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Faire entendre les voix des femmes - Interview de Nathalie Prokhoris VADMC

Faire entendre les voix des femmes – Interview de Nathalie Prokhoris 

Nous remercions chaleureusement Nathalie Prokhoris d’avoir répondu à nos questions, douze ans après notre première rencontre, lors d’un colloque féministe à Orléans.

Tiphaine Martin — Ton parcours est celui d’une comédienne et d’une conteuse. Comment ces deux pratiques se sont-elles rencontrées et nourries au fil de ton parcours ?

Nathalie Prokhoris – Un jour, sans crier gare, le conte a déboulé dans ma vie de comédienne. La rencontre a été fortuite, mais c’est comme si elle s’était préparée de longue date, à mon insu, au fil des projets théâtraux auxquels j’ai participé, où par exemple j’endossais le manteau de “conteuse” ou d’un personnage de conte sans que j’y accorde aucune attention particulière. Et puis, cela s’est cristallisé autour de ma rencontre avec la conteuse Catherine Zarcate. Une amie m’a emmenée l’écouter, je suis sortie de son spectacle totalement chamboulée, éblouie, et avec l’intime conviction que quelque chose m’appelait. J’ai saisi un flyer parmi ceux à disposition à la sortie de la représentation – pour des stages de contes – et quasi dans la foulée, poussée par un vent malin, je l’ai contactée. Que je sois comédienne l’a tout d’abord un peu fait tiquer – ce n’est pas du tout la même posture – puis, dans le courant de la longue conversation que nous avons eue, j’ai parlé de mon lien ancien au conte.

Très vite, une porte s’est ouverte, celle qui était souvent absente des maisons que je dessinais, enfant, mais où la fumée grimpant haut depuis le toit témoignait d’une intense activité derrière les rideaux aux couleurs sucrées comme ceux des maisons en bonbons et pains d’épice des Contes que je dévorais.
Avant de savoir lire moi-même, le voyage entamé à l’écoute de l’histoire se poursuivait dans la contemplation des illustrations fascinantes, et effrayantes parfois, qui me plongeaient à nouveau et autant de fois que j’ouvrais l’album dans l’univers de mes contes favoris. Puis, les contes qui avaient bercé mon enfance se sont éloignés dans l’oubli, pour ressurgir des décennies plus tard !

J’ai commencé comme une débutante que j’étais, en faisant des stages, courts, puis longs avec Catherine Zarcate essentiellement, même si je suis allée me frotter à d’autres enseignements notamment de Michel Hindenoch ou Evelyne Cevin.

J’ai continué à me former, commencé à construire un répertoire, puis à conter et à créer des spectacles, tout en menant parallèlement mes activités théâtrales. La comédienne a offert une place à la conteuse, qui s’est sentie accueillie. Pour autant, la bascule entre les deux ne s’est pas faite du jour au lendemain. J’ai peu à peu construit un pont entre l’espace – intérieur et extérieur – investi par la comédienne et celui investi par la conteuse. Il m’a fallu du temps pour accepter cet aller-retour, passer d’une rive à l’autre sans trop de peur, et accepter surtout de ne pas “choisir”, de ne pas répondre à ce que je ressentais parfois comme une injonction à choisir ma place : comédienne ? conteuse ? Finalement je me suis aperçue qu’elles se nourrissaient l’une l’autre, que chacune apprenait de l’autre, elles ont commencé à se prêter leurs “outils” pour approfondir/améliorer leur pratique.

T.M. — Tu as consacré des spectacles à Virginia Woolf, Colette et Alexandra David-Neel. Qu’est-ce qui t’attire dans ces trois femmes et te donne envie de faire entendre leur vie et leur œuvre sur scène ?

N.P. – À chaque fois, ce furent des rencontres. Colette, eh bien je suis tombée dans son œuvre comme on tombe amoureux, pendant des mois je n’ai lu que Colette avec une espèce de boulimie, portée par l’unique plaisir de la lecture et de la découverte – car je ne connaissais alors de l’écriture de Colette que les dictées de l’école primaire ! –  puis, tout naturellement, le désir de partager ma passion depuis une scène de théâtre m’a animée. Pour Virginia Woolf, ce fut aussi une histoire de rencontre : une première version, abandonnée de mon fait, puis j’ai rencontré la metteuse en scène Marie-Paule Ramo, avec qui le projet a été relancé. Elle a adapté (j’y ai un peu participé), traduit et mis en scène Une chambre à soi, je précise “traduit” car la seule version française disponible à l’époque était celle de Clara Malraux que nous trouvions trop “lourde” du point de vue de la langue quand l’anglais est si fluide, et traduire pour le spectacle vivant est un exercice particulier dont M.-P. Ramo s’était fait une spécialité !

Quant à Alexandra David-Neel, là aussi c’est une histoire de rencontre. Un coup de cœur ancien qui date de la lecture, toute jeune, de Voyage d’une parisienne à Lhassa, mais cela a infusé longtemps avant de voir le jour sous la forme de ce que j’appelle une racontée. Car pour ce dernier spectacle – créé en 2025 – j’adopte la posture de conteuse, je n’incarne pas Alexandra comme pour Colette ou Virginia, je ne parle pas à la 1ère personne, mais je raconte, à la 3e personne.

Donc, pour revenir à la question de ce qui m’a attirée et donné envie de les mettre à l’honneur, c’est l’incroyable liberté de ces femmes, leur formidable créativité et audace. Elles sont du reste toutes les trois contemporaines, de la fin du XIXe siècle : Colette née en 1873, Virginia Woolf en 1882 et Alexandra David-Neel en 1868. J’ai nourri pour chacune une admiration teintée de reconnaissance, oui, je me sens reconnaissante pour le chemin qu’elles ont tracé et montré, à une époque où le destin d’une femme ne dépassait généralement pas les limites de la condition d’épouse et de mère.

Quelque chose, chez chacune, me parlait de façon intimement profonde. J’aime leur énergie, leur force, leurs fragilités non dissimulées, leur regard sagace sur les méandres insoupçonnés de l’être, leur regard affuté sur le monde qui les entoure, leur esprit critique et souvent avant-gardiste. Je me suis nourrie et continue de le faire au contact de leur œuvre immense. Les avoir côtoyées me rend plus forte moi-même. Il n’est pas rare que ma main attrape dans la bibliothèque un livre déjà lu et relu pour m’y replonger et m’y ressourcer, trouver des réponses à mes questionnements personnels.

Et puis leur voix – voie – me semble trouver une résonance forte dans notre monde contemporain.

Enfin, je ne pouvais m’en faire la remarque qu’avec le recul et la succession de ces trois figures : j’aime totalement, inconditionnellement, l’humour qui jaillit si souvent sous leur plume. Ce n’est pas le même humour chez Colette, Virginia Woolf ou Alexandra David-Neel, mais le trait d’humour – parfois mordant et inattendu – m’a tant de fois mise en joie !

T.M. — Comment passe-t-on d’une œuvre littéraire ou d’une trajectoire biographique à un spectacle ? Comment choisis-tu ce que tu vas conserver, transformer ou faire entendre directement ?

N.P. – Le processus est souvent lent, très lent même. Je me laisse imprégner par l’œuvre, car j’ai besoin de lire tout, enfin, je ne prétends pas avoir tout lu, mais presque tout, à chaque fois. J’ai besoin aussi de lire des biographies, des études, essais, tout ce qui peut me tomber sous la main et qui traite de l’écrivaine sur laquelle je travaille. Les photos aussi livrent des informations que les mots ne savent pas toujours nommer, et je les regarde comme on feuillette un album de famille, je me laisse toucher, émouvoir, surprendre. Et rêver. La rêverie autour d’un spectacle en gestation est une période cruciale et fascinante. Je me laisser porter, je laisse mijoter, je laisse surgir ce qui demande à surgir et je récolte puis mets en forme ou, pour le dire autrement, j’attrape les différents fils et je tisse sous l’effet d’une impulsion secrète.

Pour Colette, comme il s’agit d’un montage de textes issus de plusieurs œuvres, je me suis laissée guider par mon fil conducteur – le lien de Colette à l’écriture à travers la figure de son père, le Capitaine Colette – et l’agencement a obéi à une logique interne que je serais bien incapable de décrire. Le fil s’est déroulé et j’ai, en quelque sorte, suivi le mouvement, tout en étant vigilante au rythme, aux enchaînements. Le passage d’un texte non théâtral à un texte pour la scène m’a conduite à le redistribuer par exemple autrement, intervertir ou introduire parfois une répétition pour ne pas perdre le spectateur ou pour préciser son regard. Mais c’était d’autant plus aisé et plaisant à orchestrer que Colette a été mime, comédienne, et que son écriture en garde la trace, par son sens de la dramaturgie, son sens du rythme, ses silences.

Pour Virginia Woolf, le travail s’est fait sur une seule œuvre, Une chambre à soi (hormis un insert infiniment petit d’une nouvelle !). Il s’est agi d’adapter et le choix s’est porté sur les passages qui nous semblaient intéressants du point de vue de leur incroyable contemporanéité, de leur saisissante efficacité, de leur théâtralité, car certains passages sont davantage propres à être portés à la scène que d’autres. Quant à l’humour drôle, plein d’esprit, féroce parfois, très anglais, si présent chez Virginia Woolf et qui emportait notre totale adhésion, nous avons tenu absolument à le mettre en avant. Ce qui a pu en étonner plus d’un d’ailleurs. Nombre de spectateurs nous ont dit découvrir une Virginia Woolf loin du cliché de la romancière “triste”, “sombre” qu’ils imaginaient.  
Nous souhaitions aussi approcher au plus près d’un portrait aussi “juste”, aussi ressemblant que possible de ce grand esprit. Quant au choix de certains passages à l’intérieur d’Une chambre à soi, il a aussi répondu à notre souci de rendre le propos accessible aisément à un public peu familier avec la littérature anglaise, c’est pourquoi, parmi les autrices dont Virginia Woolf parle par exemple, nous avons privilégié celles qui étaient connues en France, comme Jane Austen ou les Sœurs Brontë.

S’agissant maintenant d’Alexandra David-Neel, comme je l’indiquais précédemment, c’est avec la “casquette” de conteuse que je me suis attelée avec bonheur à la tâche. J’avais envie de raconter son incroyable – et improbable ! – périple au cœur du Tibet interdit jusqu’à Lhassa. Le point de départ a été bien sûr Voyage d’une parisienne à Lhassa, que j’ai lu, relu, annoté, transporté dans ma poche. Et puis j’ai abandonné le livre et me suis, encore une fois, laissée rêver, et ai offert à ma propre parole conteuse un espace pour dire, raconter, voyager. Car ce que le public entend, ce ne sont pas des extraits de son best-seller – Voyage d’une parisienne à Lhassa fut un best-seller ! –, ce ne sont pas les mots d’Alexandra, ce sont mes mots de conteuse au service d’une formidable histoire, celle d’une exploratrice hors du commun, et se sont ajoutés, surgis de mes pérégrinations rêveuses, contes ou légendes du Tibet.

Pour chacune, en tout cas, l’envie était de faire entendre une voix, une pensée, une expérience de vie. Les mots de Colette, ceux de Virginia Woolf, ou l’expérience d’Alexandra David-Neel portée par la conteuse, trouvent un chemin pour aller toucher le public, à un endroit qui n’appartient qu’à lui. Il me semble que ces figures majeures du XXe siècle n’ont pas dit leur dernier mot et qu’elles transmettent, au-delà du temps, quelque chose d’universel qui peut toucher ou réveiller ce qui nous relie tous à notre humanité. N’est-ce pas d’ailleurs une des missions du spectacle vivant ? N’est-ce pas pour cela qu’il faut à toutes forces le défendre, quand tout, dans l’époque que nous traversons, est mis en œuvre pour le museler ?

T.M. — Tu travailles également sur les mythes grecs anciens. Y a-t-il, pour toi, une continuité entre raconter les grandes figures mythologiques et raconter des femmes qui ont réellement vécu ?

N.P. – Bien sûr il y a une continuité, puisque le canal de transmission est mon propre corps, ma propre sensibilité. Et je ne porte à la scène que les personnages – pour le théâtre – ou contes et mythes, avec lesquels j’ai un lien très fort. J’ai par exemple pour Arachné, puisque tu me lances sur les mythes grecs anciens, qui me relient au passage à mes origines, ce qui n’est pas rien, un attachement tout particulier. À travers elle, à travers la métaphore du tissage – et de la toile d’araignée – j’ai vu se préciser le dessin – le dessein peut-être ?! – de mon parcours d’artiste.

Un parcours, comme tout parcours de vie au fond, fait de choix, de rencontres, de blessures, de tournants, d’avancées, autant de fils assemblés et articulés dans un enchaînement obéissant à une logique interne.
C’est le conte, le travail sur les contes populaires grecs, sur la mythologie grecque qui m’a fait prendre conscience réellement de ma double culture, grecque et française. J’appartiens aux deux, que je le veuille ou non (!) ; les contes populaires, ou les mythes grecs où je me suis aventurée tardivement, m’ont clairement amenée à plonger dans mes racines, à les reconnaître et les aimer davantage. Je me plais aussi à passer par instants d’une langue à l’autre pour (re)donner à ces histoires un peu de leur couleur d’origine, et les chansons, quand il y en a, sont des chansons traditionnelles chantées en grec, ce qui a le don de me rendre particulièrement heureuse !
C’est drôle, en disant cela, je me surprends à songer qu’au fond, finalement, je suis peut-être davantage grecque lorsque je conte (que ce soit les contes grecs ou ceux d’autres cultures), et davantage française quand je joue !

T.M. — Quelle différence fais-tu entre jouer un personnage et raconter une histoire ? La conteuse entretient-elle avec le public un rapport différent de celui de la comédienne ?

N.P. – Je serais tentée de dire qu’il n’y a pas de différence, dans le sens où je suis investie dans l’une ou l’autre forme autant totalement, mais en réalité, si, c’est très différent. La comédienne ne parle pas du même “endroit” que la conteuse. Parfois cependant, je l’ai senti avec Colette, la conteuse s’invite ! Je m’explique : au fil des 3 saisons d’exploitation de Colette, l’incorrigible… besoin d’écrire A La Folie Théâtre à Paris, j’ai nettement senti que la conteuse voulait mettre son grain de sel, et je l’ai laissée faire. Cela s’est traduit par une plus grande liberté dans mon jeu, et parfois même, elle (la conteuse) osait modifier le texte de Colette, parce que cela venait comme ça. Si, si ! Jamais je ne me serais autorisée cela auparavant, j’aurais eu l’impression de commettre un “crime de lèse-majesté” !

La particularité avec Colette ou Virginia Woolf réside dans le fait que ce ne sont pas des “personnages” de théâtre au même titre que des personnages de fiction, elles ont réellement existé. Curieusement d’ailleurs, dans mon parcours de comédienne, j’ai été amenée à incarner aussi Elsa Triolet, une autre grande figure de la littérature ! A croire que quelque chose me pousse ou m’attire comme un aimant vers ce type d’“incarnation” et vers les femmes de lettres. Pour autant, chercher une ressemblance physique ou vouloir me grimer pour coller à leur image n’a jamais été une préoccupation – cela m’aurait donné l’impression de me déguiser et de perdre en authenticité. Par moments, il est arrivé cependant que l’on me trouve une ressemblance, mais c’est alors purement fortuit.

Pour ce qui est de l’adresse au public, il se trouve que dans les spectacles de théâtre dont nous parlons ici – Colette et Virginia Woolf –, il n’y a pas réellement de 4e mur. Le public est “inclus”, parfois avec une adresse directe. J’ai souvent exprimé qu’il est pour moi un partenaire de jeu sur lequel je peux m’appuyer, dont je sais qu’il écoute et répond par des silences émus ou souriants ou par des rires. Mais il reste néanmoins que je parle à la 1ère personne, je suis Colette ou Virginia Woolf.
Dans le cas d’Alexandra David-Neel comme lorsque je raconte la mythologie ou des contes populaires, ma posture de conteuse est de facto différente puisque je me présente au public sans le “masque” d’un “personnage”, je suis, moi, Nathalie la conteuse, qui vient vous raconter une histoire, ce qui n’empêche pas, par courts instants bien sûr, que je sois soudain un des personnages de l’histoire, mais cela ne s’installe jamais.

T.M. — Entre Virginia Woolf, Colette et Alexandra David-Neel, as-tu tout de même une petite préférée ?

N.P. – Non, aucune préférée. Ou plutôt, si, au moment où je suis avec l’une des trois, elle est alors ma préférée, elle emplit tout l’espace ! J’entretiens avec chacune une relation privilégiée, différente et unique. Tout comme j’ai des relations d’amitié, uniques.  Colette disait :

Sinon à la rareté d’un joyau, comment mesurerait-il l’amitié ?

Mais ne me fais pas dire qu’elle est ma préférée ! Elle a simplement sur les autres le privilège de m’avoir accompagnée plus longtemps, c’est tout.

T.M. — Après Virginia Woolf, Colette, Alexandra David-Neel et les mythes grecs, quels récits ou quelles figures aimerais-tu aujourd’hui porter à la scène ?

N.P. – Honnêtement, je n’en ai aucune idée, mais je reste l’esprit aux aguets, les antennes déployées, à l’écoute simplement. Il est vrai aussi que mon énergie du moment est davantage orientée vers la diffusion des spectacles existants, en particulier, mon incorrigible Colette  même si le spectacle a déjà bien tourné, mon indomptable Arachné et mon intrépide Alexandra, qui ne demandent qu’à rencontrer de nouveaux publics. Et puis, si l’opportunité m’était offerte de rejoindre une équipe sur un projet que je n’aurais pas initié, ma foi, pourquoi pas ?  Là aussi, ce sera une question de rencontres.

Il reste que mon répertoire de contes et récits mythologiques demande aussi à être enrichi, je poursuis donc mon cheminement parmi eux avec la sensation vertigineuse qu’il me faudrait décidément plusieurs vies.

Le spectacle sur Alexandra David-Neel étant le plus récent, j’aurais envie, pour répondre autrement à ta question, de reprendre à mon compte sa belle devise :

Marche où ton cœur te mène et selon le regard de tes yeux.

Site de la Compagnie Trois Six Neuf : https://cietroisixneuf.fr

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, Nathalie Prokhoris, « Faire entendre les voix des femmes – Interview de Nathalie Prokhoris », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/34913

 

Ressouder la communauté (2) : Kirikou et la sorcière VADMC

Ressouder la communauté (2) : Kirikou et la sorcière

Tout commence par une épine. Une épine que les hommes du village ont plantée dans le dos de Karaba. Kirikou, le tout petit garçon africain de l’Ouest, à la fin du conte animé de Michel Ocelot, Kirikou et la sorcière (1998), prouve une fois de plus sa vaillance. Ôter cette épine, c’est guérir la blessure laissée par le viol collectif, autrefois perpétré par les hommes du village. Nous en avons vu précédemment quelques images. La guérison de Karaba permet celle du village tout entier.

Le rétablissement de Karaba la sorcière est instantané. Autour d’elle, la nature refleurit, avec ses fleurs blanches, bleues, violettes, et ses plantes de mille et une teintes de vert. Elle remercie Kirikou. Si cette scène semble rapide, n’oublions pas que nous sommes dans l’univers du conte, où les actions sont rapides. Il est également important que ce soit un garçonnet, et non pas un homme ou une fillette ou une femme, qui guérisse Karaba. Le choix d’un enfant n’a rien d’anodin. Le réalisateur, aussi scénariste, montre que l’innocence d’un enfant courageux ôte le mal, mal qu’un groupe d’hommes adultes a fait à Karaba. Kirikou représente une autre manière d’être un homme, sans violence.

Une fois la santé mentale et physique de Karaba restaurée, Kirikou en profite pour lui demander si elle veut bien l’embrasser. Le baiser de Karaba le transforme en jeune homme. Il avoue son amour à la sorcière, devenue une bonne sorcière. Mais Karaba ne veut pas de Kirikou comme mari, d’ailleurs elle ne veut pas se marier du tout, pour ne pas se transformer en « servante d’un homme ».

Sans que cela soit tranché, Kirikou amène Karaba dans son village. Mais les villageois·es (femmes, hommes âgés, filles, garçons) préfèrent s’armer contre Karaba qui a perdu ses pouvoirs. Le même mécanisme est à l’œuvre dans Le Corbeau (Heni-Georges Clouzot, 1943), lorsque l’infirmière vipérine (Héléna Manson), soupçonnée d’avoir écrit des lettres anonymes, est poursuivie par ses concitoyen·nes hurlant·es dans les rues de leur petite ville.

Heureusement pour Karaba, le sage de la montagne arrive avec les hommes du village, bien vivants. Karaba avait préféré les transformer en fétiches à ses ordres, en serviteurs passifs, plutôt que de les manger, comme l’en accusaient les villageois·es. Chacun retrouve sa chacune, tous et toutes s’embrassent et s’enlacent, dont le couple K-K, marquant ainsi l’intégration de Karaba dans la communauté villageoise, comme à la fin de Manon des Sources (Marcel Pagnol, 1952).

L’apaisement devient alors possible. Kirikou a réparé le mal commis par les hommes du village. Karaba leur pardonne. Les femmes du village l’accueillent parmi elles. La communauté peut enfin se reconstruire.

Le véritable enchantement de Kirikou n’est pas la disparition de la sorcellerie. C’est la possibilité, pour une communauté blessée, de recommencer à vivre ensemble. L’amour, le pardon et la fraternité plutôt que la haine et le viol : un beau programme politique, social et profondément humain.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Ressouder la communauté (2) : Kirikou et la sorcière », Voyages autour de mon cerveau, juillet 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/28950

Faire la fête contre les monstres “La Maîtresse des monstres” VADMC

Faire la fête contre les monstres : “La Maîtresse des monstres”

Quand on est une jeune fille rejetée par sa communauté, que faire pour survivre, sinon boire et manger, sans se faire remarquer si possible du monstre qui garde et la source et l’endroit où poussent les bons champignons et la sortie vers la lumière. Et sans se faire remarquer non plus de sa communauté, toujours prête à passer ses frustrations et ses peurs sur qui n’est pas dans le rang et qui  est dans l’action et la réflexion plutôt que dans le recroquevillement et le racisme.

Le conte platonicien de Michel Ocelot « La Maîtresse des monstres » est le premier récit animé de la décade prodigieuse Dragons et Princesses (2010). Il est repris dans la tétralogie Ivan Tsarévitch et la Princesse Changeante (2016). Il met en scène le courage d’une petite fille, qui grandit au fil du récit, une « sauvageonne », vivant à une époque indéterminée avec un groupe de femmes et d’hommes, dans une grotte dont l’entrée est bouchée par plusieurs immenses monstres. L’esprit de la fillette, qui la pousse à agir plutôt qu’à attendre, est symbolisé par un rat, animal intelligent que le groupe chasse avec violence, sous prétexte qu’il est différent et inconnu d’eux. Seule la petite fille l’accueille et lui offre à manger, sur sa maigre pitance, justement par qu’il est d’ailleurs et qu’il a des choses à raconter.

Prenant confortablement place dans ses cheveux abondants, le rat insuffle force et cœur à la jeune fille, alors qu’elle avoue ses craintes :

 – J’ai peur.

– Bien sûr. Vas-y.

– J’ai peur du monstre.

– Bien sûr. Vas-y.

(…)

– J’ai peur de ce monstre et j’ai peur de sortir.

– Oui. Vas-y.

Car oui, il est permis et il est normal d’avoir peur quand on agit. Et il faut une force supplémentaire au courage physique pour avancer, d’où, ici, l’importance du rat, esprit qui débloque les portes mentales, tout en laissant les esprits bornés se raconter des fables (ici, la soi-disant mort de la petite fille, noyée selon certain·es, dévorée par les monstres selon d’autres) et se laisser garder par les monstres. Regarder les monstres (les problèmes, les soucis, les angoisses) en face n’empêche pas la peur, mais permet d’avancer, puisque c’est ainsi, en regardant les monstres sous toutes les coutures et en les décrivant précisément, qu’on les fait rapetisser.

Par contre, il ne faut pas les quitter des yeux, sinon ils vous reviennent et vous attaquent par derrière, tel le « monstre du feu », qui brûle gravement la jeune fille, dont l’intégralité de sa chevelure. Désespérée et ayant peur du dernier pas à faire pour quitter enfin la grotte, elle est prête à renoncer à sa quête de clarté et d’ouverture vers le monde du dehors. Le rat lui intime alors l’ordre de se remettre, de trouver une solution pour sa chevelure et de faire l’ultime pas en avant vers la lumière. La jeune fille ne réagissant pas, il s’en va. Elle finit par arracher des feuillages qui poussent dans la grotte. Elle se fabrique ainsi une coiffe en hauteur tout à fait seyante, ainsi qu’une robe longue, avatars de celles que les inconditionnel·les d’Ocelot ont déjà aperçu dans l’iconique Princes et Princesses (1998).

L’ami rat revient alors, et l’encourage à pousser la porte de la grotte, où elle trouvera lumière, amour et fête. Dans le même temps, la confiance en soi gagnera définitivement sur la peur, même lorsque les monstres seront de retour :

Les monstres ne supportent pas les fêtes et ils s’enfuient loin. C’est plus tard qu’ils reviendront, en douce, mais tu sauras t’en occuper.

Être dans un univers où l’on est bien, où l’on a trouvé sa place, ne signifie pas que tout est merveilleux. D’où l’importance d’avoir confiance en soi, afin de ne pas retourner au plus profond de la grotte, là où règnent les monstres.

L’amour est symbolisé par « jeune roi » qui, contrairement à la tradition : est inactif ; attend sa princesse charmante ; qui elle, vient d’une classe sociale inférieure et qui est de la même taille que lui. Le coup de foudre est immédiat et les amoureux se perdent dans les yeux l’un de l’autre, tandis que papillonnent des fleurs et que retentit une belle musique.

Il vaut donc bien la peine de vaincre ses monstres/ses peurs, de sortir de la grotte de l’obscurantisme et d’aller de l’avant, en étant accompagné·e et soutenu·e.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Faire la fête contre les monstres : “La Maîtresse des monstres” », Voyages autour de mon cerveau, juillet 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/16705

Femmes en attente VADMC

Femmes en attente

Parallèlement à la revanche d’Arnolphe étudiée dans un article précédent, les réalisateurs hollywoodiens des années cinquante et soixante refusent toute sexualité aux jeunes filles de leurs films. Elles doivent attendre, sagement, comme les héroïnes des contes traditionnels,  que le héros ait fini de jeter sa gourme avec l’autre, la (mauvaise) femme. Les jeunes filles sont récompensées de leur attente par la bague au doigt, sans jamais perdre leur respectabilité, c’est-à-dire sans devenir des corps et des sujets désirants. La « méchante », quant à elle, a une sexualité, mais outrancière, donc perverse. Elle en est punie par la narration, soit en mourant (et un féminicide supplémentaire, un !), soit en étant repoussée avec horreur par le héros – une fois qu’il a eu ce qu’il désirait d’elle.

Les jeunes filles, elles, attendent en brodant leur trousseau, yeux baissés, sans sortir. La « méchante », elle, est dans le mouvement, donc au cœur de l’espace extérieur. Rappelons ici les vers de la chanteuse Anne Sylvestre dans « Portrait de mes aïeules » (Comment je m’appelle, 1977) : « Mais que d’orages, que de foudres/Réduits sous tant de broderies » Que de violences rentrées et de frustrations qui en demandent qu’à déborder, par exemple sur plus faible : domestique, enfant, chat, chien… Les hiérarchies sociales, religieuses, de sexe, sont donc renforcées.

Le modèle promu par ce type de films est celui du bonheur domestique obtenu après la fin du film, avec batteur à œufs intégré, marche nuptiale, bague au doigt, fidélité (surtout du côté de madame), bientôt la télévision, bref, l’ennui mortel. Surtout pour la femme, moins pour l’homme, qui est gagnant sur tous les tableaux, malgré le poids des injonctions à la virilité.

Par contraste, les « méchantes » sont mille fois plus vivantes et attrayantes que les « gentilles », notamment dans les films noirs et dans les westerns. Sororité où es-tu ?

Une exception cependant, où la jeune fille est la « méchante », et la femme la « gentille ». Johnny Guitare (Johnny Guitar, Nicholas Ray, 1954), où le titre masculin cache une héroïne forte, indépendante, habile en affaires, aux amours multiples, mais qui n’exclut pas le romantisme et la tendresse. La trame narrative montre la normale faiblesse de Vienna (Joan Crawford), à la toute fin du film, face à un groupe d’hommes qui la hait pour son équilibre et son bonheur loin de leur norme mortifère. Hommes dont la misogynie est aiguillonnée par une jeune fille, Emma (Mercedes MacCambridge), frustrée au plus haut degré, mais très intelligente. S’il n’y a pas de sororité possible, ce n’est pas à cause d’une essence féminine, mais parce que la société, de l’époque où se situe le western et du tournage du film, ne fonctionne qu’en vissant les femmes dans la domination masculine. Ray choisit une fin en demi-teinte : la frustrée meurt, aveuglée par sa folie (mais folie provoquée par qui sinon les hommes ?), les hommes ont toute latitude de continuer leurs affaires sans Vienna. Celle-ci a la vie sauve et peut partir avec son Johnny, et c’est déjà beaucoup après le déchaînement de violences qui a coûté la vie à un jeune homme. Car ce sont les hommes âgés, aussi, qui sont vainqueurs, eux qui, hors écran, ont envoyé sans broncher leurs fils tuer et se faire tuer en Corée, entre 1950 et 1953, avant que ne commence la guerre du Vietnam en 1955. Au sexisme s’ajoute donc une bonne pincée d’âgisme dans Johnny Guitare. Rappelons que Nicholas Ray mettra en accusation la génération des parents dans La Fureur de vivre (Rebel Without A Cause, 1955).

En ce qui concerne les jeunes filles qui attendent dans tant de films le prince charmant, généralement plus âgé, on ne peut que leur souhaiter « l’impatience et la révolte » de leur cousine française Douce (Claude Autant-Lara, 1943). Et d’excellentes années soixante-dix dans les mouvements féministes, quelque que soit l’époque où elles sont censées vivre. Soyons utopiques.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Femmes en attente », Voyages autour de mon cerveau, novembre 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/13341

Thématiques des romans de la Comtesse de Ségur

Que nous racontent les romans de la Comtesse de Ségur ? À nous enfant, à nous adulte.

1857 : Nouveaux Contes de fées :

1) Histoire de Blondine, de Bonne-Biche et de Beau-Minon : la douceur, la reconnaissance, la gentillesse envers les autres sont toujours récompensés, tout comme le courage et la persévérance.

2) Le Bon Petit Henri : le courage, la persévérance la gentillesse envers les autres sont toujours récompensés ; qu’on est bien chez soi, même si les voyages forment la jeunesse.

3) Histoire de la princesse Rosette : l’envie, la méchanceté et la jalousie mènent à bien des ennuis, tandis qu’une éducation féminine hautement intellectuelle alliée à un bon cœur mène à l’amour.

4) La Petite Souris grise : de la curiosité comme vilain défaut et des moyens de la vaincre seule.

5) Ourson : halte aux masculinistes meurtriers ; antispécisme ; antivalidisme ; combat de chars ; rétablir la justice sociale.

1858 : Les Petites Filles modèles : joyeuse communauté matriarcale ; possibilité de corriger l’éducation sadique donnée par la mère puis par la belle-mère.

1859 : Les Malheurs de Sophie : antépisode des Petites Filles modèles ; éducation sadique de la mère ; indifférence du père ; vitalité de Sophie ; l’exil hors de France est dur.

1859 : Les Vacances : suite du précédent ; les garçons ont le droit de pleurer et d’être peureux ; les filles ont le droit de courir, de sauter et de construire des cabanes, à égalité avec les garçons ; comment être un·e bon·ne parent·e.

1860 : Mémoires d’un âne : antispécisme ; méchancetés et tortures infligées aux animaux non humains par les humain·es.

1862 : La Sœur de Gribouille : vie d’une petite ville de province ; la charge mentale et physique des femmes qui s’occupent des hommes handicapés ; l’insertion difficile des handicapés dans la vie quotidienne.

1862 : Pauvre Blaise : comment convertir les méchant·es en bon·nes, par une heureuse influence ; racisme social versus paternalisme.

1863 : Les Bons Enfants : de la bonne éducation ; de l’imagination fertile des enfants quand elles et ils sont nourris de livres et d’expériences.

1863 : Les Deux Nigauds : vive la vie à la campagne (quand on est bourgeois) ; antiracisme ; du harcèlement scolaire et des moyens d’y remédier (ou presque) ; importance de l’éducation pour les filles et les garçons.

1863 : L’Auberge de l’Ange gardien : antimilitarisme ; antiracisme ; possibilité de corriger la mauvaise éducation (coups, famine, injures…) par une éducation en pension ; la recomposition familiale, c’est bien.

1863 : Le Général Dourakine : suite du précédent ; politique européenne ; les camps de travail en Russie ; antiracisme ; la méchanceté est toujours punie.

1864 : François le bossu : antivalidisme ; importance de donner une éducation aux filles et aux garçons.

1865 : Un bon petit diable : anticapitalisme ; possibilité de corriger la mauvaise éducation reçue et de devenir un honnête homme ; antispécisme ; antivalidisme ; anti-âgisme.

1866 : Comédies et proverbes :

1) On ne prend pas les mouches avec du vinaigre : quelle est la bonne, quelle est la mauvaise éducation ? Châtiments corporels, faire rapporter les enfants, leur faire inventer des actions méchantes non faites par les autres enfants ? Ou refuser la délation, les châtiment corporels ?

2) Le Forçat, ou à tout péché miséricorde : fumer tue ; exciter les autres contre un ex-prisonnier est de la lâcheté et de la méchanceté ; les prisonniers ont droit à une seconde chance.

3) Le Petit De Crac : des conséquences quasi mortelles du mensonge… masculin, pour les autres, surtout pour les filles ; et comment se guérir de l’habitude de mentir.

4) Les Caprices de Gizelle : tout céder à son enfant est-il bon ? ; des dangers de laisser des mineures aux caprices d’une enfant gâtée.

5) Le Dîner de Mademoiselle Justine : ah ma chère ne me parlez pas des domestiques, seuls ceux qui sont chrétiens sont corrects ; une comédie dramatique policière.

1866 : Jean qui grogne et Jean qui rit : qu’est-ce qu’un bon domestique ? qu’est-ce qu’un bon maître ? ; quand on voit le verre à moitié plein, ça aide à être heureux et à réussir son existence.

1866 : La Fortune de Gaspard : bon et mauvais capitalisme ; importance de l’école et des bibliothèques publiques dans la formation de l’individu·e ; mariage arrangé versus mariage d’amour.

1867 : Quel amour d’enfant ! : danger d’une éducation sans limites, cf. Les Caprices de Gizelle ; à quelque chose le malheur est bon.

1867 : Le Mauvais Génie : comment se débarrasser d’un mauvais ami ; apologie de la colonisation sur le continent africain ; le bon capitalisme ; le bon Anglais est celui qui s’installe en France.

1868 : Diloy le chemineau : du racisme social et des moyens de s’en corriger ; une bonne éducation  bourgeoise passe par l’exercice physique, pour les filles et les garçons.

1871 : Après la pluie, le beau temps : solitude des orphelines laissées aux mauvais soins d’hommes de leur famille ; harcèlement sexuel ; antiracisme versus paternalisme ; danger d’une éducation sans limites ; importance de l’éducation des filles ; femme aux affaires, bonheur dans la chaumière (dorée) ; situation politique italienne.

Source des dates de parution des œuvres : https://musee-comtessedesegur.fr/les-œuvres.html

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Thématiques des romans de la Comtesse de Ségur », Voyages autour de mon cerveau, juillet 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/10979