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Voyages avec Simone de Beauvoir. Quart d’heure national de lecture, 2026

Nous remercions le Centre national du Livre d’avoir relayé nos lectures d’extraits d’œuvres de Simone de Beauvoir, dans le cadre du Quart d’heure national de lecture 2026. Vous trouverez ci-dessous les références des textes lus, ainsi que les liens des vidéos de lecture, qui se trouvent sur notre chaîne YouTube, Voyages autour de mon cerveauhttps://www.youtube.com/@tiphainemartin3811

I. Extraits des œuvres de Simone de Beauvoir

❃ Simone de Beauvoir, Cahiers de jeunesse, Paris, Gallimard, 2008.

P. 433 : « Cette ardente promenade hier dans les rues brillantes, où des musiques entraînantes se devinaient au bout d’un tapis rouge, où des éventails, des parfums dans des magasins mauves et harmonieux étaient des beautés qui voulaient être respirées avec mon âme de ce soir-là ; tableaux, robes soyeuses, objets de luxe ou d’art, enfants, fleurs des Galeries dormant autour d’un jeu d’eau rosé, j’étais chacune de ces choses par un don total et émerveillé. (…) Non recherche amusée de sensations neuves, aucun calcul, aucun jeu ; mais la vie vraiment qui porte sa réalité avec soi. »

P. 594 : « À six heures je sors, dans un soir frais, léger, secret ; je suis les Boulevards passionnément vivants, où les étalages, les cinémas, arrêtent à chaque pas mon attention offerte. (…) la Seine est lisse et profonde et les ponts noirs-bleutés contre le ciel bleu-noir font une eau-forte classique plus parfaite ce soir qu’on ne l’a jusqu’ici jamais vue. Que ce monde est beau (…). » 

❃ Simone de Beauvoir, Élisabeth Lacoin, Maurice Merleau-Ponty, Lettres d’amitié, Paris, Gallimard, 2022.

P. 299-300 : « Puis ceci : l’étrangeté du monde. Par exemple je me baisse pour cueillir une violette, et je reste un genou sur l’herbe mouillé, impuissante à me relever pendant un temps qui hier fut de quelques minutes mais qui peut durer une heure, et même si la pluie se mettait à tomber ou que la cloche du déjeuner me rappelait, je demeurerais ainsi. »

❃ Simone de Beauvoir, Les Mandarins. II., Paris, Gallimard, « Folio », 2000.

P. 231 : « – Comme Chicago est loin ! dis-je. Et Paris. Comme  tout est loin ! 

– Oui, maintenant nous commençons vraiment à  voyager, dit Lewis d’une voix animée. 

Je serrai sa main. En cet instant, je savais très  bien ce qu’il y avait dans sa tête : le son de la guitare, le chœur des crapauds, et moi. J’entendais les crapauds, la guitare et j’étais toute à lui. Pour lui, pour moi, pour nous, rien n’existait que nous. »

❃ Simone de Beauvoir, L’Amérique au jour le jour, Paris, Gallimard, « Folio », 1997.

P. 179-180 : « Nous mangeons le dîner que N. a préparé ; nous buvons des whiskies et nous écoutons des disques. (…) J’écoute. Et peut-être jamais l’Amérique ne m’a été si violemment présente que dans ces refrains de son passé. (…) Déjà mes souvenirs me donnent le vertige : l’Amérique n’est nulle part. Mais la musique échappe aux rigueurs de l’espace : elle peut enfermer ce qui n’est nulle part. Elle l’enferme, elle me la donne. Du moins c’est ce que je crois, ce soir. »

❃ Simone de Beauvoir, Lettres à Nelson Algren, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 371, 373 : « VENDREDI [12 NOVEMBRE 1948] » « Très cher cher vous. Étrange temps, tous ces jours, un épais brouillard gris en permanence, si impénétrable le soir qu’il est dangereux de prendre un taxi. Ce coton dense parvient à s’insinuer dans les intérieurs, celui de la Nationale par exemple. Quand je quitte mon logis le matin et que le soleil perce sur les quais de la Seine, le spectacle me transporte. (…) Chéri, j’ai oublié de vous dire : un délice, votre gâteau au rhum ! Il m’a donné du fil à retordre ; d’abord je n’arrivais pas à ouvrir la boîte, et après, tout ceux qui en goûtaient voulaient le dévorer en entier, Sartre et mon amie russe se sont âprement battus à ce sujet. Quand même je me suis arrangée pour en arracher quelques morceaux à mon profit. Quant au scotch j’ai déjà vidé la bouteille à moi toute seule, bon dieu ça a coulé vite ! »

❃ Simone de Beauvoir, Jacques-Laurent Bost, Correspondance croisée, Paris, Gallimard, 2004.

P. 165 : « Samedi [24 décembre] » 1938

P. 168 : « Il y a un plaisant petit bar qui a poussé au pied du téléski ; c’est minuscule, c’est tenu apr un Indien en chapeau de cow-boy qui lit dans l’avenir ; nous y avons pris un café, entre deux montées, c’était tout vide et tout chaud. Vers 4 heures, le soleil s’est couché, c’était beau à voir, mais il s’est mis à faire du brouillard et un froid de porc et on est rentrés, à skis, par le chemin de l’an dernier. Il n’y a pas beaucoup de neige, on voit des herbes et des pierres, mais je crois qu’il neige un peu ce soir. »

❃ Simone de Beauvoir, Tous les hommes sont mortels, Paris, Gallimard, « Folio », 1974.

P. 274 : « Et soudain, un matin, comme je m’étais arrêté sur les bords du Tibre et que je regardais la silhouette massive du château Saint-Ange, par-delà ces décors sans vie, par-delà le vide de mon cœur, quelque chose se mit à vivre ; cela vivait hors de moi et au plus profond de moi : l’odeur noire des ifs, un pan de mur blanc sous le ciel bleu, mon passé. Je fermai les yeux et je vis les jardins de Carmona ; dans ces jardins, il y avait un homme qui brûlait de désir, de colère et de joie ; j’avais été cet homme, il était moi. Là-bas, au fond de l’horizon, j’existais avec un cœur vivant. Le jour même je pris congé du prince d’Orange, je quittai Rome, et je partis au galop sur les routes. »

❃ Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

P. 383 : « C’est avec soulagement que le soir nous avons pris le train pour Kurashiki, une des rares villes du Japon qu’aient épargnées les guerres et les tremblements de terre. Toute la journée du lendemain nous nous y sommes promenés. Au milieu coule entre deux rangées de saules une étroite rivière qu’enjambent de petits ponts. Les vieilles rues sont bordées de maisons basses, aux toits de tuiles vertes ; dans les échoppes largement ouvertes on voyait des artisans fabriquer des ombrelles, des lanternes, des éventails ; de belles enseignes, en caractères noirs, décoraient les magasins plus importants. Un marchand de tissus nous a fait visiter sa maison : elle comprenait plusieurs cours intérieures et des jardins dans lesquels se dressaient des pavillons en bois. Nous avons été voir un village à quelques kilomètres de là ; la ferme où nous sommes entrés était remarquablement propre et confortable. »

❃ Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 103-104 : « A Avila, le matin, j’ai repoussé les volets de ma chambre ; j’ai vu, contre le bleu du ciel, des tours superbement dressées ; passé, avenir, tout s’est évanoui ; il n’y avait plus qu’une glorieuse présence : la mienne, celle de ces remparts, c’était la même et elle défiait le temps. Bien souvent, au cours de ces premiers voyages, de semblables bonheurs m’ont pétrifiée. »

Simone de Beauvoir, La Longue Marche, Paris, Gallimard, « Folio », 2022.

P. 33 : « D’ordinaire, pour rentrer, nous montions dans des cyclo-pousse ; n’étant pas sûrs de prononcer intelligiblement notre adresse, nous emportions avec nous un album sur lequel il y avait une photographie de l’hôtel. La première fois, incapables de demander aux conducteurs quel était le prix de la course, nous leur avons tendu au hasard un yen ; ils ont secoué la tête : c’était trop. Alors j’ai posé sur la paume de ma main de petites coupures : ils ont hésité, calculé, et pris seulement une partie de la somme. Ces scrupules m’ont donné une haute idée – que tout par la suite a confirmé – de l’honnêteté pékinoise. »

❃ Simone de Beauvoir, Lettres à Sartre.I., Paris, Gallimard, 1990.

P. 120 : « En sortant de table, Toulouse m’a emmenée faire une grande promenade ; on a traversé des champs, on est descendues au bord d’une route, près d’une petite gare et on a bu un verre dans un bistro au bord de la route ; il y avait deux soldats qui gardaient la voie et il passait un tas d’autos pleines de militaires — ça sentait la guerre à plein nez, ça n’était pas comme Paris, mais ça faisait tout à fait campagne de France en temps de guerre. Cependant les villages étaient paisibles et tout beaux dans cette fin de jour. J’ai senti bien fort comme c’était vrai ce que vous m’aviez dit une fois, à Avignon je crois, sur le précieux que peut avoir un instant au sein du tragique ; je n’oubliais rien mais rien ne pouvait tuer la douceur de paysage. C’était tout à fait fort, cette promenade avec l’horizon barré et noir, et puis ce ciel, cette campagne qui n’entraient dans aucune histoire triste, qui n’entraient dans aucune histoire du tout, qui existaient avec leur sens propre dont j’étais pénétrée comme malgré moi. Ce sont les moments les plus vrais, les meilleurs ; c’est mieux que les minutes de pure distraction, et aussi que les moments d’horreur. »

❃ Simone de Beauvoir, Lettres à Sartre. II., Paris, Gallimard, 1990.

P. 278 : « Je vous ai donc écrit hier de l’aérodrome de Terre-Neuve. On est reparti, et là j’ai trouvé le temps un peu long; il y avait du brouillard, il fallait lire ou dormir et la tête me faisait un peu mal. Mais premier effet de miracle au coucher du soleil quand le brouillard a fait place à un paysage de nuages, de mer et de terre, c’était la côte américaine, un ciel admirablement pur, des nuages extravagants troués d’eau bleue et de terre plate. J’ai dormi encore un peu et quand j’ai ouvert les yeux mon cœur a sauté. Avez-vous vu ça ? plus un nuage, une immense étoffe noire à perte de vue et sur ce fond des girandoles de lumière de toutes les couleurs, c’était extraordinaire cette découverte de l’Amérique à travers des étoiles et des chaînes de paillettes brillantes — on m’a dit que c’était Boston. »

❃ Simone de Beauvoir, Anne, ou quand prime le spirituel, Paris, Gallimard, « Folio », 2006.

P. 213 : « Ces pique-niques au bord de la Vézère représentaient pour les familles du pays une tradition sacrée ; les enfants s’installaient au bord de l’eau sous les peupliers, les parents s’asseyaient un peu en arrière, sur de gros blocs de pierre ; on posait à côté de soi une serviette de papier, un gobelet, des assiettes en carton, et les jeunes filles passaient à la ronde les immenses plats de pâté, de poisson froid, de bœuf en daube, de poulet à la gelée, qui composaient invariablement le repas. »

❃ Simone de Beauvoir, L’Invitée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 448 : « Elle s’approcha du feu ; elle savait bien ce qui manquait à cette soirée accueillante ; si seulement elle avait pu toucher la main de Gerbert, lui sourire avec une tendresse avouée, alors les flammes, l’odeur du dîner, les chats et les pierrots de velours noirs auraient gaiement comblé son cœur ; mais tout cela restait épars autour d’elle, sans la toucher, ça lui semblait presque absurde de se trouver là. »

❃ Simone de Beauvoir, La Force des choses. II., Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

P. 332-333 : « La beauté de Copacabana est si simple que sur les cartes postales on ne la perçoit pas et qu’il a fallu quelque temps pour qu’elle me pénètre. J’ouvrais ma fenêtre, au sixième étage ; dans ma chambre entrait une chaude vapeur, avec une fraîche odeur d’iode et de sel, et le roulement des hautes vagues. La ligne des hauts buildings épouse, sur six kilomètres, la courbe douce de la vaste plage où meurt l’océan ; entre les deux, une avenue rigoureusement lisse : rien ne dérange la rencontre des façades verticales et du sable plat ; le dépouillement de l’architecture s’accorde à la nudité du sol et de l’eau. Une seule tache de couleur, sur la blancheur de la grève : des cerfs-volants de location, rouges et jaunes, tachetés de noir.  »

❃ Simone de Beauvoir, La Force des choses. I., Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 42 : « Une amie m’avait donné l’adresse d’Espagnols antifranquistes. Sur leurs conseils, j’allai à Tetuan, à Vallecas. Tout au nord de Madrid, je vis, accroché à des collines, un quartier vaste comme un gros bourg et sordide comme une zone : des masures aux toits rouges, aux murs de pisé, remplies d’enfants nus, de chèvres et de poules ; pas d’égouts, pas d’eau : des fillettes allaient et venaient, courbées sous le poids des seaux ; les gens marchaient pieds nus ou en pantoufles, à peine vêtus ; parfois, un troupeau de moutons traversait une des ruelles, soulevant un nuage de poussière rouge. Vallecas était moins campagnard, on y respirait une odeur d’usine ; mais c’était le même dénuement ; les rues servaient de champ d’épandage ; des femmes lavaient des loques sur le seuil de leurs taudis ; toutes vêtues de noir, la misère durcissait leurs visages qui paraissaient presque méchants. »

❃ Simone de Beauvoir, Le Sang des autres, Paris, Gallimard, « Folio », 1973.

P. 299 : « Elle s’arrêta net. Sur la place de la Contrescarpe, quatre autobus étaient rangés contre les trottoirs ; il y en avait deux vides, à gauche du terre-plein ; ceux de droite étaient pleins d’enfants. Des agents montaient la garde sur les plates-formes. Une longue file de femmes débouchait de la rue Mouffetard, encadrée par d’autres agents. Elles marchaient deux par deux et tenaient es baluchons à la main. La petite place était silencieuse comme une place de village. A travers les vitres des grosses voitures, on apercevait de petits visages bruns et traqués. Tout autour de la place, immobiles, les gens regardaient. »

❃ Simone de Beauvoir, Les Belles Images, Paris, Gallimard, « Folio », 1972.

P. 126 : « Laurence sort sur la terrasse qui domine la plaine. Au loin, la blancheur du Sacré-Cœur, les ardoises des toits de Paris brillent sous le ciel d’un bleu intense. C’est un de ces jours où la gaieté du printemps perce sous la froidure de décembre. Des oiseaux chantent dans les arbres nus. Sur l’autostrade, en contrebas, des autos filent, étincelantes. Laurence s’immobilise ; le temps soudain s’est arrêté. Derrière ce paysage concerté, avec ses routes, ses grands ensembles, ses lotissements, les voitures qui se hâtent, quelque chose transparaît, dont la rencontre est si émouvante qu’elle oublie les soucis, les intrigues, tout : elle n’est plus qu’une attente sans commencement ni fin. L’oiseau chante, invisible, annonçant le lointain renouveau.  »

❃ Simone de Beauvoir, La Cérémonie des adieux ; suivi de Entretiens avec Jean-Paul Sartre, Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

La Cérémonie des adieux

P. 121-122 : « Presque tout de suite, nous sommes partis en bateau pour la Crète, emmenant la voiture avec nous. J’avais retenu de confortables cabines et nous avons fait une excellente traversée. C’était poétique de nous retrouver à sept heures du matin, pendant que le soleil se levait, sur une route inconnue qui longeait la mer. L’hôtel d’Elounda Beach m’a semblé un vrai paradis, avec ses bungalows crépis de blanc, éparpillés au bord de l’eau, ou un peu en retrait, parmi des plantes odorantes et des fleurs aux couleurs vives.  »

Entretiens avec Jean-Paul Sartre

P. 343 : « S. de B. – On avait dit qu’on parlerait de la lune. »

❃ Simone de Beauvoir, La Femme rompue, Paris, Gallimard, « Folio », 1991.

« L’Âge de discrétion »

P. 76-77 : « Manette a levé les yeux de son journal :

– Je commence à croire que je verrai de mes yeux des hommes sur la lune !

– Des tes yeux ? Tu feras le voyage ? a demandé André d’une voix rieuse.

– Tu me comprends très bien. Je saurai qu’ils y sont. Et ça sera des Russes, mon petit. Les Amerlos, avec leur oxygène pur, ils ont fait chou blanc.

– Oui, maman, tu verras des Russes sur la lune, a dit André tendrement.

– Penser qu’on a commencé dans des cavernes, avec juste nos dix doigts à notre service, a repris rêveusement Manette. Et on est arrivés où on en est : avoue que ça encourage. »

« Monologue »

P. 87 : « Un cabriolet blanc avec des coussins noirs c’est chouette et les types sifflaient quand je passais des lunettes obliques sur le nez un foulard d’Hermès sur la tête alors qu’ils croient m’épater avec leurs tacots mal lavés et les gueulantes de leurs klaxons ! »

« La femme rompue »

P. 225 : « Pauvre Colette ! J’avais pris soin de lui téléphoner deux fois, d’une voix gaie, pour qu’elle ne s’inquiète pas. Mais ça l’a tout de même étonnée que je n’aille pas la voir, que je ne lui demande pas de venir. Elle a sonné et tambouriné avec tant de violence que je lui ai ouvert. Elle a eu un air si stupéfait que je me suis vue dans ses yeux. J’ai vu l’appartement, et j’ai été stupéfaite aussi. Elle m’a forcée à faire ma toilette et une valise, et à venir m’installer chez elle. »

❃ Simone de Beauvoir, Les Mandarins. I., Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 142 : « Henri riait lui aussi en serrant le bras de Nadine ; il tournait la tête à droite, à gauche, avec une joie incrédule : le passé était au rendez-vous. Une ville du Sud, une ville brûlante et fraîche avec à l’horizon la promesse de la mer et un vent salé battant ses promontoires : il la reconnaissait. Et pourtant elle l’étonnait plus qu’autrefois Marseille, Athènes, Naples, Barcelone, parce qu’aujourd’hui toute nouveauté touchait au prodige ; elle était belle cette capitale au cœur sage, aux collines désordonnées, avec ses maisons glacées de couleurs tendres et ses grands bateaux blancs. »

❃ Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 286 : « Avant de regagner Meyrignac, nous nous arrêtâmes deux jours à Lourdes. Je reçus un choc. Moribonds, infirmes, goitreux : devant cette atroce parade, je pris brutalement conscience que le monde n’était pas un état d’âme. Les hommes avaient des corps et souffraient dans leurs corps. Suivant une procession, insensible au braillement des cantiques et à l’odeur surie des dévotes en liesse, je me fis honte de ma complaisance à moi-même. Rien n’était vrai que cette opaque misère. J’enviai vaguement Zaza qui, pendant les pèlerinages, lavait la vaisselle des malades. Se dévouer. S’oublier. Mais comment ? Pour quoi ? Le malheur, travesti par de grotesques espoirs, était ici trop dénué de sens pour me dessiller les yeux. Je macérai quelques jours dans l’horreur ; puis je repris le fil de mes soucis. »

❃ Simone de Beauvoir, Une mort très douce, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 71 : « Elle respirait l’odeur de l’eau de Cologne, du talc : « Ça sent bon. » Elle a fait disposer sur la table roulante les bouquets et les pots de fleurs : « Les petites roses rouges viennent de Meyrignac. Il y a encore des roses à Meyrignac. » Elle nous a demandé de relever le rideau qui voilait la fenêtre, elle a regardé à travers la vitre le feuillage doré des arbres : « C’est joli : de chez moi je ne verrais pas ça ! » Elle souriait. Et nous avons eu, ma sœur et moi, la même pensée : nous retrouvions le sourire qui avait ébloui notre petite enfance, un radieux sourire de jeune femme. »

❃ Simone de Beauvoir, Malentendu à Moscou, Paris, L’Herne, 2013.

P. 78-79 : « L’hôtel où ils descendirent à Leningrad charmait André. De longs corridors, sur lesquels donnaient des portes gris perle, avec dans le haut une vitre ovale, encadrée de festons rococo et tendue d’un rideau de soie rose, verte ou bleue selon les étages. Dans la chambre, une alcôve que masquait un rideau et de vieux meubles attendrissants : un lourd bureau en faux marbre, un canapé de cuir noir, une table recouverte d’un tapis à franges. »

❃ Simone de Beauvoir, Les Inséparables, Paris, L’Herne, 2020.

P. 128 : « De l’eau bleue, de vieux chênes, une herbe épaisse ; nous nous serions couchées dans l’herbe, nous aurions déjeuné d’un sandwich, nous aurions parlé jusqu’au soir : une après-midi de parfait bonheur, me dis-je avec mélancolie en aidant Andrée à déballer paniers et bourriches. Que de tracas ! Il fallait dresser les tables, disposer le buffet, étaler les nappes aux bons endroits. »

❃ Simone de Beauvoir, La Force des choses. II., Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

P. 507-508 : « Au mieux, si on me lit, le lecteur pensera : elle en avait vu des choses ! Mais cet ensemble unique, mon expérience à moi, avec son ordre et ses hasards — l’Opéra de Pékin, les arènes d’Huelva, le candomblé de Bahia, les dunes d’El-Oued, Wabansia Avenue, les aubes de Provence, Tirynthe, Castro parlant à cinq cent mille Cubains, un ciel de soufre au-dessus d’une mer de nuages, le hêtre pourpre, les nuits blanches de Leningrad, les cloches de la libération, une lune orange au-dessus du Pirée, un soleil rouge montant au-dessus du désert, Torcello, Rome, toutes ces choses dont j’ai parlé, d’autres dont je n’ai rien dit — nulle part cela ne ressuscitera. Si du moins elle avait enrichi la terre ; si elle avait engendré… quoi ? une colline ? une fusée ? Mais non. Rien n’aura eu lieu. »

❃ Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

P. 634 : « Cette fois, je ne donnerai pas de conclusion à mon livre. Je laisse au lecteur le soin d’en tirer celles qui lui plairont. »

II. Liens des vidéos

Vidéo 1 : https://youtu.be/XppiNeQDBoc

Vidéo 2 : https://youtu.be/JJ3Yko53K_U

Vidéo 3 : https://youtu.be/cj4mbOZRDIc

Vidéo 4 : https://youtu.be/Mk4TOFlyMwI

Vidéo 5 : https://youtu.be/_cafJNjnk44

Vidéo 6 : https://youtu.be/mCVlA6G_R-U

Vidéo complète : https://youtu.be/68FJ171Dfmg

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Voyages avec Simone de Beauvoir. Quart d’heure national de lecture, 2026 », mars 2026, Voyages autour de mon cerveau. URL : https://vadmc.hypotheses.org/29125

Une histoire formidable - Interview de Laurent Koessler VADMC

Une histoire formidable – Interview de Laurent Koessler

Nous remercions chaleureusement Laurent Koessler d’avoir répondu à nos questions, pour son  roman Les Éclaireuses, paru en 2025 aux Éditions du Félin.

Tiphaine Martin – Comment vous êtes-vous intéressés à l’histoire des footballeuses françaises ?

Laurent Koessler – Mon dernier ouvrage, Maginot. Les rescapés (Geste éditions, 2024) était un hommage à l’épopée de l’équipe de football dite du hameau, un groupe d’exilés lorrains surdoués, parvenus à contourner l’enrôlement dans l’armée allemande grâce au ballon rond. C’est dans le cadre de recherches inhérentes à ce projet que j’ai découvert l’histoire du premier club omnisports féminin français, le Femina Sports.

Mon désir de travailler sur l’épopée des footballeuses françaises s’est décidé quand j’ai appris que le premier match officiel opposant deux formations féminines s’est déroulé le 30 septembre 1917. Le fait qu’un tel événement ait trouvé sa genèse, son articulation, dans un moment aussi sensible, en pleine Grande Guerre, cela m’a convaincu de vouloir explorer et comprendre les combats de ces femmes.

T.M. – Pourquoi avoir choisi la forme romanesque pour raconter leur histoire ?

L.K. – Le roman est mon terrain d’expression  ! N’étant pas historien de formation, je me positionne dans la veine des auteurs polyvalents, soucieux d’apporter des angles nouveaux aux thèmes abordés. La liberté du roman historique, son ton, l’intériorité de ses acteurs constituent des fenêtres complémentaires, permettant au lecteur d’établir ses propres réflexions vis-à-vis d’une thématique, d’un personnage, ou d’un événement particulier.

Le roman a cette force d’aller puiser, de générer des émotions, de se centrer sur l’humain, sans pour autant se départir des lignes historiographiques existantes. L’exercice est passionnant, comme dans le cas des Éclaireuses, l’un des tout premiers du genre, dixit Béatrice Barbusse, sociologue et rédactrice de la préface. Cet aspect inédit est particulièrement excitant.

T.M. – Est-ce que les footballeuses françaises étaient traitées comme leurs homologues anglaises, allemandes, italiennes… ?

L.K. – Les études montrent que, de tout temps, en tout pays et en toutes circonstances, les femmes désireuses de s’émanciper derrière un ballon rond ou sur une piste d’athlétisme, ont dû jouer des coudes et abattre un grand nombre de barrières pour parvenir à leurs fins. Voilà en quoi l’histoire du football féminin est un parfait exemple des difficultés rencontrées par toutes ces femmes pour se hisser au niveau de leurs homologues masculins. En termes de précocité, comme pour beaucoup d’activités sportives, tout commence en Angleterre dans la très conservatrice Angleterre victorienne. Un premier match opposant deux formations anglaises et écossaises est organisé dès 1881. Des opposants vont se dresser, mais rien qui puisse empêcher ces pionnières courageuses de se structurer.

C’est d’ailleurs fort de cette influence anglo-saxonne, après plusieurs années vécues outre-Manche, qu’Alice Milliat a importé le football féminin en France. Les pionnières françaises ont « bénéficié » d’une forme de relâchement de l’étau masculin durant la Première Guerre mondiale. Les hommes mobilisés sur les fronts, la dynamique d’union sacrée appelant les femmes à tenir l’économie du pays, sont autant d’éléments auxquels on pourrait ajouter celui du désir de se divertir pour oublier la peur d’une défaite contre les Allemands. Cette conjoncture favorable a permis l’émergence du premier match féminin à Paris en 1917, les années 1920 constituant l’acmé des footballeuses françaises avec l’organisation d’un championnat, de rencontres internationales et une structuration d’instances omnisports. Pour revenir à votre question, on peut dire que le football féminin, d’un point de vue européen, a connu de nombreuses similitudes en termes de difficultés à éclore.

Allemandes et Italiennes n’ont pu accéder officiellement au ballon rond qu’au début des années 70, toujours en devant contourner de nombreuses réticences, notamment masculines. Quant aux Françaises, après l’âge d’or des années 20, la décennie suivante et la montée des nationalismes, va constituer un coup d’arrêt brutal. La Deuxième Guerre mondiale, le désintérêt des autorités pour le sport en général, va être rédhibitoire. Ce n’est qu’à l’aune des années 70 que des femmes vont refaire leur apparition sur des terrains de football.

T.M. – Peut-on résumer très schématiquement l’histoire du sport français au début du vingtième siècle ainsi : Pierre de Coubertin 0 – Alice Milliat et ses consœurs sportives 1 ?

L.K. – L’image est séduisante, mais ne refléterait que partiellement la vérité, même si elle s’en rapproche. Alice Milliat a clairement été le pendant féminin de Pierre de Coubertin. Ses combats menés contre les positions fermes et rigoristes de l’inventeur des Jeux olympiques modernes ont été ceux d’une dirigeante pétrie de courage et surtout désireuse d’accessibiliser un maximum de pratiques sportives à une poignée de femmes avides de liberté. J’ai tendance à penser qu’en dépit de ses réussites incontestables, Pierre de Coubertin était un homme du 19siècle, représentant d’un courant de pensée à rebours des aspirations de cette masse de frondeuses qui avaient un temps d’avance sur leur époque.

Lorsque Alice Milliat devient présidente du Femina Sports, de la FSFSF (fédération des sociétés féminines sportives de France), puis organise les premiers Jeux mondiaux féminins en 1922, on peut clairement dire qu’elle remporte un combat à distance sur Pierre de Coubertin. Donc oui, si on se limite à la première partie du vingtième siècle, jusqu’au début des années 30, Alice Milliat n’a eu de cesse de gagner du terrain sur le chantre du sport olympique moderne associé à l’homme triomphant et tout puissant Pierre de Coubertin n’était pas contre le sport féminin, mais uniquement dans un cadre privé, conventionnel et « esthétique ». En revanche, il disait « Les Jeux olympiques constituent l’exaltation périodique et solennelle de l’athlétisme mâle avec… l’applaudissement féminin pour récompense ».

T.M. – En quoi l’histoire du sport féminin français est-il lié à l’histoire des féministes français ? Et, peut-être, à l’histoire des féminismes européens et mondiaux ?

L.K. – Dans mon ouvrage consacré aux « Éclaireuses », un passage est consacré à la rencontre entre Alice Milliat et Hélène Brion, grande figure féministe de cette époque, dont je vous invite à découvrir le parcours pour le moins engagé. Cette rencontre pose symboliquement les bases des liens à étirer entre des femmes désireuses de disposer librement de leur corps et d’autres décidées à se battre pour voter.

Dans ses fondements initiaux, le combat principal du féminisme a toujours été celui du droit de vote. Pour autant, si on se penche sur les leitmotivs des pionnières du sport en France et à l’échelle internationale, on peut imaginer que courir librement, s’affronter derrière un ballon ou sur une piste d’athlétisme, sont autant de terrains conquis par et pour les femmes sur des bases communes à celles du droit citoyen.

T.M. – Quels sont vos projets ?

L.K. – Mes dernières publications sur le terrain du sport dans son histoire et ses acteurs inspirants regorgent de destinées méconnues. Mon prochain ouvrage devrait placer le curseur sur l’histoire improbable d’un facteur cubain sans le sou qui s’est présenté en pantalon sur la ligne de départ du marathon olympique de Saint-Louis en 1908.

Ce marathon dit, le plus fou de l’histoire, sera l’occasion de retracer le parcours de cet athlète et de cet homme incroyable, qui a su montrer qu’en partant de rien on peut parfois atteindre les sommets les plus vertigineux. Une destinée dans la même veine que celles de nos chères Éclaireuses…

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, Laurent Koessler, « Une histoire formidable – Interview de Laurent Koessler », Voyages autour de mon cerveau, juin 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/26324

Beauvoir Séminaire documents VADMC

Quels documents pour un récit de voyage autobiographique ?

 Cet article est issu de notre communication au séminaire des doctorants, 1er février 2012, Université Paris Diderot – Paris 7 (Université Paris Cité). Crédit photographique : ©Gallica ©BnF

L’autobiographie, récit rétrospectif écrit à plus ou moins longue échéagce, fourmille de documents très divers. Le lecteur pourrait imaginer que ces pièces sont uniquement extraites des fonds personnels de l’écrivain qui retrace et se concentre sur sa propre existence, tout en élargissant parfois son propos au portrait de son époque, ce qui est faux. L’écrivain en utilise beaucoup d’autres. Mais tous ces documents utilisés par l’auteur, quels sont-ils ? D’où viennent-ils ? Quels effets la multiplicité des voix narratives produit-elle sur le lecteur ? Nous avons choisi de nous focaliser sur le cas des récits de voyage autobiographiques beauvoiriens, présents dans les Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), La Force de l’âge (1960), La Force des choses (1962), Tout compte fait (1972). Ces narrations viatiques ne constituent pas un ensemble qui peut être séparé du reste du texte autobiographique, mais, au contraire, elles constituent la structure même des volumes mémoriels.

Dans un premier temps, nous analyserons la multiplicité des sources utilisées par Simone de Beauvoir dans l’écriture des récits de voyage. Dans un deuxième temps, nous étudierons la manière dont l’ensemble des documents ayant trait au voyage permet la construction de la structure autobiographique. Dans un troisième temps, nous nous interrogerons sur les effets produits sur le lecteur par cette construction particulière.

I. Multiplicité des documents

Parmi les documents présents dans les récits de voyage autobiographiques, nous distinguerons trois catégories : les documents individuels, les documents internes, et les documents externes. Les documents individuels regroupent les dossiers qui appartiennent à Beauvoir : journaux intimes, correspondance, photographies, qu’elle utilise dans son travail préparatoire d’écriture de l’autobiographie1, et qu’elle transcrit ensuite dans ses mémoires. Ainsi, dans La Force de l’âge, le volume qui couvre la période des années 1930 jusqu’à la Libération, elle cite longuement son Journal de Guerre et les déplacements qu’elle a effectués, soit pour aller retrouver Sartre à Brumath à l’automne 19392, soit pendant l’Exode3. Il s’agit non seulement d’une conjoncture historique exceptionnelle, mais également d’une situation personnelle qui entretient un lien étroit avec le voyage.

Dans le même volume, elle cite sporadiquement des bribes de lettres, document type des pérégrinations effectuées. Ainsi, elle fait état d’une lettre de Sartre à une ancienne élève de Beauvoir, alors que Beauvoir et lui-même se trouvent dans le sud italien à l’été 19364. En ce qui concerne les photographies, la toute première que Beauvoir donne à voir dans ses mémoires se trouve décrite à la première page du premier volume mémoriel. Beauvoir ouvre son œuvre autobiographique par une photographie d’elle bébé, dans la propriété limousine de son grand-père paternel, ce qui situe immédiatement sa famille dans une classe sociale aisée5.

La présentation individuelle se fait par le biais d’une image viatique. Notons qu’une partie de sa correspondance, son Journal de Guerre et certaines de ses photographies ont été édités en volumes séparés, de longues années après la publication des différents tomes de mémoires. Ces documents, à l’exception des photographies, sont retravaillés par la mémorialiste, qui y pratique des coupures, et des ajouts. Ce ne sont donc pas des documents bruts qui sont exposés dans le cadre autobiographique, mais des documents retravaillés, notamment dans le dessein de mettre en avant le rapport de Beauvoir au voyage.

Nous pouvons considérer comme documents internes les œuvres autres que strictement autobiographiques, mais qui sont insérées par l’auteure dans ses mémoires sous la forme d’autoréférences. Ainsi, Beauvoir renvoie à son roman Les Mandarins quand elle évoque certains de ses voyages en Amérique dans les années de l’après-Seconde Guerre Mondiale : États-Unis6 mais aussi Mexique et Guatemala7. De même, elle ne parle que très peu dans son autobiographie de son long périple chinois de 1954, se contentant de quelques annotations très générales sur son séjour, et sur son incompréhension de la culture et du peuple chinois8. Ces autoréférences permettent à la mémorialiste d’alléger sa narration en ne répétant pas deux fois un même récit dans deux ouvrages différents – ce qui pourrait également être entendu comme une stratégie de vente. Nous remarquerons que lorsque Beauvoir renvoie son public à des documents extérieurs à ses volumes mémoriels, il s’agit de livres déjà publiés. Elle n’annonce pas une œuvre à venir, elle se tourne vers le passé en assumant un « je » qui était voilé dans les ouvrages précédents, à l’exception de son récit de voyage publié en 1948, L’Amérique au jour le jour, où le « moi » auctorial rejoignait le « moi » narratif.

Les documents externes sont très riches, qu’il s’agisse de documents provenant du cercle d’amis de Simone de Beauvoir, ou de documents qui n’ont aucun lien direct avec elle, sauf le lien qu’elle trace a posteriori dans ses mémoires. Ce que Beauvoir insère dans son autobiographie comme dossiers directs prend la forme de retranscription de conversations autour de voyages. Ainsi, elle évoque ses conversations avec sa meilleure amie Zaza, de retour d’Italie au début des années 19209, celles avec l’écrivain Paul Nizan à propos de ses déplacements en URSS et en Turquie en 193410. Ou encore les échanges qu’elle a avec son ami l’ethnologue Jean Pouillon en 1958, lorsqu’il revient du Tchad où il a passé plusieurs mois auprès du peuple Corbo. Il le lui décrit avec un tel enthousiasme qu’elle « (…) cra[int] qu’il ne fasse naturaliser Corbo.»11. Le périple par procuration peut provoquer le désir de partir. Simone de Beauvoir fixe l’oral, variant de cette manière l’insertion du voyage dans l’autobiographie.

L’autre partie de ce que nous pouvons nommer « l’univers viatique » est composée de livres, de musique, de films, de peintures, de formes artistiques autres (ballets, cirques, spectacles de marionnettes), d’articles de journaux ayant trait au voyage. Beauvoir parle de plusieurs catégories de lectures : atlas, ouvrages de littérature française qui se déroulent hors Paris, ouvrages de littérature étrangère. Toutes ces formes d’écrits ouvrent son espace culturel. Elle parcourre des chroniques viatiques d’auteurs français, elle s’initie à la littérature étrangère contemporaine, et elle se plonge dans les œuvres autobiographiques, historiques et sociologiques d’auteurs étrangers. Elle ne se contente pas d’aborder la connaissance d’un pays par le biais de la fiction, mais elle se renseigne également sur les conditions de vie des habitants, sur son histoire, sur sa politique12 :

Pour m’éclairer sur un pays des lectures et des conversations sont nécessaires mais à elles seules, elles ne sauraient me donner l’équivalent de la présence des choses, en chair et en os.

Toutes ces lectures viatiques provoquent une activité frénétique chez Simone de Beauvoir13 :

(…) tant de choses m’exigeaient ! Il fallait réveiller le passé, éclairer les cinq continents, descendre au centre de la terre et tourner autour de la lune.

Après la lecture, Beauvoir se plonge donc dans l’écriture du voyage, puis elle effectue des déplacements à plus ou moins brève échéance, selon le lieu choisi et l’époque. Du moins est-ce la chronologie qui se dégage au début du premier volume autobiographique, puisque les temps de la lecture, de l’écriture, et du voyage, s’entremêlent ensuite rapidement. La lecture en voyage est également bien présente par le biais de guides et de cartes dont la voyageuse se sert14, ainsi que des journaux étrangers qu’elle lit15. Lire enrichit culturellement la personne Simone de Beauvoir, mais sert également à la mémorialiste de signes au lecteur afin de préparer les comptes-rendus des séjours ultérieurs, où le lecteur retrouvera des éléments de ce dont Beauvoir lui a parlé.

Pour le cinéma, nous remarquerons que la mémorialiste signale, comme en passant, qu’elle a vu un « (…) film de voyage », dans son adolescence16. Puis, elle relate les différentes séances de cinéma auxquelles elle a assisté, en notant ce qu’elle apprécie dans tel ou tel film, français ou étranger, qu’il s’agisse des acteurs ou du thème du film17. Elle complète pour le lecteur le tableau de la civilisation où elle va voyager. En effet, le cinéma est le reflet d’une civilisation, ou du moins de certains de ses fantasmes. En citant les titres des films qu’elle va voir, elle n’indique pas uniquement son appétit de savoir, mais également quelles sont les représentations d’un pays à un moment donné de son histoire. Beauvoir ne néglige pas les arts visuels dans son approche culturelle d’un pays étranger. Elle cite également une visite au musée, occasion de l’exploration visuelle d’une culture dans un temps et un lieu donnés, comme elle le déclare dans son premier volume de souvenirs18:

Tout un après-midi, à travers les galeries du Louvre, je fis un grand voyage d’Assyrie en Égypte, d’Égypte en Grèce ; je me retrouvais dans un soir mouillé de Paris.

Beauvoir est pour un instant hors du temps et de l’espace, le voyage dans Paris hors du domicile familial se double d’une approche d’autres lieux, qu’elle visitera pour la plupart, avant ou après la parution des Mémoires d’une jeune fille rangée. À cette époque, la visiteuse se projette dans des civilisations éloignées qu’elle a pu côtoyer dans ses lectures enfantines et dans son parcours scolaire.

Puis, Beauvoir fréquentera les galeries d’art19, et elle ira voir les expositions temporaires de peintres de son époque ou les rétrospectives qui lui feront découvrir le passé culturel de son pays et d’autres lieux20. Les expositions ont également une fonction de dépaysement, mais elles ravivent aussi les souvenirs des pays visités21. D’autres formes artistiques sont ponctuellement citées par la mémorialiste : ballets, pièces de théâtre, mais aussi cirque22, foire23, spectacle de marionnettes24, ou encore Exposition Coloniale25. Les arts visuels occupent une place importante comme documents viatiques dans les quatre tomes mémoriels. Nous n’oublierons pas de signaler les termes étrangers que Beauvoir inscrit dans ses narrations viatiques, soit en italique, soit par des guillemets26, les nourritures et les boissons que Beauvoir teste avant et pendant ses séjours hors de Paris27. Ce sont des documents volatils, mais ils sont fixés dans l’écriture viatique. La construction des récits de voyage englobe donc un très grand nombre de documents.

II. La construction de la structure autobiographique par le récit de voyage

Nous venons de constater à quel point les documents se rattachant au voyage étaient nombreux, et combien ils appartenaient à des domaines différents. Mais cette diversité suffit-elle à soutenir la structure autobiographique et à l’orienter ? Tout d’abord, nous noterons l’importance des voyages dans la vie et l’œuvre de Beauvoir. Nous rappellerons qu’elle a voyagé dans chaque continent, à l’exception de l’Australie, dans presque tous les pays de chaque continent, et qu’elle est revenue à maintes reprises dans plusieurs lieux. Cette importance se retrouve dans les quatre volumes autobiographiques, où les récits viatiques gagnent progressivement de l’espace narratif.

Nous avons noté la multiplicité des documents et des supports (visuels, sonores, picturaux, gustatifs) qui forment la trame du tissu narratif. Beauvoir met en place un univers viatique qui enserre le lecteur par le biais de références incessantes au voyage. Ainsi, chaque lecture, chaque film signalé par l’auteure peut être rapporté au voyage, que le voyage en soit le sujet principal (par exemple Vasco de Marc Chadourne, Pépé-le-Moko de Julien Duvivier), ou qu’il s’agisse d’une thématique qui apparaît à de nombreuses reprises, et qui motive la narration (par exemple Le Grand Meaulnes d’Alain Fournier, Cinq pièces faciles de Bob Rafelson). Nous pouvons également rattacher au voyage les chansons, les spectacles de cirques etc. … vus et entendus par Beauvoir, en tant que récits d’un ailleurs. Quant à la nourriture et les boissons typiques d’un endroit, dégustés avant le départ ou sur place, ils font entrer le lieu étranger dans le corps de l’autobiographe, et, par procuration, dans celui du lecteur.

La mosaïque autobiographique est couverte de pièces ayant trait au voyage. Ces pièces forment le tout autobiographique, c’est-à-dire que la thématique du voyage fait découvrir au lecteur la personne de Beauvoir. En effet, la multiplicité des documents viatiques rajoute des renseignements supplémentaires sur qui est Simone de Beauvoir, c’est-à-dire, ce que Beauvoir, l’auteure, désire faire savoir d’elle-même, en tant qu’auteure et en tant qu’individu privé, à son public.

Mais pourquoi le voyage ? Beauvoir mémorialiste a fait le choix de structurer son autobiographie en fonction du voyage. Il ne s’agit pas d’un thème parmi d’autres (le rapport à l’amour, à l’amitié, à la vie, à la mort, à l’écriture, à soi, aux autres…), mais il englobe chaque thème, le mettant en valeur et lui donnant une coloration particulière. Ainsi, les récits de voyage effectués avec ses différents compagnons donnent à voir une Beauvoir toujours prête à la découverte de la moindre parcelle de terre inconnue, mais en en partageant les joies avec un proche.

Elle adjoint ainsi à son propre portrait celui d’une autre personne, en même temps qu’elle montre sa « normalité » : Beauvoir n’est pas une intellectuelle au sens péjoratif du terme, c’est-à-dire une femme qui serait uniquement concentrée à la vie de l’esprit, et par conséquent incapable de sentiments amoureux. Rappelons qu’un des buts de son projet autobiographique est de couper court aux malveillances et aux déformations journalistiques auxquelles elle est en butte depuis de longues années28. Ces critiques la visent tout particulièrement depuis qu’elle a « essayé de dire des choses, entre autres, que les femmes ne sont pas des éclopées de naissance. »29, mais aussi au vu du long discrédit porté sur les femmes qui écrivent30.

Par l’envahissement progressif de l’autobiographie par les récits de voyage, Simone de Beauvoir se donne à voir comme liberté, plus que par une narration du quotidien, qui complète le portrait beauvoirien. Ses narrations viatiques nous présentent une femme libre, libérée des carcans de son éducation par le droit au voyage. Sa liberté d’individu et de femme est passée par les voyages, elle revendique Hermès (dieu des voyageurs) contre Hestia (déesse du foyer)31. Choisir d’orienter ses volumes mémoriels en fonction du voyage, c’est faire apparaître la dimension singulière de Beauvoir. Le choix du voyage n’est pas anodin, car les multiples documents ayant trait au voyage donne ainsi du mouvement à son œuvre autobiographique. Le voyage est action, par conséquent augmenter le nombre de documents ayant un lien avec le voyage accroît le rythme de la narration, il le dynamise. Beauvoir peut ainsi resserrer et accélérer la cadence de la narration, éliminant les temps morts.

III. L’effet du voyage sur le lecteur

Mais ce mouvement ne donne-t-il pas lieu à une confusion dans l’esprit du lecteur, qui est accaparé par trop d’informations ? Nous centrerons notre analyse sur les buts que Simone de Beauvoir s’est assignée en écrivant ses mémoires, afin de déterminer si elle a noyé le lecteur dans un flot de documents, ou si elle a placé chaque référence au voyage selon un ordre narratif précis. Tout d’abord, rappelons que, pour Beauvoir, le monde se transcrit en mots32 :

Il y a des jours si beaux qu’on a envie de briller comme le soleil, c’est-à-dire d’éclabousser la terre avec des mots ; il y a des heures si noires qu’il ne reste plus d’autre espoir que ce cri qu’on voudrait pousser. (…) Sans doute les mots, universels, éternels, présence de tout un chacun, sont-ils le seul transcendant que je reconnaisse et qui m’émeuve ; ils vibrent dans ma bouche et par eux je communie avec l’humanité.

Le lien que Beauvoir entretient avec la société est traversé par l’écrit, d’où sa volonté de se raconter pour se faire mieux connaître. Ce récit autobiographique repose sur une narration très précise33 :

(…) La couleur d’un ciel, le goût d’un fruit, je ne les souligne pas par complaisance à moi-même : racontant la vie de quelqu’un d’autre, je noterais avec la même abondance, si je les connaissais, ces détails qu’on dit triviaux. (…) c’est par eux qu’on sent une époque et une personne en chair et en os (…).

Le choix de raconter certains éléments permet ainsi à Beauvoir de se décrire de manière suivie. Elle a trouvé un espace dans l’autobiographie où se déployer et le récit de voyage comme mode d’expression de soi. Tout est lié. Chaque récit de voyage est annoncé par différents éléments : les rencontres, les récits rapportés, les lettres décrivant un voyage, les lectures, l’écoute de musique, le visionnage de films… Beauvoir amène « naturellement » le lecteur dans ses voyages, elle l’entraîne dans ses pérégrinations. Elle offre des paysages, des gens rencontrés, à son public. Ce n’est pas seulement que l’autobiographe reproduit dans ses exposés viatiques ses rapports à l’amitié, à l’amour, aux autres, à la politique, mais c’est aussi que tout est orienté par rapport au voyage.

Le voyage est constitutif de la personnalité beauvoirienne. C’est par lui qu’elle s’affranchit de son destin de « jeune fille rangée », c’est lui qui lui ouvre les portes du monde dans sa diversité, c’est lui qui lui permettra de se confronter, avec plus ou moins de succès, à l’Autre. Le voyage, s’il peut être un espace de loisir pour Beauvoir voyageuse, permet à Beauvoir l’écrivaine d’exemplifier un très grand nombre de ses pratiques biographiques. Écrire le voyage permet également à Beauvoir de faire partager ses expériences de séjours officiels sur lesquels elle a posé sa subjectivité, mais qu’elle ne désire pas dissocier de son entreprise autobiographique. Dans les chroniques viatiques de Beauvoir, le regard est au centre de tout34. Sans écriture du voyage, il manquerait une part importante de la restitution de la biographie de soi.

Soulignons la suppression de la discontinuité entre chroniques viatiques et vie parisienne : le lecteur passe d’un endroit à un autre, sans que la narratrice lui annonce avec fracas qu’elle va lui servir un récit d’excursions en telle ou telle partie du globe. rte fluidité de la narration est donnée par la continuité chronologique de chaque volume autobiographique, et par des rappels intra-diégétiques de ce que Beauvoir a déjà exprimé, soit qu’elle cite des phrases de ses précédents volumes, soit qu’elle utilise des mots-clés, ou qu’elle prépare tel récit de voyage par des notations particulières. Afin d’illustrer nos propos, nous prendrons l’exemple de la politique.

La politique est inscrite dans chaque volume de souvenirs, mais de manière différente. Dans les Mémoires d’une jeune fille rangée, la situation politique est peu présente, ce qui s’explique par la volonté de l’écrivaine de retrouver autant que possible le point de vue de l’enfant, puis de la jeune fille qu’elle était35. Dans les volumes suivants, la politique prend de l’importance, puisque Beauvoir s’y intéresse de plus en plus. L’auteure résume régulièrement la situation politique mondiale, non seulement pour la postérité, mais aussi dans le dessein de poser des jalons dans l’approche du récit de voyage. Dans ce résumé politique, Simone de Beauvoir choisit des informations qu’elle utilisera dans sa description des pays visités. Elle centre ainsi l’intérêt du lecteur tout en le préparant à la narration viatique qui suit.

Elle fait passer le lecteur d’un plan politique général à la visite d’un lieu particulier. Ainsi de ses deux périples à Cuba, en 1960. Dans La Force des choses, la mémorialiste commence par évoquer la guérilla castriste, en doutant qu’elle puisse réussir, au détour d’une analyse des rapports Est-Ouest36. Deux cent dix pages plus loin, elle se félicite du triomphe de Fidel Castro, lorsqu’elle résume l’année 1959 en politique37. Une quarantaine de pages après cet aperçu de la situation politique cubaine, Beauvoir fait part à son lecteur de l’invitation que Jean-Paul Sartre et elle ont reçue de la part du rédacteur en chef de la revue Revolución au début de l’année 1960, afin qu’ils viennent voir de leurs propres yeux la révolution castriste38. L’autobiographe enchaîne avec le récit de ce séjour dans La Havane débarrassée de la pesanteur de la dictature de Batista39. Une fois de retour de Cuba, Simone de Beauvoir évoquera sporadiquement leur séjour dans l’île : mondanités40, politique en Amérique Latine41, similitude entre leur arrivée à La Havane et leur arrivée à Rio42.

Elle trace un sillon entre l’avant, le pendant, et l’après voyage, en attendant un autre périple, qui surgira à la fin de leur long tour du Brésil, au début de l’automne 196043. Beauvoir choisit de faire figurer un souvenir choisi parmi ses périples cubains dans la liste de ses « expériences » qui s’anéantiront avec elle44 :

(…) les aubes de Provence, Tirynthe, Castro parlant à cinq cent mille Cubains, un ciel de soufre au-dessus d’une mer de nuages (…).

Nous pouvons noter que le fil conducteur cubain a été conservé jusqu’à la fin du troisième tome de ses souvenirs. Beauvoir n’abandonne pas ce séjour sans lui donner un point final. Elle met en place une image de Cuba par le biais d’un éclair mémoriel : encore une autre catégorie de documents. Nous constatons également que la représentation de l’ancien chef de la guérilla cubaine haranguant la foule a trouvé place dans les documents viatiques, à côté de paysages naturels et urbains.

Chaque catégorie de documents est utilisée dans un but précis par la mémorialiste, qui conduit ainsi son lecteur soit au récit de voyage, soit à travers une thématique particulière.

Conclusion

Simone de Beauvoir construit ses volumes autobiographiques avec de nombreux documents de provenances très diverses. Ces documents permettent d’inscrire profondément le voyage dans le corps même des mémoires. Ils permettent à Beauvoir de se découvrir au lecteur. Nous avons pu constater que l’auteure conduit le lecteur vers le récit de voyage en plaçant partout des indices de sa préparation au voyage. Elle brosse également le tableau d’une époque qui fourmille de nouveautés de toutes sortes.

Le voyage est le moyen idéal pour donner un fil directeur à l’autobiographie : mouvement donné à la narration, possibilité de traiter chaque thème majeur de l’autobiographie sous la seule thématique du voyage. Chaque thème peut ainsi s’associer aux autres thèmes sans heurts narratifs, tout en gardant sa singularité. L’auteure ne brouille pas les informations qu’elle fournit à son lecteur, mais elle trace des chemins qui peuvent parfois s’entremêler sous l’égide du voyage. Elle entraîne ainsi le lecteur à sa suite, elle le fait entrer dans son existence afin de mieux se faire connaître. La multiplicité des documents permet la variatio stylistique et narrative, et montre des facettes diverses de Beauvoir.

Le voyage n’est pas l’occasion d’un éparpillement, mais d’une concentration sur la personne qu’est Simone de Beauvoir. Si les récits de voyage et les documents multiples ayant un rapport avec le voyage font éclater le cadre strict de la narration en emmenant le lecteur aux quatre coins du monde, la construction mémorielle est stricte, et le lecteur n’est jamais perdu dans l’océan des informations que lui distille Beauvoir. De documents en documents, le lecteur est poussé à partir sur les routes à son tour.

1 Simone de Beauvoir, La Force des choses II, Paris, Gallimard, « Folio», 1998, p. 248.
2 Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio», 1999, p. 475-481.
3  Ibid., p. 504-508.
4 Ibid., p. 308-310.
5 Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio», 1999, p. 9.
6  Simone de Beauvoir, La Force des choses I, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 178, 311.
7  Ibid., p. 219-220.
8  Simone de Beauvoir, La Force des choses II, op. cit., p. 79-80.
9 Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, op. cit., p. 96.
10 Ibid., p. 236 (frontières URSS/ Turquie), p. 236-237 (URSS).
11 Simone de Beauvoir, La Force des choses II, p. 249-250 (Tchad).
12 Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio», 1999, p. 290.
13 Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 95.
14 Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, op. cit., p. 100, 106, 249, 305, 344, 354 (Guide Bleu).
15 Idem., p. 312 (Domenica del Corriere) ; Simone de Beauvoir, La Force des choses II, op. cit., p. 33 (Affinidades).
16 Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 224.
17 Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, op. cit., p. 162 ; Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 242-263.
18 Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 427-428.
19 Ibid., p. 314 ; Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, op. cit., p. 216, 242, 283, 370.
20 Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 332, 334, 414 ; Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, op. cit., p. 272.
21 Ibid.
22 Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 34, 337, 432 ; Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, op. cit., p. 37.
23 Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 468.
24 Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, op. cit., p. 50-51, 224, 233.
25 Idem., p. 93 (Paris).
26 Idem., 208, 209 (Allemagne) ; Ibid., p. 97, 98 (Espagne) ; Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 238, 306 (Italie).
27 Simone de Beauvoir, La Force des choses I, op. cit., p. 313-314 (Brésil) ; Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 388 (France) ; Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 329 (France).
28  Simone de Beauvoir, La Force des choses II, op. cit., p. 496.
29 Idem., p. 492.
30 Idem., p. 494-495. Cf. Christine Bard et Michelle Perrot, Un siècle d’antiféminisme, Paris, Fayard, 1999. Cf. aussi Christine Planté, La petite soeur de Balzac: essai sur la femme auteur, Paris, Seuil, 1989.
31 Jean-Pierre Vernant, Entre mythe et politique. 2, La traversée des frontières, Paris, Seuil, 2004.
32 Ibid., p. 498.
33 Simone de Beauvoir, La Force des choses II, op. cit., p. 8-9.
34 Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, op. cit., p. 96.
35 Cf. Éliane Lecarme-Tabone, Mémoires d’une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir, Paris, Gallimard, « Foliothèque », 2000, p. 159.
36 Simone de Beauvoir, La Force des choses II, op. cit., p. 137-138.
37 Idem., p. 247-248.
38 Idem., p. 281.
39 Idem., p. 281-286.
40  Idem., p. 295.
41 Idem., p. 310.
42 Idem., p. 313.
43 Idem., p. 390-394.
44 Idem., p. 507.
Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Quels documents pour un récit de voyage autobiographique ? », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/12614
Avanti ! VADMC

Céder à la douceur : Avanti! Partir, revenir, pourquoi ? (3)

Wendell Ambruster Jr (Jack Lemmon) est un type très occupé, si occupé, qu’il n’a pas le temps de se changer avant de prendre l’avion pour l’Europe (Italie). Hargneux, cet Américain pas tranquille peste contre les passagères et passagers de l’avion, qui ne comprennent pas qu’il s’enferme dans les toilettes de l’avion avec un homme de sa corpulence, pour mettre le costume gris de celui-ci et lui donner son costume rouge vif de golf. Nous ne sommes pas encore dans l’exaltation sensuelle des Amants passagers (Los amantes pasajeros, 2013), de Pedro Almodovar, mais l’humour à double sens est bien présent. 

Ambruster Jr aboie contre le douanier romain qui le prend pour un malfaiteur, car son passeport n’est pas bon. Il grogne contre Pamela Piggott (Juliet Mills), une passagère du train puis du bateau qu’il prend pour se rendre à Ischia, lorsque celle-ci tente de converser avec lui et de lui ouvrir les yeux sur les charmes de l’Italie. Bref, rien ne le prédispose à un revirement total, physique donc psychologique.

Dans Avanti!, le réalisateur Billy Wilder s’amuse à plonger son héros dans le bain de la dolce vita de 1972 pour mieux se moquer de ses compatriotes d’adoption. Allemand de naissance,  juif, Wilder a fui le nazisme via la France avant de gagner les États-Unis. Les films qu’il y réalise sont toutefois malicieusement critiques vis-à-vis de l’American way of life, ses tabous, son hypocrisie. Ambruster Jr découvre avec horreur la double vie de son père au Grand Hôtel Excelsior d’Ischia. Les vacances de cet homme d’affaires à Ischia était en fait un prétexte pour retrouver sa maîtresse anglaise, madame Piggott.

Tous deux ayant trouvé la mort dans un accident de voiture sur l’île italienne, Wendell est forcé d’aller reconnaître le corps paternel à la morgue. Où il se conduit grossièrement contre Pamela Piggott, employée anglaise et fille de la maîtresse de son père, en la traitant de « grosses fesses ». Grossophobie et sexisme se mélangent dans la bouche d’un mâle blanc bourgeois qui n’a rien d’un dandy fringant. Pamela s’en offusque à juste titre, puis part visiter l’île, en échappant de peu au harcèlement sexuel de mâles autochtones, tandis que Wendell s’enferme à nouveau dans sa chambre d’hôtel.

Wilder et son scénariste I.A.L. Diamond opposent deux catégories de voyageurs•euses : d’un côté, une jeune femme européenne, avide de découvertes et qui sait voyager seule ; de l’autre, un homme d’âge mûr venu de l’autre côté de l’Atlantique, a priori fermé à toute nouveauté et à tout dépaysement. Ainsi, Wendell tente de retenir Pamela lorsqu’elle nage nue dans la baie d’Ischia, tout en lui disant qu’il est aussi « moderne » qu’elle, puisqu’il a l’habitude de « déjeuner dans un striptease », qu’il a vu la comédie musicale érotique Oh, Calcutta deux fois, ainsi que le film de Mike Nichols Ce plaisir qu’on dit charnel (Carnal Knowledge, 1971). Il se dit « pour les cheveux longs (…) les hippies, la révolution sexuelle et les secrétaires en short au bureau. » Les succédanées pseudo-érotiques et soi-disant libérés – pour les hommes – cèdent la place à une véritable épiphanie corporelle, qui transforme enfin Wendell en un être humain. Il peut alors profiter du soleil sur un rocher en compagnie de Pamela, en n’ayant gardé que ses chaussettes. Comme si le May Flower était reparti de la côte Est pour retourner en Angleterre et avait fait halte en Italie. 

Ce revirement lui permet de persuader Pamela qu’elle n’est pas obèse mais désirable. Dont acte, dans une transgénérationalité romanesque et romantique. Ce que le père a fait, le fils le fait. Ce que la mère a accompli, la fille l’accomplit aussi. Si ce n’est qu’Ambruster Jr exprime son souhait en passant par la langue italienne, marquant ainsi son intégration dans un pays qu’il prenait de haut. Wendell demande à Pamela de se mettre sur la balance de la salle de bains de sa chambre, afin que tous deux se trouvent à la même hauteur, puis prononce d’une voix douce : « Permesso? » Et Pamela de répondre : « Avanti… » La gestion du consentement féminin passe par une demande romantique et explicite, celle qui permet d’habitude d’entrer dans une pièce avec la permission de quelqu’un·e.

Mais leur bonheur est de courte durée, car l’épouse d’Ambruster Jr a fait appel à un secrétaire d’État, J.J. Blogett (Edward Andrews), en poste à Paris, afin de faire rapatrier le corps d’Ambruster Senior aux États-Unis. Nouveau débarquement étasunien en terre italienne, et cet fois sans changement psychologique. Wendell arrive tout juste, avec la complicité du directeur du grand hôtel, Carlo Carlucci (Clive Revill), à expédier son presque ami aux bains de boue d’Ischia, réputés, selon le directeur, pour leur effets bénéfiques sur les défaillances viriles… 

Blogett, tout aussi pressé que Wendell au début du film, regrette le bon vieux temps, lorsque l’hégémonie étasunienne allait de soi. Pas de guerre au Vietnam, pas d’Allende à la tête du Chili, ni de Castro à Cuba. Ni de manifestations ni de grèves aux USA pour réclamer la fin du patriarcat dans les usines autant que dans la famille, sans oublier les mouvements pacifistes. L’époque où les Américains étaient vus comme des sauveurs est bien révolue, tout comme celle du fascisme, regrettée par le douanier d’Ischia, qui soupire de concert avec Blogett sur le passé. 

Blogett campe sur sa supériorité raciste, humiliant au passage Pamela, que Wendell fait passer pour une manucure italienne, nièce de Carlucci. C’est aussi, plus légèrement, l’occasion pour Billy Wilder de rappeler qu’il a scénarisé le film d’Ernst Lubitsch La Huitième Femme de Barbe-Bleue (Bluebeard’s EighthWife, 1938), en compagnie de Charles Brackett. Dans cette comédie un brin cynique, le héros Michael Brandon (Gary Cooper), riche Américain, rencontre l’héroïne Nicole de Loisille (Claudette Colbert) sur la Côte d’Azur, dans un magasin de lingerie masculine. Nicole souhaitant acheter un haut de pyjama, Michael juste le pantalon, c’est le départ d’un chassez-croisé amoureux mené tambour battant. 

Dans Avanti!, Pamela porte le haut du pyjama de Wendell et son amoureux le pantalon, tant au lit qu’en présence de Blogett, qui regarde alors ailleurs. Hypocrisie sexuelle quand tu nous tiens… Mais sans doute Blogett pense-t-il, comme Wendell au début du film, que les coucheries ancillaires sont permises aux hommes d’affaires et sans conséquences, aussi dégoûtantes soient-elles. Pour les hommes, l’avis des femmes n’est pas pris en compte. Il y a ici un lien avec La Garçonnière (The Apartment, 1960), autre film de Wilder, qui analyse les rapports de classe patrons/employées à travers un prisme sexuel.

Wilder moque également les multiples précautions prises par les USA contre l’immigration illégale. Car ce n’est pas le corps d’Ambruster Senior qui est rapatrié chez lui en hélicoptère, mais celui de Bruno (Gianfranco Barra), employé de l’hôtel, maître chanteur occasionnel ayant mis enceinte la femme de chambre Anna (Giselda Castini). Bruno refuse d’épouser Anna et quémande un visa pour les États-Unis, qu’il considère comme son véritable pays, alors même qu’il en a été expulsé pour possession illégale d’arme et violence contre des manifestants pacifistes. Anna retrousse sa moustache et tue Bruno, avant d’être arrêtée. Et les deux vieux amants sont enterrés dans la concession familiale de Carlo Carlucci, tels de nouveaux Roméo et Juliette. Insulaires pour l’éternité, le couple adultère acquière une nouvelle identité, celle de l’Italie qui les réunit. Quant au plus jeune couple, ils promettent de continuer la tradition familiale en se revoyant l’été suivant, à la même époque. Peut-être.

Chez Wilder, pas de binarité méchants riches/pauvres gentils, seule compte la sensibilité et l’ouverture d’esprit. Alors, plutôt que d’être exaspéré·e quand on vous demande « permesso? », cédons à la douceur de dire « avanti » sur un ton tendre. Et vive l’Italie !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Céder à la douceur : Avanti! Partir, revenir, pourquoi ? (3) », Voyages autour de mon cerveau, juin 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/9845

Texte expo Beauvoir MUSEA M. Rouch

Beauvoir la voyageuse, une exposition en ligne à savourer

Marine Rouch, dont la réputation de grande Beauvoirienne n’est plus à faire, a bien voulu écrire le compte-rendu de notre exposition Beauvoir la voyageuse. Un grand merci à elle. Et n’hésitez pas à vous rendre sur son carnet, Chère Simone de Beauvoir

L’été approche et avec lui, l’envie de s’évader, de voyager. Parce que, pour des raisons qui sont propres à la situation de chacun et chacune, ce n’est pas toujours possible, pourquoi ne pas partir dans les pas de Simone de Beauvoir tout en restant confortablement installé·es dans notre canapé ? Si si, c’est possible ! Musea (Musée virtuel sur l’histoire des femmes et du genre) a mis en ligne il y a quelques mois une exposition, réalisée par Tiphaine Martin, consacrée à « Beauvoir la voyageuse », et c’est un vrai régal.

Tiphaine Martin est spécialiste des voyages de Simone de Beauvoir puisqu’elle a soutenu en 2012 une très belle thèse intitulée Les récits de voyage dans l’œuvre autobiographique de Simone de Beauvoir, dont on attend la publication avec impatience, et a publié de nombreux articles sur le sujet. Elle participe, avec quelques autres (trop peu nombreux) (Cayron 1973, Levéel 2008 et 2012, plus récemment, Hamel 2020), à la mise en évidence de la place centrale de la nature et des voyages chez Simone de Beauvoir.

L’exposition est composée d’un volet « présentation », dans lequel Tiphaine Martin convainc son audience de l’importance d’aborder Beauvoir par le prisme viatique et lui fournit une bibliographie conséquente sur le sujet, suivi de 10 autres volets qui nous emmène du jardin du Luxembourg à Rome, avec des escales en Provence, aux États-Unis, dans le reste de l’Italie, en Chine, à Cuba, en Lituanie, au Japon, et à Gaza. De nombreuses photographies, analysées de façon tout à fait novatrice et intéressante, ponctuent notre excursion dans l’exposition. Tiphaine Martin fait aussi en sorte de nous faire évoluer au plus près de l’écriture et de l’expériences beauvoiriennes puisqu’elle a choisi de nombreux extraits des œuvres (correspondances, Mémoires, récits de voyages etc.) de l’écrivaine pour accompagner son propos. Les morceaux choisis comptent parmi les plus beaux et poétiques composés par Beauvoir, de quoi revoir certaines affirmations quant à la pauvreté du style beauvoirien…

Déjà toute petite, la jeune Simone a la bougeotte mais elle doit se contenter de ses lectures, véritables « invitation(s) au voyage ». « Pour l’enfant, amoureux de cartes et d’estampes, / L’univers est égal à son vaste appétit. » écrit Baudelaire (« Le Voyage », 1857). Devenue jeune adulte, elle part à l’assaut de son pays, notamment en Provence, et goûte à la liberté. Pour la première fois, rappelle Tiphaine Martin, la jeune femme se déplace sans chaperon, elle s’approprie le monde. Le voyage chez Beauvoir, c’est un langage, un moyen de communiquer (et de communier) avec le monde. Mais c’est aussi une façon de rendre ce dernier intelligible, d’où la prégnance des récits qu’elle en fait dans son œuvre (dans les Mémoires, ou dans des livres à part). On y lit la richesse des réflexions que ses déplacements lui inspirent : aux États-Unis, elle nourrit ses réflexions sur le racisme ; en Chine, au Japon, en Égypte, elle observe la condition des femmes et ajuste progressivement son féminisme ; à Cuba, à Gaza, elle se retrouve objet de propagande au service du régime en place et tente ensuite d’analyser la situation d’un point de vue critique ; en Lituanie, à Rome, en Provence… partout, en fait, elle se ménage un moment pour la contemplation.

L’exposition propose ce qui n’avait encore jamais été fait dans le champ des études beauvoiriennes : elle déroule le fil de l’existence de Simone de Beauvoir à partir des voyages qu’elle a effectués. Il devient ainsi possible, et surtout incontournable, de prendre en compte, aussi, ces nombreux voyages – d’agrément, politiques, féministes etc. – dans la trajectoire intellectuelle de Simone de Beauvoir.

Marine Rouch

Pour citer cet article : Marine Rouch, « Beauvoir la voyageuse, une exposition en ligne à savourer », Voyages autour de mon cerveau, juin 2020. URL : https://vadmc.hypotheses.org/270

Publications de Tiphaine Martin :

Tiphaine est responsable d’une rubrique « Carnets de voyages » qui accueille les contributions extérieures : https://lirecrire.hypotheses.org/category/carnet-de-voyages

Une magnifique émission sur la philosophie marseillaise de Beauvoir : Invitation au voyage, Arte 2018. URL : https://www.arte.tv/fr/videos/084418-001-A/la-philosophie-marseillaise-de-simone-de-beauvoir/

Tiphaine Martin, Les récits de voyage dans l’œuvre autobiographique de Simone de Beauvoir, Thèse de doctorat, Université de Paris-7 – Denis Diderot, 2012.

Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir : exploratrice, voyageuse ou touriste ? », dans Dominique Brechemier, Nicole Laval-Turpin (dirs.), Quelques parcours extraordinaires de femmes de l’entre-deux-guerres, Paris, L’Harmattan, 2016, p. 41-59.

Tiphaine Martin, « Revenir, se souvenir, écrire : Le Récit de voyage beauvoirien », Revue Astrolabe, n°45, 2014. URL : http://www.crlv.org/astrolabe/maijuin-2014

Tiphaine Martin, « Les Récits de voyage : représentation de l’intime chez Simone de Beauvoir autobiographe », dans Isabel Capeloa Gil et Manuel Cȃndido Pimentel (dirs.), Livro de Actas. Coloquio International Simone de Beauvoir, Lisbonne, 2010, p. 163-174.

Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir voyageuse ? », Chère Simone de Beauvoirjuillet 2019. URL : https://lirecrire.hypotheses.org/1652

Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir, amours et voyages », Chère Simone de Beauvoir, juillet 2019. URL : https://lirecrire.hypotheses.org/1637 

Pour aller plus loin :

Yan Hamel, En randonnée avec Simone de Beauvoir, Montréal, Boréal, 2020.

Simone de Beauvoir, Eric Levéel, Tout connaître du monde, Paris, Quinzaine littéraire, 2008.

Eric Levéel, « Le tout voir beauvoirien, ou pour une philosophie des voyages », dans Julia Kristeva, Pascale Fautrier, Pierre-Louis Fort, et Anne Strasser (dirs.), (Re)découvrir l’oeuvre de Simone de Beauvoir : du”Deuxième Sexe” à “La Cérémonie des adieux”, Lormont, Le Bord de l’eau, 2008, p. 202-207.

Claire Cayron, La Nature chez Simone de Beauvoir, Paris, Gallimard, coll. Les essais, 1973.