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« Sauvez la mise en chantant et dansant : Noël blanc, The Blues Brothers » VADMC

 Sauvez la mise en chantant et dansant : Noël blanc, The Blues Brothers

Il s’agit ici de tracer un parallèle entre deux films dans lesquels il faut sauver des personnes en montant un spectacle et en chantant et dansant. D’un côté, sauver l’hôtel de son ancien général dans Noël blanc (Michael Curtiz, White Christmas, 1954) ; de l’autre, sauver un orphelinat catholique dans The Blues Brothers (John Landis, 1980).

Vingt-six années séparent les deux films, leurs univers musicaux sont radicalement différents et leurs héros n’ont, à première vue, pas grand-chose en commun, hormis une dominante masculine. Noël blanc est une comédie musicale hollywoodienne en Technicolor, dominée par Irving Berlin, Bing Crosby et Danny Kaye. The Blues Brothers est une comédie musicale déjantée où le blues, la soul et le rhythm and blues traversent les États-Unis en voiture, poursuivis par une quantité toujours croissante de policiers.

Pourtant, leur moteur narratif est presque identique : il faut trouver de l’argent pour sauver un lieu auquel les protagonistes sont moralement attachés, et leur véritable capital est leur capacité à faire du spectacle.

Dans Noël blanc, Bob Wallace (Bing Crosby) et Phil Davis (Danny Kaye), anciens soldats devenus vedettes du music-hall, découvrent que leur ancien supérieur, le général Waverly (Dean Jagger), a quitté l’armée et dirige désormais un hôtel dans le Vermont. Mais la neige n’est pas au rendez-vous et, avec elle, les client·es non plus. L’établissement est menacé.

La dette est ici affective et morale. Wallace et Davis n’ont pas oublié leur général. Pendant la guerre, Waverly était celui qui commandait et protégeait ses hommes ; une fois la paix revenue et les rôles sociaux redistribués, ce sont ses anciens soldats qui peuvent à leur tour lui venir en aide. Mais comment ? En faisant ce qu’ils savent faire : monter un spectacle.

Le show devient une opération de sauvetage. Wallace utilise également la télévision pour demander aux anciens soldats de la division de rejoindre secrètement leur général au Vermont. Lorsque Waverly entre dans la salle et retrouve ses hommes réunis devant lui, le spectacle dépasse la simple collecte de fonds : il reconstitue momentanément une communauté dispersée par la fin de la guerre. La reconnaissance devient donc action. Wallace et Davis remboursent symboliquement une dette en utilisant les compétences qu’ils ont acquises dans leur nouvelle vie civile.

Dans The Blues Brothers, Jake (John Belushi) et Elwood Blues (Dan Aykroyd) doivent eux aussi sauver un lieu de leur passé : l’orphelinat catholique où ils ont grandi. L’établissement doit trouver l’argent nécessaire pour payer ses impôts sous peine de fermeture. Là encore, la dette est morale. Les deux frères doivent quelque chose aux religieuses qui les ont élevés. Mais, contrairement aux élégants Wallace et Davis, Jake et Elwood ne possèdent à peu près rien. Leur ressource est la musique. D’où la célèbre nécessité de reconstituer le groupe.

Commence alors une gigantesque entreprise de récupération des anciens musiciens, dispersés dans des vies plus ou moins éloignées du blues. La formation du groupe constitue déjà une reconstruction de communauté, comme le rassemblement des anciens soldats de Waverly dans Noël blanc.

Dans les deux films, il faut donc rappeler des personnes éparpillées. Chez Curtiz : les anciens soldats. Chez Landis : les anciens musiciens. Et, dans les deux cas, le passé doit être provisoirement recomposé pour sauver quelque chose dans le présent.

Le spectacle constitue également un étrange renversement de l’économie ordinaire. Wallace et Davis sont des professionnels prospères qui mettent leur célébrité au service d’un homme en difficulté. Jake et Elwood, eux, provoquent catastrophes et destructions tout au long de leur « mission de Dieu », mais le principe reste le même : le talent artistique devient une monnaie de sauvetage. Il faut chanter pour payer. Il faut danser pour sauver. Il faut faire venir un public. Il faut transformer une communauté artistique ou affective en ressource économique.

Les deux films ont aussi en commun de placer au centre du récit une forme de gratitude envers des figures d’autorité du passé. Le général Waverly appartient à la vie militaire de Wallace et Davis. Les religieuses appartiennent à l’enfance de Jake et Elwood. Les héros adultes reviennent donc vers celles et ceux qui les ont encadrés autrefois. Mais cette reconnaissance n’est pas exprimée par un discours. Elle devient spectacle.

Et c’est peut-être là que Noël blanc et The Blues Brothers, malgré tout ce qui les sépare, se rejoignent le plus profondément : la musique permet de rendre ce que l’on a reçu.

Chez Curtiz, ce geste prend la forme chaleureuse et nostalgique d’une réunion d’anciens combattants sous la neige enfin arrivée. Chez Landis, il prend la forme d’une course folle, tonitruante, destructive, où la musique semble littéralement plus forte que tout ce qui cherche à l’arrêter.

Deux tonalités. Deux époques. Deux Amériques. Mais la même solution cinématographique à une catastrophe financière : sauvez la mise en chantant et dansant.

Oh yeah.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Sauvez la mise en chantant et dansant : Noël blanc, The Blues Brothers », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/33677

Danser guerre L’Amour vient en dansant Le Bal des cinglés VADMC .001

Danser pendant et après la guerre : L’Amour vient en dansant, Le Bal des cinglés

Grâces soient rendues aux Nords-Américains d’avoir libéré l’Europe du nazisme et du fascisme pendant la Seconde Guerre mondiale, en aidant les résistant·es des pays européens occupés et les Anglais·es bombardé·es par les Nazis.

Nous avons choisi ici deux films états-uniens légers, qui se déroulent soit pendant la guerre, aux États-Unis, dans L’Amour vient en dansant, soit après la guerre, dans la France libérée, dans Le Bal des cinglés. Le premier est un film musical de Sidney Lanfield (You’ll never get rich), sorti en 1941, avec Fred Astaire et Rita Hayworth. Le second est une comédie de Richard Quine (Operation Mad Ball), sorti en 1957, avec Jack Lemmon et Kathryn Grant.

Si L’Amour vient en dansant inscrit la danse dans l’effort de guerre, Le Bal des cinglés la déplace vers le temps de l’après-guerre. L’action, située en 1946 dans un hôpital militaire américain en Normandie, montre que les combats sont terminés, mais que la discipline militaire continue d’encadrer les corps et les relations entre les sexes. Les infirmières, toutes officiers, sont tenues à l’écart des soldats, mais pas des officiers. En organisant clandestinement un bal, Hogan (Jack Lemmon) contourne cette organisation militaire et recrée un espace de rencontre où la hiérarchie s’efface momentanément au profit de la sociabilité et de l’amour.

Dans L’Amour vient en dansant, la guerre est pleinement intégrée au quotidien ; le spectacle et la danse deviennent une contribution au moral de l’armée, tandis que l’amour se construit dans l’univers militaire. Robert Curtis (Fred Astaire), chorégraphe, découvre qu’il est amoureux de la danseuse Sheila Winthrop (Rita Hayworth), au moment où elle part rejoindre son fiancé, le capitaine Tom Barton (John Hubbard). Juste auparavant, Sheila avait tenté de faire comprendre à Robert son amour pour lui, en vain. Robert, de son côté, avait préféré la solidarité masculine vis-à-vis de Martin Cortland (Robert Benchley), son ami et producteur de son spectacle, qui avait été pris en flagrant délit d’offrande chère et coûteuse à Sheila : un bracelet de diamants gravé aux initiales de Sheila, alors que son épouse Julia (Frieda Inescort) n’avait eu droit, pour leur anniversaire de mariage, qu’à un… grattoir pour le dos à deux dollars.

Dans Le Bal des cinglés, la guerre est terminée, mais la logique militaire continue d’organiser les corps. Le bal clandestin réintroduit la liberté, le désir et la sociabilité. Hogan crée alors artificiellement un espace extraordinaire au sein d’un univers extrêmement réglementé.

Le bal clandestin joue presque le même rôle que les pouvoirs de la sorcière Gillian (Kim Novak) dans L’Adorable Voisine (Richard Quine, Bell, Books and Candle, 1958), où Jack Lemmon joue le frère de Gillian : il suspend momentanément les règles ordinaires et permet aux personnages de vivre autrement. Rappelons également qu’une circulation cinématographique relie L’Amour vient en dansant au cinéma de Richard Quine. Fred Astaire et Jack Lemmon se retrouvent en effet réunis, aux côtés de Kim Novak, dans L’Inquiétante Dame en noir (The Notorious Landlady, 1962). Cette distribution établit un pont entre la comédie musicale de guerre de Sidney Lanfield et la comédie policière de Quine, tout en révélant les multiples réseaux d’acteurs qui structurent le cinéma hollywoodien de ces décennies. Quant à L’Amour vient en dansant, il permet de retrouver Robert Benchley, déjà présent dans Uniformes et jupons courts (Billy Wilder, The Major and the Minor, 1942). Dans les deux films, il incarne un homme marié poursuivant une autre femme avec une désinvolture comique, figure du séducteur importun dont les avances sont systématiquement tournées en ridicule. Cette permanence d’emploi contribue à créer une familiarité entre les œuvres, tout en soulignant la récurrence d’un type masculin dans la comédie hollywoodienne du début des années 1940. Quant au couple à l’écran Fred Astaire et Rita Hayworth, il est reformé un an après L’Amour vient en dansant, dans Ô toi ma charmante (William A. Seiter, You Were Never Lovelier, 1942), avec une symétrie grammaticale dans les titres originaux.

Dans les deux films étudiés ici, la danse est une forme de désobéissance. Dans L’Amour vient en dansant, Robert Curtis est constamment en infraction avec la discipline militaire ; pourtant, c’est grâce au spectacle qu’il retrouve sa place et épouse Sheila. Dans Le Bal des cinglés, Hogan enfreint délibérément le règlement pour permettre aux soldats et aux infirmières de se rencontrer. Le bal est clandestin ; il constitue une suspension provisoire de l’ordre militaire. Le bal est un espace de liberté créé hors de l’institution militaire, dans une ferme normande en piteux état, au vu des bombardements alliés… et du comportement excessif de certains soldats de l’armée de libération.

Car la libération d’un territoire ne signifie pas que les corps soient immédiatement libérés des contraintes de la guerre. En 1946, les combats sont terminés, mais les uniformes, les grades, les règlements et les interdits demeurent. Il faut donc aux personnages du Bal des cinglés conquérir une autre forme de liberté, toute provisoire : celle de se rencontrer, de se séduire et de danser ensemble, malgré la hiérarchie militaire. La France est libérée ; le temps d’un bal, les corps le sont également.

Dans L’Amour vient en dansant, cinq ans auparavant, la danse participait encore à l’effort de guerre : Robert Curtis, danseur et chorégraphe devenu soldat, finissait par faire entrer son art dans l’univers militaire. Chez Richard Quine, au contraire, c’est en sortant clandestinement de cet univers que Hogan et ses camarades retrouvent la danse et la fête. Pendant la guerre comme après celle-ci, cependant, le mouvement dansé ouvre une parenthèse où l’ordre militaire cesse momentanément de régler les rapports humains.

Danser, donc, pour continuer à vivre pendant la guerre ; danser, ensuite, pour recommencer à vivre après elle.

Dansons, nous aussi.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Danser pendant et après la guerre : L’Amour vient en dansant, Le Bal des cinglés », Voyages autour de mon cerveau,  septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/33555

« Cerf-volant misogyne : Mary Poppins, version Disney », Voyages autour de mon cerveau

Cerf-volant misogyne : Mary Poppins, version Disney

Oh… le joli cerf-volant, qui flotte gaiement au vent frais du matin ! Et quel joli film des Studios Disney que Mary Poppins (Robert Stevenson, 1964) ! Mignon, familial, agréable. Bref, Disney. Rien à analyser, donc. Et surtout pas le fait que la traîne dudit cerf-volant soit faite avec… l’écharpe de suffragette de la maman de la famille Banks.

Nous avons donc, en apparence, un beau doublet sexiste : le cerf-volant réparé par George Banks (David Tomlinson) est finalement confié à son fils Michael (Matthew Garber), tandis que son épouse Winifred (Glynis Johns) offre son écharpe « Votes for Women » pour en fabriquer la traîne. Sans tomber dans la psychanalyse de comptoir, la tentation est grande d’y voir l’abandon symbolique du militantisme féminin au profit du bonheur familial retrouvé.

Sauf que… le film est plus retors que cela.

Winifred Banks ne renonce jamais explicitement à son militantisme suffragiste. Bien au contraire. Elle part encore à une réunion alors que Mary Poppins est absente, que la servante refuse de s’occuper des enfants et que la cuisinière est occupée à sa mayonnaise. Elle reprend même son « Votes for Women » au milieu de la joyeuse invasion des ramoneurs. Le film ne raconte donc pas exactement le retour au foyer d’une militante enfin guérie de ses velléités d’émancipation.

Il n’empêche qu’au début du film, le foyer Banks voit défiler les nurses. La dernière en date avant l’arrivée de sainte Mary Poppins (Julie Andrews), Katie Nanna (Elsa Lanchester), est franchement revêche. Et cette cravate… tellement masculine… brr… cette prise de pouvoir des femmes par le vêtement… tout aussi affreuse que la désertion du foyer conjugal par ces mères occupées à lutter pour leurs droits… et celui de leurs filles…

Mary Poppins, elle, a un joli nœud-nœud rouge. Et puis, elle, Mary Poppins… eh bien… elle est financièrement indépendante, prend un travail quand cela lui chante, dicte ses conditions de travail à son patron, George Banks, emmène les enfants où cela lui chante : dans un dessin animé, sur les toits, chez un loufoque qui vit au plafond quand il rit, les fait ranger leur chambre alors qu’elle devrait s’en occuper elle-même, leur donne du sirop qui a un goût différent selon la personne (le sien est alcoolisé, merci gentil-niais Disney d’avoir pensé aux adultes)… et repart une fois la famille Banks ressoudée, père inclus.

Elle fait mieux encore. Lorsque George Banks la convoque pour lui demander des explications sur le désordre qu’elle aurait provoqué, elle lui cloue le bec : elle « n’explique jamais rien ». Petit sourire satisfait en coin.

Et lorsque Bert (Dick Van Dyke) invite Mary à entrer dans le groupe exclusivement masculin des ramoneurs qui dansent sur les toits. Puis elle donne le la : un geste, tous les ramoneurs l’imitent. Ensuite, elle danse avec Bert, puis avec d’autres ramoneurs, et les atomise joyeusement avant d’aller se rassoir, refusant de continuer. Mary Poppins ne se contente pas d’entrer dans un espace masculin : pendant quelques instants, elle en prend la tête.

Le propos du film est donc plus complexe qu’une simple dénonciation du militantisme féministe. Il plaide notamment pour que les pères s’occupent de leurs enfants. Ce qui ne va de soi ni en 1910, date du récit, ni en 1964, date de sortie du film, et d’autant moins dans la bourgeoisie anglaise et occidentale mise en scène.

George Banks commence par se concevoir comme le pater familias : il travaille, pourvoit aux besoins des siens, donne des ordres et explique à tout le monde comment une famille doit fonctionner. Lorsque l’amiral Boom (Reginald Owen) fait trembler quotidiennement le quartier à coups de canon, ce n’est d’ailleurs pas George qui s’affaire à retenir et remettre en place les objets et l’horloge : Winifred et les domestiques – deux femmes -, s’en chargent. L’imaginaire militaire masculin fait trembler la maison. Les femmes s’occupent de l’intendance.

George explique aussi beaucoup. Il coupe la parole à son épouse, qui tente pourtant de lui rappeler que Jane et Michael « ne sont que des enfants ». Il coupe également la parole à Jane (Karen Dotrice). Il décide de conduire les enfants à la banque afin de leur montrer le monde réel, son monde, et d’apprendre à Michael ce qu’il convient de faire de ses deux pence.

Face à lui, Bert incarne une autre masculinité. Artiste des rues, ramoneur, homme sans autorité familiale ni statut bourgeois, il écoute les enfants, les protège, les rassure. Lorsque Jane et Michael se retrouvent perdus dans Londres, il leur promet de s’occuper d’eux comme le ferait leur propre père. Plus tard, c’est lui qui fait comprendre à George que ses enfants vont grandir et que, lorsqu’il s’en apercevra, leur enfance sera passée.

George voulait apprendre à son fils la valeur future de deux pence. Bert lui apprend la valeur présente du temps passé avec ses enfants.

Et Michael finit par donner volontairement à son père ces mêmes deux pence qu’il avait refusé de céder aux banquiers. La banque n’avait pas réussi à les obtenir par l’autorité ; George les reçoit comme un don de son fils. Il les emporte avec lui lorsqu’il répond à sa convocation à la banque.

Là, l’institution qu’il admirait entreprend de le dégrader méthodiquement, parapluie compris. George sort alors les deux pence. Il rit. Il prononce le fameux « Supercalifragilisticexpialidocious » qu’il refusait auparavant d’entendre de la bouche de ses enfants. Il raconte la blague de l’oncle Albert (Ed Wynn). Enfin, il fourre les deux pièces dans la main de Dawes Sr. (Dick van Dycke), le vieux banquier qui avait voulu les prendre à Michael.

Le trajet des deux pence s’est inversé : George voulait faire entrer son fils dans le monde de la banque ; c’est finalement son fils qui contribue à en faire sortir son père.

Mais la banque, elle, n’est pas détruite. Elle est humanisée. Dawes Sr. rit à son tour, au point de s’envoler comme l’oncle Albert ; les banquiers finiront par faire voler des cerfs-volants ; George devient même leur nouvel associé. De même, le pater familias n’est pas aboli : il est humanisé. George revient chez lui en chantant, embrasse Winifred, manifeste son affection à ses domestiques et répare le cerf-volant de ses enfants.

Il n’y a pas destruction de la structure , mais une humanisation de la structure.

Et c’est là que Jane devient particulièrement intéressante.

Dans tout le film, Jane Banks agit et s’exprime. Elle chante l’annonce pour une nounou que son frère et elle ont concoctée. Elle remercie Bert pour l’exploration dans le paysage animé. Elle comprend souvent les situations avant son frère. Elle analyse. Elle rassure Michael lorsqu’il a peur. À la banque, lorsque les vieillards acculent les deux enfants pour obtenir les deux pence, elle intervient. Perdus dans Londres, Michael saura à son tour protéger physiquement sa sœur, allant jusqu’à bourrer Bert de coups de poing avant de le reconnaître.

Jane manifeste aussi régulièrement le désir de l’aventure avant son frère. Elle veut monter dans la cheminée ; Michael aussi. Bert propose une promenade sur les toits : Jane veut ; Michael aussi. Lors de la danse des ramoneurs, Jane bat des mains et accompagne immédiatement le rythme ; Michael ne commence à s’agiter que plus tard, en imitant sa sœur. Lorsque Bert donne son bâton de ramoneur à Michael, Jane prend elle-même un autre bâton et le suit.

Elle n’est donc certainement pas la petite fille passive qui regarderait son frère vivre.

Mais.

Ses paroles sont régulièrement coupées par son père et par Michael. Elle est parfois associée au rose — peignoir, cheval de manège — quoique le codage chromatique ne soit nullement systématique : elle porte notamment du bleu dans la dernière partie du film. Elle range sa chambre et les jouets de son frère — cubes à grosses lettres, soldats de plomb — tandis que Michael n’arrive pas à ranger ses livres et se fait enfermer dans la penderie par un chariot récalcitrant. Chez l’oncle Albert, elle sert le thé, comme Mary Poppins.

Surtout, l’initiation financière se recentre spectaculairement sur Michael. Un banquier parle bien d’ouvrir un compte aux deux enfants. Pourtant, pendant la chanson-leçon de Dawes Sr., Michael est au centre de l’échange avec son père et le vieux banquier. Jane finit même hors cadre. Les deux enfants sont censés ouvrir un compte. Seule l’initiation financière de Michael est véritablement mise en scène. Jane y assiste.

Ce déséquilibre est d’autant plus frappant que Jane apparaît souvent plus mûre que son frère.

Michael est décrit comme très… enfantin… dans la lignée de certains petits garçons des films d’Hitchcock : effet d’une éducation genrée qui exige des filles qu’elles soient matures très tôt ? Nous songeons plus particulièrement à Roger Newton (Charles Bates), le petit frère d’Ann (Edna May Wonacott) et de la jeune Charlie (Teresa Wright), dans L’Ombre d’un doute (Shadow of a Doubt, 1943). Roger est très enfantin, tandis que sa sœur Ann, plus jeune que leur sœur aînée Charlie et un peu plus âgée que Roger, est déjà extrêmement sérieuse : petite lectrice intellectuelle de la famille, avec ses livres, ses réflexions et son aplomb tranquille.

Dans Mary Poppins, le garçon peut chouiner, laisser traîner ses livres et refuser son sirop ; il demeure celui autour duquel se cristallisent l’argent, la banque, le père et, souvent, le courage physique.

La fille peut être intelligente, autonome, aventureuse, courageuse, éloquente et protectrice ; elle reste aussi celle qui range et sert le thé.

Ce serait pourtant encore trop simple.

Michael sait protéger Jane : lorsqu’ils sont perdus dans Londres, il l’entraîne loin des dangers et frappe Bert parce qu’il croit celui-ci en train de s’en prendre à sa sœur. Il résiste surtout admirablement aux banquiers qui veulent lui arracher ses deux pence destinés à nourrir les oiseaux. Jane, de son côté, n’est nullement cantonnée au care. Jane protège tout autant son frère. À la banque, lorsque Dawes Sr. s’empare des deux pence de Michael, elle s’accroche au bras du très vieux banquier pour tenter de les lui faire rendre. Le film montre donc deux enfants qui se protègent mutuellement, mais distribue différemment certaines qualités et, surtout, certains grands enjeux symboliques.

Car voici le cerf-volant.

George vient de le réparer. Jane pose une question à son père. Celui-ci regarde d’abord ses deux enfants, puis recentre son regard et son adresse sur Michael.

Winifred sort alors son écharpe de suffragette « Votes for Women » et l’offre pour compléter la traîne.

Or, contrairement à ce que pouvait laisser croire une première lecture du film, Winifred n’a jamais explicitement renoncé à son militantisme. C’est précisément ce qui rend le geste final plus intéressant. L’emblème politique féminin est littéralement recyclé dans l’objet qui matérialise la réconciliation de la famille autour du père transformé.

Les quatre Banks partent ensemble, se tenant par la main, pour faire voler le cerf-volant. Jane n’est donc pas exclue de la réunion familiale. Et le film montre même Bert, reconverti en vendeur de cerfs-volants, en remettre un à une petite fille vêtue d’une robe orange, semblable à certaines tenues de Jane : le cerf-volant n’est pas présenté en lui-même comme un jouet réservé aux garçons.

Et pourtant.

Une fois le cerf-volant des Banks dans le ciel, c’est Michael, et lui seul, qui le fait voler.

Voilà donc le joli objet final : réparé par le père ; complété grâce à l’écharpe suffragiste de la mère ; partagé symboliquement par toute la famille ; mais tenu, concrètement, par le fils.

Jane agit, choisit, comprend, analyse, rassure et protège Michael ; elle prend elle-même son bâton de ramoneur et participe spontanément au rythme. Michael est émotif, suit souvent sa sœur dans l’aventure, mais sait aussi se montrer courageux et protecteur. Mary entre dans un groupe masculin, en prend momentanément la tête et l’atomise. Winifred continue à militer. Bert propose une masculinité non autoritaire. Une autre petite fille possède un cerf-volant.

Et pourtant : l’écharpe suffragiste finit dans la queue du cerf-volant ; George répare celui-ci ; Jane pose une question ; George recentre son attention sur Michael ; Michael seul le fait voler.

Que retenir de cette exploration volante ?

Mary Poppins est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît, et beaucoup plus complexe que je ne le pensais avant de le revoir attentivement. Il ne condamne pas purement et simplement l’émancipation féminine ; ses personnages féminins sont actifs, indépendants, intelligents, parfois même extraordinairement puissants. Il propose plusieurs modèles de masculinité et remet sérieusement en cause le père autoritaire, absent et obsédé par sa fonction sociale. Il permet même à une femme, Mary Poppins, de dicter ses conditions à son employeur, de mener une troupe d’hommes à la danse, de transformer une famille et de repartir librement quand bon lui semble.

Quand Mary Poppins part, elle est émue, certes, mais sans torrents de larmes. Elle reste maîtresse de ses sentiments comme de ses déplacements. Cette émotion tenue rappelle la fin de Peter et Elliott le dragon (Don Chaffey, 1977) : Peter laisse partir Elliott, qui doit désormais veiller sur une autre enfant, avec une larme pour tout adieu. Mary Poppins, elle aussi, s’émeut à peine avant de reprendre son envol : on ne sait pas où elle va, mais on devine qu’ailleurs, d’autres enfants auront besoin d’elle.

Mais le film ne renverse pas les structures qu’il critique. Il les adoucit.

La banque demeure, mais les banquiers font désormais voler des cerfs-volants. George demeure le pater familias, mais il est devenu tendre, joueur et disponible — et même associé de la banque. Winifred demeure suffragette, mais son écharpe « Votes for Women » est transformée en queue du cerf-volant familial. Jane demeure brillante et active, mais c’est Michael qui tient le fil.

Le patriarcat occidental peut donc encore durer quelques milliers d’années. Mais gentiment, bien sûr.

Sauf si…

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Cerf-volant misogyne : Mary Poppins, version Disney », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/33474

Bagarres en musique Les Enfants du Paradis French Cancan VADMC.001

 Bagarres en musique : Les Enfants du Paradis, French-Cancan 

Peut-on se battre en musique ? Carné et Renoir transforment une scène de violence en véritable chorégraphie, dans la première époque des Enfants du Paradis (Marcel Carné, 1945), donc au début du dix-neuvième siècle, et dans French-Cancan (Jean Renoir, 1955), donc au début du vingtième siècle. La scène est courte chez Carné, très développée chez Renoir, mais l’humour, de geste et de parole, est présent dans les deux films.

Dans les deux films, un homme traverse la bagarre avant d’en ressortir transformé. Baptiste le mime (Jean-Louis Barrault), chez Carné, retrouve aussitôt sa maîtrise de lui-même. Paulo le boulanger (Franco Pastorino), chez Renoir, estentraîné dans une spirale de violence dont il ne sort qu’en étant arrêté par les sergents de ville.

Baptiste l’intermittent du spectacle fait preuve de sang-froid dans toute la scène, contrairement à sa bonne amie Garance (Arletty), qui s’énerve contre Avril (Fabien Loris) le voyou et tente de le séparer de Baptiste. Le mime commence par repousser le malfrat, calmement. Puis, Avril pousse Baptiste à travers les vitres. Baptiste revient par la porte du cabaret, après être passé à travers les vitres, suite aux coups d’Avril. Garance et Baptiste partent, sous le regard admiratif de son nouvel ami Fil-de-Soie (Gaston Modot), le faux aveugle. Remarquons que Gaston Modot a le rôle de l’homme de confiance de Danglard (Jean Gabin), dans French-Cancan.

Chez Renoir, il s’agit d’une mêlée féminine et jalouse, lors de l’inauguration des fondations du Moulin rouge. En effet, le crêpage de chignons, avec vue sur des chevelures dégoulinantes, sur des morceaux de seins, de bras, de jambes, est là pour émoustiller le lecteur ou le spectateur, tout en démontrant l’impossible sororité. Le pugilat est initié par la danseuse Lola (Maria Felix), jalouse de la jeune danseuse Nini (Françoise Arnoul). Nous sommes dans un regard masculin type, dans les deux cas. Quand Paulo arrive sur les lieux, il s’en prend à Danglard et finit par le pousser dans un trou. Il est arrêté.

Entre-temps, Madame Olympe (Valentine Tessier), mère de Nini, est entrée en scène. Elle ordonne d’un geste souverain aux danseuses et amies de Nini : « Allez vous, occupez-vous de lui ! », telle Aglaonice (Juliette Gréco), la cheffe des Ménades ordonnant la mise à mort d’Orphée (Jean Marais), dans l’Orphée de Jean Cocteau (1950), alors que le texte ovidien du mythe grec est plus imprécis1. Paulo est assailli par une nuée féminine piaillante, qui le tire, le pousse et le met à terre. Là aussi, le sexisme est présent, dans une représentation de l’hystérie typique, forcément féminine. Et c’est à une femme, Lola, que Paulo doit d’être arrêté par les sergents de ville. Lola le désigne comme responsable de ce qu’il a fait à Danglard. Nini tente de le défendre, en vain. Paulo est arrêté.

Puis, Danglard et Nini, vingt-sept ans de différence d’âge, remis de leurs blessures, visitent les fondations du Moulin rouge, restées en l’état. Nini soutenant Danglard, et au vu de leur différence d’âge, ils sont semblables à Œdipe soutenu par sa fille Antigone sur la route de Colone2. Si ce n’est que l’amour, de Nini pour Danglard, séparé de Lola, va s’en mêler. Rappelons que le duo Gabin-Arnoul se retrouve un an après French-Cancan, en couple adultère dans Des gens sans importance (Henri Verneuil, 1956). Notons également que Jean Renoir, dans ses souvenirs, écrit que la scène de bagarre entre Lola/Félix et Nini/Arnoul est réelle3.

Les deux apaches qui assistent à la bagarre, quant à eux, présentent de fortes ressemblances avec le duo Avril et Lacenaire son chef (Marcel Herrand). Un des apaches (Jean-Marc Tennberg) est soumis à son chef (Jacques Jouanneau), comme Avril est soumis à Lacenaire dans Les Enfants du Paradis. Il porte le même genre de casquette qu’Avril, et une fleur à la boutonnière, comme Avril. Son chef mâchonne régulièrement une fleur, une marguerite, ou la porte à la main, comme Avril porte une rose à l’oreille, à la bouche, à la main, ou, donc, à la boutonnière. Les deux apaches renoiriens sont embarqués par les sergents à la fin de la scène, tout comme Paulo. Rappelons, pour l’anecdote, que Jean-Marc Tennberg et Marcel Herrand jouent ensemble dans Fanfan la tulipe (Christian-Jaque, 1952), le personnage de Tennberg étant soumis à celui d’Herrand.

La musique révèle pourtant une différence essentielle entre les deux cinéastes. Chez Carné, le petit orchestre du cabaret s’interrompt lorsque la bagarre éclate. Le silence isole les coups, avant que la musique ne reprenne lorsque Baptiste a retrouvé son calme et que les danseurs reforment leurs couples. Chez Renoir, au contraire, l’orchestre continue de jouer. Oscar demande même à ses musiciens d’interpréter « Papillons et violettes », morceau léger qui accompagne ironiquement la violence. Là où Carné suspend le spectacle, Renoir l’intègre à la bagarre elle-même.

Cette transformation de la violence en spectacle musical traverse aussi le cinéma américain. Dans Nickelodeon (Peter Bogdanovich, 1976), une bagarre masculine de western est accompagnée par un musicien à l’harmonica : les coups semblent alors suivre un rythme, comme une danse improvisée. La violence n’est plus seulement subie ou donnée à voir ; elle devient une chorégraphie, un numéro parmi les autres, rappelant que le cinéma muet a souvent transformé les gestes les plus brutaux en figures comiques et musicales.

Après la violence, uniquement masculine chez Carné, mixte chez Renoir, l’amour arrive. De manière charnelle pour Danglard et Nini, de manière uniquement sentimentale pour Baptiste et Garance, du moins sur le moment4. Garance se console un temps avec l’acteur Frédérick Lemaître (Pierre Brasseur), mais celui-ci finit par lui souffler qu’elle murmure tout haut le prénom de son aimé, Baptiste, en dormant…

Mais le principal, dans les deux films, est que le spectacle continue : comédie sociale à destination de l’homme riche qui l’entretient pour Garance, mime pour Baptiste, pièce de Shakespeare (Othello), pour Frédérick, numéro de danse russo-orientale pour Lola, French cancan pour Nini, et gestion du tout pour Danglard.

Et spectacle du film pour nous, public, avant que le rideau du théâtre des Funambules ne tombe sur l’écran (Les Enfants du Paradis), et que la caméra ne sorte du Moulin rouge, à la nuit, avant de s’arrêter sur la place devant la salle de spectacle, où un homme titube, avant de s’arrêter face caméra et de nous saluer (French Cancan). Chez Carné comme chez Renoir, la violence n’interrompt jamais le spectacle ; elle en devient un numéro supplémentaire. La musique, le rire et le théâtre ne nient pas les coups : ils les transforment en représentation.

L’illusion, comique ou tragique, plutôt que la violence, oui, bien sûr.

 

1 https://bcs.fltr.ucl.ac.be/METAM/Met11/Met11-001-193.htm

2 Sophocle, Œdipe à Colone, 401 avant Jésus-Christ.

3 Jean Renoir, Ma vie et mes films, Paris, Flammarion, « Champs arts », 2008, p. 251.

4 Cf. notre article Tiphaine Martin, « Regarder l’être aimé : Les Enfants du Paradis, Portrait de la jeune fille en feu », Voyages autour de mon cerveau, 23 février 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/28561

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Bagarres en musique : Les Enfants du Paradis, French-Cancan », Voyages autour de mon cerveau, juillet 2026. URL  https://vadmc.hypotheses.org/29501

Musique, couleurs, création – Interview de Claire Marin, artiste contemporaine

Nous remercions chaleureusement Claire Marin d’avoir répondu à nos questions. 

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La photographie de couverture est de ©Linda Aldeano.

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Tiphaine Martin – Comment en es-tu venue à te spécialiser en calligraphie ?

Claire Marin – C’est une belle histoire, qui s’est tissée très lentement.

Quand j’étais enfant, j’écrivais sur mes tableaux. Mais je ne savais même pas que la calligraphie existait et j’ai pratiqué d’autres métiers sans lien avec la création pendant longtemps. Même si, dès le début, je voulais peindre et écrire.

Puis à la trentaine, j’ai décidé de me consacrer à ces passions. Toujours sans rien connaître de la calligraphie… que j’ai découverte lors d’un voyage au Japon en 2018.

À ce moment, ce ne furent pas tant les formes qui m’ont parlé. Ce fut l’encre noire et toute la spiritualité qu’elle véhiculait. Jusqu’alors, je ne parvenais jamais à mettre de noir dans mes tableaux. Cela générait de la lourdeur et de la tristesse en moi. C’est le Japon qui m’a offert de voir la lumière du noir. Et c’est ce noir qui m’a ouvert aux lettres hébraïques que j’allais rencontrer quelques mois plus tard.

Dès le début, il s’est passé quelque chose de très fort avec ces lettres. Comme si je les avais déjà dans ma main. Et ma main aimait cet outil qui n’était pas un pinceau comme en Asie, mais un calame. C’est à dire une plume carrée. Immédiatement, j’ai eu la sensation de faire corps avec cette plume.

Je ne voulais pas forcément devenir calligraphe, mais j’ai contacté Frank Lalou car je m’amusais avec ses cahiers d’exercices. Et lui, il ne voulait plus enseigner.

Mais avec sa femme, ils animaient un stage sur la danse des lettres (La Tehima) et j’y suis donc allée. Pour le plaisir de mieux connaître cet univers.

Et là, il y a eu ce que l’on peut appeler une rencontre : Frank a eu à nouveau le désir de transmettre et moi, celui de recevoir.

C’était en 2021. Et c’est à cette même période que j’ai lu Passagère du silence de Fabienne Verdier. J’ai su alors que je voulais devenir calligraphe… ou plutôt, que je l’étais déjà sans le savoir!

À partir de là, tout est allé très vite. Je calligraphiais tous les jours, au minimum quatre ou cinq heures. J’avais soif d’apprendre. Y compris la langue hébraïque que je ne connaissais pas. J’ai donc commencé des cours d’hébreu biblique à l’Institut Universitaire Européen Rachi de Troyes, qui était le lieu d’étude le plus proche de chez moi puisque j’habitais dans l’Yonne à cette époque.

Puis j’ai commencé à exposer mes tableaux de calligraphie en différents lieux. Et en 2022, il y a eu la sortie de mon premier livre sur ce sujet Tu seras une lettre… publié aux Éditions l’Andriague.

Je suis retournée au Japon et aussi en Corée en 2024 pour y présenter deux expositions. Ce fut une expérience extraordinaire. D’autant que je venais de recevoir mon diplôme de calligraphe. Jamais aucun diplôme n’avait eu autant de valeur à mes yeux.

Et très vite ensuite, moi qui me croyais trop jeune pour transmettre à mon tour, le fait d’enseigner s’est imposé naturellement. Je me souviens avoir dit alors à mon maître de calligraphie que je n’étais pas prête pour ça. Sa réponse est gravée dans ma mémoire :

 Ce n’est pas toi qui décides si tu es prête.

Peut-être est-ce à cet instant que j’ai ressenti l’âme de cet art : se laisser traverser par le Souffle.

T.M. – Pourquoi utilises-tu de la couleur dans tes calligraphies ?

C.M. – En calligraphie, l’usage de la couleur est un cheminement. Car la tradition, c’est « Feu noir sur Feu blanc ». C’est à dire le noir de l’encre sur le blanc du papier.

Auquel le rouge vient s’ajouter quand l’œuvre est achevée. Le rouge, c’est la signature, l’identité.

Tant et si bien que c’est plutôt la couleur qui semble s’inviter au moment qu’elle choisit.

Et son apparition, je l’ai vécu comme une naissance. L’incarnation d’un esprit dans une matière.

Peut-être parce que j’ai été d’abord peintre avec un goût très fort pour les couleurs, dans lesquelles je sentais une véritable puissance alchimique. Et aussi probablement parce que même quand j’écrivais des textes, j’associais toujours des couleurs aux personnages, aux événements, aux situations.

Il est d’ailleurs intéressant de savoir que scientifiquement, nos yeux voient uniquement le noir et blanc. C’est notre cerveau qui perçoit les couleurs. Cela rejoint l’idée maîtresse de la calligraphie qui exprime cette différence entre le Réel et la réalité : le réel, c’est le vide ; et la réalité, notre perception.

Or, effectivement, chacun a sa propre vision des couleurs. Et sur ce sujet, je pense toujours à ma mère. Avec laquelle on ne voit jamais les mêmes couleurs. Et pourtant, ni elle ni moi ne sommes daltoniennes ! Elle voit bleu quand je vois vert, je vois rose quand elle voit rouge etc. Au début, par excès de jeunesse, je pensais bien sûr qu’elle avait tort et que j’avais raison. Puis avec l’expérience artistique, l’apprentissage – parfois douloureux – des expositions où ce que l’on présente est rarement vu comme on l’a créé, je me suis ouverte à l’altérité.

Une altérité parfaitement à l’image de la multitude de couleurs qui éclairent nos vies. Comme si quelque part, le chemin vers la couleur était un chemin d’humanité.

T.M. – Qu’est-ce que le fait de mêler de la musique, entendue ou non, dans tes œuvres, ajoute à celles-ci ?

C.M. – C’est une joie profonde de faire vivre la musique à travers la calligraphie. Il y a plein de métiers que j’aurais aimé explorer plus profondément, et notamment celui de chanteuse. Je chante mais ce n’est pas mon métier principal. Et je ne suis pas compositrice, je ne joue d’aucun instrument. En revanche, je suis un vrai juke box ! Je connais des milliers de chansons par cœur.

C’est certainement cet amour du chant qui a orienté ma démarche. Elle porte sur une calligraphie picturale fondée sur le son et la musicalité des lettres. Et ce sont les racines des lettres hébraïques qui m’ont permis de le faire.

C.M. – Historiquement, ces lettres qui se trouvent être à l’origine des nôtres, sont issues des hiéroglyphes égyptiens. Car le monde, tout comme nous, pour pouvoir communiquer par écrit, a d’abord dessiné. Puis au fil des siècles, des progrès techniques et des besoins, ces dessins se sont simplifiés. Jusqu’à devenir des signes. Puis des lettres. Puis nos alphabets.

Le premier fut créé par les Phéniciens, puis réinterprétés par les Hébreux, qui avec 22 lettres, ont écrit La Bible. La Bible qui était faite pour être chantée. Mais comme il n’y avait aucune indication écrite sur ce chant et que cet alphabet était consonantique, des scribes juifs du Moyen Âge, les Massorètes ont inventé des signes autour des lettres pour matérialiser les sons : les « cantillations » pour les intonations du chant et les « nikoud » pour la prononciation des voyelles.

C’est ainsi que, dans mes explorations, est née l’idée d’associer le son des voyelles à des couleurs et d’intégrer celui des cantillations à la calligraphie. Ce qui génère progressivement un paysage tissé de lettres. Des lettres qui sont un corps au-delà des mots. Des lettres en tant que vibrations. Des lettres dont le son fait œuvre de création.

T.M. – Tu te lèves le matin : en chantant, en dessinant, en dansant… liste non exhaustive ?

C.M. – En calligraphiant ! Avec un mug de café et un carré de chocolat… noirs pour les deux bien entendu !

Le matin est mon plus grand bonheur depuis toujours. C’est un moment sacré qui m’appartient pleinement. Et depuis toujours, je me lève naturellement très tôt. Cela m’offre le temps de commencer chaque jour par faire quelque chose que j’aime. C’est comme un capital énergie afin d’accueillir au mieux ce qui se présentera au fil de la journée… dont on ne sait jamais de quoi elle sera faite !

T.M. – Tu peins, tu es musicienne, tu écris : est-ce que tu as d’autres amours artistiques ?

C.M. – Je crois que cela constitue tous mes amours. Je mettrais simplement l’écriture en premier, que ce soit pour calligraphier ou rédiger des textes, c’est ce qui m’anime le plus profondément. Les lettres sont mes compagnes. Et pour le lien à la musique, j’ai plutôt tendance à me voir en conteuse qui chante plutôt qu’en musicienne. Mais ça me touche d’être associée à ce mot car c’est l’un des métiers pour lequel j’ai le plus d’admiration.

T.M. – Dans quel(s) lieu(x) exposes-tu actuellement ?

C.M. – J’ai la chance d’avoir rencontré une merveilleuse galeriste, Maïlyn Bruniquel, avec laquelle nous nous sommes immédiatement senties en harmonie. Mon travail est donc toujours exposé, avec celui d’autres artistes, dans sa galerie du même nom qui est située à Sète, la ville où je réside.

Puis du 21 août au 27 septembre prochain, je présenterai une exposition personnelle au Musée-Galerie Carnot à Villeneuve-sur-Yonne. Elle sera consacrée à « La Bible musicale » que je suis en train de calligraphier et dont ce sera la première restitution. D’autres suivront en 2027 à Montpellier et à Troyes notamment.

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Sites

Claire Marin : https://www.clairemarin.net/

Galerie Maïlyn Bruniquel, Sète : https://galeriemailynbruniquel.fr/

Musée-Galerie Carnot, Troyes (via celui de la ville) : https://www.villeneuve-yonne.fr/culture-tourisme/expositions-musees/
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Pour citer cet article : Tiphaine Martin, Claire Marin, « Musique, couleurs, création – Interview de Claire Marin, artiste contemporaine », Voyages autour de mon cerveau, juin 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/30999