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Couverture de ma Maîtrise - mois Maîtrise VADMC

Naissance et écriture de ma Maîtrise : “Du Deuxième Sexe à La Femme rompue, une double écriture féministe”

Vingt-et-un ans après avoir écrit ma Maîtrise, vingt ans et six mois après l’avoir soutenue, en mars 2006, j’y reviens, dans le but de la mettre en ligne sur mon carnet de recherche Voyages autour de mon cerveau. Avant la mise en ligne définitive, j’y consacre une série d’articles :

  1. « Naissance et écriture de ma Maîtrise : “Du Deuxième Sexe à La Femme rompue, une double écriture féministe” »
  2. « Publication d’extraits de ma Maîtrise :  “Du Deuxième Sexe à La Femme rompue, une double écriture féministe” » : épigraphe, introduction générale, introduction de la première partie, conclusion de la première partie, introduction de la seconde partie, conclusion de la seconde partie, conclusion générale.
  3. « Les films de Monique : le cinéma comme élément de construction du personnage dans “La Femme rompue” de Simone de Beauvoir ».
  4. « Mise en perspective : de l’étude de La Femme rompue à la transmission d’une œuvre beauvoirienne ».

Commençons par le commencement, la naissance et l’écriture de ma Maîtrise :

L’idée de cette maîtrise n’est pas née au hasard ni tardivement. Après avoir découvert Simone de Beauvoir à l’été 1999, comme je l’ai raconté dans l’interview que m’a consacré Françoise Cesbron pour Humanit’Elles, j’ai poursuivi une scolarité littéraire au lycée Jacques Amyot d’Auxerre (Yonne, 1999-2002), puis enchaîné avec un DEUG et une Licence de Lettres Classiques à l’université de Dijon (Côte d’Or, 2002-2005).

Après avoir validé mon premier semestre de Licence, j’avais déjà choisi le sujet de ma future maîtrise : Le Deuxième Sexe et La Femme rompue, avec une problématique et un plan. J’ai alors écrit au Professeur Jacques Poirier, en lui demandant s’il accepterait d’être mon directeur de Maîtrise. J’ai déposé ma lettre dans son casier à l’université de Dijon. Deux jours plus tard, en rentrant chez mes parents à Auxerre, une réponse m’attendait déjà, positive. J’ai toujours conservé cette lettre.

Dès que Monsieur Poirier eut accepté de diriger ma maîtrise, je n’ai pas attendu la rentrée universitaire pour commencer. À la fin des partiels du second semestre de licence, j’ai commencé à prendre des notes sur La Femme rompue et Le Deuxième Sexe. J’ai ouvert plus largement le champ à l’ensemble de l’œuvre de Simone de Beauvoir, afin de repérer d’éventuels prolongements ou éléments susceptibles d’éclairer mon sujet. Ainsi, le premier septembre, sans attendre le début officiel de l’année universitaire, j’ai commencé à écrire mon mémoire de maîtrise.

Quant à la soutenance, elle a été plutôt particulière. Mon directeur m’avait proposé de nous installer dans son bureau de directeur des éditions universitaires, plus calme, disait-il. À peine avais-je commencé mon exposé qu’un enseignant-chercheur est entré. Malgré l’indication de Jacques Poirier précisant qu’une soutenance était en cours, un échange s’est engagé, qui a duré près de trois quarts d’heure. Je me suis alors retrouvée dans une situation assez singulière : attendre le début réel de ma propre soutenance.

Puisque l’échange entre les deux enseignants durait, j’ai sorti le livre que j’avais dans mon sac, la biographie de Colette par Brunet et Pichois, et j’ai continué à la lire. Pour autant, j’ai lu sans vraiment lire, puisque évidemment très stressée.

Quand enfin l’entretien a commencé, tout s’est bien passé. Monsieur Poirier m’a annoncé une bonne note, fait une remarque sur mon style, qu’il trouvait un peu lourd, puis a plaisanté à ce sujet, puisque c’était la première fois qu’il m’en parlait. Avec le recul, cette soutenance reste pour moi un épisode marquant de mes années universitaires. Elle révèle à la fois l’enthousiasme qui m’animait alors et certaines réalités institutionnelles auxquelles je ne m’attendais pas. Pourtant, ce n’est pas cet épisode qui a défini la suite.

Plusieurs mois après ma soutenance, qui s’était déroulée en mars, j’ai reçu un courrier de l’université m’annonçant que j’étais ajournée. Après un appel à la secrétaire de la Maîtrise, la situation a été rapidement régularisée (une erreur, d’après ce qui m’avait été dit au téléphone par la secrétaire du Master), et j’ai finalement reçu la confirmation de mon diplôme.

Il s’agissait de la première étape d’un parcours de recherche qui se poursuit encore aujourd’hui.

Pour la couverture de mon mémoire, j’avais demandé à une amie de mes parents, Bella Buch, si elle pouvait peindre un tableau (huile et acrylique sur toile) à partir du recueil La Femme rompue. Ce qu’elle a très gentiment fait, allant jusqu’à m’offrir ce tableau à la fin de mon année de  Maîtrise, ce qui m’a fait très très plaisir :

Couverture de ma Maîtrise - mois Maîtrise VADMC

Ce tableau représente une femme assise, La Femme rompue sur les genoux. Elle a les yeux fermés, se détachant sur un fond bleu. À gauche, un couple, femme et homme, dos à nous. Ils s’éloignent dans un halo.

Opération lire, relire et analyser Beauvoir, Le Deuxième Sexe et La Femme rompue, oui !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Naissance et écriture de ma Maîtrise : “Du Deuxième Sexe à La Femme rompue, une double écriture féministe” », Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32391

Beauvoir chez Bardot VADMC.001

Beauvoir chez Bardot

Un an après la parution, aux États-Unis, de l’article de Simone de Beauvoir « Brigitte Bardot and the Lolita Syndrome » (Esquire, 1959), le film de Henri-Georges Clouzot, La Vérité (1960) sort sur les écrans français. L’héroïne en est Dominique Marceau, interprétée par Brigitte Bardot. Dominique, lors d’un procès à grand spectacle, est jugée plus pour sa conduite, jugée scandaleuse, que pour le meurtre de son compagnon, Gilbert Tellier (Sami Frey). Comme Meursault, le héros de L’Étranger (1942), d’Albert Camus, Dominique doit répondre de chaque instant de son existence. Cependant, Dominique est jaugée à l’aune de la misogynie et de l’âgisme de ses juges, ce qui n’est pas le cas de Meursault.

Parmi les accusations, celle d’avoir été expulsée de son collège de Rennes, parce que Dominique, jeune fille de la bourgeoisie locale, a fait lire Les Mandarins (1954), de Simone de Beauvoir, à ses camarades, qui, en retour, se le passaient. Le président de la cour d’assises (Louis Seigner), très âgé, fustige l’immoralité de cet ouvrage. Dominique déclare, moue boudeuse à l’appui, qu’elle l’a trouvé « plutôt barbant ». L’avocat de la partie civile, Maître Éparvier (Paul Meurisse), d’âge mur, en lit un court extrait, soigneusement choisi « au hasard » (sic) : la psychanalyste Anne fait l’amour avec l’écrivain Scriassine, dans un hôtel parisien. L’avocat de Dominique, Maître Guérin (Charles Vanel), très âgé, réplique à son confrère : c’est un livre qui a eu le prix Goncourt. Notons que la jeune avocate (Jacqueline Porel) de Dominique ne parle pas à ce moment-ci du film. Il s’agit d’un échange entre hommes, tous d’un âge certain. Ce sont des gens âgés qui jugent Dominique, et pas des plus ouverts d’esprit. Même son avocat fait preuve de cynisme facile après son suicide. Elle n’était qu’un cas parmi d’autres, et non une toute jeune femme amoureuse qui lutte pour sa vie.

Le terme « barbant », utilisé par la jeunesse de l’époque, montre que Dominique n’a pas noté l’érotisme brûlant (et finalement désenchanté) de cette page beauvoirienne. Elle n’a pas été intéressée, non plus, par les presque six cents autres pages, consacrées au petit monde parisien des années 1945-1954, avec des échappées d’Anne hors de Paris, en France, aux États-Unis et au Mexique. Le président de la cour d’assises et l’avocat de la partie civile ont donc sciemment choisi un des rares passages érotiques des Mandarins, dont nous avons brièvement parlé dans un article précédent.

L’écrivain Philippe Jaenada cite également ce moment du film dans son récit La Petite Femelle (2015), consacré à la criminelle Pauline Dubuisson, qui a fortement inspiré le personnage de Dominique Marceau (Philippe Jaenada, La Petite Femelle, Paris, Points, 2016, p. 667). Jaenada rappelle que le film de Clouzot a fait ressortir Dubuisson de l’anonymat où elle avait réussi à vivre, après sa sortie de prison (Op. cit., p. 666-676).

Ainsi, dans le film de Clouzot, ces deux hommes donnent l’impression que la jeune femme a des lectures à contenu sexuel, et qu’elle tente de pervertir ses camarades. Elle est donc hautement dépravée. Tout, soit un extrait de trois lignes d’un roman contemporain, concourt à condamner Dominique et à lui aliéner la sympathie des juré·es, tous et toutes âgé·es. Rien, bien entendu, n’est laissé au hasard.

Cependant, pourquoi citer cette page des Mandarins, et non un autre roman de l’époque ou ancien, avec des scènes de sexe ? Ce n’est pourtant pas ce qui manque dans la littérature française. Le choix des Mandarins, livre paru en 1954, est censé avoir été lu par Dominique au collège, sans précision d’âge. Elle en a vingt-deux au moment du procès, donc en 1961, soit un an après la sortie du film, puisqu’elle est censée être née en 1939.

Notons, tout d’abord, que Bardot, issue de la bourgeoisie parisienne, écrit dans le premier tome de ses mémoires, Initiales B.B. (Paris, Grasset, 1996, p. 88), qu’elle a lu, grâce à son premier mari, Roger Vadim, « les livres de Simone de Beauvoir et de Sartre. ». Cette citation se trouve dans l’année 1952, soit avant le tournage de La Vérité. Y aurait-il, comme souvent dans les films tournés par Bardot, confusion entre la vie privée de l’actrice, de ce qu’elle en écrit a posteriori, et le scénario qu’elle interprète ?

En outre, Henri-Georges Clouzot et ses scénaristes (Simone Drieu, Michèle Perrein, Jérôme Geronimi [Jean Clouzot], Christiane Rochefort, Véra Clouzot) ont-ils lu et Les Mandarins et l’article de Beauvoir sur Bardot ? Cela serait d’autant plus logique que le couple Clouzot a fréquenté le couple Beauvoir-Sartre dans l’après-Libération , comme l’indique Beauvoir dans La Force des choses (tome I, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 275, 320 ; tome II, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 209). Beauvoir cite également certains films de Clouzot au fil de ses mémoires, correspondances et dans son article « La pensée de droite aujourd’hui ». Notons que Christiane Rochefort deviendra une proche de Beauvoir dans les années soixante (La Force des choses II, op. cit., p. 253, 407). D’où, sans doute, le clin d’œil des Clouzot à leur amie.

Le choix des Mandarins peut également s’expliquer par le désir des scénaristes de montrer leur héroïne lire un roman, soi-disant pornographique, écrit par une femme. Double scandale. Mais un roman écrit non pas par une femme âgée, comme l’écrivaine Colette, qui s’est vue refuser des funérailles religieuses à son décès en 1954, sous prétexte de son ancienne activité de comédienne. Et de certains de ses romans, jugés contraires aux bonnes mœurs, comme Chéri (1920 ) et Le Blé en herbe (1923). Beauvoir, bien plus jeune que Colette, aurait-elle pris la suite de sa consœur, comme cible de ces « gens bien », qu’elle n’a cessé de conspuer dans ses romans, nouvelles, pièce de théâtre, mémoires, correspondances, récits, articles, et dont elle dénonce l’hypocrisie, dès son premier recueil de nouvelles, Quand prime le spirituel (1937, publié en 1979) ?

En effet, toujours selon Maître Guérin, dans la scène pré-citée : « Fait-on le procès de Madame de Beauvoir… ? » Nous sommes onze ans après la parution, accompagnée d’articles à charge (cf. Ingrid Galster,˝Le Deuxième Sexe” de Simone de Beauvoir, Presses de l’Université Paris- Sorbonne, 2004), du Deuxième Sexe (1949). Ne s’agirait-il pas, pour Clouzot et ses scénaristes, de montrer que Beauvoir l’athée, la femme de gauche, la non-mariée, la sans enfants, est toujours scandaleuse pour les bien-pensants, les bourgeois·es catholiques dont elle est issue ? Ce ne sont pas tant Les Mandarins qui seraient visés, mais plutôt Le Deuxième Sexe, sa liberté financière et sexuelle réclamées par Beauvoir pour toutes les femmes. Et ses analyses du patriarcat, plutôt ici celui de la bourgeoisie française, parisienne et provinciale.

Rappelons également que Beauvoir rapporte dans ses mémoires son effarement face aux bourgeois·es de Rouen, quand elle y était professeure de philosophie, de 1932 à 1936. Elle y avait retrouvé la même petite société, grouillant de préjugés, pieusement hypocrite, que celle de sa famille (voir La Force de l’âge, publiée en 1960). Entre la ville de Rennes de Dominique Marceau et le Rouen de Simone de Beauvoir, il n’y a que quelques lettres, un département à changer… et trois cents kilomètres de distance à parcourir.

De même, dans le volume précédent, Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), Beauvoir fait le procès de cette même bourgeoisie parisienne et provinciale : celle de sa famille paternelle, du Limousin, celle de son amie Élisabeth Lacoin, dite Zaza, des Landes. Mais rien ne prouve que Beauvor ait parlé de tout cela aux Clouzot, ni que Clouzot et ses scénaristes se soient inspirés des Mémoires d’une jeune fille rangée.

Par contre, elles et ils utilisent la réputation sulfureuse de Beauvoir, chez celles et ceux qui ne sont pas sorti·es du pétainisme et du pire des années 1930, pour montrer leur hypocrisie. Elles et ils montrent également, en ce début de film et du procès de Dominique, son côté innocent, puisque la description érotique des Mandarins pré-citée ne l’a pas marquée, ni le reste du roman. Dominique n’est pas une intellectuelle, ce qui rejoint ce que Beauvoir analyse de la persona de Bardot (Simone de Beauvoir, « Brigitte Bardot and the Lolita Syndrome », The New English Library, 1960, p. 52).

Dans ce moment de La Vérité, il y a donc un mélange de Bardot, de Dominique et de Beauvoir, soit trois femmes libres, qui luttent contre les bien-pensants de leur milieu et contre le poids des gens âgés, qui ne comprennent pas leur soif de liberté (Beauvoir aussi, en son temps). Bardot et Beauvoir ont survécu, Dominique y laisse sa vie.

Non à l’hypocrisie, oui à la liberté en tout consentement !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Beauvoir chez Bardot », Voyages autour de mon cerveau, juin 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/30734

 

Attention danger baiser : Pas sur la bouche, Un baiser s’il vous plaît

Toutes trois, elles l’entourent, susurrant : « Un baiser, un baiser… » Lui, toujours aussi outré, leur répond : « Pas sur la bouche. » Presqu’un siècle plus tard, le problème est différent : lui a besoin d’embrasser sa partenaire sur la bouche avant et pendant l’acte sexuel. Elle est hésitante, car si elle n’apprécie pas son baiser, elle n’est pas certaine de pouvoir aller au-delà.

Tant dans l’adaptation de l’opérette de Maurice Yvain et André Barde Pas sur la bouche (1925 ; Alain Resnais, 2003) que dans Un baiser, s’il vous plaît (Emmanuel Mouret, 2007), embrasser ne va pas de soi. Chez Resnais comme chez Mouret, la buccalité a des conséquences inattendues, à la fois douces, comiques et, parfois, tragiques, tant cet organe semble essentiel dans la compréhension sensuelle.

Action qui rend perplexe la toute jeune Simone de Beauvoir, qui s’en ouvre rétrospectivement dans le premier volume de ses souvenirs, Mémoires d’une jeune fille rangée (1958 ; édition Gallimard, « Folio », 1999, p. 229-230) :

J’aurais bien voulu comprendre par quel mécanisme le contact de deux bouches provoque la volupté : souvent, regardant les lèvres d’un garçon ou d’une fille, je m’étonnais, comme naguère devant le rail meurtrier du métro ou devant un livre dangereux. L’enseignement de Madeleine était toujours baroque ; elle m’expliqua que le plaisir dépendait des goûts de chacun : son amie Nini exigeait que son partenaire lui embrassât ou lui chatouillât la plante des pieds. Avec curiosité, avec malaise, je me demandais si mon propre corps recelait des sources cachées d’où jailliraient un jour d’imprévisibles émois.

Hum… aujourd’hui, nous parlerons de la bouche.

Dans les années vingt du vingtième siècle, à Paris, le rigide Américain Éric Thompson  (Lambert Wilson) avoue à son ex-belle-sœur Arlette Poumaillac (Isabelle Nanty) qu’il a été traumatisé par son institutrice, quand il avait douze ans. Celle-ci l’avait embrassé sur la bouche. Et jamais, depuis, il n’est arrivé à embrasser une femme sur la bouche, même son épouse Gilberte Poumaillac (Sabine Azéma), pendant les quelques mois qu’a duré leur union, non régularisée par Gilberte auprès du consul de France à New York. Il n’a donc pas apprécié être entouré d’un trio de jeunes filles lui réclamant, pour rire, un baiser.

Au tout début du vingt-et-unième siècle, Nicolas (Emmanuel Mouret), professeur de mathématiques en lycée, demande à sa meilleure amie Judith (Virginie Ledoyen), chercheuse en pharmacie, de l’aider à le sortir de la frustration sexuelle qui le taraude depuis que son ex-compagne est partie. En effet, la prostituée qu’il est allé voir, une étudiante en mathématiques, a refusé de l’embrasser. Ce qui désole Judith, tout aussi pro-prostitution que Nicolas. Les personnages ne contextualisent pas l’esclavage sexuel auquel se livre l’étudiante et ne le remettent pas en question. Nicolas et Judith appartenant à la bourgeoisie, classe possédante et peu politisée, ils ne trouvent rien d’anormal à ce qu’une jeune femme vende son corps. Rien ne semble avoir changé depuis les bourgeois mis en scène, par exemple, par Émile Zola dans son roman Nana (1880) : certaines femmes (du peuple chez Zola, de la petite-bourgeoisie chez Mouret) sont payées pour satisfaire les besoins masculins bourgeois, certaines autres (de la bourgeoisie) ont le choix de donner leur corps, par sensualité et/ou amour. Le classisme se double de sexisme.

Judith consent ensuite à faire l’amour avec Nicolas tout en l’embrassant. Cette scène, tout en consentement mutuel, est dilatée et fragmentée par un aller-retour de Judith dans sa cuisine pour aller chercher de l’eau. Elle en devient intensément comique, puisque durant bien plus longtemps qu’une scène d’amour habituelle. Soucieux du bien-être de sa partenaire, Nicolas demande à chaque geste qu’il fait si Judith est d’accord, s’il ne lui fait pas de mal. Judith ne changeant pas d’expression, les spectateurs et les spectatrices en sont réduites aux conjectures sur le plaisir qu’elle prend à cette nouvelle exploration. Le suspense est insoutenable… et savamment orchestré par le réalisateur, pour notre plus grand contentement. Et amusement.

La question du consentement féminin n’est, en revanche, pas la plus grande préoccupation de Thompson, qui veut à tout prix récupérer Gilberte. Il lui ordonne à plusieurs reprises de divorcer de son époux actuel, Georges Valendray (Pierre Arditi). Gilberte a beau faire semblant d’être « une femme perdue » car ayant (soi-disant) un amant, le jeune Charley (Jalil Lespert), lui-même convoité par la jeune et riche Huguette (Audrey Tautou), Thompson veut Gilberte. Et il la veut d’autant plus qu’il l’a vue embrasser Charley et que cela l’a excité, contrairement au plan de Gilberte, qui s’est faite embrasser par le jeune homme, qui voudrait avoir une aventure avec elle, sachant que son ex-mari rôdait dans les parages. Thompson tente de l’embrasser de force suite à cet épisode.

Rappelons à ce sujet que, dans le long-métrage L’Amour en fuite (François Truffaut, 1979), Colette (Marie-France Pisier) reproche à Antoine (Jean-Pierre Léaud) d’être toujours aussi immature que dans leur commune adolescence, après qu’il a tenté de l’embrasser par surprise, alors, qu’autrefois amis, ils viennent de se retrouver après une longue absence. Certes, Antoine Doinel a eu une enfance difficile, narrée dans Les Quatre Cents Coups (François Truffaut, 1959), entre une mère (Claire Maurier) qui ne l’avait pas voulu (mais comment faire, sans droit à l’avortement et sans contraception ?) et un beau-père (Albert Rémy) au mieux indifférent. Mais, comme le lui déclare sa maîtresse Liliane (Dani) dans un retour en arrière de L’Amour en fuite : « Ce n’est pas parce qu’on a eu une enfance difficile qu’il fait la faire payer à tout le monde. » Notons que ce retour en arrière mélange aux plans du film des plans de La Nuit américaine (François Truffaut, 1973), où Léaud et Dani jouent un couple d’amoureux, lui Alphonse l’acteur (Alphonse étant également le prénom du fils d’Antoine Doinel), elle Liliane la scripte stagiaire. Liliane-Fuite a d’ailleurs la même réflexion au sujet d’Antoine que Liliane-Nuit a au sujet d’Alphonse. Notons également qu’Alphonse est tout aussi pénible qu’Antoine. Alphonse est un acteur immature, qui, entre autres, sème le désordre dans le couple stable de sa partenaire Julie Baker (Jacqueline Bisset).

Dans L’Amour en fuite, Colette repousse Antoine et l’accuse d’avoir forcé son consentement en l’embrassant de force au cinéma, en se précipitant sur elle « comme la misère sur le monde », quand ils étaient adolescents, dans le sketch de François Truffaut, « Antoine et Colette » (Collectif, L’Amour à vingt ans, 1962). Colette explique à Antoine qu’il n’a pas voulu comprendre, à l’époque, qu’elle l’aimait bien, mais qu’elle ne l’aimait pas (elle souligne de la voix, nous soulignons en italiques, notes personnelles). Et qu’il en est toujours de même aujourd’hui. Antoine, vexé et toujours aussi obtus, s’en va. Et déclare sa flamme à la jeune Sabine (Dorothée), qui l’aime également. Tout finit bien.

Chez Mouret, pour Nicolas et Judith, la situation devient compliquée après leur première fois ensemble. En effet, tous deux ont trouvé une complicité physique telle qu’ils ne peuvent bientôt plus douter de leurs sentiments réciproques. Le réalisateur s’amuse à cette occasion à mettre dans la bouche du couple en devenir toute une casuistique amoureuse : Nicolas propose à Judith de « mal faire l’amour », afin de se dégoûter mutuellement. Ça ne marche pas, leur plaisir est intact. Judith propose alors à Nicolas de « bien faire l’amour », de s’y appliquer, puisque la solution de Nicolas n’a pas fonctionné. Ça ne marche pas, leur plaisir est intact.

Ils ne peuvent plus se passer l’un de l’autre. C’est alors que le tragique intervient, puisque Judith est mariée à Claudio (Stefano Accorsi), qu’elle ne veut pas peiner. Mais qui souffre bel et bien quand il découvre la trahison de sa femme, et qui en a le cœur brisé, d’autant que Nicolas et Judith ont monté un stratagème pour que Claudio tombe amoureux de Caline (Frédérique Bel), ex-petite amie de Nicolas. Comme le déclare la jeune Barbara (Francesca Picozza) dans Après minuit (Davide Ferrario, Dopo mezzanotte, 2004) : « Se qualcuno è contento, qualcuno deve piangere. » (Notes personnelles). C’est-à-dire : « Si quelqu’un est heureux, quelqu’un doit pleurer. » (Traduction et notes personnelles). Soit l’équivalent du proverbe français : « Le malheur des uns fait le bonheur des autres. »

Heureusement, Claudio refait finalement sa vie avec Émilie (Julie Gayet), qui raconte toute l’histoire à Gabriel (Mickaël Cohen), un séduisant inconnu croisé par hasard, alors qu’elle est en déplacement professionnel à Nantes, dans le récit-cadre du film. Gabriel, de son côté, rapporte à Émilie qu’il a également été foudroyé d’amour pour la meilleure amie de son ex-compagne, croisée par hasard dans un musée, alors qu’ils étaient tous deux célibataires, en échangeant un baiser sur la bouche.

Et c’est ce qui arrive à la fin de Pas sur la bouche. Suite à un quiproquo, Thompson est forcé d’embrasser Arlette sur la bouche, secrètement amoureuse de son ex-beau-frère depuis longtemps. La « réaction chimique » surgit entre eux deux, pour leur plus grand bonheur. Nous empruntons le terme à la comédie romantique Confidences sur l’oreiller (Michael Gordon, Pillow Talk, 1959), lorsque le millionnaire Jonathan (Tony Randall) propose à la décoratrice Jan (Doris Day) qu’ils s’embrassent, pour découvrir si elle est amoureuse de lui. Si la « réaction chimique » (« chemical reaction », notes personnelles) se produit, c’est qu’elle l’aime. Ils s’embrassent donc, en vain. Jen rit gentiment de la lubie de Jonathan, qui soupire, fataliste. pour l’instant, ps de quatrième mariage pour lui. Par contre, Jen ne rit pas lorsqu’elle embrasse Rex/Brad (Rock Hudson). Ils finiront donc ensemble, comme Arlette et Thompson. Et comme Charley et Huguette, après que Gilberte a refusé d’aller dans la garçonnière de Charley. Charley s’est donc rabattu sur Huguette, qui a accepté et cédé aux avances de Charley. Chez Mouret, Judith et Nicolas sont également heureux.

Rappelons qu’Emmanuel Mouret reprend ce canevas de la proximité physique aboutissant à l’amour dans deux sketchs de son long-métrage L’Art d’aimer (2011), quatre ans après Un baiser, s’il vous plaît. Le premier sketch est celui où Achille (François Cluzet), célibataire, bout de désir pour sa nouvelle voisine (Frédérique Bel), célibataire, qui se nomme elle-même « la voisine d’à côté », comme la « girl next door » des comédies états-uniennes. Elle est hésitante sur ses envies et ses sentiments, ne se décidant pas à embrasser un nouvel homme que son ex-petit ami, jusqu’à ce qu’Achille arrive à l’embrasser, dans la très belle bibliothèque de son appartement parisien. Elle fait sauter ses dernières résistances psychiques à laisser son ancien passé amoureux derrière elle en demandant explicitement à Achille de lui confirmer le désir important qu’il a pour elle. Il le lui confirme oralement, l’embrasse ensuite avec passion, avant de lui faire l’amour.

Le second sketch implique le désir que Boris (Laurent Stocker) éprouve pour sa meilleure amie Amélie (Judith Godrèche). Le point de départ est le même que dans Un baiser, s’il vous plaît, mais le déroulement est différent, car Amélie est très amoureuse de son schtroumpf grognon favori, à savoir son mari Ludovic (Louis-Do de Lencquesaing). Elle monte un stratagème afin de contenter Boris, sans prendre de risques. Elle explique donc la situation à son amie Isabelle (Julie Depardieu), célibataire et libraire comme Boris. Isabelle prend la place d’Amélie, dans le noir de la chambre d’un hôtel qu’on croirait sorti, parenthèse cinéphile, soit de Baisers volés (François Truffaut, 1968), soit du sketch « Les bancs de Paris » (Éric Rohmer, Les Rendez-vous de Paris, 1995). Amélie présente ensuite ses deux amis l’un à l’autre lors d’une soirée, sans leur dire qui ils sont l’un pour l’autre. Mais la vue n’est visiblement pas le meilleur atout pour construire un couple. Boris et Isabelle se regardent, se jaugent, s’écartent et passent la soirée l’un loin de l’autre.

Mais, « comme tout est fortuit, sauf le hasard » (Éric Rohmer, Intervention au colloque Peinture et cinéma, Quimper, mars 1987, cité in Kermabon, J. (2010). Hommage : Éric Rohmer, la poétique du hasard. 24 images, (147), 6–9, p. 9), Isabelle et Boris finissent par découvrir, à l’hôtel, qu’ils sont couchés l’un auprès de l’autre. Ils se fuient, jusqu’à une opportune panne d’électricité dans une soirée chez Zoé (Pascale Arbillot) et Jérémy (Michaël Cohen), amis communs. L’obscurité les rapproche, ils s’embrassent et s’embrasent.

Ainsi, les films analysés ci-dessus montrent quelle étincelle sensuelle et amoureuse peut surgir lors de l’échange d’un baiser consenti. À essayer ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Attention danger baiser : Pas sur la bouche, Un baiser s’il vous plaît », Voyages autour de mon cerveau, janvier 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/21016

 

 

Banane Colette Beauvoir VADMC

Le goût de la banane : Colette, S. de Beauvoir

Les deux écrivaines françaises Colette et Simone de Beauvoir ont de nombreux points communs, dont celui de la gourmandise, transposée dans leur œuvre. La chair est présente chez elles dans tous ses aspects. Rappelons également  l’admiration de Beauvoir pour son aînée et les lectures assidues de ses romans et autobiographies (voir par exemple Frédéric Maget, Notre Colette, Paris, Flammarion, 2023, p. 18-36).

Ainsi, dans le roman Claudine à Paris (1901), l’héroïne Claudine, adolescente de dix-sept ans qui a de nombreuses ressemblances avec sa créatrice, avoue aimer « les bananes pourries » à son parent par alliance le beau Renaud (Colette, Claudine à Paris, Paris, Le Livre de Poche, 1979, p. 90) :

– (…) qu’est-ce que vous aimez ?

Je m’illumine.

– Tant de choses ! Les bananes pourries, les bonbons en chocolat, les bourgeons de tilleul, l’intérieur des queues d’artichaut, le coucou (…) des arbres fruitiers, les livres nouveaux et les couteaux à beaucoup de lames, et…

Essoufflée, j’éclate de rire, parce que mon cousin l’Oncle a tiré gravement un carnet de sa poche et note :

– Une seconde de répit, je vous supplie, chère enfant ! Les bonbons en chocolat, les bananes pourries – horreur ! – et l’intérieur d’artichaut c’est un jeu d’enfant, mais, pour les bourgeons de tilleul, et le coucou qui perche sur les arbres fruitiers, exclusivement, je ne connais pas de maisons de dépôt à Paris. Est-ce qu’on peut s’adresser en fabrique ?

A la bonne heure ! Voilà un monsieur qui sait bien amuser les enfants !

Le joyeux mélange sucré-salé, nourriture-objets et campagnard-urbain de Claudine rencontre l’approbation malicieuse de Renaud, au cours d’un échange amicalo-parental. Seules les bananes pourries (pourtant un met de choix) font réagir Renaud avec force. S’agit-il d’un décalage Province/Paris, un conflit de générations et de sexe, ou des goûts différents ? Claudine n’hésite d’ailleurs pas à manger, bien plus loin dans la narration, à table avec son père, de la « marmelade d’oranges et de[s] frites » (Idem, p. 230), dans cet ordre sucré-salé, et seulement.

De son côté, dans le deuxième tome de ses mémoires La Force de l’âge (1960), Simone de Beauvoir raconte comment elle s’est mise à randonner aux alentours de Marseille, quand elle y a été nommée professeure de philosophie au lycée Montgrand, pendant l’année scolaire 19311932. Outre un habillement non conforme au confort d’une randonneuse – elle n’aime ni les jupes ni les chaussures de randonnée -, Beauvoir se sustente de sucré (Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 106) :

Je ne m’attardais pas aux préliminaires ; jamais je ne me procurai le classique attirail : sac à dos, souliers ferrés, jupe et cape de Loden ; j’enfilais une vieille robe, des espadrilles, et j’emportais dans un cabas quelques bananes et des brioches : plus d’une fois, me croisant sur une cime, mes collègues sourirent avec dédain.

Certes, l’allitération en « b » est heureuse, et rebondit tout aussi joyeusement que Beauvoir dans la garrigue marseillaise, mais l’anticonformisme beauvoirien va au-delà de sa sécurité et de son appétit de jeune femme, tout en respectant sa bourse de nouvelle professeure (voir aussi Lettres à Sartre I, Paris, Gallimard, 1990, p. 42).

Outre différentes apparitions en contexte viatique, mémoriel et romanesque, la citation bananière qui nous intéresse ici est extraite du premier roman publié de Beauvoir, en 1943, L’Invitée (Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 283-284) :

– Quand je m’amuse, je ne suis jamais fatiguée, dit Xavière. Elle avait posé devant elle un sac plein de crevettes roses, deux énormes bananes et trois artichauts crus.

Xavière est la jeune femme que le couple Françoise-Pierre, deux des trois personnages principaux, deux adultes, ont recueillie à Paris. Elle est l’invitée du titre. Sa récolte au petit matin dans les Halles parisiennes, le « ventre de Paris » d’Émile Zola (1873), ressemble fortement aux goûts de Claudine, crustacés inclus. En effet, Claudine dévore des « écrevisses au poivre » (Idem, p. 216), toujours en compagnie de Renaud, dans une brasserie parisienne. Et si Xavière était un avatar de Claudine ?

En effet, toutes deux sont des jeunes filles gâtées, sauf du côté familial, qui n’en font qu’à leur tête, devant l’existence et par rapport aux autres. Elles sont les héroïnes de leurs créatrices. Elles viennent toutes deux de la province française, toutes deux bourgeoises. Et elles ont des goûts en commun. Et de même que Colette a puisé en elle pour composer Claudine, Beauvoir a puisé dans sa compagne Olga Kosakiewcz pour composer Xavière (La Force de l’âge, op. cit., p. 277).

De bananes en crustacés, d’artichauts en artichauts, nous ouvrons une nouvelle voie d’exploration commune de l’œuvre des deux écrivaines. À suivre.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Le goût de la banane : Colette, S. de Beauvoir », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/18292

Masculintés aquatiques 3 Roi de Camargue Lac aux dames VADMC

Masculinités aquatiques (3) : Le Roi de Camargue, Lac aux dames

Il est gardian en Camargue et a besoin d’intertitres pour s’exprimer. Il est maître-nageur dans une station balnéaire franco-helvético-allemande pour l’été et il parle dans le micro. Nous sommes en France, dans un milieu populaire. Nous sommes sur le pourtour d’un lac, entre trois pays européens, dans un milieu bourgeois.

Il est amoureux de la jolie et blonde Livette, ils sont fiancés, ils vont bientôt se marier. Il est amoureux de l’altière et blonde Danièle, ils voudraient se marier, mais son père à elle ne veut pas.

Ils vont se marier, c’est certain, mais va-t-il résister aux charmes ensorcelants de la brune bohémienne Zinzara ? En attendant de pouvoir se marier, il se rend régulièrement chez la fantasque, jeune et brune Puck, en face de l’hôtel de sa promise, sur un bord du lac, sans (vouloir) s’apercevoir que Puck est amoureuse de lui.

L’infâme Rampal, au menton mal rasé, est jaloux de lui, et tente d’embrasser Livette de force, bien avant leur combat final au bord d’une rizière. Il est jaloux des jeunes gens riches qui tournent autour de Danièle.

Les deux adaptations cinématographiques de Roi de Camargue, roman de Jean Aicart (1890), par André Hugon en 1921, et de Lac aux dames, roman de l’autrichienne Vicki Baum (Hell in Frauensee, 1927), par Marc Allégret, en 1934, sont plutôt fidèles aux œuvres originelles, à l’exception des fins.

Celle de Lac aux dames tourne court, puisque le film se termine par l’arrivée de Danièle (Rosine Deréan) dans la chambre où Éric (Jean-Pierre Aumont), l’ingénieur et maître-nageur, est soigné, suite à un plongeon prolongé dans le lac. Le roman ne se ferme que lorsque l’invention d’Éric lui apporte enfin de l’argent et qu’il peut épouser Danièle.

La fin du Roi de Camargue condamne Renaud (Charles de Rochefort), après la noyade accidentelle de Livette (Elmire Vautier), à la solitude, mais sans plus. Le roman, lui, montre Renaud torturé entre son désir toujours ardent pour Zinzara (Claude Mérelle), le remord que cela lui cause, et son tourment d’avoir involontairement entraîné la mort de Livette.

Notons pour mémoire que le chanteur de charme Tino Rossi reprendra le rôle de Renaud dans Le Gardian (Jean de Marguenat, 1946), autre adaptation du Roi de Camargue, après la version de 1934 de Jean de Baroncelli.

Dans les deux films, la diversité des destins est liée à l’élément aquatique. Renaud et Éric  côtoient l’eau de manière professionnelle, tandis qu’elle n’est qu’un espace de jeu pour Zinzara, Puck (Simone Simon) et Danièle, et l’endroit où Livette trouve la mort, ainsi que le méchant Rampal (Jean Toulout).

Renaud est gardian, c’est-à-dire qu’il garde les taureaux dans les étangs, les marais et les espaces herbeux de Camargue. C’est dans le cadre de son travail qu’il rencontre Zinzara, qui se baigne nue dans le fleuve. Elle lui demande de partir, il la menace. Elle sort de l’eau, nue. Elle crie contre Renaud et retient les rênes de son cheval.

Cette scène érotique a pourtant laissé la très jeune Simone de Beauvoir indifférente, tout comme le reste du film, dont elle note cependant le côté binaire – gentille blonde contre méchante brune – dans son autobiographie parue en 1958 (Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, in Simone de Beauvoir, Mémoires. I., Paris, Gallimard, « La Pléiade », 2018, p. 48:

Le héros, fiancé à une douce paysanne blonde, se promenait à cheval au bord de la mer ; il rencontrait une bohémienne nue, aux yeux étincelants, qui souffletait sa monture ; il en restait pantois pendant un long moment ; plus tard, il s’enfermait avec la belle fille brune dans une maisonnette, au milieu des marais. Je remarquai que ma mère et bonne-maman échangeaient des regards effarés ; leur inquiétude finit par m’alerter et je devinai que cette histoire n’était pas pour moi : mais je ne compris pas bien pourquoi. Pendant que la blonde courait désespérément à travers le marécage et s’y engloutissait, je ne réalisai pas que le plus affreux des péchés était en train de se consommer. L’altière impudeur de la bohémienne m’avait laissée de bois.

Cinquante ans plus tard, les souvenirs de l’autobiographe sont compactés, quoique assez précis, même si Zinzara se refuse à Renaud dans la cabane du marais, ce que Livette, avertie par Rampal, ne pourra jamais savoir. Elle se noie dans le marécage, faute de trouver son chemin jusqu’à la cabane. Cette route est en effet marquée par des pierres, que Renaud, craignant la venue de Rampal, a déplacées. Et c’est la scène de la noyade de Livette que Renaud revoie encore et encore après le décès de celle-ci, même s’il n’y a pas assisté.

C’est dans une autre eau que Renaud et Rampal se battent à la fin du film, celle où se trouvent leurs troupeaux. Le film, contrairement au roman, exonère Renaud du meurtre de Rampal. Oui, dans le film, les deux mâles humains se battent, en violence masculine traditionnelle. Mais Renaud dépose son ennemi inconscient sur la rive, avant de s’en aller. Et c’est un taureau, on ne sait pourquoi, qui surgit et joue avec Rampal, on ne sait pourquoi non plus, jusqu’à ce que Rampal meurt.

L’animal non humain est décrit comme sans esprit ni cœur, une brute, de manière spéciste traditionnelle. Le taureau est utile à la narration filmique comme le deus ex machina à la fin des pièces classiques, résolvant le dernier problème et exonérant l’humain de toute responsabilité désagréable. L’eau trouble la quiétude des hommes et fait mourir l’innocente Livette. Il faut toute la force magique de la bohémienne Zinzara pour s’y sentir à l’aise.

C’est également le cas dans le film Lac aux dames. La jeune Puck, dont le prénom renvoie au personnage féérique du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare (A Midsummer Night’s Dream, vers 1596), est toujours à l’aise sur le lac, quand elle y navigue avec sa barque, seule ou avec Tigre, son dogue. Danièle préfère rester près du plongeoir avec ses amies et ses admirateurs, lorsqu’Éric y donne ses leçons. Le maître-nageur, champion de natation, veut à tout force montrer sa valeur en traversant le lac à la nage. L’eau n’est pas pour lui un lieu de promenade rêveuse ou de loisir amoureux, mais un espace à conquérir. Nous retrouvons la masculinité traditionnelle du vingtième siècle, faite de compétition et d’exploit sportif. Si ce n’est que le jeune homme arrive exsangue au bout de son exploit, et qu’il se fatigue, une autre fois, à moitié mort de faim, à dégager sous l’eau le filet des pêcheurs.

Et c’est lui, et non Puck ou Danièle, qui subit les durs contrecoups de la crise économique des années trente, en ne pouvant manger à sa faim ni trouver du travail en attendant que son invention soit reconnue et le fasse vivre. Les deux femmes sont d’ailleurs aussi aveugles l’une que l’autre, au final, aux souffrances de l’homme qu’elles aiment.

Danièle obéit passivement à son père lorsqu’il lui interdit de revoir Éric, et sa lucidité sur la pauvreté d’Éric est bien tardive. Puck, quant à elle, qui a empêché Éric de se noyer lors de sa première traversée du lac à la nage, qui l’a soigné, qui l’a nourri dans un premier temps, ne se soucie que de savoir s’il est amoureux d’elle ou non. Puis, fâchée de sa réponse négative et de sa colère devant son inconscience, elle va déjeuner avec son père.

Les deux films se terminent en demie-teinte : dans Roi de Camargue, Renaud s’éloigne, seul sur son cheval, le long de la grève, son amour mort. Dans Lac aux dames, Puck pagaye mélancoliquement sur le lac, troublant à peine la surface du lac, loin de Danièle et d’Éric qu’elle a réunis. L’eau est tranquille dans les deux cas.

Les masculinités aquatiques mises en scène dans ces deux longs-métrages mettent en garde contre la tentation de braver l’élément aqueux. Mieux vaut rester sur la rive, surtout si l’on est homme.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Masculinités aquatiques (3) : Le Roi de Camargue, Lac aux dames », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/17077