait proposé de regarder soit La Petite Sirène, de Disney, soit Dirty Dancing. Comme j’avais lu le conte, et que je ne savais pas que Disney avait changé la fin, j’ai choisi Dirty Dancing. Et, là : Patrick Swayze dans toute sa splendeur, dans l’eau, juste en pantalon chez lui, sur un tronc d’arbre, rossant l’infect Robbie, protégeant son amie d’enfance Penny. Et Jennifer Grey/Frances qui s’énerve car elle se trompe dans ses pas, en répétant sur l’escalier extérieur de la pension de famille où elle passe l’été en famille, sur « Wipe Out ».

Trois ans après, j’ai commencé la danse contemporaine, à la MJC d’Auxerre. Et ce, jusqu’à mes dix-huit ans, date de mon départ en fac. Neuf ans de bonheur hebdomadaire, chaque mercredi après-midi, avec d’autres filles et notre prof, Noëlle. Sans oublier le spectacle de fin d’année, soit dans notre salle de danse à la MJC, soit devant la MJC, juste sur le parvis de l’église Saint-Pierre, attenante à la MJC, en mode groupe d’Esmeralda (non, je n’ai pas aimé cette expérience). Soit au théâtre d’une petite ville proche d’Auxerre, Héry, grâce à une autre prof de danse, Pascale, tuée en 2020 avec son mari, par un chauffard. Revenons à quelque chose de plus sympathique : soit, aussi, au théâtre d’Auxerre, comme pour le spectacle de la fin d’année de Moyenne section, sur le thème de l’album jeunesse Le Magicien des couleurs. En effet, ma mère, qui était mon institutrice, avait fait un projet d’école avec une de ses collègues d’une autre école : adapter en spectacle de danse contemporaine Le Magicien des couleurs. Pendant l’année scolaire, nous sommes allé·es répéter et travailler au CREPS de Dijon, avec des danseurs et des danseuses, et des musiciens, dont Pascal, le mari de Pascale la prof de danse contemporaine. Puis, spectacle au théâtre d’Auxerre à la fin de l’année. Des souvenirs flous mais agréables.

Un autre visionnage et re-visionnage, en VHS, grâce à mon meilleur ami de maternelle et de primaire, C. : Tintin et le lac aux requins. Même en connaissant l’histoire, j’avais toujours peur pour Tintin, Nico et Nouchka, enfermés dans une pièce où l’eau monte inexorablement, dans le repaire sous-marin de l’infâme Rastapopoulos. Depuis, je me méfie des personnages adipeux qui portent une bague au petit doigt, comme l’avocat de 120, rue de la Gare, de Léo Malet, lu à l’adolescence, d’abord en bande dessinée dans l’adaptation de Tardi, grâce à la bibliothèque de BD de mon père, puis en roman.

Outre plusieurs Disney, vus en VHS et/ou cinéma (La Belle au bois dormant, Cendrillon, Bambi, Merlin l’enchanteur, Mowgli, Robin des bois, Dumbo, Fantasia, Les Aristochats, Peter et Elliott le dragon, La Belle et la Bête, Bernard et Bianca, Bernard et Bianca au pays des kangourous, Toy Story, Aladin, Le Roi Lion….), il y avait, chez mes parents, ma VHS du Roi et l’Oiseau. Mon demi-frère, plus âgé que moi, se plaint encore d’avoir mal au pouce d’avoir dû lancer et relancer ce chef-d’œuvre cinématographique avec la télécommande du magnétoscope.

Comme pour Bambi et Babar, j’avais bien retenu le côté anti-chasse de ce film, même si je n’avais pas déchiffré le message sur la tombe de la femme de l’Oiseau (je cite de mémoire) : « à mon épouse regrettée, victime d’un accident de chasse ». Et j’ai applaudi, tout en ayant très peur pour eux, à l’histoire d’amour du « petit ramoneur de rien du tout » et de sa « charmante bergère ». Sans oublier la faconde de l’Oiseau : « Mesdames, Messieurs… » ; « (…) et pour qui les gardait-elle, ses bons gros moutons ?? Mais pour vous, mes amis les lions ! » ; « Et soudain : le Roi ! » ; « (…) échevelés, livides [les moutons]… au milieu des tempêtes ! » (merci Victor Hugo). Et d’autres phrases, d’autres personnages : « Mais… vous m’aviez dit qu’ils seraient libres ! » (la bergère au Roi) ; « le travail, c’est la liberté. » (le Roi à la bergère, merci Hitler et son humour au fronton des camps de la mort) ; « les oiseaux, les oiseaux, les voilà, ils arrivent ! » (un petit garçon de la ville basse aux autres habitant·es) ; « tiens, c’est drôle, je ne les voyais pas du tout comme ça. » (une vieille dame, à sa fenêtre, tout en essuyant une assiette). Il faut dire que les oiseaux, outre l’Oiseau, sont… des lionnes, des lions, un tigre, un petit chat tigré, sauvé par le tigre d’un dompteur, le ramoneur, un ours. Mais, chez Grimault et Prévert, il n’y a pas de barrières entre les espèces !

Merci à eux, merci à leur troupe d’animateurs et d’animatrices, merci aux voix des personnages. Dont Claude Piéplu, voix de l’obséquieux maire du palais, retrouvé bien plus tard dans un Maigret avec Bruno Crémer, puis dans la comédie légère Le Diable par la queue. Et Raymond Bussières, dont la voix était bien moins grave quand il était jeune, assis sur un réverbère, à se moquer des gendarmes, dans L’Assassin habite au 21 . Ou à dire « boulot boulot, menuise menuise » à Serge Reggiani dans Casque d’or. Jusqu’à le retrouver, quand j’étais jeune adulte, en voyou dans la comédie nord-américaine Deux têtes folles. C’est d’ailleurs à la voix grave qu’il y a que je l’ai reconnu et que j’ai fait le lien entre toutes les fois où je l’avais vu puis entendu.

Je garde précieusement de ce film, aussi, l’image immobile du couple du ramoneur et de la bergère regardant les étoiles scintillantes, assis sur un toit, avec la musique cristalline de W. Kilar.  De même, je garde quelques images de films que mes parents m’ont fait voir à la télévision, sur VHS enregistrée, ou en direct, dans les années 1990, et que j’ai vus et revus depuis – ou pas : Letal (Miguel Bosé), un travesti, écartant doucement un rideau de perles, sur les premières notes de « Un año de amor », dans Talons aiguilles ; Edward Ferras (Hugh Grant) jouant avec des ciseaux plutôt que de se jeter aux pieds de sa bien-aimée (Emma Thompson), dans Raison et Sentiments ; Nanni Moretti à Vespa dans Rome, dans Journal intime ; l’atmosphère moite de L’Odeur de la papaye verte ; l’énergie, la joie, l’intelligence, la peine, la sournoiserie, puis le bonheur double final, dans Beaucoup de bruit pour rien ; des souvenirs désagréables mais non identifiés de Raining Stone et de Ladybird de Ken Loach ; les courses-poursuites dans L’Année du dragon (celui-là… l’ai-je vu en entier, ou me suis-je faufilée dans le salon, avant d’être ramenée dans ma chambre ?). Et Resnais-Arditi-Azéma, avec Smoking/No Smoking : ma préférence va (toujours) à Smoking, plus drôle, avec quelques répliques cultes, passées dans le langage familial : « p’tites dalles brisées, Mâme Tisdel ? » ; « APPLEWICK ! Mais où il est, ce c… ? » ; « Et Carl Nielsen, vous connaissez, Carl Nielsen ? » ; « Non ! Monsieur Lapin ! » Mémorable. Et les films de Rohmer, à la fin de l’adolescence. À jamais, un de mes cinéastes favoris.

Il y a eu aussi la violence de Capitaine Conan, vu au cinéma lors de sa sortie, comme je l’ai raconté ailleurs . Très bon souvenir, par contre, dans le même cinéma haut-savoyard, à l’été 98, de la reprise de Grease, certes en VF (sauf pour les chansons, incompréhensibles du coup), toujours avec mes parents. J’avais cru, d’ailleurs, que les lycéens du film étaient des collégiens, au vu de leur peu de maturité, et qu’ils passaient leur brevet à la fin du film, et non leur bac.

Avec mes parents, au cinéma d’Auxerre (salut salut aux propriétaires de l’époque, les L.), il y a eu, entre autres, Sur la route de Madison : douceur, mélancolie, amour impossible. Et cette danse, lente, entre le héros et l’héroïne. Va savoir, de Rivette : intelligence, fluidité, humour, absurde. Et le Paris estival du tout début du vingt-et-unième siècle : chef-d’œuvre tranquille. La Parenthèse enchantée, de Michel Spinosa : la jeunesse de mes parents, leurs combats féministes.

Il y a eu, avant, L’Étrange Noël de M. Jack et Un Noël chez les Muppets, deux films que j’avais beaucoup aimés, mais où j’étais, aussi, bien contente d’être en sécurité entre mes parents, parce que, tout de même, le savant fou et Oogie de M. Jack font peur, de même que le fantôme des Noëls à venir dans les Muppets – et peut-être quand même le fantôme des Noëls passés, avec ses yeux fixes de droguée. Et les courts-métrages de Nick Park, avec et sans Wallace et Gromit. Puis les autres aventures du duo chien-homme. Et Les Quatre Filles du Docteur March, avec Winona Ryder et les yeux bleus, si bleus, de Gabriel Byrne, que je retrouvais quelques années après Le Cheval venu de la mer. Avec juste ma mère, à Paris, aux Sept Parnassiens, il y a eu Le Jardin secret. J’ai lu tout de suite ensuite le roman, offert par J., une amie de mes parents. Et Princes et Princesses, ressorti pendant le succès de Kirikou, au même cinéma, toujours avec ma mère. Et, à Auxerre, La Vie ne me fait pas peur, de Noémie Lvosky : je ne m’y suis pas retrouvée, mais j’ai beaucoup aimé le film et la dernière partie, celle du voyage en Italie, comme une promesse de voyages personnels à venir.

À la maison, il y avait, aussi, quelques vieux films, à partir de l’adolescence  – pas ceux avec Gabin en vieillard hurlant contre les jeunes, les femmes, les… , ni ceux avec Fernandel montrant sa dentition et rien d’autre, ceux-là, mes parents les avaient supportés étant enfants et adolescents -, plutôt La Dolce Vita, ma révélation du cinéma italien, avant les Moretti. Et, avec mon père, les James Bond version Sean Connery, Willow, les Indiana Jones, Les Tontons flingueurs et les westerns spaghettis : oh là là, Clint Eastwood !! Poncho, chapeau, barbe de trois jours, yeux verts fendus…. miaou miaou miaou. Ok, aussi, le talent de Sergio Leone et la musique d’Ennio Morricone. Ok. Certes.

Apprendre à regarder

De mon côté, côté films, émissions et documentaires vus à la télévision et au cinéma, enfant puis adolescente, il y a, d’abord, beaucoup de vieux films. Ceux du lundi et du mercredi après-midi, quand j’étais au début du collège, donc milieu des années 90 (que saint Patrick Brion soit remercié pour des siècles et des siècles) : La Belle et la Bête, cette fois version Cocteau, qui m’a fait autant peur, voire plus, que celle de Disney, à cause du noir et blanc et de l’apparition de la Bête ; les Sinbad ! : aventures, Technicolor, effets spéciaux qui m’impressionnaient, car pas soignés à l’ordinateur ; L’Assassin habite au 21 ; Jason et les Argonautes (idem que pour les Sinbad) ; Jason contre les Amazones – je suis flottante sur le titre exact : là, la misogynie du film m’a fait hurler (intérieurement) : non mais oh, c’est quoi ces filles qui se battent pour un type, même pas beau ni intelligent ? Et même, de toute façon, quand un garçon essaye de semer la zizanie dans un groupe de filles…. on le vire ! Bouge, abruti !

Merci papa-maman, maman-papa, de m’avoir créée féministe, en plus d’athée, d’écologiste, anti-raciste, pro-LGBTQIA+, anti-validiste, anti-spéciste, anti-âgiste.

Comme notre professeure d’anglais de Cinquième, Mme R., nous avait fait regarder un extrait de L’Inconnu du Nord -Express, d’Hitchcock, le père d’un de mes amis, A., lui avait offert la collection VHS d’Hitchcock. Ou du moins une bonne partie. A., très généreusement, m’avait prêté ses VHS. J’ai vu : Les Oiseaux (plus jamais jamais jamais. Jamais, même avec la lumière allumée) ; La Main au collet ; Le Procès Paradine ; Soupçons ; Rebecca ; La Maison du Dr Edwards ; Les Enchaînés.

Mme R., quant à elle, m’avait prêté L’Inconnu du Nord -Express. Heureusement, car quand elle a voulu nous le passer en entier à la fin de l’année, mes camarades ont protesté (« le noir et blanc, ça fait mal aux yeux »). Puis se sont jetés sur Independance Day, suite à l’invitation de la classe d’à côté. J’ai été soulagée d’entendre la sonnerie de la fin de l’heure de cours, même en n’ayant pas vu la fin de cette grosse machinerie hollywoodienne. Pendant l’année, Mme R. m’avait très gentiment prêté, aussi, Le Faucon maltais, qui m’a laissée perplexe, et Corinna, Corinna, beau et solide film antiraciste. Je l’ai aujourd’hui, en DVD. Thank you, Mrs R.!

Enfant, j’ai vu quelques vieux films de La Dernière Séance, animée par Eddy Mitchell. Je me souviens de Prince Valiant, celui qui coupe une plante pour arriver à respirer sous l’eau, qui poursuit en vain le Chevalier noir, qui tombe amoureux de la belle Aletha, promise à un autre… et qui a pour ami d’enfance un autre Viking, Voltar, qui a son franc-parler : « Un signe ne vaincra pas Sligon ! » Par contre, un bon coup d’épée dans le dos du traître en question, si. Et Les Vikings, justement, avec un conflit fraternel souterrain, Janeth Leigh à nouveau en prix du vainqueur, et, scène époustouflante, Kirk Douglas en prince viking, marchant sur les rames enflammées d’un drakkar mortuaire.

À l’adolescence, je me suis mise au Cinéma de minuit (saint Patrick Brion, etc., bis). Ma mère enregistrait le film le dimanche soir, puis je le regardais le samedi après-midi suivant. Parfois, mon père venait « lire le journal », pendant que je regardais le film. Et donc, mon père regardait le film avec moi. Parmi les dizaines de films, que retenir, quelles titres écrire ici, et sans me tromper d’époque de visionnage ? Tant pis, je me lance. Les westerns avant Leone : John Ford, Howard Hawks, Delmer Daves, le menton sexy de Kirk Douglas. Les films avec Errol Flynn : L’Aigle des mers, Capitaine Blood, Robin des bois (aussi bien que le Disney). Bette Davis dans Eve. Richard Burton et Elizabeth Taylor dans Cléopâtre. Gene Tierney dans Laura. Suzy Delair dans Quai des orfèvres (impossible de la relier à Madame Pivert des Aventures de Rabbi Jacob à l’époque). Les films de Carné, Duvivier, Grémillon, avec ou sans Gabin jeune (plutôt avec). Barbra Streisand dans son film Yentl. La même dans On s’fait la valise, doc ? Bernadette Lafont dans La Fiancée du pirate. Françoise Fabian, Dominique Blanc et ? et Pierre Arditi dans Plaisir d’amour. Marcello Mastroianni dans Les Nuits blanches. Gassman, Sordi, Tognazzi dans Les Nouveaux Monstres. Alain Delon dans Rocco et ses frères. Et le très beau Vittorio de Sica, si jeune alors, dans Il signor Max et Ces hommes, quels mufles ! Que j’ai retrouvé, plus tard, toujours aussi élégant, dans Madame de… Bon, je m’arrête ici, sur la valse de George van Parys dans ce joyau de film.

Passons aux émissions et documentaires. Oh ! Mais aussi… au duo anglais déjanté d’Ab’Fab’ ! Absolutely Fabulous, feuilleton anglais, diffusé le samedi en début de soirée sur cette nouvelle chaîne du service public, ARTE, que je suis depuis le premier mouton (les fans d’ARTE me comprendront, les autres chercheront ce générique fameux des débuts de la chaîne).

J’enchaînais avec Histoire parallèle, de et avec Marc Ferro. Et le dimanche après-midi, sur la Cinquième, j’ai un temps suivi l’émission historique de Laurent Joffrin : Chantons sous l’Occupation, La Délation sous l’Occupation, Le Voyage d’Automne.

Retour sur ARTE le dimanche soir, pour les dessins animés anciens. Quand j’étais petite, j’étais plutôt Ça Cartoon ! sur Canal +, en clair. Sur la même chaîne, enfant, je suivais, plus ou moins avec l’autorisation de mes parents, Les Nuls (« Mais où ai-je mis mon stylo ? »). Bon, en fait, j’avais le droit de regarder l’émission en famille (mes parents, mon demi-frère, ma demie-sœur, plus grands que moi) uniquement le samedi soir, mais j’arrivais parfois à regarder quelques bribes des émissions de la semaine. Puis, ce furent Les Guignols et Les Deschiens, autres éclats de rire quotidiens, heureusement pendant de longues années. J’ai parlé ailleurs des spectacles de danse contemporaine, et de marionnettes de Philippe Gentil, vus avec mes parents à Paris. J’ajoute ici les spectacles de la troupe Deschamps-Makeïeff, celle des Deschiens et d’autres intermittent·es du spectacle. Que de rires et d’émotions, là encore.

Au cinéma, je suis allée voir…. non, attendez, je vais tout de même parler des quelques séances ciné avec mes amies : certains Disney des années 90, vus avec ma meilleure amie F., sa sœur aînée, amie de collège de ma demie-sœur, et ma demie-sœur. Je garde un meilleur souvenir de ses séances de cinéma amicales que de quelques-uns des films vus : autant La Belle et la Bête m’avait enthousiasmée, et j’avais été stupéfaite de la nouveauté graphique de Toy Story, autant Le Roi Lion et Aladin ne correspondaient pas à mes images de l’Afrique et du Moyen-Orient. Et je trouvais leur dessin laid.

Quant à Titanic, je l’ai vu à sa quarante-sixième semaine d’exploitation à guichets fermés (au moins), une des seules fois où j’ai cédé à la mode et à l’invitation d’une amie, et où je m’en suis bien repentie. En effet, le groupe d’amies et de mères dont je faisais partie était dispersé dans la salle, au vu de l’abondance du public. Du coup, je n’étais pas à côté de l’amie qui m’avait invitée. Et, je me suis ennuyée, quelque chose de bien, à cet énorme chose croulante, et bien patriarcale. Oui, parce qu’à cette époque, j’avais lu et relu Le Deuxième Sexe, et lu La Drôle de guerre des sexes dans le cinéma français, mes deux piliers critiques du moment – qui sont toujours là aujourd’hui, d’ailleurs. Donc, la scène soi-disant ultra-romantique où machin soutient chose sur le pont arrière du bateau…. non merci. Quant au reste… quel ennui !

Par contre, j’ai été prise jusqu’aux larmes par La Vie est belle, celle de Benigni, film vu avec mon amie Sarah, ma meilleure amie du collège. Quelques années auparavant, nous avions vu Anastasia, de Don Bluth. À la sortie, j’avais dit mon agacement devant l’anti-communisme primaire de ce film. Sarah m’avait alors raconté qu’un de ses grands-pères avait dû fuir l’URSS, à cause de l’antisémitisme qui y régnait. Du coup, je me suis tue. Pour le film de Benigni, nous étions d’accord : très grand.

Pour les films vus seule, outre les films anciens vus seule et les films récents vus avec mes parents à Paris, dont j’ai parlé ailleurs , il y a quelques films récents, vus à Auxerre dans les années 90. En vrac : Matilda, James et la Pêche géante, Le Mariage de mon meilleur ami, Austin Powers, Mon beau-père et moi, Mafia Blues, les James Bond avec Pierce Brosnan, Chapeau melon et bottes de cuir. Et le premier Star Wars, repris en version restaurée en 99, si mes souvenirs sont bons. Mon demi-frère m’a alors prêté ses VHS de L’Empire contre-attaque et du Retour du Jedi. Je suis alors allée voir l’épisode un de Star Wars, La Menace fantôme, qui m’a déçue : beaucoup d’effets spéciaux, peu de scénario.

Quand les images deviennent une pensée

Au cinéma d’Auxerre, j’ai aussi vu mon premier Truffaut : Jules et Jim, suivi, la semaine suivante, des Deux Anglaises et le Continent. J’ai réussi, adolescente petite-bourgeoise gâtée que j’étais, à persuader mes parents de m’acheter les romans tout de suite. Et quelle merveilleuse soirée j’ai passé dans ce même cinéma, pendant mon année de Quatrième : Un Américain à Paris, sur le très grand écran de la plus grande salle, puis intervention de Leslie Caron en personne. Quelle émotion de la voir en vrai ! Puis, pour finir la soirée, mon premier Lubitsch : La Veuve joyeuse, Maurice Chevalier qui accentue son accent français, Jeannette MacDonald qui tourbillonne, Edward Everett Horton qui fait très bien le « oui oui, bien sûr… mais comment ?? », comme dans Top Hat et d’autres films sublimes.

Moins sublimes, parfois bien, ces quelques films vus pendant mes deux voyages scolaires en Italie (Quatrième et Première). Toujours en vrac, sans rappel chronologique : Le Grand Bleu (tellement ennuyeux que je ne suis pas arrivée à m’endormir devant) ; Sleepy Hollow (oui, j’ai bien dormi, merci) ; La Septième Porte (j’ai beaucoup aimé) ; euh… aucun autre souvenir.

Je terminerai cette partie par un hommage à mon professeur de français de Seconde, monsieur D.. Pendant cette année-là, 1999-2000, il nous a appris à regarder un film, grâce à Une partie de campagne, de Renoir. Nous avions déjà étudié la nouvelle de Maupassant. Monsieur D. nous a décomposé le film, par plan, si je me souviens bien. Merci, monsieur D.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste cinématographique, télévisuel, musical, 1984-2002. Partie I. », Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32675

Toutes des Castafiore ? VADMC

Toutes des Castafiore ? Violences féminines graphiques 

Article issu de notre communication au colloque de Poitiers, qui aurait dû avoir lieu le 19 mars 2020.

Dans l’inconscient collectif, le personnage de la cantatrice Bianca Castafiore est le symbole de la femme-gorgone, terrifiant les héros, Tintin, le Capitaine Haddock et les autres mâles. Milou, dans sa longue interview par Ariane Valadié, l’appelle « Madame Sans-Gêne » (« Ma vie de chien », Paris, Seuil, « Points », 1994). Et il en est de même des très rares autres femmes qui ont le droit d’exister dans les planches d’Hergé. Gosciny et Uderzo emboîtent le pas à leur maître à penser : leurs Gauloises n’ont rien à voir avec la place véritable qu’elles occupaient, malgré des tentatives qui suivent, avec retard et plutôt maladroitement, l’évolution de la société (La Rose et le Glaive, 1991 ; La Fille de Vercingétorix, 2019). Seule héroïne non sexiste dessinée par un homme dans les années soixante-dix, Yoko Tsuno passe son temps à contrer le patriarcat et ses violences. C’est l’époque où des dessinatrices-scénaristes émergent avec leur lot d’héroïnes dans la bande dessinée et le roman graphique. Nous aimerions nous concentrer sur les personnages féminins vues et dessinées par les femmes et par les hommes : sont-elles caricaturales, uniquement représentatives des fantasmes masculins ? subissent-elles des violences physiques et morales ? prennent-elles leur destin en main ? y a-t-il une évolution dans le regard porté par les hommes sur les femmes qu’ils dessinent ? l’émancipation féminine et la redécouverte de femmes féministes est-elle prise en compte par les dessinateurs et scénaristes ? Nous tracerons d’abord une généalogie européenne de personnages féminins vus par les femmes et par les hommes. Nous analyserons ensuite les violences sexistes auxquelles elles sont confrontées et les réactions imaginées par celles et ceux qui les mettent en scène. Nous terminerons en nous demandant si l’imaginaire sur les femmes est enfin troublé à notre époque : assistons-nous à une sérieuse remise en cause du patriarcat, ou à une de ses ultimes métamorphoses ?

I. Généalogie

Aux débuts de la bande dessinée dite « de la ligne claire », initiée par le Belge Hergé dans les années 1920, les femmes sont plutôt absentes. Dans la série des Aventures de Tintin, seule la diva la Castafiore et la fiancée du général Alcazar, Peggy, sont dessinées et ont droit à quelques rares bulles, qui montrent leur caractère emporté. Logiquement, les hommes les fuient pour se retrouver entre eux, seule manière de vivre agréablement. Les Anglais Blake et Mortimer (du Belge Edgar P. Jacobs) dénouent les machinations de l’infâme Olrick, dans un vase clos ultra-masculin, à l’exception de femmes de ménage et de gouvernantes, en arrière-plan d’un très petits nombres de cases. L’accès des femmes belges au droit de vote en 1920 et l’abondance des mouvements féministes wallons et flamands1 serait-il pour quelque chose dans cette misogynie féroce ?

Peggy est une harpie, qui assaille son fiancé de travail : faire la vaisselle, donc partager les tâches ménagères, quel déshonneur pour un homme véritablement viril ! Que dire d’Elvire, la fiancée de M. Cryptogame, qui le poursuit par monts et par vaux ? Dans cet album de 1861, du Suisse Töpffer, Histoire de M. Cryptogame, les traits de la jeune femme sont durs, ses mouvements brusques, et les réactions de Cryptogame démesurées : il bande les yeux de sa fiancée sur un bateau, et la fait tomber à l’eau (ainsi que beaucoup des passagères et passagers). La case suivante la montre péniblement remontée par un filin, tête en bas. Les violences s’enchaînent, mais la culpabilité est portée par le personnage féminin, qui ne reste pas dans les bornes de la bienséance dictées aux femmes.

Bécassine la Bretonne reste dans les cadres genrés et surtout sociaux qui bornent la société bourgeoise du début du vingtième siècle. La sottise de son personnage de bonne fait ressortir celle de sa patronne, en deux images misogynes qui ne se répondent qu’imparfaitement, puisque la domestique n’a jamais la parole. Privée de sa bouche par ses créateurs Rivière et Pinchon (une femme et un homme), Bécassine est ainsi réduite à l’état d’objet utilitaire.

Les personnages féminins sans cervelle peuvent également être hypersexualisés, comme Natacha, hôtesse de l’air. Créée en 1970 par les Belges Walthéry et Gos (deux hommes), elle n’est que sexualité : poitrine mise en avant et vêtements ultra-courts, elle est régulièrement capturée par les méchants de l’histoire, permettant aux autres hommes de jouer les sauveurs. Et lorsqu’elle résout une situation, ce n’est pas grâce à son intelligence, mais par hasard. La Stroumpfette de Peyo est tout aussi caricaturale, avec ceci d’aggravant qu’elle provoque des catastrophes, mettant en péril l’ordre patriarcal et paternaliste du village. On pourrait presque, d’ailleurs, l’analyser comme un personnage féministe malgré elle, tellement sa seule présence est synonyme de danger pour le pouvoir du Grand Stroumpf, qui ne peut plus gouverner ses petits Stroumpf comme il l’entend (pour leur bien à eux, bien entendu). Si ce n’est que la Stroumpfette est une créature de Gargamel, l’horrible sorcier au nez crochu, aux grandes oreilles et à l’amour de l’or inconditionnel. Comme son maître, elle a d’abord les cheveux noirs, ce qui connoterait également une appartenance juive, sous la plume antisémite de leur créateur2. Sa transformation physique en une Aryenne parfaite, grâce au Grand Stroumpf, la renvoie au stéréotype de la blonde stupide parce qu’ayant une couleur jaune pour ses cheveux, à l’instar de Natacha et des personnages féminins aux cheveux blonds dans la série Astérix.

Autre catégorie envisagée comme stupide et secondaire dans l’action, celle des petites amies du héros. La demoiselle Snorque, dans la série graphique des Moumine, de la Finlandaise Tove Jansson, assistée de son frère, n’est préoccupée que de son apparence et de sa frange… blonde. Chez Franquin, Mademoiselle Jeanne sautille autour de Gaston Lagaffe et l’admire inconditionnellement, sans avoir son imagination débordante. Les mères, les sœurs passent régulièrement au second plan, préoccupées par les tâches ménagères et le soin aux enfants, sauf lorsqu’elles se liguent contre les hommes, comme dans La Famille Fenouillard de Christophe. Les hommes sont alors en positon de victimes de harpies. Retour à la misogynie traditionnelle et à sa violence contre les femmes…

Côté révolte contre la société et contre les stéréotypes, nous trouvons Mortelle Adèle et la sorcière Mélusine. Cependant, ni l’une ni l’autre ne sont des révolutionnaires. Mortelle Adèle, créée par Mr Tan (Antoine Dole), a des parents qui se répartissent les tâches ménagères de manière traditionnelle : la mère fait la valise de sa fille, rang sa chambre, fait la cuisine, passe l’aspirateur, et le père ne fait rien. Quant aux aventures vécues par la fillette, elles ne renversent aucunement les pires stéréotypes sexistes. La jeune Mélusine de Clarke et Gilson est plus préoccupée par les philtres d’amour et par ses rendez-vous avec un charmant loup-garou que par l’abolition des sociétés patriarcales, celle de son Moyen-Age et celle de notre époque, qui transparaît pourtant dans les situations qu’elle vit.

Nous évoquerons plus longuement les vraies révoltées dans les parties suivantes : Agrippine, Cellulite et les Frustrées, croquées par Claire Bretécher, Yoko Tsuno la sino-japonaise vivant en Europe et dans une galaxie extra-terrestre (Roger Leloup), la Petite Peste philosophique de l’italienne Vanna Vicci, l’Iranienne Marjane Satrapi dans son autobiographie graphique Persépolis. Et bien d’autres. Toutes ne se laissent pas faire – même les Frustrées – et réfléchissent et combattent celles et ceux qui voudraient que l’ordre établi reste immuable, au détriment de l’égalité femmes-hommes. Voyons de quelles manières elles s’y prennent.

II. Quelles violences ?

Commençons par la série Astérix, qui accorde de plus en plus de place aux femmes au fil des albums, mais qui les confronte à de nombreuses violences physiques : coups de poing, gifles et caricatures misogynes. Bonemine, la « femme du chef », toujours vêtue de rose, fait hurler Astérix dans Le Fils d’Astérix (1983), lui toujours si courtois avec les femmes ; elle prend des coups de la part du bébé mâle (le fameux « fils de »), qui d’ailleurs lui préfère le méchant légionnaire romain. Toutes comme les autres Gauloises, elle n’aura pas sa place au banquet final, sur la galère égyptienne. Notons que Cléopâtre est également vêtue de rose dans cet album, au mépris elle aussi de toute vérité historique et loin des tenues blanches d’Astérix et Cléopâtre (1965), pourtant dessiné à une époque où la deuxième vague du féminisme du vingtième siècle n’avait pas encore surgi. En 1983, cette deuxième vague est bien présente, malgré le reflux de la mobilisation et le retour du bâton patriarcal, lui bien présent dans cet album. La misogynie, inexistante dans les albums antérieurs à 1970, serait-elle due à la présence unique d’Uderzo aux commandes de l’album ? Il faut retenir cette hypothèse, puisqu’il récidive en 1991 avec La Rose et le Glaive. Une étape est franchie, puisque Astérix frappe Maestria, la barde hommasse porteuse de braies (pantalons). Les discours de sonorité tenues par cette dernière sont ridiculisées, de même que l’instauration de l’égalité femme-homme dans les couples du village, qui bascule dans l’asservissement des hommes : bref, un album digne d’Eric Zemmour et de ses discours sur la dévirilisation de la France à cause des féministes (toutes des femmes, bien entendu). Violences également dans la représentation des légionnaires romaines, converties à la paix avec les Gaulois et les Gauloises par… des soldes ! Terminons par le dernier album en date, La Fille de Vercingétorix (2019). Uderzo ayant laissé la place depuis quelques albums au tandem Ferri-Conrad, Adrénaline figure sur la couverture, protégée par Astérix, Obélix et Idéfix, dans une attitude fière. Ses aventures ne dupliquent aucun des albums dont nous venons de parler. Si elle refuse de se plier aux ordres d’Astérix, d’Obélix, de Bonemine et des autres femmes du village, elle n’utilise pas la force comme Maestria ni ses discours enflammés. Elle fait bande à part avec les autres adolescents du village (que des garçons), elle parvient à fuguer à plusieurs reprises et refuse de servir de symbole de la résistance averne et gauloise à la colonisation romaine. Plus sereinement, elle envisage un avenir doré dans une île lointaine avec le beau capitaine Letitbnix, où elle accueillerait tous les enfants qui voudraient y venir. En conclusion, nous retombons dans les clichés sexistes de la femme naturellement maternelle, naturellement pacifiste et uniquement préoccupée de ses histoires de cœur. Où est l’évolution ? Nous posons également la question de la pertinence de conserver des personnages féminins dans cette série, tant ils restent stéréotypés.

Revenons plus de trente ans en arrière, en 1983 : Cothias et Juillard commencent la publication de la série Les 7 Vies de l’épervier. La jeune aristocrate Ariane, suite à de sombres histoires de famille et à un viol perpétré par de jeunes hobereaux locaux, prend la suite du justicier Masquerouge, au dix-septième siècle. Le viol dont elle victime est explicitement montré et l’héroïne est exemptée de toute culpabilité. Elle est courageuse, intelligente et combat sans relâche les tares de la société de son époque. Le duo masculin des créateurs n’est pas, contrairement à Uderzo, effrayé par les luttes pour l’égalité femmes-hommes. Au contraire, ils montrent leur ancienneté et leur pérennité dans l’Histoire.

De même, l’électronicienne Yoko Tsuno combat les violences masculines (physiques et mentales), que ce soit en Europe, en Asie ou dans les galaxies vinéennes. Du onzième siècle chinois aux temps futurs, elle met à bas les ruses des hommes pour capter des héritages qui ne leur appartiennent pas, pour assoir leur soif de pouvoir et elle retourne vers elle les très rares méchantes qu’elle croise dans ses aventures. Un bel exemple de sororité3.

La princesse Cellulite, quant à elle, met à mal les stéréotypes héritées des dessins animés de Walt Disney, en pourchassant tous les mâles qui passent à sa portée. Ce qui pourrait être analysé comme une maladie, de la nymphomanie, devient désir joyeux. Les lecteurs et lectrices rient de la confusion des hommes, qui ne savent plus se retrouver dans ce retournement de situation, face à la demande d’un plaisir sexuel au féminin. Les Frustrées sont croquées par leur créatrice avec humour. Brétecher met à distance les petits problèmes existentiels de ses contemporaines pour montrer l’évolution des mœurs et sen moquer sans méchanceté, quoique avec acuité. Les femmes ne ont jamais responsables, les hommes si. Son adolescente en cheffe, Agrippine (retournement dans le prénom, elle n’a rien d’une empoisonneuse avide de pouvoir comme la mère de Néron), vit ses années collège et lycée sans laisser les garçons lui dicter leur loi et en employant des arguments parfois surprenants pour manipuler l’affection de son père, béat d’admiration devant sa fille. Même les enseignants hommes sont désarmés devant la mauvaise foi d’Agrippine et de ses amies, qui ne savent plus quoi inventer pour échapper à l’ennui de leur scolarité. Les filles font la loi, ce qui n’empêche pas Brétecher de souligner leur addiction à la mode et à la surconsommation et de s’en moquer.

La Petite Peste philosophique, un peu plus jeune qu’Agrippine, donne bien des soucis à sa génitrice. Vautrée sur son pouf, elle soliloque sur l’insupportable pesanteur d’exister, citant indifféremment Nietzsche ou Mae West. Elle refuse tout contact avec ses semblables, leur préférant la compagnie de son singe en peluche, qu’elle fait parler. Aux violences du monde (politiques, sociales, sexuelles), elle répond par des analyses percutantes et mordantes.

Les « brebis zinzins » de l’Helvète F’Murr ont fort à faire pour lutter contre le patriarcat, depuis leur apparition dans la série Le Génie des alpages, en 1973. Râleuses, hypocondriaques, elles s’unissent volontiers pour bouter le nouveau bélier – un macho de deux cents kilos – hors de leurs montagnes4, en jouant les excitées sexuelles. Nous retrouvons ici la thématique d’un désir féminin qui effraie considérablement l’espèce mâle, quand il s’exprime librement. Faut-il voir ici un clin d’œil à la princesse Cellulite, qui a exposé ses « états d’âme » un an auparavant ? Dans le même album, tout le troupeau vole au secours de Molécule, enlevée par un aigle5. Ni le chien de berger ni le bélier n’interviennent, symbole du patriarcat qui laisse les « problèmes de femmes » aux femmes, quitte à se vanter après d’avoir réussi à abolir telle perversion. La sororité est récupérée, créant une nouvelle forme de violence à l’encontre des femmes.

Les violences peuvent également découler de la situation historique. Ainsi, Florence Cestac et l’écrivain de romans policiers Tonino Benacquista ont rappelé, dans Des salopes et des anges (2010) les situations dramatiques des Françaises qui n’avaient pas encore le droit d’avorter au début des années soixante-dix et qui avaient des rapports sexuels non protégés, les Français ne voulant pas se servir du préservatif (existant pourtant depuis le dix-huitième siècle), et les contraceptions féminines et masculines étant difficiles à trouver pour les femmes et inexistantes pour les hommes. Cette situation terrible est redoublée par l’égoïsme masculin, qui refuse de protéger sa partenaire et de lutter pour que les lois changent. Ajoutons que la bande dessinée montre que le choix d’être dans l’illégalité ou d’avoir des enfants non désirés repose entièrement sur les épaules des femmes – à de très rares exceptions près.

Une partie de la bande dessinée Simone Veil l’immortelle, de Bresson et Duphot (2018), est consacrée à cette lutte pour le droit à l’avortement, côté tribune de l’Assemblée nationale. Les violences de ce combat-ci sont surtout psychologiques : lettres anonymes, injures, cris pleuvent sur la ministre et les militant·es féministes qui ont impulsé la remise en question de la loi scélérate de 1920. La bande dessinée retrace également les violences antisémites dont Veil et sa famille ont été victimes : injures, coups, déportation. Simone Veil a perdu ses parents et son frère dans les camps nazis. Les dessins concentrent logiquement l’attention de la lectrice et du lecteur sur les sévices des femmes déportées.

Marjane Satrapi décrit d’autres formes d’enfermement dans la série Persépolis (2000-2003), celles des femmes iraniennes, contraintes à rester chez elles à partir de 1979, après une période de relative liberté de mouvement et de pensée durant le régime du Shah. Les violences contre les femmes sont multiples : obéissances forcées (au chef de l’État, au père, au mari, à la religion…), enfermement au foyer, tenues vestimentaires très strictes, coups et violences domestiques et à l’extérieur, pas de liberté d’apprentissage intellectuel ni de réflexion, autocensure. La seule porte de sortie reste l’exil, ultime violence : s’arracher à la terre natale et à sa famille pour se retrouver seule, avec de nouveaux repères à acquérir, dans un monde où les formes d’oppression contre les femmes peuvent également exister et être reproduits dans la bande dessinée.

III. Nouveaux patriarcats

Le tournant des années deux mille marque l’apparition de nouvelles générations et d’une france diversification des supports : le support papier est concurrencé par le livre électronique et les blogs, diffusés massivement via les réseaux sociaux. Parallèlement, la bande dessinée gagne en visibilité et reconnaissance officielles en faisant son apparition dans les manuels scolaires, comme texte et images littéraires. Les personnages féminins, les autrices et les dessinatrices n’ont jamais été aussi présentes, mais qu’en est-il vraiment ?

Notons que les autrices et scénaristes ne sont pas très connues du grand public (jeunesse et adulte), contrairement aux auteurs et scénaristes hommes. Il est vrai que les institutions officielles n’aident pas à la diffusion de leurs œuvres : pas de sélection au Festival d’Angoulême ni donc de récompense, pas de présence dans les manuels scolaires, très peu d’invitations dans les émissions de télévision ou de radio, pas/peu d’expositions de leurs œuvres dans les musées et bibliothèques, pas de chaînes YouTube qui soit consacré à leurs travaux, très peu d’articles dans les revues spécialisées. Ajoutons notre expérience personnelle, suite à des communications sur Yoko Tsuno et plus généralement les femmes dans la bande dessinées, ainsi que des conversations privées. L’héroïne japonaise reste quasiment inconnue des publics (très/moins) cultivés, à l’exception de rares hommes qui connaissent la série et qui ont donc choisi un métier dans la technologie, en hommage à ce modèle de femme libre et atypique. Concernant les autrices/scénaristes et personnages féminins, seules Claire Bretécher et Bécassine sont largement connues. Grand succès éditorial, les Culottées de Pénélope Bagieu (2016-2017) ont été récompensées par le prix Eisner en 2019… aux États-Unis.

La croisée du Neuvième Art et du Septième Art est fructueuse. Citons entre autres les adaptations de La Famille Fenouillard (1960), de Bécassine (1939, 2018), des Moumine (à partir de 1959), de Tintin (1961, 1964, 1972, 2011, 2021), d’Astérix (entre 1967 et 2018), d’Agrippine (2001), de Corto Maltese (2002), du Chat du rabbin (2011), de Silex and the city (2012), de 50 nuances de Grecs (2018). Sans surprise, ce sont des œuvres faites par des hommes, avec des équipes composées en majorité d’hommes, pour des films où les hommes sont très présents. L’invisibilisation des autrices et scénaristes reste la norme en France, ce qui est une forme de violence. L’imaginaire dans l’univers de la bande dessinée est une affaire d’hommes, il est interdit aux petites filles de se projeter comme future dessinatrice et écrivaine.

Quant aux personnages féminins dans la bande dessinée papier, force est de constater la pérennité des stéréotypes, même chez les autrices/dessinatrices : personnages féminins dessinés selon les canons physiques édictés par les magazines de mode, insistance sur leur superficialité et focalisation sur leurs histoires d’amour et/ou de mère de famille, comme chez Margaux Motin. L’argument historique reste une manière d’introduire de la nudité bon marché – au féminin uniquement. Ainsi, la reine Cléopâtre et l’impératrice Tseu Hi sont dénudées sur la couverture, tout autant que « la princesse du soleil invincible » (tome 2 des Trois Julia), dans Les Reines de sang. Le titre de cette série, commencée en 2012, fait plus penser à celui d’un feuilleton populaire ou d’un roman de gare qu’à celui de bandes dessinées consacrées à des personnages historiques, à destination d’un public cultivé. Il en est de même pour la présentation des différents tomes, sur le site des éditions Delcourt : « Souveraines, bourgeoises ou femmes du peuple, elles ne reculeront devant rien pour assouvir leur soif de pouvoir… Elles sont Les Reines de Sang6. » Si nous nous en tenons à ce résumé, il s’agit de personnages qui sont animés par un autoritarisme féroce. Rien n’indique que leur position de femme, donc de personne en position d’infériorité systématique, les contraindrait à verser le sang en grande quantité. Il n’est fait nulle mention de violences particulières à leur encontre, parce que femmes dans des sociétés patriarcales, tout est essentialisé et dépolitisé.

Les discours et dessins récusant les clichés se trouvent dans des niches qui émergent péniblement au grand jour, c’est-à-dire sur les tables de librairie. Pensons aux dessinatrices de presse Coco et Catherine Meurisse. Cette dernière est invitée à exposer à l’automne 2020 au Centre Pompidou, suite aux succès de ses deux derniers albums, La Légèreté (2016) et Les Grands Espaces (2018), centrés sur son existence.

Le passage du blog à la version papier est également un symptôme positif de l’intérêt pour les violences contre les femmes. Ainsi du blog Projet Crocodiles, en hommage à la bande dessinée de Chantal Montellier Odile et les crocodiles (1984), qui traite du viol. Le blog est actuellement géré Juliette Boutant et Thomas Mathieu, il décrit les violences sexistes et sexuelles du quotidien, l es hommes y ont la tête de crocodiles. Mathieu a publié en 2014 Les Crocodiles, puis avec Boutant Les Crocodiles sont toujours là (2019). Ainsi, l’anthropomorphisme permet de souligner la cruauté masculine humaine et d’accentuer le choc des attentats sexistes. Ajoutons un témoignage personnel récent, de février 2020 : le vendeur de bandes dessinées de notre petite ville de province a fait une table violences sexistes dans sa librairie et nous a confié que des professeurs et professeuses du lycée lui avaient commandé Les Crocodiles, pour en faire étudier des extraits à leurs élèves. Un symptôme encourageant de la massification (relative, mais réelle) de la condamnation par la société des violences contre les femmes et de la prise de conscience de l’importance de l’éducation des jeunes contre ces violences.

La dessinatrice Catel Muller trace son chemin depuis plusieurs années, à coup – entre autres – de romans graphiques consacrées à ses femmes célèbres : Olympe de Gouges (2012), Benoîte Groult (2012), Mylène Demongeot et sa mère Claudia (Adieu Kharkov, 2015), Joséphine Baker (2016), Kiki de Montparnasse (2016), bientôt Colette et Alice Guy. Toutes ont en commun une grande résistance aux violences : sexistes, sexuelles, raciales. Toutes sont des lutteuses, suite à des viols, des attaques racistes, des coups, ce qui permet à Muller de prendre le contrepied des stéréotypes qui voudraient « la » femme passive et uniquement en état de victime sans défense. La dessinatrice propose des exemples d’existences joyeuses et pleines malgré les horreurs vécues. La célébrité grandissante de la dessinatrice auprès d’un large public permettra-t-il de contrebalancer et d’éradiquer les clichés sexistes, en donnant des exemples positifs de battantes aux filles et aux garçons ?

Conclusion

Les violences graphiques contre les femmes se suivent et ont une tendance certaine à se ressembler fâcheusement. Les coups pleuvent, les viols se suivent, les différents types de harcèlement continuent à être représentés, pour le plus grand plaisir voyeuriste du public, pensé comme presque uniquement masculin. Les dénonciations restent sectorisés et peu atteignent la visibilité de l’impression papier, les honneurs des émissions littéraires et des récompenses dans les festivals, sauf hors de France.

Malgré la mixité scolaire, les personnages de série enfantine sont pour beaucoup des garçons (Titeuf, qui a l’honneur de figurer dans certains manuels), les filles restent à l’arrière-plan. Elles sont sœurs, petites amies ou camarades ennuyeuses et pétries de clichés sexistes. Les mères, quand elles existent, sont toujours des domestiques non rétribuées, chargées à cent pour cent des courses-ménage-vaisselle-éducation. Où serait l’évolution depuis l’après-Seconde Guerre mondiale, ou plutôt, depuis la création de la bande dessinée au dix-neuvième siècle ?

Les bandes dessinées adultes jouent de l’étiquette « libération sexuelle » pour présenter des femmes et des jeunes filles hypersexualisées, qui ont tout de la « soubrette » berlusconienne, c’est-à-dire peu vêtue, stupide et qui se laissent manipuler sans dire un mot pour exprimer son propre désir. Seul prime celui des mâles : ceux de la bande dessinée, et ceux qui écrivent et dessinent. Mais comment parler de « libération sexuelle », quand on reste dans la dichotomie homme-sujet/femme-objet ? Les soi-disant transgressions à la morale sexuelle en cours (sadisme, masochisme…) ne sont qu’éléments pimentant la sexualité masculine.

La très modeste féminisation de la profession endiguera-t-elle enfin les renouvellements du système patriarcal ? Il est permis d’en douter, malgré la qualité et l’engagement de certaines autrices/dessinatrices. Il subsiste encore trop de bandes dessinées centrées sur le moi et ressassant les clichés de la superficialité innée des femmes.

Cependant, parions sur la mobilisation des jeunes dessinateurs et dessinatrices, qui refusent plus que leurs aîné·es de vivre dans un monde binaire et étouffant. Place à la créativité féministe !

 

1 Catherine Jacques, « Le féminisme en Belgique de la fin du 19e siècle aux années 1970 », Courrier hebdomadaire du CRISP 2009/7 (n° 2012-2013), p. 5-54.

2 Judidh Duportail, « Les Schtroumpfs sont-ils racistes, machos et antisémites ? », Rue89, 2 juin 2011, https://www.nouvelobs.com/rue89/rue89-rue89-culture/20110601.RUE2617/les-schtroumpfs-sont-ils-racistes-machos-et-antisemites.html.

3 Tiphaine Martin, « Analyse de bandes dessinées : Yoko Tsuno », Dominique Brechemier, Nicole Laval-Turpin (dir.), Femmes de sciences : quelles conquêtes ? quelles reconnaissances ?, Paris, L’Harmattan, p. 125-138. Tiphaine Martin, « Images de femmes dans le Neuvième Art  : de la casse-pieds infatigable à la super-héroïne », Michel Wieviorka (dir.), minin. Masculin, Auxerre, Éditions Sciences Humaines, p. 93-109.

4 F’MURR, Le Génie des alpages, Paris, Dargaud, 2006, p. 40-41.

5 Idem, p. 42-43.

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Toutes des Castafiore ? Violences féminines graphiques »,  Voyages autour de mon cerveau, octobre 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/12509