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Les Vaisseaux du cœur VADMC.001

Les marins sont toujours absents (1) : Les Vaisseaux du cœur

Oui, Bill (Grover Dale) et Étienne (Georges Chakiris) ont bien raison : « Amis, amants ou maris, les marins sont toujours absents. » (Jacques Demy, Les Demoiselles de Rochefort, 1967). Est-ce un bien, est-ce un mal ?

Dans le roman de Benoîte Groult Les Vaisseaux du cœur (1988), George, l’adolescente parisienne venant en Bretagne avec ses parents et sa sœur dans les années 1930, tombe sous le charme rude de Gauvain, adolescent breton, fils de fermiers, qui se destine à la navigation. Elle raconte la concrétisation de leur relation, puis leur histoire au long cours, embrassant la seconde moitié du vingtième siècle et les soubresauts de l’Histoire, entre Bretagne, Paris, États-Unis, Afrique de l’Ouest, Seychelles, Canada, Jamaïque, Bourgogne.

Benoîte Groult analyse ici les mécanismes de classe et de sexe à l’œuvre dans un couple qui n’en est officiellement pas un, un couple hétérosexuel, français, au vingtième siècle. Elle décrit avec précision les mécanismes historico-socio-culturels qui font obstacle à Gauvain-George. Elle analyse également un accord des corps qui n’empêche pas l’impossible quotidien :

Je restais muette car je n’avais à lui offrir en échange que ces choses pas sérieuses sur lesquelles on ne bâtit pas une vie : mon désir insensé pour lui et ma tendresse. (…) Je ne me sentais pas la force d’acclimater Gauvain dans mon milieu, de le mettre à tremper dans mon bouillon de culture. Et je ne voulais pas non plus me transplanter dans le sien sous peine de dépérir. Mais de même qu’il ne percevait pas la cruauté de ma famille et le sort qui eût été le sien si je l’avais épousé, il sous-estimait tout autant la solitude intellectuelle que je ne manquerais pas d’éprouver auprès de lui1.

Les barrières qui séparent les deux amants sont tout autant extérieures (la classe sociale) qu’intérieures (l’éducation à la culture, à l’intellect pour George, son absence pour Gauvain), les deux étant inextricablement liées. L’après-Seconde Guerre mondiale n’est pas tendre pour ce genre d’histoire, les boîtes sociales sont alors fermement verrouillées. Et ce sont toujours les classes possédantes, auxquelles appartient George, qui sont victorieuses et qui ont le pouvoir (social, politique, culturel).

Mais alors, pourquoi tout ce roman basé sur le sexe et, finalement, l’amour ? Et, donc, pourquoi cette attraction au long cours du marin et de l’historienne ? Groult s’interroge sur les mots pour la dire et l’écrire :

Comment émouvoir en disant “coït” ? Co-ire, aller ensemble, certes. Mais que devient le plaisir de deux corps qui vont ensemble précisément2 ?

L’autrice choisit un vocabulaire précis mais pas trop technique, peu aride donc, romanesque mais non dégoulinant, si l’on peut dire, pour décrire le jaillissement sexuel quand George et Gauvain se retrouvent loin de leur quotidien. Groult s’amuse d’ailleurs avec les clichés soi-disant érotiques :

En termes pseudo-poétiques, “tout alimentait notre brasier”, je tendais mes lèvres pulpeuses et il m’étreignait fiévreusement, ainsi qu’écrivent les romanciers qui ont peur de parler de ce qui se passe en dessous de la ceinture, voulant ignorer que le sexe est inextricablement lié au cerveau3 !

L’écrivaine souligne avec humour la gêne de certains de ses confrères à décrire les ébats humains, tout en rappelant que corps et esprit forment un tout, loin de la dichotomie dévalorisante imposée au corps par certain·es religieuses et religieux, au nom d’une béatitude extra-terrestre, et de leur propre gêne et hypocrisie.

L’humour groultien est également présent dans lesdites scènes de sexe, dont celle qui se déroule juste après l’argumentation linguistique pré-citée :

(…) dès qu’on effleure le contact, je m’envole si vite que nous nous accusons mutuellement d’avoir commencé.

“Tu faisais semblant de dormir mais tu bandais dernière mon dos, je l’ai très bien senti, dégoûtant personnage !

– Quelle malhonnête ! C’est toi qui t’es mise à onduler des fesses, juste quand j’allais m’endormir4 !”

Au concours de la mauvaise foi, qui l’emportera ? Personne : « Dans ces interminables joutes, pas de gagnant, ni de vaincue5. » Groult décrit une relation qui, au corps à corps, serait égalitaire, loin du pouvoir d’un potentat mâle sur une faible femelle. Il n’y a pas de victime ni de bourreau, loin, très loin de la société patriarcale occidentale, qui reste stable malgré le nouvel essor des mouvements féministes à partir des années 1970.

Au final, que reste-t-il de leurs amours ? D’abord, il y a les lettres quand ils sont loin l’un de l’autre, c’est-à-dire la plupart du temps :

(…) je tiens à cet échange : les prestiges de l’écriture, de toute écriture pourvue que l’on possède un minimum de technique, agissent, même sur quelqu’un qui croyait encore il y a peu qu’écrire voulait dire “donner des nouvelles”. Je le dévergonde doucement, ne le choquant que juste assez pour l’éveiller à ce type de plaisir, puisque les autres nous sont pour l’instant refusés. (…) S’écrire d’amour est en soi une jouissance, un art raffiné. Chaque lettre, chacun de ses rares coups de téléphone, chaque je t’aime, me semblait une victoire sur les forces de vieillesse et de mort6.

Écrire pour ne pas mourir7, écrire pour être en vie, écrire pour aimer et être aimé·e. Et apprendre à celui qui n’a pas l’aisance scripturale qu’il peut franchir cette barrière sociale et devenir un correspondant tout à fait à l’aise avec les mots, et avec le style amoureux. George se fait la Pygmalionne de Gauvain, sans condescendance ni mépris social, au contraire. Pour que cet amour reste vivant avant d’être mis en récit, quoi de mieux, en cette seconde moitié du vingtième siècle, que de correspondre ?

Ensuite, il reste une histoire à raconter, avec des voyages. Ou, plutôt, un récit de voyage au long cours à écrire, d’abord peau à peau, puis dans un roman :

Il était une fois (…) un marin et une historienne que rien ne prédisposait à se retrouver ensemble, l’un et l’autre habités par un désir si physique qu’ils n’osaient le nommer amour ; l’un et l’autre incrédules devant cette attirance et s’attendant chaque matin à retrouver raison (…).

“George, tu écriras notre histoire, un jour ?” lui demande Gauvain (…).

“ (…) – Mais qu’est-ce que tu veux que j’écrive ? Ils se couchent, ils se lèvent, ils se recouchent, il la baise et rebaise, il la comble, elle lui fait des yeux de merlan frit…

– Normal pour un marin ! (…)

Il faut expliquer comment ça peut arriver, une histoire pareille. Toi, tu saurais faire8.

Un conte peut-il être réel ? Visiblement oui. À l’historienne de trouver les mots pour l’écrire, le coucher sur le papier, pour qu’il ne tombe pas dans l’oubli. Notons également la mise en abyme de Groult, du roman écrit par George sur son histoire avec Gauvain, histoire se trouvant dans le roman de Groult.

Etre les différentes formes d’écrit au long cours, le voyage s’inscrit, classiquement, d’abord dans des lieux. Voyages de George avec sa famille, quand elle est adolescente, en Bretagne, territoires pittoresques pour ces Parisien·nes, qui ignorent la dureté de la vie paysanne et maritime. Puis, George et Gauvain se retrouvent à Paris, terra incognita pour le Breton. Elle le restera, puisque George refuse d’épouser Gauvain, donc qu’il s’installe avec elle dans la capitale. Plus tard, quand George fait le troisième pas vers Gauvain, en renouant le fil de leur passion, ils écument quelques ex-colonies anglaises et françaises : Canada, Jamaïque, Sénégal, Seychelles. Ils se rendent également aux États-Unis, en Floride, avec une halte au Disneyland local. Sans oublier la ville icaunaise de Vézelay, célèbre pour sa basilique.

George se gausse du colonialisme socio-économique anglo-saxon autant que de la pudibonderie des voyageur·ses français·es rencontré·es. Groult n’insiste pas sur le colonialisme français, voire le valorise par la bouche de George, lorsqu’elle raconte l’histoire française des Seychelles à Gauvain. George est pourtant historienne, et de l’histoire des femmes, donc plutôt de victimes, n’a aucune pensée ni analyse, même furtive, sur le poids de la présence française, tant passée que présente, puisque l’indépendance d’un pays ne signifie pas la fin du poids socio-économique de l’ancienne puissance coloniale, même ostensiblement remplacée par une autre puissance. Les peuples premiers, tant aux USA qu’au Canada qu’aux Seychelles, sont absents, sauf, très rapidement, par deux fois, aux États-Unis, et, très vaguement, aux Seychelles. Et si George note les ravages du colonialisme, c’est dans une ex-colonie anglaise, qui a été colonie française, à savoir, aux Seychelles, lorsqu’elle déplore la disparition à venir de l’ « authenticité » (nous soulignons) d’une danseuse noire, peut-être remplacée par un orchestre « typique »9. Nous sommes dans l’anti-anglo-saxonisme typiquement franco-français plus que dans la dénonciation des aspects quotidiens du colonialisme, toujours bien implanté.

Le récit de voyage devient trace du vécu, souvenir, à côté des objets-souvenirs de voyage, ceux offerts par Gauvain à George :

Le cadeau du jour s’avère le plus atroce de toute la série, qui en comporte pourtant de repoussants. Elle refrène un cri d’épouvante devant le coucher de soleil en nacres avec palmiers de corail teinté et indigènes en jupe de raphia fluorescent, agrémenté d’une ampoule électrique à l’arrière pour faire rougeoyer l’astreinte du jour. (…) Heureusement, Gauvain ne vient jamais chez elle et ne verra pas son tableau rejoindre le musée des horreurs au fond de sa penderie, où gisent déjà la danseuse sculptée dans une noix de coco, son premier présent, le sac à main en chameau doublé de satin rayonne orange ou le coussin marocain brodé à leurs signes du zodiaque, le Verseau et le Bélier10.

Là aussi, l’éducation sociale joue son rôle de juge, obstruant la portée amoureuse du geste de Gauvain. Outre la méconnaissance des codes du goût de la classe sociale de George, qui refuse l’artisanat industriel et les couleurs violentes, ces cadeaux signent le peu de connaissance qu’a Gauvain des goûts et dégoûts de George. Groult ne veut pas du misérabilisme, très en vogue à notre époque, qui voudrait que tous les goûts se valent, tout en se penchant avec maternalisme ou paternalisme sur les classes populaires et leurs habitus. Sous couvert d’absence de jugement, ledit misérabilisme permet de conserver intact l’étanchéité entre les classes sociales, ce que ne fait pas Groult, par cette folle histoire d’amour et de sexe inter-classe.

Groult refuse également de priver son Gauvain de parole et d’intelligence, par exemple quand il offre à George une « très longue chaîne d’or faite d’anneaux épais et réguliers comme ceux d’une chaîne d’ancre. Je sais déjà qu’elle me plaît11. » Gauvain analyse les réactions de George à ses cadeaux :

“(…) comme je n’ai jamais rien compris à tes goûts, j’avais trop peur de me gourer. Et la seule idée de voir la tête que tu fais quand je t’apporte un truc que t’as envie de foutre au panier…

– Ooh ! Ça se voit tant que ça ?

– Tu rigoles ! T’as la bouche qui sourit, si on peut appeler ça sourire, et les yeux méprisants… à vous faire rentrer sous terre. On se sent un moins que rien et le pire c’est qu’on comprend pas pourquoi ! Le sac en cuir, par exemple, la dernière fois, il a pas dû te plaire, je l’ai jamais revu, çui-là12 !”

Hum… nous recommandons la lecture des Vaisseaux du cœur pour voir ce qu’est devenu le fameux sac en cuir…. Groult joue avec les clichés sociaux et historiques à ce sujet, aussi. L’autrice ne veut pas d’un marin sans paroles ni cerveau. Gauvain observe très bien le langage corporel, ici facial, de George, comme marque de sa classe sociale et de son individualité, le tout étant, logiquement, mêlé. Il est conscient du je(u) social que George exprime par son impolitesse voilée, tout en continuant à prendre du plaisir à lui faire des cadeaux. Avec la chaîne marinière, il a touché juste.

Ainsi, il reste le vécu de Gauvain et George au fil des années et des lieux, la construction d’une histoire commune, malgré ou à cause du métier de marin de Gauvain et de celui d’enseignante-chercheuse de George. Et le roman que nous tenons entre nos mains. Le voyage se déroule alors inlassablement, au fil des pages.

Plongeons-nous-y avec amours, délices et grandes orgues, celles de la haute mer existentielle.

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1 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, Paris, Le Livre de Poche, 1990, p. 50-51, 56.

2 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 11.

3 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 220-221.

4 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 222.

5 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 222.

6 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 121, 212.

7 Chanson d’Anne Sylvestre, 1985.

8 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 79, 142-143.

9 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 103-104.

10 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 132.

11 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 219.

12 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 219-220.

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Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Les marins sont toujours absents (1) : Les Vaisseaux du cœur », Voyages autour de mon cerveau, mai 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/30043

 

La croisière s’amuse. Ou pas : La Femme fardée VADMC

La croisière s’amuse. Ou pas : La Femme fardée

Cet article se place dans la continuité de notre article de 20161. Dans cet article, nous avions focalisé nos analyses de La Femme fardée (1981) sur le couple principal, Clarisse-Julien. Nous n’y reviendrons qu’occasionnellement, tant les autres couples du Narcisse, bateau de croisière de luxe, sont tout aussi passionnants, et tout aussi tristement gais. Ou gaiement tristes. Ou tristo-gais.

Il y a le couple adultère odieux et fier de l’être : Éric, mari de Clarisse, directeur de journal, et Olga, actrice ambitieuse et compagne du producteur Simon. Il y a le couple tranquille : la cantatrice italienne Doria, et son amant de passage, Andréas, faisant profession de son corps. Il y a les couples officiels : Clarisse et Éric, Olga et Simon, Edma et Armand, lui industriel, elle femme au foyer. Il y a les couples en devenir : Clarisse et Julien, Edma et Simon. Les autres protagonistes de la classe « de luxe » du Narcisse soit ne sont pas en couple (Charley, le commissaire de bord), soit ne sont pas accompagnés de leur épouse (le commandant Ellédocq, le maestro allemand Hans-Helmut Kreuze).

Tout ce petit monde est croqué avec délice, malice et ironie par Sagan. Ainsi, elle se moque de l’homophobie du commandant Ellédocq2 :

Le capitaine Ellédocq détestait ce “nous” que lui imposait perpétuellement Bollinger. Il n’y avait que trois ans qu’il connaissait les mœurs du pauvre Charley. Descendu pour une fois à Capri chercher un paquet de tabac (car il ne quittait jamais son bord, principe sacré), il y avait découvert son second, habillé en vahiné, dansant le cha-cha-cha avec un Capriote musclé, sur la Piazetta. Bizarrement, cloué d’abord par l’horreur, il n’en avait jamais rien dit par la suite au coupable ; mais il le tenait depuis dans une sorte de mépris horrifié et parfois craintif. Il s’était même arrêté totalement de fumer ce jour-là, par un curieux réflexe qu’il ne s’était jamais expliqué.

Ou comment un bon freudisme de base vaut mieux qu’un préjugé (idiot et dangereux, comme tous les préjugés), puisque Sagan relie arrêt du tabac d’Ellédocq et découverte de l’homosexualité de Charley. L’autrice met aussi dans la bouche d’Edma des remarques faussement innocentes sur le tabagisme d’Ellédocq, destinées à le faire sortir de ses gonds3. Comme toujours chez Sagan, l’homophobie est dénoncée.

Le couple Doria-Andréas, quant à lui, est stéréotypé. Il est composé d’une femme âgée et célèbre, et d’un très jeune homme qui n’en veut qu’à son argent. Mais il échappe aux clichés par la lucidité des deux protagonistes face à leur situation respective, dans un premier temps. Puis, par l’amour sincère d’Andréa pour Doria, et par la peur de Doria de l’aimer, lui, ce tout jeune homme de Nevers. Avant que, selon elle, il ne l’abandonne quelques années plus tard, alors qu’elle sera encore plus âgée pour lui. Sagan souligne ici l’âgisme de la société occidentale de son époque, comme si, côté femmes, il y avait une limite d’âge pour l’amour et le sexe, en plus du tabou d’aimer un homme plus jeune que soi pour une femme. Nous renvoyons ici, entre autres, à nos différents articles sur le sujet4.

Sagan montre également, dans le même ordre d’idées, la proie sexuelle qu’a représenté Doria jeune, pour le déjà célèbre Kreuze, qui s’en vante publiquement, avant que la cantatrice ne lui coupe son effet, là aussi en public5 :

“A l’époque 53/54, la Doriacci était “La Loupa”, pas plus. “La Loupa”, c’était facile comme femmelle à Vienne. (…) Et moi, pauvre Kreuze (…) moi être esseulé… (…)”

Et le Maestro (…) passa sur ses lèvres une langue rose qui dégoûta légèrement Edma Bautet-Lebrêche. (…) Elle se sentait devenir féministe à vue d’œil. Cette pauvre Doria avait dû avoir faim, vraiment, pour supporter ce goujat dans son lit… (…)

“Non, je ne me trompe pas, reprit la Doria. (…) Je jouais la soubrette numéro trois de la comtesse dans Le Chevalier. (…). Nous étions très mal payés à Vienne. Le Maestro Kreuze, qui était déjà célèbre, comme maintenant, daigna voir mes jambes et daigna désirer en voir plus. (…) et pour achever ma conquête et me combler, il m’offrit une choucroute et un sorbet au Sacher. C’était bien ne choucroute et un sorbet, Hans-Helmut, non ?”

Nourriture contre faveurs sexuelles de la cantatrice, donc. Nous pouvons établir un lien entre cette histoire de misogynie ordinaire et la nouvelle d’Agatha Christie « Le chant du cygne » (The Listerdale Mystery And Others Stories, 1934), basée sur une mise en abyme de la Tosca de Puccini (1900). La misogynie de Kreuze est doublée de goujaterie, puisqu’il étale son abus de pouvoir à la première venue (Edma), avant de se plaindre à elle du manque de reconnaissance de Doria. De manière machistement habituelle, il se présente comme une victime, ce qui ne fonctionne pas auprès d’Edma, avant le retournement de situation de Doria, qui souligne l’horreur de la situation, calmement et avec ironie, humiliant Kreuze dans sa vanité de mâle satisfait.

Les autres couples officiels sont soit heureux par pacte de non-agression (Armand et Edma), soit heureux d’un côté (Éric). Les Bautet-Lebrêche forment un couple de raison tranquille et traditionnel : Armand ramène beaucoup d’argent dans leur demeure parisienne du seizième arrondissement, tout en écrasant ses collaborateurs et collaboratrices de son pouvoir, ainsi que ses ennemi·es en affaires. Edma dépense l’argent gagné par son mari en biens de consommation et en mondanités. Rien n’a changé dans l’univers bourgeois français depuis le dix-neuvième siècle, si ce n’est les produits fabriqués, plus diversifiés à la fin du vingtième siècle. Edman n’est pas plus une sainte que son mari n’est un saint, car elle exerce ses diktats dans son petit monde et a aussi peu de cœur que son mari. Ou presque6.

En ce qui concerne Clarisse et Éric, rappelons qu’il a réussi à briser la joie de vivre de son épouse à force de remarques blessantes, de mépris pour son alcoolisme, où il l’a plongée, de dégoût corporel7 (pour son physique à elle et pour la sexualité en général) et de mépris de classe8. Éric utilise, entre autres, sa propre origine populaire pour écraser Clarisse, riche bourgeoise. Sagan note qu’il s’agit de même dans Le Forum, journal supposé de gauche, qu’il dirige9 :

De toute manière, le gauchisme d’Eric Lethuillier était devenu peu à peu corrompu : il ne souhaitait plus que les pauvres aient une voiture, il souhaitait simplement que les riches n’en aient plus ; et, pour cela, peu lui importait la situation des pauvres.

Plutôt que d’être pour des réformes égalitaires, par exemple, Éric est contre les riches. Riches, dont les oncles de sa femme, avec lesquels il fait pourtant des affaires, comme le lui rappelle Clarisse10. De même, elle s’étonne, tristement, de ne pas connaître sa belle-mère, ancienne postière11. Pardon, selon le mythe propagé par Éric, ancienne femme de ménage. Car il ment sur ses origines (d’ailleurs, où est son père ?), façonnant une fiction digne de La Veillée des chaumières. Il appuie ainsi sur le misérabilisme d’une mère supposément humiliée toute son existence par de riches patron·nes méprisant·es12. L’autrice ironise ici sur les clichés sociaux, tout en montrant leur utilisation comme arme d’humiliation et de culpabilisation.

Autre ressource, l’adultère d’Éric avec Olga, lors d’une escale du Narcisse à Capri, décidément lieu de toutes les débauches13. Selon Éric, c’est une manière de montrer à Clarisse combien elle le rebute, aussi, physiquement14. Et, pour Olga, c’est l’occasion de poursuivre la saga qu’elle se raconte avec succès, avant de la réciter à ses deux amies, Fernande et Micheline, avec une variation linguistique15, sans oublier des essais de discussion, griffonnés sur des morceaux de papier16.

Sagan s’amuse avec brio à exercer sa plume à différents niveaux de langage, tout en montrant la vaniteuse vacuité du personnage. Comme toujours, Sagan est contre le jeunisme, une catégorie de l’âgisme, dont Olga est la parfaite représentante : pas très intelligente, mentant (elle aussi) sur ses origines sociales, qu’elle prétend nobles, en mode Veillée des chaumières bis et vice-versa d’Éric17, nombriliste, frigide18, pensant uniquement à son apparence de jeune fille dans le vent, et méchante avec son compagnon, plus âgée qu’elle, mais ayant du pouvoir.

C’est au nom de son appartenance à la jeune génération19, qui dirait la vérité sur tout, qu’Olga révèle à Simon la nuit qu’elle a passée avec Éric, sans omettre aucun détail. Comme cela, Simon peut tout se représenter avec précision. Nous ferons référence ici aux analyses de Simone de Beauvoir, aux environs de la naissance d’Olga, à ce sujet20. Olga brise le cœur de Simon en tout connaissance de cause. Heureusement, Sagan, en bonne maîtresse des marionnettes, châtie l’idiote sans cœur, ou plutôt, pour reprendre le jugement d’Éric21 : « (…) starlette intellectuelle (…) une des petites putes les plus ennuyeuses que j’aie rencontrées jusqu’ici ! » La grossièreté d’Éric n’est pas vraiment de gauche ni d’extrême-gauche, conséquence de ses idées plutôt réactionnaires sur les femmes22, pour autant que les hommes de ces orientations politiques soient systématiquement féministes23.

Car oui, Simon arrive à dépasser son chagrin, grâce à quelques verres de trop, de vagues conversations « viriles » avec Julien, qui fuit comme la peste ce type de fraternité cliché24, et grâce à des échanges, oraux, de plus en plus poussés avec Edma, qui ne se sent plus de joie25 :

Il (…) sentit le parfum d’Edam, un parfum sophistiqué et délicieux qui allait lui manquer, lui aussi, se rendit-il compte. Ce parfum avait, semblait-il bercé tout leur voyage tant Edma s’en servait sur ce bateau, sans cesse de la soute au dernier pont, laissant ses effluves derrière elle, dans son sillage, comme des drapeaux. Simon resserra son étreinte. Edma surprise, leva les yeux vers lui et à sa grande surprise, le producteur vulgaire et ignorant de l’existence de Darius Milhaud lui embrassa la bouche brièvement, mais avec entrain.

“Mais que faites-vous ?… Vous perdez la tête…” s’entendit-elle gémir comme une jeune fille.Et ils restèrent tous deux ahuris une seconde, à se regarder, avant d’éclater de rire l’un et l’autre et de reprendre du même pas, en riant encore, la promenade classique, bras dessus, bras dessous. “Oui, songeait Edma, en allongeant ses enjambées, oui, elle le verrait en cachette… Oui, ils auraient une liaison, platonique ou pas, qu’importait. Comme il l’avait dit, elle allait manquait à ce petit homme, qu’elle avait trouvé si vilain et si vulgaire, et qu’elle trouvait maintenant si charmant, et qui avait besoin d’elle, comme il le lui disait en ce moment même, l’air gouailleur, mais tendre.” (…)

(…) et ce rire d’écolier, Simon le savait à présent, était un meilleur atout pour une union, quelle qu’elle soit, entre un homme et une femme, que toutes ces ententes érotico-sentimentalo-psychologiques dont les comblaient les journaux.

(…) ils restaient pendus, l’un et l’autre, à chaque bout du téléphone, un peu essoufflés et vaguement inquiets.

“Vous disiez ? dit la voix d’Edma, basse comme si elle chuchotait.

– Je me disais… je me disais qu’on pourrait peut-être se voir dès mardi… si vous avez le temps”, dit Simon en chuchotant lui aussi.

Son front était couvert de sueur sans qu’il sût pourquoi. Il y eut un silence pendant lequel il faillit raccrocher.

“Mais oui, bien sûr, dit enfin la voix d’Emma qui semblait venir de l’au-delà. Oui, bien sûr. J’ai même mis mon numéro de téléphone et mon adresse dans votre casier tout à l’heure…

– Non… dit Simon, non…”

Et il éclata de rire (…). Le rire d’Edma en retour faillit arracher le récepteur à Simon.

“Non, dit-il, non… ça c’est drôle…” (…)

Et ils raccrochèrent ensemble, hilares et triomphants.

Tout commence bien pour eux deux, d’abord en tout bien tout honneur, puisqu’ils sont pourvus de compagne et de mari, même si Simon s’est affalé (involontairement) sur le lit d’Edma, sous les yeux d’Armand26. En outre, l’infirmerie et son lit ayant été réquisitionnés par Clarisse et Julien. Par contre, au vu de leur dernier échange, qui sait si, de retour à Paris… ? Pour une concrétisation de leurs amours, quasi-ancillaires27, selon le code social d’Edma.

Quant à Olga, finalement, pas de signature de contrat de film avec Simon. Et, au cours de la croisière, l’humiliation due au jugement d’Éric. Sans oublier sa bourde concernant sa soi-disant admiration pour la Doria28 :

“La Traviata, naturellement… Mon Dieu ! La Traviata… Je pleurais comme un veau en écoutant… et un grand veau de huit ans déjà… Quand vous lui disiez “Adio, Adio”…– Un grand veau de vingt-huit ans alors, tonna brusquement la Diva. Je n’ai enregistré La Traviata que l’année dernière.”

Et se rejetant en arrière, elle éclata d’un rire tonitruant et apparemment irrésistible puisqu’il saisit aussitôt, bien qu’ils n’en connussent pas l’origine, les trois complices du scrabble.

Le mensonge d’Olga lui retombe lourdement dessus. Là aussi, Sagan joue avec la langue, en reprenant les mêmes termes par les deux protagonistes.

Tout pourrait donc finir dans l’allégresse générale, avec méchant·es puni·es (Éric, Olga, et, un peu, Kreuze) et couples heureux (Clarisse et Julien, Armand et Edma, et, peut-être, Edma et Simon), si les dieux de la navigation et, peut-être, de la société, n’avaient exigé une victime.

Ce sera Andréas. Refoulé par Doria à la fin de la croisière, le cœur brisé, il n’a pas envie d’utiliser le chèque généreux de Clarisse pour suivre son aimée à New York29. Il se noie (in)volontairement dans la Méditerranée30. Son décès est caché à toustes, sauf à Charley, amoureux sans espoir d’Andréas, et qui, en ses qualités de commissaire de bord, est chargé d’identifier le noyé31.

La fin du roman est donc plus triste que joyeuse. Au banal happy end, Sagan préfère la mélancolie et le silence « assourdissant » du paquebot, vidé de ses passagères et de ses passagers32. Non, la croisière n’a pas été d’une folle gaieté, les rétablissements affectifs et existentiels ont fait éclater les faux-semblants dans la douleur. Malgré tout, les croisières et la vie continueront, tanise que certains personnages volent vers le bonheur.

Comme dans la réalité ?

1 Tiphaine Martin, « Manger l’autre pour se découvrir, chez Simone de Beauvoir et Françoisee Sagan », en ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain, Université du Québec à Montreal, http://oic.uqam.ca/fr/publications/manger-lautre-pour-se-decouvrir-chez-simone-de-beauvoir-et-francoise-sagan
2 Françoise Sagan, La Femme fardée. Tome I, Paris, Le Livre de Poche, 1982, p. 13.
3 Françoise Sagan, La Femme fardée. Tome I, op. cit., p. 30-31. Françoise Sagan, La Femme fardée. Tome II, Paris, Le Livre de Poche, 1982, p. 281-282.
4 Tiphaine Martin, « Les Jeunes Amants : égalité partout », Voyages autour de mon cerveau, janvier 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/7675Tiphaine Martin, « Quoi mon âge ? », Voyages autour de mon cerveau, février 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/7904Tiphaine Martin, « Désir pas mort, Le Jeune Homme d’Annie Ernaux », Voyages autour de mon cerveau, mai 2022. URL : https://vadmc.hypotheses.org/5386Tiphaine Martin, « Tout ce que le Ciel permet : sortir du cercueil », Voyages autour de mon cerveau, février 2021. URL : https://vadmc.hypotheses.org/1205
5 Françoise Sagan, La Femme fardée. Tome I, op. cit., p. 53-54, 68-69. Cf. aussi Françoise Sagan, La Femme fardée. Tome II, op. cit., p. 229.
6 Françoise Sagan, La Femme fardée. Tome I, op. cit., p. 189.
7 Françoise Sagan, La Femme fardée. Tome II, op. cit., p. 51, 167.
8 Françoise Sagan, La Femme fardée. Tome I, op. cit., p. 125.
9 Françoise Sagan, La Femme fardée. Tome I, op. cit., p. 243.
10 Françoise Sagan, La Femme fardée. Tome I, op. cit., p. 127.
11 Françoise Sagan, La Femme fardée. Tome I, op. cit., p. 124, 126-127.
12 Françoise Sagan, La Femme fardée. Tome I, op. cit., p. 126.
13 Françoise Sagan, La Femme fardée. Tome I, op. cit., p. 179-180.
14 Françoise Sagan, La Femme fardée. Tome I, op. cit., p. 180, 189-190.
15 Françoise Sagan, La Femme fardée. Tome I, op. cit., p. 72-73, 94, 179, 250. Cf. aussi Françoise Sagan, La Femme fardée. Tome II, op. cit., p. 212.
16 Françoise Sagan, La Femme fardée. Tome I, op. cit., p. 205.
17 Françoise Sagan, La Femme fardée. Tome I, op. cit., p. 104, 206, 207.
18 Françoise Sagan, La Femme fardée. Tome I, op. cit., p. 252.
19 Françoise Sagan, La Femme fardée. Tome I, op. cit., p. 186, 200-201. Cf. aussi Françoise Sagan, La Femme fardée. Tome I, op. cit., p. 95.
20 Tiphaine Martin, « Quelle vérité dans le couple ? Simone de Beauvoir », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/17822
21 Françoise Sagan, La Femme fardée. Tome I, op. cit., p. 247.
22 Françoise Sagan, La Femme fardée. Tome I, op. cit., p. 262.
23 Cf. par exemple « Les filles de la Gauche prolétarienne : “La révolution ne se fait pas comme un dessin ou une broderie” », 25.05.2016, France Culture, par Chloé Leprincehttps://www.franceculture.fr/histoire/les-filles-de-la-gauche-proletarienne Émission écoutée le 15/06/2018.
24 Françoise Sagan, La Femme fardée. Tome I, op. cit., p. 116 ; Françoise Sagan, La Femme fardée. Tome II, op. cit., p. 180-181.
25 Françoise Sagan, La Femme fardée. Tome II, op. cit., p. 210-211 ; p. 234-235.
26 Françoise Sagan, La Femme fardée. Tome I, op. cit., p. 208-209.
27 Françoise Sagan, La Femme fardée. Tome I, op. cit., p. 176.
28 Françoise Sagan, La Femme fardée. Tome I, op. cit., p. 146-147.
29 Françoise Sagan, La Femme fardée. Tome II, op. cit., p. 139-140.
30 Françoise Sagan, La Femme fardée. Tome II, op. cit., p. 241-242.
31 Françoise Sagan, La Femme fardée. Tome II, op. cit., p. 249-250.
32 Françoise Sagan, La Femme fardée. Tome II, op. cit., p. 284.`
 
 
 
 
 
 
 
 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « La croisière s’amuse. Ou pas : La Femme fardée », Voyages autour de mon cerveau, mai 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/25041

 

 

 

Amour, amour (2) : Jean Ferrat, “Je vous aime” VADMC

 Amour, amour (2) : Jean Ferrat, “Je vous aime” 

Qui a dit que l’érotisme ne pouvait pas se mêler aux sentiments ? Le chanteur Jean Ferrat nous en donne un exemple, dans sa chanson « Je vous aime » (Aimer à perdre la raison, 1971), sous forme d’un court récit érotico-sentimental, tout en consentement mutuel.

Ferrat narre la montée du désir masculin, symbolisé par l’ascension de l’escalier. Le personnage féminin est d’abord vu de dos, puis de face. Le regard du chanteur-compositeur-interprète s’attarde sur certaines parties du corps féminin, via les vêtements, par couches : châle, robe. Arrivés en haut des marches, dans l’appartement, elle et lui ne réfrènent plus leur désir :

Pour la lampe déjà éteinte et la première de vos plaintes

La porte à peine refermée

Pour vos dessous qui s’éparpillent comme des grappes de jonquilles

Aux quatre coins du lit semés

Pour vos yeux de vague mourante et ce désir qui s’impatiente

Aux pointes de vos seins levés

Notons que c’est toujours elle qui est l’objet du regard. Le narrateur décrit avec gourmandise les différentes étapes qui conduisent à l’amour : obscurité, vêtements jetés de ci de là, concrétisation. L’auteur personnifie les habits, les dotant d’une vie propre, tout en les comparant à un bouquet de fleurs symboles de renaissance. Puis, le narrateur jouit, visuellement, de sa proie consentante. Il s’agit bien du désir qui respecte celui de l’autre, d’où les paroles sans suite de la femme. L’envie est réciproque. Ensuite, le narrateur décrit le corps aimé : seins, sexe, hanches ondulant. Les effets de l’excitation sexuelle sont visibles chez le personnage féminin, et, par conséquent, ô combien flatteurs pour le personnage masculin. Le refrain faisant appel aux sentiments, « je vous aime », c’est une scène d’amour qui est ici dépeinte.

Un beau blason amoureux.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Amour, amour (2) : Jean Ferrat, “Je vous aime” », Voyages autour de mon cerveau, mai 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/24748

Chien et fleurs Un profil perdu VADMC.001

Acheter des fleurs au chien : Un profil perdu

Oui, il lui jappe le prix des tulipes et des roses (deux symboles d’amour), dans cette boutique de fleuriste parisienne, ce qui la rend très heureuse. Elle, la Française bourgeoise, l’est d’ailleurs de toute façon : divorcée d’un mari nord-américain violent ; libérée de la tutelle pesante du vieux milliardaire nord-américain qui, après l’avoir aidée dans son divorce, a réclamé son amour, corps et âme ; vivant dans un charmant appartement parisien ; travaillant dans une minuscule revue avant-gardiste pour un salaire mirobolant ; tout juste tombée en amour du frère français d’un collègue français. Josée peut donc s’amuser à demander combien coûtent les fleurs au chien de ce commerce floral, au milieu d’Un profil perdu (1974. Éditions J’ai Lu, 1976 , p. 98) de Françoise Sagan, coutumière de ces scènes burlesques, où ses personnages font un pas de côté.

Et, bonheur suprême, son amoureux, Louis, passe inopinément devant la boutique, et la voit parler au chien. Ce qui le fait rire, offrir une rose à Josée, et sourire : « J’adore ce quartier, dit-il. C’est un des seuls où l’on voit encore des femmes acheter des fleurs aux chiens. » (Idem, p. 99). Louis est ravi de découvrir que Josée n’est pas une femme « entretenue », ce qu’elle lui avait paru lors de leur première rencontre, explosive (Idem, p. 59-60). En effet, Louis avoue plus tard à Josée qu’il l’a immédiatement désirée, et qu’il a été déçu et jaloux de la savoir au milliardaire Julius (Idem, p. 113), ce qui n’est pas le cas.

Cette manière de considérer les femmes comme des objets échangeables est certes machiste, mais Josée ne s’en offusque pas. Nous avons pu constater dans les deux premiers volumes de cette trilogie, Dans un mois, dans un an (1957), et Les Merveilleux Nuages (1961), ainsi qu’au début d’Un profil perdu, dont le titre est éloquent, le peu d’estime que se porte Josée, ce qui l’a mise à la merci d’un jeune homme brutal, Jacques (Dans un mois, dans un an) ; puis d’un homme violent, Alan (Les Merveilleux Nuages, Un profil perdu), puis d’un autre, Julius (Un profil perdu). Dans Un profil perdu, paru en pleine deuxième vague des féministes français, Josée, jeune bourgeoise, est toujours aussi loin de la lutte pour l’égalité femmes-hommes qu’en 1957, et toujours aussi isolée, sans amie ni proche femme. Dans Un profil perdu, les rares femmes sont des sbires à la solde de Julius, destinées à rendre des services à Josée, et à l’empêcher de rencontrer quiconque l’éloignerait de ce dernier. Sagan décrit un milieu bourgeois fermé sur lui-même, dévoré par le snobisme, la pauvreté intellectuelle, l’envie d’argent et la soumission aux puissants qui en possèdent énormément, comme Julius.

Le fil canin tisse un lien supplémentaire entre eux, ce qui permet à Louis de proposer à Josée d’adopter un chiot. Ce prétexte à responsabiliser (selon ses propres termes, p. 109) la jeune femme, lui donne l’occasion de dîner chez elle, ce qui la ravit, finalement, après un dialogue en forme de ping-pong verbal, comme dans les comédies états-uniennes des années 1930 et 1940 (Idem, p. 110, 112-113, 114) :

– Oui, si vous nous abandonnez ce soir, lui et moi, ici, il va aboyer furieusement et moi je vais vociférer aussi, au lieu de le calmer. Demain, la propriétaire vous jettera à la porte.

– Vous avez une autre idée ?

– Mais oui. Je vais aller faire des courses. Nous ouvrirons la fenêtre puisqu’il fait doux, nous dînerons tous les trois ici, tranquillement, pour que le chien et moi puissions nous habituer à votre nouvelle vie.

(…)

– C’est ça, téléphonez, moi je vais acheter du Canigou pour trois. (…)

Je (…) me précipitai dans la salle de bains, passai un chandail, un pantalon, une tenue pour chien, et me remaquillai un visage pour homme. (…) C’était la première fois depuis longtemps, très longtemps, que j’avais rendez-vous pour passer la soirée avec un homme inconnu qui me plaisait et qui avait mon âge. Depuis que je connaissais Alan, mes rares aventures masculines avaient ressemblé à celle du pianiste de Nassau. Oui, c’était la première fois depuis cinq ans que j’allais à la rencontre de quelqu’un et que cette rencontre me faisait battre le cœur. (…) Et les mille clairons du désir sonnèrent, les mille tam-tams du sang résonnèrent dans nos veines, et les mille violons du plaisir attaquèrent leur valse pour nous. Plus tard dans la nuit (…). Le chien dormait toujours sous la table, aussi innocent que nous l’étions redevenus nous-mêmes.

Josée, après avoir brièvement hésité, car elle a déjà un engagement pour le soir-même, revit physiquement et sentimentalement, dans les bras de Louis, au bout d’un lustre. La métaphore musicale est puissante et évocatrice de l’emportement impétueux du désir qui les saisit. À quand, par ailleurs, la composition de ce morceau clairons-tam-tam-violons ? Le chiot, simili enfant, comme l’indique Josée (Idem, p. 112), est ici le symbole de la pureté du couple en devenir Louis-Josée, puis de la famille qu’ils forment à la fin du roman, avec la naissance de leur fils (humain). La présence d’un enfant est un quasi hapax dans l’œuvre de Sagan, qui décrit plutôt des couples, hétérosexuels et homosexuels, comme celui de Didier, frère de Louis, et de Xavier. Ils forment un couple clandestin en ces temps de féroce répression de l’homosexualité.

Tout finit donc bien pour Josée et Louis, dont le premier repas festif, en compagnie canine, annonce une relation heureuse, comme nous l’avons montré dans notre article de 2016 « Manger l’autre pour se découvrir, chez Simone de Beauvoir et Françoise Sagan » : http://oic.uqam.ca/fr/publications/manger-lautre-pour-se-decouvrir-chez-simone-de-beauvoir-et-francoise-sagan

Fleurs, chien, homme : un trio gagnant pour Josée, enfin débarrassée de son passé pesant. Elle a construit un couple épanouissant.

Un chemin heureux à continuer.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Acheter des fleurs au chien : Un profil perdu », Voyages autour de mon cerveau, janvier 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/20857

 

Chère Martha VADMC

Amour, cuisine et voyages : Chère Martha

L’immigration est un sujet politique et social sensible en Europe, au moins depuis la seconde moitié du vingtième siècle. En faire un sujet de comédie romantique ne va donc pas de soi. C’est pourtant le cas du long-métrage allemand Chère Martha (Sandra Nettelbeck, Bella Martha, 2001).

L’un des deux fils narratifs du film est masculin, concernant les rapports épineux de Martha (Martina Gedeck), cheffe cuisinière trentenaire dans un grand restaurant hambourgeois tenue par une restauratrice, célibataire, et de Mario (Sergio Castellitto), cuisiner italien quadragénaire, célibataire, qui vient remplacer Lea (Katja Studt), partie en congé maternité.

L’autre fil est féminin, concernant l’adoption temporaire de Lina (Maxime Foerste), huit ans, par Martha. Lina a eu un accident de voiture avec sa mère Christin, sœur aînée de Martha. Christin est décédée, Giuseppe (Diego Ribon), le père italien de Lina n’a pas donné de nouvelles depuis son retour chez lui des années auparavant. Martha accepte de recueillir sa nièce traumatisée chez elle.

Poids du double deuil (sœur pour l’une, mère pour l’autre), adaptation à une nouvelle vie (avec enfant pour Martha, dans un nouvel environnement sans sa mère pour Lina), relations tendues avec Mario, qui préfère travailler dans une ambiance sereine plutôt que ultra-sérieuse voire angoissée et angoissante (Martha va calmer ses colères dans la chambre froide), tentative avortée de drague culinaire de son nouveau voisin, père célibataire avec enfants en bas âge, tout prédispose Martha à l’explosion psycho-somatique.

Son monde très ordonné vole en éclats, même son psychanalyste (August Zirner) refuse, pour la première fois, de goûter au plat succulent qu’elle lui a apporté, comme elle le fait pourtant à chacune de ses séances. Elle doit revoir toute son organisation en fonction de Lina et des horaires scolaires de celle-ci, alors que Martha, travaillant le soir, a l’habitude de dormir tard le matin. Et que faire de Lina pendant qu’elle travaille ? D’autant que les différentes baby-sitter n’ont pas fait sérieusement leur travail. Et comment entrer en communication avec sa nièce ? Et ce, alors qu’elles ne se connaissent que peu. Elles n’ont partagé que des moments de loisir, à trois avec Christin. Bref, tout va mal entre elles, Lina refusant même de manger ce que lui prépare sa tante.

Heureusement, la sainte spaghetti, préparée par Mario, vainc la résistance somatique de Lina. De même, la sympathie du cuisinier lui redonne le sourire. Son travail de deuil peut commencer. Elle peut également commencer à accepter Martha comme parente de référence temporaire, en attendant que son père, prévenu par Martha, grâce à une lettre écrite en italien par Mario, vienne la chercher. Bien sûr, la séparation avec Martha ne se passe pas comme prévu, un lien d’affection profonde s’étant tissé au fil des semaines entre elles deux. Mais, au moins, Lina a maintenant une véritable famille, traditionnelle, avec un père, une belle-mère prête à l’accueillir, des demi-frères à peine plus jeunes qu’elle. De quoi devenir une petite Italienne comme une autre, après avoir été une petite Allemande comme une autre.

Côté cœur, les sympathiques tentatives d’approche de Mario, d’abord avec des spaghettis, plat de base de l’alimentation italienne, se heurtent d’abord à la froideur de Martha. Elle considère en effet Mario comme un rival potentiel dans sa cuisine. Rassurée sur ce point, elle peut s’ouvrir à la chaleur d’un nouvel amour, devenant un peu moins tendue et angoissée à ce niveau-ci également. D’où une très belle scène sensuelle, où Mario fait goûter sa nouvelle préparation à Martha, qui a les yeux bandés. La dégustation est suivie d’un long baiser…

Si ce n’est que le retour à la solitude, après le départ de Lina, n’est pas le point de départ d’une relation avec Mario, mais le recommencement de son existence passée, uniquement centrée sur le travail. Martha finit rapidement par exploser, elle est licenciée. Elle décide de partir en Italie voir sa nièce. Malgré la froideur de leur relation, elle demande à Mario de l’accompagner, puisqu’elle ne parle pas italien.

Et tout finit bien : l’amour familial (Lina vient vivre avec Martha), l’amour conjugal (Martha épouse Mario et tombe enceinte), l’amour du métier (Martha ouvre un restaurant avec Mario), le tout loin des brumes hambourgeoises, au soleil italien.

Aucun stéréotype raciste dans ce film, au contraire, de très belles ouvertures aux autres, au soleil. De quoi nous donner des envies de cuisine comparative…

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Amour, cuisine et voyages : Chère Martha », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/17555