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Jouer un rôle : Beauvoir en singe dans ses mémoires

Cet article est issu d’un extrait de notre thèse, que nous développons (Tiphaine Martin, « Les récits de voyage dans l’œuvre autobiographique de Simone de Beauvoir ». sous la direction de la Professeure Julia Kristeva, Université Paris Diderot-Paris 7 et du Docteur Éric Levéel, Université de Stellenbosch (Afrique du Sud), p. 402).

L’écrivaine Simone de Beauvoir utilise l’image du singe dans ses mémoires pour se montrer, puis montrer d’autres personnes, jouant un rôle, ou refusant de s’y plier. Comme dans les singeries de Chardin, dont Le Singe antiquaire (1740), en couverture de cet article, le déplacement entre l’humain et l’animal produit un effet d’étrangeté qui fait apparaître autrement les comportements humains. Chez Beauvoir, l’animalisation permet en particulier de rendre sensible le malaise de l’adolescente sous le regard d’autrui.

Le singe apparaît dans les mémoires de Simone de Beauvoir comme une figure du rôle joué devant autrui. Il ne désigne pas seulement l’animal : il devient une image de l’être humain lorsqu’il imite, lorsqu’il se donne en spectacle, lorsqu’il accepte ou refuse le personnage que les autres veulent lui attribuer.

Dans Mémoires d’une jeune fille rangée, le singe apparaît d’abord dans le cadre familial et théâtral (Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999,  p. 36-37) :

Dans les réunions de famille, il tenait la vedette : il récitait des monologues, ou Le Singe de Zamacoïs et tout le monde applaudissait.

Le singe est ici lié au spectacle. Il existe sous le regard d’un public qui rit, écoute et applaudit. La référence au poème de Miguel Zamacoïs, extrait de L’Arche de Noé (1911), renforce cette dimension : l’animal devient un personnage dont les gestes sont observés et reproduits.

Mais Beauvoir déplace rapidement cette image vers l’expérience intime de l’enfant. Le singe n’est plus seulement celui qui amuse les autres : il devient celui qui risque d’être enfermé dans une représentation.

Elle écrit (Mémoires d’une jeune fille rangée,  op. cit., p. 40) :

Il n’en faut pas beaucoup pour qu’un enfant se change en singe ; auparavant, je paradais volontiers ; mais je refusais d’entrer dans les comédies concertées par les adultes ; trop âgée à présent pour me faire caresser, câliner, cajoler par eux, j’avais de leur approbation un besoin de plus en plus aigu.

Le vocabulaire est révélateur : « se changer », « parade », « comédies ». L’enfant devient un personnage. Il ne s’agit pas seulement d’amuser les adultes, mais d’entrer dans un scénario préparé par eux.

Pourtant, Beauvoir insiste sur une contradiction essentielle : elle refuse cette comédie tout en désirant encore l’approbation de ceux qui la regardent. Le singe apparaît alors comme la figure d’une tension entre désir d’être reconnue et refus d’être réduite à un rôle.

Devenir « un petit singe »

L’image devient plus douloureuse lorsqu’elle quitte le domaine du jeu pour entrer dans celui du jugement.

Pendant des séances de gymnastique, Beauvoir se souvient d’un vêtement qui accentue son malaise (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 85) :

Pendant les séances de gymnastique dont j’ai parlé, j’étais vêtue d’un vilain maillot étriqué et une de mes tantes avait dit à maman : “Elle a l’air d’un petit singe.”

La remarque pourrait sembler anodine. Pourtant, elle produit une véritable blessure, car l’enfant finit par adopter ce regard extérieur (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 86) :

Je me sentis soudain gauche, poltronne, laide : un petit singe ; sans aucun doute, c’est ainsi que ces beaux enfants me voyaient ; ils me méprisaient : pire, ils m’ignoraient. Je contemplai, désemparée, leur triomphe et mon néant.

Le « petit singe » n’est donc plus un rôle amusant choisi par l’enfant. C’est une identité imposée par le regard des autres.

La comparaison animale révèle ici une expérience existentielle : Simone ne se voit plus seulement comme une enfant maladroite ; elle se voit comme un être qui ne correspond pas aux normes de beauté et d’aisance qu’elle observe chez les autres enfants.

Comme dans les singeries de Chardin, l’animalisation crée un effet d’étrangeté. Mais chez Beauvoir, cette étrangeté n’est pas seulement esthétique : elle devient une expérience de soi sous le regard d’autrui.

Singer pour rire, singer pour obéir

Le verbe « singer » n’a cependant pas toujours une valeur négative sous la plume de Beauvoir. L’imitation peut être un jeu, une manière d’observer les autres et de manifester son intelligence.

Ainsi, lorsqu’elle évoque Zaza, sa meilleure amie d’enfance, Beauvoir écrit (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 125) :

Dans la semaine qui suivit, elle acheva de me séduire : elle singeait à merveille Mademoiselle Bodet ; tout ce qu’elle disait était intéressant ou drôle.

Dans ce cas, « singer » n’est pas une soumission. Zaza ne disparaît pas derrière le personnage qu’elle imite : elle révèle au contraire son esprit, son humour, sa capacité à transformer une imitation en création.

La question n’est donc pas l’imitation en elle-même, mais la liberté avec laquelle elle est pratiquée.

On peut jouer un rôle consciemment, avec distance et ironie. On peut aussi être enfermé dans un rôle que d’autres ont préparé.

Cette distinction permet de comprendre un autre passage essentiel de Mémoires d’une jeune fille rangée, consacré à la rupture avec la foi religieuse. Beauvoir reprend alors l’image du singe pour désigner le refus d’une existence entièrement déterminée par une volonté extérieure (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 316) :

Quand la condescendance amusée des adultes transformait autrefois ma vie en une puérile comédie, je me convulsais de rage : aujourd’hui, j’aurais refusé non moins furieusement de me faire le singe de Dieu.

Le « singe de Dieu » est celui qui accepterait de jouer une pièce dont il ne serait pas l’auteur. La formule prolonge le souvenir des « comédies concertées par les adultes » : dans les deux cas, Beauvoir refuse une existence définie par un scénario extérieur.

L’enfant ne veut pas être le personnage amusant préparé par les adultes ; l’adolescente qui part sur le chemin de l’athéisme ne veut pas être l’instrument docile d’un ordre transcendant.

Faire le singe toute une existence

Le motif réapparaît dans La Force de l’âge, où Beauvoir rapporte les paroles d’une femme qui refuse de continuer à exercer un métier dans lequel elle ne se reconnaît plus (La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 200) :

“Voyons ! j’ai envoyé ma démission ! Je ne vais pas continuer à faire le singe pendant le reste de mon existence.” Un singe, un bouffon, comme le père Karamazov, elle avait joué ce rôle, soit, mais c’était fini, elle voulait se régénérer, travailler de ses mains, balayer les rues peut-être, ou faire des ménages.

L’expression rapproche explicitement le singe du bouffon et du rôle : « elle avait joué ce rôle, soit, mais c’était fini ». « Faire le singe », c’est alors jouer un personnage devenu insupportable, continuer à représenter une identité sociale qui ne correspond plus au désir profond de l’individu. Surtout, Beauvoir insiste sur la possibilité de sortir de ce rôle : la femme dont elle rapporte les paroles démissionne et préfère envisager des activités socialement moins valorisées plutôt que de continuer à jouer un personnage dans lequel elle ne se reconnaît plus. Le singe devient donc une figure de l’aliénation : il désigne le moment où l’être humain n’habite plus son rôle, mais est habité par lui. Mais le rôle n’est pas nécessairement définitif : il est possible de quitter la scène.

« Il devient singe et comédien »

Cette analyse rejoint celle que Beauvoir développera dans Tout compte fait, lorsqu’elle réfléchit à la construction de l’enfant (Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 17) :

Si son personnage lui semble flatteur, il s’y conforme avec empressement : il devient singe et comédien. Sartre dans Les Mots décrit ses cabotinages.

Le vocabulaire est particulièrement révélateur. L’enfant ne subit pas toujours simplement le regard des autres : il peut aussi désirer l’image avantageuse que ce regard lui propose.

Mais cette adhésion comporte un risque : celui de confondre le personnage avec soi-même.

Le singe et le comédien sont associés parce qu’ils renvoient tous deux à la représentation. La difficulté n’est pas de jouer ; elle est de ne plus pouvoir quitter la scène.

Refuser le spectacle

Cette réflexion éclaire le refus par Sartre du prix Nobel, que Beauvoir rapporte dans Tout compte fait (Tout compte fait, op. cit., p. 64) :

Sartre avait pris sa décision. Il avait une orgueilleuse horreur des “honneurs” : il n’envisageait pas d’aller faire le singe à Stockholm. Qui étaient ces académiciens qui se permettaient de l’élire ?

« Faire le singe » retrouve ici le sens de parade publique. Il ne s’agit plus d’imiter un individu précis, mais d’accepter une mise en scène sociale.

L’écrivain consacré risque alors de devenir son propre personnage : celui du grand homme recevant les honneurs.

Le refus de Sartre prolonge ainsi une inquiétude très présente dans les mémoires de Beauvoir : comment rester un sujet lorsque les autres fabriquent autour de vous une image qui menace de vous enfermer ?

Beauvoir et Sartre, deux petits comédiens

Le rapprochement avec Les Mots est particulièrement fécond, puisque Sartre utilise lui-même abondamment le vocabulaire de la singerie pour raconter son enfance, six ans après sa compagne. Il se représente apprenant à écrire par imitation (Les Mots, Paris, Gallimard, « Folio », 1972, p. 120) :

(…) j’écrivais par singerie, par cérémonie, pour faire la grande personne.

L’écriture elle-même risque alors de n’être qu’une représentation (Les Mots, op. cit., p. 123) :

Tout destinait cette activité nouvelle à n’être qu’une singerie de plus.

Sa mère encourage le spectacle et conduit les visiteurs devant le jeune écrivain, qui fait semblant de ne pas les remarquer. L’enfant joue à l’écrivain devant les adultes qui jouent à le surprendre écrivant : la comédie est collective. Sartre résume ensuite brutalement cette existence (Les Mots, op. cit., p. 187) :

En famille, je continuai de singer l’homme.

Mais la sortie du cercle familial change tout. Avec ses camarades, il affirme être « homme parmi les hommes » et se « lave » de « la comédie familiale » (Les Mots, op. cit., p. 187). Il continue pourtant à imiter ses camarades, à reprendre leurs gestes et leurs mots, parce qu’il désire cette fois s’intégrer au groupe. La frontière entre imitation, apprentissage et aliénation demeure donc mouvante.

Beauvoir et Sartre racontent ainsi deux enfances traversées par la représentation. Les adultes leur proposent des personnages ; les enfants les jouent, les refusent ou s’y complaisent. Plus tard, les deux écrivain·es utilisent cette expérience pour penser les rôles sociaux.

Chez Beauvoir cependant, le « petit singe » possède une dimension particulièrement douloureuse : l’expression est une blessure reçue du regard d’autrui avant de devenir une image de soi.

D’autres singes : intelligence, solidarité et domination

Le singe n’est pas une figure nouvelle dans Voyages autour de mon cerveau. Il apparaît déjà dans plusieurs articles consacrés à la littérature jeunesse, mais avec une valeur presque opposée à celle que lui donne Beauvoir.

Dans « Une histoire de singe, sauver sa vie par l’intelligence » (Voyages autour de mon cerveau, février 2023, URL : https://vadmc.hypotheses.org/8405), nous avons étudié le personnage de Petit Singe, imaginé par May d’Alençon.

Petit Singe est curieux : il part découvrir son environnement, la jungle, mais sa volonté d’exploration le conduit au danger. Après avoir voulu attraper une noix de coco trop grosse pour lui, il tombe dans le fleuve et se retrouve dans la gueule d’un crocodile.

Pourtant, il n’est pas condamné par son erreur. Il utilise son intelligence pour s’en sortir : il comprend la gourmandise du saurien, lui promet un buffle bien gras et profite de son empressement pour s’enfuir. Le singe n’est donc pas ici une figure de l’imitation ou du spectacle : il est un être capable d’apprendre, de réfléchir et d’agir.

Son aventure rejoint une autre dimension importante : la nécessité de demander de l’aide. Petit Singe ne triomphe pas seul ; il accepte l’intervention de l’éléphant qui le ramène auprès des siens. L’intelligence ne signifie pas l’isolement, mais aussi la capacité à reconnaître ses limites et à entrer en relation avec d’autres êtres.

Cette représentation éclaire par contraste le singe beauvoirien. Chez May d’Alençon, le singe construit son autonomie par l’expérience du monde. Chez Beauvoir, le singe apparaît lorsque l’individu risque au contraire de perdre son autonomie en devenant un personnage aux yeux des autres.

Cette question de la liberté est également centrale dans « Solidarité singes et oiseaux : Les Deux Gredins » (Voyages autour de mon cerveau, février 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/?p=8529).

Dans le récit de Roald Dahl, les singes sont soumis par Compère et Commère Gredin à un spectacle cruel : anciens animaux de cirque, ils doivent vivre la tête en bas et apprendre à boire et manger dans cette position. Ils sont donc littéralement réduits à un rôle.

Mais, contrairement au « petit singe » beauvoirien qui intériorise un regard dévalorisant, les singes de Dahl refusent progressivement la place qui leur est assignée. Grâce à l’Oiseau Arc-en-Ciel et à la solidarité entre espèces, ils retrouvent leur liberté.

La vengeance finale inverse le rapport de domination : les animaux qui étaient objets du spectacle deviennent les acteurs de leur propre libération. Les singes de Dahl cessent ainsi de « faire les singes » pour leurs maîtres.

Cette solidarité inter-espèces apparaît également dans « Crocodile énorme, mais petit cerveau : L’Énorme Crocodile » (Voyages autour de mon cerveau, février 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/8440).

Dans ce récit de Roald Dahl, Jojo-la-Malice le singe participe avec Trompette l’éléphant et Dodu-de-la-Plume l’oiseau à la protection des enfants menacés par l’Énorme Crocodile.

Le contraste est particulièrement fort : le crocodile possède la puissance physique, mais une intelligence limitée ; les autres animaux disposent de la ruse, de l’entraide et de l’imagination.

Chez Dahl comme chez May d’Alençon, l’animal n’est donc jamais inférieur parce qu’il n’est pas humain. Au contraire, il permet de réfléchir autrement à l’intelligence, à la liberté et à la solidarité.

Le singe et l’animalisation de l’Autre

Cependant, la figure du singe possède également une histoire plus sombre. Dans notre article consacré à  « Pierre Loti, Suleïma et La Mosquée verte », l’animalisation de la jeune Algérienne Suleïma révèle un tout autre usage de la comparaison animale, Voyages autour de mon cerveau, juin 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/28682)

Ici, le singe n’est pas une image choisie par le sujet pour réfléchir à sa propre situation. Il est imposé par un regard extérieur, dans un contexte colonial où la comparaison sert à réduire l’autre à une apparence animale. Le mécanisme est donc inverse de celui observé chez Beauvoir.

Chez Beauvoir, le « petit singe » révèle la violence du regard d’autrui, mais cette prise de conscience permet de penser l’émancipation : comment ne plus être seulement ce que les autres voient ? Dans le discours colonial, l’animalisation vise au contraire à enfermer l’autre dans une représentation et à lui retirer symboliquement sa pleine humanité.

Le même animal peut donc devenir une figure de liberté ou un instrument de domination selon celui qui regarde et selon la relation de pouvoir dans laquelle la comparaison est produite.

Conclusion : ne pas être le personnage des autres

Dans les mémoires de Simone de Beauvoir, le singe est donc une figure du rôle. Il apparaît lorsque l’enfant devient spectacle pour les adultes, lorsque l’adolescente intériorise le jugement d’autrui, lorsque l’être humain risque de confondre son existence avec l’image que les autres lui proposent.

Mais le singe révèle aussi une possibilité de résistance : refuser de continuer à jouer un personnage imposé. De la petite fille qui refuse « les comédies concertées par les adultes » (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 40) à l’intellectuel qui refuse de « faire le singe à Stockholm » (Tout compte fait, op. cit., p. 64), une même exigence traverse l’œuvre de Beauvoir : pouvoir devenir sujet de sa propre vie. On peut jouer un rôle, imiter, représenter. Mais il faut pouvoir quitter la scène.

Le singe beauvoirien est ainsi moins un animal qu’un révélateur : il montre l’écart entre être et paraître, entre choisir un rôle et être enfermé dans celui que les autres ont choisi.

On s’échappe avec les autres singes ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Jouer un rôle : Beauvoir en singe dans ses mémoires », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/34634

Thésardes en film VADMC

Thésardes en film

Les métiers intellectuels ont peu d’attrait pour les cinéastes français·es, et les étudiantes sont plus représentées dans leurs histoires sentimentales que comme des travailleuses, tant à l’université que dans les petits boulots qui leur permettent de poursuivre leurs études. Il semble que le mariage soit leur horizon indépassable, tout comme une intelligence limitée, qui ne leur permet pas de s’intéresser à leurs cours. Sauf si elle n’a pas un physique de rêve, puisqu’une étudiante intéressée par ses études ne peut être que laide, donc bas-bleue, intello, vieille fille (aucune mention n’est à barrer).

Cette représentation patriarcale et classiste – dont un des pires exemples restera à jamais le feuilleton Hélène et les garçons (Jean-François Pory, 1992-1994), ex-æquo avec L’Auberge espagnole (Cédric Klapisch, 2002) – est parfois battue en brèche, au moins dans sa partie travail, intelligence et beauté.

Outre une rapide mention dans Lui (Guillaume Canet, 2021), où la maîtresse du personnage principal (Guillaume Canet) est jouée par Laetitia Casta et où elle déclare être titulaire d’un doctorat en Lettres, il y a Camille (Agnès Jaoui) dans On connaît le chanson (Alain Resnais, 1997) et Dominique dite Do (Hélène de Fougerolles) dans Va savoir (Jacques Rivette, 2001).

La persona de ces trois actrices est un mélange de beauté physique et d’intelligence, les spectateurs et les spectatrices les attendent dans des rôles de femmes qui ont un cerveau. C’est le cas dans Lui, où la maîtresse ne s’en laisse pas compter par son amant et fait alliance avec l’épouse (Virginie Efira). On reste cependant dans le domaine sentimental, uniquement.

Le doctorat de Do et de Camille est pris plus au sérieux. Do, jeune bourgeoise, planche à la bibliothèque parisienne de l’Arsenal et chez elle, elle écrit et dessine pour son sujet consacré au péplum tourné en Italie et aux États-Unis et à l’Antiquité gréco-romaine (cinéma et Lettres classiques). Ce qui ne l’empêche pas, bien au contraire, de tomber amoureuse d’un séduisant metteur en scène italien (Sergio Castellitto), un peu plus âgé qu’elle. De l’art d’aller jusqu’au bout de son sujet, en l’actualisant un tant soit peu… Pour Hélène de Fougerolles, ce rôle est le prolongement de celui de Christine, la lycéenne déléguée de classe du Péril jeune (Cédric Klapisch, 1994), qui faisait honte de leur paresse au groupe de petits mecs héros du film, et qui n’était donc pas béate d’admiration devant leurs bêtises, sans pour autant faire partie de la bande de militantes féministes de leur établissement scolaire.

Le sens de la répartie ne fait pas non plus défaut à Camille, qui, agacée par l’incompréhension abyssale de Nicolas (Jean-Pierre Bacri), ami de sa sœur Odile (Sabine Azéma), devant son sujet de thèse en histoire médiévale : « Mais pourquoi t’as choisi ce sujet ? », lui répond frontalement : « Pour faire parler les cons. » Un très très grand merci au tandem Jaoui-Bacri, également scénaristes, d’avoir écrit cet échange percutant, qui a vengé, venge, et vengera tant de doctorantes en Sciences humaines. Et qui, comme je l’ai expérimenté en distribuant cet extrait à des proches et amies, fait office de catharsis, en provoquant un rire salvateur. Tout au long du film, Camille est montrée comme prenant sa thèse très au sérieux, tout en se questionnant sur son utilité. Le public assiste à la fin de sa soutenance, ainsi qu’aux félicitations chaleureuses qu’elle reçoit de sa famille – et même de son petit ami Marc (Lambert Wilson), un salaud ordinaire (voir pourquoi dans le film…), pour lequel la seule réponse aux multiples angoisses existentielles de Camille est un morceau de sucre. Ne manque à Camille que le collier et la laisse pour devenir la parfaite animale de compagnie de Marc.

Si Do est dans sa thèse, Camille parcourt les derniers mois de la sienne et la soutient, et la maîtresse de Lui est docteure. Ces trois films déroulent le spectre de la fin des études universitaires, les doctorantes et docteure étant jouées par des actrices au physique agréable et à la vive intelligence, déjà connues du public pour des rôles de femmes à l’esprit délié, de sujets et non d’objets. De quoi chasser, le temps de ces films, le poids du sexisme ambiant. Pas si mal.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Thésardes en film », Voyages autour de mon cerveau, décembre 2022. URL : https://vadmc.hypotheses.org/7375

Texte Guide du doctorat

Guide du doctorat

Ce guide a pour but de vous guider, vous le doctorant, vous la doctorante, à travers la jungle thésardienne.

A) Conseils pratiques, la rédaction :

1) Faire un plan de la thèse (chapitres et sous-chapitres) :

  • classer ses idées du plus général au plus spécifique
  • classer ses idées du plus théorique au plus thématique
  • lister ses exemples (citations, témoignages) pour chaque idée.

Pas de panique, votre plan général va changer environ dix fois au cours de votre thèse. Normalement, votre directeur·trice de thèse vous laisse un an pour écrire un premier plan. Les tâtonnements sont normaux, dans ce premier jet, ainsi que pendant la thèse. Mais il faut commencer par là. Malheureusement, vous n’êtes pas un·e poète de l’époque romantique, avec une Muse ou un Museau qui vous souffle l’inspiration de trente pages impeccables par jour.

2) Faire un plan pour chaque partie et chaque sous-partie :

  • reprendre en petit la méthode du 1), puis :
  •  idée 1, exemple 1, analyse 1
  •  idée 2, exemple 2, analyse 2
  • continuer jusqu’à la fin de la partie/de la sous-partie. Je conseille de bonnes listes de morceaux de musique pour stimuler la concentration (avec un casque hein ! Vous êtes quelqu’un·e de bien, vous savez que les autres autour de vous n’ont pas forcément les mêmes goûts musicaux que vous).

Je conseille de bonnes listes de morceaux de musique pour stimuler la concentration (avec un casque hein ! Vous êtes quelqu’un·e de bien, vous savez que les autres autour de vous n’ont pas forcément les mêmes goûts musicaux que vous).

3) Styler sa thèse :

  •  paragraphes courts
  • faire des phrases COURTES : oui moi aussi j’aime Proust, mais je ne suis pas lui
  • les virgules, ça existe en français, donc vous rythmez votre phrase avec, de manière régulière, sinon votre lectorat jette le fichier à la corbeille
  • si vous commencez à écrire à la troisième personne (« nous »), vous continuez ; pas d’hésitation entre « nous », « on » et « je »
  • vocabulaire technique oui, charabia et vacuité des idées non.

Et vous vous inscrivez dès la première année de thèse à un atelier d’écriture ! Il y en existe en ligne et en vrai, pour toutes les bourses. Taper « atelier d’écriture » + nom de votre ville/votre département.

4) Conversations et relectures :

  • parler de sa thèse avec des spécialistes
  • parler de sa thèse avec des non-spécialistes (en évitant la surdose cf. Carnets de thèse de Tiphaine Rivière)
  • se faire relire par un·e proche (évite votre compagne/compagnon tout de même, le but n’est pas de vous retrouver célibataire si vous êtes en couple)
  • quand vous envoyez un chapitre de ta thèse à quelqu’un·e, mettre Nom du document_INITIALES PRÉNOM ET NOM ; pareil pour votre relecteur·trice : Nom du document_INITIALES PRÉNOM ET NOM
  • quand vous envoyez un chapitre de ta thèse à quelqu’un·e, vous l’avez relu et vous avez éliminé les coquilles (espaces en trop, éventuelles fautes de frappe/d’orthographe) : respect à la correctrice, au correcteur
  • ne pas oublier qu’un mail, c’est : formule de politesse ; texte du message, relu et orthographié correctement ; phrase type* : « Sauf urgence explicite, ce message n’appelle ni traitement ni réponse en dehors des horaires de travail, pendant le week-end ou en période de congés. » ; formule de politesse ; signature
  • se rappeler que les relecteurs et relectrices ont une existence aussi, donc ne pas passer en mode claquement de doigts/insistance déplacée
  • se former sur les droits d’auteur·trice (document papier, internet et images)
  • faire un cours de théâtre pour avoir une diction claire et agréable, le public, universitaire ou non, est là pour passer un moment agréable à t’écouter et non pour jouer à CandyCrush
  • être présent·e sur Linkedin et Facebook, Instagram, TikTok, Twitch, Twitter, etc.

La thèse est un exercice pédagogique, d’où l’importance des échanges avec les deux publics, celui qui connaît très bien votre champ d’étude et celui qui le découvre. Ces conversations vous permettront de clarifier vos idées et de les rendre accessibles hors de votre jury de soutenance.

* Merci à la maîtresse de conférence qui nous a autorisées à publier cette phrase type.

B) À côté de la thèse :

  •  publier une fois/an sur son sujet de thèse
  • communiquer une fois/an sur son sujet de thèse dans un colloque, une journée d’études, une conférence
  • communiquer une fois/an sur un autre sujet
  • communiquer une fois/an sur son sujet de thèse dans une journée doctorale de son laboratoire
  • faire attention qu’il y ait des actes au colloque auquel on participe
  • ne pas hésiter à contacter les bibliothèques municipales, les médiathèques, les mairies, les universités pour tou·te·s (retraité·es), les écoles, collèges, lycées et grands écoles ; y donner une/ des conférences
  • être présent·e dans l’annuaire de son laboratoire
  • avoir sa page de CV sur le site de son laboratoire
  • avoir une adresse mail de son université.

Le tout, pour :

  • élargir ses domaines de recherches
  • montrer qu’on est capable de parler sur une thématique différente
  • confronter son écrit à des publics variés
  • être visible dans le milieu universitaire
  • élargir son réseau
  • les sites Fabula et Calenda sont vos amis dans la recherche de colloques et de publications à venir.

C) Conseils pratiques, la vie au quotidien :

  • éviter la solitude #tous et toutes en terrasse et au resto #vive les potes et les potesses #le sexe c’est bien aussi, quand c’est entre adultes consentant·es #les voyages forment la jeunesse
  • se cultiver (livres, expositions, concerts, films, spectacles, sport, détente)
  • penser que livres, dvd et cd sont empruntables et consultables dans les bibliothèques et médiathèques municipales et de recherche
  • manger sainement : mmm… les légumes, les fruits, les galettes végétales, les œufs, l’eau plate, l’eau gazeuse et les jus de fruits non sucrés
  • prendre trente/quarante minutes pour chaque repas + pour la pause café/thé de l’après-midi (pas plus d’une tasse de café/jour !)
  • ne pas hésiter à aller consulter un·e psy : BAPU, gratuit pour les étudiant·es ; CMP, gratuit pourtou·te·s ; en cabinet, voir avec sa sécurité sociale quel·les spécialistes sont remboursés et à quelle hauteur.

Les années de thèse sont formidables, car elles augmentent radicalement vos savoirs et vos compétences. MAIS le risque est grand que vous vous recroquevillez en position fœtale autour de votre ordinateur et que le reste du monde disparaisse, même si vous travaillez comme un·e dingue pour trois centimes/jour au fast-food en bas de chez vous, pour payer votre thèse. Donc,

VOUS VOUS BOUGEZ !

Sur ce, à vous les studios et bon courage !

Tiphaine Martin

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Guide du doctorat », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2020. URL : https://vadmc.hypotheses.org/662